XX INTRODUCTION
de Robert le Diable où les morts sortent de leurs tombes et se mettent à danser avec les vivants. Au pied de la lettre, la tète me tournait de cette évocation ; je ne revins à moi que lorsque , après deux heures passées dans ce cercle fantastique, en sortant de chez M"*^ de Brionne, je demandai au prince de Ligue quelle était cette jeune personne , peu jolie et très-silencieuse, qui avait tenu les yeux constamment baissés sur sa broderie , sans prendre aucune part à la conversation ? Il me répondit que c*était la princesse Charlotte de Rohan, nièce de M*"® de Brionne et qui passait pour avoir été mariée secrètement au malheureux duc d*Ënghien , assassiné tout à Theure dans les fossés de Yincennes. Cette parole fut un coup de foudre qui fit évanouir tous les ravissants fantômes avec lesquels je venais de vivre pendant deux à trois heures; une indicible émotion s'empara de mon esprit, en pensant que dans une ville de Hongrie , trois personnes diversement frappées par le sort s'étaient réunies comme pour me donner en relief , à moi jeune étranger venu du Nord , répitdme des de\ix siècles au confluent desquels il m'avait été réservé de naître.
Le prince de Ligne mourut à plus de quatre-vingts ans, le 13 janvier 1815 , à Vienne, pendant le congrès, et en lui lançant sa dernière épigramme : « Le congrès ne a marche pas, il danse. »
(Madame DE STAËL.)
On regrettera toujours de n'avoir pas joui de Tentretien des hommes célèbres par leur esprit de conversation, car ce qu'on cite d'eux n'en donne qu'une imparfaite idée. Les phrases, les bons mots, tout ce qui peut se retenir et se répéter, ne saurait peindre cette grâce de tous les moments, cette justesse dans les manières qui font le charme de la société. Le maréchal prince de Ligne a été reconnu par tous tes Français pour Tun des plus aimables hommes de France, et rarement ils accordaient ce suffrage à ceux qui n'étaient pas nés parmi eux. Peut-être même le prince de Ligne est-il le seul étranger qui dans le genre français soit devenu modèle au lieu d'être imitateur. Il a fait imprimer beaucoup de morceaux utiles et profonds sur Thistoire et l'art militaire. 11 a publié les vers et la prose que les circonstances de sa vie lui ont inspirés ; il y a toujours de l'esprit et de l'originalité dans tout ce qui vient de lui, mais son style est souvent du style parlé, si l'on peut s'exprimer ainsi. Il faut se représenter l'expression de sa belle physionomie, la gaieté caractéristique de ses contes, la simplicité avec laquelle il s'abandonne à la plaisanterie, pour aimer jusqu'aux négligences de sa manière d'écrire. Mais ceux qui ne sont pas sous le charme de sa présence analysent comme un auteur celui qu'il faut écouter en le lisant; car les défauts même de son style sont une grâce dans sa conversation. Ce qui n'est pas toujours bien clair grammaticalement le devient par l'a propos de la conversation, la finesse du regard, l'inflexion delà voix, tout ce qui donne enfin à l'art de parler mille fois plus de ressources et de charmes qu'à celui d'écrire».
I Les Œuvres complètes du prince de ligne se composent de quatorze volumes ôî'Œuvres mêlées et de quatorze ù^OEuvrcs militaires. Œuvres mêlées, Coup-d'œil sur Bel-OËil et sur une grande partie des
U est donc difficile de faire connaître par la lettre morte cet homme dont les plus grands génies et les plus illustres souverains ont recherché Tentretien, comme leur plus noble délassement. Cependant pour y parvenir, autant qu'il était possible, j'ai choisi sa correspondance» et ses pensées détachées. Il n'est aucun genre d'écrit qui puisse suppléer davantage à la connaissance personnelle. Un livre est toujoars fait d'après un système quelconque qui place l'auteur à quelque distance du lecteur. On peut bien deviner le caractère de l'écrivain, mais son talent même doit mettre un genre de fiction entre lui et nous. Les lettres et les pensées sur diveris sujets que je publie aujourd'hui peignent à la fois la rêverie et la familiarité de Tesprit; c'est à soi et à ses amis que l'on parle ainsi : il n'y a point, comme dans la Rochefoucauld, une opinion toujoursla même et toujours suivie. Les hommes, les choses et les événements ont passé devant le prince de Ligne. Il les a jugés sans projet et sans but, sans vouloir leur imposer le despotisme d'un système ; ils étaient ainsi, ou du moins ils lui paraissaient ainsi ce jour-là. Et s'il y a de l'ac-
jardins de TEurope, tom. i et 2. — Discoars, Lettres, tom. 3. ^ Lettres à Eulaliesur les théâtres, tom. 4. — Mes Écarts, ou Ma Tête en liberté, tom. 6 et 6. — Pièces de théâtre, tom. 7. — Supplément à mes Écarts et Portrait», tom. 8. — Lettres et Poésies, tom. 9 et 1o. — Contes immoraux et Poésies, tom. i\. — Poésies et Pièces de théâtre, tom. 12. — Mémoires sur BonnevaJ, tom. 13. — Sur la Correspondance littéraire adressée au grand-duc de Russie par M. de la Harpe, tom. 14.
Œuvres militaires. Préjugés militaires, tom. t. — Fantaisies militaires, tom. 2. -- Mémoires sur les Campagnes du prince Louis de Bade en Hongrie et sur le Rhin, tom. 3 et 4. — Mémoires sur les Campagnes faites en Hongrie par le Comte de Bussy-Rabutin, tom 6. —Mémoires sur la guerre des Turcs de i7.36 a i737 et sur les maréchaux de Lacy ; et Mémoires sur le roi de Prusse Frédéric lî, tom. 6. — Instruclions de S. M. le roi de Prusse aux officiers de son armée, avec des notes ; et Lettres suf la dernière guerfe des Turcs, tom. 7. — Mon journal de la guerre de sept ans, et Campagnes de i757 et i758, tom. 8. — Campagnes de «759 et t760, t. 9 - Campagnes de 1760, 1761 et 1762, tom. te. — Mon journal de la guerre de sept mois, ou de Bavière eu 1778 ; et celle de sept jours aux Pays-Bas en 1784, tom. H. — Mémolse sur tes grands généraux de la guerre de trente ans, tom. «2. — Relations de ma Campagne de 1788 et 1789, contre les Turcs, tom. 13. - Catalogue raisonné des Livres militaires de ma bibliothèque, tom. U.
