‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes (volume 2)Chapitre 14 sur 42 · ET VARIÉTÉS · texte numérisé non relu

ET VARIÉTÉS

Sur Marie-Jntoinette, reine de France.

Piccini, à son arrivée en France, répéta les deux premiers actes de son Roland devant la reine » où ils réussirent beaucoup. La reine voulut chanter devant lui, lui proposa de raccompagner au piano, et choisit précisément un morceau d*Ai4:este; de façon que la première chose que fit Piccini à Versailles fut d'accompagner un air de Ghuk.

La reine m'a raconté elle-même cet heureux et plaisant mal à propos, dont elle riait et rougissait encore. La grâce qu'elle mettait à réparer ces petits malheurs, qui lui arrivaient souvent par une sorte d'ingénuité qui lui allait si bien , peignait la bonté et la sensibilité de la plus belle des âmes , qui ajoutaient des charmes à sa figure, sur laquelle on voyait se développer, en rougissant, ses jolis regrets, ses excuses , et souvent ses bienfaits. Combien de fois n'ahje pas surpris tous ces mouvements qui se succédaient les uns aux autres, quand , pour me faire rire , je tendais des pièges à sa majesté ! J'aurais voulu qu'on ne lui en eût jamais tendu d'autres. Encore n'en a-t-on pas abusé, comme on l'a cru. Cette malheureuse princesse n'a que trop prouvé , en courant à la mort, son trop de délicatesse, en n'osant point prendre sur elle de contredire le roi ni ses ministres. La seule affaire sérieuse dont je l'ai vue occupée a été d'empêcher, comme Française et Autrichienne à la fois , la guerre qui sans elle se serait allumée au sujet de l'Esc^aut. Les dix millions qu'elle engagea le roi à prêter à la république de Hollande , pour payer les frais et apaiser l'empereur son frère , ont donné occasion à la plus bête de toutes les calomnies, qu'elle lui faisait passer des trésors. Nous n'en avions pas besoin ; la maison d'Autriche était mieux dans ses affaires que la maison de Bourbon. Les reproches sur son luxe étaient aussi knal fondés. Il n'y a jamais eu de femme de chambre, de maîtresse |

de roi, ou de ministre qui n*en eût davantage. Elle s'occupait si peu de sa toilette, qu'elle se laissa pendant plusieurs années coiffer on ne peut pas plus mal , par un nommé Larceneur , qui Tétait venu chercher à Vienne, pour ne pas lui faire de la peine. Il est yrai qu'en sortant de ses mains elle mettait les siennes dans ses cheveux, pour s'arranger à Tair de son visage. Quantau reproche sur son jeu, je ne lui ai jamais vu perdre plus de deux mille louis, et encore était-ce à ces jeux d'étiquette, où elle avait peur de gagner à ceux qui étaient obligés de faire sa partie. Souvent, à la vérité , après avoir reçu le premier jour du mois cinq cents louis, qui étaient, à ce que je crois pouvoir me rappeler, l'argent de sa poche , elle n'avait plus le sou. Je me souviens d'avoir quêté un jour, parmi ses valets de pied et (^ns son antichambre, vingt-cinq louis qu'elle voulait donner à une malheureuse femme qui en avait besoin. Sa prétendue galanterie ne fut jamais qu'un sentiment profond d'amitié, et. peut-être distingué pour une ou deux personnes, et une coquetterie générale de femme et de reine, pour plaire à tout le monde. Dans le tenips même oij la jeunesse et le défaut d'expérience pouvaient engager à se mettre trop à son aise vis-à-vis d'elle, il n'y eut jamais aucun de nous, qui]avions le bonheur de la voir tous les jours, qui osât en abuser, par la plus petite inconvenance; elle faisait la reine sans s'en douter, on Tadorait sans songer à l'aimer.

