‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes (volume 2)Chapitre 2 sur 42 · S4 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

S4 MÉMOIRES

« me I0U6Z en gros; mais je parie que, dans les détails, votfs •« trouvez en moi bien des sujets de critique. Je fais à tous •« inomentsdes fautes de langue et d'orthographe. M. de Ségur « conviendra que j'ai parfois la tête bien dure , puisqu'il n'a pu 3c parvenir à me faire composer seulement six vers, et ^ vé- <« rite je crois, malgré ses éloges, que, si j'étais particulière en « France , ses charmantes dames de Paris ne me trouveraient A pas assez aimable pour in'inviter à souper.

« — Songez, je vous prie. Madame, m'écriai-je alors, que je ^ représente ici près de vous la France^ et que je ne dois pas « souffrir qu'on la çaloinnie ainsi. «

Comme l'impératrice était en train , continuant sur ce ton s .elle nous dit : « Allons! que croyez-vous que j'aurais été dans ;« le monde si j'y fusse née homme et particulier? »

M. Fitz-Herbert répondit qu'elle aurait été un profond légi.s*> lateiir; Cobentzel, un grand ministre ou un ambassadeur; moi, je l'assurai qu'elle serait devenue un général très*re* nommé.

« Ah! pour le coup » reprit-elle , vous vous trompez ; car je •« connais ma tét^, elle est ardente ; j'aurais tout risqué pour « chercha la gloire , et , n'étant que sous-lieutenftit , dès la « première campagne je me serais fait casser la tête. »

Un autre jour, nous pariions de toutes les conjectures qu'on allait faire en Europe sur son voyage. \ cet égard nous étions tous du même avis , et nous prétendions que partout on allait se figurer qu'elle et l'empereur voulaient conquérir la Turquie ,la Perse, pèut^étce même l'Inde et le Japon; enfin qu'en ce moment le cabinet voyageur de Catherine occupait et inquiétait tous les auties.

. « Ce cabinet dePétersbourg, dit-elle , qui flotte aujourd'hui « sur le Dnieper, paraît donc bien grand , puisqu'il donne aux n autres tant d'occupation?

« — Oui, Madame, dit alors le prince de Ligne, et je n'en con- « nais cependant pas un plus petit , car il n'a que quelques pouces

DO COMTE DS 8ÉGUB. 3â

« dedimeiisioii : il s'étend depuis une tempe à Tautre, et de-. « puis la racine du nez jusqu'à celle des cheveux. »

Tïotre navigation devait durer pendant l'espace de quatre cent quarante-six verstes , qui séparent KiofT de Kaydak. A. Kaydak les cataractes commencent, et de là il fallait reprendre nos voitures pour nous rendre à Kherson.

Le Borysthène ou Dnieper, dont les sources se trouvent près du vfllage de Dni^rofT, à cent cinquante verstes de Smolensk , se grossit rapidemmt. Son cours entier est de quinze cents verstes ou environ quatre cents lieues.

Avant d'arriver à son embouchure , entre Kinburn et Oczakoff, il forme un golfe dont la longueur est de quinze lieues et la largeur de quatre. Son lit , depuis Kaydak , est embarrassé par treize cataractes qui occupent un espace de soixante verstes. Plusieurs de ces rodies sont couvertes d'eau ; d'autres S'élèvent à une assez grande hauteur au-dessus de sa surface.

Ce fleuve est rapide ; plusieurs bancs de sable y rendent quelquefois la navigation assez dangereuse. Il reçoit plusieurs rivières : du côté de la Pologne , l'Ingoultz , le Bug et le Liman ; du côté de la Russie, la Soja, la Dezua, la Soula, la Ptia , la Yorskla et la Samara.

Indépendamment des villages dont ses bords sont parsemés, t)n y rencontre Tripolié, ville bâtie par Wladimir pour défendre les frontières de ses États. Elle fut , conune toutes les autres , souvent en proie aux guerres civiles , et momentaiïément détruite dans le douzième siècle par les Tartares.

A peu de distance est un village nommé Staiki , sur un rui&seau qui marque la frontière de là Pologne, et depuis lequel toute la rive droite appartient aux Polonais.

Ensuite on voit la ville de Péréiaslaff, jadis habitée par les Kosars, et à droite là ville de Trektémiroff, qui fournit des meules aux contrées voisines russes et polonaises. ' A vingt vfirstes plus loin on aperçoit Kanieff, précédemment

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ville , aujourd'hui bourg. Ce fut là où se rendit le roi de Pologae pour nous recevoir. '

Autrefois une tribu de Tartares nommés Baskas s'empara de cette ville ; plus tard Achmet-Baska , un de leurs chefs , les divisa en slobodes et les nomma Cosaques. Ils se rendirent maîtres de cette contrée.

Depuis , accrus en nombre par des troupes de déserteurs russes et polonais, ils y construisirent un fort, qu'ils nommé-, rent TcheriLasse. bientôt des honmies sans aveu de toutes les nations les rejoignirent ; ils fondèrent une ville située dans une île du Borysthène, et qui devint assez fameuse sous le nom de Kortitz.

Ce fut alors qu'on les appela Zaporaviens , pour les distinguer d'autres tribus ou slobodes établies au-dessus des caractères» Ces brigands amphibies , occupés sans cesse à guerroyer et à piller, se voyant chassés peu à peu de leurs premiers établis* sements , se retirèrent et habitèrent différentes îles du Dnieper^ d^où ils sortaient en foule pour faire des incursions en Pologne et en Russie.

Catherine II, ayant enGn détruit cette étrange république ^ établit sur son territoire des régiments de Cosaques réguliers, auxquels on assigna pour leur subsistance et leur entretien des terres et des villes.

Nous vîmes plusieurs de ces villes, qui n'ont plus aujourd'hui la même destination : l'une estDaubrowka , située au confluent de la Soula et du Dnieper; Krementchuk , plus remarquable, était un bourg appartenant au régiment de Mirgorod; ensuite elle fut érigée en ville ; c'est actuellement le chef-lieu de district du gouvemeni^nt d'Ekaterinoslaff. Elle est assez grande , mais ne se distingue par aucun monument. Un pont flottant, de la longueur d'un quart de lieue , lui sert de communication avec la ville de KrioukofT, bâtie sur la rive opposée.

En descendant le fleuve on rencontre les petites villes de KUberda et de Pérévolocl)no, autrefois ruinées par les Tar-

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tares ; enfin Ortik et Kaydak. C'est près de cette dernière ville que rimpératrice de?mt poser la première pierre de la ville d'EkatcrinosIaff.

Chacune des cataractes a un nom particulier : la pi^mière s'appelle Kaydak ; la plus dangereuse de toutes est la huitième , nommée Pïinajétinsk : elle a sept cents toises de longueur, et, dans cet espace , six pieds et un quart de chute.

De Kaydak jusqu'à Kherson , on traversait une plaine alors presque déserte. Kherson est située à l'embouchure du Dnieper, à vingt-deux lieues de la mer.

Il était nécessaire de retracer ici en peu de mots cette partie de notre itinéraire , pour n'y plus revenir. A présent , retournons sur notre flotte , que nous avons bissée au moment où , toute pavoisée , elle m rangeait en ligne devant les murs de Kanieff , dont les hauteurs et les plaines resplendissaient de l'éclat des armes d'une multitude d^escadrons polonais magnifiquement vêtus.

L'artillerie de la flotte et de la ville annonçait l'approche des deux monarques. Catlierine envoya , sur une chaloupe élégante , plusieurs de ses grands officiers , qui vinrent saluer le roi de Pologne.

Ce prince , accompagné par eux , et croyant devoir, pour éviter toute étiquette embarrassante, garder un incognito peu compatible avec tant d'éclat^ leur dit : « Messieurs, le roi « de Pologne m'a chargé de vous recommander le comte de « Poniatowski. »

Lorsqu'il fut monté sur la galère impériale , nous nous pressâmes eh cercle autour de lui , curieux de voir les premières émotions et d*entendre les premières paroles de ces augustes personnages , dans une circonstance si différente de celle où ils s'étaient vus autrefois , unis par l'amour, séparés par la jalousie , et poursuivis par la haine.

Mais notre attente fut presque totalement déçue ; car, après un sakit réciproque, grave, majestueux et froid, Catherine T. n. 4

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ayant présenté sa main à Stanislas, ils entrèrent dans un cabinet, et y restèrent enfermés une demi-heure.

Dès que ce tête-à-téte fut fini , leurs majestés vinrent nous rejoindre; et comme nous n'avions pas. pu les oitendre, nos regards curieux cherchai^t à lire leurs pensées sur leurs traits ; mais quelques légers nuages répandus sur leurs fronts ren* daient cette lecture assez difficile : c'était, du côté de Timpératricc, un nuage d'embarras et de contrainte inaccoutumés; et, dans les yeux du roi, une certaine empreinte de tristesse, qu'un sourire affecté ne pouvait entièrement déguiser.

Ce prince vint obligeamment parler à tous ceux d'entre nous qu'il connaissait ; l'impératrice lui présenta les autres. Je reçus de lui un accueil très-gracieux.

Tout avait été calculé pour ne point laisser de vide dans une journée que , départ et d'autre, on désirait peut-être également abréger. Bientôt on s'embarqua dans de belles chaloupes pour se rendre sur la galère du festin. Il était difficile d'en voir uii plus somptueux , plus délicat et plus recherché.

L'impératrice avait à sa droite le roi , et à sa gauche l'ambassadeur Cobenisel ; le prince Potemkin , M. Fitz-Herbeirt et moi, nous étions placés vis-à-vis de leurs majestés.

On parla peu , on mangea peu, on se regarda beaucoup ; on écouta une belle musique , et on but à la santé du roi, au bruit d'une grande salve d'artillerie.

En sortant de table , le roi prit de la main d'un page les gants et l'éventail de l'impératrice , et les lui présenta. Ce prince ensuite cherchait et ne pouvait trouver son chapeau ; l'impératrice, qui l'avait aperçu, se le fit apporter, et le lui donna. « Ah ! Madame lui dit Stanislas en le recevant , vous m'en « avez donné autrefois un bien plus beau. »

On revint à la galère impériale ; le cercle fut court , et n'offrit rien de remarquable. Le roi se rembai-qua à huit heures, et retourna à Kanieff .

Dès que le soleil eut fait place à l'ombre, la montagne de

Kiiniefr étiûceh de feux; ses flancs étaient sillonnés d'un fossé serpentant, rempli de matières combustibles. Lorsqu'elles furent enflammées , elles présentèrent Fimage de la lave d'un volean , image d'autant plus parfaite que dans le mêffie moment , au sommet de la montagne , une éruption de cent mille fusées embrasait les airs, et multiplait ses clartés en se réfléchissant dans les eaux du Borysthène.

