ALEXIS EYMERY, LIBRAIRE-ÉDITEUR
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IMPRIMERIE DE DATID, BODLEVIBT POISSOSDIÈBB, B* 6.
Oit ressent une joie bien vive lorsque, après de longues traversées, on touche d'un pied la terre en repoussant de l'autre le canot qui nous a portés-. Je trouve la constance des marins aussi surprenante qu'admirable, et j'ai peine à concevoir l'impatient désir que la plupart d'entr'eux éprouvent, après quelques momens de relâche, de se lancer de nouveau sur le perfide Océan. Il semble que ce soit pour eux une passion, un besoin continuel d'agitations et d'émotions.
Four moi, je ne connais aucun métier plus capable d'aigrir le caractère et de le rendre brusque et chagrin; on y vit dans lui état presque perpétuel de contrariété : veut-on aller au nord? le TCnt vous pousse au sud; désire-t-on dîner?
la tourmente ébranle votre table , renverse vos
a MEMOIRES
plats; si Ton marche, il faut se teaii* pénibleiDPut en équilibre pour résister au tangage et au roulis.
Jamais un moment de solitude , point de portes pour échapper an bniit et aux importuns, point d'asile ptiur le travail et pour la rêverie; si l'espoir de dormir vous cousole, les cris des matelots, le changement bruyant des manœuvres, les vireniens de bord, les secousses violentes du bAtiment. le mugissement des vagues vous réveillent il chaque instant: enfin, avant à redouter «■^«lenient Tair qui peut vous emporter, la terre où IVtn craint d'ôi-liouer. une mer sans fond, qui nx'iVAv'O de >'ou:i engloutir, ne voyant au-dessus, iiii-dess«Mis et autour de vous, que le ciel et Teau , >vus i^tvs emx^r»' evjHisé aux périls du feu, que >tms biM\v« sur nu bâtiment de bois qui porte un nt.4g4siu de p»Midn\
Id j;Umiv UKnne est plus soumise, sur la mer ouo |Virloul ailleurs, aux ^'aprices du sort: et, wmr ili^jt^uer les caU-tils du plus habile et du plus h(vt%o cnpttaiiie. il sulltt d'un cahne imprévu, >,t^w« *a«te do ^eMl. d'une voile déchirée et d'un w^t biHSé.
tViuuM d<u)c tt utts iiiln'pidcs marins un juste v^i Iviple hommjge ; «v n'est |\is , tf»utme sur terre»
au SOUVENIRS. 3
au. prix seul de leur sang qu'ils acquièrent des lauriers: c'est en s'exilant presque perpétuellement de leurs foyers, en sacrifiant à leurs devoirs tous les plaisirs de famille, de société, tous les plus doux sentimens de la natui'e ; c'est en trioniphnnt non-seiilsnient de leurs ennemis, mais de tous les élémens, qu'ils méiitent la palme glorieuse que leur doit une patrie reconnaissante.
Moi qui partageais, comme voyageur, leurs périls, sans espoir de partager leur gloire, je ne saurais exprimer le pl:iisir que je ressentais en m'élançant sur la terre, en revoyant ma patrie, et en montant dans la voiture qui devait me faire retrouver en peu de jours tous les objets de mon affection. Tout était délices poiu' moi : l'aspect des champs , la vue des arbres et de la verdure, la pureté de l'air, la fraîcheur des alimens et l'absence de cette eau fétide qui , pendant une longue navigation , peut seule étancher notre soif en ré voltant nos sens.
,A quelques lieues de Brest, ayant quitté ma voiture pour gravir à pied une montagne assez longue, et pour jouir enfin du plaisir de me promener sur un terrain solide, je fus tout k coup témoin d'une autre jote qui se manifestait par les plus bruyans transports.
4 uévOlBES
J'avais pris sur mon habitation de Saint -Do-^ mingue et amené avec moi en France un jeune n^re nommé Aza, âgé de treize à quatorze ans. Tout à coup je le vois sauter , danser, chanter et rire aux éclats. « Quelle est donc, Âza , lui dis-je, » la cause de ces folies ? » Alors le négrillon, continuant ses gambades, me dit en me montrant avec sa main des paysans qui bêchaient un champ : « Maître moi, maitre-moi , mirez là-bas ; li blancs » tra>'ailler , li blancs travailler , travailler comme » nous! B
Cette joie si vire me fit tristement rêver au sort Juae raced'hommes, accoutumés par l'esclavage à regarder des hommes d'une autre couleur, comme une race d'une nature différente de la leur, et presque comme des dieux, mais comme des dieux méchans. Le temps a marché ; les ne* grès d'Haïti sont libres ; nous ne sommes plus à leurs yeux que des hommes , et ces nègres indépendans ne travaillent plus que pour eux.
Je repris ma course. Les postillons , bien payés, semblaient voler, et mou impatience me faisait croire qu'ils allaient au pas ; enfin j'arrivai à Vei^ sailles, où je me retrouvai, avec un ravissement qu'on sent, mais qu'on n'exprime pas, dans les bras d'un père vénéré et d'une famille chérie.
ou SODVÏMRS. 5
dont, un mois auparavant, j'étais séparé par un immense abîme.
A la cour comme à Paris , tout est soumis à la mode : cette folle puissance élève ou abaisse passagérement la valeur de chaque individu , non selon son mérite, mais suivant la pltis petite circonstance, qui attire sur lui ou en éloigne l'attention.
Dans ce moment un jeune colonel , revenu d'Amérique , et témoin des triomphes d'une république nouvelle, devenait un objet de curiosité et de bienveillance. La position de mon père rendait pour moi cette distinction momentanée plus remarquable.
Peu d'heures après mon arrivée, ta reine eut la bonté de me faire dire de venir la voir chez madame la duchesse de Polignac, où elle dînait. Elle ajouta à cette faveur, lorsque je fus près d'elle, les paroles les plus obligeantes sur le compte qu'on lui avait rendu de ma conduite, paroles auxquelles la grâce qui lui était naturelle attachait un nouveau prix. Elle me jurla des succès de nos armées sur terre et sur mer, et des avantages d'une paix glorieuse pour la France , avecla fierté et le sentiment d'tme reine, et d'une reine française.
t> IIUIOIKLS
Quriqnes jours après, M. le comte de Vergennes m'eulretint long-tems de la situa^on iO' ten^ire des Êlats-L'niâ, et de l'esprit public de ce pays. Sa prétùioo sur les destinées futures de cette nouvelle république, et sur l'influence que pourraient en ressentir bien d'autres contrées, était claire, sage, profonde : les événemeus l'ont prouvé et le prouvent de plus en plus.
Cependant, en me- purlant avec éloge de mes dépêches que mon père lui avait lues, je vis qn'îl ne partageait pas mon opinion sur la probabilité d'une procbaiiie révolution dans l'Amérique espagnole; il crorait qu'elle eu serait garantie par l'ignorance des babitous de ces grandes colonies et par la puissance du clergé.
Je m'aperçus , dès ce prc-nûer entretien, qu'il avait fonné le dessein de me (aire enti'er dans la carrière diplomatique, soit que, par une prévention favorable , il crût pouvoir m'y employer utilement, soit qu'il voulût, parce moyeu, réparer envers mon père quelques torts qui avaient précédemment mis cntr'eux im refroidissement momentané.
M. de Vergennes était un bomme instruit, adroit , sage dans sa politique , modeste d;ins son exlrriem', simple dans son langage; mais quelle
ou SOIJVEHlllS. •)
est la sagesse qui peut constamment éviter toute tentation et tout écueil dans les grandes places, au milieu d'une cour, foyer perpétuel d'intrigiit-s!
L'habile politique de M. de Vergennes avait eu uo plein succès \ la sagesse de ses mesures avait contribué à la pacification de la Russie et de la Turquie , de la Prusse et de l'Autriche, et préveiui aÎDsi une guerre continentale dans laquelle nous nous serions vus entraînés.
Ayant trouvé le moyen de déjouer les efforts du cabinet britannique , une ligue puissante s'était formée sous notre direction en faveur de la république des États-Unis , tandis que , pour soutenir cette redoutable lutte , l'Angleterre , dépourvue d'alliés, s'était vue réduite à ses propres forces. Enfin une paix honorable venait de couronner des travaux glorieux; elle enlevait treize grandes provinces à notre éternelle rivale , rendait à nos alliés des villes , des colonies , des ilcs qu'ils avaient perdues , nous faisait reprendre une grande influence en Europe , et nous replaçait au rang dont la faiblesse du règne de Ix>uis XV nous avait fait descendre. Louis XVI jouissait par là d'ime prééminence conforme à son caractère vertueux, celle d'un monarque modéré, puissant et pacificateur.
Les atlroiits de la paix de 1 763 étaient efiacés. la France entière avait vu, avec des transports de yM9 . renvoyer de Dunkerque le commissaire an- ^laiSf dont la présence > humiliante pour nous, était une insulte prolongée. L'indépendance de l'Aniôriqur ouvrait de nouveaux débouchés à l'activité de notre agriculture et de notre commerce. TtHit semblait nous assurer une prospérité croissaute.
Il était juste que des ministres , après de teb suc(<t^ , rrçusst'Dt quelques preuves de la satisfaction du roi : il nomma M. le comte de Vei^ennes cht't' du const'il des finances. Jusque-là ce titre n'iivait été qu'honorifique ; quelques amis ambitieux persuadèrent à M. de Vergennes de lui donner tme réalité, qui pouvait l'élever au rang de premier ministre.
t>tte intrigue était conduite par MM. de Mîroménil , Joly de Fleury, Bourgade , Foulon , d'Harvflai et Galonné. Le prétexte allégué par eux fut l'énurmité des dépenses de la marine , et le grand nombre de lettres de change qui arrivaient journellement des colonies. En conséquence on suspendit le paiement de ces lettres , démarche imprudente qui compromettait le crédit.
M. de Castries, ministre de la marine, était
ou sorvFsiRs. 9
évidemment l'objet de ces mesures presque hostiles Une ordonnance prescrivit à tous les ministres de compraitre devant le comité lorsqu'Us y seraient cités, et d'y rendre compte de la dépense d« leurs départemens. M. de Castries et mon père prévirent à l'instant les suites de ce premier pas, qui devait les soumettre à un premier ministre.
Cet examen des comptes n'aurait rien eu de choquant, s'il avait été réciproque ; mais en faisant cette innovation , c'était devant M. de Vergennes et son comité qu'on citait, comme devant un tribunal supérieur , les ministres de la guerre et de la marine , dont les combinaisons , le zèle et l'heureuse activité venaient tie contribuer si efiicacement au succès de nos armes et à la conclusion d'une paix glorieuse.
Par-Ut , non-seulement le ministre des afTaircs étrangères obtenait seul une marque éclatante de confiance et de sati>iËiction ; mais, ce qui paraissait moins tolérable , c'était aux dépens de ses collègues qu'on l'élevait ; il devenait , en quelque sorte, leur chef et leur juge, puisqu'on les soumettait à sn censure.
D'ailleurs les membres du comité pouvaient inspirer quelques craintes sur leur partialité , si
lO MEMOIRES
l'on en jugeait par laniertume de leurs déclamations contre les dépenses, excessives selon eux, faites par les départemens de la marine et de la guerre.
M. de Castries, plus spécialement attaqué et plus ardent, voulait se retirer et ne point paraître au comité. Mon père, plus froid, disait qu'il comparaîtrait pour obéir et se retirerait ensuite. Cette division dans le conseil gênait le roi , [ pressé , d'un côté par M. de Vergennes, d'adopter
un plan qu'on lui présentait comme le seul moyen à prendre pour sortir de la situation critique où se trouvaient les finances, et, d'une autre part, retenu par la crainte de perdre et d'humilier deux ministres, dont il estimait la probité, la sagesse et les talens.
La reine, dans les premiers momens, n'avait point contrarié M. de Vergennes dans ses vues. Ce ministre saisissait alors toutes les occasions de lui complaire, et sur sa recommandation il venait récemment de donner fambassade d'Angleterre à M. d'Adhémar.
Celui-ci, qui inspirait une grande confiance à la duchesse de Polignac , sacrifia dans ce moment l'amitié à l'ambition ; oubhant qu'il de^t sa fortune à mon père et à M. de Castries , il favorisa
UU SOLVENIRA. 1 I
autant qu'il le put le plan de M. de Vergeiines, en cachant aux yeux de la reine les conséquences d'une telle innovation. Cette princesse ne les comprit qu'à l'instant où, la déclaration du roi étant publiée, les deui: inioistrcs qu'elle blessait firent éclater leurs jiislfs plaintes.
« Ce n'est iK>tnt, disait mon père, une nous velle forme d'administration que je blâme : si, D dans le comité, on n'avait placé aucun secré- D taire d'État, j'irais sans répugnance y rendre B mes comptes ; mais il n'est pas tolérable pour » moi de voir (|ue M. de Vergennes , quand nous B sommes secrétaires d'État tous deux, jugera » mon administration, tandis que je ne jugeniï » pas la sienne. L'intérêt de la fortune de mes » enfans, qu'on m'objecte en vain, ne me sé- » duira point ; je ne suis pas tie ces hommes prêts B à perdre leur considération pour garder leur » place. Je dois obéissance au roi, mais je ne lui » dois point de supporter un désagrément au^i D choquant, lorsque j'ai mérité de justes niar<|ucs " de satisfaction. »
Le roi ne tarda pas à s'apercevoir que de mauvais conseils avaient égaré M. de Vergennes, et que ce plan pour former un conseil de finances , présenté comme une nécessité publique , n'était
^tejunk. Ce-
ou SOUVEKlnS, l3'
nistres, qui persistaient à vouloir rendre leurs portefeuilles, les irritait.
Mon père leur avait présenté un mémoire dans lequel étaient développés , avec beaucoup de ftirce et de clarté, tous tes inconvéniens résultant d'un comité de 6nances, qui, soumettant sans réciprocité deux secrétaires d'Ëtat au jugement de leur collègue, Élisait de celui-ci un chef absolu, et des autres ses commis, détruisant ainsi tout équilibre dans le conseil.
La reine avait lu ce mémoire avec humeur. Le roi disait qu'il ne voulait pas d'opposition , et qu'il n'était pas disposé à souffrir des ministres aussi indépeTtdans et récaicitrans que l'at>ait été le duc de Qioiseul.