' Quelques lettres ont été supprimées, particulièrement celles qui avaient rapport à Tart militaire.
PRÉFACÉ DÉ L'ÉDITEUR. 3
cord et de l'ensemble dans ses idées, c'est celui qiie le naturel et la vérité mettent à tout.
Un dialogue entre un esprit fort et un capucin intéresse par Fart aimable a?ec lequel le prince de Ligne fait retourner la plaisanterie contre l'incrédulité, et prête sa propregrâce au pauvre capucin, qui soutient la bonne cause. On remarque dans le récit des conversations du prince de Ligne avec Voltaire et Rousseau le profond respect qu'il témoignait pour la supériorité de l'esprit : il faut en avoir autant que lui pour n'être ni prince ni grand seigneur avec les hommes de génie. Il savait qu'admirer était plus noble que protéger; il était flatté de la visite de Rousseau , et ne craignait point de lui montrer ce sentiment. C'est un des grands avantages d'un haut rang et d'un sang illustre, que le calme qu'ils donnent sur tout ce qui tient à la vanité ; car pour bien juger et la société et la nature il faut peut-être devoir de la reconnaissance à l'une et à l'autre.
Enfin la correspondance se rapprochant davantage de la conversation, on peut y suivre le prince de Ligne dans sa vie active; on peut y apercevoir l'infatigable jeunesse de son esprit, l'indépendancie de son âme et la gaieté chevaleresque qui lui était surtout inspirée par les circonstances périlleuses. Ses lettres sont adressées au roi de Pologne, en lui rendant compte de deux entrevues avec le grand roi de Prusse; à l'impératrice de Russie, à l'empereur Joseph II, àM. de Ségur, sur la guerre des Turcs; à madame de Coigny, pendant le fameux voyage de Crimée : ainsi le sujet des lettres et les personnes auxquelles elles sont adressées inspirent un double intérêt. Le .prince de Ligne a connu Frédéric 11, et surtout l'impératrice de Russie, dans la familiarité d'une société intime, et ce qu'il en dit fait vivre dans cette société. Le portrait du prince Potemkin, qu'ontrouve dans les lettres adressées à M. de Ségur, est véritablement un chef-d'œuvre. Il n'est point travaillé comme ces portraits qui servent plutôt à faire connaître le peintre que le modèle. Vous voyez devant vous celui que le prince de Ligne vous écrit : il donne de la vie à tout, parce qu'il ne met de l'art à rien. Ceux qui leçon-
naissent savent qu'il est impossible d'être plus étranger à toute espèce de calcul; ses actions sont toujours Teffet d'un mouvement spontané; il comprend les choses et les hommes par une inspiration soudaine, etTéclair, plus encore que le jour, semble lui servir de guide.
Adoré par une famille charmante, chéri par ses concitoyens^ qui voient en lui l'ornement de leur ville, et s'en parent aux yeux des étrangers comme d'un don de la nature, le prince de Ligne a prodigué sa vie dans les camps, par goût et par entraînement, bien plus que sa carrière militaire ne l'exigeait. Il se croit né heureux, parce qu'il est bienveillant, et pense qu'il plaît au sort comme à ses amis. 11 jouit de lo^ vie comme Horace, mais il l'expose comme s'il ne mettait aucun prix à en jouir. Sa valeur a ce caractère brillant et impétueux qu'on a coutume d'attribuer à la valeur française. On peut soupçonner que dans les dernières guerres le prince de Ligne eût souhaité qu'on lui offrit plus souvent l'occasion d'exercer sa valeur française contre les Français : c'est la seule peine d'ambition qu'on aperçoive darfs un homme dont il faudrait louer la philosophie, s'il y en avait à se contenter de plaire et de réussir toujours.
Il a perdu une grande fortune avec une admirable insouciance, et il a mis une fierté bien rare à ne rien faire pour réparer cette perte ; enfin le calme de son âme n'a été troublé qu'une fois, c'est par la mort de son fils aîné, tué en s'cxposant dans les combats, comme son père. C'est en vain alors que le prince de Ligne appelait à son secours sa raison et même cette légèreté d'esprit qui non-seulement sert à la grâce , mais quelquefois aussi peut distraire des peines de l'âme. Il était blessé au cœur, et ses efforts pour le cacher rendaient plus déchirantes encore les larmes qui lui échappaient. Cette crainte de paraître sensible quand on s'est permis quelquefois de plaisanter la sensibilité; cette pudeur de latendresse paternelle dans un homme qui n'avait jamais montré aux autres que ces moyens de plaire et de captiver; tout ce contraste, tout ce mélange du sérieux et de la gaieté, de la. plaisanterie et de la raison, de la légèreté et de la profon-
PRÉFACE DE L'ÉDITEUR. ô
deur, font du prince de Ligne un véritable phénomène : car l'esprit de société à l'éminent degré où il le possède donne rarement autant de grâces en laissant autant de qualités. On dirait que la civilisation s'est arrêtée en lui à ce point où les nations ne restent jamais, lorsque toutes les formes rudes sont adoucies, sans que l'essence de rien soit altérée.
11 va sans dire que l'éditeur ne prend point la liberté de combattre ni d'appuyer les opinions du prince de Ligne sur divers sujets manifestées dans ce recueil. On n'a voulu que rassembler quelques traits épars d'une conversation toujours variée, toujours piquante, où les jeux de mots et les idées, la force et le badinage sont toujours à leur place, et conviennent à chaque jour, quoi qu'on en dise le lendemain. Le privilège de la grâce semble être de s'accorder également bien avec tous les genres, tous les partis et toutes les manières de voir. Elle ne touche à rien assez rudement pour blesser, ni même assez sérieusement pour convaincre, et jamais elle n'ébranle la vie qu'elle embellit.
Je pourrais continuer encore longtemps le portrait du prince de Ligue, car on cherche mille tours divers pour peindre ce qui est inexprimable, un naturel plein de charmes. Mais après avoir essayé toutes les paroles, je devrais dire encore comme Eschine : — Si vous êtes étonné de ce que je vous raconte de lui, que serait-ce si vous l'aviez entendu!
