‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes (volume 3)Chapitre 3 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

90 MSHOIRES

» ritalie; mais comme c'est loin de son cadre! » comme Venise et le Piémont le rempliraient » bien!

u Allons, je crois pour une fois en avoir dit B assez. Entendez -vous? comprenez'VOUS ? Vous » sentez bien à présent que toutes ces puissances » veulent cfcuserver leurs saillies, remplir leurs » échancrurcs, et s'arrondir enfin suivant l'occa* u sion. Eh bien, mon cher,^ne leçon suiBt; car » voilà toute la politique. Entendez-vous? com~ » prenez -vous ? »

« Ah! répliquai- je , y'ente/wfî et je comprends V d'autant mieux, que je jette à présent mes » regards sur l'Espagne, et que je vois à sa » partie occidentale une longue et belle lisière » ou échancrure , nommée le Portugal, et qui » conviendrait, je crois , parfaitement au cadre » espagnol. »

a Je vois que vous entendez , que vous com- » p/enezj me répliqua le comte d'Aranda. Vous D voilà tout aussi savant que nous dans la- diplo- > matie. Adieu; marchez gaîment, hardiment, et » vous prospérerez, p^ous entendez? vous com- » prenez? » Ainsi se termina ce bref et bizarre cours de politique.

Peu de jours après, ma vivacité, très peu di-

ou souvEirrRs. 99

plomatique encore, dut causer quelques inquiétudes à M. de Vergennes sur la prudence du jeune négociateur auquel il venait de confier une importante mission.

Ce ministre m'apprit qu'il allait me donner un secrétaire de légation de son choix; mais, avant qu'il me l'eût nommé, je me liàtai de lui en proposer moi-même im dont je connaissais l'instruction , les taleus et le caractère.

M. de Vergennes, très surpris, me dit qu'un tel choix ne me regardait pas , et que je devais recevoir, sans difficulté, celui qu'on jugerait convenable de me donner.

« C'est ce que je ne ferai point, monsieur le » comte, répondis-je; je ne puis accorder ma » confiance à une personne que je ne connaîtrais B pas. — Cependant, impliqua ce ministre, il » vous fendra bien obéir à l'ordre du roi. »

« Oui, répondis-je, j'obéirai, je recevrai ce se- B crétaire; il aura chez moi logement, voiture, » table, tout ce que la convenance exige; mais je » ne lui montrerai pas un portefeuille, et ne lui » laisserai lire ni écrire aucune dépêche.

j> Ou vous me jugez en état de traiter les af- " faires dont vous me chargez, ou vous ne m'en » croyez pas capable. Dans le premier cas, lais- ~

JOO ]ll£MOIR£5

» sez-moi ^ire pion travail co^inM je l'entencU; » dans le seoMUJt faites révoquer {lar le roi ma » nomination.

9 Je ne veux point, dans mon début, être » compta pfinnl les anibassadeurs qui n^mit que » Iç titre de leur place, et dont le secrétaire V d'a^ubassade remplit réellement les'fouctioQS» » jFe n'aurai point stM]$ mes ordres im coopé- » rateur nommé malgré moi, et qui abuserût » pfobablçineDt d'une coitëance qti'il )le me de- » yrait pas.

1) Responsable seul du travail àoa% ou me çhai^ » je dois le faire seul, ou ne me faire seccwdjnr » queparunbommexlont jeconnaispariaitement » la sagei^e, la douceur et kt franchise, te vous ti ai dit avec respect ce que je pense, et ma rési> » lotion sur ce pç>int est inébranlablË. »

Le ministre aurait pu justement s'irriter de ma présqnfiptueu^ résistance; mais je vie sais' comment il se fit qu'elle lui plut; et, après m'aroir fait plusieurs, questions sur la personne t^ùe je lui proposais, il l'accepta et la fit nommer par le roi.

C'était le dieyalier* Charrette de La CoKilière, capitaine de cavalerie. Sa conduite répondit k mon akttent£; et, bien ({ue h nature l'eût mal-

OD SOUTEITIttS. fO]

traité dans ses formes extiVieiires, son caractère liant, la justesse de son esprit, sa discrétion et sa loyauté le tirent par&itement réussir à la cour de

Au mois de décembre 1784» ayant reçu de M. de Vergeniies des instructions amples et détaillées, de M. de Castries et de mon père les plus sages conseils, du ministre des finances les com* plimens les plus flatteurs et les présages les plus encourageans , enfin de précieux témoignages de bonté du roi et de la reine, je fis, avec un bien vif regret,mes adieux k mes dragons, à mes foyers, i ma famille.

Mon frère obtint le régiment que je commandais. Je conservai, le grade et l'uniforme de colonel k la suite de ce coq», avec la promesse de ne point perdre mes droits k l'avancement militaire.

Mon père, d'après les ordres du roi , me reçut cbevalier de Saint-Louis, et je partis pour la Russie, accompagné par madame de Ségur, qui me conduisit jusqu'à Forbach. Je me séparai d'elle , et je me rendis en peu d'heures à la cour du duc de Deux-Ponts.

Ce prince me fit l'honneur de me donner un ^partement dans le château qu'il occupait. Il était

lOA M^HOIRES

aimé et respecté dans sou petit état, qu'il gouver. naît avec sagesse.

Cependant le peuple murmurait de l'abandon où il laissait la duchesse sa femme : tandis qu'elle végétait tristement dans iine petite ville où elle n'avait pour ressource que la société des dames de son service, et un petit nombre de courtisans qui ennoblissaient ce titre en s' éloignant de la faveur, elle entendait, de cette humble vallée, le bruit des fêtes, des concerts où brillait, au sommet de la montagne dans le château ducal, une lavorite qui usurpait arrogamment sa place.

Un maître de poste allemand , que j'avais feit causer , m'exprima naïvement sa pensée à ce sujet, et me dit en parlant de la dame et de la princesse : «C'est le monde renversé : l'une est logée trop » haut et l'autre trop bas. »

J'avais cru, en sortant de France, que je.travcrserais l'Europe en voyageur , et que mes occupations diplomatiques ne commenceraient qu'en Russie ; je m'était trompé : au milieu de l'obligeant accueil que je recevais du prince, j'avais ranarque . dès le premier moment , surtout pendant le dîner, qu'il était triste, préoccupé et tellement distrait, qu'il paraissait quelquefois ne pas entendre les répoust's de ses convives aux questions

ou SODVKSinS. loS

qu'il leur adressail. J'attribuais cette liiimeur sombre à quelques-unes de ces tracasserie» intérieures qui tourmentent si fréquemment l'homme plac!^ entre son devoir et ses plaisirs.

