FRAGMENT D'UNE LETTRE
Nous ne sonmies pas du même avis sur le roi de Prusse , mon cher monsieur Q.... Si Frédéric II avait été sur le trône de France , il aurait été chevalier comme François F', fin comme Louis XI> juste comme Louis XII, bon administrateur comme Louis IX, sans aller faire le paladin ; bonhomme comme Henri lY, amant de ses mignons comme Henri UI, et magnifique comme Louis XIV. Il aurait fait de meilleurs vers que les siens» et aussi bien que Charles IX, sans faire
de SàlDt-Bartbélemy. Il aurait suivi son goût pour les lettres et la musique ; il aurait rectifié son goût pour les beaux-arts : car il s'entendait mieux à déployer des colonnes qu'à en placer dans ses bâtiments, où il y a beaucoup plus de confusion que de goût. Il n'aurait pas aimé les tableaux de Pater et de Watteau, et les meubles couleur de rose, petit vert et argent : il aurait défendu à son cuisinier le musc, la cannelle, l'ambre et le gingembre.
Le temps et le contenu des lettres du prince royal l'annoncent, indépendamment de ce que j'ai remarqué moi-même de celui qui , ne pouvant pas être le premier et le meilleur des rois , l'a été des généraux et des soldats. Arrivé à son petit trône du nord et de sable, il voit jour à lui donner une base. Il demande ce qu'il a à préten* dre, et offre les secours d'un génie actif et d'une bonne armée à Marie-Tbérèse , pour défendre le reste de ses États ; on le refuse avec dédain : il prend ce qu'il demande , et plus encore pour s'en venger.
La paix et la sainte Trinité, dont il croit que les autres souverains font plus de cas que lui, lui assurent ce qu'il a pris.
Le prince de Kaunitz avait à se venger des plaisanteries du roi sur sa toilette, madame de Pompadour sur son air ministériel, l'impératrice Elisabeth sur sa mauvaise jouissance, le comte de Brûlh sur sa garde-robe, l'empire sur l'inutilité de ses moyens, la Suède sur ce qu'il n'y trouvait plus de Charles XII. Toute l'Europe s'arma pour lui reprendre cette Silésie, en 1757 ; il la prévient, et commence à la battre en 1756.
Après chaque victoire il offre la paix ; il y a dans sa lettre au ma^ quis d*Argens, en 1760 , après la bataille de Liegnilz, les sentiments du prince royal de 1 738 ; toujours victorieux, après avoir lassé l'Europe et s'être lassé lui-même de ses triomphes, il finit, en ne demandant que ce qu'il avait avant la guerre.
I II voit un empire s'élever chaque jour, et près à l'engloutir; il lui propose de s'agrandir, en s'agrandissant lui-même ( avec cette différence que son acquisition liait tellement ses États , que de puissance secondaire il passait au premier rang), et le rend également coupable d'un partage immoral pour trois cours, impolitique pour deux grandes impératrices , dont l'une passait pourtant ses jours au pied des autels.
La probité arrive avec ses moyens ; il peut se livrera son penchant pour la vertu, et dépense, quelques années après vingt-cinq millions
et vingt -cinq mille hommes pour empêcher l'Autriche de prendre toute la Bavière.
Voilà rhistoire de ses trois guerres. On lui en propose une quatrième au sujet de la liberté de l'Escaut; il fait des plaisanteries sur M. de Vergennes et la république de Hollande , et ne s'occupe plus que de bâtir des villages et donner du grain , des outils et des chevaux à ses défricheurs. Ce n'est pas de sa faute s'il fut mal aidé et mal entendu pour quelques points de tabac , fermes , impôts et dé législation ; c'était pourtant son unique étude et désir. Il ne punit point l'officier qu'il avait envoyé pour arrêter le baron silésien qui avait voulu le livrer à M. de Loudou, et qui l'avait laissé échapper; il fit donner à un soldat, sur qui on trouva une balle pour le tuer, son congé, en disant que c'était un fou; et il avait eu le courage de commander l'exercice , quoiqu'il le sût.. Il avait des amis, et beaucoup de douceur dans la vie privée ; il donnait beaucoup, et à propos ; et a laissé, malgré cela , moyennant la plus grande économie, des centaines de tonneaux de ducats. Il répondait lui-même de sa main, et écoutait tout le monde; il ne faisait mourir personne; il adorait les beaux temps et les grands hommes en tous genres de la France , dont la langue était la seule qu'il sût et dont il trouvait la littérature et le génie au-dessus de toutes les autres nations.
n eut tort sans doute de se permettre quelques gaietés sur la religion ; mais il s'en déclara le soutien pour ses intérêts et la liaison qu'elle avait avec ses principes de gouvernement.
Il eut plus grand tort encore de douter de son âme ; mais il mit en pratique à sa mort la spéculation des autres philosophes ; et, finissant avec insouciance là-dessus , il mit mal à propos sur la même ligne de dédain les prêtres et les médecins.