Si La Brayère avait bu , si La Rochefoucaolt avait chassé, si Chamfort avait voyagé , si Lacy avait su les langues étrangères, si Yauvenargues avait aimé , si Weiss avait été à la cour , si Théophraste avait été à Paris , ils auraient mieux écrit encore. Quelques-uns de ceux-là , et plusieurs antres , ressemblent à des feux d'artîGce trop longs et avec des lacunes d*obscurité.
On dit que le rire nous distingue de la béte : c'est tout le contraire. Le singe n'en a pas plus d'esprit parce qu^l rit. Mais quelle sotte mine Ton ùât à un homme qui vous parie ou qui vous salue en souriant ! Si vous lui rendez ce sourire, vous avez l'air d'un sot. Si vous ne le lui rendez pas , vous avez l'air fâché : c'est bien pis si c'est un conteur, un rieur, un supérieur.
Tfe dégelez pas les peuples froids : ils ont leur bon c6té , et ce que vous leur donnerez gâtera ce qu'ils ont. La patience, la fidélité, l'obéissance valent bien l'enthousiasme, qui n'est jamais sûr ni durable. Pour une fois qu'il sera bien placé, il le sera vingt fois mal. Il vaut mieux qu'une nation n'ait pas d'avis : celle qui en a est sujette aux orages , et si un physicien ne place pas bien le conducteur, la foudre tombe sur sa tête.
Ce qui coûte le plus pour plaire, c'est de cacher que l'on s'ennuie. Ce n'est pas en amusant qu'on platt : on n'amuse pas roéme si l'on s'amuse; c'est en faisant croire que l'on s'amuse.
Ce qui prouve la vanité des réputations , c'est la facilité de faire des dupes. Je parie que M. de Voltaire y aurait été pris si à un dîner chez lui j'avais préparé d'avance un sot à jouer le rôle d'un homme d'esprit : il l'aurait étonné. Deux sots même qui n'auraient que l'adresse d'être le compère l'un de l'autre, attraperaient tout le monde.
ft PENSEES
C'est pour cela qu'il faut se méfier des dîners de gens d'esprit. Pour juger l'homme qui en a il faut le prendre au saut du lit. Si avant d'avoir rassemblé toutes ses idées et repris ses esprits il a du trait, de la conception , de la répartie, de la force, ou de la naïveté , c'est sûrement un homme d'esprit.
Il ne faut peut-être pas toujours avoir raison pour plaire : il y a une manière d'avoir tort qui est faite pour réussir. 11 y a même des travers fort agréables , quand ils ne sont pas joués.
Si l'on est réellement aimable chez soi , on peut , avec un peu moins de succès quant au local , réussir beaucoup chez les autres. Je n'ai pas bonne opinion de ceux qui ne sont pas aimables dans leur famille : sans parler du mauvais cœur que cela suppose, il faut être bien peu riche pour se montrer si économe d'esprit et de grâce.
On fait bien des chutes avant d'attraper la raison. Elle se sauve, parce qu'elle croit valoir la peine qu'on coure après elle. Elle passe par les endroits les plus glissants, et veut éprouver ses véritables amants. Celui qui prétend l'avoir acquise tout de suite est un fat.
Fussiez-vous du sang des héros , fussiez-vous du sang des dieux , si la gloire ne vous enivre pas continuellement, ne vous rangez pas sous ses étendards. Ne dites point que vous avez du goût pour votre état; si cette expression froide vous sufOt, embrassez -en un autre. Vous faites votre service sans reproche peut-être, vous savez quelque chose des principes de l'art, eh bien , vous êtes des artisans. Vous irez à un certain point ; mais vous n'êtes pas des artistes. Placez le métier de la guerre audessus de tous les autres, aimez-le avec passion. Oui, passion est le mot. Si vous ne rêvez pas militaire , si vous ne dévorez pas les livres et les plans de guerre, si vous ne baisez point les pas des vieux soldats , si vous ne pleurez pas au récit de leurs combats , si vous n'êtes pas consumé par le désir d'en voir et par la honte de n'en avoir pas vu encore , quittez vite un ha'bit que vous déshonorez. Si l'exercice d'un seul bataillon ne vous transporte pas ; si vous ne vous sentez pas la volonté de vous
trouver partout, si vous êtes distrait, si vous ne redoutez pas que la pluie n'empêche votre régiment de manœuvrer, donnez votre place à un jeune homme tel que je le veux, à un jeune homme qui sera fou de Tart des Maurice et desEugène, qui sera persuadé qu'il faut faire trois fois plus que son devoir pour le faire passablement. Malheur aux gens tièdes ! qu'ils rentrent au sein de leur famille ; que ces êtres dégradés , dont la foule importune sollicite sans cesse des grâces non méritées , n'empêchent pas les vieux militaires de montrer à leur souverain leurs honorables cicatrices. Ils ne doivent pas devancer à la cour ceux qui les ont devancés à la guerre. La véritable considération appartient aux véritables braves , et non à ceux qui , faisant semblant de servir , dérobent aux soldats leurs récompenses.
EnOn il faut pour être militaire que l'enthousiasme monte la tête, que l'honneur électrise le cœur, que le feu de la victoire brille dans les yeux, qu'en arborant les marques insignes de la gloire l'âme soit exaltée; et qu'on me pardonne si la mienne , qui Test peut-être trop dans ce moment , m'entraîne malgré moi à un peu de déclamation.
Qu'on ne dise jamais : La politique de la Prusse, de l'An* gleterre , de la France, de l'Espagne, de la Hollande, etc. — C'est l'intérêt particulier , l'ambition , la vengeance ou le plus ou moins de logique ou d'humeyr de l'homme ou de la femme en crédit, qui fait souvent prendre un parti qu'on met sur le compte ténébreux d'un profond calcul diplomatique. C'est ainsi que la personnalité a presque toujours allumé la guerre. La place des Victoires, oii les nations sont enchaînées, a été la cause d^une guerre. Les gants de la duchesse de Marlborough ont joué un grand rôle. Les plaisanteries du roi de Prusse sur une souveraine, une maîtresse, un grand et petit ministre, ont décidé la ligue qui a manqué le précipiter de son trône.