Lorsque le jeu , qui succéda au repas, fut fini, je me retirai dans mon appartement. Peu d'heures après, étant déshabillé et enfoncé dans la lecture d'uD ouvrage politique , je vis ouvrir ma porte; c'était le duc qui venait me voir: il était fort agité.

Presque sans préambule, il me fit part avec vivacité d'une nouvelle qui le troublait et l'irritait: le comte Nicolas Romanzoff, ministre nissc accrédité près de lui et près de plusieurs princes du même cercle, venait tout l'éccmnimt , me ditil , de lui faire 1» proposition ta plus imprévue.

Ce jeune négociateur, avec moins de mesure que d^esprit, lui avait déclaré qu'il fallait de toute nécessité qu'il se prêtât à un arrangement présenté comme très avantageux pour hit, et que son oncle l'électeur palatin voulait conclure avec l'empereur. Ce prince devait céder la Ilaviére à la cour de Vienne, et recevoir en échange les Pays- Bas autrichiens avec le titre de roi.

■ Une couronne, monsei::;neur , disait le mî- • nistre russe au duc, brille d'un assez grand éclat

' lo4 lUUOlRES

» pour faire disparaître l'inégalitÉ qu'on pourrait «'trouver dans cet échange. D'ailleurs, monseit » gneiir, ajoutait-il , votre résistance serait inutile, n parce que, tout.ea désirant que tous souscrl- » viez à cette convention , si vous vous y refusez, * on l'exécutera sans votre aveu, u

« Choqué de ce langage hautain, me dit' \t » prince, j'ai répondit fort sèchement k M. dé » Romaozoff, en lui déclarant que je me taisse- B rais^plutôt écraser que de consentir à me voir » dépouiller de la moindre partie de mon héri- » tage. »

Ou comprendra sans peine combien cette codfidence inattendue me surprit, entendant parler de ce projet pour la première fois, n'ayant aucune mission pour traiter avec le duc de Deux- Ponts une semblable affaire, et me trouvant dépourvu de toute base pour y répondre. Cependant ce prince insistait vivem'int pour savoir de mol si la cour de France était instruite de ce projet , et de quelle manière elle l'envisagerait

Je l'assurai que j'étais dans ime ignorance complète à cet égard, ne connaissant les intentions du roi que relativement à la cour près de laquelle j'étais accrédité, a Néanmoins , monseigneur , X ajoutai-je, le système connu de la cour ds

on SOUVEHIRS. 109

1 France doit tranquilliser votre altesae sur les

■ dispositions qui peuvent la coucerner, et elle I peut compter siu- le maintien et l'exécution des

■ traités que la France a garantis. »

Son esprit était trop agité , trop oppressé, pour qu'une réponse si vague le calmât; mais ses instances renouvelées ne purent en obtenir d'autres.

D'un côté je croyais bien qu'un tel échange, qui rendrait la puissance autrichienne plus forte et plus compacte , était trop contraire aux intérêts de la France pour que le roi l'approuvât, et il me paraissait surtout très difficile de supposer, qu'abandonnant les intérêts des princes du Hbin, dont nous étions les protecteurs, nous les laissassions menacer par l'Autriche, par la Russie, pour les forcer à consentir au démembrement de leurs héritages.

Mais d'une autre part, n'ignorant paslaftmeste faiblesse qui avait porté notre cabinet à souffrir le part^ç de la Pologne, la conquête de la Crimée, et k seconder l'Autriche dans se» projets de destruction contre la monarchie prussienne, je sentis que tout langage trop précis serait irapru-^ ^t relativement à une af^re si grave, sur laquelle M. Vergenoes avait gardé avec moi le plus profond silence, tandis que le ministre russe en

io8 uiÎMOinu

parlait avec l'assurance d'iin homme qui se isroit

certain de ne point rencontrer d'obstacles.

Je me bornai donc à rassurer de mon mienx \ par des lieux communs , le duc de Deux-Ponts , en louant son courage, et en lui rappelant que, dans tous les temps, la faiblesse attire des op* presseurs, et la fermeté des appuis. Je pris le lendemain congé de ce prince, et j'arrivai promptement à Mayence.

Je descendis chez M. le comte Okelly, ministre du roi , qui me présenta à l'électeur. La vue de cette cour ecclésiasticjue me fit faire de graves réflexions sur l'inconséquence des hommes, sur la bizarrerie de nos vieilles institutions , et sur l'étrange déviation que la marche des siècles feît éprouver anx principes les mieux établis, et aux vérités les plus évidentes.

Quel serait l'étonnenient, me disais-je, de saint Pierre , de saint Paul et de saint Jean, s'ils voyaient leurs successeurs couronnés, puissans sur la terre, et préchant toujours leurs austères maximes, du sein d'un palais, assis à Une table splendide, et environnés de troupes qui les gardent !

La houlette des pasteurs a bien changé; comme la baguette de Moïse, elle a subi de nombreuses transformations ; mais les troupeaux de ces pas-

ou SOUVZBIHS. 107

tours en éprouvent graduellement, dopuU deux siècles, une bien plus étonnante. Ces trouponux sont devenus des aigles, des lions, quelquefois des loups; une nonvclle lumière, en frappant leurs yeux , a développé leur intelligence ; sentant leur force, ils m ont parfois abusé; et les bergers, aveugles à leur tour , n'ont pas prévu à temps qu'il fallait d'autres moyens pour \es régir dans des jours de clarté, que ceux qu'on avait pris sans obstacle pour les gouverner dans des temj>s de ténèbres.

Une révolution inévitable se préparait, et, comme je n'étais pas plus clairvoyant qu'un autre, je ne prévoyais pas à Mayence, «"it 1784, que peu d'années après on ne ven'ait ]>Uis, on Allemagne, d'arcbevêques électeurs ni de cours ecclésiastiques.

L'électeur m'invita à dîner. Au moment d'y aller, le comte Okelly vint me trouver, et me dit que je pouvais lui rendre an service assez léger en apparence , mais qui réellement lui épargnerait un embarras très contrariant. « Youssavez, ajouta. ' t-il, que, dans notre carrière, où l'on ne de- « vrait avoir à s'occuper que des grands intérêts « des princes et des peuples, les frivoles difiicullés ■ de l'étiquette , cutrelcnucs par une p'.iériie va-

I03 KÉBIOTIIES

il nité f viennent souvent se mêler sus ai&îres les » plus importantes; et qiielqueftHS on s'eat brouille, a armé et ^ttu pour les vains honneurs du pas.