Mon père reçut bientôt, ainsi que M. de Castries, une lettre de M. d'Ormesson, qui les avertissait de se rendre au comité. Choqués avec raison d'une telle forme, tous deux répondirent qu'ils prendraient les ordres du roi. Ce prince les approuva, et leur dit qu'il leur indiquerait luimême le jour où ils derraîent se rendre au comité.
M. de Castries fut le premier appelé : il présenta ses états de l'année , qui furent trouvés en règle. Mon père vint ensuite porter ses comptes, dont
*l4 MEMOIRES
le résultat satisfaisant était une remise de trois millions d'épargne sur les fonds qui lui avaient été assignés pour Tannée.
Après la lecture de tous les états . aucun membre du conseil ne fit d'observation. Les deux ministres reprirent des mains du roi leurs portefeuilles; ils se retirèrent, et, dès qu'ils furent sortis , Louis XVI tes combla d'éloges et rendit ime pleine justice à leur habileté , ainsi qu'à leur économie.
Peu de semaines après , le roi , travaillant avec mon père, fît une promotion de dix maréchaux de France , dans laquelle les deux ministres de ta guerre et de la marine étaient compris; mais en même temps, sans en donner de motifs , et peutêtre pour qu'on ne crût pas qu'une grâce si bien méritée par tant d'anciens services et de blessures était , pour les deux ministres , une compensation du désagrément qu'ils avaient éprouvé, le roi voulut que cette promotion restât quelque temps secrète.
Avant qu'elle fût publiée , M. de Vergennes vint féliciter mou père et lui faire des protesta* tions d'amitié qui fiirent reçues poliment, mais avec la franchise d'un caractère qui ne savait ni plier ni se masquer, n Vous m'avez fait douter
ou SOfVEKlRS. Cl
» quelque temps, monsieur, lui tépondit-il, de B la constance de cette amitié, en voulant con- > traiudre vos confrères k yous reconnaître pour 9 juge dans l'administration de leurs départe- » mens. »
]> ministère de M. d'Ormessou fut court: avec de bonnes intentions, il commit des finîtes; il fallut lui donner prompteraent un successeur. M. Foulon prétendait à cette place; M. de Caionne l'emporta sur lui : un grand parti à la cour et M. de Vei^nnes l'appuyaient. Dès qu'il fut nommé , il s'empressa d'annoncer à mon père que le comité des finances , cause de tant de débats et d'intrigues, n'aurait plus lieu, aujoutant qu'il n'avait accepté le ministère qu'à cette condition. Telle fut la fin de ce léger discord , grussi par le bruit public, et d'après lequel, sans doute, un historien moderneacru pouvoir afiirmerqu'alors la cour et le ministère étaient une véritable république.
On peut compter le ministère de M. de Caionne au QfMnabrt des causes d'une révolution peut-être ' rendue inévitable , mais qu'au moins on aurait pu éloigner. La nomination d'uu ministre ambitieux, léger, et la légèreté même avec laquelle il fiit renvoyé, ont certainement accéléré l'explo-
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,^^. n>lvvor la puissance de la
DU soDVEtrins. 17
cour en augmentant son éclat, imposer au public par le luxe, rappeler la confiance par tles illusions, et laire adopter, sans opposition , tle-î emprunts par des banquiers, de nouveaux impôts par les parlemens, des sacrifices péainiaires par la noblesse et par le clergé.
La sévérité de M. Necker avait attristé et effrayé; la raédiocrité de ses successeurs avait découragé; l'audace et l'enjouement de M. de Calonne rassurèrent. Le péril cessa de paraître grand ^ dés qu'on vit qu'il ne semblait qu'un jeu au ministre chargé de nous .en faire sortir.
Ses premières mesures pour avoir de l'argent réussirent, comme tout ce qui est nouveau réussit toujours en France. Les courtisans, les financiers, les mag;istrats n'avaient jamais trouvé de ministre plus prompt à les accueillir, à les écouter, à leur répondre. Si les princes avaient des dettes, il les payait; si les femmes sollicitaient des grâces, elles étaient accordées ou promises. Comme il avait le travail prompt et bien distribué, son temps aembbiit toujours libre; les affaires ne l'enlevaient [>as à la société, et son cabinet pouvait passer pour un salon.
Jje génie d'un tel homme était le génie de l'espérance, très conforme à celui qui animait alors
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ou souvsaïus. 11}
au bruit de la lutte des grands corps de la um^î»trature contre la cour, que la liberté, en France, s'est réveillée.
La Chalotais, procureur-général^au parlement de Bretagne, s'était acquis promptement une grande considération par sou éloquence, par la chaleur de son imagination , et surtout par l'indépeadante fermeté de son caractère. Sa réputation s'était accrue par le choix de ses amis, Montesquieu, Mably, Condillac, Diderot, D'Alembert oracles alors d'un parti nombreux et presque {)ispensateur de la renommée.
Dans ce temps, la lutte contre les jésuites commeaçaic : la cour soutenait, et les parlemens accusaient cet ordre trop célèbre, cette milice ultramontaine qui, toujours combattant pourl'autorité temporelLe du SaintSiége contre celle de la royauté, suttoujours,en flattant, en menaçant, en efirayant, en punissant même les rois, les intéresser k sa cause; ordre redoutable qui s'est constamment relevé de tous ses revers, que les philosophes, les ministres, les parlemens, le clergé, Rome même ont cru tuer, et qui, triomphant du monde entier, pourrait, par sa résurrection inconcevable, affirmer sans folie qu'il a le don des miracles.
La Chalotais lui porta les premiers coups , et
ou soiiVKNins. ai
Tautenr de lettres anonymes écrites à un ministre, quoique le style de ceS lettres (ut comparable à celui des balles. On avait ôté à l'accusé tous les inoyensd'écrireetdc se justifier; cependant, avec de la suie délayée pour en Ëûre de Tencre , il parvint à tracer à l'aide d'un aire-dent , sur une enveloppe de sucre , un mémoire qui fît sortir la lumière de l'ombre.
Partout on mumiura : Voltaire prit la défense du magistrat persécuté. « Le cure-dent qui lui ■ servit de plume, dit-il, est un bnrin qui grave s pour l'immortalité. » L'indignation publique éclata. Ceux qui ne voulaient que pimir, furent contraints de juger : le procès s'instruisit; une commission assemblée à Saint-Malo chercha un crime qu'elle annonçait sans le prouver.
Le duc d'Aiguillon était l'ennemi personnel de LaChalotais, qu'il soupçonnait d'avoir &it coutir contre lui un mot très épigrammatique à l'occasion de la bataille de Satnt-Cast. Un motif plus fondé de sa haine était la résistance intrépide de ce procureur-général contre les actes arbitraires du duc, lorsqu'il commandait en Bretagne. M. de Catonnn, alors jeune et maître des requêtes, secondaitavec autant d'ardeur que d'adresse les vues de M. d'Aiguillon , et , par là , devint , aux yeux des parle-
al MEMOIRES
meas, un ennenfi de lears droits el de leur indépendaoce.
Le parlement de Bennes , étant saisi du procès, ne voulut point juger contre sa conscience. Tous ses membres se récusèrent, hors treize qui furent récusés parla Chalotais. Cette affaire était devenwe un procès entre la, cour et l'opinion publique. Dans cette cour même , La Chalotais trouvait de nombreux défenseurs. M. le duc de Choiseiil, leur chef, ne pouvaût faire triompher totalement ta justice , adoucit au moins la vengeance. Les procédures juridiques cessèrent. La Chalotais et les autres prisonniers Rirent exilés à Saintes , et cet exil ne cessa qu'à Tavéneraént de Louis XVI au trône.
Ce monarque rétablit la Chalotais dans l'exercice de ses fonctions , lui donna une pension de huit mille francs, et lui accorda cent mille francs pour l'indemniser des injustices qu'il avait éprouvées. Lorsqu'on enregistra au parlanent de Bretagne les lettres du roi , relatives à l'érection du marquisat de Caradeuc , en faveur de la famille de ce magistrat , l'avocat-général , organe de la bonté et de la puissance royales , célébra , dans un discours éloquent , et la justice du prince et la vertu de ce célèbre procureur-général , dont la mémoire
ou aouvEMiRS. a3
Alt et sera toujours respectée, tant que l'on conservera celle du courage et des grands services de DOS parlemens.
U est des quepelles qu'un coup d'État rend plus durables et plus violentes. L'opinion publique est ce qu'il y a de plus élastique au monde; plus on la comprime , (dus elle réagit. Toutes les cours souveraines avaient pris parti pour celle de Bennes; eUes haïssaient également M. d'Aiguillon, comme partism des jésuites et comme fauteur constant du pottvtHT arbitraire.
Le ptrlementdeBretagnc lui intenta im procès, et l'accusa d'une foule d'actes tyranniques. Le parlement de Paris fut saisi de cette affaire; mais Louis XV, craignant l'issue d'un tel procès , l'évoqua à lui et fit cesser toutes poursuites.
Cet acte d'autoiité fut plus préjudiciable peutêtre à l'accusé qu'un jugement. Un arrêt des tribimaux aurait pu l'absoudre , celui de l'opinion le condamna. On n'avait rien négligé pour aigrir cette opinion ; car Louis XY, mal conseillé , éleva au rang de ministre, et à la place de H.deOioiseul , ce même duc tPAiguillon que la puissance venait de soustraire à la justice.
J'étais fort jeune encore au moment de ces gr«i(ï-s o^ta^ns, mais je me souviens parfaite-
94 MÉHOinXS
ment du mécontentement général , excité par ces inti-igues et ces injustices. Ce mécoateutement éclatait à la plus petite occasion. U fit ta fortune d'une épigramme de Rulhière, qui courut alors partout : c'était à l'instant on }'on croyait que M. d'Aiguillon allait être jugé par le parlement. On disait qu'il avait pris pour défenseur Lingitet. Or, par un hasard assez singulier, Linguet, à peu près à la même époque , venait de publier un écrit très paradoxal , dans lequel il s'efforçait de soutenir que l'ibère n'avait pas été aussi despote, aussi cruel qu'on a dû le croire d'après l'immortel tableau de Tacite. "Voici l'épigramme :
Lnrtqn'aiu aboli le pacb> d'AigiliUou Eut de Linguet détcrri^ le repaire-, 11 le iniUTa coinposaDt un/aelum Qu'il a prodtiil en faveur it Tibère.
• Or iiu , dit le tyran bretou ,
> Tu gais moii eas , fai* tooD apologie. • 'Voua arrivez, lui dit l'autre, à propos;
> Voua me trouvez eu haleine et dispoi :
• Je pelotai* en attendant partie. •
II est vrai qu'au moment où M. de Calonne fut nommé mi nistre, le temps avait marché , et toutes cesquerellesdeMM.de La Chalotais et d'Aiguillon étaient déjà de l'histoire ancienne; mais tout ce
on som'ENiR.s. u
qtii tient à l'esprit de parti laisse dans les fxcurs des traces qui ne s'effacent c[ue bien lentement, et les vieilles inimitiés, renaissant promptetnent , se rattachent sans peine à des événenions nouveaux.
La fin du dix-huitième siècle voyait germer les semences d'une guerre fatale entre la philosophie et le clergé, entre la noblesse et le peuple, entre le pouvoir et ta liberté , entre l'ancien ordre social et un ordre social tout nouveau. Les premières hostilités s'anuonçaient par les vives remontrances de grands corps du magistrature, et par la &veur que l'opiniuii publique accordait aux arrêts , aux discours et à tous les écrits de ceux qui frondaient le gouvernement.
Dans cette disposition , M. de Calonne devait nécessairement plaire à la cour , qui , jugeant du pi-ésent par le passé, comptait sur son dévouement. En même temps il doviûl, par les mêmes motib, exciter k méfiance du parti parlementaire et philosophique contre lequel , pour ainsi dire, il avait fait ses premières armes.
M. de Calonne connaissait sa position, mais rien ne l'eÛrayait; se fiant sur son adiesse, il espéra conserver ses partisans , ramener ses ennemis . l'éunir tous les suffrages, et il faut cijuve-
a6 uÉuoiRKS
lùr qu'à son dé^ut le succèi parut justifier cet espoir. 11 aplanit les premieri obstacles, et fit facîlanmt &ce aux premiers besoins. II moaitrà le trésor plein à ceux qui l'avaient laissé vide, et l'arriéré fut soldé. Saint-Cloiid et Rambouillet furent a<^etés et payée. La monnaie fut refondue. Un emprunt de cent vingt millions répandit partout l's^parence de la richesse et de la prospérité.
Aux yeux fascinés par de telles illusions, les périls de l'État, qu'elles aggravaient réellemeirt^ furent déguisés et di^arurent. Il semblait qu'on fut sous le charme d'un enchanteur; les louanges ne tarissaient pas. A la cour surtout. les amis db ministre étaient dans l'enthousiasme ; l'un d'eux, M. le baron de Talleyrand , disait un jour à M. de î>a Fayette : « Tétais persuadé que le bien de l'État » serait Tonvrage de cet homme4à ; mais je n'ait- » rais jamais cru qu'il le fît si vite. »
Ce qui doit paraître plus surprenant , c'est que M. deVergennes, homme d'État, dont la circonspection, la gravité, l'expérience, la simplicité presque bourgeoise de mœurs et de langage contrastaient si fortement avec la légèreté, l'audace, la vivacité et l'éléganée des formes de M. de Galonné, que M. de Yergeunes, dis-je, fiit séduit.
ou soiiVEHins. 37
entraîm^ comme un autre, et partagea pleinement la conjiancc présomptueuse du nouveau contrôleur •général.
Quoi qu'il en soit, l'argent venant de reparaître , les plaintes ayant cessé , les félicitations générales et la joie imiverselle ayant remplacé les sinistres présages et les cris de détresse , je trouvai, àmonretour,lacouretla société de Paris plus brillante que jamais, la France fière de ses victmres, satisfaite de la paix, et le royaume avec un aspect si florissant, qu'à moins d'être doué du triste don de prophétie, il était impossible d'entrevoïr l'abîme prochain, vers lequel un courant rapide nous entraînait.
Non ctmtens de nous laisser bercer par les rêves de cette fiËlicité trompeuse , notre imagination nous emportait de chimères en chimères. Ce n'était pas assez d'avoir vengé nos affronts, d'avoir rendu le nord de l'Amérique indépendant, et d'avoir repris en Europe par les armes notre rang et notre prépondérance; fiers de notre Tiiècle, de sa philosophie et des découvertes dues à son génie, nous crûmes tm moment, en suivant les traces hardies de Montgolfier , de Charles et de Robert, conquérir l'empire des airs, en même temp«i ("-■» î» Hag"»:t*e seml^nagique de Mesmer
a8 MlÎMOIRES
nous inspirait l'espoir de trouver un remède univctmI pour guérir tous les maux de l'humanité.