Il ne faut pas se faire un monstre du plus beau des malheurs
de la guerre. J'ai vu tant de beaux traits d'humanité, tant de
bien pour réparer un peu de mal, qu'il ne m'est pas possible de
egarder la guerre tout à fait comme une abomination , si Ton
ne pille ni ne brûle , et s'il n'y a d'autre mal que de tuer e«ux
qui périraient quelques aimées plus tard moins glorieusement. J'ai vu mes grenadiers donner leur pain et leurs kreuzers à une pauvre famille, dans un village qu'un accident étranger à la guerre avait réduit en cendres. J'ai béni mon sort de comman* der à des hommes comme eux. J'ai vu de nos housards rendre à des prisonniers leur bourse et leur ouvrir la leur. Il semble que l'âme s'exalte. Plus on a de courage , et plus on est sensible. £n toutes choses c'est l'émotion qui est sublime.
La gloire est quelquefois une courtisane de mauvaise compagnie , qui attaque en passant des gens qui ne pensaient pas à elle. Ils sont étonnés des faveurs qu'ils ont reçues sans avdr rien fait pour les obtenir. Au bout de trente ans , on les croit supérieurs à ceux qui en ont mérité sans en avoir eu. Il est malheureux pour la vertu que tant d'actions de gens obscurs soient inconnues , et qu'on ne puisse pas remonter aux auteurs cachés des grands résultats. On pourrait peut-être en déterrer quelques-uns : ce serait une nouvelle manière d'écrire l'histoire. On raconterait les grands effets et ceux qui passent pour les avoir produits, et à côté Ton ferait connaître les causes et les agents ignorés : ce serait l'histoire souterraine , si l'on peut s'exprimer ainsi.
Je prie messieurs les généraux de se monter la tête par les exemples des grands hommes. Que l'un prenne pour parrain César, l'autre Alexandre , un autre Annibal , un quatrième Pyrrhus , ou un cinquième Scipion ; mais point de Fabius.
Il faut venir au monde général , peintre , poëte et musicien. Lorsqu'un de nos colonels avancé par la cour disait à Guido Stahremberg : L'empereur m'a fait général. — Je l'en défie , répondit-il ; il vous a nommé général , et rien de plus.
Un général doit être bien tourné. Il n'appartient pas à tout le monde d'être bossu comme M. de Luxembourg.
Le poltron ne calcule pas bien. L'incertitude d'un coup d*épée ou d'un coup de fusil devrait se comparer à la certitude du déshonneur et à la probabilité de vingt mauvaises affaires qu'il
faudra soutenir pour ne s'être pas bien présenté à la première. Les poltrons finissent toujours par être tués.
Un mot, une inflexion , le son de la voix, un geste, un regard, un rien£ût couler des torrents de pleurs quand on est affligé. Les nerfs sont alors comme un instrument que le vent , le bruit d'une porte fait résonner; c'est une sorte de magnétisme. De la disposition où Ton est , ou de la manière dont on apprend la perte de ce qu'on aime , dépend peut-être la vie. C'est un hasard qu'on ne meure pas sur-le-champ. Quelquefois on ne croit pas son malheur, on s'imagine rêver; on attend la personne qui a disparu. Hélas ! un froid glacial succède à cette espèce de délire. Une suspension totale de ses facultés , un oubli de tout , et de soi-même; et puis un poids affreux dout il est impossible de se débarrasser. L'inquiétude bannit le sommeil. Heureux ceux qui ont des sujets d'inquiétude : mais lorsque le malheur est arrivé, le corps , accablé de sa peine, prend une sorte de repos.
Pour un quart d'heure de sommeil , quel réveil, grand Dieu ! Avant d'avoir retrouvé ses sens encore engourdis , on sait qu'on est malheureux en général ; et quand on commence a en sentir la cause, lorsqu'on croit l'apprendre de nouveau , cet état est pire que la mort.
Je crois avoir déjà dit qu'il faut être le père de ses amis pour en être sâr. Il faut être marié assez jeune pour avoir de grands enfants dont on est à peu près le camarade depuis qu'ils ont vingt ans. Mais il ne faut pas que la faux fatale se trompe.
On est injuste envers la mort en la peignant comme on le fait : on devrait la représenter en vieille femme bien conservée, grande, belle , auguste , douce et calme , les bras ouverts pour nous recevoir. C'est l'emblème du repos éternel après la malheureuse vie inquiète et orageuse.
S'il en coûte pour être vertueux , on est bien mal né. Je n'entends pas qu'il y ait de la vertu à en avoir. Qu'est-ce qui nous porte au crime? Sans parler des remords , n'y a-t-il pa« une sorte de personnalité qui en éloigne ? Un criminel doit être toujours sous les armes au milieu des arsenaux de la méchanceté. Ma
paresse s^en effraye. La paresse même porte à la bonté. Qu'on en ait, n'importe comment ni pourquoi , et tout le monde sera heureux.
L'humeur est comme la mauvaise herbe , qui mange tout et empêche tout ce qui est bon, en plantes et en semences, de se produire, et par conséquent de se reproduire et de profiter. Cette comparaison est si juste, que je vois les gens les meilleurs, les plus aimables, les plus délicats, les plus honnêtes, empêchés par rhiimeur de paraître ce qu'ils sont. Toutes leurs bonnes qualités sont interceptées ; c'est comme s'ils n'en avaient point.
La philanthropie ou plutôt la philantbropomanie est une singulière invention. Faut-il donc un nom grec , une secte, des assemblées et des ouvrages pour aimer son prochain ?
On est toujours mécontent. On aime à se plaindre partout où l'on est. On crie toujours contre quelqu'un ou contre quelque chose. On dit : Quelle nation ! quel climat ! quel temps ! quelle vie !
Est-ce l'inquiétude naturelle que nous sentons ordinairement en nous, ou est-ce amour-propre ? Peut-être tous les deux. Nous ne sommes bien qu'où nous ne sommes pas, et nous voulons nous faire croire à nous même que nous valons mieux que ce qui nous entoure.
Le temps passé est toujours regretté ; c'est le présent qui le sert. On voit en bien tout ce qui n'est plus , et en mal tout ee qui est.
Les sottises de ceux qui sont préférés aux gens de mérite les vengent, et couvrent de boue les protégés bien bas , les proteC' teurs bien bêtes , et les plats intrigants qui se mêlent de tout ce qui est injuste.