• Cependant, par le traité de Westphalie, on s avait cru, en réglant le rang des puissances , » mettre un terme à ces tracasseries : par ce traité, » après l'empereur d'Allemagne, le roi de France » doit occuper partout le premier rang. L'Angle* » terre seule , qui n'avait point coopéré à cette » convention, n'a point voulu la reconndtre; » mais ordinairement elle élude les difficultés, en s n'envoyant que des ministres dans les cours où » nous avons des ambassadeurs , k l'exixptioQ B des cours de famille, comme Naples et Mailrid, n parce ,que là elle trouve juste de nous céder la » préséance.

» Lorsque Pierre le Grand, élevant la Moscovie » au rang des monarchies européennes, quitta le » titre de cxar pour prendre celui d'empereur, la " France ne reconnut son nouveau titre qu'à la B condition de souscrire à l'ordre réglé par le » traité de Westphalie L'acte qu'on exigea de lui, » et qui fut renouvelé par ses successeurs, est » connu sous le nOm de Reversâtes.

» Cependant, depuis que l'impératrice Cathe- » rine II est montée sur le trône, elle a refusé

ou SOUVEHIBS. 109

» constamment de .s'y soumettra. Cette altièn> » princesse a déclaré que, toutes les couronnes » étant indépendantes et égales, elle ne s'arroge- » rait nulle préséance sur les autres, mais ne Jt souffrirait pas qu'aucune en conservât sur elle. » En conséquence, partout où sont ses ministres, » s'ils voient la première place occupée, ils ne

■ la di^utent pas; mais, s'ils l'occupent, ils ne > doivent point la céder.

» Au fond, ce principe était juste et philoso- » phique: mais il déplaisait à rorgueil de notre

■ cour, qui regardait comme des droits invio- » labiés ces vieilles prétentions consacrées par le u temps, a

« Je sais tout cela, lui répondis- je, et je n'i-

■ gnore pas que ces querelles d'étiquette ont I rompu pendant plusieurs années toute harmo-

> nie et toute communication entre la France et ».la Russie, parce qu'à Londres, le jour d'une * grande cérémonie , l'ambassadeur de Russie

> ayant pris la première place, M. le duc du Châ-

> telet, ambassadeur de France, la lui avait reprise avec assez de violence, et lui: avait prô-

'posé ensuite un duel qui ne fiit pas accepté;

'Ettis je croyais tous ces différends terminés.

■'U '•-f*-'^ , que pei"">nt pous £iii~ï les prétentions

1 1 O UESOIKES

» russes? de pareilles disputes n'ont lieu qu'e » des ambassadeurs; car ceux-ci ont seuls le n ractère représentatif. Le titre de ministre a nipotentiaire a été introduit à l'époque dut » d'Utrecht pour mettre fin a ces vaines dispi » et d'ailleurs M. de Vei^nnes m'a assuré, !

» que je lui demandais des instructions su a sujet, que, même à l'égard de l'Angleterr u n'éprouverais en Russie aucun embarras, f » l'impératrice, ainsi que l'empereur d'Allons » ont établi le pêle-mêle dans leurs cérémt » et dans leurs fêtes. »

a Vous avez raison , me répondit M. 0\ B mais il n'eu est pas ainsi dans la pratiqui j> vanité personnelle déjoue en ce point la sa, » des cabinets; les ministres plénipotentiatr B disputent la préséance comme s'ils étaient M bassadenrs. Le pêle-mêle ordonné ne &it ■ rendre notre position plus embarrassante; u pour satisfaire la fierté habituelle de notre D nous devons chercher en toute occasion à i » tenir sa prééminence; et comme nous n*f » plus, en qualité de ministres et d'après le » mêle, de droits réels à l'exiger, nous soi > réduits à user de force ou d'adresse pour la » server.

ou souvehiiis. i i i

D Je ne connais rien de pire que cette fausse et

n puérile position où l'on nous laisse; nous som-

• mes blâmés si nous excitons des querelles, et

■ nous déplaisons excessivement si nous laissons «prendre le pas sur nous. Il faut espérer que » cette inconséquence cessera; en attendant, évi- Ktons, si nous le pouvons, tous ces désagré- > mens.

s Le comte de RomanzofF, accrédité près des

• princes du cercle et près de l'électeur, vient

■ d'arriver à Ma^ence : pour la première fois, nous 9 allons, lui et moi, nous rencontrer à un grand » repas de cérémonie, et chacun de nous cbers chera à occuper la place d'honneur.

■ Mais vous êtes ici; vous vous y trouvez, non n comme ministre accrédité, mais comme ministre » voyageant. Vous n'avez aucunes prétentions à » élever, et tout le monde doit vous offrir le pre-

• mier rang; par courtoisie nous devons vous faire B les honneurs de la cour où nous résidons; ainsi, " lorsque l'électeur sortira pour se mettre à table, » passez le premier après lui, et placez'vous à sa » droite. Vous éviterez par là sans affectation toute » contestation entre W. de Romanzoff et moi. »

Je lui promis de faire tout ce qu'il désirait, m'afQigeant intérieurement de voir que, dans ds

fti

I la SI^HOtBES

si hautes fonctions, on était réduit i s^occuper ât si petites eboses.

Je trouvai la cour de l'électrur très brillante. Lorsqu'on eut annoncé que le dîner était servi, ce prince sortit en donnant la main à une dame} je m'empressai de le suivre. Lorsqu'il s'arrêta pour s'asseoir, la damé à laquelle 11 donnait la main s'étant rangée pour le laisser passer, je fus obligé de reculer deux pas, et, dans ce mouvement, je poussai, sans le voir, le ministre russe, qui s'était hâté de marcberpouj occuper la première place. Je pris cette place en m' asseyant près de la dame que conduisait l'électeur, et M. de Bomanzoff fiit obligé de se placer au-dessous et près de moi.

Dans le premier moment, je ne m'étais pas douté de son dessein, et je croyais même' qii'ît ne s'était ainsi pressé que par obligeance et pour que nous fiissions k côté l'un de l'autre. En conséquence, pour répondre à cette courtoîàie, je chercbai avec soin à l'entretenir de tout ce qui pouvait lui être agréable, de s» missions, de sa cour, de sa famille et des exploits du m»écbd son père.

