PARIS
LIBRAIRIE De FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C>> iHPBmEURS DE l'institut, rve jacoe , SR
OU
En approchant de Kioff on éprouve cette sorte de respect qu'inspirent toujours les débris des temps antiques. La situation pittoresque de cette vieille cité ajoutait à cette impression; en la voyant on se rappelait qu'elle avait été le fragile berceau d'un empire immense , longtemps plongé dans les ténèbres , et qui f depuis un siècle, en est sorti si colossal et si formidable.
Ce fut des murs de Kioff que partirent les premières armées qui ébranlèrent le trône des empereurs d'Orient et les princes qui enfoncèrent leurs lances dans les portes dorées de la ville de Constantin. Ce fut à Kioff qu'une princesse grecque porta le flambeau de l'Évangile, qui se répandit avec rapidité jusqu'aux contrées glacées du pôle. Ce sera peut-être enfin de Kioff que s^élanceront les armées vengeresses qui chasseront d'Europe les féroces musulmans, et qui par là favoriseront les efforts de l'héroïque Grèce , trop longtemps abondonnée au joug intolérable et à la féroce cruauté de ses oppresseurs.
Le nom de Kioff, suivant M. Tatischeff , vient du mot sar«> mate kivij qui veut dire montagne. Elle est effectivement bâtie sur des hauteurs assez escarpées. Suivant d'autres auteurs, un prince slave, Kii , lui donna son nom. On fait remonter sa fondation à l'an 430. Tributaire des Kozars , elleiiecoua leur joug sous le règne d'Oskold et de son successeur Oleg ; depuis , elle resta sous la domination des princes russes.
2 MEMOIfiES
A la Gd du diMème sièele son territoire fut ravagé par les Petschenègues. Peud'anuées après, un usurpateur s'en empara ; mais il en fut chassé définitivement en 1037 par le grand-duc Jaroslaff Wladimirowitz, qui la déclara capitale de l'empire de Russie.
Cet empira fut, plus longtemps que tous les autres États de FEuro^ , en proie à ranapchie causée par la discorde perpétuelle des grands. Plusieurs princes se disputèrent la possession de Kioiï, la pillèrent, la brûlèrent, la perdirent et la reprirent tour à tour.
En 1239 le khan des Tartares Batti s'empara de cette capitale. Les musulmans en restèrent les maîtres pendant (niatre-vingts années. Elle fut momentanément reprise par les Lithuaniens; mais le Khan de Crimée Menguireï la prit , démolit ses fortifications et emmena tous ses habitants en escla* vage.
Dans le dix-septième siècle elle tomba sous le pouvoir des Polonais. Le czar Alexis Midiaelowitz l'enleva au roi de Pologne Casimir; enfin par le traité de 16S6 elle fut rendue définitivement à l'empire de Russie.
Kioff est situé au bord du Dnieper^ sur une colline qui s'élève perpendiculairement , en quelques endroits, à quarante sagènes ou toises au-dessus de niveau de l'^au; ce qui lui donne un aspect très-imposant lorsqu'on la voit de la rive opposée et lui conserve une apparence de son ancienne majesté.
On peut juger de cette antique splendeur par la description qu'en fait un auteur du onzième siède : elle contenait déjà trois cents églises ; on y tenait trois foires par an, et sa population , dit cet écrivain, nommé Eggard, était innombrable. Cent ans après, un incendie la dévasta et y détruisit six cents églises.
Elle occupait encore , lorsque je la vis , un vaste terrain, mais qui n'offrait à nos regards qu'un bizarre mélange de ruines majestueuses, de misérables baraques, de quelques vastes couvents, de plusieurs églises à clochers dorés , et de nombreux
• palais oa bâtiments eh pierre commencés , mais dont la plupart « étaient loin d'être achevés.
• Les environs de Kioffsont parsemés de plusieurs ermitages et monastères dont les situations sont agréables et variées ; on y distingue entre autres le monastère de Vouidoubets, dont le nom rappelle une antique tradition. Le prince Wladimir, disent les vieilles chroniques, ayant reçu le baptême, résolut de détruire les temples païens et les idoles ; il ordonna donc dé traîner ridole principale, qui se nommait PeVou7i^ jusqu'au bord du Dnieper, et de la jeter dans ce fleuve.
Le peuple, attaché par son ancienne superstition au culte de cette idole, éclatant en sanglots et suivant en foule sur la riveTidolô, que le courant emportait, lui criait : Péroun, Péroun, vouidoubey, c*esl'h'dlTe :\Péroun, Péroun, sors dé teau!
Or, par l'effet du' hasard, l'idole s'arrêta près du rivage, à l'endroit où l'on bâtit le monastère dont nous parlous ; ce qui depuis rendit toujours ce lieu sacré pour le peuple crédule. Les moines favorisèrent cette superstition en donnant le nom de Vouidou))ets à l'église et au couvent fondés sur la plage où Fidole Péroun s'était arrêtée.
Lorsque nous eûmes visité cette vieille capitale et tous les sites de ses environs , l'impératrice voulut savoir quelle impression leur aspect avait produite sur M. de Cobentzel, sur M. Fitz-Herbert et sur moi, et depuis elle répéta plusieurs fois en riant que fa diversité de nos réponses pouvait donner une assez juste idée du genre d'esprit des trois nations que nous représentions près d'elle.
« Comment trouvez- vous la ville de Kioff ? » dit-elle au comte de Cobentzel. « Madame, répliqua le comte avec le ton de l'en- « thousiasme, c*est la plus belle, la plus imposante et la plus « magnifique ville que j'aie vue. » M. Fitz-Herbert répondit à la même 'question : « En vérité, c'est un triste lieu ; on n'y voit « que des ruines et des masures. » Interrogé à mon tour, je
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hii dis : « Madame , Kioff nous offre le 86u?eiiir et Tespoir « d'une grande ville. »
On avait construit pourrimpératrice un palais vaste, élégant ; il était richement meublé. Cette princesse y reçut les hommages du clergé, des autorités, du corps de la noblesse , de celui des mardiânds et des étrangers qui s'étaient r^dus à Kioff en grand nombre, attirés par la magnificence et la nouveauté du spectacle qui devait y frapper leurs regards.
En effet, l'œil étonpé y voyait à la fois une cour somptueuse, une impératrice conquérante, une riche et belliqueuse noblesse^ des princes et des grands fiers et fastueux ; des marchands en longues robes, avec de grandes barbes ; des officiers de toutes les armes; ces fameux Cosaques du Don, richement vêtus à l'asiati-i que, et dont l'Europe n'a que trop connu récemment les longues lances, la bravoure et l'indiscipline ; des Tartares , autrefois dominateurs de la Russie et maintenant humblement soumis au joug d'une femme et d'une chrétienne ; un prince de Géorgie portant au pied du trône de Catherine les tributs du Phase et de la Colchide; plusieurs envoyés de ces nombreuses tribus de Kirghis, peuple nomade , guerrier, souvent vaincu , jamais dompté; enfin ces sauvages Kalmoucks, véritable image de ces. Huns dont jadis la difformité inspirait autant d'effroi à l'Europe que le redoutable glaive de leur féroce monarque Attila.
C'était toutrOrient accouru pour voir la moderne Sémiramis recevant les hommages de tous les monarques de l'Occident. C'était comme un théâtre magique où semblaient se mêler et se confondre l'antiquité et les temps modernes , la civilisation et la barbarie, enfin le contraste le plus piquant des mœurs, des figures, des costumes les plus divers et les plus opposés .
L'impératrice, toujours régulière dans ses habitudes, donna, comme partout où elle s'était arrêtée, un magnifique bal aux habitants de Kioff. J'avais espéré pendant ce long voyage que Je pourrais visiter en détail, à la suite de cette princesse, les établissements et les sites des différentes contrées que nous
JDU COMTE DE SÉGUB. &
traversions. Impatienté d'être déçu dans cette espérance, il m'échappa de dire avec humeur qu'il était hien contrariant de faire tant de chemin pour ne voir jamais qu'une cour, pour n'entendre jamais que des messes grecques et pour n'assister qu'à des bals.