Les femmes font les mœurs. Quand même elles les déferaient quelquefois , il n'en est pas moins vrai que les hommes qui s'éloignent de leur société cessent d'être aimables et ne peuvent plus le devenir.
La femme la plus sage a son vainqueur : si elle n'est pas encore subjuguée , c'est qu'elle n'a pas rencontré cette moitié de
soi-même qu'on cherche toujours, et qui fait faire tant d'extrava*gances.
Lagénérositéd'argent est facile; il n'y a qu'à être riclie pour en avoir. C'est celle qui ne coûte pas un sou, celle de l'âme que j'es*< time. C'est une belle chose qu'un homme vraiment généreux , car il n'y a de grandeur sur la terre que dans le sacrifice de soi.
L'homme est un instrument dont il faut savoir jouer. Il y a presqu'uhe case pour chaque individu : il faut la chercher.
Il serait fâcheux de croire que l'homme qui approche le plus de la béte et qui prévoit le moins, qui ne pense presque point ,( qui n'a ni âme , ni esprit , ni instruction , ni mémoire , ni désir^ ni crainte, ni espérance , est le moins malheureux.
Mais aussi quelle différence de l'état tranquille d'un paysaa bavarois ou souabe qu'on rencontre fumant ou buvant autour d'une table dans un cabaret , à la situation du prince Eugène après sa victohre de Zenta, ou à celle de M. de Voltaire à la première représentation de Mérope! Tout se compense et tout s'achète dans la nature ; mais on est de plus noble race quand on fait en ce genre de grandies dépenses : elles attirent les grands revenus. '
On devrait travailler davantage sur son humeur, et se demander souvent, surtout en vieillissant, si l'on n'a pas eu tort de dire, de voir, et de désapprouver comme on le fait. Il n'y aurait pas tant de grognons dans le monde, et surtout parmi les femmes. Un rien les met en colère , parc« que le malheur de n'être plus jeunes leur donne cette aigreur qui leur fait croire que les raisons sont la raison. Les raisons sont presque toujours des déraisons^ Il faudrait renaître pour juger : la fin de la vie donne quelquefois trop d'humeur contre le commencement.
Je n'aime pas qu'on donne le nom d'honnêtes gens à ceux qui ne volent pas parce qu'ils sont riches ou qu'ils ont peur d'être pendus , et je déclare dignes de l'être tous ceux qui ne font pas autant de bien qu'ils le peuvent, qui s'aiment aux dépens des au* très, qui ne sont capables ni d'enthousiasme « ni d'admiration, ni de compassion , ni d'amitié. C'est usurper la vie que se bomec
à ne pa» nuire : les morts en font autant, et n'exigent rien pour cela.
On n'est pas assez mauvais pour manquer, de gaieté de cœur, à la reconnaissance ; mais on tâche tellement d'atténuer les bien- Êiits , on leur cherche tant de motifs , on trouve dans les bien&iteurs tant d'intérêt à nous obliger , que peu à peu on se fait ingrat sans s'en apercevoir.
L'intérêt personnelle moins malhonnête est celui qui, examinant les choses sous les deux faces qu'elles ont presque toujours, ne prend le parti qui lui convient le mieux qu'après s'être convaincu qu'il ne nuit pas trop aux autres. Gela prouve au moins qu'il a discuté la matière avec lui-même , et tant que les hommes se croient honnêtes gens, ils le sont encore un peu.
Pourquoi peint-on toujours la Justice avec une épée et mêmeune balance? Je voudrais quelquefois lui mettre un voile. Il est souvent de la Justice de ne pas faire justice. Il y ajustice de sévérité, et justice débouté. Si après avoir bien pesé avec cette balance, et même levé ce glaive menaçant, le voile cependant l'empêchait de voir tout ce qu'il faudrait punir, la Justice serait peut-être aussi juste. Si tout en voyant elle pardonnait, ce serait clémence. Je ne veux pas que toujours elle pardonne , mais je veux que son examen et son jugement ne se fassent pas avec la volonté de punir. Il y a tant de petites nuances imperceptibles à suivre, dont on ne peut pas rendre compte, et qui permettent cependant de justifier l'action ou d'adoucir la peine ! Il y a beaucoup d'esprit dans la bonté ; elle suppose même plus de pénétration que le blâme : car ee qu'il y a de meilleur dans les hommes est souvent caché au fond de leur âme.
Je crois avoir dit cent fois ce que je pensais de l'ingratitude , qui me paraît un monstre. Mais on devrait demander la permission de rendre service : car si quelques bienfaits dont on ne se soucie pas d'un homme dont on ne se soucie pas vous tombent sur le corps , vous voilà contraint à lui en être obligé toute votre Vie, souvent sans grand sujet de reconnaissance, et souvent même en estimant fort peu la personne. Y a-t-il un cas plus embarra»-
DU PRINCE DE LIGNE. la
sant ? vous devez manquer à la reconnaissance ou à la vérité. Voiis faites peut-être du tort à bien des gens de peur d'être ingrat. Vous TOUS croyez forcé à dire du bien de cet obligeant importun . Il a voulu faire des dupes , vous êtes son complice. Vous n*avez pas assez de caractère pour ne pas craindre de manquer de caractère.
Il est bien aisé de se débarrasser de la reconnaissance. Vous êtes négligent envers votre bienfaiteur, il en est blessé , et vouç insinue qu'il méritait mieux de vous. Alors vient le fameux vers :
Un bienfait reproché tient toujours lieu d*oiïense. Et voilà l'ingrat acquitté.
Le plaisir qu'on reçoit de la louange n'est pas égal à la peine que fait la critique. On prend l'une pour un compliment , et l'autre pour une vérité.
On est trompé souvent par la confiance ; mais on se trompe soi-même par la méfiance. Celui à qui on accorde une confiance même peu méritée eu sera flatté , et tâchera peut-être de s'en montrer digne; mais celui dont on se méfie mal à propos ne le pardonnera jamais. Après s'être méfié des gens , on se méfie des dioses. On regarde comme impossible ce qui n'est que difficile ; on se persuade que les événements même les plus probables n'arriveront pas ; et puis on se méfie de soi, et on n'est plus propre à rien.
Pour peu qu'on soit assez considéré dans le monde pour y jouer un rôle, on est lancé comme une boule qui ne reprend jamais sa tranquillité.