Mais je vis avec étonnement "que ce ministre très spirituel, qui m'avait fait la veille' beaucoup de prévenances, ne me répondait que par mono-

ou SOOTEHinS. Il3

syllabes, avec l'air trùssôrieiix et très préoccupé. Ayant vainement voulu relever un entretien qui tombait à chaque instant, je ne m'occu|iai plus que de la dîme très aimable près de laquelle j'étais assis.

Vers la (in <lu dîner, après avoir causé avec mot sur des sujets assez vagues, l'électeur me dit que le Rhin chariuit de trop gros et de trop nombreux, glaçons pour qu'il fût prudent à moi de le traverser le lendemain, comme je me le proposais, et il me pressa vivement de prolonger mon séjour à Mayence. Âloi*!) M. de UoniauzulT crut cependant nécessaire <le me donner quelques signes d'obligeance; il se joignit à l'électeur pour m'inviter a retarder mon départ.

Lorsque le dîner fut fini, le comte Okelly et M. Dillou, qui se trouvait alors avec nous, me dirent que je m'étais fait une querelle sérieuse , et que M. de Romauzoff avait montré une vive impatience lorsque, le poussiint sans le voir, j'avais pris la place qu'il comptait occuper.

Je leur répondis que je ne l'avais pas remarqué, que ce mécontentement me paraissait invraisemblable, puisqu'il n'y avait eu aucune dispute entre nous. 11 n'en fut plus question, le restai

ii4 nÉJiioinES

encore deux jours à Alayeiice, très fêté à la cour

électorale.

M. (le Romaozoff contioua k se montrer très froid avec moi , et cependant ne me dit pas un mot qui pût me faire croire au ressentiment que lui supposait M. Okelly; mais on verra dans la suite que ce dernier ne s'était pas trompé.

Deux joui-s après, le Rhin étant totalement pris, et le passage très praticable, je partis pour me rendre k Berlin. Arrivé à Francfort, je crui devoir entretenir notre ministre, M. de Groscblag, de ma conversation avec M. le duc de Deux-Ponts. La démarche de M. de RomanzoilF ne lui était pas inconnue. Elle lui causait autant de surprise que d'inquiétude. M. de Vergenites ne lui avait rien écrit à ce sujet; l'alarme était générale dans la ville, et sur ma route, jusqu'à Berlin, je trouvai partout les mêmes craintes répandues.

A Gotha, je fus accueilli avec une distinction singulière que je devais aux lettres du baron de Grimm, envoyé de cette cour en France, at qui avait inspiré pour moi au duc et à la duchessa les préventions les plus favorables. L'un et l'autre me parurent très surpris de la réserve avec laquelle je répondais à leurs questions sur l'échange proposé par le ministre russe.

oi[ soiivKi(ir.s. 1 15

Je trouvai à Leipsick le commerce très agité : on n'y parlait que des vues ambitieuses de l'Autriche, des menaces de la Russie; on croyait que la France, la Hollande et la Prusse s'opposeraient il cette extension de puissance , et qu'il eu résulterait une guerre générale.

J'espérais qu'à Berlin, où j'arrivai promptement, je trouverais M. le comte d'Esterno. notre ministre, plus instruit que moi des intentions de notre cabinet sur une proposition d'échange si imprévue, si désavantageuse, et sur une contestation si grave; mais on l'avait laissé dans la même ignorance que moi à cet égard; ce qui rendait sa situation très embarrassante an milieu d'une cour toujours inquiète des vues d'agrandissement du cabinet autrichien, des vastes desseins de la Russie et de la faiblesse trop éprouvée du cabinet de Versailles; car, malgré nos succès dans la guerre américaine et la fermeté que nous venions de montrer pour soutenir la Hollande contre l'empereur, l«s anciennes impressions produites pur l'inertie des ministres de Louis XV n'étaient pas encore totalement effacées.

M. d'Esterno me présrata à tous les princes de la Emilie royale, aux ministres du roi, MM. les ^mtMfin'<V. >1^ TtaMlpnhfrg «•■ '•• ^''hulcmburg.

Il6 BléSTOIRES

Ceux-ci me dirent que, le roi étant à Postdam, il fallait que je lui écrivisse directement pour demander à sa majesté la faveur d'uue audience particulière ; ce que je fis sans tarder; car j'éprouvais le plus vif désir de voir ce monarque célèbre, tout à la fois guerrier, littérateur, conquérant, législateur, philosophe, et qui, pendant tout le cours de son règne , sut , dans les succès comme dans les revers, maîtriser la fortune et développer ime politique aussi vaste que son génie.

Son aide de camp, M. de Goitz, m'écrivit par son ordre que sa majesté me recevrait le lendemain â sept heures du matin : ce qui ne me surprit point; car les hommes de cette trempe, ennemis du repos, ont des nuits courtes et de longs jours.

Pour peu qu'on ait quelque hahitnde du monde, quelque élévation dans la pensée, on peut parier à un roi sans aucun embarras; mais on n'aborde pas un grand homme sans quelque crainte; d'ailleurs Frédéric dans sa vie privée était assez inégal, passablement capricieux, sujet à prévention, fréquemment railleur, souvent épigrammatiqiie contre les Français , fort attrayant pour le voyageur qu'il voulait favoriser, malicieusement pi quant pour celui contre lequel il était prévenu ,

ou snu%'K\iiis. I ij

ou contre ceux qui , sans le savoir, avalent mal cboisi leur moment poiii- l'approclier.

Heureusement les circonstances m'étaient favorables; U avait de l'humeur <»ntrcr la Russie : l'alliance de cet empire avec l'Autriche l'inquiétait ; il était irrité du projet d'échange de la Bavière, proposé par les deux cours impériales; l'indifférence de l'Angleterre dans la querelle des Hullan- (lais contre l'empereur lui déplaisait; nos succès dans la guerre de rindépendance , et l'obstacle que nous venions d'opposer à l'ambition de Josephllensoutenant les Hollandais contre ce prince, lui avaient inspiré le désir et rendu l'espoir de renouer avec la France ses anciennes liaisons, et de nous séparer ainsi peu à peu de l'Autri^ie, dont l'union avec nous avait failli consommer sa ruine. En conséquence il était disposé à bien traiter les Français, et surtout à bien accueillir un rainistre chargé d'ime mission imjwrtante dans le nord.