A l'occasion de ses finances, je me souviens qu'un jour elle s'amusa beaucoup, lorsque je me moquais de sa cassette, où je savais qu'il n'y avait pas un louis, et que j'avais vu partir de Fontainebleau au grand galop et entourée de gardes , suivant un usage ridicule de la cour , celui-là et bien d'autres , comme de payer, par exemple , soixante mille francs en ticelle pour empaqueter. On fît supprimer pendant plusieurs années les grands voyages. La reine se moquait elle-même des abus qu'elle n'osait point faire réformer , et surtout de son poulet, qui coûtait cent louis par an. Je ne sais plus si c'était la feue reine, ou Anne, ou Marie-Thérèse d'Autriche, qui en demanda un, un jour l'après-diner, pour elle ou pour son petit chien. Il ne s'en trouva pas, et tous les ans, depuis ce temps-là, on en fit un établissement à la même heure, ce qui devint ensuite un profit ou une charge à la cour.

Croirait-on, à propos de cela, que Louis XV, assassiné le jour des Rois 1757, fut obligé d» se passer de bouillon parce qu'il survint une dispute entre le département de sa bouche et celui qui y est le

plus opposé, c'est-à-dire rapothicairerie ? Celui-d soutenait que télnilà n'avait rien à faire que lorsque sa majesté jouissait d'une parfaite santé.

Sur le vaudeville en France.

Les circonstances des temps amènent en France des vaudevilles plus ou moins gais, plus ou moins méchants. Les maîtresses et les jésuites de Louis XIV , madame de Pompadour, madame du Barrj, en étaient une source inépuisable. Une petite bourgeoise, mesurant tout à sa toise, etc., sur la première, était une très-jolie chanson, comme sur la seconde : Princesse, drôlesse, etc.

Il s*est élevé malheureusement un autre genre de gloire dans ce genre-là, mais sérieux et dangereux. Ce sont les hymmes patriotiques, dont on n'a fait que trop usage pour le malheur de l'Europe. Elles n'ont pas peu servi à en conquérir les pays ou l'opinion. La Marseillaise f la Marche des Pyrénées, le Réveil du peuple, sont sublimes en paroles et eu musique ; et même Ça ira et la Carmagnole ont leur mérite.

Sur les Prédicateurs.

Je ne sais pas comment tous les prédicateurs n'apprennent pas par cœur Bourdaloue et Massillon, pour les prêcher plutôt que leurs mauvais sermons. On dirait : Nous allons entendre aujourd'hui du fiourdaloue, comme on dirait : Nous allons entendre aujourd'hui du Corneille à la Comédie-Française.

Un prédicateur, je crois que c'était un petit abbé dont on n'attendait pas grand'chose, se conduisit ainsi en province ; il choisissait dans Fléchier, Bossuet, Mascaron. On l'admirait, ou criait au miracle. Son dernier sermon de carême fut sur la restitution ; et , après avoir encore étonné, il finit par dire qu'il voulait lui-même en donner un exemple, en rendant à chacun ce qu'il avait pris, et il dit à son auditoire tout ce qu'il avait emprunté des orateurs chrétiens , qui apparemment n'étaient guère connus dans l'endroit.

Sur ce vers de la Pucelle de M, de Foliaire :

mes aroU ! vivons en bons chréUens.

Un curé , qui avait défendu au prône de lire la Pucelle , fut bieii étonné des vers qui commencent ainsi , qu'un de ses paroissiens lui

2fr ANFXDOTES

récita. Messieurs, leur dit-il en chaire, voyez comme on trompe un bon pasteur ! Je vous recommande la lecture de cet ouvrage : mts amis, ajouta-t-il , vivons en bons chrétiens! c'est ce qu'on y trouve? apprenez la suite par cœur, je vous prie.

Sur le malheuretix penchant des Français à tout fronder.