Le monde est aussi lui-même une boule que Dieu fait rouler. Elle ne va peut-être pas toujours bien, mais elle va et elle ira toujours. On dit : Si cet homme qui remplit si bien sa place vient à mourir, comment fera-t-on? Il est remplacé, et cela va. Oi^dit : Si nous ne faisons pas telle chose cette année , qu'est-ce qui arrivera? Rien. Si tel changement n'a pas lieu dans l'administration, tout est perdu. Non , tout s'en tire. Il faut faire , et faire faire à
j(; PENSÉES
chacun son devoir. Et quand on ne le fait pas, cela revient encore à peu près au même.
Il y a un crime réel et abominable à troubler un mariage d'amour : on peut être envieux des prospérités extérieures d'un homme , et croire la fortune injuste , mais le bonheur qui vient de Pâme est toujours mérité.
Les grands génies ( cela s'appelle , je crois , des philosophes) après avoir dit du mal de Dieu, qu'ils ne connaissent point, en disent des souverains, qu'ils ne connaissent pas davantage. Il y a deux façons de les punir : l'une en ne les punissant pas, car ils sont assez fous pour chercher une célébrité de malheur; et l'autre en défendant la liberté de la presse. Mais il vaut mieux que les gouvernements aient des auteurs à gages pour déjouer et ridiculiser tous ces prétendus instituteurs du genre humam, qui par un soi-disant amour du bien général ne cherchent que le leur.
Ceux qu'on soupçonne le moins de philosophie sont souvent ceux qui en ont le plus. La véritable, c'est le plaisir. Qu'on y fasse entrer ses devoirs. Eux remplis , qu'on ne respire que joie, jeux, fêtes, spectacles, bonne chère,bonne société, choses extraordinaires, de la folie même et des folies : mais toujours du goût, même dans les écarts. Il y a des gens à qui tout va , parce qu'ils ont de la grâce et du tact. On sent qu'ils sont au-dessus de leurs fautes, et qu'ils en savent sur eux-mêmes autant que leurs censeurs : on les attend au retour.
La police doit être une mère , et non pas une commère. A Paris elle faisait avertir un père d'un commencement de désordre de son fils, une mère du projet qu'avait sa fille de se sauver avec son amant, une société qui pouvait devenir dangereuse, de suspendre ses séances , ses propos , ses couplets contre le gouvernement : voilà la mère. Ailleurs on laisse dire et faire ; mais on rapporte tout , soit par méchanceté , soit par bêtise ; on répète , on entend mal , on augmente , on fait du tort : voilà la commère.
On croit que le persiflage rend ridicule. Oui, sûrement ; mais
€*est la personne qui s'en sert; car plus le persiflé aura d'esprit , moins il aura l'air de croire qu'on emploie ce mauvais genre contre lui. II y a beaucoup de choses qu'il faut déjouer en ne les remarquant pas.
M. de Turenne se doutait bien que la gazette dirait plus que lui de la bataille des Dunes , lorsqu'il écrivait : a Les ennemis « sont venus à nous , ils ont été battus ; je suis un peu fatigué, « je vous donne le bon soir. » Il est très-aisé d'être modeste comme cela.
On ne m*a jamais prêté de méchanceté , ni en paroles , ni en chansons , ni en actions. On a su que je n'en étais pas capable; ainsi je n'ai pas lieu de me plaindre de l'injustice du public à mon égard. Mais en revanche on a mis sur mon compte mille choses assez i)lates , cinquante aventures , une centaine de prétendus bons mots, des reparties qui devaient être piquantes, des mauvaises plaisanteries que je dois avoir faites ou dites; et il n'y a pas un mot de vrai à tout cela. Des gens de bonne intention , mais de mauvais goût , racontent une histoire dont je suis le héros ou l'auteur « en me demandant si je m'en souviens. Je suis trop paresseux et j'ai trop de bonhomie pour la dire comme elleest , ou pour prouver qu'elle ne peut pas être vraie , et je l'en* tends raconter de telle manière que je me prendrais en guignon moi-même si j'y avais eu la moindre part.
Si quelque chose de gai à faire ou à dire s'est présenté à moi, je m'en suis vraisemblablement passé la fantaisie. Mais je déteste les diseurs de bons mots de profession , ceux qui veulent être cités , les facétieux , les mystificateurs , les farceurs et tous les rôles qu'on veut prendre dans la société , plutôt que le sien propre.
Un faiseur de pensées songe souvent à être applaudi plus qu'à être entendu, et àe laisse aller à un petit scintillement qui éblouit sans éclairer. Il y a un petit mécanisme de définitions , d*explicatious , de synonymes , d'antithèses , de comparaisons , de ressemblances , de différences , qui fait fort aisément, quand, on le veut Y de la réputation. Jjqs pensées détachées sont Je
vu
genre le plus facile pour un homme d'esprit; mais, comme tout ce qui est facile , cela exige d'autant plus de valeur réelle. Il en est de la littérature comme de la musique, les difficultés vaincues empêchent d'apercevoir si Ton est vraiment bon mu-^ sicien : un air simple ne permet pas de s'y tromper.
Les méchants se mettent en garde, et les sots aussi; les bons et les gens d'esprit, jamais. Les méchants croient lire dans les yeux qu'on les a devinés, les sots se méfient de tous ceiix à qui ils trouvent de la supériorité. Les hommes bona ou spirituels ont assez bonne opinion des autres pour s'en croire aimés.
Il me semble que ce que nous prenons le plus tôt et quittons le plus tard c'est l'importance. Les enfants font les nécessaires; les vieillards s'imaginent que de vieillir est déjà un mérite : leur œuvre dernière , leur testament , se fait même avec une sorte d'orgueil.
Une plaisanterie attire souvent des querelles. Il y a cependant une manière de les faire ou de les prendre gaiement, lorsqu'elles peuvent avoir des suites , qui peut sauver un coup d'épée ou une brouillerie. Mais il faut avoir l'esprit bien fait et une réputation bien établie. C'est manque de jugement si l'on risque des plaisanteries avec ceux qui ne sont pas de force à en faire à leur tour : ils se fâchent alors , faute de moyens , et croient sauver le petit moment de dégoût qu'ils éprouvent dans la société par une belle scène de colère ou de bravoure.