Catherine le sut et me dit : « On m'assure que vous me « blâmez de traverser mon empire pour ne donner dans toutes « les villes que des audiences et des fêtes ; mais voici mes « raisons : je ne voyage point pour voir les lieux, mais bien « pour voir les hommes ; je connais asstô, par des plans, par a des descriptions, tout ce matériel qu'une course rapide ne me « laisserait pas le temps d'examiner. Ce qui m'est nécessaire, « c'est de donner aux peuples le moyen de s'approcher de «i mol, d'ouvrir accès à leurs {Maintes, et de faire craindre à « ceux qui peuvent abuser de mon autorité que je ne découvre « leurs erreurs, leurs négligences ou leurs injustices. Voilà le « profit que je prétends tirer de mes voyages; leur seule an- ^ nonce fait du bien. Ma maxime à moi est qaefœil du maître- « engraisse les chevaux, v
Comme nous avions prévu que nous pourrions être forcés de séjourner un ou deux mois àKioff, nous avions ordonné, Co^ bentzel, Fitz«Herbert et moi, à nos gens de venir nous y rejoindre pour nous donner la possibilité de représenter convenablement, de tenir maison et de recevoir les personnes distinguées du pays, ainsi que les étrangers; mais nos précautions et nos préparatifs furent inutiles, et nous nous vtmes obligés de renvoyer tout notre monde: Timpératrice avait absolument voulu que pendant tout le cours de ce voyage nous fussions défrayés par elle.
En arrivant dans une très-belle maison qui m'était assignée,
je la vis remplie de provisions de toute espèce : l'impératrice
y avait envoyé maître d'hôtel , valets de chambre^ cuisiniers,
officiers, valets de pied, cochers, voitures , postillons , une
belle argenterie, de superbe linge, plusieurs services de por-
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celaîne, des vins exquis , de sorte que rien ne manquait pour tenir Fétat le plus splendide. Elle avait défendu qu'on nous laissât rien payer. Ainsi, tant que ce grand voyage dura , il ne nous fut permis de faire d'autres dépenses que celles des présents qu'il nous semblait convenable d'offrir aux propriétaires des maisons où on nous logeait, et qui devaient être proportionnés au rang et à la qualité de nos hôtes.
Nous nous conformâmes aux intentions de Catherine , et, de même que j'avais pendant quelques jours, dans la Pologne, vécu en palatin polonais, je tms à Kioff ma petite cour plénière éomme un boïard russe ou comme l'un des descendants de. Rurik et de Wladimir.
Les jours où l'impératrice ne nous invitait pas à sa table , c'est-à-dire à peu près deux fois par semaine, nous donnions chez nous de grands dîners ; mais, au bout de quelque temps,, la contrariété de vivre ainsi séparés nous fit prendre une autre l'ésolution : nous convînmes de nous réunir tous les troi$ dans la maison du comte de Gobentzel , qui était vaste et très-commode, pour inviter à la fois un grand nombre de convives ; ce qui fut beaucoup plus agréable pour nous. L'ennui de faire les honneurs de Kioff à tant d'étrangers nous sembla moins lourd à supporter en commun que séparés. D'après cet arrangement, je ne dînais plus chez moi que lorsque j'étais incommodé ou quand je voulais recevoir un petit nombre d'amis.
.Te revis avec un vif plaisir mêlé de reconnaissance le comte de Stackelberg, arrivant de Varsovie, et qui se montra charmé de mes succès. Mais quelle différence je trouvai en lui ! C'était une autre personne : le fier et somptueux vice-roi de Pologne était devenu en Russie un courtisan presque confondu dans la foule ; il me semblait voir un prince détrôné.
Cependant, quoique le prince Potemkin et les autres ministres fussent parvenus à le faire traiter froidement par l'impératrice, il se tirait avec assez de dignité de cette fausse position. L'habitude de dominer lui avait fait contracter une gravité dans
le maÎDtien et une lenteur dans ses récits qui semblaient assez étranges à la cour , mais qui indiquaient suffisamment un ' homme puissant, longtemps accoutumé à inspirer le respect et à commander le silence.
Les Polonais arrivaient en foule, plus certainement par crainte que par affection pour la dominatrice du Nord. On voyait briller parmi eux les comtes Brauitski, Potocki, Mnicheck, le prince Sapiéha, la princesse Lubomirska.
A cette époque Je bruit s'était répaudu que dix régiments russes devaient entrer prochainement dans TUkraine polonaise, ce qui jetait Talarme en Pologne.
Des étourderies commises assez récemment par plusieurs jeunes Français en Russie, et la crainte de voir leur légèreté ooâtrarier le dessein que j'avais formé de rapprocher la Russie de la France et de détruire les vieux préjugés enracinés dans ' l'esprit de l'impératrice contre nous» m'avaient déterminé à prier M. de Vergennes et mon père de donner difficilement et avec circonspection à la jeunesse de notre cour la permissiou de voyager en Russie.
Ils me comprirent ; aussi je ne vis arriver à Kioff que deux Français, tous deux distingués: c'étaient le chevalier Alexandre de Lameth et le comte Edouard Dillon. M. de Lafayelte avait aussi annoncé l'intention devenir à la cour de Catherine; mais, comme il fut nommé membre de l'assemblée des notables, il ne put exécuter son projet. L'impératrice m'en montra tm vif regret ; elle avait un grand désir de le connaître ; car alors l'enthousiasme pour l'affranchissement de l'Amérique avait gagué tout le monde,-jusqu'aux têtes couronnées. -
M. de Lafayette leur paraissait un héros parce qu'il n'avait combattu pour la cause de la liberté que dans un autre hémisphère ; mais, dès qu'il voulut soutenir la même cause en Europe , tous les souverains le traitèrent en coupable et en rebelle.
L'intérêt change rapidement les opinions. Lorsque j'étais en
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Russie , rOcéaD séparait encore la divinité nouvelle ( la liberté ) de la vieille divinité (le pouvoir absolu) , et je me souviens que la décoration de Gincinnatus, que je portais , et qui aujourd'hui semblerait presque un signe de démagogie aux yeux de beaucoup de gens , excitait alors Fenvie de tous les jeunes courtisans des rois.
. L'impératrice reçut avec une bienveillante distinction Edouard Dillon et particulièrement M. Alexandre de Lameth. Son esprit, comme son ambition, aimait à faire des conquêtes, surtout c^lle des personnes qui lui paraissaient dignes d'être conquises; elle n'ignorait pas que tous les hommes* distingués par leur nom ; par leur mérite , par leurs actions , par leur talent , par leurs écrits, ou par leurs succès dans le monde, sont de fort bons instruments pour étendre la renommée des souverains qui ont flatté leur amour-propre.
Elle fit cependant une assez plaisante méprise en causant avec M. de Lameth. Un jour, comme elle lui parlait de son oncle , M. le maréchal de Broglie, après avoir payé un juste tribut d'éloges aux exploits et à la capacité de cet illustre maréchal , elle lui dit ; « En vérité , j'ai toujours vu avec peine « pour la nation française qu'un si grand capitaine , qui en « fait la gloire et l'ornement^ n'eût aucun enfant qui pût perpé- « tuer son nom et briller encore dans vos camps.
« — Madame, lui répondit M. de Lameth, ce regret serait « bien honorable pour lui , mais heureusement il n'est pas « fondé. Votre Majesté est mal informée : mon oncle a été ^ aussi heureux en mariage que dans sa carrière militaire; car « sa famille est très-nombreuse , et il est père de vingt-deux « enfants. »
Je vis à Kioff beaucoup de généraux que j'avais peu connus à Pétersbourg, parce qu'ils étaient habituellement employés ou résidaient dans leurs terres, lomde la cour. Deux surtout me frappèrent, l'un par la violence de son caractère, l'autre par des bizarreries et par une originalité qu'il affectait, et
dont il se plaisait à masquer des talents et im génie qui offusquaient ses rivaux.
Leprenûer, le général Kamenski, était un homme vif, dur, pétulant et eniporté. Un Français, tout effrayé de sa colère et redoutant Teffet de ses menaces , vint chercher un asile dans ma maison; ii me dit que, « étant entré aur service du général « Kamenski, tant qu'il avait été avec lui à Pétersbourg il « n'avait eu qu'à se louer de la manière dont il se voyait traité ; « mais que bientôt , le général l'ayant emmené dans une de ses « terres, la scène changea totalement. Loin de la capitale ^ le « Russe moderne disparaît , le Moscovite se montre tout en* « tier ; il traite ses gens comme des esclaves, les gronde sans « cesse, ne leur paye point de gages , et les accable de coups « pour la moindre faute , ou même souvent sans sujet, »
Excédé d'un joug si tyrannique , le Français se sauva et vint à Kioff , où les émissaires du général le poursuivaient. L'un d'eux ,phis humain, le fit avertir que son maître avait juré, s'il pouvait le reprendre , de lui faire subir un châtiment exemplaire.