Ce sont ces maudites fronderies des Français contre le pauvre Louis XV qui ont précipité Louis XVI dans la tombe. Il était à la mode de résister. On attendait à la première poste M. de Choiseul partant pour son exil. On courait à Ghanteloup; on criait contre ce parlement Maupeou : et cet homme , qui connaissait son pays , fit acheter à madame du Barry, qui me l'a raconté elle-même , le tableau de Charles r*", afin que le roi vit tous les jours la suite de la faiblesse. C'était la première noblesse , la plus ingrate , la plus comblée de bienfaits de la cour, qui , royaliste beaucoup trop tard , bravait alors la royauté. S'il y a des champs élysées , la belle et malheureuse reine me dira qu'elle se ressouviendra que lorsqu'elle me racontait quelque horreur qu'on lui faisait, je lui parlais de ses charmants vilains sujets , voyant déjà alors ce que peuvent la légèreté et l'ingratitude, sans pouvoir prévoir que ces sujets cesseraient d'être charmants, et deviendraient ce qu'ils ont été depuis 1788 jusqu'en 1797.

Sur les opinions religieuses de M, de Foltaire,

que M. de Châleaubrianl est juste et sublime sur M. de Voltaire! Il nous le montre un impie inconséquent , un anti-chrétien de circonstance ; mais ce qu'il en rapporte en faveur de la religion pour* rait faire un livre de prières. Pour moi, si j'avais été aussi bon chrétien que je le suis à présent , et moins jeune que lorsque j'étais à Ferney, je parie que je l'aurais raccommodé avec Jésus-Christ, surtout en lui disant que ses sots ennemis n'y croyaient pas, et qu'on disait partout qu'il était juif. Le lendemain libelle contre les juifs, les incrédules. Eh! vite, père Adam, aurait-il dit, laissez-là vos enfants ; dites-moi la messe , j'y crois et j'irai tous les jours.

Sur Fléchier.

Peindre Fléchier seulement comme évêque ne suffit pas. Pourquoi ne pas le mettre à côté de Fénelon , en disant que celui-ci n'aurait pas pu faire ses Oraisons funèbres, pas plus que Fléchier n'eût

DU PRINCE DE LIGNE. 2j)

fait Télèmaque ?Uàis son successeur à révêché de Nimes donna bien une preuve de son esprit , de son goût , de son attachement à son métier d*église et de prélat , par sa réponse à Louis XIV. 11 effaça le nom de madame de Montespan, qui avait été mis à la craie sur la porte de la chambre qui lui avait été destinée dans son palais , par les fourriers de la cour, qui passaient par Nimes. Les courtisans ne manquèrent pas d'en dire au roi leur sentiment pour lui plaire. Lorsqu'il entra chei Tévéque pour y loger : Vous n'êtes pas galant» monsieur de Nimes, dit Louis XIV ; quelques personnes auront le droit de s'en plaindre. Oui, sire» lui répondit-il, par exemple le plus bel homme de votre royaume; mais f aurai pour moi le fils aîné de VÉglise.

Quel est le pays où Ton dirait de ces choses-là? Le sel attique n'avait pas de grâce et souvent peu de sel. Les Romains ont dit des sentences souvent très-communes; mais ceci ne peut être que de la patrie du goût , de la justesse de la repartie, de l'amabilité, de l'esprit, de la noblesse et de la décence, quand un grand roi l'inspire.

J^efU exemple du grand art que possédait Beaumarchais

de mystifier le monde.

Je fus chargé par M. le prince de Conti d'aller chercher M. de Beaumarchais au coin de la rue Colbert , à un réverbère éteint ; de le mener dans un fiacre jusqu'au Bourget, d'où je l'envoyai dans une de mes voitures à Gand , à un de mes gens d'affaires , qui le fît passer en Angleterre. Cet homme extraordinaire prétendait que sans cela Il serait arrêté, et huit jours après il était déjà dans le cabinet de Louis XV, qui lui avait donné une commission secrète, et qu'il cou« vrit de ce jeu pour nous mystifier.