ISotre flotte était aussi magnifiquement illuminée , de sorte que cette fois, dans notre horizon, il n'y eut point de nuit.

Le roi nous avait tous invités : nous nous rendîmes chez lui. Il nous donna un bal superbe ; mais l'impératrice n'y voulut point aller. Stanislas l'avait inutilement conjurée de prolonger son séjour de vingt-quatre heures ; le temps des faveurs était passé pour lui. Catherine lui dit qu'elle craindrait pat ce retard de faire attendre l'empereur, qui devait la rejoindre à Kherson.

Nous continuâmes donc notre route le lendemain, et ce fut ainsi ^e se termina cette entrevue, qui, malgré sa magni licence théâtrale, occupera mieux sa place dans l'histoire que dans le roman ; car ce ne fut certainement point par des sentiments trop teodres qu'elle fut embellie et animée.

Cependant si le voyage du roi de Pologne et son entrevue ne purent ranimer dans le cœur de l'impératrice une affection depuis longtemps éteinte , il n'en tira pas moins quelque avantage de sa conférence : les intrigues tramées contre lui par le parti de l'opposition furent déjouées. Le prince Potemkin essaya même de réconcilier avec ce prince le grand général Branitsky, son neveu ; celui-ci s'y prêta de si mauvaise grâce , et s'exprima avec une hauteur si défdacée , qu'ils se séparèrent plus brouillés que jamais.

Comme le roi , dans cette occasion , avait montré beaucoup de condescendance pour Fimpératrice , cette princesse , touchée de ses procédés , résolut de te soutenir contre les attaques de âes ennemis. Elle lui donna la décoration de l'ordre de Saint- André , et , avec son autorisation , le roi revêtit de l'ordre de

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l'Aigle-BlaDc le général Engelhard , neveu du prince Potem** kin.

En partant de Kanieff, Stanislas- Auguste eourut promptement à la raicontre de Fcmpereur Joseph II, dans Fespoir de se concilier sa bienveillance , et de détourner les périls que lui faisaient redouter la puissance et Tambition de ce formidable voisin , qui venait déjà de manifester quelque désir d'étendre les frontières de la Galicie.

L'empereur le reçut bien , et l'assura que , loin de projeter quelque nouveau démembrement de la Pologne, il s'opposerait à tous ceux que d'autres puissances voudraient effectuer. Vaine promesse ! aux yeux des souverains les plus sévères dans leur conduite privée, la politique se croit rarement obligée à se soumettre .aux règles de la morale ; l'intérêt dicte et rompt leurs serments.

Stanislas, momentanément rassuré, s'aveuglait sur le vrai danger de sa position. La force seule garantit l'indépendance ; elle est déjà perdue dès qu'on se croit assez faible pour ne lui donner d'autres garanties qu'une protection étrangère ; c'est en se montrant prêt à combattre qu'on inspire le respect , et qu'au lieu de protecteurs on trouve des alliés.

Notre navigation continuait d'être heureuse. Elle fut seulement quelquefois ralentie par des vents ccmtraires , et nous arrivâmes sans accid^t, le 10 mai, àKrementchuk.

La tristesse du séjour de Kioff , la rigueur de la saison , et surtout rhumeur du maréchal Romanzoff, avaient obscurci de quelques nuages la gaieté naturelle de Catherine. En débar^ quant àKremeutchuk, un spectacle tout différent frappa ses regards : le printemps , ranimant la nature , donnait aux objets un air de fête , et le charme de la première verdure embellissait tout, jusqu'aux marais.

Une maison vaste, élégante, bÂtie et distribuée conformément au goût de l'impératrice ; un jardin anglais où la magie du prince Potemkin avait fait transporter à grands frais des

arbres d'une grosseur singulière ; une vue charmante dont l'ombrage, les fleurs et les eaux variaient agréablement les per^ spectives; douze mille hommes de troupes habillées et équipées à neuf; toute la noblesse du gouvernement rassemblée et richement vêtue ; la réunion des marchands accourus de toutes les contrées de l'empire ; enfin le plaisir d'être en mouvement, après trois mois d'immobilité, et celui de voir s'avancer vers son but cet extraordinaire voyage, qui fixait l'attention de l'Europe : tels furent les préludes des scènes nouvelles dont j'allais être témoin.

La satisfaction de Catherine, nourrie chaque jour par des objets nouveaux et piquants , se manifestait à tous les yeux. Le prince Potemkin, extraordinaire en tout et toujours, se montrait aussi actif dans ses gouvernements qu'il paraissait indolent à Pétersbourg.

Tout ce que sa vive imagination , son pouvoir illimité et la connaissance profonde qu'il avait du caractère de sa souveraine, pouvaient lui fournir de moyens pour exalter sa tête, pour flatter son amour-propre, était employé avec un art inconcevable.

11 savait, par une espèce de prodige, lutter contre tous les obstacles, vaincre la nature, abréger les distances, parer la misère, tromper l'œil sur l'uniformité des plaines sablonneuses, l'esprit sur l'ennui d'une longue marche , et donner un air de vie aux déserts les plus stériles.

Toutes les stations étaient mesurées de façon à éviter la plus légère lassitude; il avait soin de ne faire arrêter la flotte qu'en face des bourgs ou villes situées dans des i)Ositions pittoresques. D'immenses troupeaux animaient les prairies ; des groupes de paysans vivifiaientles plages ; une foule innombrable de bateaux portant des jeunes garçons et des jeunes filles, qui chantaient des airs rustiques de leur pays , nous environnaient sans cesse ; rien n'était oublié.

11 faut convenir que, si ce premier ministre, médiocre général, politique capricieux, se montrait fort loin d'être un

grand homme d'État, il était au moins le plus grand et le plus habile des hommes de cour.

Cependant , en retranchant tout ce qu'il y avait d'artîGee dans ses créations , on y reconnaissait aussi quelques réalités : lorsqu'il avait pris possession de son immense gouvernement, on n'y comptait que deux cent quatre mille habitants; et sous son administration la population, en très-peu d'années, s'était élevée à huit cent mille , nombre encore faible pour une province longue de deux cents lieues et large de cent.

Cet accroissement se composait de colons grecs , allemands, polonais , d*invalides , de soldats et de matelots congédiés. Un français , établi depuis trois ans dans cette contrée , me dit qu'en la parcourant chaque année , il trouvait de nouveaux villages établis et florissants, dans les lieux qu'un an auparavant il avait laissés déserts.

Le prmce nous fit jouir, à Krementchuk , du spectacle d'une grande manœuvre , où se déployèrent quarante-cinq escadrons et une nombreuse infanterie. J'ai vu peu de troupes plus belles et en plus brillante tenue. Leurs mouvements purent nous donner une idée de cette tactique russe si effrayante pour les Tares, quoiqu'elle dût être sans doute insuffisante contre d'autres troupes. Depuis , nous leur avons donné de savantes leçons , dont ils n'ont que trop bien profité.

Toutes leurs manœuvres , à l'époque où je les vis , consistaient à marcher sur quatre colonnes , en se couvrant d'un rideau de tirailleurs , précédés d'un corps de Cosaques Suppo- Fant ensuite que l'ennemi s'avançaif en forces, les quatre colonnes formaient quatre bataillons carrés , à centre vide , sur trois de hauteur. Les Cosaques se retiraient derrière elles, et se formaient sur un rang dans leurs intervalles , de sorte que la ligne de bataille offrait Tapparence de quatre bastions et de deux courtines; l'artillerie se plaçait aux angles des carrés. Dans ce moment, comme il fallait supposer qu'on était entouré , parce que c'est le genre d'attaque des Turcs , on exécu-

tait un feu très-?if , après lequel , supposant encore que rennenoi avait été mis en désordre , les carrés marchaient en avant , les tirailleurs sortaient de leurs rangs , et les Cosaques^ la lance à la main , et jetant de grands cris , volaient à la poursuite des vaincus, pour compléter leur défaite.

Après cette brillante revue militaire , Timpératrice , témoi> gnaût sa satisfaction au prince , lui dit, avec une joie qui partait du coeur : « Depuis Pétersbourg jusqu'à Kioff , j'ai cru voir A le ressort de mon empire détendu et usé ; ici je le retrouve « dans toute son activité et dans toute sa vigueur. »

Cette princesse , ayant ensuite , conformément à ses habitudes, qu^elie ne variait jamais, donné audience au clergé^ aux autorités , aux marchands, invita toute la noblesse à un cercle suivi d'un bal magniûque , et remonta sur sa galère.

Le fleuve devenait plus large, et cependant notre navigation devenait plus difficile : h chaque instant des vents trop faibles ou des vents contraires nous faisaient échouer sur des îles ou sur des bancs de sable ; quelquefois ils nous forçaient de rester à l'ancre vingt-quatre heures de suite.

Mais l'aspect de ces rives inconnues , le plaisir de traverser un pays naguère habité par des Cosaques zaporaviens , briganc's destructeurs , ennemis de tout travail agricole ou industrie! , pays aujourd'hui peuplé de citoyens soumis et laborieux , enfm la commodité et Pagrément de nos galères , ainsi que le charme des lectures et des entretiens , abrégeaient le temps pour nous, et transformaient presque en plaisirs , par leur variété, ces légers accidents d'un si long voyage.

L'impératrice mémo paraissait si contente d'elle et de nous^ qu'elle aurait vu avec peine , disait-elle , s'approdier le terme de cette navigation , si elle n'avait pas craint de faire attendre longtemps Fempereur, qu'on savait arrivé à Khersoii.

Le prince de Ligne , plus âgé que moi de vingt ans , m'étonnait sans cesse par la vivacité de son imagination et par la jeunesse de son esprit : dès le matin , frappant contre la faible cloi-

son qui séparait son lit du mien , il me réveillait pour. me rédter, des impromptus en vers et en chansons, qu'il venait de composer, et, peu de temps après, son chasseur m'apportait une lettre de quatre ou six pages, où la sagesse, la folie, la politique , la galanterie , les anecdotes militaires et les épigrammès philosophiques , étaient mêlées de la manière la plus originale.

Il exigeait une prompte réponse : aussi rien ne fut jamais plus suivi etplus exact que cette étrange correspondance quotidienne, entre un général autrichien et un ambassadeur français, couchés Tun à côté de l'autre sur la même galère , non loin de l'impératrice du r^ord , et naviguant sur le Borysthène, à travers le pays des Cosaques , pour aller visiter celui des Tartares.

Mille amusements divers, les récits curieux et piquants que nous faisait Catherine , les réflexions spirituelles, bien qu^un peu mélancoliques, de M. Fitz-llerbert, les folies du grand écuyer, et la gaieté intarissable de Cobentzel , qui nous faisait jouer avec lui des proverbes dans la chambre à couchef de rfftopératrice ( genre de talent où il excellait ), variaient agréablement nos journées.