Personne n'est modeste , malgré la révérence embarrassée ou l'air timide qu'on prend quelquefois. Personne n'est doux, personne n'est naturel. Personne n'est de bonne foi, personne ne se rend justice , personne ne la rend aux autres. Personne n'entend bien , personne ne voit bien , personne ne dit la vérité ni ne veut qu'on la lui dise. Contredites quelqu'un , quelque obligation qu'on vous ait , on l'oublie , surtout si vous faites voir , sans faire semblant de rien , que Ton s'est trompé sur un objet où l'amour-propre est intéressé. Tous les défauts que je viens de dire n*empêchent cependant point qu'on ne soit aimable et' même sensible. Ils ne sont que dans la société , et dans les
DU PRIXCE DE LIGNE. rj
mots plus que dans les choses; mais c'est incommode à rencontrer , et on ne rencontre que cela dans le monde. C'est Tamour-propre et le défout d'esprit ou de justesse qui produit cet inconvénient, mais il gâte souvent tout, dans la société comme dans les afiEadres.
Quelque vertueuse que soit une femme , c'est sur sa vertu qu'un compliment lui fait le moins de plaisir. Quand on la loue sur sa fidâité à son mari , elle est toujours prête à vous dire : Quelle preuve en avez-vous.' et aurait envie de laisser échapper une demi-confidence pour en faire douter, quoique vérita* blement elle n'ait point de reproches à se faire.
Il y avait deux gens d'esprit , quatre ou cinq sots , six importuns et trois importants dans ma.chambre. Je ne pouvais, pas m'entretenir avec les premiers : les seconds parlaient toujours ; les troisièmes s'obstinaient à croire que j'avais du crédit , et me parlaient de leurs affaires; les quatrièmes voulaient me faire croire qu'ils en avaient, et que je devais mettre mes affaires entre leurs mains.
On ne dit rien de neuf, on ne pense rien de neuf; les mêmes conversations reviennent toujours : on sait déjà ce qu'on va répondre. Je me déplais à moi-même en voyant le petit cercle de pensées dans lequel je tourne. C'est de quoi se prendre en guignon , et je conçois qu'on peut former la résolution de ne plus proférer une parole.
Cest la paresse des gens d'esprit que j'aime. Mais les sots paresseux ressemblent à des valets dans une antichambre ; ils y deviennent menteurs, médisants, curieux et insolents.
L'homine qui perd sa fortune ou un ami par un bon mot est un sot ; car s'il ne peut pas retenir ce bon mot, cela prouve qu'il ne lui en vient pas souvent. Il s'en présente vingt quelquefois qu'on peut se dire à soi-même tout bas, pour se faire rire , mais qu'on ne doit pas se permettre autrement.
Rien ne prouve plus la médiocrité que les petits mystères à l'oreille , les conversations dans une embrasure de fenêtre , les
nouvelles de gazettes qu'on donne pour des lettres qu'on a reçues , la discrétion sur les petites choses , la petite finesse et les cachoteries. Malheur à ceux qui n'ont pas ce qu'on appelle en peinture la manière large !
Il y a des gens à qui il va si mal d'avoir l'air de penser. Ils veulent honorer ainsi leur tacitumité naturelle , et c'est tout uniment pauvreté d'imagination. Ils aiment mieux dire qu'ils ont des sujets de réflexion , même de tristesse ce jour-là. Mais il n'en est rien ; ils sont comme toujours.
Chaulieu n'était ni sage ni homme de génie , maïs il était heureux. Despréaux et Molière, hommes de génie (quoiqu'on ait refusé ce titre au premier ) , réfléchissaient trop pour être gais. Ils faisaient rire, et ils ne riaient jamais. Il est bien difficile de n'être pas sérieux au fond , si ce fond n'est pas , comme dans quelques gens , à la superficie.
Il n'appartient pas à tout le monde d'être modeste; et la modestie est une fatuité ou une sottise , quand on n'a pas le mérite le plus éclatant.
Je n'estime pas ceux qui achètent la noblesse , dit un jour l'empereur Joseph II à M. de Cazanova; et celui-ci, dont chaque mot est un trait et chaque pensée un livre , lui dit : -< Et ceux qui la vendent , sire?
Un original est souvent un bon diable. Son originalité est fondée sur la certitude qu'il a de son caractère : cela fait qu'il néglige les manières convenues. Il aura peut-être beaucoup de défauts, mais il ne sera sûrement ni faux ni. rampant.
Après tout ce qui s'est passé on entend dire souvent : Brûlons tous nos livres , rentrons dans l'ignorance. Point du tout. Puisque vous en êtes sortis, je veux, au contraire, que vous soyez plus éclairés. Vous ne l'êtes qu'à demi , soyez-le tout à fait : à force de connaissance vous redeviendrez bonnes gens. La comparaison, le jugement, les lumières vous conduiront aussi bien que l'instinct naturel : savoir n'est-ce pas analyser ce qu'on sent?
Pour VOUS bien conduire , gardez-vous de réfléchir : mais suivez un mouvement d'instinct. Chacun a le sien. Saisissez-en le moment. Prenez votre parti. C'est par inspiration que vous ferez juste ce que l'on doit faire.
^imagination a plus de charmes en écrivant qu'en parlant. Les grandes ailes doivent se ployer pour entrer dans un salon. Si elle est trop vive , trop ardente, il faut l'arrêter; car en conversation trop de feu refroidit, trop de traits blesse, trop d'esprit humilie. Pour plaire, il faut savoir descendre et se mettre à la portée du plus grand nombre.
Lavater et ceux qui travaillent dans son genre ont tort s'ils s'imaginent que les yeux de tel pays disent ce que les mêmes yeux expriment dans un autre. Les figures diffèrent comme les langues. Pour les juger, il faut auparavant connaître la nature et l'éducation. L'air, le maintien, la manière de marcher, de parler plus ou moins vite , varient suivant les climats. La paresse d'un Espagnol, le peu de vivacité d'un Allemand, la ti^* midité d'un Anglais , les ge3tes d'un Italien ne peuvent pas donner l'idée d'un Français qui aurait tout ce que je viens dé dire. !Ne détaillons que l'Italien. Les gestes naissent chez lui de l'habitude et de l'imitation ; et c'est souvent de la chaleur à froid. Mais si un Français se remue autant , c'est qu'il est prodigieusement vif, et que ses mouvements sont décidés par une quantité d'idées qui viennent, qui s'en vont et qui se croisent.