Voilà sans doute ce qui me valut alors un acaieil plein de bonté, nue longue audience, et un entretien prolongé dans lequel il montra cette grâce, et je pourrais presque dire cette coquetterie d'esprit qu'il savait mieux que personne emnliyp- '(irsqi-'il d^ignnit vouloi'' plaire, et qu'il

iid MiMoinxs

lui prenait envie d'augmenter le nombre de SM

admirateurs.

Nul ne sut jamais aussi bien que lui tour à tour flatter, tourmenter, caresser et pincer l'amourpropre de son prochain. Voltaire en avait fait la double épreuve, il avait senti alternativement la patte de velours du chat et la griffe du lion.

Le caractère bien connu de ce prince fit que Walpole mystifia facilement Jean -Jacques Rouaseau en lui adressant une fausse lettre de Frédéric, terminée par ces mots : u Si ces avan- » tages que je vous propose ne vous suflisentpas, » et s'il faut à votre imagination des malheurs cé- » lèbres, je sïiis roi, et je ne vous en laisserai pas » manquer. »

Au commencement de la guerre de sept ans, xm ambassadeur d'Angleterre, qui résidait prè^ de lui , et dont il aimait l'esprit et l'entretien , vint Eui apprendre que le duc de Richelieu, à la tête des Français, s'était emparé de l'île de Minorqueet (lu fort Saint-Philippe. « Cette nouvelle, sire, lui » dit'il, est triste, mais non décourageante; nous » hâtons de nouveaux arméniens , et tout doit faire » espérer qu'avec l'aide de I>ieu, nous n'rpareroiis • cet échec par de prompts succès. •>

w Dieu? dites-vous, lui répliqua Frédéric avec

ou SOUVEKIltS. 1 rt>

« un ton où le sarcasme se mêlait à l'humeur; je B ne le croyais pas au nombre de vos alliés. — a C'est pourtant , reprit l'ambassadeur piqué et a voulant faire allusion aux subsides anglais que » recevait le roi , c'est pourtant le seul qui ue nous T coûte ri«i. — Aussi, répliqua le malin nionarn que , vous voyez qu'il vous en donne pour votre » argent. »

Quelquefois il se plaisait k embarrasser la personne qui lui parlait, eu lui adressant une question peu obligeante; mais aussi il ne s'irritait point d'une repartiepiqiuinte.'Unjour,voyant venir son médecin , il lui dit : « Parlons franchement, doc-

> teur; combien aves-vous tué d'hommes pendant M votre vie? — Sire, répondit le médecin, à peu » près trois cent mille de moins que votre roa-

■ jesté. »

La première fois qu'il vit le marquis de Lucchesîni. Italien très spirituel, qui fiit depuis admisdansson intimité, et devint plus tard ministre de son successeur, il lui dit : « Voit-on encore, » monsieur , beaucoup de marquis italiens voyager

> partout et faire dans toutes les cours le métier

■ d'espions? — Sire, répondit M. deLuccliesini,

■ on en verra peut-être tant qu'il se trouvera des

> princes allemands assez plats pour décorer de

] ao MEMOIRES

s leurs ordres des hommes qu'ils chargent d'un b rôle si vil. » Par là, le marquis faisait allusion à un espion italien, auquel un empereur d'Ailemagne avait accordé la décoration de la Toîsond'Or. Frédéric regarda avec surprise le marquis , le traita bien dès ce moment, et le prit en amitié.

Au moment de paraître à im cercle , un jour de gala , on vint l'avertir que deux dames se disputaient le pas près d'une porte avec une vivacité et ime opiniâtreté scandaleuse. > AppreneZ'Ieur, ]> dît le roi , que celle dont le mari occupe le » plus haut emploi doit passer la première. — » Elles le savent, répond le chambellan, mais leurs » maris ont le même grade- — Eh bien, la pré- » séance est pour le plus ancien. — Mais ils sont » de la même promotion. — Alors, reprend le yi monarque impatienté, dites-leurde mapartque » la plus sotte passe la première. »

Comme le petit nombre de princes que leur génie place à une grande élévation , il se nioDtrait insensible aux libelles , aux propos méchans ou séditieux, et méprisait tous ces traits de maligipté qui, lancés de trop bas, ne pouvaient atteindre si haut.

Un jour, à Postdam, il entend de son cabinet

Otr SOUVKIVIRS. IS(

on assez grand bruit qui éclatait dans la me : il appelle un oflîcier, et vent qu'il s'informe [de la cause de ce tumulte. L'officier part, revient et lui dît qu'on a attaché sur la niiiraille un placti-d très injurieux pour sa majesté; que, ce placard étant placé très haut , une foule nombreuse dt; curieux se presse et s'étoufîe à l'envi pour le lire. «Mais la garde, ajoute-t-il, va hicntôt la dis- B perser. — N'en faites rien , répondit le roi ; B descendez ce placartl phis bas afin qu'on le Use y à son aise, » L'ordre fut exécuté ; peu de minutes après on ne parla plu» du placard , mais ou parla toujours de l'esprit du monarque.

S) ce prince éclairé méprisait les rumeurs d'une tourbe ignorante, non-seidement il appi'éciait, il désirait les suffrages des hommes de talent, mais même jl les regardait comme les dispensateurs de la renommée; son ambition les courtisait; leur génie lui semblait une puissance, et il la flattait.

« Je suis, écrivait-il à Voltaire, comme le Pro- ' méthée de la fable; je dérobe quelquefois de > votre feu divin dont j'anime mes faibles pro- . dui^i'ons. Miis la différence qu'il y a entre celle ijiht. .t I,. ,j. .ip^ c'est que l'âme de Voltaire, ' "j^-i (. ^u- grande et plus m;ignanime que

n celle du roi des dieux, ne me condamne point » ati supplice que souH'rit l'auteur du céleste lar- » cin. «

Ce qui parait encore plus singulier , c'est que le poète philosophe, qui reprochait alors à Frédéric sa passion pour la guerre, répondait £imilièrement à ces hommages de l'écrivain couronné :

Cbnque esprit a loa caractère:

Je coQ^is qu'on ait da plaiitr

L'art de tuer et l'art de plaire.