En vérité, quand je me rappelle cette époque de songes décevans et de savantes folies , je compare l'état où nous nous trouvions alors à celui d'une personne placée sur le haut d'une tour, et 4ont les vertiges, produits par la vue d'un immense horizon, précèdent de peu d'instans la plus effroyable chute.
Au reste, ce qu'on voyait non de chimérique, tpais de très réel, c'était l'étonnante activité de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, de la navigation , les progrès rapides de notre littérature, de notre philosophie, de nos connaissances en physique, en mécanique, en chimie, enfin de tout ce qui peut perfectionner la civilisation .d'un peuple, en multipliant ses jouissances.
L'adversité est sévère, méfiante et chagrine; le bonheur rend indulgent et confiant : aussi , à cette époque de prospérité , on laissait parmi nous un libre cours à tous les écrits réformateurs, à touslesprojetsd'innovalion, aux pensées les plus libérales, aux systèmes les plus hardis. Chacirn croyait marcher à la perfection , sans s'embarrasser des obstacles et sans les craindre. Nous étions
ou SOCVEKIUS. 19
fiers d'être Français, et plus encore d'être Français du dix - huilieme siècle, q'->e nous r^ardions comme l'àge d'or, ramené sur la terre par la nouvelle philosophie.
Le bandeau des illusions couvrait tout, même le front royal. Frédéric le Grand et Catlierine II ne suivaient pas à la vérité bien franchement les conseils de nos Platons modernes, mais ils les louaient et les consultaieut. Joseph II, sans les consulter, adaptait leurs doctrines el marchait plus vite qu'eux. Il tentait imprudemment ce que les philosophes ne Élisaient que projeter.
Dans toute l'Europe, les imiversilés,]es académies étaient les échos de la pbUosophie française; l'amour pour la liberté devenait un sentiment universel. Les parlemena condamnaient quelques livres par devoir et par habitude; mais les remontrances de ces grands corps et leur opposition au ministère pariaient plus haut à l'opinion, que les auteurs mêmes qu'ils avaient condamnés. Au milieu de cette foule d'hommes de tous les rangs, entraînés par l'esprit du siècle, à peine pouvait-on discerner et entendre (quelques hommes d'État graves, froids, clatrvoyans, cliargcs de régler les dépenses de l'État et d'y satisfaire. Ceux-à n'étaient éblouis ni par les prestiges de
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M. "de CaloQïie, ni par les brillantes tbéurius des réformateurs.
M. de Castries et moa père, peu rassurés par un faux éclat, par une abondance apparmte d'ai^ent , par des emprunts qui ne remplissaient que momentanément un trésor obéré, mévoyaient avec cbagrin le rotHnent prochain et inévitable d'une crise &Mncière et politique; car tdle leur paraissait notre positùm réelle : le déficit était constant , les besoins urgens ; la probité se refusait à une banqueroute ; la cour, à une réforme daas les dépenses; le clergé, à des sacrifices nécessaires ; ta noblesse , à l'égalité des chaînes , et les parlemens , à une augmentatïoD d'impôts: ce qui rendait insolubles, aux yeux de ces ministres^ les trois problèmes de ta restauration des- finances, de la conservation du crédit et du maintien de L'ordre public. Mais nous les écoutions comme- les Troyens écoutaient Cassandre. Bans les temps d'enthousiasme et de folies , la raison semble aussi déplacée que te serait l'austérité d'im prédicateur parmi les joies d'un festin.
Ce qui me surprit, au milieu des exagérations de notre confiance présomptueuse et de notre iierté satisfaite, c'est qu'après avoir combattu
oir aouvsHiRS. 3i
{diuienrs années les Anglais sur terre et sur mer, et après leur avoir enlevé treize rich«s provinces, je retrouvais les modes anglaises plus en vogue à ftxis que jamais.
Cette sorte d'kommages rendus à nos rivaux et à nos ennemis me semblait une étrange inconséquence; maïs bientôt j'en pénétrai les motifa. Cette imitation de leurs costumes et de leurs mœurs n'était point un triomphe décerné à leur goût t k leur industrie ^ à leur supériorité dans les arts; c'était l'expressioa d'un sentiment bien différent , et qui se développait de jour en jour : c'était le désir de naturaliser chez nous leiu^ institetioBS et leur liberté. Voilà les avantages dont BOUS 4tion8 jaloux.
Les Hommes ont un penchant naturel à imiter ceux- qu'ils envient. Quand le fond manque, on ot^ie les formes. N'a-t-on pas récemment vu, pendant la vie d'un célèbre conquérant, pluaien monarques et même de petits princes le parojdier., auprunter- quelques-unes de ses habitudes, imiter quelques-uns de ses dé&uts, et MHS n^ipeler ainsi ces courtisans d'Alexandre, qui oo^ieat se grandir en penchant de côté «»mine lui leur tête? Unifijrmes, grandes pa- 4.-<(v. étiauettA. voyages, conseils fréqueus,
3a MlÉHOnES
tout était îmUé , hors le génie , ipi ne s'empninte pas, et la gloire, qu'on ne peut copier.
Mous commençâmes aussi à avoir des clubs:
les hommes s'y réunissaient, non encore pour discuter, mais pour dîner, jouer au wisk et lire tous tes ouvrages nouveaux, (.le premier pas, alors presque inaperçu , eut dans la suite de grandes, et, momentanément, de funestes con^ séquences.
Dans le commencement, son premier résultat fut de séparer les hommes des femmes , et d'apporter ainsi un notable changement dans nos mœurs : elles devinrent moins frivoles, mais moins polies ; plus fortes , mais idbÏTft aimables : la politique y gagna, la société y perdit.
Cette société, s'épurant sans cesse, n'offrait plus rien qui ressemblât à celle de la cotir da régent et du règne de Louis XV. Notre jeune roi, par l'exemple de sa vie privée, avait ressus^ cité chez nous la décence. On ne peut bannir la galanterie de la France ; c'est , je crois , son sol natal; mais au moins alors elle se couvrait d'un voile : peu de personnes osaient afficher des vices ; le langage d'une sensibilité exagérée, que quelques-uns ont nommée malignement
ou souTXMiits. 33
sensiblerie t remplaçait celui d'une galanterie licencieuse.
Les romans de Voisenon et de Crébillon n'osaient plus se montrer dans les salons. Tout en déifiant Voltaire, on lui reprochait sévèrement un ouvrage , admirable si on le juge comme pocte , inexcusable aux yeux d'un moraliste , et dont l'un des défauts les plus graves est celui d'avoir ridiculisé une héroïne française et une victime des ennemis de la France.
Tout tendait évidemment chez nous à un but sérieux; on causait beaucoup moins de promotions, d'intrigues et de bonnes fortunes ; le parti [^osophique , qui marchait à une révolution , se voyait grossi par des hommes considérés, dont le but c^>endant n'avait rien de commun avec le leur.
Les ducs de La Rochefoucauld , de Nivernais , le prince de Beauvau et plusieurs autres exerçaient une grande influence sur le ton de ce ([u'on appelait la bonne compagnie ; ils y introduisaient le goût des lettres et l'estime pour les
La reine elle-même avait opéré un grand changement dans les modes : comme elle aimait plus la société que la représentation; ces modes, de n. 3
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magnifiques qu'elles étaient , devinrent simples et élégantes. Souvent , au lieu d'être paré à la cour^ on y venait eu habit noir. « Qulavez-vous perdu?» disait-on. «Personne; je suis en noir et point en » deuil. 1 .
Marie • Antoinette fut la première reine de France qui admit ^ez elle des hommes à sa table. L'étiquette se relâchait de sa sévérité , en même temps que la morale du monde devenait plus rigide; et, tandis que toutes les classes se rapprochaient et se mêlaient de manière à se confondre, bientôt il s'établit d'autres intervalles et un nouveau genre de distinction, entre le vice et la vertu, l'esprit et l'ignorance, le talent et la médiocrité.
Ces progrès de l'égalité, cet hommage rendu à tous les genres de mérite personnel, cet enthousiasme pour tous les succès littéraires et philosophiques, réveillaient l'imagination en électrisant les poètes, les artistes et les hommes de lettres.
Ou courait aux ateliers de Houdon, de Moitte, de Vien, de David, de Julien; la France s'enrichisi'ait de monumens; les étrangers admiraient K' doine de Sainte-Geneviève, la salle de speci kcle de Bordeaux, l'École de Chirurgie, le pont
ou sou\ENins. 35
de ï^'euilly. Nos théâtres retentissaient des chefsd'œuvre d'une musique nouvelle; les femmes, se montrant zélés disciples de JeanJacqiies Rousseau, faisaient de leurs devoirs de mère leiu's plus doux plaisirs.
Cependant le désir ardent de briller nous menaçait déjà d'une enflure, d'une exagération, d'un néologisme, d'une sorte de décadence, que retardaient, par la pureté de leur st}le, Bernardin d« Saint Pierre, Delille, Ducis, llailly et loi Ilarpc. Barthélémy annonçait à la fois la résurrection de la littérature, de la liberté et de l'atticiame grecs ; mais k côté d'eux l'éloquent Thomas gâtait le s^le à force d'images. On pardonnait à Dubelloy les défauts de ses plans et les vices de son langage, en faveur de ses nobles et patriotiques sentimens. Le Brtm , qu'on surnomma Pindore, souvent ampoulé, était quelquefois sublime.
Beaumarchais, esprit original, alors sans modèle et d'epuis sans imitateur, introduisit sur ootre scène la satire politique; il attaquait à coups de marotte les préjugés que la philosophie combattait à coups de massue. La représentation de son Mariage de Figaro est une époque remarquable dans le prologue de notre révolution . et
36 iliMOIRES
les courtisans, qui Daturellément auraient dû en redouter les effets, furent ceux qui airachèreot au roi la permission de se voir jouer.
De toutes parts on s'oupressait de contribuer à satisfaire cette soif inextinguible de connaissances nouvelles, qui semblait nous coD&uma-. Choiseul-Gouffier et Volney tiraient le voile que trois siècles avaient jeté entre nos yeux et l'Orient. Bougainville parcourait les quatre parties du monde, dont un peu plus tard la liberté devait &ire le tour.
Jusqu'alors la chimie, trop abaissée parlenom même donné à la profession de ceux qui s'en occupaient , s'éleva au rang de l'une des premières sciences, par les travaux de Lavoisier etdeFourcroy. Entraînés sur tes pas brillans de I^p^ce et de Lagrange, nous commencions à mesurer bardiment les cieux.
Ce fut dans ce moment qu'un simple manu&cturier, Montgolfîer , nous inspira le' téméraire espoir de nous approcher des astres. Cet homme, devenu justement célèbre, et qui le premier, en France, avait fabriqué le papier vélin, immortalisa Annonay, lieu de sa naissance, ta France, sa patrie, et le nom de sa famille, par l'invention des ballons aérostatiques.
ou souTitniRS. 37
La ville d'ÀDDODay fiit doublement heureuM dans ce siècle; car elle donna aussi le jour k Boissy d'An^as, cet excellent et grand citoyen qui fit briller tant de vertus dans un temps de crimes, tant d'intrépidité dans des jours de terreur, tant de moraledanssa politique, de loyauté dans son éloquence parlementaire, de grâce dans tes poésies, et de constance en amitié, i des époques où elle s'est montrée aussi changeante que la fortune.
La moitié de toute grande découverte est due an hasaid, et l'autre au génie. Montgolfier, dans sa mann&cture de papet^ie , faisait un jour , en 1783, bouillir de l'eau dans une cafetière, que couvrait un papier ployé en forme de sphère; ce p^ier se gonfle et s'élève. Le philosophe s'étonne, répète Texpérience; il médite, calcule, conçoit l'effet d'un air raréfié, plus léger que l'air atmosphérique; l'aérostat est inventé, et l'empire des airs devient une nouvelle carrière où l'audace des hommes s'élance.
- Le premier moyen qu'on employa pour raréfier l'air , fiit la vapeur du feu : ainsi cette gloire, ocHnme bien d'autres , ne semblait d'abord que lomée; mais bientôt on se servit du gaz, et dèslors, une chaloupe suspendue à l'aérostat nous
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moDtra des mortels hardis s'élerant dans les airs.
Aujourd'hui ce spectacle est si commun qu'il n'excite presque plus la curiosité; c'est, comme les feux d'artifice, un vulgaire ornement de nos fêtes. Mais jamais je n'oublierai l'impressiQft vive et profonde que produisit sur moi, ainsi que sur toute la population de Paris, la première ascension de Charles et de Robert au milieu du jardin des Tuileries.
Le cœur bon et sensible de Louis XVI, effrayé de cet acte de témérité , avait voulu d'abord s'y opposer. A l'instant où tous les regards étaient fixés sur deux hommes assez hardis pour braver, dans un frêle esquif, les vents, l'iramensité de l'espace, et tant de périls jusque-là inconnus, un ordre du ministre arrive et leur défend de partir; mais le courage des aéronautes, et l'impatience d'une foule immense appelée à jouir de cet essor du génie, l'emportèrent sur toute défense. La corde fut coupée, le globe s'éleva majestueusement , et nous vîmes les navigateurs aériens parcourir intrépidement la route du ciel.
Dans d'autres siècles on aurait cru voir appal'aitre des dieux , et dans ce moment même je me sentais disposé à croire à tous les prodiges. Inspiré par cette vive et indéfinissable émotion, je
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diercfaai sur le lieu même k la peiodre dans cet injvtmiptu :
Quand Chaifei et Hobat , pleini cf une noble andace , Sar les ail«t dei Tenu l'élancent xen tei cJeqit , Qndi honncyn vont payer leur» efforu glorieux? E«-méme« ont marqué leur place E« et lei dienx.
Après ce triomphe du génie sur la nature , dans cette journée mémorable, cbaain des spectateurs se seotfût cmiune grandi; l'impossible ne paraissait plus un mot français; on eût dit que toutes bor- □es vraaient dç disparaître devant Foi^eil ambitieux de l'esprit humain.
Les jours suivans, on entendait, dans tous les salons de Paris, tout ce que l'imagination peut ajouter à la vérité, toutes les folies que peuvent créer les plus vives fantaisies; car, même lors* que la science et la raison font les plus grands pas, la folie en profite encore pour étendre son domaine.