Je connais des yeux en Allemagne qui ne disent rien quoiqu'ils annoncent beaucoup^ et qui diraient et feraient beaucoup en France.
Le goût dit à présent comme Lusignan :
Mais à revoir Paris je oe dois plus prétendre.
Le chevalier de Boufflers, Fontanes,Pamy, l'abbé Delille, etc., ne suffiront pas pour l'y retenir ou l'y ramener.
Un historien trop rapide lasse et se lasse lui-même , comme un voyageur qui court, sans s'arrêter, aux points de vue qu'il rencontre sur sa route.
n , PENSÉES
Pour bien juger un ouvrage il faut n'en pas connaître Tauleur; sans cela il est presque impossible de ne pas se préparer à être pour ou contre lui. Si le traité de morale le plus sâîeux est fait par un homme gai, on dit d'avance : Je parie • qu'il y aura mille folies ; on le lit en riant , et quelque chose de profond et de neuf paraîtra peut-être une extravagance.
On passe le décousu à Montaigne, parce que tout lui va bien. Son âme est une babillarde , et non pas son esprit , qui a toujours été le serviteur de l'autre. C'est comme cela qu'il bat presque toujours la campagne d'une manière charmante. Une idée l'emporte , eu amène une autre. Il dit : A propos de cela je nCen vais vous dire. VL ne s'est pas douté de sa profondeur et de la finesse de ses observations. Je suis pour lui comme Condé pour Turenne : Que ne donnerais-je pas , disait le grand' Condé, pour causer une demi-heure avec lui ?
Montaigne était, à l'orgueil près, tout le portique d'Athènes à la fois : on voit partout le bon homme, le bon cœur, la bonne tête. Il a deviné le monde ; il a vu le passé, le présent, l'avenir, sans se croire un grand sorcier.
Londres m'a encore plus surpris que Venise. Je pouvais m'imaginer une ville au milieu de la mer : il n'y a qu'à penser à une inondation qui fait des canaux de toutes les rues, et on aura l'idée de Venise. Mais des trottoirs larges et conunodes, des boutiques superbes, une propreté inouïe partout, des promenades illuminées , où il y a des concerts et des jeux et point de surveillants , des jardins superbes, une rivière qui ajoute à cela une variété et une pompe admirable; enfin, tout ce que Ton pourrait s'imaginer pour la fête la mieux entendue, se trouve tous les jours en quatre ou cinq endroits de Londres. L'indifférence , l'air de liberté et de magnificence , des phaétons élégants, toute une ville au grand trot, des chevaux et des
filles charmantes , du fruit excellent : conçoit-ou qu'il y ait
là une seule raison pour se pendre?
Les passions dépendent de la vie qu'on mène, de l'état qu'on ft pris. Si Charles XII était né dans 1 état le plus obscur, qu'aurait-il fait de sa passion pour la guerre.^
Molière, Destouches, Boissi, Boileau, Regnard 8*entendaient parfaitement dans Tari de la médisance : on reconnaissait les originaux de leurs portraits. Mais ce talent est perdu; les mœurs ont changé , et il n'y a point d'auteurs qui puissent remplacer ceux que je viens de nommer. Regnard marche tout près de Molière , mais il amuse sans corriger. Molière est moraliste, Regnard n'est que moqueur.
Un trair'de génie est presqu'un trait de folie. Si Frédéric le Grand, Charles XII, Eugène et Condé avaient été bien sages, on n'aurait pas parlé d*eux.
Si Frédéric II avait eu encore un peu plus d'esprit , il aurait fait bien des sottises. Mais sa ligue de démarcation était entre le génie et le bon sens. Il avait l'élan et puis la réflexion.
Pour ridiculiser le premier auteur bourgeois qui écrirait contre la noblesse il faudrait le faire barou. Il y serait pris , et l'homme d'esprit deviendrait le plus fier des barons.
On a trop dit que l'opinion est la reine du monde. Cest la seule reine qu'il faut détrôner : sans cela, toutes les autres le seront.
De même que le blanc n'est pas une couleur, mais en est l'absence , ne pourrait-on pas dire que le goût est l'absence de tout ce qui est choquant dans tous les genres ?
On prend aisément les habitudes de ceux avec qui l'on vit, et il n'y a pas de mal à cela , lorsqu'elles ne sont ni méchantes ni dangereuses. On dit que c'est faiblesse, mais les gens faciles sont toujours aimés. On dit que c'est ne pas avoir de caractère : ceux qui profanent ce mot , et qui le confondent avec une roideur humoriste, en manquent presque toujours. Qu'où le mette, ce caractère, à soutenir ses amis, les absents et les disgraciés. Mais la complaisance dans les rapports ordinaires de la vie est une preuve d'étendue dans l'esprit : peser sur les petites choses, c'esVdonner sa mesure. Les femmes les plus heureuses dans leur intérieur sont celles qui ont épousé des hommes de génie; ils se laissent mener d'autant plus volontiers
qu'ils sont toujours maîtres d'eux-mêmes : on se donne quaud on s'appartient.
Pourquoi y a-t-il si peu de gens naturels dans le monde? H y en a qui étant capables de sentiments vrais s'en font de factices, pour essayer si de cette façon ils produiront plus d'effet. Us sont bien punis de leur peine et de leur gêne ; ils perdent par calcul un succès qu'ils auraient obtenu par nature.
L'incrédulité est si bien un air, que si on en avait de bonne foi , je ne sais pas pourquoi on ne se tuerait pas à la première douleur du corps ou de l'esprit. On ne sait pas assez ce que serait la vie humaine avec une irréligion positive : les athées vivent à l'ombre de la religion.
Nous autres moralistes, nous ne valons pas mieux que ceux qui nous lisent. Nous sommes cette classe entre la nourrice et la bonne qu'on appelle, je crois, garde d'enfant. Elles sont souvent aussi bétes que celui qu'elles tiennent par les lisières. O» pendant on voudrait tenir les lisières du genre humain, qui n'est qu'un grand enfant, pour l'empêcher de tomber, de se brûler, surtout de pleurer, de crier, d'arracher et de gâter tout.