‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes (volume 2)Chapitre 36 sur 42 · LETTRE AU MARÉCHAL DE LACY · texte numérisé non relu

LETTRE AU MARÉCHAL DE LACY

Au mois d'octobre 1789.

De Semlin.

Belgrade, le bâcha, la Servie, mes troupes et moi, nous sommes abîmés de fatigue, mon cher maréchal ; de 25,000 hommes que nous avons, 5,000 seulement ont fait le service du siège ; et je me suis servi, pour ouvrir la tranchée , de mes cuirassiers de Czartoryski. Damai me disait, avec son accent gascon : Je veux essayer une batterie à ricochet ; je veux détruire les défenses. Et moi, qui ne suis pas si savant, je lui disais : — Détruisez plutôt les défenseurs. — La batterie de mortiers que je plaçai pour prendre en écharpe Touvrage à cornes fit un merveilleux effet. Belgarde est rendu , dis-je hier à Damai, qui, comme vous savez, est sourd. — A demain, me dit-il, encore de bons ricochets. — Nous n'en avons plus besoin, Belgrade est à nous. — Ah! mon Dieu, que me diteS'VOus ? me répondit-il ; quelle besogne auraient fait aujourd'hui mes ricochets !

N'ai-je pas fait un peu des querelles d'Allemand à ce bon Osmanfiacha, en lui écrivant les lettres suivantes. Voici la première :

« La confiance que j'avais en votre exactitude à garder stricte- « ment Tarmistice ayant été trompée , je vous en demande satis- « faction et réparation. Comptant sur la bonne foi des musulmans, n je ne pouvais pas m'attendre à la lâcheté d'une tsehaîque tur- « que qui , près de Tembouchure de la Temesch, a tiré à cartou« « ches sur une des tschaîques impériales qui faisait tranquillement « sa patrouille. *

« Si c'est un prétexte , il vaut mieux n'en pas avoir, et dire que « vous avez envie de rompre la trêve. Il ne faut ni finesse ni pré- « texte entre un baoha qui , je crois , a de Thonneur, et un chef do « chrétiens, tous deux employés dans des postes si éminents, par « nos sublimes cours.

« Si vous voulez conserver Tunion, donnez des ordres pour. M qu'aucun de vos soldats ne mette le pied sur mon territoire. « C'est , vous le savez , la rive gauche du Danube et de la Save.

« J'ai dissimulé jusqu'à présent, et je n'ai voulu ni vous deman- « dcr, ni faire couper les têtes de ceux qui ont débarque il y. a trois

n jours de mon côté , près de la Zigcuner-Iiisei ; mais que ceci vous « serve d'avertissement , et à vos Turcs aussi.

« Si vous voulez reprendre les armes , je mériterai votre estime ; « si vous les laissez reposer, je vous donnerai des preuves d*amitié ; « Tun ou l'autre dépend de votre réponse : je l'attends avec Timpa- « tience d'un soldat et la franchise d'un voisin. »

Voici ma seconde lettre :

« J'ai été si étonné, Osman-Bacha , de vos espèces de menaces, « dont vous ne sentez pas la valeur, que j'ai relu deux fois votre « lettre.

u Regardez par votre fenêtre , vous verrez ma réponse. Ma flot- « tille s'approche , et mon armée , ennuyée de ce ridicule demi- « armistice , vous prie de venir démolir ma redoute de Semlin.

« Votre premier coup de canon décidera de ma résolution et de « votre sort. Je ne le provoque pas ; car ma sublime cour ne veut « pas que je commence; mais je l'attends et je le désire. »

Quelques jours après les tschalques vinrent se promener trop près de la Kriegs-Insel. Oh ! il faut les en corriger, dis- je à mon fils 9 qui travaillait tantôt à l'attaque dirigée par le maréchal Loudon, et tantôt à celle dont j'étais chargé. Aussitôt Charles , avec sa gaieté ordinaire , se jeta dans une de mes barques avec mes aides de camp, et s'en alla , suivi de quarante autres petits bâtiments attaquer les tschaîques des Turcs. Je dirigeai la bataille de ma fenêtre , malgré un accès de fièvre diabolique ; et après m'étre tué de criera un Italien qui commandait ma frégate la Marie-Thérèse ^ alla larga, et des mots que je n'ose pas écrire , j'allai d'impatience gagner et achever ma drôle de bataille navale moi-même : je ne perdis personne. On dit que trois tschaîques turques , qui offrent^ plus de surface que les miennes, ont été maltraitées.

Croyez-vous , mon cher maréchal , que nous nous brouillâmes pour cela, Osman et moi ? Point du tout , je ne pouvais être que tout à fait bien , ou tout à fait mal avec lui. Le lendemain j'allai en voiture à l'embouchure de la Donavilz , à quarante toises de la place , entouré de tant d'officiers d'ordonnance , d'aides de camp et de hussards que nous valions bien un coup de canon. Point du tout ; ie fis tirer à boulets sur la ville mon Te Deum pour une bataille gagnée par Cobourg; huit Turcs furent tués devant les cafés : pas pins d'humeur pour cela qu'auparavant.

Enfin Votre Excellence verra par mes rapports comme tout s'est

passé. Le maréchal Loudon , à qui je me suis plaint des excès commis sur notre territoire , est parvenu à traverser la Save , ainsi que je Tai désiré. On est bien brave , ou bien peu brave , comme on voudra l'entendre, quand on est malade. Plutôt que de fatiguer mes jambes dans les broussailles de la Sanspitz , où j'étais allé placer une division pour soutenir la tranchée contre les sorties , je préférai l'autre jour d*essuyer les balles de quelques Turcs qui me visaient dans une embrasure de canon , d*où je les regardais. Si je m'étais bien porté je n'aurais pas quitté la tranchée. Je n*y allais qu'environ deux heures tous les jours : étant ainsi plus général que soldat , j'ai pu faire de meilleurs arrangements, et imaginer de placer une batterie dans la Kriegs-Insel , deux cents toises en avant de celle du prince Eugène. C'est là que je fus le plus exposé , car j'y travaillais en plein jour, et j'y 6s tuer entre autres vingt braves puvriers syrmiens.

Enfin , nous voilà tous contente, et moi surtout, de ce billet du maréchal Loudon. Il m'écrit : Une grande partie de cette heureuse expédition étant due à vos talents et à votre activité dans V attaque faite sous vos yeux et par votre commandement , fat écrit à Sa Majesté tout ce que vous méritez » et sans doute elle saura rendre justice à vos sertices distingués dans la prise de Belgrade.

Le maréchal a grondé tout le monde , excepté moi ; il a été aussi vif, aussi rapide que dans son meilleur temps. Il est au feu comme Votre Excellence, c'est tout dire. Vous avez tous les deux le même éclair dans l'esprit, mais il n'a pas votre sang-froid imperturbable; vous ne faites et ne dites jamais rien qui ne soit parfait , jamais rien que vous puissiez vous reprocher ; aussi n'y a-t il jamais eu de mérite supérieur au vôtre , ni d'admiration qui égale la mienne pour mon cher maître.

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