Pïéanmoins , les écueils et les retards se multipliant de plus en plus, l'inquiétude de rimpératrice allait peut-être se changer en humeur, lorsque nous apprîmes que l'empereur, le lendemain de son arrivée à-Khersou, en était parti , et s'était rendu en toute diligence à Kaydak , dont nous n'étions éloignés que de six lieues.

Le dessein de ce monarque avait été de venir à la rencontre de la galère de l'impératrice ; mais , le prince Potemkin , qui s'était rendu d'avance à Kaydak , ayant prévenu à temps sa souveraine , elle se fit descendre à terre , nous laissa presque tous sur sa flotte, monta précipitamment en voiture, et courut au-devant de l'empereur, qu'elle rencontra près de la maison isolée d'un Cosaque, où ils s'arrêtèrent peu d'heures, et d'où ils partirent ensuite ensemble pour Kaydak , où nous les rejoignîmes le lendemain matin, le 19 mai.

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Comme rimpératrice. s'était pressée au point de ne prendre avec elle aucun de ses gens , rembarras pour faire ^ner les deux grands souverains ne fut pas médiocre Le prince Potemkin, le grand général Branitski, ainsi que le prince de Nassau, que ce dernier avait mené dans sa voiture à Kaydak , leur firent, comme ils le purent, un repas qui fut très-gai, mais aussi détestable qu'on pouvait l'attendre de si nobles cuisiniers.

Nous restâmes à Kaydak toute la journée du 19 pour attendre, non pas notre flotte entière , car plusieurs de nos bâtiments étaient restés échoués , mais au moins ceux qui portaient les hommes et les effets les plus indispensables pour la continuatioD du voyage.

Le 20 , on alla camper sous des tentes à deux lieues de là, à l'endroit où l'impératrice voulait bâtir Ekaterinoslaff. On entendit la messe dans la tente impériale , et leurs majestés posèrent , en pl^ésence de l'archevêque, la première pierre de l'église de cette nouvelle capitale, dont la position est extrêmement riante. Elle est placée sur une hauteur d'où l'on aperçoit les longues sinuosités du Borystfaène, et les îles boisées qui embellissent cette partie de son cours.

Nous allâmes dîner ensuite dans la maison de campagne du gouverneur delà province ; elle était située sur le bord du fleuve, vis-à-vis de la plus fameuse des cataractes qui longtemps ont fait regarder ce passage comme absolument impraticable pour le commerce.

En effet , le Borysthène est barré en cet endroit dans tonte sa largeur par des chaînes de rochers , dont les uns à fleur d'eau et les autres très-élevés forment plusieurs chutes et plusieurs cascades ; leur bruit nous empêchait presque de nous entendre. L'eau s'y brise et y écume avec furie.

On ne croirait pas possible , au premier coup d'œU , que Tesquif le plus léger et les rameurs les plus hardis passent franchir un parefl obstacle. Cependant un canot et un assez gros bâtiment étaient OKMiiUés à quelque distanee, avec Tordre de firaii-

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chîr cette barrière. Nous voulûmes, le prince Potemkin, M.de Nassau et moi , nous y embarquer ; mais Timpératrice nous le défendit formellement:

Les bâtiments , se dirigeant de notre côté , franchirent fort heureusement ce périlleux passage avec la rapidité d'une flèche, mais aussi avec des mouvements violents qui faisaient croire à chaque instant qu'ils allaient être brisés, ou remplis par les vagues et submergés ;le canot surtout dîsparaissaitpresqu'à tous moments.

On nous dit cependant que , lorsque les eaux étaient plus hautes , le passage s'exécutait avec plus de facilité , en y em* ployant l'adresse de quelques anciens Zaporaviens accoutumés à cette dangereuse navigation ; et le prince Potemkin comptait tellement sur leur expérience et sur leurs promesses, qu'il avait formé le dessein de faire descendre jusqu'à Kherson toute la flotte de galères sur laquelle nous étions venus de Kioff à Kaydak . En sortant d'Ekaterinoslaff, nous entrâmes dans ce qu'on appelle en Russie les steppes, vastes et solitaires prairies , to« talement dépourvues d'arbres , et coupées seulement en longs intervalles par quelques coteaux tout nus, au pied desquels serpentaient de faibles ruisseaux. On parcourt souvent sept à huit lieues sans y rencontrer un homme , une maison, un arbuste. L'Afrique a ses déserts de sable ; ceux de l'Orient sont moins arides , ce sont des déserts de verdure. Des troupeaux immenses de moutons , des haras nombreux de chevaux , animent seuls ces profondes solitudes où on les laisse errer toute l'année.

Au premier coup d'œil, cet immense et verdoyant horizon, où rien n^arréte la vue, produit sur l'esprit la même impression que l'Océan : il semble donner plus de grandeur aux idées, plus de profondeur aux réflexions; mais, à mesure qu'on s'avance, cette uniformité inspire la tristesse , et bientôt on se fatigue péniblement en ne voyant, au-dessus et autour de soi, que le cid et des prés qui n'ont point de bornes.

DU COMTK DK SÉGUfi. 47

On n'y aperçoit d'autres variétés que de nombreuses éminences qui paraissent élevées par la main des hommes , et re> latîvement auxquelles les opinions ont été longtemps partagées : les uns croyaient que c'étaient d'anciens tombeaux , et d'autres assuraient que ces tertres avaient été formés par les Scythes et par les Tartares , afin de découvrir de plus loin les ennemis qui pourraient vouloir les surprendre. La vérité de la première de ces deux opinions a été depuis définitivement prouvée.

Toute l'étendue de pays qui se prolonge en Europe depuis le Bug jusqu*à Azoff, et en Asie depuis le Caucase jusqu'aux frontières de la Chine, n'est qu'une immense mer de verdure.

La partie de ces steppes où nous nous trouvions , et sur laquelle la civilisation cherche à étendre ses conquêtes et ses travaux, ressemblait à une toile unie dont un pdntre commence à faire un grand tableau, en y plaçant quelques hameaux , quel* ques bocages, quelques champs cultivés; mais cet ouvrage, avançant avec lenteur, lui laissera encore pendant plus d'us siècle toute l'apparence d'un désert.

La veille de notre arrivée à Kherson , nous passâmes , sur un pont; la petite rivière Kaminka, qui servait autrefois de limites entre les Tartares nogais et les Cosaques.

Ce désert de cent lieues que nous venions de traverser, rendit peut-être plus grande et plus agréable la surprise que nous causa la vue de Kherson. Je crois cependant qu'iadépendamment de la disposition où notre esprit se trouvait, nous n'aurions pu nous défendre d'un juste étonnemcnt , en voyant tant de no»velies et imposantes créations : une forteresse presque achevée; des casernes pour vingt-quatre mille hommes ; une amirauté avec tous ses magasins ; un arsenal garni de six cents pièces decanon; dciix vaisseaux de guerre et une frégate prêts à lancer; des édifices publics qui s'élevaient partout à la fois; plusieurs églises d'mie noble architecture ; enfin une ville déjà commerçante, qui contenait deux mille maisons, des boutiques remplies des marchandises venues de Grèce , de Constantiaople et

de France , et environ deux cents vaisseaux de commerce que moiiillaient ou arrivaient dans le port.

Si on y ajoute l'activité de dix-huitmille travailleurs, une grande pompe militaire, le concours de plusieurs ministres et C(msuls étrangers , ou de voyageurs , on comprendra facilement combien lin tel spectacle, dans une contrée que la Russie n'a conquise qu'à la paix de Kainardgi, dont on ne s'était occupé activement que depuis six années , et qui n'était débarrassée que depuis trois ans du voisinage des Tartares , devait exalter l'amourpropre de l'impératrice , justifier la surprise de ceux qui la suivaient , et les éloges qu'ils donnaient au talent comme à l'actif vite du prince Potemkin.

Il est vrai que ce premier moment d'étonnement fut bientôt mêlé de réflexions qui rendirent notre admiration plus modérée; en voyant Kherson de plus près et plus en détail , on nous fit remarquer que sa position était mal choisie : les vaisseaux ne peuvent remonter le Dnieper que déchargés ; ceux de guerre qu'on y construit sont obligés, pour descendre le fleuve , de se faire alléger par le secours de chameaux (1).

On n'avait point construit de quais, ni de magasins pour le commerce; les tribunaux, mal organisés^ rendaient mal et lentement la justice ; enfin l'infection des marais et des îles remplies de roseaux qui entouraient la ville , en faisaient un séjour malsain et souvent mortel pour ses habitants.

Je ne laissai point ignorer au prince Potemkin ces observations, que je tenais de plusieurs négociants. Il avait senti et reconnu tous ces inconvénients. Pour y remédier, son projet était de former, trente verstes plus bas, un port marchand , d'y bien régler la quarantaine, de construire des quais et des magasins, d'établir une justice consulaire, enfin de dessécher les marais les plus voisins.

(1) On appelle chameaux de grands bâtiments longs, carrés et à plates varangues , qui, asst^ettis deux à deux avec des câbles, servent à faire passer un vaisseau dans les endroits où il n'y a pas assez d*eau.

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Déjà il avait demandé et obtenu Fargent oécessaite pour la plupart de ces opérations ; mais celle du dessèchement me semblait impossible : d'ailleurs on ne pouvait Teffectuer sans détruire et perdre les roseaux, seul chauffage et seule couverture de presque toutes les maisons dans un endroit où , à cent lieues à la ronde , on ne trouvait point de bois.

Les premiers moments de notre séjour à Kherson furent employés en courses dans la ville, en grandes audiences , en repas de cent vingt couverts , en concerts et en bals. Limpératrice nous mena dîner dans une maison de campagne à quatre lieues de Kherson. Le lendemain nous vîmes lancer, en sa présence, Un vaisseau de quatre-vingts canons , un de soixante-six et une frégate. Le jour suivant il y eut bal paré à la cour, dans un palais construit pour elle avec plus d'élégance que de solidité.

L'impératrice avait formé le projet de se rendre à Kilboum, Vis-à-vis d'OczakofT; mais cette reconnaissance militaire du territoi)re turc , et qui ressemblait un peu trop à une bravade , ne put avoir lieu. L'arrivée d'une escadre ottomane , composée de quatre vaisseaux et de dix frégates , et qui vint mouiller dans le Liman près d'Oczakoff, contraria le dessein de Catherine ; elle n'y renonça qu'avec une humeur très- visible. Ainsi, n'ayant plus rien qui pût nous retarder davantage, nous partîmes pour la Crimée, à la suite des deux augustes chefs dé notre caravane.

