LETTRE A M. DE LA HARPE
Vos notes, monsieur de la Harpe, sont bien pea de ehose6;ieéii phiSySont tout ce que j'ai vu de plus mauvais. Même vous êtes eneoK pire, à mon avis, que votre historien Suétone. Qu'est-ce que cette hiitoire de César? Un libelle diffamatoire. Ce n'est pas comme cda (pi'il fallait voir ce grand homme. Qu'est-ce que cette comparaison a?ec Henri IV ? Il n'est pas possible de se moins ressembler. César ne ressemble à personne plus qu'au roi de Prusse. Henri I¥, dans ta vie privée , sa gaieté, son honnêteté, sa douceur, sa loyauté, son air 4i gentilhomme , ressemble au prince Charles de Lorraine. En gonve^ nement il ressemblait un peu au bon empereur que nous avons perdu. Comme lui , il avait le désir de rendre tout le monde heureux par sa justice et son économie. Il ne m'appartient pas de savoir si François I*' a aimé ; mais je parie , si cela est , que ses lettres étaient tendres comme celles de Henri , qui demandait toujours la charité à ses maîtresses. Il avait l'air de prier qu'on l'aim&t pour Tamour de Diea.
César est toujours vainqueur; Frédéric aussi. Titurius est défait; c'est Foucquet à Landshut. César jure de s'en venger, et s'en venge; c'est la bataille de Liegnitz. Le roi ne laissa pas crottre sa barbe, voilà la seule différence. Aurunculcius est Finck à Maxen. Otuéron est le prince de Bevem à Breslau. Ces deux grands hommes en arrivant rétablissaient les affaires gâtées par leurs lieutenauts.
Cicéron , l'orateur, ne croyait pas que César devint quelque chose.
Son air efféminé,.... sa coquetterie M. de Voltaire , que je ne crois
pas plus brave que Cicéron , mais qui a autant d'esprit, m'a dit qu'il ne s'était jamais attendu à tout ce qu'on a vu du roi. Il avait Pair de ne pas se soucier des affaires , encore moins du militaire. Il polissonnait à la parade avec les jeunes officiers , dessinait dans le sable avec sa canne, par distraction , quand la garde passait. César et Frédéric lisaient beaucoup au même âge , et acquirent la grande connaissance des hommes, à ce qu'on dit. Catulle fit des- vers là-dessus. César n'en dînait pas moins avec lui. Les beaux esprits français, attirés à Berlin , firent de mauvaises plaisanteries sur le goût de Frédéric pour la lecture. Il n'en soupait pas moins avec eux. César et Frédéric pardonnèrent des outrages bien plus sanglants , même des perfldies. Le premier ne chercha pas à trouver les aute4irs de plusieurs entreprises contre lui ; le second n'a pas fait mourir son baron silé-
sien , qui Toulait nous te livrer. Cénr prit dans le Capitole trois mlDe livres pesant d*or ; Frédéric prit une vaisselle d*or à Tabbaye de Melck. César y substitua une pareille quantité de enivre doré; Ëpbraîm de Frédéric s'est serri utilement de ce ttiétal , et TaHiàge le soutitit eontre nos alliés.
César punit la neuvième légion à Plaisance; Frédéric , le régiment de Bernboui^ à Dresde. César inspirait de Tenthouslasme à ses sol-» dats , témoin Acilius > et un certain centurion , dont le nom commencé par une S, et que j'ai oublié*.*..
César battu à Durazzo , Frédéric à Koliù , ne songent qu'à consoler leurs armées. Ils s'accusent du malheur de la journée ; ils la réparent à merveille.
César appelait ses soldats ses compagnons; Frédéric, ses enfants. Us sont durs sur la désertion , la désobéissance ; ils ferment les yeux sur le reste. Us leur laissent la liberté , et permettent quelquefois le pillage pour se faire aimer, et récompenser des peines extraordinaires.
César aime mieux grossir les difficultés et les force» des ennemis, n apprend à son armée la marche de Juba f le nombre considérable de ses troupes et ses desseins. Frédéric instruit la sienne de la victoire du prince Charles, de la prise do général, du camp, de la ville, et de toute la Silésie. II fait entrevoir à ses soldats des efforts presque Burn||l»relS| des impossibilités; la supériorité des Autrichiens, la fortune, l'habitude de vaincre depuis six mois. Il dit que ceux qui ont peur n'ont qu'à sortir de son camp. On pleure , on s'anime , on marche , on nous bat , on nous chasse en Bohême.