On voyait déjà la direction des ballons trouvée, des flottes nombreuses traversant les airs ; ime descente en Angleterre n'était plus qu'un jeu; bientôt, au milieu des éclairs et dans le séjour de la foudre , nos escadres et celles de nos rivaux se livraient bataille; certaines jolies femmes coni-.
^O -U^HOIRES
raençalest à craindre de se voir db jour enlfïvéc* du milieu de nos jardins, par des aéronautes turcs ou barbaresques; les contrebandiers se réjouissaient ; les douaniers redoutaient la perte de leur état.
Mais ce qui semblait plus réel ^ c'était re^>érance, jusqu'ici trompée, d'employer utilementles aérostats à la guerre, de planer au-dessus des forteresses , et de s'en emparer ainsi sans qu'il fût désormais nécessaire de renverser leurs rempart*, Cependant la bataille deFteurus fut, depuis , la seule affaire dans laquelle on essaya d'employé les aérostats, et encore ne crut-on pouvoir s'en servir que pour observer et découvrir les forces de l'ennemi et ses mouvemens. Les savans regardent comme impossible de diriger les ballons contre les courans de l'air^ mais que sait-on ? lo hasard, plus habile que les savans, fera [>eut-étrft un jour cette découverte.
Depuis mon retour en France, je jouissais plut rarement qu'autrefois de la vie active et brillante de Paris. Mon père, me retenant à Versailles, m'enchaînait à son ministère , où j'étais contraint à un travail journalier et assidu.
Je me souviens qu'animé du désir de réformes et d'innovations qui étaient à la mode en ce
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temps, je parlai très vivement à mon père du froid accueil qu'il fkisait, disait-on, au plus grand nombre de ceux qui lui présentaient des projets, et je m'étendis avec complaisance, à cette occa** sion , en lieux communs philosophiques , sur la difficulté de faire parvenir la vérité au palais des rois et dans les cabinets de leurs ministres.
Mon père sourit, ne me répondit rien, et m'envoya le lendemain l'ordre de prendre dans ses bureaux tous les mémoires et projets qui lui étaient adressés pour des réfi3rmes et de nouveaux systèmes de tactique ou d'administration. J'en fus d'abord très content ; mais je ne tardai pas à sentir que ce que j'avais regardé comme un plaisir, était une utile leçon et une punition assez sévère.
£n efïet , oa ne saurait donner une idée de la foule de platitudes , de sottises , de tristes folies , contenues dans les innombrables dossiers dont l'analyse m'était imposée. Faisant contre fortune bon cœur, je parus prendre assez fièrement mon parti. Je profitai , d'un air triomphant, de cinq ou six mémoires utiles, composés par des hommes instruits et sages; mais je m'aperçus que mon père les connaissait avant moi , car il s'entrete* naît fréquemment avec les hommes habiles qui
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pouvaient l'éclairer : ainsi ma présomption, vaincue dans son dernier retranchement , demanda grâce , et je fus débarrassé de mon fardeau ; on m'en dédommagea même en me confiant dès travaux plus importans et plus secrets.
Je reçus îjors, ainsi que tous les colonels français qui avaient fait la guerre dans les Étate- Unis , l'autorisation de porter la décoration de l'association américaine de Cincinnatus, que nous envoyait l'illustre général Washington.
Ce général en informa M. le comte de Rochambeau par la lettre suivante^ datée du 29 octobre 1783 : « Monsieur, les officiers de l'année » américaine , dans le dessein de perpétuer Cette » amitié mutuelle qui a été formée durant te » temps du danger et de ta détresse commune, » et pour d'autres desseins mentionnés dans l'in- » stitution, se sont, avant leur séparation, asso- « ciés dans une société d'amis, sous le nom de M Cincinnatus; et , m'ayant honoré de l'office de » \enr président-général , c'est une partie de mon* i> devoir bien agréable de vous informer que la » société s'est fait l'honneur de vous considérer , » ainsi que les généraux et les colonels de l'ar- » mée que vous commandiez en Amérique,, " comme membres de la société.
ou SOUVEiriBS. ^'i
« Le major l'Enfant, qui aura l'honneur de n vous remettre cette lettre , est cbargé , par la » société, de l'exécution de leurs ordres en France, » et il est également chaîné de vous remettre une » des premières morgues qui seront feites. Il l'est » aussi de vous délivrer les ordres pour les gen- » tilshomme de votre armée ci-devant mentiona nés, que je prends la liberté de vous prier de » leur présenter au nom de la société. Aussitôt » que le diplôme sera fait , j'aurai l'bonneur de » vous l'adresser. »
Cette décoration était un aigle d'or suspendu à un ruban bleu bordé de blanc : d'un côté Ciudnnatus était représenté quittant ses rustiques foyers pour prendre ses armes comme dictateur; de l'autre, on le voyait déposant son glaive, son bouclier, et reprenant sa charrue.
Une telle décoration si nouveUe,si républicaine, en brillant au milieu de la capitale d'une grande monarchie, pouvait donner beaucoup à penser; mais nul n'y songeait Quelque évidente que fût l'impression produite par la vue de ce signe de liberté , nous n'étions occupés que du plaisir de montrer sur notre poitrine cette palme guerrière , et de fixer sur nous, dans les promenades publiques , les regards d'une foule d'oi-
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siis que la moindre Douveaaté attire et rassemble.
A leurs yeux cette décoration ne paraissait qu'un nouvel ordre de chevalerie; et, par routine, confondant les institutions démocratiques avec les distinctions aristocratiques , ou donnait vulgairement, à la ville comme à la cour, à cet emblème de l'égalité et de la liberté le nom d'ordre, de sorte qu'on l'appelait assez ridiciUMuent Vordre de Cincinnatus.
Ce qu'il y eut même de plaisant, c'est qu'un colonel > homme très distingué par sa naissance, excellent ofBciar, mais dont l'instruction av^t été négligée , et qui se faisait remarquer par des fautes de langue très comiques , me dit , quand je fus nommé commandeur de Saint-Lazare et dievalier de Saint-Louis : « Te voilà, mon ami, bien H riche en saints, car tu en as trois : saint LomSy ■» saint Lazare et saint Cinnatus. Mais , pour ce » dernier saint, je me donne au diable si je sais * *» où nos amis de l'Amérique ont été le déterrer. » Or notez que lui-même avait été en Amérique > et venait de recevoir cette décoration.
Tandis qu'un gouvernement monarchique, en Europe, adoptait ainsi sans nulle crainte, au seiu de son année, ce signe mémoratif du triomphe
ou souvunBS. 45
d'un peuple contre un roi , cette institution produisait en Amérique un effet lout contraire. La liberté au berceau est pour le moins aussi jalouss que l'amour naissant. Une distinction quelconque choquait les amis de l'égalité, et les guerriers américains, qui venaient de verser leur sang pour fonder et défendre la république , excitèrent ta méfiance des républicains, leurs compatriotes, dés qu'ils osèrent se distinguer d'eux par un simple ruban.
U est vrai que les membres de l'association des Cincinnati avaient commis une faute : désirant perpétuer avec leurs noms le souvenir de leurs travaux et de leurs exploits, ils annonçaient que cette décoration serait héréditaire dans leurs familles. Partout l'alarme se répandit ; on croyait voir , dans ce mouvement de fierté militaire, une pensée vaniteuse et le germe dangereux d'une noblesse future.
Vainement, pour rassurer l'opinion, on invoquait la décoration elle-même , qui retraçait visiblement aux militaires le devoir de renoncer à toute autorité, à tout commandement, et de rentrer, comme Gncinnatus, dans les rangs des umples citoyens , après avoir rendu k la patrie les services exigés par elle; l'impression était &ite et
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ne pouvait s'eflacer. Il fut officiellement défendu d'établir aucune distinction héréditaire.
L'association subsista cependant, et subsiste encore aujourd'hui, mais comme simple confrérie, comme un souvenir de la fraternité d'armes établie pendant la guerre de l'indépendance. Les membres de cette association qui vivent encore, craignant d'inspirer même l'ombre d'un soupçon à leurs concitoyens, ne portent cette décoration qu'une ou deux fois par an , dans les jours consacrés à la commémoration de celui où l'indépendance fut proclamée. Au reste, toute méfiance a disparu, et déjà même une nouvelle ville, fondée sur les bords de l'Ohio , et dont la population s'élève à quatorze mille âmes , porte le nom de ville des Cincinnati.
Je retrouvai avec plaisir dans Paris un de nos compagnons d'armes, le duc de Lauzun, qui depuis , portant le nom de duc de Biron , combattit pour la république française , comme il avait combattu pour la république américaine , et vit ses services payés par la féroce ingratitude de la Convention, qui l'envoya à l'échafaiid.
Son caractère offrait le mélange singulier de l'ambition et de l'amour du plaisir, de la bravoure et de la mollesse, des formes d'un courtisan fran-
ou SOUVEHIHS. 4?
çais et des habitudes indépendantes d'un pair d'Angleterre. Galant comme un héros de roman, il aurait voulu aussi être un héros d'histoire, mais la fortune le trahit j il était d'aillrars mi peu trop léger pour la Gxer.
La bonté de son cœur, l'aménité de son caractère le rendaient tout-à fait déplacé dans un temps de violence et de passions brutales 'Dans d'autres circonstances il se serait vu, pour atteindre à la gloire, secondé par la juste afîi'ction des soldats. Nul ne la méritait mieux que lui; un trait sufiSra pour le peindre.
En Amérique, près d'Yorktown,aj'anH la tète de sa légion cliargé et culbuté les dragons de TarletOD, comme ceux-ci reçurent un renfort, il fut obligé de se retirer. Dans sa retraite, restant à la queue de sa colonne, il s'aperçut qu'un de ses hussards, demeuré en arrière, était entouré par trois dragons anglais qui le sabraient. Aussitôt I^usun s'élance sur eux, en tue un, blesse l'autre, et met en fuite le troisième. Le hussard , délivré, mais criblé de blessures, rejoignit sa troupe.
Tout le monde ignorait cette action brillante et généreuse. Le même sentiment qui inspire de telles actions porte à les taire; le hasard décou-
48 ' Ht^HOmi^s
vrit celle-ci. Peu de jours après, Lauzun, faisant comme coloiiel de jour la visite de l'hôpital, fut appelé par un hussard presque mourant Ce soldat , puisant dans sa reconnaissance un reste de force, serre les mains de son colonel, les mouille de larmes , et raconte à tous ceux qui entouraient son Ut , ce que son libérateur avait &it pour le sauve»-.
Une âme si noble méritait bien ce léger tribut d'éloges; on lui a rendu un funeste service eu imprimant ses Mémoires. Ses bonnes qualités n'auraient pas été ternies par les torts qu'on lui reproché, si, en s'entourant d'autres amis, il eût mieux su apprécier une femme angélique que le sort lui avait donnée. Mais cet esprit original et indépendant regardait la bonne compagnie , qui le gênait, comme une entrave à sa liberté : sentiment dangereux, car il porte à éviter ce qui nous contient; et, chose bien étrange , cet homme spirituel ne pouvait s'accoutumer à la très spirituelle, mais un peu dominante société des amies de la duchesse de Lauzun.
Cependant on peut assurer qu'il était difficile de rencontrer en aucun lieu de l'Europe une société plus aiiiitd>le, plus vive, plus animée, et d'un goût aussi délicat que celle des princesses de
ou SOUVEHIU!:, 49
Pois, de Bouillon et d'Héniii. On y voyait réuui tout ce qui peut plaire. C'était l'image d'uoe ancienne cour rajeunie par des grâces nouvelles.
J'employais avec ardeur le peu de jours de loistir que me laissait mon père, à parcourir de nouveau . dans Paris, ces cercles nombreux et variés de tous rangs, qui oHraient tant de jouissances diverses à l'esprit. Cependant , attiré par une juste curiosité à l'Académie - Française , une de ses séances pour la première fois m'attrista ; Lemierre y lisait quelques fragmens de sa tragédie de Barrteivelt. En entendant les rudes acceus de ce poète, par lesquels je me sentais cahoté comme un voyageur dans un mauvais coche , je craignis un moment de voir notre tangue redevenir celtique et barbare.
Lemierre n'était pas sans talent ; on trouvait dans ses ouvrages d'intéressantes situations, une yerve assez vive et de nobles pensées; mai» jiunais homme ne fut plus malheureux en consonnes; elles se rencontraient et se choquaient dans ses vers si bizarrement, qu'on pouvait douter quelquefois si c'était du français qu'on entendait.
11 suffît d'en rappeler un exemple assez connu : voulant peindre ces lanternes magiques portées
5o MÉMOIBES
sur les épaules de ceux qui les montrent, ou sur de petites roues, il s'esprimait ainsi :
Opéra sur roaletle et qn'oo porte à doi dliotumct.
Ne semblerait-il pas que c'est un vers latin qu'os entend ?
L'idée la plus claire se trouvait, dans ce poète, obscurcie par les formes dans lesquelles il l'enveloppait ; on en trouvera la preuve dans ces quatre vers qu'il avait composés sur Henri IV :
Élevé loin da cours et le malhenr pour mailre , Ph» tAid il devint roi , phis il fut fuit pour l'étrct. SouTerain par le ^roît , par le «enr citoyen , Il fiit son propre ouvrage, et Dous-mémeï le sien.
Malheureusement ces tournures et ces ellipses étranges , dont on riait alors , trouvent aujourd'hui trop d'imitateurs. Quelques jeunes écrivains, que la nature a doués d'un vrai talent, prétendent que la langue n'est pas et ne peut être fixée. Ils çssaient de donner à la nôtre la rapidité et les inversions de la langue latine , quoique contraires à son essence; et, voulant former «ne école nouvelle , ils bravent les règles et comptent pour peu de chose la clarté , premier mérite du style. Qu'ils prennent garde de ressembler un jour au bon roi Shabaham , qui disait si naïvement ;
OV SOtlVEHIRS. 5l
« Vous ne me comprenez pas , mais cela m'est • égal; je me comprends bien moi-même. n
Je me dédommageai bientôt dos vers de Lemierre en écoutant, dans plusieurs maisons, notre Virgile français , l'abbé Delille , si fécond en chcGsd'œiivre^ et qui donnait à tous les objets qu'il voulait peindre, tant d'âme, de grâce et d'harmonie.