Avant dQ quitter Kherson , il est à propos de parler des nouvelles que nous y reçûmes de la marche des affaires importantes qui se traitaient alors à Constantinople : l'arrivée imprévue de l'escadre turque à l'embouchure du Borysthène et celle de ptasieurs militaires français à OczakofT avaient produit dans l'esprit des ministres de Catherine et de toute sa cour un mécontentement qui allait jusqu'à l'indignation. *

« Comment concevoir, disaient-ils , qu'au mom^t où nous « venons de signer un traité d'amitié, et à l'instant même où « l'impératrice se fait accompagner du ministre dé France , en

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« le comblant de dlstlnctioiis et de marques de confiance , on « voie des ingénieurs français occupés à diriger les travaux , les « Canons , les vaisseaux et les préparatifs hostiles de ses en* « nomis?»

Le prince Poteoikin me parla plusieurs fois de ces prét^dus griefs avec amertume et vivacité , me reprochant d'avoir, par de vaines alarmes, excité les Turcs à des mesures menaçantes qui pourrai^t provoquer la guerre.

Si j'avais voulu user de finesse, feindre d'ignorer ce que je savais, et blâmer ce que j'avais conseillé, je n'aurais point, par là, calmé l'humeur qu'on me montrait , et j'aurais seulement perdu cette considération qui ne peut se conserver que par une noble franchise.

Je répondis donc, non en courtisan, mais en ministre, « que « les Turcs avaient raison d'être inquiets; que la conduite de « M. Bulgakoffavec M. de Choiseul nous avait ôté toute possi* « bilité de les rassurer. » J'ajoutai même « que nous avions dû « conseiller , approuver et seconder les dispositions défensives « de la Porte. .

« Notre marche, disais-je, est franche et constante ; nous vous « avons toujours déclaré que plus le roi se montrait en^)ressé à « faire redresser les grie&dont la Russie pouvait avoir à se R plaindre, plus Sa Majesté, mue par de grands intérêts, était « décidée à veiller, autant qu'il dépendrait d'elle , à la conservati tion de Tempire ottomaù.

<t Malgré vos protestations pacifiques , continuais-je , que « j'aime à croire sincères , ped|-on s'étonner des précautions « que la prudence dicte à la Porte ? Mettez-vous à sa pk^ : « si le grand seigneur venait à Oczakoff avec ses visirs, un puis* n sanl allié, une flotte formidable et une armée de cent cin* « quante mille hommes, pourrait-on s'étonner et vous blâmer « en vous voyant montrer alors quelque alarme, vous tenir sur « vos gardes, et prendre le parti sage de fortifier Kherson et « de rassembler vos troupes ? »

L'argument était irréfutable, le prince n'y répliqua point ; la franchise de mon langage eut un succès que li'aurait pu m'obtenir une maladroite dissimulation. La froideur que l'impératrice me montrait depuis quelques jours, disparut peu à peu.

Le résultat de la fermeté des Turcs fut heureux ; on cessa de mépriser leur faiblesse, et, pour le moment au moins, on Bégoda plus amicalement.

J'avais vu à Kanieff un roi, sans force et sans autorité, entouré de la magnificence et de l'éclat des plus grands monarques ; par un contraste remarquable, je voyais à Kherson un empereur paissant, simple dans ses formes, modeste dans ses manières, familier dans son accueil , ennemi de toute étiquette, permettant et provoquant la conversation sur tous les sujets, et ne voulant briller d'aucun autre éclat que de celui que lui don^ naient une instruction étendue, un jugement solide , un esprit orné.

. Lorsque Catherine II voulut à Kaydak me présenter à lui, il hii dit : « Madame, je ne suis ici que le comte de Falkenstein, « et c'est moi qui dois être présenté au ministre de France. » - CSe prince était arrivé en Russie dans une simple calèche, accompagné d'un officier général et de deux domestiques. Le strict incognito qu'il gardnit,'iui était aussi commode qu'utile pour mieux voir et pour mieux entendre ; aussi il voulait absolument qu'on le traitât comme un voyageur, et non comme un monarque.

Tous les matins il venait au lever de l'impératrice, se mêlant avec nous, et attendant comme nous que cette princesse parût. Dans la journée, il parcourait tous les environs du lieu où nous étions arrêtés ; et, comme le hasard fit que mon entretien lui plut, il faisait souvent de longues promenades seul avec moi, m me donnant familièrement le bras. ^

Ce prince, dans ses conversations, me montra qu'il était peu disposé à seconder l'ambition de Catherine. . La politique du roi àoel égard lui semblait fort sage. « Constantinople, disait-il,

52 MÉHOIBES

« serait un objet de jalousie et un sujet de discorde, qui rendra <i toujours impossible l'accord des grandes puissances pour un. « partage de la Turquie. » *

Je le trouvai très-peu frappé du progrès des établissements, russes : «^ J'y vois, disait-il, plus d'éclat que de réalité. Le prince « Potemkin est actif, mais plus propre à commencer de grands « travaux qu'à les finir. Au reste, tout parait facile quand on pro-. « digue l'aident et la vie des hommes. ISous ne pourrions tenter <c en Allemagne ni en France ce qu'on hasarde ici sans obstacle. « Le maître ordonne: des milices d'esclaves travaillent. On, « les paye peu ou point ; on les nourrit mal ; ils n' osent laisser, « échapper un murmure, et je sais que depuis trois ans, dans. « ces nouveaux gouvernements, la fatigue et l'insalubrité des. < marais ont fait périr cinquaute mille hommes sans qu'on les. « plaignit, et même sans qu'on en parlât. »

Un autre jour l'entretien étant tombé sur le prince Potemkin :• u Je comprends , me dit-il , que, malgré ses bizarreries , cet « homme singulier ait pris et conservé un grand ascendant suri « l'impératrice : il a une volonté forte , une imagination vive ; tt par là, il lui est non-seulement utile , mais nécessaire ; car « vous connaissez les Russes, et vous conviendrez qu'il serait > « difficile de trouver parmi eux un autre homme capable de « contenir et de comprimer un peuple encore si âpre, si récem- « ment en contact avec la civilisation, et une cour trop long- « temps accoutumée aux conjurations. »

Un envoyé de Naples vint dans ce temps à Kherson, sous le prétexte de porter à l'impératrice les assurances amicales de sa cour; l'objet réel de la mission de M de Gallo était d'examiner les établissements de Kherson , afin de s'assurer des moyens qu'on pourrait prendre pour tirer parti du nouveau traité de commerce que le roi de Naples venait de conclure avec la Russie.

Nous partîmes de Kherson le 29 mai, pour nous rendre à Kisikerman, située sur la rive droite du Borysthène, à soixante-

quinze verstes au nord-est de Kherson. Cette petite ville appartenait autrefois aux Tartares nogais, et fait à présent partie de la nouvelle Russie. Les Grecs qui la fondèrent, l'appelèrent d'abord Olviopol ; lesczars lui donnèrent le nom de Béalaiavéja , depuis Bërislaff , et les Tartares celui de Kisikerman , ce qui \oulait dire dans leur langue vUU des filles. Elle fut tour à tour la proie des Kozars, des Petschenèques et des Tartares.

Les marais salants et lespétrifications qu'on trouve en abondance dans la plaine qui l'entoure donnent lieu de croire que jadis son territoire était couvert par les eayx.

Nous passâmes en cet endroit le Borysthène ; en débarquant sur la rive opposée, l'impératrice trouva une troupe de Tartares des familles les plus distinguées, qui étaient venus au-devant de cette princesse, pour lui rendre hommage et pour lui servir d'esr corte; de là, pour arriver à Pérékop,nous traversâmes le grand désert des Nogais. On n'aperçoit dans cette immense prairie dénuée d'arbres, qu'un seul vestige du travail des hommes : c'est un antique pont de pierres blanches construit sur la petite rivière Kalentchak.

Les Tartares, comme les Arabes , étaient partagés en tribus, dont les unes habitaient les villes de la Crimée, et les autres^ toujours errantes , parcouraient les steppes avec leurs nombreux troupeaux.

Lorsque leur pays fut conquis par l'impératrice, la plus grande partie dec^ peuples nomades abandonnèrent leur patrie, et se réfugièrent dans le Kuban ; nous n'en vîmes donc qu'un petit nombre, dont les tentes, les chevaux, les troupeaux et quelques chameaux donnaient encore un peu de vie à cet uniforme paysage.

De plus, comme le prince Potemkin voulait sans cesse lutter contre les obstacles, varier les grands tableaux qu'il offrait aux regards de Catherine , et animer la solitude même, il eut soin, autour d'un camp formé de tentes très-élégantes et richement meublées, ({u'il avait fait préparer pour sa souveraine, défaire

54 MÉMOIBES

paraître iDOpinément à ses yeux cinquante escadrons de Cosaques du Don,

Leurs costumes asiatiques et pittoresques, la célérité de leurs manœuvres, Tagilité de leurs chevaux, leurs courses, leurs cris, leurs lances, firent oublier momentanément les steppes, passer agréablement des heures qu'il eût été difficile autrement de ne pas trouver un peu longues et tristes.

Ce fut dans ce lieu que Timpératrice, de nouveau : aigrie contre moi, et qui ne me parlait pas depuis quelques jours, recommença à me traiter avec sa bienveillance ordinaire : quelques obligeants courtisans Pavaient assurée que, trop pressé de m'éloignerd'elle,il me tardait de retourner en France, et de profiter d'un congé que M. de Montmorin venait de m'envoyer.

Aussi, en montant en voiture à Kisikerman, die m'avait dit, sans attendre ma réponse : « Pourquoi vous gêner. Monsieur ff le Comte? Si vous craignez Tennui des déserts, qui vous émet pêche de partir pour Paris , où tant de plaisirs vous appel- « lent? »

On comprend facilement que j'étais pressé d'obtenir quelques explications sur une interpellation si étrange et si peu a(« tendue : aussi, dès qu'elle fut établie dans son camp, ejt que nous pûmes la voir, je m'approchai d'elle et lui demandai le sens d'une plaisanterie que je n'avais pas comprise.