César rallie lui-même. Frédéric ramène sa cavalerie entre le petit bois et le village de Czeczor* César est surpris près de la Sambre, et bat ceux qui l'ont surpris ; Frédéric fait de même à Traut^nau. .
Les Mémoires de Brandebourg valent bien les Anii'Citton; les Œuvres du Philosoplie de Sans-Souci , V Analogie; Y Art de la Guerrt, le Voyage; et VlnsirucUon aux généraux, les Commentaires,
Asinius Pollion en parle comme quelques frondeurs m'ont parlé de ceux du roi : les mêmes reproches préciséo^nt. U prenait de l'argent quand il pouvait ; mais c'était pour le distribuer : Frédérie aussi. Enfin, tous les deux ont réformé les lois , ont été sobres , braves , poètes , orateurs , et ce que vous savez. Oui , encore une fois, le roi se bat , écrit et aime comme César. Ils étaient beaux tous les deux dans leur ieuoesse ; ils s'avançaient le toupet tous les deux quand ils en avaient , et ont réparé par leur art ce qui leur manquait de che-
Yeux. II y a une sorte de coquetterie militaire dans la manière de se mettre.
On faisait des chansons militaires sur César ; les soldats qui appellent Frédéric» Fritz, nom d*amitié , lui disent les choses les plus fortes , dont il ne fait que rire.
Il aimerait les fêtes et la magnificence, s'il osait; mais U n'a pas la cent millième partie des richesses de César. Il aime aussi les spectacles. L'un et l'autre ont fait servir la religion à leurs desseins.
La seule différence qu'il y a entre ces deux demi-dieux , c^estque César fut cocu et assassiné, et que Frédéric ne sera ni l'un ni l'autre.
j4u même.
Encore un parallèle de César avec Henri lY . C'est donc une gageure. Personne n'aime plus ce prince que moi; et je sais bon gré à la nation douce, sensible et enthousiaste qui l'a assassiné, de s'être amouraehé de lui depuis quatre ans.
Mais César avait bien plus de moyens ; une plus grande étendue de génie , plus de connaissances , plus de talents , plus de séduction, plus de magie.
Henri était plus honnête, aussi brave, plus naîf ; il avait OÉÉ manière de dire les choses qui n'a jamais ressemblé à persoime. 11 n'avait pas eu le temps d'avoir de l'éducation ; il était ignorant et Gascon en propos autant qu'en origine. Quelle différence dans leur façon d'aimer ! César méprisait les femmes ; et j'ai vu le moment que Henri allait estimer même la sienne. Personne ne servait César ; Henri était bien servi par Sully. César excitait plus d'admiration , Henti plus de confianoe ; César plus d'enthousiasme , Henri plus d'amitié. César a de plus grandes choses, Henri en a de meilleures. César savait qu'on voulait le tuer, et s'en moquait ; Henri en parlait un peu trop souvent. Victimes tous les deux du fanatisme, ils doivent avoir part à nos regrets et à nos éloges. Ce n'est presque que là que je les retrouve. Dieu me préserve des jugements de M. de la Harpe î
Au mois de novembre 1788.
A Jaasy.
Tai reça bien à propos , mon prince , l'ordre que voos m'ayez donné de me plaindre de la conduite des émissaires ou commis*saires russes vis-à-vis des Monténégrins. On commençait à nous blâmer, avec raison ; mais il y a toujours plus de finesse d'une part que de l'autre. Les Russes, que Pierre I*^, à force de barbarie , a voulu civiliser, et qu'il a fait battre et tuer pendant neuf ans pour leur apprendre à vaincre , ce qu'ils savaient avant lui , ces Russes sont tout aussi malins que jamais. Cette manière de dégoûter des Autrichiens les Albanais , et tous leurs voisins , est très-dangereuse ; car de Grecs en Grecs on s'approche de la Hongrie.