Nul ne récompensa mieux les grands services; mais nul aussi ne se moqua plus constamment de la vanité des personnes qui tenaient de leur naissance ou de sa faveur un rang élevé, n Une i> funeste contagion , écrivait ce prince , suite » trop fréquente de la guerre , désolait Brcs- » law; on y enterrait cent vingt personnes par » jour. Une grande dame dit alors : Dieu merci, » ta haute classe est épargnée; ce n'e^t que le » peuple qui meurt. Voilà ce que pensent les gens » en place , qui se croient pétris de molécules » plus précieuses que ce qui fait la composition » du peuple qu'ils oppriment. Cela a été ainsi de » tout temps ; l'allure des grandes monarchies est

ou SOUVEMRS. Ia3

» la méjne; il n'y a gtière que ceux qui nnt souf- » fert l'oppression qui la connaissent et qui la dô- » testent. Ces enfans de la fortune qu'elle a eny gourdis dans la prospérité , pensent que les n plaintes du peuple sont exagération , que les « injustices sont des méprises, et pourvu que »le premier ressort aille, il importe peu du » reste.»

Cependant Frédéric, philosophe dans ses écrits était arbitraire dans sa conduite. L'esprit humain n'est que contrastes; il semble justifier le système manichéen des deux principes. Frédéric, étant jeune , avait composé V Anti-Machiavel, et le premier acte de son règne fut un acte de politique machiavélique. Une guerre déclarée sans motif, tine rapide invasion de la Silésie et cinq batailles gagnées annoncèrent à la fois à l'Europe un ambitieux et un héros.

Dès que ses alliés ne lui furent plus utiles, il les abandonna. Peu de temps après il envahit la Bohème; Vienne le crut à ses portes. Cependant il fut trahi par la fortune , par ce sort capricieux qui gouverne tout, et qu'il appelait si philosophiquement lui-même ifl majesté le hasard; mais son génie sut réparer ses revers par d'éclatans triomphes qu'une [laix glorieuse coiu-onna.

EnBn la France, la Bussie et l'Autriche conjurèrent sa perte ; ce fut une guerre de géans. Il vit les Russes entrer dans sa capitale; nouvel Horace, blessé, pressé, poursuivi par ses trois formidables ennemis, il se retourne sur eux, lesbatl'iui après l'autre, et dicte la paix aux fiers potentats qui , se croyant certains de sa ruine, avaient d'avance partagé ses États.

Plus que libéral avec les encyclopédistes et irréligieux à l'excès avec Voltaire, protecteur des jésuites dans un pays protestant, magnifique envers les hommes de talent, dont pourtant il se montrait jaloux , il régnait en despote , et cepen dant réglait son pouvoir par la justice.

Les soldats l'aimaient malgré sa sévérité, car ils lui devaient leur gloire ; les peuples lui pardonnaient la pesanteur des impôts dont il les chargeait , parce qu'il vivait sans faste , et employait le produit des tributs à étendre son territoire , à favoriser les pi-ogrès de l'industrie et à secourir la pauvreté laborieuse.

Les sujets supportent patiemment le joug des lois, même de celles à la confection desquelles ils n'ont pas contribué, lorsque leur souverain s'y soumet le premier. L'intérêt général étaitle guide de ce grand roi ; la toi qu'il avait faite devenait

OL' SOUVEXIUS. ia>

son mattre. Tout le inonde suit ranecdote du meunier de Sans-Souci. Un aime la puissance qui s'arrête devant la justice , on révère le trùnc qui respecte les tribunaux ; la justice est une sorte de dédommagement de la privation de ta liberté; elle donne au peuple une félicité réelle, mais viagère : car tout meurt avec un prancl liomme; et, s'il n'a pas fondé d'institutions fortes pcmr asseoir son trône et la prospérité publique sur des bases solides et durables, il ne laisse après lui qu'un grand souvenir.

On conçoit sans peine l'émotion que pouvait inspirer, à un jeune débutant dans la carrière politique, l'audience accordée par un monarque si imjwsant et si célèbre. Je savais d'ailleurs que, malgré son penchant naturel pour les Français, il partageait l'opinion fausse , mais généralement xépandue par nos rivaux sur noire prétendue légèreté, erreur que les sombres scènes du dnone tragique de notre lévolution n'ont pu encore totalement dissiper.

Aussi se plaisait-il à raconter souvent im Irait ■-•-bapoé '• un de nos compatriotes, spirituel, sa- -jn» -. «..iiis 'Une son intimité; c'était le mar- -uis J j», gcuù. Un JOUI , à l'un de ces dîners ou «■ r".i pniip -fnA- • \:, "Anvcrsation plus libre,

laU MKUOIRFS

permettait une entière familiarité, Frédéric s'amusa à demander à ses convives ce que chacun d'eux ferait s'il était à sa place. Les uns répondireot qu'ils feraient telles ou telles conquêtes; les autres, telles ou telles réformes, telles ou telles institutions. « Et vous, marquis d'Ârgens? » dit le roi. a Moi, sire? répondit le marquis; ma foi, n je vendrais mon royaume, et j'achèterais une » bonne terre en Frauce pour en manger les re- » venus à Paris. ■ — En vérité, reprit Frédéric, » voilà un propos bien français ! »

En arrivant le lendemaiu à Postdam à l'heure indiquée, je pus croire un instant que ce n'était pas un grand monarque, mais un simple colonel auquel j'allais rendre visite. Il n'y avait à sa port* qu'un soldat en faction. Après avoir passé un corridor, je me trouvai dans une grande salle où M. de Gotz, aide de carap du roi , était seul assis près du feu.

Il se leva et me dit qu'il allait avertir le roi que j'étais là. Je lui demandai s'il y avait quelque étiquette particulière à observer à ma présentation, a ^ti^ueCte? dit-il en riant; ah! nous n« » connaissons guère ici ce mot-là. Si le roi veut :• vous recevoir comme la plupart des étrangers , » il sortira de son cabinet dont vous voyez d'ici

oc souvEXins. 1^7

« la porte, et viendra vous parler dans ce salon. » Si, relativement à votre caractère de ministre, » il croit devoir vous recevoir dans son cabinet, » û nous appellera tous deux. Enfin , si son des- » sein est de vous traiter avec une distinction » particulière, vous resterez seul avec lui.» Après ce peu de mots, il entra chez le roi, et revint presque aussitôt causer avec moi.

Au bout d'un quart d'Iieiire , je vis la porte s^entr'ouvrir , et le roi nous fit signe de venir. Mais, à peine fiîmes-nous entrés, que ce prince dit à M. de Goltz de sortir. Ainsi je me trotiraî , non sans im peu d'embarras, tète à tète avec ce grand homme qui remplissait l'univers de son nom glorieux.