« Ce n'est point une plaisanterie , me répondit-elle* Je vous « l'ai déjà dit plusieurs fois; j'étais sûre que vos belles dames « de Paris vous plaignaient de faire quinze cents lieues dans un « pays barbare, et au milieu d'un désert, avec une ennuyeuse « czarine. Or, apprenant que vous aviez demandé un cqngé, « j'ai voulu, quelque contrariété que votre départ pût me « causer, vous mettre tout à fait à l'aise à cet égard. »

Je me récriai alors vivement sur l'étrange idée qu'elle avait de moi et de mes sentiments pour elle. « C'est en même temps, « lui dis-je, Madame, me jugier aveugle, ingrat, san^ diseerne^

DU COMTE DE sécUR. 55

« ment et sans goût. Pose même ajouter que j'y vois avec peine « un reste de prévention contre les Français, qui ne méritent « pas une opinion si peu fondée. Nulle part vous n'êtes plus « appréciée et admirée qu'en France, et sur ce point je repré- « sente bien fidèlement près de vous mon pays. Ce sera avec un « véritable diagrin qu'après le retour de Votre Majesté à Pé- « tersbourg, je m'éloignerai momentanément de sa cour. Il « faudrait^ pour que mon départ eût lieu plus tôt, qu'elle « m'exilât. »

« Je n'en ai, dit-elle en riant, nulle envie. Je voudrais que « vous pussiez toujours rester près de moi, et vous le savez « bien. Si je vous en ai un peu voulu de la visite que m'ont « faite récemment vos Turcs barbus , vos spirituels disciples , « cette bouderie est tout à fait passée. »

Elle me parla ensuite des propositions qu'on ferait à la Porte. « Le roi verra par ma condescendance , dit-elle , que mes dis- « positions pour la paix sont sincères^ et que je ne suis point « aussi ambitieuse qu'on se plaît à le supposer. » De ce moment elle reprit avec moi toute sa grâce et son enjouement.

Le soir, dès qu'elle eut congédié son cercle , Tempereur, voulant profiter de la beauté de la soirée, me prit par le bras, s'éloigna du camp , et se promena assez longtemps sur cette vaste prairie où l'œil ne voyait pas de bornes.

A Taspect de plusieurs chameaux et de quelques pasteurs tartares errants dans la plaine : « Quel singulier voyage! me « dit ce prince ; et qui aurait pu s'attendre à me voir avec Ca- « thcrine II, et les ministres de France et d'Angleterre , errant « dans le désert des Tartares! Cest une page toute neuve « d'histoire. »

« Il me semble plutôt, lui répondis-je, que c'est une page « des Mille et une Nuifs^ que je m'appelle Giafar, etqnejc « me promène avec le calife Haroun-al-Raschild déguisé selon « sa coutume. »

Quelques moments après , l'empereur s'artétft ^ufeitftistfMxV

56 HÉMOIRES

et se frotte les yeux. « £û vérité , me dit-il Je ne sais si je veille, « ou si votre mot des Mille et une Nuits me fait illusion; re* « gardez de ce côté. »

Je tournai la tête , et le même objet qui excitait sa surprise me causa le plus vif étonnement. En effet , à deux cents pas de nous^ no\is voyions une grande , haute et immense tente, qui marchait toute seule sur Therbe et s'avançait de notre coté.

Malgré la hauteur des herbes , nous courûmes assez vite tous deux pour mieux distinguer ce phénomène singulier. Bientôt la tente s'arrêta, et nous vhnes une trentaine de Kalmouks qui en sortaient.

L'empereur me dit d'y entrer ; et comme il avait fait apparemment, et en riant, quelques signes aux Kalmouks, ils me suivirent et baissèrent la couverture qui fermait l'entrée de la tente ^ de sorte que je me trouvai , pour ainsi dire , leur prisonnier.

Alors tout me fut expliqué ; voici la structure de ces tentes : on fait avec des lattes une espèce de treillage , dont on compose une sorte de parc circulaire de quatre pieds de haut, couronné par un cercle en bois , qui fait une espèce de lambris à hauteur d'appui. Sur ce lambris on pose et on élève de grandes lattes hautes d'une trentaine de pieds ; à leur sommet un petit cercle en bois les empêche de se rejoindre ; toutes ces lattes sont fixées par des chevilles en cuir.

Sur le tout on jette une immense couverture faite de poil de chameau, et qui descend jusqu'à terre. On relève des pans de cette couverture du côté où l'on ne craint ni le vent ni le soleil. D'autres couvertures du même feutre servent, dans la tente, de lits et de divans. On laisse en haut une ouverture pour donner passage à la fumée. Trente hommes peuvent habiter commodément chacune de ces tentes, autour desquelles couchent leurs troupeaux.

Lorsqu'ils décampent, ils enlèvent la couverture, ôtent les chevilles, ploient toutes les lattes en faisceaux, et mettent le

m COMTE DE SÉGUB. 57

tAatsurun chariot. Mais lorsqu'ils ne veulent que changer de place pour chercher d'autres pâturages à peu de distance, alors, sans rien déranger à la tente , les Kalmouks qui sont dedans se tournent tous dans la même direction , soulèvent le treillage , et marchent ainsi en portant leur légère maison.

Cest précisément cette manœuvre qui avait été la cause de notre grande surprise, lorsque nous voyions cette tente se mou- Toir, sans qu'elle parût tirée ni poussée par aucun homme ni par aucun animal.

Quand ils m'eurent ainsi fait faire avec eux une petite promenade de quelques toises , je recouvrai ma liberté et je retrouvai Tempereur, qui riait beaucoup de mon emprisonnement. Il entra lui-même dans la tente, et convint avec moi qu'un pardi logement , pour ceux qui en avaient l'habitude , devait être assez commode et très-propre à les mettre à l'abri des rigueurs de toutes les saisons.

' Le lendemain nous arrivâmes à Pérékop , isthme étroit qui sépare la mer Noire de la mer d'Azoff. Une muraille et un fossé s'étendent de l'une à l'autre mer. On y voit un fort carré et en pierres , et un bourg composé de quelques baraques. Pérékop est l'entrée , la porte et la Clef de la presqu'île de Crimée, à laquelle Fimpératrice conquérante venait de rendre Tantique nom de Tauride.

La presqulle de Crimée est entourée à l'est par la mer d'Azoff, au sud et à l'ouest par la mer Noire , et bornée au nord par les plaines désertes de l'ancienne Scythie. Elle s'étend du 51^ au 53® degré de longitude, et du 44® au 46® degré de latitude.

La partie plate de cette presqulle , malgré la fertilité de son terrain , était , lorsque je la vis, presque aussi déserte que les steppes des Nogais. Le nord était coupé de lacs salés, riche branche de commerce. De nombreux troupeaux paissaient dans ces vastes pâturages ; le long de la route , de loin en loin , on apercevait quelques hameaux et quelques champs qui conmiençaient à être cultivés.

68 MEMOIBRS

La partie montagneuse et méridionale , où Ton entre apris avoir passé la rivière nommée Salguire, offre uu coup^cey tout différent : Tair y est sain; le ciel pur; la nature, féconde; la majesté de ces monts , dont quelques-uns s^élèyentà dix-huit cents pieds de hauteur^ est imposante.

Les nombreuses vallées qui les séparent sont riches de fleurs, de fruits, de hois , de ruisseaux , de cascades et de culture. Des arbres touffus de toute espèce , de riants bocages , des lauriers^ des vignes qui se marient aux troncs des arbustes, des maisons de plaisance entourées de jolis jardins^ présentent aux voyageurs mille aspects variés et délicieux.

Au revers des montagnes, on éprouve la chaleur du climat de Nap^Ies et de Venise, tandis qu^au nord, dans la plaine, aucune hauteur n'arrêtant la course des vents depuis la mer Baltique jusqu'au Pont-Euxin, c'est-à-dire pendant l'espace de huit cents lieues, on y ressent la rigueur du froid des zones glacées. L'embouchure du Borysthène même est quelquefois prise par les glaces, de sorte que jusqu'aux montagnes on reste sous le climat de la Russie , pour passer en peu d'heures sous celui de l'Italie.

Toutes les côtes offrent aux navigateurs de bons ports , des rades sûres ; et , en considérant l'étendue de la Tauride , la variété de ses productions , et tous les moyens de défense que la nature lui a prodigués, on trouve très-simple que tant de peuples s'en soient disputé pendant tant de siècles la possession.

Les Grecs et les Goths, établis dans la Crimée, y restèrent tributaires des Tartares. Eux et les Vénitiens y faisaient m grand commerce ; mais les Génois , favorisés par l'empereur Michel Paléologue, le leur enlevèrent , et , après plusieurs victoires sanglantes , se virent si puissants qu'ils s'affranchirent du tribut payé aux Tartares.

Caffa , Soudak et Balaclava , étaient les centres et les dépôts de leurs immenses richesses. Caffa ou Théodosie surtout fut fameuse dans l'Orient par sa population et son opulence ;

mais à la fin du quinzième siècle les Tartareâ , longtemps affaiblis par leurs divisions , se réunirent , et avec le secours des Turcs , anéantirent la puissance des Génois.

Les Turcs ne tardèrent pas à se rendre les maîtres de toute ta Grimée ; et là , comme partout , leur domination couYiit la contrée de ruines , en exila le commerce , anéantit Tagriculture , et plongea ce malheureux pays dans des ténèbres plus épaisses que celles qui l'enveloppaient du temps des Scythes et des Taises.

En 1771, le prince Dolgorouki et les Russes , après avoir envahi la Grimée , donnèrent le titre de khan à Saheb*Guerray; qui fut ainsi souverain des Tartares. Gelui-ci céda à Timpératrice les villes de Kertch et Kilboum , et bientôt les Turcs rétablirent le dernier khan déposé.

Après plusieurs combats, le frère de Saheb , soutenu par les Russes, reconquit la presqu'île, qui cependant resta , depuis , livrée aux guerres civiles : les Russes les prolongèrent en s'y mêlant.

En 1779, la France obtint révaeuation de la Grimée par l'armée russe , et le khan fut obligé de faire conGrmerson élection par le grand seigneur.

Mais, les dissensions intérieures continuant toujours, le khan Sahim-Guerray, dont les ports étaient bloqués par les vaisseaux russes, se trouvant sans défense et menacé par Tannée que commandait le prince Potemkin, descendit du trône, et céda à Gatherine II la Grimée , le Kuban et Tile de Taman. La Porte, abandonnée par l'empereur d'Autriche et par le roi de France , se vit forcée d'y consentir.

Gette importante révolution , qui , en renversant le dernier souverain de la race de Gengiskhan , donnait à la Russie la possession de la mer Noire , et qui la faisait pour ainsi dire planer sur la capitale de l'empire ottoman , ne produisit alors qu'une légère impression en Europe.

Ainsi Catherine, victorieuse sans obstacle , put , au gré de ses

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désirs, entrer triomphalement dans l'antique Tauride, et s'asseoir sur le trône de ces princes tartares , dont les ancêtres avaient si souvent forcé les czars de Russie à venir présenter leurs servileshonunages aux chefs insolents de la horde dorée.

Le 80 juin , nous^passâmes les fameuses lignes de Pérékop , qui , malgré la force de leur position et la profondeur de leurs fossés , n'ayant jamais pu arrêter la marche d'aucun ennemi , ne sent plus aujourd'hui qu'un simple objet de curiosité ; nous visitâmes ensuite la forteresse d'Or qui les défend. . Comme nous en sortions, nous vîmes un corps assez nombreux de cavalerie tartare, richement vêtue et armée , qui venait au-devant de l'impératrice , pour lui servir de garde d'honneur. Cette princesse, dont les idées étaient toutes grandesi, élevées et hardies , avait voulu n'être escortée , pendant son séjour en Crimée, que par ces mêmes Tartares, si dédaigneux pour son sexe, si constamment ennemis des chrétiens, et si récemment subjugués par elle. Une preuve de confiance si peu attendue réussit, comme presque tout ce qui est audacieux.