Indigné de cette conduite, j'allai trouver son persécuteur pour: le prévenir que je ne souffrirais pas qu'un Français fût ainsi op* primé. La scène fut vive ; Kamenski me dit a qu'il trouvait fort « étrange que je me mélasse de ses affaires domestiques , et <i que je prisse la défense d'un mauvais sujet , qu'il saurait bien (t châtier malgré moi«
« — Eh bien ! général, lui dis-je, j'ai deux titres pour protéger « votre victime : je suis ministre et Français. Si vous ne me « promettez pas formellement de cesser toute poursuite contre « un homme libre par les lois de mon pays , et que rien ne vous « autorise à traiter en esclave , comme ministre je vais sur- « le-champ chez l'impératrice pour me plaindre de votre « conduite , et ensuite, comme militaire français, je vous de* « manderai raison des insultes faites à l'un de mes compa- « triotes, insultes que dès ce moment je regarderai comm^
«personnelles, puisque je Tai pris sous ma protection. »
Une affaire particulière n'aurait point effrayé le généra], mais la crainte du courroux de l'impératrice Tintimida; il me Ot la promesse que j'exigeais, et nous nous séparâmes.
Longtemps après, le même général me donna d'inconvenantes preuves de son souvenir et de son ressentiment. Dans la première guerre des Français contre les Rosses, guerre que termina glorieusement la paix de Tilsitt, mon fils, le général Philippe de Ségur, après une charge brillante, ayant poursuivi avec trop d'ardeur l'ennemi qui se retirait , fut entouré , blessé et pris ; on l'amena devant le général Kaménski.
Celui-ci , après lui avoir demandé son nom , voulut qu'il lui donnât quelques notions sur la position et les forces de l'armée française^ D'après son refus il le traita avec la rigueur la plus indécente ; malgré ses blessures , il voulut le contraindre à faire dans la neige, où l'on s'enfonçait jusqu'aux genoux, près de vingt lieues à pied , sans lui donner le loisir d'être soigné ni pansé. Mais ses propres officiers , indignés de cette dureté , donnèrent à mon fils un kibitki , et peu de jours après il arriva au quartier du général Apraxin, qui le dédommagea, par son urbanité, par sa courtoisie, des mauvais traitements que lui' avait fait éprouver le vindicatif Moscovite.
On m'a conté depuis que ce même Kaménski , dont l'âge ne calmait point les violences , en périt victime , et qu'un de ses paysans , dans un accès de désespoir, lui fendit la tête d'un coup de hache.
Le général Souwaroff était bien autrement digne d'exciter la curiosité ; par son bouillant courage , par son habileté , par la confiance qu'il inspirait aux soldats , il avait trouvé le moyen , dans une monarchie absolue , où tout se donnait à la faveur, de s'avancer rapidement , quoiqu'il fût sans fortune , sans appui , et né au sein d'une famille qui n'était pas en crédit.
Il avait emporté chaque grade à la pointe de l'épée ; toutes tes fois qu'il y avait quelques périls à courir, quelque ordre dif*'
DU COMLTB DE SÉGUB. U
fidle à exécuter, quelques succès audacieux à tenter, le nom de Souwaroff était le premier qui vint à la pensée de ses chefs.
Mais comme , dès les premiers pas de sa glorieuse carrière , il s'était vu Tobjet de la jalousie active de plusieurs courtisans et favoris qui auraient été assez puissants pour s'opposer à son avancement, il forma l'étrange dessein de couvrir son mérite transcendant des formes bizarres de la folie.
Ri^ n'était plus himineux que ses plsms , plus profond que ses conceptions, plus rapide que son action; mais, dans la vie ordinaire et en public, sa contenance, ses gestes, ses paroles portaient une telle empreinte d'originalité, et même on peut dire d'extravagance , que les ambitieux cessaient de le craindre, le regardaient conmie un instrument udie pour agir, pour frapper, mais incapable de leur nuire et de leur disputer la jouissance des honneurs , du crédit et du pouvoir.
Par un singulier rapprochement, ce héros du despotisme emprunta, pour s'élever et pour parvenir à la gloire, le même masque dont le héros de la liberté , Brutus , s'était couvert sous le règne de Tarqum.
Souwaroff, respectueux pour ses chefs , affable pour ses soldats , se montrait avec ses égaux impoli , hautain et sans forâmes ; il étonnait ceux qui ne le connaissaient pas par la multiplicité et la rapide concision des questions qu'il leur adressait, comme s'il avait eu le droit de leur faire 'subir une sorte d'interrogatoure. C'était sa manière de connaître un homme en un clin d'oeil ; il ne faisait aucun cas de ceux qu'il embarrassait , et concevait une prompte estime pour celui qui lui répondait nettement et sans hésitation.
J'en avais fait l'épreuve à Pétersbourg; mes réponses laco^niques lui avaient plu , et pendant son court séjour il était venu souvent dîner chez moi.
Je me souviens que , lui ayant demandé une fois s'il était vrai qu'à l'armée il ne dormait presque jamais , domptant la nature, Inéme sans nécessité, couchant toujours sur la psiiHe,.et ne quit-
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tant jamais ni ses bottes ni ses armes. « Oui , me dit-il, je hais « la paresse, et, dans la crainte de m'endormir, j'ai toujours « dans ma tente un coq très*exact à me réveiller fréquemment; « lorsque parfois je veux cédet à la mollesse et me reposer tt commodément , j'ôte un de mes éperons. »
Lorsqu'il fut nommé maréchal de Tempire , il voulut faire lui-même sa réception en présence de ses soldats , de la ma-^ nièré la plus bizarre. Ayant fait placer dans une église, des deux côtés de la nef et en colonnes, autant de chaises qu'il existait d'officiers généraux plus anciens que lui , il entre en veste dans le temple , frandiit m sautant chaque chaise, comme )es écoliers lorsqu'ils sautent l'un par-dessus l'autre, et, après •avoir ainsi lestement rappelé comment il avait dépassé tous ses rivaux, il se revêt du grand uni(orme de maréchal, se couvre des nombreuses décorations qu'on lui avait prodiguées, et incite ensuite gravement les prêtres à terminer cette cérémonie par un Te Deum.
On dit que, lorsque l'empereur d'Autriche lui envoya le plus honorable de ses ordres , il se reçut lui-même chevalier, et se 4écora publiquement, en face d'un grand miroir, avec les cérémonies les plus bizarres.
On sait qu'en Suisse, forcé par les'fautes de Korsakoiï à reculer devant le général Masséna, il fit creuser ime fosse et «'y plaça, criant à ses soldats qu'ils devaient le fouler aux pieds et le couvrir de terre s'il voulait fuir au lieu de faire face à l'ennemi.
Souwaroff n'était pas encore parvenu aux suprêmes honneurs militaires à l'époque où j'étais en Russie. Nous ne pouvions voir en lui qu'un brave soldat, qu'un officier général audacieux à l'armée , mais très4)izarre à la cour.
Le premier jour qu'il rencontra M. Alexandre de Lameth , dont le défaut ne fut jamais d'avoir im caractère trop flexible , leur entretien me parut assez original poiur être ici rapporté.
(i De quel pays êtes-vous? lui dit brusquement le général; -—
î« Fran^. — IQuel état? — Militaire. — Quel grade? — Co- « lonel. — Votre nom? — Alexandre de Lameth. — C'est « bon. »
M. de Lameth, un peu piqué de ce bref interrogatoire, Tinterpellant à son tour et le regardant fixement , lui dit : « De « quel pays étes-vous? — Russe apparemment. — - Quel état? « — Militaire. — Quel grade? — Général. — Quel nom? — « SouwarofT. — C'est bon. » Alors tous deux se prirent à rire , et depuis furent très4>ien ensemble.
Le prince Potemkin était toujours absent , occupé à faire tous les préparatifs du brillant spectacle qu'il se proposait d'offrir aux regards de sa souveraine dès qu'elle entrerait dans ses gouvernements^
Pendant son âoiguement on n'osait point le blâmer ouvertement; l'envie, au lieu de l'attaquer avec force, le minait sourdement de tous côtés , et à chaque occasion on insinuait à l'impératrice quelques légers murmures , quelques plaintes indirectes contre l'administration capricieuse , contre l'orgueil et les injustices du puissant favori. Le maréchal Romanzoff exprimait seul avec noblesse , et hautement, son opinion, ses griefs et son mécontentement.