Je remerciai sa majesté de la bonté (pi't'lle avait eue de m'accorder si promptement une aiitliencc, et de satisfaire le désir impatient que j'avais de présenter ^es hommages à un monarque dont l'Europe révérait le génie, et dont l'amitié était précieuM au roi mon maître.

Frédéric, après ni'avoir répondu qu'il désirait aïncèrement entretenir et même resserrer les liens d'amitié qui existaient entre Louis XVI et lui . me demanda en détail des nouvelles du roi, de la reine^. des princes, de leur famille. 11 me dit:

138 MltATOlIlES

« J'ai toujours aimé la France, le caractère des » Français, leur langue, leurs arts, leur Httéra- » turc, etje vous voisavec plaisir chez moi. Votre » père m'est connu depuis long-temps de répnta- » tien; c'est un honnête homme et un brave mi- » litaire, qui a gagné son bâton de maréchal par » ses actions et par ses blessures.

» Je vois que vous portez la décoralion de Cion cinnatus. Vous avez fait la guerre en Amérique; ■ votre jeunesse est toujours belliqueuse. Cepen- » dant, depuis 17G3, vous auriez du oublier la » guerre; une si longue paix peut amollir. Com- » ment avez-vous pu si loin , et dans un pays où » la civilisation commence, oublier les délices de » Paris, et vous passer de luxe, de bals, de par- » fums , de poudre ? n

Assez piqué de ces mots tant soit peu désobligeans , je l'interrompis, et , reprenant le mot piiudrcy que je feignis d'entendre autrement, je lui dis: « Sire , nous n'avons pas malheureusement » trouvé l'occasion d'en brûler autant que nous » l'aurions voulu ; après trois courtes campagnes, » les .\nglais, en se renfermant dans leurs forte' n resses et en se résignant à la paix , nous oui u privés trop lût de ce plaisir. »

« Ali ! reprit en souriant le roi , je vous l'ai dit.

ou SOIIVEKIHS. 1 39

» personne ne rend plus de justice que moi à l'ar- » deur de votre nation pour la guerre. Il n'est > pointde peuple plus brillant; il réussit dans tout » ce qu'il veut foire : mais vous savez bien qu'on » l'a toujours accusé d'être un peu léger et inn constant ; il est mobile comme son imagina- * tion. »

« Sire , lui répondis- je , nul n'est exempt d'im* ■ perfections , pas raème les plus grands hommes. » & votre majesté me permet de le dire , n'avons- » nous pas en quelquefois nous - mêmes à nous a plaindre de son inconstance, lorsque nous étions n ses alliés? la gloire seule vous a trouvé toujours » fidèle. >

Comme ma repartie avait été provoquée par ses malins sarcasmes, elle ne lui déplut pas. Au contraire, il rit, et ses yeux bleus, qui étaient tour à tour si malins, si pénétrons, et on dit même quelquefois si sévères , prirent tout à coup une singulière expression de douceur et de bienveillance.

Texaminais avec une vive curiosité cet homme, grand de génie, petit de stature, voûté et comme courbé soiis le poids de ses lauriers et de ses longs travaux. Son habit bleu, usé comme son corps, ses longues bottes qui montaient au-dessus de ses genoux , sa veste couverte de tabac , formaient tm II. 9

l3o UÉJTOinES

ensemble liizarre et cependant imposant ; on voyait au feu de ses regards que l'âme n'avait pas vieilli; malgré sa tenue d'invalide , on sentait qu'il pouvait encore combattre comme un jeune soldat; en dépit de sa petite taille, l'esprit le voyait plus grand que tous les autres hommes.

K Savez-vous, me dit-il, que le règne de votre » jeune roi commence bien ? U a trompé mes a craintes et passé mes espérances : j'avais eu peur » que le fils du dauphin ne se laissât gouverner » par des prêtres, par quelque cardinal comme ■a Fleury, et que les Welches (ainsi vous appelait » Voltaire ) ne s'affaissassent sous leur triste di^îj» pline ; mais il a osé prendre un ministre protes- » tant que j'avais cru qu'U garderait plus long- » temps ; il a suivi les conseUs de tolérance de u M. de Malesherbes : il a profité des fautes des » Anglais pour leur enlever treize provinces ; il » vient récemment de protéger la Hollande, et B d'opposer une digue aux projets de l'Autriche. « Celle-ci n'est pas légère, et sa constance dans » ses vues pourrait bien encore nous donner » d'autres occupations. »

Je croyais, d'après cette dernière phrase, qu'il allait peut-être me parler de l'échange de la Bavière et des menaces de M. de RomanzofF; mais

ou soovENins.- i3i

U s'arrêta* se tut encore; et, changeant subitement de conversation, il me demanda des nouvelles de notre littérature, me parla des ouvrages les plus marquans avec autant de justesse que d'esprit, traita assez mal l'abbé Raynal <{u'il avait cependant accueilli avec faveur, me questionna sur ce que j'en pensais, et parut assez content en me voyant rendre justice aux bons priucip&<i consignés dans son livre, et blâmer tes déclamations qui le déparent.

«c Ces philosophes, reprit le roi, ont fait beau - » coup de bien , et nous ont tirés de la barbarie. » Ils ont presqu'anéanti la sottise des préjugés et » la honteuse folie des superstitions; mais ils » connaissent peu les hommes, et croient à tort » qu'on gouverne aussi facilement qu'on écrit. Us » ne conçoivent pas qu'un prince, philosophe » par inclination , soit forcé d'être politique par » devoir et guerrier par nécessité ; leur paix per- » pétuelle est un rêve comme la perfection. Leur M chef est mort, c'est une grande perte; d'ici à » long-temps, personne, chez vous ni ailleurs, ne » remplacera Voltaire. »

c Je suis charmé, sire, lui dis-je, pour la mé- » moire de cet immoVtel écrivain, que vous rendier » à son ombre une faveur qu'il avait peut-ètr«

l3a MÉUOIRES '

» mérité de perdre , mais qui lui avait laissé sûre- » ment de douloureux regrets. »

« Oui, j'ai eu à m'en plaindre, répliqua le roi; » mais nous nous étions réconciliés. Tai oublié » ses torts, je ne me souviens que du plaisir et » du bien que m*ont fait ses ouvrages. Vous allez » voir en Russie sa grande admiratrice; elle » payait ses bommagcs un peu adulateurs et ses » sarcasmes contre les Turcs par de douces et pî- » quantes cajoleries. Elle ne m'a pas si bien traité, s moi , et une seule visite de l'empereur m*a en- » levé son amitié; au reste, j'aurais tort d'en être » surpris : les femmes sont capricieuses comme j> la fortune , et d'ailleurs celle-ci ne s'est jamais n trop piquée de fidélité; ce n'est point par cette » vertu qu'elle est célèbre. »