« Convenez , mon cher Ségur, me disait le prince de Ligne « en riant, que ce serait un étrange événement qui ferait « un beau bruit en Europe , si les douze cents Tartares qui « nous enveloppent^ s'avisaient de nous entraîner à toute « bride vers un petit port voisin, d'y embarquer l'auguste « Catherine, ainsi que le puissant empereur des Romains, « Joseph II, et de les conduire à Constantinople pour l'amuse- « ment et la satisfaction de sa hautesse Abdul-Hamet, le « souverain commandeur des croyants ; et ce tour d'adresse « n'aurait rien d'absolument immoral; car ils pourraient bien , « sans aucun scrupule , escamoter deux souverains qui vien- « nent, au mépris du droit des gens et de tous les traités , « d'escamoter leur pays , de détrôner leur prince et d'enchaîner « leur indépendance.» Heureusement cette folie n'entra point dans la tête des loyaux enfants de Mahomet.

Nous continuâmes fort tranquillement notre marche sous

Imr conduite , et nous nous arrêtâmes pour passer la nuit dans un lieu nommé Aïbar, où Ton avait établi un camp pour nous , et construit une maison assez élégante pour Timpératrice.

Là^ on avait logé M. Fitz-Herbert et moi dans une de ces tentes tartares dont j'ai fait précédemment la description. Les Russes voyaient avec surprise un ministre d'Angleterre et un ministre de France ^ malgré la rivalité de leur pays et l'opposition de leurs intérêts , unis par la plus franche amitié; on n'aurait pas pu dire, du mal de l'un sans que l'autre le défendit.

L'impératrice se divertissait d'une intimité si rare, et elle trouvait sans doute piquant de nous faire, en cette occasion, coucher dans la même tente, et écrire sur la même table des dépêches rédigées certainement dans deux sens bien opposés.

Le 31 , ayant traversé le Salguire et quittant enfin les plaines désertes , nous nous approchâmes de la ébaïae des montagnes , et nous jouîmes délicieusement, dans leurs vallées, du plaisir de revoir des ombrages épais , des coteaux pittoresques , des champs cultivés, de jolies maisons, des paysans actifs, laborieux , enfin tout le mouvement de la vie, dont nous avions presque perdu la trace en traversant les steppes incultes el solitaires*

Le soir nous arrivâmes dans la ville de Bachtchi-Saraï , et toute la cour s'établit dans le palais des anciens khans (1).

Bachtchi-Saraî est située dans un vallon très-étroit ou plutôt dans une gorge sur la rivière Tschourouk. Fondée dans le seizième siècle par les Tartares , ses maisons , assez mesqui*

(1 ) On va retrouver, dans les pages qui suivent des lieux illustrés tout re- -oenunent par nos armes. Balaclava, Barchi>SeraT , Kerlcb , Jénicale , Sébastopol surtout ^nt des noms associés, par nos Bulletins et désormais par l'histoire, aux plus brillant s -exploits. En parcourant alors la Crimée M. le comte de Ségur était loin de prévoir qu'un jour le drapeau de la France y flotterait victorieux dans les plus périlleux combats. Nous n'Insisterons pas wr les différeBoes d\>rthographe, elles tiennent à ladiférence des tempe.

(Notedunouv.édit)

63 MEMOIBES

iiement Mties , s'étendeot en amphithéâtre sur la pente des montagnes très-hautes qui l'entourent , qui la pressent , et dont les immenses roebers semblent à tous moments près de récraser.

Il arrive quelquefois d'échouer à Feutrée du port, et c'eA précisément ce que faillit éprouver Timpératrice , à l'instant où, apercevant les minarets de Bachtchi-Saraï , elle atteignait fk>n but, et jouissait d'avance avec ûerté du plaisir de s'asseoir sur un trône musulman conquis par ses armes.

On arrive ou plutôt on descend dans Bachtchi-Saraï , par une pente extrêmement rapide et des deux côtés hérissée de ror ches. La voiture de Catherine était pesante ; les chevaux qui •la conduisaient , ardents et indociles: ces animaux fougueux^ pressés par un poids inaccoutumé , s'emportent , prennent Iç morà aux dents , et se précipitent entre les rochers avec une leUe impétuosité^ que nous croyions h tout moment voir le carr rosse verser et se briser en éclats.

Les efforts des Tartares pour les arrêter furent vains- : Tef* f roi avait saisi tous les voyageurs ; Catherine seule ( me dit enr «uite l'empereur ) ne laissa pas voir sur ses traits le moindre signe de crainte. Enfin le sort voulut qu'après avoir passé, on pe sait comment , par-dessus quelques roches et sans accident, les chevaux à l'entrée d'une rue s'arrêtèrent d'eux-mêmes tout à coup , et si brusquement que plusieurs d'entre eux tombèrent. La. voiture, dans cette dernière secousse, monta sur leurs corps , et aurait alors versé , sans les secours des cavaliers tartares, qui la soutinrent de toutes leurs forces.

Bachtchi-Sarai, fort dépeuplée depuis la conquête, contenait <ïependant encore neuf mille habitants, presque tous musulr mans. La politique de Catherine ne gênait ni leur commerce ni leur culte ; elle les laissait suivre en tout leurs anciens usages, de sorte que nous pouvions nous croire véritablement transportés dans une ville de Turquie ou de Perse, avec cette seule différence que nous avions le loisir d'y tout examiner, sans

DU COHTB DE SEGLB. €8

avoir à craii dre aucuoe des humiliations que les chrétiens sont forcés de subir dans tout l'Orient.

Ce qui m'étonna le plus dans, ces premiers moments , ce furent le flegme , Torgueil et TindifTérence apathique ou affectée dfls marchands turcs et tartares : vieux ou jeunes, ces Turcs , ces Tartares, assis tranquillement devant la porte de leurs maisons , ou dans Tintérieur de leurs boutiques, kûn de montrer aucune surprise, aucune curiosité, aucun mouvement expressif de joie ou de colère à la vue du cortège , si nouveau et si imposant pour eux , qui s'offrait avec tant de pompe à leurs regards , restaient immobiles , sans se lever, sans diriger leurs yeux de notre côté ; quelquefois même ils nous tournaient le dos.

Ces fanatiques, se croyant toujours une grande supériorité sur nous, qu'ils traitent àHnfidèleset de cAfens, conservent leur orgueil stupide , même lorsqu'ils sont vaincus ; et , loin de s'humilier, jamais ils n'attribuent la honte de leurs revers à leur ignorance : ils n'en accusent que la fatalité. ' On nous dit que le palais du khan , devenu le nôtre , avait été construit , sur des dimensions plus petites , d'après le modèle du sérail de Constantinople. Ce palais est près de la rivière , sur le bord de laquelle les Tartares ont construit un quai ; on y • arrive par un petit pont de pierres , et on entre dans une grande cour. «

Vers la gauche se trouve la grande mosquée du khan; plus loin^ les écuries ; à droite , le palais du sérail ; il n'a qu'un étage, et est composé de plusieurs corps de bâtiments séparés et d'inégale hauteur ; un jardin divisé en quatre terrasses l'environne.

Près de la mosquée on aperçoit le cimetière où Ton enterrait les khans , les mirzas ou grands , et les prêtres. Ces lieux consacrés aux morts sont très-pittoresques , dans l'Orient , par la forme variée des tombeaux , et par la beauté des arbres qui les ombragent.

Leurs majestés impériales occupaient les appartements du

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sultan. Fitz-Herbert^ Ck>bentzel , le prince de ligae et inoi^ Dous étions logés dans les chambres des sultanes, qui donnaient sur de jolis jardins, entourés à la vérité de murailles très-éle* vées. '

Chaque appartement n'avait pour tout meuble qu'un large et commode divsm qui en faisait le tour. Le milieu de la pièce était entièrement occupé par un grand bassin carré , de marbre blanc , au centre duquel des tuyaux faisaient jaillir sans cesse des gerbes d'une eau fraîche et limpide.

Un jour faible éclairait l'appartement : les cristaux des fenêtres étaient chargés de peintures ; lors même qu'où les ouvrait^ le soleil trouvait à peine passage à travers les branches nombreuses de rosiers, de lauriers, de jasmins^ de grenadiers et d'orangers, qui couvraient ces fenêtres de leurs feuillages et leur servaient, pour ainsi dire, de jalousies.

Je me souviens qu'étant cpuché sur mon divan, accablé par l'extrême chaleur, et jouissant cependant avec délice du mur-, mure de l'eau, de la fraîcheur de l'ombrage et du parfum des fleurs, je m'abandonnais à la mollesse orientale , rêvant et végétant en vrai pacha ; tout à coup je vis devant moi un petit vieillard à longue robe , à barbe blanche , et portant sur sa tête chauve une calotte rouge.

Son asgect, son humble attitude, son salut asiatique, rendirent mon illusion complète , et je pus me croire quelques instants un véritable prince musulman , dont quelque aga ou bostangi venait prendre les ordres sacrés.

Comme cet esclave parlait un peu la langue franque , c'est-àdire un mauvais italien , je sus par lui qu'il avait été autrefois jardinier du khan Sahim-Guerray. Je le pris pour mon guide ; il me fit parcourir toutes les parties intérieures de ce palais oriental , dont les nombreux détours et l'irrégularité rendraient la description très-difficile.

Les mahométans soumis ne pouvaient rien nous refuser : ainsi nous entrâmes dans la mosquée pendant les prières. Nous

DU COMTJB DE SEGUK. €S

j Ttmes un de ces spectacles qui attristent la raison humaine : trente ou quarante derviches fanatiques , qu^on appelait en arabe des tourneurs t pirouettaient sur eux-mêmes avec la rapidité d^une toupie , et en criant de toutes leurs forces allah-hou , allah'hou, allah^houy avec une tcUe violence , qu'à la un ils tombaient la poitrine sur la terre , exténués et presque sans respiration.

On a eo raison de dire que,, si Dieu a fait Thomme à son image, llionmie le lui a bien rendu , puisque , presque partout y les hommes ont cru la Divinité ou les dieux assez bizarres, assez injustes, assez cruels , pour que tant de momeries ridicules , tant de mortifications extravagantes , et , ce qui est plus horrible encore, tant de sacrifices de victimes humaines, pussent être pour eux d'agréables offrandes.