Bientôt le prince arriva; dès lors on n'entendit plus que des éloges, on ne vit plus que des hommages rendus avec la plus obséquieuse adulation.
Le prince de Nassau était venu avec lui ; je le reçus en fidèle frère d'armes. Je le présentai à l'impératrice , qu'il remercia du don qu'elle lui avait fait d'une terre en Crimée et de la permission de porter le pavillon russe sur ses bâtiments.
Sa Majesté l'invita à la suivre dans son voyage, et, en attendant les ordres de ma cour, je l'autorisai provisoirement à prendre l'uniforme que portaient les propriétaires de terres dans chacun des gouvernements de Russie.
Enfin le prince de Ligne revint de Vienne ; sa présence ranima tout ce qui languissait , dissipa toute ombre d'ennui
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et rendit la chaleur à tous les plaûûrs. De ee moment uous crûmes sentir que les rigueurs d'un sombre hiver allaient s'adoucir et que le joyeux printemps ne tarderait pas à renaître.
L'impératrice, une ou deux fois par semaine, tenait cour plénière et donnait alternativement de grands bals et de beaux concerts. Les autres jours sa table n'était que de huit ou dix couverts ; les trois ambassadeurs qui la suivaient y étaient constamment admis, ainsi que le prince de Ligne et souvent le (irinoe de Nassau.'
Nous passions toutes les soirées près d'elle ; là elle ne souffirait plus ni gène ni étiquette; l'impératrice disparaissait, et on ne voyait plus que la femme aimable ; on y faisait des contes , on y jouait au billard , on y parlait littérature.
Cette princesse eut la fanta^^ d'apprendre à ûdre des vers ; pendant huit jours je lui fis connaître les^règles de la poésie; mais, dès que nous en fûmes à l'application , nous reconnûmes , elle et moi, que jamais temps ne pouvait être plus mal «npk>yé , et je crois qu'il était difficile de rencontrer une oreiUe moins sttisible à Tharmonie des vers.
Son cerveau , tout rempli de raison et de politique, ne trouvait point d'images pour enridûr ses pensées ; son esprit semlilalt succomber à la fiitigue de la recherdie pâuble de la inesure et de la rime. Aussi elle convint que ses ess»s en ce genre ae seraient pas phis heureux 91e eehiî du eélèlMre MaMnuMhe, «pâ, après de longs efforts, disait-fl, ne put jamais parvenir à fiic^d'auties vers que ces deux-ci:
Il ^t» en ce bea« îov» le plts beau %mp& éa HMiade Pour aUer à cbevai sur bk terre et sur roB«le.
Catherine para^sait dépitée de rinutilité de ses efforts. IdL Fitz-Hwbert hû dit :« Cest bien Eût , Madaooe ; oa ne peut « liscràkfoîsàtousles gennsdegkNre,etTOQsaiiEisid^
DU CGÊÊTU de âÉGUR. iS
«' voilà eu lemt à ces deux beaux vers que vous aviez composés « pour votre chienue et pour votre médecin :
« Ci-gtt la duchesse Anderson , « Qui mordit monsieur Rogerson. »
Je renonçai donc à cette éducation poétique , en déclarant à mon auguste écolière qu*il était de toute nécesisité qu'elle se résignât désormais à ne faire des lois et des conquêtes qu*en prose.
Le prince de Ligne ne laissait pas la moindre langueur pénétrer dans notre petit cercle ; il racontait cent histoires plaisantes et faisait à tous propos des madrigaux , des chan-^ sons. Usant seul du droit de dire tout ce qui lui passait par la tête, il mêlait un peu de politique aux charades, aux portraits , et, quoiqu^il poussât quelquefois la gaieté jusqu'à la folie, il faisait passer de temps en temps , au bruit de ses grelots , quelques utiles et piquantes moralités. Il était courtisan par habi* tude , flatteur par système , bon par caractère et philosophe par goût; ses plaisanteries faisaient rire et ne blessaient jamais.
Un jour il mystifia le comte de Gobentzel et moi d'une manière assez originale. Nous étions depuis quelque temps atteints, ainsi que lui , d'une petite fièvre qui nous revenait par accès. Bientôt il nous reproche notre insouciance, notre refus de suivre aucun traitement , exagère notre changement , nous montre une vive inquiétude , et nous assure enfin qu'il est décidé à nbus donner l'exemple, à se soigner, et à prendre tous les moyens de se guérir pour avoir la possibilité de continuer le voyage.
Cédant à ses importunités , Cobentze! , qui souffrait d'un assez vif mal de gorge , se fait faire une copieuse saignée ; moi, je prends une ou deux médecines. Peu de jours après , nous retrouvant réunis chez l'impératrice, elle dit au prince : « Vous «r avez bien bonne mine aujourd'hui ; je vous croyais indisposé»
10 MâfOIBl»
« Mon médecin vous a-t-il vu? — Oh ! non, Madame , tèpon* « dit-il ; mes maux ne durent pas longtemps ; j'ai une manière « particulière de me traiter : dès que je suis malade , j'appelle « mes deux amis ; je fais saigner Cobentzel et purger Ségur , et « je suis guéri. » Limpératrice le félicita sur cette recette, qu'elle était, disait-elle, tentée d'essayer, et elle ne nous épargna pas les railleries sur notre docilité.
Les réunions de Rioff offraient trois tableaux très-divers : chez l'impératrice, on voyait alternativement ou la cour la plus splendide, ou la société la plus resserrée et la plus joyeuse.
Dans la maison oii Cobentzel, Fitz-Herbertet moi, nous nous étions chargés de faire les honneurs de la ville aux Russes et aux étrangers, on aurait pu dire que c'était le café de l'Europe ; il ne désemplissait pas : on y trouvait des hommes de toutes les nations; on y entendait les langages de tous les pays; on s'y nourrissait des mets, des firuits et des vins de toutes les contrées ; on y jouait à toutes les sortes de jeux ; enfin le temps s'y passait en conversations générales ou en entrerais privés de tous les genres , depuis les plus sérieux jusqu'aux plus familiers.
D'un autre côté , si l'on montait au vaste monastère de Petsdiersky pour rendre visite au prince Potemkin , qui s'y était établi, il semblait qu'on y assistât à l'audience d'un visir de GonsUmtinople , de Bagdad ou du Caire ; le silence et une sorte de crainte y régnaient.
Soit par une indolence naturelle, soit par mie hauteur affectée qu'a croyait utile et politique , ce puissant et capricieux favori de Catherine, après avoir paru quelquefois en grand uniforme de maréchal, couvert de décorations en diamants , bardé de iNToderies et de dentelles, coiffé, bouclé , poudré comme le plus andoi de nos courtisans , se tenait le plus habitueUaaaent «ouveil d'une pelisse, le cou décolleté, les jambes demi-nues, ks pieds dans de larg^ pantoufles, les cbeveux plats et mal
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peignés; il restait mollement étendu sur un large divan ,, entouré d'une foule d'ofûciers et des plus grands personnages de ]*empire , invitant rarement quelques-uns d'eux à s'asseoir, et presque toujours feignant d'être trop occupé d'une partie d'échecs pour apercevoir les Russes ou les étrangers qui arrivaient dans son salon.
Je connaissais toutes ses singularités ; mais, comme presque aucun des assistants n'était instruit de la familiarité intime qui s'était établie entre ce bizarre ministre et moi , j'avoue quemon amour-propre éprouvait quelque embarras en pensant que tant d'étrangers verraient le ministre du roi de France exposé à subir, comme un autre , sa hauteur et ses caprices.
Aussi , pour qu'on ne s'y trompât pomt , voici le parti que je pris : lorsque je fus arrivé au monastère et qu'on m'eut annoncé, voyant que le prince ne se dérangeait point et ne levait seulement pas les yeux de dessus son échiquier, j'allai droit à lui , je pris sa tête avec mes deux mains , je Tembrassai cordialement , et je m'assis sans façon à côté de lui , sur son diyan. Cette familiarité étonna bien un peu les spectateurs ; mais, comme elle lui parut très-naturelle, elle expliqua tout.