Ce poète, émule d'Homère et aveugle comme Uù , ne laissait jamais lire ses vers inédits : il les déclamait et craignait cependant encore qu'on ne les retint, qu'on ne les copiât, et qu'un plagiaire ne s'en enrichit. Uo jour madame la baronne Duboui^ , son amie , femme très aimable , voulut lui faire la petite malice d'en écrire quelques-uns tandis qu'il les récitait. A cet effet , elle prit une plume de corbeau très fine et commença. Tout semblait réussir à son gré, lorsque le malin poëte , entendant le léger frottement de cette plume sur le papier, s'arrête et s'écrie :
Et tandi* qne je li* me* chrb-d'nmre div<n , L« corbeau dericot pie et me vole inef ver* I
Nous perdîmes, cette même année, un illustre ,.,^ académiden, un grand géomètre, un pltilo-
Sa M^MOtRXS
sophe profond, un écrivain noble, énergique, rapide, ingénieux, piqiiant, franc sans rudesse , déaintérçssé sans affectation : D'Alembert mourut.
T^ fortune ne pouvait l'éblouir : recevant modestement les plus raagni&ques ofîres de l'impératrice Catherine II pour se charger de l'éducation de son fils , it les avait refusées sans orgueil, n'alléguant d'autre motif d'un tel refus, que son amour pour son pays, dont il ne voulait pas s'é' loigner.
Cétait chez ce secrétaire perpétuel de l'Acar demie que se réunissaient fréquemment les hommes dç la cour les plus instruits, les savans, les hommes de lettr^, les artistes célèbres et tous les partisans de cette nouvelle philosophie , dont il semblait, depuis la mort de Voltaire, tenir 1« sceptre.
D'Alembert se Ëdsait estimer par son désintéressement , par sa probité , par ta fierté de son caractère. Sa conversation très instructive était souvent aiguisée par un sel plus satirique qu'attique; on y démêlait un léger fond d'amertume, trop ordinaire aux hommes que leurs talens auraient pu placer dans les premiers rangs de l'état social , et que leur naissance classe dans des rangs {nf^rieursi.
ov sovmtnts. 53
La ^otre même , quand on l'obtient , n'el&ce jamais complètement ce sentiment de susceptibilité y germe trop fécond de la discorde qui a existé de tout temps entre les patriciens et les plébéiens. Le vice radical des uns est un ridicule dédain , celui des antres une envie non moins ridicule; car enfin, entre les avantages d'une noblesse due au hasard et ceux d'une élévation due au talent et au mérite personnel , ce sont certainement les derniers qui devraient étpe un objet d'envie.
On ne saurait croire combien, dbns ce mom«it de guerre contre tes préjugés, de passion ponr le bien général, d'ardeur pour une perfectilùlité peut-être chimérique , de tendance à ra- ^ mener sur nn vieux monde l'égalité primitive f combien , dis-je , les modernes philosc^hes faisaient d'accueil aux jeunes nobles qui se montraient disposés il devenir leurs disciples, et à quel point ils trouvaient naturellement le secret d'exalter nos âmes et notre imagination piw l'encouragement de leurs éloges.
Ces hommes , consultés , respectés comme des oracles par l'Europe savante, distribuaient en quelque sorte la renommée, et notre présomption nous élevait incroyablement dans noire propre opinion, lorsque nous étions loués par eux.
.54 uiuomE»
Four en donner un exemple utile à d'autres amours-propres, bien que ce soit peut-être à naes dépens , je dirai qae rien dans ma vie ne me âatta plus vivement qu'une lettre de D'Alembert que j'ai conservée. Elle était écrite par lui au chevalier de Chastellux , qui lut avait montré un de mes premiers essais en littérature.
Voici cette lettre : « Je suis enebanté, mon » cher ami, de l'écrit que vous m'avez prêté; il » est plein d'intérêt, de sensibilité, d'honnêteté, n et , ce qui est rare à cet âge , de philosophie » et de goût. L'auteur mérite que tous les hon- » nétes gens l'aiment, Tcstimeut et s'intéres- » sent à lui. Quelle distance de lui à presque > tous les jeunes gens de son état ! le l'aime et » le respecte sans le connaître, et, grâce au M. sentiment de vertu dont il me paraît pénétré , » je crois n'avoir pas besoin de faire pour lui » la prière de Cicéron pour César dans Home » sauvée
> Dieux , ne corrompeE pu cette Ime généreiue T
» Bonjour, mon cher et illustre ami et confrère ; « je vous embrasse aussi tendrement que je vous » aime. >
C« mon]! , i"' décembte 1778.
f>D souviKins. 55
Cest après la commuDication de cène lettre, que M. de Chastellux m'avait conduit chez M. D'Alembert, qui depuis me vit très assidu à ses soirées. Je trouvais cependant plus d'obligeance que de vérité dans les expressions flatteuses de cette lettre; mais nous sommes tous faits ainsi : une louange nous plaît toujours, même quand nous sentons qu'elle est exagérée , et, lorsqu'elle vient d'un homme supérieur, elle nous grandit à nos propres yeux ; tout en reconnaissant qu'elle n'est pas juste , nous espérons qu'elle est sincère , et nous savons gré k celui qui nous la donne, de s'être ainsi trompé à notre avantage.
Le moyen le plus sur de gagner les. hommes et de s'en faire des partisans et des disciples , c'est de montrer du respect à la vieillesse , de la confiance à la maturité, et de flatter l'amour- propre de la jeunesse. On s'attache ainsi des hommes qui ont quelques nobles sentimens; quanUà ceux qu'on ne prend que par l'intérêt, la plupart ne valent pas le prix qu'ils coûtent.
Si je voulais peindre ici l'esprit public de ce •emps^ et le spectacle que me présentaient la ''our et Paris, ce tableau ne différerait que par ■ies nupices très légères, de celui que j'avais vu
5G H^MOIltES
et tracé avant mon départ pour l'Amérique. Tout y paraissait animé des mêmes désirs d'innovation, de réformes, d'égalité, de tolérance et de liberté.
Ce qu'on pouvait seulement remarquer, c'est que tous ces sentimens , malgré leurs progrès rapides en étendue, se manifestaient avec moins de vivacité , soit parce qu'ils étaient moifls combattus, soit parce qu'on jouissait du premier tripmpbe désiré , celui de ta cause amértcaine.
Nous avions réussi : les États-Unis étaient indépendanis; l'Angleterre venait d'éprouver notre force; les revers de la guerre de sept ans étaient éfl&cés , et le calme suit toujours un peu la victoire. Mais ces instans de calme furent courts; c'était un léger sommeil que devait suivre un terrible réveil. Au reste, n'ayant plus pour le moment d'autre objet d'activité que les plaisirs, on s'y livraft entièrement, et aucun nuage ne troublait la sérénité de ces jours heureux si prompfemenl disparus.
Jamais je ne vis rien de si brillant que les voyages de Fontainebleau de r^SS et i-jB^. ha. reine, qui était alors dans tout l'éclat de sa jeunesse, se voyait entourée dans son intérieur d'amis de son choix;
ou soTJVEBins. 57
die recevait d'une foule d'étrangers distingués, conune de tous les Français, des hommages sincères; on la regardait comme le plus <loiix ornemens des fêtes qui embellissaient sa cour. Encourageant les lettres, protégeant les arts, répandant beaucoup de bienfaits, et ne desobligeant personne, elle ne connaissait encore d'une couronne que ses fleurs,etnepi'évoyaîtpas qu'elle dût si tôt en sentir le terrible poids.
Les calomnies n'avaient point commencé ; nulle Toiz ennemie ne s'élevait contr'elle; elle n'entendait que des accens de respect et d'amour; à peine pouvait-elle distinguer qudques voix chagrines de vieux courtisans frondeurs, qui , jaloux des amis de la reine, regrettaient l'ennui des temps passés et le rigorisme d'une antique étiquette, dont l'afiËiiblissement leur paraissait un signe évident de décadence nationale.
M. le rtimte d'Artois, revenu du siège de Gibraltar, où il avait fait ses premières armes, aimait le monde , la société , les spectades , la chasse, les fêtes; il animait la cour : c'était véritablement le prince de la jeimesse. Monsieur, moins actif par sa nature, cultivait une mémoire heureuse, bornait sos plaisirs à ceux de la conversation au milieu d'une petite cour séparée , dans laquelle
5S MÉMaïUES
la politique chei:chait et trouvait plvs de place i|u'aiUeurs.
Le bon roi liouis XVI, simple dans ses goûts, peu curieuz' des plaisirs bruyans, s'amusait pourtant de ceux qu'il donnait aux autres; U semblait satisfait des résultats d'une guerre qu'il avait voulu éviter, et des succès d'une ambitïoQ qui avait été plutôt la nôtre que la sienne; ce prince jouissait surtout intérieurement du bien qu'il avait projeté, et de celui qu'il voulait faire à son peuple.
Parmi beaucoup de pièces assez médiocres, on eu donna sur le théâtre de Fontainebleau quelques-unes qui eurent beaucoup de -succès; mais, en ce genre comme en d'autres, Paris ne ratifia pas tous les jugemens de la cour.
Ce qui obtint la presque unanimité des suffrages , ce fut l'opéra de Didon ; le jeu , la voix de madame Saint - Huberti nous ravirent tous, et les sons harmonieux de Piccini charmèrent nos oreilles, jusqtie-là très peu musicales, mais que Gluck cependant avait entr'ouvertes.
D'autres chefs-d'œuvre depuis formèrent et développèrent notre goût, qui, heureusement resté plus sage que celui des Italiens , a persisté jusqu'à présent à ne point sacrifier la littérature à la mu-
OV SOUVKKIRS. 59
sique, et qui veutcoDStamment, malgré tes folles passions des diltttanti, trouver de l'intérêt dans les scènes qu'on lui présente , de l'esprit dans les pièces qu'on joue, et du bon sens dans les paroles qu'il écoute.
Ce mot de bon sens m'avertit des accusation»
auxquelles je m'expose, si je parle à présent d'un ton trop sérieux du nouveau spectacle que donnait alojrs à Paris, non pas les muses, mais Esculape.
On devine que je veux parler de la doctrine et du taxaeax. baquet de Mesmer; cependant, voulant être véridique , je dois avouer que je fus un de ses plus zélés disciples; mais, pour consoler mon amour-propre , je me hâterai de dire qu'entraîné, soit par une vive curiosité, soit un peu par la mode, j'eus pour compagnons, dans cette singulière école, beaucoup d'hommes dont le nom n'est pas sans quelque poids, puisque, parmi mes condisciples , je puis citer tes noms de AIiM. Court deGébelin, Oiavidès, d'Espréménil, de Jaucourt, de Cfaastelliix, de Choiseul-GoufEer, de La Fayette, et une foule d'autres personnes distinguées dans les lettres, dans les sciences , sans parler de quelques médecins qui s'en mêlaient plus secrètement, et qui, sans doute, me sauront gré de ne pas le»
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inscrire ici sur ina Kste, mesmérîens honteux; convenant tout bas qu'il yavait du vrai dans cette découverte, et la fron&nt tout haut par respect pour la Faculté.
Cependant je nommerai le célèbre docteur Thouvenel, premièrement parce qu'il ne s'eti cachait pas, et seoondetnent parce qu'étant mort» aucune épigramme ne peut plus le blesser.
Mon dessein n'est pas d'entrer dans la discussion d'un système pour et contre lequel on a tant écrit; il me suffira sans doute de dire que j'ai ni, en assistant à un grand nombre d*expâtîences, des impressions et desefièls très réels, très extraordinaires , dont la cause seulement ne m'a jamais été suffisamment expliquée.
Mesmer attribue ces effets à un fluide, agent universel, dont la direction et la puissance dépendent de la volonté. Ses antagonistes, et il iâut ■con»enir que ce sont presque tous les médecins et les savans, ne voient, dans ces phénomènes, que les résultats d'une imagination frappée et exallée.
Je respecte leur opinion; mais je pourrais cependant leur demander si ce mot imagination est une réfutation , une explication bien claire , bien péremptoire, et si au moins les savans et les
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philosophes ne devraient pas, par amour pour la vérité, méditer sur les causes de cette nouvelle et étrange propriété de l'imagination?
Ne serait-il pas curieux et utile à l'humanité de chercher par la méditation et l'expérience à biea connaître jusqu'à quel point peut s'étendre cette bculté de l'imagination, capable de produire tant d'impressions, et de donner à un malade de si violentes crises, enfin de bien fixer la distinction qu'ils supposent exister entre l'imagination et la volonté ?
Des milliers d'épreuves attestent que le somnambulisme est un hit; des milliers d'écrits eu nient l'^stence : les savans devraient bien ne plus nons laisser dans ce doute pénible.
Évitant toute dispute à cet égard, je convîeudrai qu'après avcùr été témoin d'eflèts inexplicables et de crises nombreuses, je n'ai point vu de cures pontives; et c'était cependant l'espoir d'en voir opérer qui avait le plus excité mon ardeur.
Nos fines étaient alors presque cuivrées d'une douce i^anthropie qui nous portait li chercher avec passion les moyens d'être utiles à l'hiunanité, et de rendre le sort des hommes plus heureux. Qùqi qii'on en puisse dire, c'est de toutes les passions colle qu'on devrait le plus regretter de
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■voir s'éteindre. Son excès même est des erreurs
humaines la plus excusable.
Aussi, je ne pourrais dire avec quel xèle-, avec quelle bonne foi , bravant les railleries et pratiquant la nouvelle doctrine, nous nous livrions à Teispérance de soulager nos semblables et de les guérir. Jamais missionnaires ne montrw^nt peutêtre plus d'ardeur et de charité.
Je ne saurais aujourd'hui moi-même, sans rire, me rappeler ce qui arriva à l'un de mes amis, qui, plus que tous, joignait à la plus grande boaté de cœur, rame la plus ardente et l'imagination la plus vive. Précisément à l'époque où nous nous abandonnions ayec une entière confiance à l'espoir dont nous étions bercés, mon ami, allant à Versailles, pour se rendre au bal de la reine, rencontre sur la route un homme couché sur un brancard. -
Tout-à-coup , saisi du désir de le soulager, et ne -voulant pas perdre une occasion de sauver peut-être un infortuné, il fait arrêter sa Voiture, ainsi que les hommes qui poi-taietat le brancard : la pluie tombait par torrens; mon ami était en costume de bal, vêtu d'un léger habit de soie; iiiîiis rien ne peut refroidir son zèle; il descend de voiture, interroge vainement les porteurs
oit SOUVENUS. C3
«ur l'état du malade; t'vtonnement les rend muets.