A un quart de lieue de la ville, on aperçoit sur une mon-* tagne un bourg exclusivement peuplé de juifs karaïtes , qui sont comptés au nombre des plus anciens habitants de cette presquHe. Ces karaites étaient les seuls juifs qui , s*en tenant à la loi de Moisc , ne croyaient pas au Talmud. ^

A cinq verstes plus loin on aperçoit une autre montagne isolée et très-haute; elle à la forme d*uncône, et se nomme Tiape-Kairmen. Le roc vif dont elle est formée contient trois rangs de cavernes. Les environs de Bachtchi-Safaï sont parsemés de jolies maisons de campagne, qui appartenaient autrefois aux princes tartares et à leurs femmes.

L'impératrice ne s'arrêta que cinq jours à Bachtchi-Saraï : la satisfaction de cette princesse brillait sur tous ses traits; elle jouissait , avec l'orgueil d^une souveraine , d'une femme et d'une dirétienne , de se voir assise sur le trône des Tartares y jadis conquérants de la Russie, et qui, peu d'années avant leur déEule , votaient encore ravager ses provinces , troubler son conmieree, dévaster ses nouvelles conquêtes et en rendre la possession incertaine.

Nous jouÎMions presque comme elle d'un spectacle si nou- *

veau , qui nous avait permis de voir sans obstacles , et avec détail , rintérieur de ces fameux harems dont nul dnétien ailleurs ne peut seulement connaître la distribution.

Dans les premiers moments qui suivirent la conquête, Té* migration des Tartares fut considérable ; mais la douce tolé» rance du gouvernement de Catherine désarma bientôt la haine de ces musulmans si fiers , et excita leur confiance. Non-seulement cinquante mille d'entre eux s^étaient décidés à rester dans leur patrie; mais on en voyait même plusieurs, déjà partis, solliciter la permission de revenir, permission qu'on leur accordait difficilement , parce que Texpérience du passé faisait croire qu'ils ne deviendraient jamais de bons cultivateurs*

En sortant de Bachtchi-Sa'raî, nous parcourûmes d'agréables vallées, et nous ti^versâmes la Cabarta , dont les rives sont & pittoresques qu'on peut comparer toutes les campagnes qu'elle arrose , aux jardins les plus délicieux. Nous arrivâmes pour dîner à Inkerman , précédemment nommée Théodora par les Grecs et Actiar par les Tartares : là , de hautes montagnes , s'étei^ant en demi-cercle, forment un golfe large et profond sur les bords duquel étaient jadis bâties l'antique Kherson et . la ville d'Eupatorie. Ce port et cette rade célèbre de la Cher* sonèseTaurique, plus tard appelée Héracléotique , avaient reçu de l'impératrice le nom de Sevastopol.

La vue de ces cotes de la Tauride , consacrées à Hercule , à Diane , réveillait en nous les souvenirs fabuleux de la Grèce , ainsi que la mémoire plus historique des rois du Bosphore et des exploits de Mithridate.

Pendant le repas de leurs majestés impériales , aux accords d'une musique harmonieuse, on ouvrit tout h coup les fenêtres d'un grand balcon. Alors le plus magnifique spectacle frappa nos regards : à travers une ligne de Tartares à cheval qui se se* parèrent , nous aper^mes derrière eux une baie profonde de douze verstes et large de quatre. Au milieu de cette rade terminée par l'aspect d'une vaste mer, une flotte fonnid2d>le oon-

DU COMTE DE SÉGUB. Vl

stniite, armée, équipée en deux années, était rangée en batanie en faee de Tappartement où nous dînions avec fimpératriee.'

Cette armée salua sa souveraine du feu de tous ses canons , dont le bruit éclatant. semblait annoncer au Pont-Euxin qu'il avait une dominatrice, et que ses armes' pouvaient en trente lieures faire briller son pavillion et planter ses drapeaux sur les murs de Constantinople.

Nous nous embarquâmes au fond du golfe. Catherine passa en revue les vaisseaux de son armée navale , admirant de largei et de profondes anses que la nature semblait avoir creusées dans les deux flancs de cette rade, pour en faire le plus beau port du monde connu.

Après avoir ainsi parcouru Tespace de deux lieues, nous âdl^arquâmes au pied d'une montagne sur laquelle s'élevait en amphithéâtre la nouvelle Sevastopol, fondée par Catherine. B^ plusieurs magasins , une amirauté, des retranchements, quatre cents bâtiments qui s'élevaient , une foule d'ouvriers , une forte garnison y deux hôpitaux , plusieurs ports pour le carénage , pour le commerce et pour la quarantaine , don^ naient à cette naissante création Tapparence d'une ville imposante.

Il nous semblait inconcevable qu'à huit cents lieues de la capitale , dans une contrée si nouvellement conquise, le prince Potemkin eût trouvé la possibilité de former en deux ans un pareil établissement , bâtir une ville , construire une flotte , élever des forts, et réunir un si grand nombre d'habitants : c'était réellement un prodige d'activité.

Les trois vaisseaux lancés en notre présence à Kherson , et d^autres à Taganrok, devaient incessamment arriver.. Mais, en lés attendant, nous voyions une escadre de vingt-cinq bâtiments de guerre, qui garnissaient la rade, complètement armés et équipa, et prêts, dès que Catherine le voudrait, à déployer le^irs voiles au premier signal.

L'entrée du golfe est sûre, commode^ à l'abri de tous le» vents , et assez étroite pour que les feux des batteries placées sur les deux rivages , puissent non-seulement se croiser, mais encore portera mitraille d'une cote à l'autre.

11 était naturel de croire que la vue de tant de forces sut terre et sur mer exalterait l'imagination de l'impératrice et enflammerait son ambition; Les hommages adulateurs des grands de sa cour, l'orgueil de se voir si près de Byzance, les inspirations et les discours belliqueux du ministre favori et des princes de Ligne et de Nassau , pouvaient éloigner Catherine dest dispositions pacifiques qu'elle avait manifestées.

Cependant elle parut y persister. Les instructions données à l'issue des conférences de Kherson ne furent point changées^ et M. de Bulgakoff s'embarqua pour Constantinople , avec ordre de présenter à la Porte les propositions conciliantes qui avaient été convenues.

L'impératrice vouRU't savoir ce que je pensais de ses nour veaux établissements maritimes. Je lui dis * « Votre Majesté a « effacé le triste souvenir de la paix du Pruth. Elle a changé- « les brigands zaporaviens en sujets utiles , et soumis les Tar-. « tares, anciens oppresseurs de la Russie. Enfin , Madame , par « la création de Sevastopol , vous avez achevé dans le midi ce^ « que Pierre le Grand avait commencé dans le nord. 11 ne vous « reste plus d'autre gloire à conquérir que celle de vaincre la « nature , en peuplant et en viviûant toutes ces nouvelles con- « quêtes, et ces vastes steppes que nous venons de traverser. »

En effet, rien ne pouvait plus empêcher Catherine de jouir paisiblement d'une telle gloire, à moins qu'au lieu de s'occuper de ces travaux utiles, elle ne voulût tenter d'autres conquêtes , et par là peut-être compromettre sa fortune; car souvent des revers inattendus dérangent les combinaisons les plus habiles, et ternissent en un instant les règnes les plus glorieux.

Les revers de Louis XIV dans sa vieillesse , les désastres de- Charles Xll, la position critique de Pierre le Grand sur le/

PruâifladestraeticHii des armées de Napoléon , sont de grandes leçons qae le sort des armes, dans tous les siècles, donne au g^e , mais que le giénie , toujours trop confiant dans sa force el dans sa fortune, n'accepte malheureusenient presque jamais pour lui-même.

(Tétaient sans doute de pareilles réflexions qui rendaient Catherine incertaine , et qui luttaient dans son esprit contre les suggestions de son ambition , de ses ministres et de ses courtisans.

Théodora, bâtie sur une montagne escarpée, fut, dit-on , fondée par Doras , Fun des capitaines de Mitiiridalie. Cette ville devint Tapanage du dernier empereur des Grecs, Constantin Paléologue. A la fin da quinzième siècle , les Turcs la prirent et la donnèrent aux Tartares.

Sur la coteau nord, entre la rade de Sevastopol et Tisthme de Pérékop , existait Taneienne Eupatorie , nommée KoslofT par les Tartares.

Les roches des montagnes, dont l'imposante enceinte forme le vaste golfe de Sevastopol, et que les Grecs nommaient le Qénus, sont criblées de cavernes qui attirent justement la curiosité des voyageurs.

Ces immenses catacombes furent jadis les retraites des Taures, de ceis pirates qui en sortaient comme des oiseaux de proie pour exercer sur la gier Noire leurs brigandages. Plus tard ces cavernes devinrent le refuge des Grecs proscrits et des chrétiens persécutés.

On y voit encore des chapelles, des débris d'autel ; les regards y sont frappés par un escalier de cinquante toises , taillé ultérieurement dans le roc.

A une lieue environ au sud-ouest de Sevastopol , nous aperçûmes les ruines de Fantique Kherson, vaste débris d'édifices autrefois magnifiques. Cette ville, bâtie six cents aus avant Jésus» Christ, et Tune des principales cités des rois du Bosphore, fut sans doute , depuis , sous le règne du fameux et infortuné Mi-

' thridate, témoin de ses triomphes sanglants et des eraauliSs qm ternirent sa gloire.

Constantin le Grand Taffranchit de tout tribut en 332. Skm indépendance accrut à tel point sa richesse, qu'elle dominait sur toutes les villes méridionales de la presqu'île.

Plus loin, à l'extrémité d'un promontoire qui s'élève à pic sur les flots d'une mer féconde en tempêtes , l'imagination cherche à retrouver l'antique temple consacré à Diane de Tauride.

Iphigénie,Oreste, Pylade,semblaientreparaitreànosyeux, et embellir pour nous l'histoire de ces temps barbares par les riantes couleurs de la fable.

Les Grecs appelaient encore ce lieu Parthénion, et disaient que la avait été un temple consacré à la déesse vierge, Aujoupd'hùi il etiste un monastère dédié à saint Georges , près duquel est un sentier taillé dans le roc, qui, depuis le sommet de la mon* tagne , conduit à la porte d'un ermitage construit sur là pointe d'une jetée. Cette jetée s'avance directement de quinze tm'ses en se détachmit de la côte et au-dessus do la mer.

On y a construit plusieurs cellules et une église taillée dans le roc , qui n'est éclairée que par l'ouverture de la porte et pat deux fenêtres étroites.

C'était dans les environs de ce lieu si riche en souvenirs et en illusions , que l'impératrice avait donné un^ terre au prince de Ligne ; elle ne pouvait rien' choisir de plus conforme au goût de ce prince aimable et brillant, dont l'héroïsme tenait plus h l'héroïsme de la fable et du roman qu'à celui de l'histoire.