Au reste , soit par égard pour moi , soit par considération personnelle pour MM. de Lameth et Dillon , dont on lui avait fait l'éloge, il les accueillit avec assez de politesse et de distinction.
Je vis , peu de temps après , arriver à Kioff un Espagnol dont le nom, mêlé à nos événements politiques, parvint depuis à une assez triste célébrité; il s'appelait Miranda. C'était un homme instruit , spirituel , intrigant et audacieux. Né en Amérique , il se trouvait uni par des liens de parenté à la famille Aristeguitta , que j'avais connue à Caracas et dont j'ai parlé au commencement de ces Mémoires.
Pendant le cours de la guerre, le gouvernement espagnol découvrit que. Miranda , manquant à ses devoirs , avait livré aux amiraux anglais des plans et des cartes de Cuba et d'autres colonies espagnoles.
On voulait l'arrêter ; il s'évada , fut destitué de ses grades et poursuivi par tous les agents de l'Espagne. Étant pensionné par l'Angleterre , il promenait en Europe son ambition mécontente et son ressentiment , en attendant la possibilité de retourner à Caracas , dès que les circonstanées lui offriraient la possibilité d'y opérer une grande révolution que depuis longtemps il méditait.
Je ne connaissais pas alors tous ces faits; mais, comme il n'était muni d'aucunes lettres de recommandation-, lorsqu'il s^adressa à moi je refusai de le présenter à l'impératrice. Miranda ne se découragea pas. Il avait connu le prince de Nassau à Cpnstantinople ; celui-ci l'introduisit chez le prince Potemkin ; son esprit les charma, et ils obtinrent de Catherine, pour lui, une audience secrète.
Là il trouva le moyen de persuader à cette princesse qu'il était un martyr de la pMosophie, une victime de l'Inquisition ; enfin elle le prit en gré, et, lorsqu'il la quitta pour aller à Pétersbourg, elle ordonna au vice-chancelier de l'y recevoir avec distinction , et comme un homme qu'elle honorait de son estime. On verra par la suite quels furent les embarras que me causa sa présence quand je retournai dans cette capitale.
Les jours oii le prince Potemkin , dans son monastère , ne donnait pas d'audience publique , ou, pour mieux dire , ne tenait pas sa cour asiatique, je le voyais avec plus de plaisir dans rintimité , entouré de ses aimables nièces et d'un petit nombre d'amis. C'était alors un tout autre homme, toujours original à la vérité , mais spirituel et capable de répandre un intérêt piquant dans tous les genres d'entretiens les plus variés.
Le régime des douanes russes était alors très-fiscal , trèsdur, et suivi avec beaucoup de rigueur. Les nodnistres étrangers eux-mêmes se voyaient astrerats à ne donner à leurs courriers que des sacs d'une dimension convenue, de manière à ne pouvoir laisser aucune possibilité d'y mêlct aux dépêches quelques objets de contrebande; mais, dans les pays despotiques, cq
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sont ceux qui ont fait la loi , et dont le devoir est d'en main-' tenir Texécution , qui la violent le plus souvent. £n voici une preuve qui me paraît assez Singulière pour être rapportée. •
Lorsque mon valet de chambre Évjr^rd , que j'avais envoyé en courrier à Versailles avec le traité de commerce signé , revint à Kioff portant les ratifications de ma cour, comme on savait qu'il était aussi chargé des présents destinés par le roi aux ministres de l'impératrice , on avait ordonné aux douanes de la Frontière de le laisser passer sans le fouiller ; il le savait , en profita, et, à mon insu , arriva dans Kioff avec une vôituriâ remplie de dentelles , de bijoux et de toutes sortes d'effets de contrebande.
Or, un jour, me trouvant à déjeuner chez le prince Potemkin avec ses nièces , plusieurs dames et une douzaine d'autres per^ sonnes , je m'aperçus qu'à tous moments , et tour à tour, on quittait le salon pour entrer dans une autre pièce dont la porte était refermée avec soin.
Toutes les fois que j'étais tenté de m'y rendre aussi , une des nièces du prince m'en empêchait et me retenait par lés plus aimables cajoleries. Enfin , cet obstacle irritant de plus en plus ma curiosité,jem'échappai,je courus, j'ouvris la discrète porte, et je vis sur une grande et large table , entourée de curieux et d'acheteurs , une grande quantité de bijoux et d'autres marchandises prohibées , que mou joyeux valet de chambre étalait avec complaisance, en vantant leur beauté et déclarant leur prix.
A mon aspect la surprise éclate dans tous les yeux : prince , curieux , acheteurs , tous semblent des coupables pris sur le fait. Mon marchand consterné replie précipitamment sa boutique. Une colère feinte brille dans mes regards; je gronde sérieusement le contrebandier, et je lui déclare que dès ce moment Il n'est plus à mon service. ^
En vain les dames veulent m'attendrir, en vain on me presse de lui pardonner; je résiste pendant une heure à toutes les instanc06| et je ne me rends enfin qu'au moment où le prince ,
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premier ministre, me supplie de faire grâce au criminel. « Il « le faut bien, lui dis-je, puisque, par un étrange hasard, vousr « vous trouvez être son receleur et son complice. »
Au milieu de toutes ces réunions de plaisir, de ces festins , de ces bals , de ces jeux ^ de ces fêtes , la sévère politique ne restait pas inacttve , et bientôt il s'éleva du 'coté de Constandnople un orage précurseur de tous ceux qui depuis n'ont pas cessé, pendant près de trente ans^ d'agiter et d'ébranler l'Europe.
Tous les politiques craignaient alors que une rupture entre la Russie et la Porte réveillant la rivalité des grandes puissances , une guerre générale n'en fût le résultat. Il semblait en effet évi* dent que , si l'empereur et l'impératrice dierchaient à rompre réquilibre en ajoutant à leurs États les vastes possessions des Turcs en Europe , la France , la Prusse et la Suède s'oppose-: raient de toutes leurs forces à cet agrandissement , quand même l'Angleterre s'unirait aux cours impériales dans l'espoir de proOter de cette révolution en s'emparant des tles de l'Archipel.
Il est si peu donné à l'esprit humain de prévoir d'avance les événements les plus prochains que personne dans ce moment ne songeait aux suites que devaient avoir les légers troubles qui agitaient la France. On croyait, au contraire, que ses anbarras intérieurs , produits par l'état alarmant de ses finances , lui laisseraient peu de poids dans les affaires européennes , de sorte qu'à cette époque toutes les inquiétudes se portaient sur l'Orient.
La cour de Catherine devenait le foyer de la politique et le point sur lequel se fixaient tous les regards des hommes d^État. Catherine II , dont l'esprit se montrait de coutume si pénétrant, se trompait tellement, dans ces circonstances, sur la situation du gouvernement français , qu'elle ne prévoyait pour lui que gécuritd, gloire et bonheur.
Ce fut à Kioff que je reçus la dernière lettre de M. de Vergeones. Ce ministre me chargeait de commiin^iuer à l'impéra*
trice la résohitiou prise par le roi de réunir autour de lui tous les notables de son royaume.
Cette princesse me montra à ce sujet la plus vive satisfaction ; elle en parlait avec enthousiasme , et voyait déjà dans cette réunion le gage certain du rétablissement de nos Gnances et de raffermissemcsit de l'ordre public. « Je ne saurais , me dit- « elle, donner trop d'éloges à un jeune roi qui devient, dana « le coeur des Français , le digne rival de Henri lY . »
Tons les étrangers qui se trouvaient àKioff, de quelque nation qu'ils fussent , me félicitaient sur cet événement ; tant il est vrai que partout alors , et sans qu'on s'en doutât , les sentiments libéraux , les nobles pensées , le désir de voir réformer les abus , tomber les préjugés , affaiblir le pouvoir arbitraire et mardier vers la liberté (qui, pour parler avec précision, n'est au fond que la justice ), agitaient secrètement toutes les âmes , élevaient tous les esprits et fermentaient dans tous les coeurs. Les intérêts privés ne craignant point encore les blessures qu'ils de» vaient en recevoir, l'intérêt général seul était écouté et compris.
Heureux jours , qui ne sont plus revenus ! Que d'illusions vertueuses nous environnaient dans ce temps d'inexpérience ! Et pourquoi le souffle des passions et la fureur de l'esprit de parti ont-ils depuis desséché les âmes , empoisonné les sentiments les plus naturels , et reculé pour longtemps le bonheur vers lequel on semblait marcher, d*un commun accord, à la lueur des flambeaux de la raison et de la vérité , flambeaux trop tôt changés en torches de discorde !