Sur le spectacle de la cour à Versailles.

La reine avait eu la bonté de me permettre de me placer sous sa loge, d*où je pouvais causer avec elle. Je ne pus m'empécher de la regarder, le même jour que les notables furent nommés , lorsque Cassandre dit, dans le Tableau parlant : Les notables du lieu vont ici s'assembler. La reine me fit des yeux terribles pour me faire taire, ert c^s que je voulusse faire l'aimable là-dessus, et eut bien de la peine de s'empêcher de rire. Plus elle avait été contre cette maudite inven** tion , et moins elle voulait le faire voir; tenant à ce principe de ne pa-

raiire jamais coudanmer ce que faisait le roi ; mais rien n*éiait plus plaisant que Tair de prudence qu'elle prenait alors.

Le soufflet rendu.

Le Irës-brutal père de Frédéric le Grand passait l'après-dinée, dans une petite Ile qu'on montre à Berlin , à fumer et à boire de la bière avec ses généraux et ses ministres. Celui de l'empereur Charles YI, M. de Seckendorf , y était admis. Il était assis entre le roi et son premier ministre. Sa majesté se fâcha d'une de ses réponses, et ayant la repartie moins à la main que le soufflet , en donna un à M. de Sec* kendorf. M. de Seckendorf rendit le soufflet au premier ministre , et lui dit : Faites-le passer.

Sur les diverses espèces de mouches dites mouches du coche.

De toutes les mouches du coche celles que je méprise le plus ce sont les militaires et les ministérielles ; les autres mouches no sont qu'amusantes à suivre , et ne font mal à personne ;

Celles de chasse , par exemple ; elles ont tout fait , elles ont revu du cerf, elles ont crié : Tayaxi? elles ont rompu les chiens , ou elles les ont mis sur la voie , etc. ;

Celles de comédie de société, qui croient que, pour souffler quelquefois mal à propos, s'agiter dans les coulisses ou sur le théâtre, elles font tout aller ;

Les mouches du coche de l'administration d'un pays , qui croient avoir tout l'empire sur les épaules , tandis que c'est l'empire qui les porte souvent sur les siennes ;

Les mouches de la cour, qui simaginent que le service d'un chambellan , çu d'une grande ou petite charge , fait l'honneur et le bonheur du souverain , et que toute l'Europe a les yeux fixés sur eux , lorsqu'ils ont rhonneur de marcher devant lui à une procession ; . Les mouches de TÉglise , où Ton voit l'enfant de chœur courir partout , le sous-diacre remuer l'encensoir, le diacre lever la chasuble pour ne pas la gâter, en s'asseyant pendant Tépitrc , et le suffragant tenir la mitre : il faut que tout cela se fasse , cela est tout simple , et notre culte est nécessaire et majestueux ; mais c'est le prix qu'y mettent ceux qui n'ont pas à remplir les devoirs mysténeux et sacrés

qui est plaisant ; Les mouches de parade et d'exercice, drôle d'espèce de mouches

encore. Les mouches de fêle , de bal , de concerl ; il y en a dans tous les états, les métiers, les manufactures, les'institutions , les éducations , les hôpitaux , les couvents , les collèges et les villages, comme à la ville et à la cour.

Et moi , pauvre mouche littéraire , qui prétends peut-étpe être utile par des réflexions que d'autres font sans se donner la peine de les écrire. Cela n'est-il pas risible aussi ? Nous en sommes au point qu'il faut même pardonner aux mouches ; il n'y a pas grand mal à cela. C'est aux insectes qu'il faut en vouloir ; c'est à ceux qui s'attachent, qui sucent le corps humain, qui piquent et qui incommodent, mémo en chatouillant.

Hélas ! combien d'hommes n'y a-l-il pas qui marchent à quatre pattes, ou qui rampent, pour faire du mal? La mouche, au moins, s'envole quand on la chasse ; mais on ne se défait pas aisément des autres.

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