Lui, sans attendre plus long-temps une réponse, se penche sur le coqis du patient, lui prend les mains, lui touche la poitrine, et le magnétise vainement, mais avec une ferveur sans égale. Enfin, ayant répété sans succès cette épreuve : ■ Quelle est donc, dit-il vivement, ta maladie tle B ce pauvre homme ? — Malade! lui répondirent » les porteurs surpris; il n'est plus malade, car V depuis trois heures il est mort. » Mon ami , déconcerté, remonta tristement dans sa voiture, et me con6a le lendemain sa plaisante méprise, dont je lui gardai le secret.
Au restfe , les plaisanteries ne tiens manquaient pas; la rnne m*en fit un jour d'assez vives, et se plut à me raconter tous les traits «t tous les calembours qui pleuvaient alors sur nous. Vainement je voulus discuter ; elle ne s'y prêta point, et me dit seulement : « Comment voulez-vous > qu'on écoute vos folies , lorsque sept commis* » «aires de l'Académie des Sciences ont déclaré - ]ue votre magnétisme n'est que le produit -* d'une imagination exaltée? »
' Madame, lui répondis-je un peu piqué, je res- •- pert* c*» -)"'-te arrêt ; mais , comme des vété-
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s rinalres ont maguctisé des chevaux , et ont » produit sur eux des effets qu'ils attestent, j« u voudrais, pour m' éclairer, savoir si ce sont les » chevaux qui ont eu trop d'iioagination , ou si s ce sont les savans qui en oat manqué. » Elle rit. Là finit l'entretien , et là finira aussi ce que je voulais dire du magnétisme.
Si ce magnétisme ne peut guérir aucuoe maladie, si c'est même une olie, un charlatanisme justement condamné par la médecine, il a au moins l'avantage sur celle-ci de n'avoir tué personne.
Si Mesmer, d'un côté, se voyait l'objet de la colère des médecins , s'il était attaqué par les faiseurs d'épigrammes, accusé de charlatanisme par tes savans, et livré ainsi que. nous sur le théâtre du Vaudeville, aux traits malins de la satire , en même temps il pouvait avec raison tirer vaaité du mérite de quelques- uns des champions de sa cause; car le célèbre avocat -général Servan composa une très spirituelle apologie du magnétisme , et M. Grimm alors compara cet écrit aux Lettres provinciales.
Malheureusement M. d'Espréménii le défendit avec trop de chaleur ; rien ne nuit comme un zèle exagéré; il poussa l'enthousiasme au point
ou SOtlVEimi!!. 65
de comparer Mesmer à Socrate persécuté et livré aux risées du peuple par Aristophane.
Mesmer comptait encore avec un juste orgueil, au nombre de ses partisans, cet éloquent Duport, depuis membre de l'assemblée constituante, publiciste profond, savant magistrat, et peut-être l'un de nos premiers orateurs, si ce rang était accordé avec justice k l'élévation des pensées, à ta force de la dialectique, à la clarté du style et à la justesse des expressions.
On ne tarda pas dans Paris à s'occuper d'une lutte plus grave que celle des adversaires de Mesmer contre son système et ses disciples. Un autre semi-magicien, M. de Calonne, vit le voile des ' illusions qu'il étendait sur nous, menacé par les traits âe lumière que lançait du fond de sa retraite un homme d'État célèbre et disgracié.
Le &meux ouvrage deM. Necker sur l'administration des finances parut : c'était la première fois peut-être qu'il était arrivé de rencontrer ce mélange de morale et de calculs, de nobles pensées ?t de chiffres , de maximes philosophiques et de vomptes de recettes et de dépenses. Ce livre eut ■o «uccès aussi général que rapide.
■'ifTuMà ""t arcanum imperiiy ce sanctuaire mi r .o»*'ait ,(&..v jrtMi cnhre les mystères de
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l'homme d'État, les vrais et secrets él^ens de la force ou de la faiblesse d'un gouvernement, avait été comme impénétrable. On n'osait, on ne désirait pas même approcher d'un lieu si inconnu , si sec , si aride , et les Français , peu disposés à se livrer aux études d'une matière qui intéressait si feiblement l'âme etl'esprit, laissaient, sans s'en inquiéter, administrer leurs finances avec une insouciance pareille à celle d'un enfeint pour les livres de comptes de l'intendant de sa famille.
M. Necker opéra par son livre une véritable révolution; il eut des lecteurs dans les salons, dans les boudoirs, comme dans les cabinets. Ce fiit un pas très notable vers la liberté ; car elle commence k naître dès que les Hnances et la législation , cessant d'être l'affaire privée des gouvemans, deviennent l'afEaire publique, res publica.
Les admirateurs de cet ouvrage noQ-«euIement furent nombreux; mais ce qui est plus rare. Ut furent constans, ce qui venait surtout du mérite personnel de son auteur. On n'admire long^-teînps un homme puljlic que lorsqu'on lui suppose un noble et grand caractère.
M. de Calonne se défendit avec des armes plus brillantes que fortes; la partie n'était pas égale :
oc SODVF.RIB9. 67
il ne fiiisait qu'un replâtrage bien verni, tandis que sou rival enseignait l'art de rebâtir solidement l'édifice finander; les paroles de Tun ne donnaient que des espérances trompeuses; l'écrit composé par l'autre était fécond en principes et en vérités.
Quoique la jeunesse ne restât plus indifférente à ces împortans débats, la politique, et celle surtout qui nous offrait encore quelques chances de guerre, plaisait davantage à nos esprits, et fixait principalement notre ardente imagination. On parlait déjà de différends assez sérieux qui s'élevaient entre la cour de Vienne et la république des Provinces-Unies. On disait que la guerre en serait peut-être le résultat , et que la France ne pourrait éviter d'y être entraînée.
Les hommes clairvoyans et mûrs s'en alarmaient ; la jeunesse militaire en était charmée ; et , lorsque je rejoignis le régiment de Ségur, que je commandais, je le trouvai rempli d'ardeur : chacun croyait qu'avant un an nous serions en
Tous les corps qui n*flvaient pu être employés ni dans l'Amérique ni dans l'Inde, brûlaient du ^r de sortir d'une inaction qui durait depuis ■inçt ans; -j^afUnn aussi insupportable pour les
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Français qu'elle l'était autrefois, selon les anciens auteurs t pour les Germains et pour les Francs, la paix est ie rêve des sages ; la guerre est l'histoire des hommes. La jeunesse écoute avec tristesse celui qui prétend la mener au bonheur par la raison; elle suit avec un invincible attrait ceux qui, tout en l'égarant, l'entraînent à la gloire.
De retour à Paris , j'appris de mon père qu'une nouvelle carrière devait s'ouvrir devant moi. M. de Vergennes l'avait pressé de me faire entrer dans la diplomatie ; il me destinait , dès mon début , à l'un des postes alors les plus importans , celui de ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire du roi à la cour de Russie.
Dans le premier moment , cette proposition me satisfit moins qu'elle ne me surprit. Mou amour-propre pouvait bien être flatté de voir qu'un mioistre, si universellement estimé, conçût une opinion assez avantageuse de mon esprit et de ma prudence pour me confier une telle mission , dans des circonstances où l'on aurait dû ne la donner qu'à uu homme plus mûr et d'un talent éprouvé.
Mais un instant de réflexion sufQsait pour comprimer ce mouvement de vanité; je me
ov sooTzniKs. 69
rappelai qae je vivais dans une monarchie , que j'étais fils d'un ministre , et que dans les cours la position fait tout. Trop souvent on y cherche, noD rhonune propre à quelque grand emploi , mais l'emploi qui convient à l'homme en faveur.
Je crois que M. de Vergennes pensait du bien de moj; mais, ce qui me paraissait plus certain, c'est qu'il voulait obliger mon père, et espérait que tous deux nous pourrions lui être utiles.
Quoi qu'il en soit , je ne vis d'abord dans ce changement de carrière qu'un dérangement complet dans ma vie , dans mes projets , dans mes goûts, dans mes études, un long éloignement de mon pays , et un fardeau qui , tout en comprimant ma liberté , serait peut-être disproportionné à mes forces ; car je n'étais nullement préparé à part^tre avec succès sur une scène, où devaient se traiter et se discuter les plus grands intérêts de l'Europe.
H fallait quitter l'épée pour la plume, la philosophie pour la politique , la franchise pour l'adresse, l'enjouement pour la gravité, les plai- •"^ pour les affaires , et travailler en conscience ni ...„int)eTi dp la paix, tandis qu'alors je désirais
^O HÈMOIRÏS
ardemment la guerre, objet très naturel des vœux d'un jeune colooel.
Je confiai à mon père tout ce que j'éprouvais à cet égard; mais û me blâma complètement. « Vous ne quitterez point l'état militaire , » me dit il ; beaucoup d'exemples doivent tous » apprendre que chez nous la carrière des arjj mes et celle de la politique ne sont point né- » cessairement séparées, a Et il me cita MM. de Belte-Isle , de Villars , de BJchelieu , et beaucoup d'autres.
a D'ailleurs , ajouta-t-il , pour arriver un jour » au conseil et aux places les plus éminentes » de l'administration , on marche lentement par D les emplois militaires ; car on y est dans une » foule qu'on a peine à percer, tandis que , dans B les ambassades, on' peut s'élever très vite, » n'ayant à lutter qu'avec im petit nonAre de ■a rivaux. Au lieu des détails d'un régiment, » vous allez , dès votre début , être chargé des » grandes affaires du gouvernement, des pre- » miers intérêts de notre politique ; c'est passer » en un instant de la jeunesse à la maturité, et » d'un rang ordinaire dans la société à celui d'un » homme d'État. »
Mon respect pour ses lumières et mon habi-
UU SOUVENIRS. ^t
tude de lui obéir me décidèrent , plus que ses raisonnemens , à me résigner. Ce mot peut partûtre singulier ; mais c'était pourtant une vraie résignation, puisqu'elle contrariait tous mes penchons.
Au reste, ma nomination n'était pas encore aussi certaine que mon père l'avait cru : l'ambassade de Russie était désirée et demandée par le comte Louis de Karbonoe , homme très remarquable par sa grâce et par son esprit. Madame Adélaïde, tante du roi, et dont M. de Narbonne était le chevalier d'honneur , appuyait avec chaleur ses démarches, et son crédit sur l'esprit de Louis XVI rendait le choix très incertain.
Cependant, après quelques irrésolutions, la reine, secondant les vues de M. de Vcrgennes, parla en ma faveur, et je fus nommé. Dès ce moment, changeant avec regret toutes mes habitudes, allant rarement à Paris, me fixant à Versailles, je me livrai assidûment, dans les bureaux des affaires étrangères, aux études qui m'étaient nécessaires pour justifier , par quelque mérite réel, la préférence qui m'était donnée.
Un de mes premiers soins fut de demander
•Ji MEMOIRES
des conseils à l'un des collègues de mon père, M. le baron de Breteuil , alors ministre de Paris. Il avait été successivement ministre de France à Pétersbourg, ensuite ambassadeur à Naples, k la Haye , et enfin k Vienne. La reine lui donnait une grande part dans sa confiance ; ce qui iut un peu plus tard , à l'époque de l'affaire du collier, un vrai malheuj^pour elle.
M. de Breteuil savait parfaitement représenter et tenir un grand état sans déranger sa fortune : connaissant l'art de marcher d'un pas ferme sur le terrain glissant de la cour, il imposait au public par son ton tranchant, et plaisait aux princes en cachant son adresse sous les formes d'une apparente brusquerie. .
La lecture des correspondances me fut plus utile que sa conversation. Vingt années, qui s'étaient écoulées depuis sa mission à Pétersbourg , avaient effacé de son souvenir une partie des faits qui auraient pu m' être utiles. L'infidélité de sa mémoire me surprit un jour étrangement : je m'entretenais avec lui de la révolution qui avait détrôné Pierre m et couronné Catherine II ; alors il se complut à m'en raconter tous les détails comme l'aurait fait un témoin oculaire , à me peindre les difFérens personnages
ou SOUVEHIRS. 73
de cette scène tragique , et à me démontrer que, lans ses conseils, le dénouement de ce drame, qui n'était d'abord qu'une intrigue de jeunes gens, aurait été très Aineste k l'impératrice; enfin, à l'entendre, il avait tout prévu, tout surveillé.
Or, jugez de mon étonnementl je venais le matin même de lire la correspondance ministérielle de cette époque, et voict ce que j'y avais vu : au moment où les OrlofF et les autres conjurés méditaient leur entreprise, comme ils manquaient d'aidant , ils engagèrent Catherine à faire des démarches pour obtenir de M. de Breteuil , ministre de France , quelques moyens <le crédit.
Ce ministre s'y refusa , regardant comme une folie les projets qu'on lui laissait entrevoir; son erreur même sur ce point fut telle, que, loin de ' prévoir le grand événement qui se préparait , et profitant d'un congé qu'il avait obtenu , il partit pour revenir en France.
II était à Vienne lorsqu'il apprit la révolution de Pétersboui^ ; et en même temps un courrier de Versailles lui apporta l'ordre un peu sévère de rc- ♦miroer sur-le-champ en Russie, où, comme on - .-mil- h:»»i. :i lA trnuvï pas l'impératrice dis-
^4 UJÉHOIRES
posée très-£avorablement pour lui ; elle ne pouvait oublier qu'il avait refusé de la secourir dans sa détresse. Cependant, comme il avait été dans la confidence de ses sentimens pour le comte Poniatowski et de ses chagrins, il continua à en être , assez bien traité.
Voyez comme la mémoire se plie aux fantaisies de l'ainour-propre : M, de Breteuil ne pouvait ignorer que j'avais tous les jours sa eorrespondance sous les yeux ; mais de bonne foi , brouillant ses souvenirs de vingt ans, et ne gardant que ceux qui lui étaient agréables , il ne se rappelait, pour le moment, que les idées qu'il avait eues de la légèreté des intrigues qui précédèrent la conspira, tion , et peut-être quelques sages avis qu'après son retour en Russie il s'était vu k portée de donner aux ministres de la nouvelle cour. On se doute bien que je ne lui fis point sentir la contradiction de ses paroles avec les faits. •
Je me souviens d'une autre anecdote , dans un genre tout différent , qui pourra donner une juste idée du gouvernement ottoman , des mœurs tur^ ques, et de l'impossibilité où ce peuple barbare se trouve de s'arrêter dans sa décadence , de sortir de ses ténèbres et de se relever de ses ruines.