J'appris , peu de jours après , la mort de M. le comte de Vergennes ; ce fiit un malheur pour la France , et l'on pourrait même presque dire une perte pour l'Europe , sur laquelle son esprit conciliant, prévoyant et sage, était parvenu à exercer une salutaire influence.
M. le comte de Montmorin , qui le remplaça , m'exprima , dans les termes les plus honorables, la satisfaction que le roi lui avait montrée de ma conduite en^Russie.
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Sur ces entrefaites , je reçus de ma cour une dépêché qiiî rue prescrivait précisément la même conduite et le même langage que j'avais pris sur moi dé siu vre et de tenir à Foccasion des affaires de Turquie, et, peu de jours après, M. de Montmorin,) par Tordre du roi , me félicita obligeamment d'avoir ainsi , dans une circ(Histance délicate , deviné les instructions que je devais . recevoir. >
Le prince Potemkin, irrité de voir ses vues contrariées par, mes démarches et par celles du comte de GobeAtzd , ne put longtemps se contenir et bientôt il exhala son mécontentement. • ' « Il est donc décidé , me dit-il , que votre nation , la plus; « éclairée de tout l'univers, voudra éternellement protéger le; a £ainatisme et l'ignorance; et sous quel prétexte? sous celui- « de ne pas perdre un commerce dont la possession pourrait « vous être garantie par des acquisitions brillantes et solides « dans l'Archipel. L'Europe tout entière a le droit d'accuser la< « France , qui s'obstine seule à vouloir conserver dans son sein « la peste et la barbarie. »
Il m'était toujours pénible de combattre une opinion que je ne pouvais désapprouver. Cependant, pour remplir mes devoirs^ je lui répondis « qu'un homme aussi éclairé que lui devait « mieux comprendre et apprécier les motifs du roi de France , « qui, satisfait de voir son royaume florissant, tranquille et « respecté, ne pouvait former d'autres vœux que celui du « maintien du repos général.
« L'espoir d'un agrandissement plus illusoire que réel , di- « sais-je , ne le décidera point à troubler le bonheur de ses a sujets , à compromettre la tranquillité publique, à dépouiller « de ses possessions un ancien allié, enfin à renouveler le temps « des croisades pour effectuer un partage qui enflammerait « l'ambidou , la cupidité , la jalousie de toutes les puissances « de l'Europe, et la rendrait le théâtre d'une guerre générale , « aussi longue, aussi ruineuse, aussi difficile à terminer qu^ « la guerre de Trente-Ans^ »
: A peu près à la même époque , M. Fitz-Herbert reçut des dépêches du cabinet britannique , qui refusait de souscrire à l'ul* timatum envoyé par le liiinistère russe. Dès ce moment toute négociation relative au renouvellement du traité de commerce entre TAngleterre et la Russie fut déûnitivement rompue. ' Les ratifications du traité que j'avais conclu venaient d'être échangées. Chacun des quatre plém'potentiaires russes reçut du roi quarante mille francs et le portrait de Sa Majesté , entouré de diamants , dont le prix montait à la même valeur. Les chancelleries russe et française reçurent chacune mille ducats.
L'impératrice me donna son portrait enrichi de diamants, ainsi que de très-belles fourrures et quarante mille francs. Peu de jours après, comme elle se faisait peindre en costume de Voyage , je reçus d'elle un autre portrait bien plus resseùi* blanti
. Conformément aux ordres qu'on m'avait envoyés , j'exprimai àcette princesse la satisfaction que le roi avait éprouvée en formant un lien d'amitié avec elle. « Son désir, lui dis«je, « est d'étendre et de fortifier la confiance dont ce traité est le « gage , et de resserrer de plus en plus une union si utile au « repos de l'Europe , dont l'équilibre ne peut être mieux niain- « tenu que par deux grandes puissances qui ne doivent avoir, « dans leur position actuelle , que des intérêts communs. » Sa réponse fut très-amicale , très«obligeante , et aussi pacifique que je pouvais l'espérer.
Ce n'était pas assez d'avoir signé un traité de commerce , il fallait qu'il eût des résultats réels. Pinvitai M. le comte de Montmorin à se concerter avec le contrôleur général sur le9 moyens les plus propres à ^courager l'établissement de mai* sons françaises dans les ports de Russie, établissement d'une nécessité urgente et sans lequel notre traité ne serait qu'illut Boire.
L'imagination de Catherine ne pouvait rester en repos ; ausst ses [^ans étaient plus précipités que mûris \ on s'apercevait que
cette 'précipitation étouffait dans leur germe une partie des créations de son génie.
Elle voulait en même temps formel un tiers-état, attirer le commerce étranger, établir des manufactures, étendre l'agrî* culture , fonder le crédit , multiplier le papier-monnaie , faire hausser le change , baisser l'intérêt de l'argent , bâtir des villes, créer des académies, peupler des déserts, couvrir la mer Noire d^escadres nombreuses, anéantir les Tartares, envahir la Perse, continuer progressivement ses conquêtes sur les Turcs, euchaîner la Pologne et étendre son influence sur toute l'Europe, s
C'était beaucoup entreprendre , et , quoiqu'il y eût plus à faire dans un pays aussi neuf en civilisation , il est certain qu'on aurait obtenu plus de succès si on eût embrassé moins d'objets à la fois , ou si on eût voulu au moins , renonçant aux projets de conquêtes, ne s'occuper que de la prospérité intérieure, seule et vraie gloire pour lés souverains.
Au reste, Catherine jouissait déjà de quelques fruits de ses travaux : la douceur de son règne favorisait l'accroissement rapide de la population ; plusieurs manufactures avaient fait des progrès; la culture s'étendait de jour en jour; des écoles fondées adoucissaient par degrés les mœurs et répandaient peu à peu les lumières ; les tribunaux commençaient à juger avec équité , et conformément aux lois, toutes les affaires qui ne concernaient pas des hommes trop puissants; l'esclavage était adouci ; les droits concédés à la noblesse de s'assembler, d'élire ses syndics, ses juges, et d'adresser ses plaintes au trône, donnaient quelque activité aux propriétaires , les accoutumaient à connaître les affaires , préparaient aux gouvernements des instnunents utiles , et empêchaient les deux capitales de la Russie d'àiecver l'empire en concentrant dans ces deux grandes villes toute l'industrie , toute la richesse et toutes les consommations.
Malgré le désir qu'on me montrait de conserver la paix, je
DU GOMTB DB STéOUR. 2S
voydg régner une inquiétude et une méfiance qui s'accordaient . peu avec ces dispositions pacifiques. On refusait des chevaux^ et des passe-ports à tous les étrangers qui désiraient d'aller à ' Kherson, en Crimée, ou dans toute autre partie des gouvernements du prince Potemkin.
M. de Lameth venait d'annoncer le dessein de se rendre à Constantinople par Kherson ; on ne lui répondit point par un refus formel, mais le prince me pria de l'engager à renoncer à ce projet.
« Dans les circonstances actuelles, me dit-il , cette dé* « marche serait vue de mauvais œil par l'impératrice ; elle « nourrirait les injustes préventions qu'on lui inspire contre « les Frainçais , et me nuirait dans le dessein que j'ai formé , de « concert avec vous , d'amener cette princesse à la confiance « qu'elle doit aux dispositions amicales de votre cour. II n'existe « pas y à la vérité, de rupture entre la Forte et nous; mais, « conune on arme des deux côtés, il serait désagréable à Tim- « pératrice qu'un colonel français, traité par elle avec distinc» « tion, traversât tous les postes russes pour passer dans le « camp des Turcs. Cependant, ajouta-t-il , comme ministre, « je suis prêt à vous délivrer les passe-ports si vous insistez à « les demander; mais, comme ami, je dois vous engager à évi- • ter tout ce qui pourrait nuire à un rapprochement si récent. »
Je lui répondis « que c'était attacher bien de l'importance « au voyage d'un jeune Français dont le seul but était de s'ins- « trwre et de s'amuser; » je l'assurai que^ « dans le temps où « la guerre entre TAngleterre et nous était près d'éclater, si « lui ou tout autre général russe se fût trouvé en France , « nous Faurions laissé partir de Brest pour se rendre à Ports- « mouth sans en concevoir la moindre inquiétude. »
Cependant je fis ce qu'il désirait , car mon rôle était deconcUier et non d'aigrir. M. de Lameth , quoiqu'il fût justement étonné d'une telle méfiance , consentit obligeamment , et par amitié pour moi à subir cette contrariété.
