‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 75 sur 216 · SDR LE ROMAN DE ROU · texte numérisé non relu

SDR LE ROMAN DE ROU

du XIP. siècle et du patois bas^-nonnand , ils ont donné un texte et des interprétations auxquels il reste peu de chose à ajouter. Cependant ces notes sur le Rou sont une occasion de leur proposer quelques observations sur leur texte et leur Glossaire , en vue d'une édition que, mieux que personne , ils seraient à portée de mener à bien , par leur science et leur position.

Dans la description de la tempête , à la page 5 , le poète parle ainsi du désespoir des matelots :

A grand duel vont wacrant par mer :

Ghascuns se gist et crie et pleure , Grant paor oot^ ne gardent Teure, Que U tourmenz les acravent

Les éditeurs traduisent wacrant par errant , ajoutant que la racine de ce mot parait être walker , qui , en langue germanique , signifiait piler , fouler, en anglais to tvalk, marcher. Outre qu'il y a peu de rapport entre errant et le sens de cette racine , ils ont oublié le mot bien répandu du bas-normand qui représente le mot en question , c'est-à-dire vancre , qui se dit d'une crue d'eau débordante , et vancrer signifie être emporté par le courant. Je doute qu'ils aient eu la vraie intelligence des deux derniers vers. Au lieu de présenter les deux graves objections que soulève ce que retombant sur le dernier vers et le sens coupé par t Abandonnent la manœuvre • leur traduction de « ne gardent l'eure » » j'aime mieux présenter la leçon qui rétablirait le sens :

Grant paor ont , regardent l'eure

Que H tormenz.les acravant ,

Bâtent leurs coupes rouit souvent 9 etc.

Les cas d'infinitifs-impératifs sont assez rares, et plusieurs admis conune tels peuvent se résoudre autrement, comme nous l'avons essayé ci-dessus sur un vers du Rou. A la page 25 , une simple modification de ponctuation produit ce résultat. Ainsi , au lieu de lire :

Aies joie» si i'esleece.

Ne douter pas por ta vieillesse :

Lisez :

Aies joie , si t'esleece ( réjouis-toi ) Ne douter pas por ta vieillesse.

78 IVOTBS PHILOLOGIQUES

Il faut passer ud deleatur sur le premier a du second vers , p. 58 , introduit par l'inadvertance naturelle du copiste, trompé par deux./i :

Assez souvent avoit véuz A H angles à li venuz.

Le sens veut : « Li angles à li venuz. > Mais , comme il est difficile d'ajouter la syllabe qui manque , on pourrait peut-être la prendre dans répitbète de la variante { t Li saint ange. »

A la page 55 , au lieu de :

Et tant ora agenoUions y

ne faut-il pas lire : • à genoillons » 7 C'est la forme du poème contemporain de Wace, le Roman du Mont-SL-Mickel , et dans le ms. du Musée britannique et dans l'édition de M. Francisque-MicheL — Y. 3559. Le verbe, essentiellement normand, se démenter ^ qui ^gnifie aujour* d'hui se préoccuper, se mêler de, dérivé de démens, a eu le sens primitif de se préoccuper jusqu'à perdre l'esprit , mais non celui de se lamenter j que lui donnent les éditeurs dans une série d'interprétations oh se désespérer se rapproche pourtant du vrai sens. Le poète qui dit immédiatement : « Forment désir — son filz que tant desiroit, » a voulu exprimer une préoccupation presque aussi forte que le sens étymologique dans ces vers :

Por desirrier del roi autisme

Se dementoit à soi meisme, -—P. 61.

Le mot tant, expliqué par alors, p. 62, ne peut réclamer cette signification ni par le sens général , ni par l'étymologie : c'est le tantum , seulement , dans ce passage :

A l'angle a tant respondu :

où la Vierge fait une réponse en quatre vers seulement. C'est le sens de tant , au v. 13 de la p. âO. C'est le même sens au v. 8 de la p. 1& , et au lieu d'écrire :

11 faut mettre :

Joacbim a respondu : Tant Ce me poise se n'ai d'enfant

Joachlm a responda tant :

sua LE ROMAN DE ROU. 79

d'abord, parce que ce tant n'a point de que corrélatif , puis parce que sa réponse n'a que cinq vers , enfin parce que le poète la termine par un mot qui l'explique :

Ne fist pas Joachim lonc conte.

Il y a un passage sur lequel les éditeurs ne se sont pas suflSsamment expliqués :

Cornent, dist ele, enfanterai?

Eu quel guise enfant aurai , ' Qui a homme n'en ai parlée Et tenir veil ma cliasteté ?

Cet avant-dernier vers semble signifier simplement : i Moi qui n'ai jamais parlé de cette chose à ou avec aucun tiomme. » Cependant ils attachent à ce passage cette note : « Le verbe parler est encore employé dans ce sens en Basse-Normandie et notamment dans les fauboui^s de Caen. > Mais quel est donc ce sens ? Ne feraient ils pas allusion à une forme patoise, bas-normande en effet, pour les faubourgs de Caen, je ne sais : « Parler une femme , parler un homme , > c'est entretenir des relations amoureuses. S'il s'agit de cette locution, elle n'affirme pas en soi de relations intimes. Ensuite le texte n'offlre pas ce sens absolu ; il dit : ff Parler d'une chose à quelqu'un, t

Disons^ en passant, pour la note de la page &?, qa'Iterare n'est pas de la basse^latinité. On se rappelle l'ode d'Horace oii il y a « Cras iterabimus aequor « , V\ liv. Du reste , le vieux normand erre vient plutôt* d'^rrâf^. Oirre est une forme plus française et plus moderne qui, avec beaucoup d'autres caractères, annonce un texte moins ancien que celui du Rou.