Lorsque je ^travaillais dans les bureaux des af*
ou SODVEVIRS. 75
fiiires étrangères, j'y rencontrai plusieurs fois un jeune Turc,' nommé Isaac Bey. Il était instruit, tolérant, spirituel. Contre l'antique coutume <le ses compatriotes, il avait voyagé en Russie, en Prusse, en Autriche, en France; il savait parler les langues de tous ces pays, et avait étudié l'histoire politique et militaire de ces différentes contrées. Ses connaissances étaient étendues et variées ; il avait acquis des idées assez justes sur les intérêts, les forces et la tactique des nations européennes.
Étonné de ce phénomène, un jour je le félicitais sur ses progrès et .'^ur les avantages qu'il poi^ vait tirer de ses travaux. « Vous allez, lui disais-je, B rendre les plus grands services à votre pays. Les M Turcs n'ont rien perdu de leur antique bravoure; leurs revers ne viennent que de leur B ignorance; et avec leurs forces innombrables il B ne leur faudrait , pour résister au colosse mos- » covite qui les menace, que de l'instruction , de » la discipline, enfin la volonté de ne plus rester B en arrière des autres peuples, de les combattre B avec des armes pareilles aux leurs , et de s'enrï- B chir de leur art et de leurs inventions. Vous les » instruirez, et votre patrie vous devra peut-être » sa régénération. »
yG M^MOlItES
«Vous êtes dans l'erreur, me répondît, avec un n fin sourire, mon jeune musulman; c'est pour » moi-même , c'est pour ma propre satisfaction w que je voyage et" que j'étudie. Mais , de retour » à Constantinople , j'aurai très grand soin de » cacher ce que je sais ; de mépriser en apparence » les arts et les connaissances des chrétiens qui, » selon nous , viennent des démons ; de suivre en » tout nos absurdes coiitumes ; en un mot , je serai » tout aussi béte et tout aussi ignorant que mes u compatriotes , car autrement je ne conserverais M pas huit jours ma tète sur mes épaules. » On m'a dit, depuis, qu'Isaac Bey avait tenu sa promesse et gardé sa tète.
D'apr es ce fait, faut- il s'étonner si une poignée de Grecs, animés par le désespoir et lâchement abandonnés par tous les princes chrétiens, détruit les nombreuses années du grand-seigneur, incendie les flottes formidables de trois capitanspachas , et fait trembler sur ses vieux gonds la sublime Porte?
Après avoir lu avec soin les dépêches de mes prédécesseurs , ainsi que la correspondance ministérielle relative aux affaires de Vienne, de Constantinople , de Stockholm , de Copenhague , de Berlin et de la Haye, je résolus de faire un voyage
ou souvKirms. 77
à Londres, espérant apprendre de notre ambassadeur, M. d'Adhémar, tout ce qu'il m'était nécessaire de savoir relativement aux affaires que j'allais traiter en Russie, et aux intérêts du cabinet britannique dans cet empire , où les Anglais avaient , depuis plusieurs années , acquis à nos dépens une Ëieheuse prépondérance.
Je restai six semaines en Angleterre logé chez, M. d'Adbémar, qui répondit complètement à mes espérances.
Tout fier que j'étais du triomphe récent que nos armes venaient de remporter sur celles de nos rivaux, en leur enlevant treize riches provinces , j'avoue que je ne pus voir, sans un étonnement mêlé de regretS', la supériorité qu'un long usage de raison publique et de liberté donnait à cette monarchie constitutionnelle sur notre monarchie presque absolue.
L'activité du commerce, la perfection de l'agriculture, l'indépendance des citoyens sur le front . desquels on croit voir écrit qu'ils n^obéissent qu'aux lois , tous les prodiges d'une industrie sans eDtraves,et d'un patriotisme qui sait faire de tous les intérêts privés un faisceau uni indissolublement par le lien de l'intérêt général , les ressources sans born" que leur donne nu crédit fondé sur la
•jS MEMOIRES
bonne foi , affermi par l'inviolabilité des droits de chacun, et garanti par la fixité des institutions, tout cet ensemble surprenant me faisait envier pour mon pays ce système légal et cette heureuse combinaison de royauté , d'aristocratie et de démocratie , qui avait élevé une île de peu d'étendue sous un ciel rigoureux, une île à peine connue des Romains , au rang de l'une des plus riches , des plus heureuses , des plus fortes , des plus libres et des plus redoutables puissances de l'Europe.
Tout m'y démontrait !a vérité de ce vers de Lemierre :
Le trident de Neptune e>t le iceptre du monde;
vers cependant incomplet : car il faudraity ajouter cette explication nécessaire, que ce trident ne doit sa force qu'à la liberté du peuple qui le tient; placez-le dans les mains d'un sultan, et ce trident sera brisé par le choc dequelques chaloupes grecques.
Pendant mon séjour en Angleterre, je fus admis dans la société du prince de Galles , aujourd'hui roi. Ce jeune prince était l'un des plus aimables et des plus beaux hommes de son temps. Son penchant pour l'opposition, la vivacité de ses goûts pour les plaisirs, et le choix de ses amis, ne pou-
ou SOUVENIRS. 79
yaient alors faire préjuger le système qu'il a suivi, les principes qu'il a soutenus , - les liaisons qu'il a formées, depuis qu'il a exercé la régence et porté la couronne. On l'a dit souvent avec raison : rien n'est moins ressemblant à l'héritier présomptif d'un trône que cet héritier devenu roi ; c'est la même personne , et ce sont deux hommes très différens.
Londres ne peut être comparé qu'à Paris , et je ne sais à laquelle des deux Tilles on pourrait équitablement attribuer la supériorité. Dans le temps dont je parle, les savans, les législateurs auraient trouvé, dans la capitale de l'Angleterre, plus d'objets dignes d'intérêt et de curiosité; mais les peintres, les poètes, les sculpteurs, les amis des arts , des belles-lettres , des plaisirs , auraient fui ce ciel brumeux pour venir admirer, sur les bords rians de la Seine , la majesté de nos monumens , l'élégance de nos édifices , l'esprit attique de nos cercles brillans , ce feu , ce goût épuré qui donne à tout la grâce et la vie. A cette époque , le Français avait l'air de jouir avec ivresse du bonheur auquel l'Anglais rêvait avec mélancolie.
Rien au reste n'est plus surprenant que les contrastes offerts par la ville de Londres au premier coup d'oeil d'un voyageur : la monotonie régulière
8o M^SIOIUES
de quelques quartiers où tout est large , propre » uniforme ; la saleté , l'obscurité de plusieurs autres; l'incroyable activité d'une foule innombrable d'hommes qui parcourent les rues; la mélancolique gravité qui règne sur toutes les physionomies; l'éclat des illuminations dans les wauxhalls , dans les jardins publics; le silence de cette multitude de promeneurs qui ont l'air de s'entasser dans les fêtes , dans les assemblées , plutôt pour s'attrister que pour s'amuser ; le mouvement perpétuel d'une population immense les jours ordinaires , la solitude et l'immobilité qui remplacent cette agitation les dimanches; la licence des élections, la fréquence des émeutes, la facilité avec laquelle l'ordre renaît au nom de la loi; le respect pour les pouvoirs institués; les injures prodiguées et les pierres jetées aux hommes puissans ; le sentiment profond de l'égalité civile , et le maintien des coutumes féodales les plus bizarres; la philosophie la plus hardie, et l'intolérance la plus soutenue contre les catholiques; l'admiration accordée, les plus grands honneurs rendus à tous les genres de talens ou de mérite, et cependant une estime presque exclusive pour l'opulence ; enfin une ardeur sans mesure pour toutes les jouissances , et un ennui presque incurable de tous
ou SOUTIITIBS. 8l
Ifi plaisirs de la vie : voilà une partie des singularités qui caractérise ces fiers insulaires , peuple à part dans le inonde, et dont les mœurs, leslois* les caractères, ks penchans, les qualités et les dé&uts difiëreut totalement de ceux des autres nations; c'est au milieu des grandes familles européennes, une famille presque étrangère, et qui conserve, depuis un grand nombre de siècles, une empreinte distinctive, originale et indélébile.
Quand je revins à Paris , je trouvai les esprits de plus en plus animés contre l'Autriche , qui menaçait la Hollande d'une invasion procliaine. C'était encore ta cause de la justice et de la lil^rté qui s'agitait; c'était encore une république qu'il fallait défendre contre im pouvoir oppressif.
D'ailleurs, depuis Charles-Quint, les Français s'étaient accoutumés à regarder l'ambitieuse maison d'Autriche comme leur ennemie naturelle.
Ses armes avaient trop long-temps dévasté nos provinces; un de nos rois était tombé dans ses fers; Paiîs n'oubliait pas qu'il avait vu sur ses murs flotter les étendards de Hiilippe II , avec ceux de la Ligue.
Kos combats avaient long-temps ensanglaoté ji. 6
ii U£HOIRKS
^ lltalie, la Flandre et les rives du Hhin; et, quoique nos efforts eussent enlevé à cette maison les Pays-Bas, l'Alsace, la Franche-Comté , la couronne (l'£sp.agne, celle de Naples, et son orgueilleuse domination sur te nord de la Germanie , le ressentiment survivait à la crainte que sa puissance presque universelle nous avait inspirée.
L'alliaQce contractée en 1 756 avec la cour de Vienne était d'autant plus impopulaire çn France, qu'on la regardait comme la cause de nos revers dans la guerre de sept ans, et de la paix humiliante qui l'avait terminée. Cette alliance durait encore ; le mariage du roi avec l'archiduchesse Marie-Antoinette resserrait ce lien, et chacun croyait que l'influence de cette princesse déciderait sou époux, à sacrifier la Hollande à l'ambition de l'empereur.
On reprochait à notre gouvernement la &iblesse qui lui faisait suivre la trace des ministres de Louis X.V. Les nôtres allaient-ils , pour plaire à une reine autrichienne , abandonner au joug impérial une république alliée , comme on avait livré la Pologne à la Russie , à la Prusse et à TAu* triche ? Que deviendraient notre prépondérance antique, notre dignité, l'équilibre de l'Europ* et notre propre sûreté , si nous cessions d'être
ou SUUVÏMHS. b'i
Considérés comme les protecteurs de l'indépeii' tiance de» États faibles contre trois moDarchies envahissantes ? Étions-nous enfin décidés k descendre honteusement du rang où Henri IV , Louis XIU, le cardinal de Richelieu, le célèbre traité de WestphaUe et la gloire de Louis XIV nous avaient élevés ?
Tels étaient les propos répétés dans les cercles, dans toutes les classes , depuis les galeries de Ver- * vailles et les salons de Paris jusqu'aux cafés de ce Palais-Boyal , nouveau rendez-vous politique, immense bazar entouré de colonnes ^ selon le voeu de Voltaire qui avait désiré qu'on embellit ainsi la Cachemire européenne , et que cependant les censeurs malins de l'un de nos princes appelaient alors le Palais marchand.
Les parlementaires, les philosophes, par esprit d'opposition, déclamaient contre l'incurie du ministère; et la jeunesse ardente prenait vivement parti pour la cause des Hollandais, c'est à-dire pour ta guerre.
Un court récit des faits prouvera bientôt combien ces clameurs contre le ministère , contre la feine, étaient iQ{ust<>s et peu fondées : les condi ■ tions onéreuses imposées à l'Autriche par les puissances maritimes, par la paix d'Utrecht et par I*
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traité de la Barrière en 1 7 1 5 , avaient excité qnéf ques mécontemens dans les Pays-Bas autrichiens. Jamais les conditions n*en avaient été loyalement exécutées par les puissances contractantes; d'interminables discussions étaient le résultat nécessaire d'une si fausse position.
En 1 7 1 8 , par l'intervention de l'Angleterre , le traité de la Barrière fut modifié ; les Autrichiens et les Hollandais convinrent de régler leurs limite» par des cessions et des échanges mutuels. L'empereur prit possession des territoires qu'on lui cédait ; mais à l'époque de la guerre de la Succès-. «ion, les Français ayant occupé les places de la Barrière , l'empereur refusa de payer les subsides qu'il devait à la Hollande pour la garde de ces places.
Lorsqu'en 1748 la paix d'Aix-la-Chapelle fut conclue, on décida que la cour de Vienne serait dispensée de payer les subsides jusqu'au rétablissement de la Barrière , et jusqu'à la conclusion d'un traité de commerce. Plus tard les Hollandais, étant rentrés en possession des places conquises sur eux , ouvrirent vainement en 1 ySi des conférences avec les ministres autrichiens ; les deux partis ne purent s'accorder ni sur jleurs limites, ni sur leurs subsides, ni sur la navigation de l'Escaut
ou SOUTCITIItS. 85
Lorsque la guerre d'Amérique amena en 1781 ime rupture entre l'Angleterre et la Hollande , la cour de Vienne , que jamais on ne vit abandonner complètement aucune de ses prétentions ambitieuses, crut l'occasion favorable pour affranchir les Pays-Bas de toute gêne, pour étendre ses limites, pour reprendre ce qu'elle avait cédé, et pour annuler ainsi entièrement les stipulations des traités de 1 7 1 5 et 1 7 1 8 , déclarant hautement qu'il &Ilait eu revenir aux bases flxées par une convention passée en 1 6G4 « entre le roi d'Espagna et les états-généraux.
Cette querelle s'aigrit par la constante résistance de la république : dans l'hiver de 1 784 » MUS prétexte de venger l'insulte faite au cadavre d'un soldat autrichien , les garnisons de Gand et de Bruges s'emparèrent de plusieurs forts holluudùs , et envahirent le territoiiesitué entre Bruges et l'Écluse. La république se plaignit amèrement de. ces violences.
On ouvrît des conférences au mois d'avril 1 78 ', et la cour de Vienne y dévoila hautement ses injustes prétentions, espérant alors que la UoUande res.terait isolée dans cette querelle , qu'elle se ver- "ait privée des secours de l'Angleterre qui venait le la 'oir armé" «^ntr'elle , et enfin qu'elle serait
So MZMOIBXS
abandonnée par la France, dont ]a guerre américaine avait ^iiisé les finances.