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M. de Ghoiiseul me surprenait toujours par la vivacité de ses inquiétudes, par la continuité de ses plaintes, par Factiyité avec laquelle il pressait les armements des Turcs. Je lui avais cependant adressé des dépêclies propres à le calmer ; mais le comte de Bezborodko m'expliqua tout : il m'apprit . qu'un courrier expédié par lui dans le mois précédent , et qui portait ses dépêches à M. de Bulgakoff , ainsi que les miennes pour M. de Ghoiseul , avait été attaqué et volé sur les frontières par des brigands. On verra que cet incident ne contribua pas faiblement à déjouer toutes les mesures que nous avions prises pour rassurer la Porte et prévenir une rupture.
Quelques jours après, le prince Potemkin me fît une insinuation relative à un traité d'alliance qu'il était , selon lui , désirable et possible de conclure entre la France et la Russie. Profitant de cette circonstance, je lui dis « qu'avant tout il « faudrait connaître parfaitement les vues de sa cour, et ^a- « voir si elle renonçait sincèrement à la destruction d'un em- « pire dont la conservation intéressait plusieurs grandes puisti sances; »
« — Il le faut bien, dit-il , puisque vous voulez conserver la A peste, et que vous refusez de croire qu'un gouvernement chré- ^ tien ou des républiques grecques garantiraient mieux votre <i commerce que ne peut le faire l'orgueil capricieux et dédai- « gneux des musulmans. Mais au moins devriez-vous con- « s^tir à laisser resserrer les Turcs dans des frontières plus a naturelles , plus convenables , pour éviter des guerres dont A on est à chaque instant menacé.
R — J'ait^ds,lui répondis-je; vous voulez Oczakoff et a Akerman : c'est à peu près demander Constantinople ; « c'est déclarer la guerre pour prouver le désir de conserver ^ la paix. »
; « — Non, répliqua-t-il ; mais, si on nous attaque, nous pren- « drons les indemnités qui nous conviendront. Il serait cepen- « dant possible , $i vous le vouliez « et sans combattre , dé
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« rendre indépendants les princes de Moldavie et de Valâchîe , « et de délivrer ainsi ces provinces chrétiennes du glaive de» « bourreaux et du pillage des brigands.
a — Sans combattre ! lui dis-je ; vous ne le croyez pas. Ja- « mais les Turcs ne souscriront à une telle concession sans « avoir été vaincus. »
Cet entretien finit et me prouva qu'avec de telles idées em-» preîntes dans la tête d'un ministre si puissant il serait bien difficile que le comte Bezborodko pût maintenir longtemps l'impératrice dans les dispositions pacifiques qu'elle manifestait, et qui , pour le moment , n^e paraissaient sincères.
Un courrier de Constantinople apporta au prince Potemkin des nouvelles qui irritèrent Catherine : M. de Bulgakoff lui mandait que plusieurs officiers français, déguisés en marchands^ s'étaient rendus par terre à Oczakoff.
Je dis au prince « qu'il devait bien s'attendre, au moment « où les frontières des Turcs se trouvaient menacées , à voir « la France , leur alliée , employer, pour les mettre en dé- « fense , des officiers que notre cour avait envoyés dans ce « dessein à Constantinoplel » J'ajoutai « que leur déguisement « seul me semblait inexplicable , parce que nous agissions « sans feinte et ouvertement. ^
Les Anglais saisirent cette circonstance pour aigrir les soupçons de' l'impératrice , et pendant quelque temps la bienveillance de cette princesse pour moi se changea en froideur marquée.
Le parti de Fopposîtion en Pologne s'efforçait alors de profiter du séjour de Catherine à Kioff pour nuire dans son esprit au roi Stanislas. Le maréchal Pbtocki par son adresse, et le général Branitzki par le crédit de sa femme , nièce du prince Potemkin , persuadèrent à ce prince que le roi s'opposait aux acquisitions qu'il voulait faire en Pologne ; mais le prince de Nassau et le comte de Stackelberg, déjouant cette intrigue , réconcilièrent le premier ministre et le roi.
« Savéz-tous ce que font ici ces nobles de la grande et « ^tite Pologne ? disait le prince de Ligne ; ils se trompent, on « les trompe , et ils en trompent d'autres. Leurs fenmies flat- « tent rimpératrice et se persuadent qu'elle ne sait pas qu'ils « L'ont insultée dans les aboiements de la dernière diète. Tous « cherchent un regard du prince Potemkin , et ce regard est « difficile à rencontrer; car le prince tient du borgne et du « louche. Ces belles Polonaises sollicitent le ruban de Sainte-. « Catherine pour l'arranger avec coquetterie et pour exciter « la jalousie de leurs amies et de leurs parentes.
« L'impératrice se plaint des ministres d'Angleterre et de « Prusse y qui aiguillonnent l'humeur des Turcs , tandis qu'elle « agace continuellement ces enfants de Mahomet. On désire « et on craint la guerre ; Ségur fait ce qu'il peut pour l'éloigner ; « moi , qui n'ai rien à risquer, et qui ai peut-être quelque « gloire à acquérir, je souhaite la guerre de tout mon cœur ; et « puis mon ami me reproche de souhaiter ce qui doit causer « tant de malheurs -, alors je ne la désire plus ; mais souvent « un reste de fermentation dans le sang m'y ramène. » •
On voit par là combien un tel ami , jouissant de toute la con? fiance de Catherme, était loin de me seconder pour la maintenir dans ses dispositions pacifiques.
Stanislas proposa à l'impératrice de lui prêter des troupes ; elle refusa cette offre. Les circonstances étaient favorables pouf Stanislas, mais ce prince était incapable d'en profiter. Portant au milieu d'une nation turbulente, un esprit léger, doux et brillant, lorsqu'il aurait fallu développer du caractère et du génie, ce monarque, accablé sous le poids de sa faible couronne ^ restait toujours tyrannisé par ses voisins et bravé par ses sujets.
L'hiver venait de disparaître; les eaux du Borysthène n'étaient plus enchaînées par les glaces ; la nature , quittant son voile de deuil et se colorant des feux du printemps , donnait à Catherine le signal du départ. On célébra sa fête.
Cette princesse , après avoir visité religieusement le monastère de Petsdietsky,* distribua beaucoup de grâces et de cordons , de diamants et de pertes. « La Gléopâtre de Kioff , dit à, « ce propos le prince de Ligue , n^avale point de perles , mais « elle en donne beaucoup. »
Enfin rin^ratrice s'embarqua , le P' mai 1787 , sur sa galère , suivie de la flotte la plus pompeuse qu'un grand fleuve eût jamais portée. Elle était composée de plus de quatre-vingts bâtiments avec trois miUe honmies d*équipage et de garnison ; à leur tête marchaient sept galères d'une forme élégante, d'une, grandeur majestueuse^ peintes avec art, garnies d'équipages nombreux, lestes , uniformément vêtus. L'or et la soie étincelaîent dans les riches appartements construits sur les tîUacs.
L'une de eesgalères, qui suivaient celle de rimpératriee^ reçut à son bord MM. de Gobentzel et Fitz-Herbert; une; seconde fut assignée au prince de Ligne et à moi ; les autres étaieut destinées au prince Potemkin^ à ses nièces , au gcsmd-Qhambellan , au grand-écuyer, aux imnistres et aux grands qpe Catherine avait admis à l'honneur de l'accompagner. Le reste dela flotte portait les officiers inférieurs , les bagages , les* munitions. Mademoiselle Protasoff et le comte MomonofT étaient logés dans la galère de Sa IVIajesté. .
Nous trouvâmes diacun sur les nôtres une* chambre et un cabinet dont le hixe égalait l'élégance , un divan commode, un excrilent fit en taffetas chiné et un seerétaire en acajou.
Chaque galère avait sa musique. Une foule de chaloupes et de canots voltigeaient sans cesse à la tête et sur les flancs de cette escadre, qui ressemblait aux créations de la féerie.
Notre marche était lente; nous nous arrêtions souveni, et nous pirofitions de ces moments de repos pouF monter sur de rapèdes esquifs, et pour nous promener sur les rives du fleuve ou dans les fies fraîehes et verdoyantes dont son cours était parsemé.