La page 70 off^e plusieurs vers incomplets , ou parce qu'ils ont été effacés , ou parce qu'ils ont été mutilés par le relieur. Il serait facile de les rétablir; mais on serait sans doute obligé de laisser le quatrain de la lacune -dans un poème à rimes plates. Quant à la lacune de la page 68 , le vers de la variante la comblerait, tout en faisant un léger pléonasme, qui existait d'ailleurs en vieux français et qui est resté dans la langue anglaise :

Et à grant miracle le tinrent Qu'en tel manière ensemble vinrent.

Le sens donné à conroi, soin, curaiiOy par les éditeurs convient aux deux ou trois passages oit il se trouve et peut s* ajouter à nos deux interprétations précédentes, ou se fondre dans le conroi, dérivé de convivarù

En publiant d'abord dans les Mémoires de la Société des Antiqtmires de Nortnandie , puis dans un Tolume à part , avec une notice historique et Kttéraire de M. E. de Beaurepaire, le Roman du Mont-Su-Michel , par Guillaume de Saint-Paier , M. Francisque-Micfael a rendu un service de plus à la vieille littérature de la France , et ajouté une illustration à la Normandie , et spécialement à rAvrancbin , dont ce poème est le monument littéraire le plus important Je dirais même qu'il est son épopée, si le geste n'y avilit une bien moindre part que la légende. Elle enveloppe une grande figure historique , la plus grande de T Avranchin dans ces âges héroïques, celle de saint Aubert, à qui, en ce moment, une main amie, intelligente et dévouée à sa tâche, s^eiforce de rendre sa réalité civilisatrice et son vrai rôle religieux. En éditant ce poème du XI P. siècle , dont la langue est si fortement normannisée, qu'on la parle encore en partie notable sur les bords de la baie du Mon t-St. -Michel, M. Francisque-Michel a rendu un service signalé aux philologues , surtout à ceux qui s'occupent du dla* lecte normand et de ses rapports avec l'anglais. Il a fait cette publication d'une manière digne de la science et de sa réputation de philologue, e'est-àdire avec l'intelligence générale de la langue du moyen-âge. En y ajoutant un Glossaire , il lui a donné un nouveau prix , et a contribué à faire comprendre et à répandre un document important pour l'histoire de la langue et de la poésie. C'est uniquement sur ce Glossaire que je désire présenter quelques observations, et plus particulièrement sur les mots que l'éditeur a déclaré lui-même ne pouvoir interpréter.

Outre la science générale , une condition est indispensable pour se faire l'interprète des monuments de la vieille langue française , c'est d'appartenir à la province , à la localité , où ces œuvres ont pris naissance , ou bien d'avoir fait avec ce pays une connaissance très-intime , c'est-à-dire en particulier avec sa topographie et son patois. C'est ainsi que , pour la publi-

SUR L£ aOMAN DU MONT-S\*MIGHEL. 81

cation du Rotnan de Rou^ un des éditeurs, M. Pluquet, apportait dans ses notes philologiques la connaissance du patois du Bessin , et ce fut là un puissant auxiliaire dans son intelligence d'un texte pour lequel on ne le regarderait pas aujourd'hui comme muni de connaissances suflSsantes. Uautre éditeur, M. Le Prévost, apportait dans sa collaboration une science très-sûre de la topographie normande. Mais , pour juger équitablement cette œuvre, reportons-nous à son époque, à cette aurore des études philologiques, première lueur d'un grand mouvement littéraire , dont les deux principaux caractères ont été fa liberté individuelle et la nationalité. La philologie peut y réclamer une belle part. La philologie anglo-normande reconnaît aussi une importance de premier ordre à un poème qui ajoute considérablement à l'élément normand dans la constitution de cette langue anglaise , reconnue de jour en jour moins saxonne , et confirme le phénomène historique extraordinaire de conquérants qui imposent presque tout leur idiome aux vaincus. C'est aussi un mérite du poème édité par M. Francisque-Michel ; mais les lacunes ou les erreurs philologiques de son Glossaire démontrent pleinement combien il importe, pour la top(^Taphie et la langue , d'être très-familier avec le pays où un poème a été composé. C'est une vérité qui , je l'espère , résultera de l'examen anquel nous allons nous livrer , en suivant l'ordre du poème.

La première erreur que je signalerai prouve bien l'importance de la topographie. Le trouvère , décrivant le cours de la Sée , dit qu'elle baigne la paroisse de Ponts , puis Avranches ; or , l'éditeur a rendu son vers inintelligible en donnant à entendre que Ponts est un nom commun :

Avrencbes passe et ponz avant

Je parlerai à peine d'une interprétation qui , dans un homme tel que M. Michel , est plutôt une inadvertance qu'une erreur. Il est évident que romieu signifie roman > et non pèlerin dans les vers suivants :

Ta tornée De latin tote et ordenée Par veirs romieus. — V. 11.

Du reste , le ms^ du Musée britannique , dont une copie est à Avranches , écrit romiens. C'est enfin par inadvertance que l'éditeur a douté de veier, du V. 2841 , de la leçon du ms« du Musée britannique. C'est le même mot

que dans tout le poème, c'est-à-dire vrai. Le v. 129 renferme le mot beus , interprété par beau , mot parfaitement insignifiant ici. Nous croyons que c'est une superfétation et qu'au lieu de lire :

Li beus buens preslres , quant il le vit ,

il faut lire, à la satisfaction du mètre de huit pieds, qui est celui du poème :

Ll buens prestres ^ quant U le vit

Le Glossaire a oublié de traduire la forme ert du futur erit^ comme dans ce vers :

E fust et est et ert toz dis.-~Y. 167. V. aussi v. 1029, v. 1950

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