Les ministres de l'empereur développèrent donc sans inquiétude, dans un tableau sommaire « les conditions rigoureuses qu'ils imposaient à la république : c'étaient le rétablissement des limites léglées en 1664, la démolition de plusieurs forts, 1» suppression du vaisseau de garde hollandais placé près de Lillo , la pleine possession de tout le cours de l'Escaut depuis Anvers jusqu'à Saftingen, la restitution de plusieurs villages, celle des biens de l'abbaye de Postel , de la terre d'Ai^enteau, enfin la cession de Maestricht, du comté de Vronhauven et du pays d'oiitre-Meuse en conformité d'un article du traité de 1673, de plus le paiement d'une somme de cinquante millions de florins.
Les états-généraux, justement effrayés par ces demandes exorbitantes , implorèrent l'ap» pni et la médiation de la France. En même temps , bien convaincus que la faiblesse donne peu d'alliés, iLs retrouvèrent leur antique énergie , rassemblèrent des troupes , et réclamèrent à leur tour des restitutions auxquelles ils avaient droit, et le paiement de toutes les sommes qui leur étaient dues.
ou sonvEinns. 87
La cour de Vienne, étonnée d'une fermeté à laquelle elle ne s'attendait pas, changea subitement de marche , et offrit de se désister de toutes ses prétentions , pourvu que la Hollande lui cédât Maestrîcht et la libre navigation de l'Escaut jusqu'à la mer.
L'empereur accompagna cette déclaration de menaces, annonçant que le moindre ol>stacte opposé k la marche de ses batimens naviguant sur l'Escaut serait regardé définitivement par lui coDHoe une formelle déclaration de guerre.
La république ne céda point; et, considérant ces conditions comme destructives de son indépendance , elle appuya son refus sur les dispositions positives d'un traité qui , en 1 73 1 , avait expressément autorisé la fermeture de l'Escaut.
En conséquence , les états - généraux établirent une escadre à l'embouchure de ce fleuve , et pressèrent la France de conclure l'alliance qui se négociât alors entre les deux États. Mais la cour de Yeftflîlfes , qui voulait se ménager les moyens d'agir comme médiatrice, crut convenable de différer la signature du traité jusqu'à la conclusion de ces débats. C'ét^t précisément cette apparente indécision qui excitait dans Paris des craintes et des munnures.
88 MKMOillES
Cependant, conformément à sa déclaration, l'empereur fit partir d'Anvers un bâtiment pour tenter le passage de l'Escaut. Ce brigantin fut repoussé à coups de canou près de Saftingen par les Hollandais qui le prirent; ils s'emparèrent aussi, quelque temps après, d'un autre bâtiment autrichien.
Cette audace républicaine, ces hostilités imprévues confondirent l'orgueil d'une puissance qui ne s'y était pas préparée. Les Pays-Bas se trouvaient encore dépourvus de troupes , de magasins et de mimitious. Cependant la guerre était pour ainsi dire commencée : des deux côtés on pressa les armemens; on chercha des alliés; les Hollandais appelèrent le comte de Maillebois au commandement de leurs troupes, et, comme ils comptaient alors faiblement sur les secours de la France, ils tentèrent, mais sans succès, de renouer leurs anciennes liaisons avec l'Angleterre.
Le temps était venu pour nous de prendre un parti décisif; le roi et son conseil le sentirent. H s'agissait de se résoudre à perdre notre considération politique, à livrer la Hollande à la domination autrichienne, ou, si on voulait l'éviter, à s'embarquer dans une nouvelle guerre.
oir sorvEHiKs. Btj
au milieu d'une furte crise de finances, à rompre tons les liens qui unissaient le roi à L'empereur , et à donner ainsi aux Anglais la possibilité de réparer leurs pertes , et de nous combattre de nouveau avec plus d'espérance de succès.
Cette grande question devint l'objet des plus importantes délibérations. L'affliction qu'éprouvait la reine était très naturelle , puisqu'elle voyait son frère et son époux prêts à combattre Tun contre l'autre. Mais d'un autre côté son Ame était trop élevée pour que la gloire de ta France pût lui être indifférente.
Dans cette grave circonstance, après plusieurs discussions prolongées, Louis XVI commanda à chacun de ses ministres de lui donner par écrit son opinion motivée sur le parti le plus convenable à prendre pour la dignité de sa couronne et pour les intérêts de son royaume.
Us obéirent et furent presque tous d'avis que , si les négociations ne pouvaient conserver la paix, il fallait soutenir par les armes l'indépendance de la Hollande.
En conséquence mon père expédia des ordres pour former deux armées , l'une en Flandre , et l'autre sur le Bhin. Cette résolution comblait mes
^ IT^HOtHES
voeux. Je rejoignis mon régiment, et j'espérai que la guerre me dégagerait des tristes liens de la diplomatie sous lesquels on venait de m'assujettir.
Ma mémoire me fournit encore ime occasion de rendre ici un juste hommage à cette malheureuse reine, victime de tant de calomnies. Lorsque mon père porta au roi son Opinion sur l'affaire de Hollande, il se rendit d'abord chez la reine , et lui présenta son mémoire : a Madame , B lui dit il, je dois à vos bontés le ministère dont ■a le roi m'a honoré ; je connais , je conçois vos » inquiétudes actuelles; la résolution que je vais Il conseiller au roi, en écoutant la voix de taa » conscience, augmentera vos peines, puisque » son résultat peut être la guerre entre l'Autriche » et la France. Mais , quelque chagrin que j'en » éprouve , je crois encore vous marquer ma re- » connaissance , et justifier vos bontés en remplis- » sant strictement les obligations que m'imposent Il mon honneur , ma charge , la gloire du roi et » les intérêts de la France. «
La reine après avoir lu le mémoire qu'il avait mis sous ses yeux , lui répondit : « Monsieur le » maréchal , vous laites bien , et je vous approuve s pleinement; il m'est certainement impossible
ou souvEMns. 9f
• d'oublier que je suis née Autrichienne et sœur > de l'empereur; mais ce que je dois me rappeler » plus que tout dans ce moment, c'est que je ■ suis reine de France et mère du dauphin. »
Quoi qu'on ait dit, cette princes.se n'essaya point de détourner son mari fie ses nobles desseins. I-e roi écrivit de sa propre main deux lettres très pressantes à rcn)]>ereur pour le ramener à (les vues pacifiques , ru lui anonçant que s'il per* sistait dans ses projets contre la Hollande, il se verrait contraint d'employer ses armes pour s'y opposer.
Joseph n, cédant à ces instances, et sans doute aussi contenu par nos préparati& militaires , ac c^ta la médiation <le la France. Toute hostilité lut suspendue.
L'année suivante, le so septembre, les préliminaires de la paix furent signés, et on conclut' le traité définitif le 30 novembre; les Hollandais conservèrent Maestricht et la possession de l'Escaut; ils payèrent à l'empereur dix millions de florins, sur lesquels la France consentit à en fournir deux.
Cet acte de générosité pour un allié fidèle , et conseillé par la sage modération de M, de Vergennes , était dicté par la justice. Cependant In
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malignité de quelques personnes haineuses s'efforça encore de s'en servir pour éloigner de la reine l'aiîection publique, et pour troubler la douce satisfaction d'un prince qui , après avoir terminé glorieusement une guerre coûteuse contre l'Angleterre , venait par une conduite ferme et une sage médiation de lui épargner les calamités d'une guerre nouvelle, dont il eût été bien di£Scile alors de prévoir les résultats et la durée.
La paix devenant ainsi très probable, et mes illusions belliqueuses étant évanouies, je ne m'occupai plus que des préparatifs de mon départ poïula BuGsie.
Ce fut cette année 1784, que Monsieur, frère du roi, et depuis Louis XVllI, me nomma et me reçut commandeur de l'ordre royal de Saint Lazare et de Notre-Dame du Mont-Carmel> dont d était grandmaître.
Ce prince , en me donnant ce nouveau témoignage de ses anciennes bontés , montra qu'il conservait toutes ses idées favorites, relativement à nos antiques coutumes chevaleresques; et, dans ma réception qui eut lieu avec éclat à TEcole- Militaire, on remplit toutes les formalités eu usage dans les siècles de la chevalerie.
Je ûs une demi-heure seulement à la vérité la
on soiivENtns. 9^
Teillée d'armes. J'entrai dans la cliapelle en habit blanc, je reçus l'accolade; je prêtai l'ancien serment, on me ceignit ré|iée, on nie chaussa les éperons dorés; je me revêtis d'im magnifique manteau; et ce fut, je crois, la dernière fois qu'une cérémonie si féodale eut lieu dans cette ville, où la féodalité devait être si prochainement renversée et abolie par une révolution que tout semblait annoncer, et que personne cependant ne prévoyait.
Avant de m'éloigner de la France, je vis fréquemment le baron de Grimm , Allemand trè« spirituel, correspondant habitue! de l'impératrice Catherine. Cette liaison me fut très utile: M. de Grimm me donna beaucoup de détails sur une cour qu'il m'était si important de connaître; et, comme il se prit pour moi d'une vive amitié , ses lettres et les éloges qu'il m'y donnait, disposèrent Vimpératnce favorablement pour moi, et contribuèrent beaucoup à l'accueil qu'elle me fît.
Tout succès politique devient facile dans une cour, lorsque le négociateur plaît au souverain : une prévention contraire multiplie devant lui tous les obstacles, une prévention fiivorable les aplanit ; il en sera toujours ainsi, car les affaires dépendent des hommes plus que les honi,mes ne
dépendent des affaires. Il faut étudier la politique, puisqu'elle gouverne le monde; mais il faut encore plus étudier à fond le monde, puisque ce sera toujours lui qui influera sur la politique.
Le même désir de m'entourer des lumières qui pouvaient éclairer ma marche dans une carrière si nouvelle pour moi , me conduisit encore chez un homme d'État dont on vantait les talens et IS longue expérience. Il était fort lié avec mes parens, et notre cour vivait avec la sienne dans une intime union de famille et d'amitié.
C'était le fameux comte d'Aranda, ambassadeur d'Espagne en France : il avait acquis une grande renommée par la fermeté, le secret et la rapidité avec lesquels , bravant tous les vieux préjugés et déjouant toutes les intrigues, dans le même jour, et à la fois, il avait Ëiit fermer, en Espagne, tous les couvens de jésuites, et complété ainsi la destruction imprévue de cet ordre puissant.
Le comte d'Arauda portait sur sa physionomie, dans son maintien , dans ' son langage et dans toutes ses manières, une grande empreinte d'originalité. Sa vivacité était grave , sa gravité ironique jet presque satirique. Il avait une habitude ou un tic étrange et même un peu ridicule; car, presqii'à
ou SOUV£MUâ. 9$
chaque phrase , il ajoutait ces mots : Entendezvous? comprenez-vous?
J'allai le voir; j'invoquai les bontés qu'il m'avait toujours témoignéesj je lui montrai mou inquiétude relativement à la nouvelle carrière où j'entrais , mon vif désir d'y réussir, et l'espérance que je concevrais, s'il consentait à m'éclairer par ses conseils, et à me faire ainsi recueillir , par d'utiles leçons, une partie des fruits de sa longue expérience.
« Ah! me dit-il en souriant, vous êtes effrayé
> des études qu'exige la diplomatie ? Entendex- » vous? comprenefi vous? Vous croyez devoir » long-temps sécher sur des cartes , des diplômes » et de vieux livres? vous voulez que je vous s donne des leçons sur la politique? Eh bien , j'y » consens : nous commencerons quand vous vuun drez. EiUendes-vous ? comprenez-vous? "ïcnei, » venez chez moi demain à midi, et je vous pi-o-
> mets qu'eu peu de temps vous saurez toute la ■ politique de l'Europe. Entettdezvous ? compre- » nez-vous? »
Je le remerciai , et le lendemain je fus ^H)uctuel au rendez-vous; je le trouvai assis dans un fauteuil devant un grand bureau , sur lequel était étendue
! "nrtp ■]p l'Ftiro|w>
n6 M:ËMOIIt£S
■ Asseyez-vous, me dit-i!, et coinmençons. Le V but de la politique est, comme tous le savez , » de connaître ta force, les moyens, les intérêts , « les droits, les craintes et les espérances- des » diCt'érentes puissances, afin de nous mettre eu B garde contr'elles, et de pouvoir à propos les » concilier, les désunir, les combattre, ou nous n lier avec elles, suivant ce qu'exigent nos jmjpres » avantages et notre sûreté. Entendezn>ous? com- » prenez'vous? »
« A merveille! répondis-je; mais c'est là pré- » cisément ce qui présente à mes yeux, de gran- > des études à Étire et de grandes difficultés à » vaincre, t*
« Point du tout, dit-il, vous vous trompez; et, » en peu de momens, vous allez être au fait de » tout : regardez cette carte; vous y voyez tous f les États européens, grands ou petits, n'îm- » porte, leur étendue, leurs limites. Examinez H bien ; vous verrez qu'aucun de ces ppj's ne nous ;• présente une enceinte bien régulière, un carré « complet, un parallélogramme régulier, un cer^ B cle parfait. On y remarque toujours quelques w saillies, quelques renfoncemens, quelques brè- » ches, quelques échancrures. Entendez 'Voux? i> comprenez-vous?
Uti SOUTKnRS. 97 .
» Voyez ce colosse de Russie : au midi, la Crii> mée est une presqu'île qui s'avance dans la mer » Noire, et qui appartenait aux Turcs; la Mol- » davie et la Valachie sont des saillies, et ont des » câtes sur la mer Noire, qui conviendraient » assez au cadre moscovite, surtout si, en tirant a yeti le nord , on y joignait la Polo^e : r^rn dez encore vers le nord; là est la Fmlande, m hérissée de rochers; elle appartient à la Suède, » et cqiendant elle est bien près de Pétersbourg. » Fous entendez?
» Pitasons à présent en Suède : voyez-vous la » Norwège? c*est une large'bande tenant natujt rellement au territoire suédois. Eh bien , elle » est dans la dépendance dn Danemarck. Com- > pnnez^vous?
» Voyageons en Prusse : remarquez comme ce w royaume est long, fraie, étroit; que d'échan-
V crures il faudrait remplir pour l'élargir dn côté B de la Saxe, de la Silésie, et puis sur les rives du
V Bhîu! Entendez^ous? Et l'Autriche, qu'en di- » rons-nous? Elle possède les Pays-Bas, qui sont a pourtant séparés d'elle par rÂDemagne, tandis » qu'elle est tout près de la Bavière qui ne lui ap- » partient pas. £/ttendez-vous ? enmprenez-vous ? » Vous retrouvez cette Autriche au milieu de