Un officier du génie, que je ne nommerai pas à Votre Altesse, chargé de sommer le bâcha de Choczim,luia dit devant sa garnison : Méfiezfwms des Russes, ne vous rendez point à eux, et dépêchez-vous de vous rendre au prince de Cohourg ; car les Russes ont dit qu*ils viole9BUut vos femmes et déchireraient vos entrailles. J'ai bien juré que cela n'était pas vrai : voilà le seul mensonge que je me suis permis. Car je sais que ce ne serait pas vous faire ma cour, mon prince : votre grande politique est la vérité.
La mienne est de me livrer en enfant perdu , quitte à être abandonné. Par exemple , j'ai dit au prince Potemkin que s'il voulait marcher sur les bords de la mer Noire jusqu'au Danube , et faire mardier Romanzow à Bucharest, je réussirais à le faire hospodar de Moldavie et de Valachie.— Je me moque bien de cela , m'a-t-il dit ; je parie que je serais roi de Pologne si je le voulais : j'ai refusé d'être duc de Courlande ; je suis bien plus que tout cela.— Au moins, ai-je répondu , rendes ces deux pays ( la Moldavie et la Valachie ) indépendants des Turcs à la paix. Faites qu'ils soient gouvernés par leurs boyards , sous la protection des deux empires. Il m'a dit : Nous verrons-
Votre Altesse verra plus aisément que qui que ce soit, par la morale de la fable de l'alouette avec ses petits , dont elle se souvient sûrement, qu'on ne peut s'en rapporter qu'à soi, et qu'on n'a des alliés
que pour être sûr de D*avoir pas tout à fait des enDemis de plas.
Mon colosse Potemkin se remuera peut-être un jour : c'est l'emblème de Tempire. II y a des mines d*or et des steppes dans l'un et dans l'autre ; mais ce colosse-ci est mieux nourri : l'autre s'amincit en grandissant. Dieu nous conserve l'immortelle impératrice ; mais, comme elle ne le sera que dans l'histoire, je crois qu'il faudrait extrêmement ménager le Grand-Duc, qui, en réformant des millions d abus, en créera d'autres : capable de trayatl, changeant trop souvent d'avis et d'amis pour avoir un favori, un conseiller, ou une maîtresse; prompt , ardent , inconséquent, il sera peut-être à craindre un jour, si c'est à lui que sa mère laisse l'empire ; mais je crois que si elle en a le temps ce sera plutôt au petit grand-duc Alexandre ; car eDe éloigne autant son fils des affaires qu*elle on rapproche son petitfils. Elle le forme elle-même au gouvernement , tout jeune qu'il est. Son père est dans ce moment-ci tout Prussien ; mais il ne Test peutêtre que comme Mgr le Dauphin était dévot : parce que Louis XV ne l'était pas.
Voici encore une addition à ce portrait : son esprit est faux , sou cœur droit , son jugement est un coup du hasard ; il est méfiant , susceptible, aimable en société, intraitable en affaires, passionné pour l'équité, mais emporté par sa fougue, qui ne lui permet pas de distinguer la vérité ; faisant le frondeur, jouant le persécuté , quoique sa mère veuille qu'on lui fasse la cour et qu'on lui facilite les moyens de s'amuser autant qu'il le veut. Malheur à ses amis, ses ennemis , ses alliés et ses sujets I D'ailleurs U est extrêmement mobile ; mais pendant le peu do temps qu'il veut une chose dans son intérieur, ou qu'il aime , ou qu'il hait , c'est avec violence et entêtement. Il déteste sa nation , et m'en a dit une fois à Gatschina des choses que je ne puis répéter.
Je n'ai réussi qu'à trois choses : j'ai fait donner la flottille an prince de Nassau , qui a pris ou brûlé trente-six bâtiments, grands et petits ; tué ou noyé cinq mille hommes , et pris cinq cent soixantedix-huit pièces de canon ; j'ai fait passer le Bog à un maréchal et le Niester à l'autre.
Je puis mettre encore Choczim au rang de mes exploits militaires , puisque c'est à force de courriers que Je Tai fait attaquer, et au rang de mes exploits politiques , puisque j'ai obtenu de l'impératrice qu'elle nous en assurât la possession , quelque paix que l'on fasse.
