FRAGMENT DUNE LETTRE A MADAME DE V
Qui me demandait, après la mort de son mari, si elle ferait
bien d'être dévote.
Commencez d'abord par croire , car U me semble que vous priez quelqu'un que vous n'adorez pas; et moi je ne prie pas quelqu'un que j'adore. Voilà mon tort; si ma pratique était comme ma théorie, je serais un saint; mais ma chienne de paresse m'empêche d'exercer
son culte. Quand même il n*y aurait pas du bien à remplir ses de* voirsy il D*y a au moins aucun inconvénient. De tontes les religions la catholique me parait la meilleure à suivre : il y a une marche, il y a des pratiques qui occupent; il y a des preuves pour ceux qui les trouvent, de la foi pour ceux qui ne les trouvent pas, et des consolations pour les uns et pour les autres. Mettant les choses au pis, son illusion est encore agréable et utile; et de toutes les ivresses celle de la religion, quand même elle en serait une, peut contribuer le plus au bonheur. En vérité, ce n'est pas la peine de s'en priver, poor qu'on dise : Cette femme ne va jamais à la messe, et rebute sur les sacrements. Vous voulez , dites-vous, vous établir à Hambourg; eh bien , si vous louez cette maison pour trois ans, louez votre âme à Dieu aussi pour ce temps-là : essayez de celte manière de faire cesser vos douleurs. Cette occupation les ralentira sûrement sans éteindre votre sensibilité, présent fatal et précieux de la Divinité, dont il ne faut pourtant pas se guérir. Si la foi vous arrive pendant ces trois ans, vous pouvez continuer un régime dont vous vous trouverez bien; si elle n'arrive pas , abandonnez votre âme et votre maison , venez vous établir ici près de moi à Vienne , et essayez d'une philosophie douce et permise entre les mains de la confiance et de l'amitié. Je ne veux point profaner votre situation par un mot qui ne lui conviendrait pas à présent : ou Dieu qui guérisse vos malheurs, ou un ami qui les partage. Encore une fois, une onction bien rare et la mysticité de sainte Thérèse ; ou un sentiment (pour moi par exemple), que vous appellerez comme vous voudrez, peuvent seuls remplir ce vide immense, que la perte que vous avez faite va vous laisser. Voilà ce que je mets sous les beaux yeux du monde humectés de larmes, et qui m'en arrachent dans ce moment-ci. Enfin, quand on a votre imagination , amour de la Divinité ou aniour de l'humanité , sachez vous-même que celui-ci mène souvent à l'autre. Nous nous chargeons, madame, des malheurs qui vous y conduisent. Soyez d'abord plus tendre que vous n'êtes ; cela vous servira à tout.
Ne croyez pas qu'il y ait de la personnalité dans tout ce que je vous dis ici. Mon cœur a bien besoin du vôtre; mais la vie occupée ou dissipée que mènent les hommes n'y met jamais une nécessité indispensable ; et vous , vous ne pouvez pas vous passer absolument d'une communication intéressante et sûre. Pouvez- vous vivre isolée?
DU PRINCE DE UGNE. tZ9