Nassau et moi nous fîmes une course en prolongeant la côte vers le midi. Nous vîmes le port des Symboles. Là , comme près de tous les ports de la Chersonèse Héracléotique , on trouve un immense nombre de cavernes contenant des chambres, des diapelles, des cellules, des sépulcres, des cercueils, avec des inscriptions grecques.

L^aspoct de ces rodiers, de ces montagnes escarpées, de

oes grottes profoodes et de ces horribles précipices, attriste Fesprit; c'étaient des lieux de plaisance vraiment dignes des Taures et de leur bon roi Thoas.

Trop Qréoccupés sans doute de ces sombres idées, Balaclava^ autrefois Symbolon, ne put nous en distraire. Cette ville était assez commerçante, et presque encore toute peuplée de Grecs , d'Arméniens et de juifs , conservant en pleine liberté, sous la domination des Russes comme sous celle des Tartares, leurs cultes , leurs usages et leurs mœurs.

Ainsi que dans toutes les anciennes villes grecques ou asiatiques les rues sont étroites, les maisons basses , et les pavés composés de pierres de diverses couleurs.

Les habitants actifs et industrieux de cette ville s'efforcent , pour embellir ce triste séjour, de construire , sur la pente des noires et hautes montagnes qui les environnent , une grande quantité de petits jardins en terrasses.

Ayant rejoint la cour , nous partinoes de Sevastopole pour retourner à Bachtchi-Saraï, en traversant TAIma, et cette route ne nous offrit d'autre objet remarquable qu'une haute montagne nommée Biaktia-Kauba , qui , depuis son sommet jusqu'à sa base, est toute criblée de cavernes : quand la tyrannie régnait sur la terre , ce n'était que dans les profondeurs de son sein que les hommes pouvaient trouver refuge et sécurité.

A Bachtchié-Saraî le prince de Ligne vint, en riant, me dire : « Savez-vous de quoi s'occupent à présent nos deux grands « souverains voyageurs, le puissant empereur des Romains et « l'illustre autocratrice de toutes les Russies? Je viens de sur- « prendre quelques mots de la conversation de ces deux grands « despotes. Eh bien! mon cher, qui l'aurait cru? ils s'entre- « tenaient amicalement d'un très-beau projet, celui du réta- « blissement des républiques grecques. »

« Vous ne m'étonnez pas autant que vous le croyez, lui répon- « dis-je ! on voudrait eu vafn éloigner de soi l'air de son siècle.

« chacun forcément le respire et en est imprégné. L'air du nôtre « est celui de la philosophie et de la liberté; il s'étend partout « doucement, entre dans les palais comme dans les cabanes, a On ne peut le comprimer; et, si la force le tentait^ comme i( l'Angleterre vient de l'essayer en Amérique, elle ne ferait que « le transformer en vent ftirieux. » Le prince de Ligne se n^oqua de cette rêverie philosophique. Nous ne nous dou* tions pas alors que c'était une prophétie.

De retour dans le sérail du khan^ il était assez naturel que Ta vue et que Tair de ces cabinets voluptueux réveillassent quelques idées de galanterie : la curiosité du princa de Ligne ^ qui restait plus jeune à cinquante ans que je ne l'étais à trente , m'entraîna dans une étourderie qui heureusement n'eut pas les suites auxquelles nous aurions pu nous attoidre , mais qui nous attira une juste et sévère leçon.

On ne peut faire d'injure plus grave aux musulmans que celle de s'approcher de leurs femmes ; à cet égard tout plaisir, même celui des yeux est interdit a tout autre homme qu à leurs époux.

Cette contrainte irritait les désirs curieux du prince. « A M quoi sert , me disait«il, de parcourir un vaste jardin dont H « ne nous est pas permis d'examiner les fleurs? Il faut au « moins, avant de quitter la Tauride, que j^entrevoie une femme u tartare sans voile, et j'y suis très-décidé. Voulez-vous m'acr a compagner dans cette entreprise? »

Je ne résistai point à cette tentation , et nous parcourûmes plusieurs vallons avec un espoir qui fut longtemps trompé. Enfin, non loin d^une maison isolée, nous aperçûmes, sur la lisière d'un petit bois, trois femmes assises et qui baignaient leurs pieds dans un limpide ruisseau.

Nous nous glissâmes derrière les arbres, en évitant de faire le bruit le plus léger, et nous arrivâmes heureusement en face d'elles et masqués par un buisson.

Comme les voiles de ces femmes étaient à terre près d'eHes

BOUS pûmes les regarder tout à notre aise. Mais, hélas ! quel désappointement ! aucune n'était ni jolie, ni jeune, ni même passable. « Ma foi, s'écria inconsidérément mon compagnon, « Mahomet n'a pas tant de tort en voulant qu'elles se ca- « chent. »

. Soit qu'on l'eût entendu, soit que le froissement des feuilles nous eût trahis, nos trois musulmanes se levèrent brusquement el s'enfuirent en jetant de grands cris.

Nous les suivions pour les apaiser, lorsque nous vîmes accourir de la montagne quelques Tartares qui criaient plus fort qu'dies, nous menaçaient de leurs poignards et nous lançaient des pierres.

Comme nous n'étions point venus pour guerroyer, nous n'eûmes garde de les attendre ; une rapide course et l'épaisseur des bois nous mirent bientôt à l'abri de leur poursuite. • Jusque-là le mal n'était pas grand, suivant la morale rdâchée qui dit que toui péché cacAé est à moitié pardonné ; mais mon imprudent ami ne s'en tint pas là.

Le lendemain, au dioer de l'impératrice nous trouvâmes cette princesse mélancolique et silencieuse , l'empereur absorbé dans ses réflexions, le prince Potemkin sombre et distrait: la conversaitibn était nulle, ou languissait.

Or ne voilà -t-ii pas que , pour dérider Sa Majesté et pour égayer ses convives, le prince de Ligne, qui ne pouvait supporter l'apparence de l'ennui, s'avise de raconter nos prouesses et nos aventures de la veille ? J'avais beau le pincer, il continua intrépidement sa narration.

On commençait à rire selon son attente, lorsque Catherine, nous regardant d'un œil^xeet ^vère, nous dit : « Messieurs, a cette plaisanterie est d'un très-mauvais genre et d'un très- « mauvais exemple. Vous êtes au milieu d'un peuple conquis « par mes armes; je veux qu'on respecte ses lois, son culte, « ses mœurs et ses préjugés. Si l'on m^avait raconté cette « av^ture sans m'en oommer les héros, loin, de porter mes T. u. 7

74 MÉMOIltES

« soupçoiM» sur VOUS, j'en aurais plutôt cru coupables qa/à» » ques-uns de mes pages, et je les aurais sé?èremeiitpiiiu8. » . Nous n^aTions rien à répliquer. Le prince de Ligne resta muet comme moi, et de plus un peu confus de son indis* crête loquacité. Notre résignation satisGt TimpératEice , gui reprit son aimable gaieté ; même, quelques jours après ^ ayant accordé une audience à une princesse musulmane , nièce de Sahim-Guerray, elle nous permit de nous cacher de mamèce à tout voir sans être vus.

La princesse était plus belle c(Ue nos trok femmes tartaies; cependant ses sourcils peints, et le fard luisant qui la couvrait, en faisaient, malgré ses beaux yeux, une vraie figure de por-* celaine.

Notrç repos fut court : nous quittâmes les roches escarpées de Bachtohi-Saraï, le palais du khan et son sérail, et nous ar« rivâmes sur les bords du Salguire, dans la ville d'Achmetdiet^ nommée Symphéropai par Catherine. C'est aujourd'hui la capî* taie de la presqu'île ; elle est située au milieu d'une plaine unie, entourée à quelque distance de oûUines dont les vallées sont peuplées de bocages frais, de jardins riants, de peupliers majestueux à forme pyramidale.

Les riches Tartares, habitants de ces vallées, ehoNnssent les plus beaux arbres dont les branches s'étendent ckculairemont, et, 9u centre de cette corbeille de feuillage, ils c(mstruisent de jolis kiosques ; les couleurs vives et variées de ces légers paviU 4ons élevés en l'air, offrent aux voyageurs un coup d'œîl inattendu et attrayant.

Aehmetchet éuAt la résidence des sultans Kalgas, premiers officiers des khans de Crimée, et chefs de leurs troupes. I>aDS cotte ville , ainsi que dans toutes celles où nous séjournâmes pendant la durée de notre voyage, on avait préparé pour l'impératrice une maison commode, élégante et^paeteuse.

Nous ne nous arrêtâmes qu'un jour à Sympbéropol, et de là nousnoos r^Mllme^ à Karasott^iisar, que les Grecs nommaient

Mavron-Kastron. Cette ville , située daus une large vallée, sur le bord du Karasou, était une des plus grandes de la Tauride. On ne pouvait y admirer que la beauté de sa position : elle ne contenait aueun édifice remarquable, aucune ruine antique. Ses maisons étaient comme toutes les maisons tartares bâties ir* » régulièrement, très-basses et rangées sans aucune iiymétrte : avant la conquête, elle appartenait ainsi que Symphéropol au sultan Ralga.

Les montagnes de Crimée , qui commencent à s'élever aux rives du Salguire, ne forment point de groupes réguliers jusqu'à Karasou-Bazar. C'est seulement à partir de c^te ville qu'elles composent une chaîne qui s'étend d'un côté Jusqu'à Bachtdû'^Saraï, et de l'autre jusqu'à Star-Krim.

Si la nature ne présentait point dans ce lieu à leurs mzyestélir impâriales d'objets propres à intéresser leur curiosité, l'activité infet^able du prince Potemkinysuppléa. Indépendamtn^xt delà beUe et large route qu'il avait fait tracer et aplanir par ses 9ol*> data, il les avait employés à (sréer, sur la rivière de Karasou, un vaste jardm anglais, au c^tre duquel s'élevait le palais le plus élégant. Ce n'était plus Armide qui voulait séduire Renaud; c'était au oonarake le Renaud russe qui créait galamment des prodiges pour son Armide.

Lorsque Catherine descendit le doir de son palais pour jouir de la fraîcheur de Fombre, de la limpidité des eaux et du par« lum des fleurs, elle vit tout à coup, au moment où le soleil dbparalssait au fond des sombres vallées, toutes les collines , dans un horizon de cinq lieues de diamètre , illuminées par trois cordons de feu de diverses couleurs, et, au milieu de ce brillant horizon, une montagne conique dont le contre étinoelant formait ra traits lumineux le chiffre de l'impératrice ; dii sommet de ce mont partit un- magnifique feu d'artifice, coufomié par un bouquet de trois eent mille fusées.

Le lendemain de cette fête, dont la pompe parut tirer momepIflDémeat les musulmans de leur froideur orgueilleuse

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