Une affluénoe nnmense de peuple salua l'impératrice par
ib MÉMOIRES
de bruyantes acclamations, à finstant où Toa vit , au bruit -du canon , les matelots- de sa majestueuse escadre frapper ^i ca*' dence , avec leurs rames peintes et brillantes, les eaux du Bolystbène.
Sur les bords du fleuve une foule de curieui, qui se renou^^. Vêlaient sans cesise , veiiaieni de tous le points de Tempire admirer la marche de notre cort^e et offrir en tribut à leur sou* teiaine les productions de leurs climats divers. - Souvent on voyait des corps légers de Cosaqpes manœuvra* dans les plaines que baigne le Dnieper. Les vill^, les villages,lés maisons de campagne, et quelquefois de rustiques eabanes^ étaient tellement ornés et déguisés par des arcs de Uiompbe ipar des guirlandes de fleurs^ par d'élégantes décorations d'ar-f dùtecture , que leur aspect complétait Tillusion au point de les trafksIbiKner à nos yeiix en cilés superbes , en palais soudaine-*^ ment coâstruits , en jardins magiquepient créés.
La neige avait disparu ; une riante verdure couvrait la terre ; les prés étaient émaillés de fleurs ; un soleil bnliant animait,; vivifiait, colorait tous les objets. L'air retentissant des sons do la musique harmonieuse de nos galères; les costumes diversdés spectateurs qui bordaient le rivage variaient sans oesse oa riche et mouvant tableau.
Enfin , plus tard , lorsque nous approchâmes de quelques grandcfs villes . nous vjmes rangés à leurs postes des escadrons de troupes d'élite , éclatantes par la beauté de leurs armes et par la richesse de leurs Uniformes. Le constraste de leur magnifique tenue avec le dénûment des régiments du maréchal Romaiizoff , annonçait assez que nous quittions le gouveruemeut de ce vieux et illustre guerrier, et que nous allions entrer dansr ceux que la fortune avait soumis au prince Potemkin. .
Lés éléments , la saison , la nature et Fart , tout semblait Ôoiispireir pour assurer le triomphe de ce favori puissant. Il espérait, eu entourant sa souveraine de tant de prestiges, au moment où elle imrcourait les contrées récemment conquises
par ses armes , énflamiber son ambition et Tut inspirer le désir de tenter audacieusement de nouvelles conquêtes.
Nos matinées seules étaient libres ; nous les employions agréablement en lectures, en conversations, en visites d'une galère à Fautre , en promenades sur les bords du fleuve.
A une beure nous nous rendions tous les jours sur la galère de Timpératrice et nous dînions avec elle, ^a table, suivant sa coutume, ne passait point dix Couverts. Une fois par £lèniaine seulement elle invitait toutes les personnes qui avaient l'honneur de Taccompaigner. Alors son dtper était servi sur un, très-grand bâtiment où soixante couverts pouvaient étrefadleitient placés.
- Cinq jours après notre départ nous nous arrêtâmes devant là ville de Kanief , où le roi de Pologne avec sa cour nous attendait
^ C'était là que devait avoir lieu rentre vuq de Stanislas et de Catherine, tous deux remarquables, vingt-cinq ans auparavant, par leur grâce , par leur beauté , tous deux autrefois unis par un amour réciproque , et tous deux , depuis tant de lustres , non moins changés dâiâ leurs formes que dans leurs sentie ments.
Au moment où nous allions être témoins, le prince de Ligne et moi, dé cette reconnaissance théâtrale , où la politique avait plus de part que Tamitié, nous ne pouvions liôus empêcher de sourire en voyant la tristesse etla jalousie que le jeune favori éprouvait où feignait d'éprouver à l'approche d'un tête-à-tête devenu si étranger à l'amour ; car il était évident que Stanislas , dont la couronne flottait incertaine sur sa tête , n'avait sollicité que par crainte et par intérêt , de son altière protectrice , là faveur d'une réunion passagère , et ce rendez- vous , plus diplomatique que sentimental, ne lui était accordé que par une froide bienséance.
' Je ne vis jamais l'impératrice plus aimable que le premier jour de notre navigation. Le dîner fut très-gai ; nous éuons tous
33 HÉMOIBES
charmés de sortir de la triste ville de RiofT, où les glaces nous avaient bloqués pendant trois mois.
Le printemps rajeunissait nos idées; la beauté du temps, la magnificence de notre flotte ^ la msyesté du fleuve , le mouvement, la joie de la multitude des spectateurs qui accouraient sur les bords, le mélange militaire ou asiatique que nous présentaient les costumes variés de trente nations différentes, enfin la certitude de voir chaque jour des objets curieux et.nouveaux, réveillaient, aiguillonnaient notre imagination; elle semblait voyager encore plus rapidement que nous.
Sans nous appesantir sur rien, nous passions continuellement d'un sujet de conversation à Tautre. Nous comparions, les temps anciens aux modernes , la France à TAttique , TAngleterre à Carthage, la Prusse à la Macédoine, Tempire de: Catherine à celui de Cyrus. On racontait des anecdotes an*: demies et nouvelles. L'impératrice nous en fit connaître plusieurs relatives à Pierre le Grand et à Elisabeth.
Comme nous la félicitions d'avoir en si peu de temps adouci des mœurs naguère encore si rudes et si âpres , elle répondit : ^ Il est vrai que les vieillards russes doivent trouver quelque « différence entre leur temps et le nôtre. Je ne puis penser sans. « horreur au sort du peuple sous le règne de l'impératrice « Anne , ou plutôt sous celui de son ministre Biren ; cet « homme cruel, qui la dominait, fit tuer, mutiler ou exiler plus « de soixante-dix mille personnes* »
Nous pariâmes des tribus sauvages qui peuplaient ^core les parties reculées de son empire. « Le temps, dit-elle, n'a « point encore marché pour ces tribus nomades ; depuis leur. « origine elles ont toujours conservé la même simplidté de « mœurs. Vivant sous la tente , se nourrissant de la chair et « du lait de leurs troupeaux , soumises à des chefs qui sont . « plutôt des pères de famille que des maîtres , on peut les croire « heureuses; car elles n'ont qu'un petit nombre de besoins et « de désirs, toujours aisés à satisfaire. Je ne sais pas si, en les
DU COMTE BB SÉGUR. tZ
« dvîlisaient^ comme je Tai voulu je ue les aurais pas gâtées. « Les légers tributs de fourrures qu^elles me payent les contra- « lient peu, puisque la chasse est leur habitude et leur passion. »
Un seul grand changement s'est opéré pour ces antiques hordes de Huns , de Kirghis , de Tartares , connues jadis sous mille noms différents ; elles furent longtemps, par leur vie er* rante, par leurs invasions et par leurs ravages, Teffroi du monde; mais ce monde, aujourd'hui civilisé, peuplé^ armé, éclairé, leur ayant ôté toute possibilité de conquête, ces hordos ont cessé d'être belliqueuses, à tel point Qu'elles ne se battent même que très-rarement entre elles.
Ifous puâmes de leur religion, de leurs chamans ou sorciers, de leurs idoles. L'impératrice nous dit « qu'une de ces tribus « avait un culte assez difficile à connaître ; leurs prêtres ont « gardé de toute antiquité un recueil de prières, de maximes « ou de cantiques écrits dans une langue dont l'intelligence « est perdue depuis bien longtemps, et qu'ils récitent par tra^ « dition sans les comprendre.
« Ce fait, ajouta-t-elle, excita ma curiosité ; je consultai des « savant fi qui, sur ce point comme sar beaucoup d'autres ne « sarattfn/ rien. J'ordonnai de continuer des redierches. Enfin « depuis peu on a cru reconnaître que ces prières étaient éerites daiù la langue antique" et sacrée des Indes , le sanskrit. »
Gomme dans la suite de cet entretien cette princesse passait en revue assez rapidement les systèmes des législateurs de la Grèce, de l'Asie, de Rome et de l'Arabie, je lui dis qu'elle paraissait avoir perdu tout à fait le droit de dire du mal des sa* vants, selon son habitude.
« Oui, ajouta le prince de Ligne ; car^ songez bien. Madame^ K après ce que nous venons d'enteudre, nous allons être obligés, « en conscience, de vous inscrire sur la liste de ces savants que « vous ménagez si peu.
« -—Ah! je le sais^ dit-elle, mon ensemble vous plaît; vous