Je prie Votre Altesse de me conserver toajoors les bontés' qui , depuis mon enfance, Font engagée souvent à m'appelerson fils; j'aspire à ce titre par la tendresse et le respect que je lui ai voués.
Mai 1789.
A Semlia.
J*atteiids le maréehal Haddidi, qui est parti en même temps que mot , mais qui n'arrivera pas si vite, et me laissera le plaisir de eommander quelque temps les deux armées, jusqu'à ce qu'il ne me reste plus que celle de SemHn, dont je ne ferai de rapports qu'à hii et à Votre Majesté impériale.
J'ai trouve ici tout le monde de bonne volonté et charmé de me voir. Je n'ai point mis de poste dans le Sanspitz, parce que cela ne sert qtf à faire couper des têtes et à y attirer les janissaires mal à propos. Grâce à cette mesure, quand j'ouvrirai la tranchée , je n'en trouverai pas dans toutes les broussailles, d'où ils sortiraient pour me déranger. Je ne me plains pas de deux ou trois tètes cou<» pées; si j'en demandais raison, le hacha m'en enverrait en revanche d'autres qu'il prendrait au hasard pour punir les Turcs qui ont passé la Save contre l'armistice. Je dévorerai de même quelques petits affronts, et ma première reprcsaille sera de commencer sérieusement l'attaque sans être obligé d'en prévenir le bâcha plusieurs jours d'avance. Nous serons dispensés de cette convention, et le bon Osman sera pris à l'improviste.
Je n'ai pas pu débrouiller dans mon cœur si c'est par bonté ou par envie de mettre encore plus dans son tort cet Osman, qui ne sait au reste guère ce qui ce passe , que je viens de loi renvoyer une vingtaine de prisonniers. Ce sont de pauvres habitants des bords de la Save , près de Zabzetch, qui sont venus de ce côté-ci pour cueillir des herbes. Us ont cru que j'allais leur faire couper la tète devant moi pour m'amuser. Un petit vieux dervis pleurait seulement de ne plus revoir sa femme et ses enfants, à ce que m'a expliqué mon interprète. Je ne puis pas peindre le plaisir que j'ai eu à voir Témotion qu'ils éprouvèrent tous en me donnant mille bénédictions,
et élevant leurs mains vers le ciel, en criant et en invoquant Allah pour moi.
Je ne sais pas si j'ai trop bien fait de passer la Save avec une grosse escorte pour reconnaître Belgrade du côté de Vidin et Nissa : je me suis avancé jusqu'au mont Havala, d'où j*ai été repoussé par l'odeur du repaire des aigles qui l'habitent, et qui y apportent toutes les bétes mortes qu'ils trouvent.
J'ai manqué me repentir de cette promenade : quatre cents spahis étaient sortis de la ville pour couper les tètes de quelques émi* grants cachés dans les bois, et qui voulaient s'établir en Syrmie. Tout en cherchant à leur échapper, et faisant faire de petites pa* trouilles de droite et de gauche, je pensais que si j'avais eu affaire à des chrétiens, je leur aurais laissé des prisonniers pour éviter d'être prisonnier moi-même ; mais abandonner aux Turcs un seul housard aurait été un parricide : apparemment qu'ils avaient nébotssé ( inot qui veut dire couper la tête), comme sait Votre Majesté ; car, après avoir repassé le Save , au moment où ils allaient la suivre poor retourner chez eux, je les entendis chanter et pousser des cris de joie 9 eux qui ne sont pas ordinairement fort gais. Ils me tirèrent des coups de fusil d'un bord à l'autre : mon brave et fidèle adjudant général Bolza ramassa une de leurs balles à mes pieds.
J'ai fait faire une fausse alarme dans Semlin , pour voir si chacun savait son poste et avait étudié mes instructions. La grande redoute carrée que Votre Majesté a fait construire et tous les autres points de défense ont été garnis et soutenus dans un demi-quart d'heure.
lis ont célébré leur Ramazan * à boulets , presque dans mon camp, mais sans malice. Je le leur rendrai à la première occasion de même sans malice, comme si c'était aussi notre habitude. Us n'ont tué personne : leur manière est de tirer des boulets de trois, enveloppés de chiffons, dans une pièce de 24 ; il y a eu de ces boulets qui ont passé au-dessus de ma maison.
* Carême des Turcs.