Le voyant en si belle humeur, je hasardai quelques mots sur l'ambition de cette princesse qui avait aimé, élevé, couronné, subjugué et dépouillé le roi de Pologne. Je sentis bien vite que, dans cet instant, je manquais un peu de tact : Frédéric avait ses raisons pour glisser légèrement sur la position de Stanislas et sur le démembrement de sa couronne; mais il revint sur le compte de l'impératrice , et, comme il était très caustique contre les personnes dont il croyait avoir à se

ou soDTxnRS. i33

plaindre, il me raconta plusieurs anecdotes piquantes sur la santé de Catherine, sur sa cour et snr ses Êivorîs.

Je lui dis que j'étais fort curieux de connaître ime princesse si célèbre , à laquelle on ne pouvait refuser du génie, puisque , étant femme et étrangère, elle avait su régner tranquillement sur une cour féconde en orages, conquérir l'affection d'une population immense sortant k peine des ténèbres , étouffer sans cruauté plusieurs conjurations, triompher des Ottomans, brûler leur flotte près du Bosphore, et faire rechercher son alliance par tes plus grands souverains de l'Europe. « Il est fâcheux, » ajoutai-je, qu'un règne, si éclatant k beaucoup > d'égards,ait commencé par une scène, par une 9 catastrophe si tragique. »

a Ah! me répondit le roi , sur ce point, quoi- » que nous soyons k présent à peu près brouillés, » je dois lui rendre justice : on est à ce sujet dans » Venreur; on ne peut imputer justement à l'im- B pératrice ni l'honneur, ni le crime de cette ré- * volution; elle était jeune , &ible, isolée, étrau- -> ?ère, k la veille d'être répudiée, enfermée. Les

..-(r>ff ont tout fait; la princesse d'Aschkoff n'a

tf* i i^uc la mouche vaniteuse du coche. RnU ■ rt>^.^ tt'eat trnmr)^

B Catherine ne pouvait encore rien conduire} » elle s'estjetéedanslesbrasde ceux qui voulaient » la sauver. Leur conjuration était folle et mal «"burdie; le manque de courage de Pierre HI, malgré les conseils du brave Munich, l'a perdu ; » il s'est laisse détrôner comme un en&nt qu'on » envoie coucher.

» Catherine, couronnée et libre, a cru, comma }> une jeune femme sans expérience, que tout » était Gni; un ennemi si pusillanime ne lui pa- » raissait pas dangereux. Mais les OrlofF, plus t> audacieux et plus clairvoyans, ne voulant pas » qu'on fît colltr'eux de ce prince un étendard , w l'ont abattu.

» L'impératrice ignorait ce forfait, et l'apprit » avec un désespoir qui n'était pas feint; elle » pressentait justement le jugement que tout le » monde porte aujourd'hui contr'elle ; car l'erreur » de ce jugement est et doit être inef&çable, » puisque, dans sa position, elle a recueilli les D fruits de cet attentat , et s'est vue obligée , pour » avoir des appuis, non>$eulement de ménager, » mais même de conserver près d'elle les auteur» ji du crime, puistiu'eux seuls avaient pu la u sauver.

» Je vous conseille, pour approfondir ce Élit,

ov soxivtiriRs. i3$

» de voir un vieillard très estimable qui est , je » crois» à présent à Mittau; c'est M. de Kaiser-

• ling. Il a tout vu , tout su ; il a été à cette épo- » que l'intime confident des chagrins secrets de

■ l'impératrice. »

«Votre opinion, sire, lui dis-je , est d'un grand » poids et me soulage ; cai- il m'en coûtait d'ad-

■ mirer une souveraine montée au trône par des » degrés si sanglans. On me l'a tant vantée; je » voyais avec peine une telle tache dans la lu- *mièrt du Nord, ainsi que l'appelaient Voltaire a et B'Alembert. »

« C'était une flagornerie un peu forte , reprit le n roi, lorsqu'ils disaient que c'était du Nord que » nous venait aujourd'hui la lumière. — ■ Sire > ré- D pliquai-je, Berlin est cependant dans le Nord. » Il me fit une mine gracieuse et me dit : « Quelle « route prenez-vous pour aller à Pétersbourg? n est-ce la plus courte? — Non, sire, répondis-je; » je veux passer par Varsovie pour voir la Polo- »gne.»

«C'est un pays curieux, ajouta le roi, pays

* lihre où la nation est esclave, république avec

■ '■- ..'i, -raste contrée presque sans population,

...,D> winjitla guerre depuis plusieurs siècles » ^■~- -t c, «ans r'n'^es fortes, et n'ayant pour

1 36 hiSmoiiies

» armée qu'une pospolite ardente, mais indis- » ciplinée , toujours divisée en factions , en confé- » dérations, et tellement enthousiaste d'une li. » berté sans règle, que, dans leurs diètes, le veto » d'un seul Polonais sufBt pour paralyser la to- B lonté générale. Les Polonais sont Taillans; leur » humeur est chevaleresque ; mais ils sont incou- » stans,légers,à peu d'exceptions près ; les femmes u y montrent seuls une étonnante fermeté de ca- » ractère ; ces femmes sont vraiment des hommes.»

A l'appui de ces dernières paroles , le roi me raconta plusieurs traits surprenans de l'intrépidité, de la constance , de l'héroïsme de phisieurs dames polonaises. Ensuite il me fit un eîgne de tête pour me congédier; mais, me rappelant bientôt , il me dit : « Je vous prie de vouloir bien vous » charger d'un paquet pour mon ministre à Pé- » tersbourg , le comte de Goërtz.» Je l'assurai que je m'acquitterais de sa commission avec exactitude.

" Ecoulez, contintia-t-il, je m'intéresse à votre » succès en Russie. L'impératrice est depuis long- . « temps assez mal avec votre cour, et vous ren- » contrerez dans votre mission des obstacles as- » sez difficiles à aplanir. Il est de mon intérêt , et » je désire que votre cabinet reprenne , comme il

on souvERins. iS^

a le souhaite, quelque influence à Pétersboni^, s et y contre-balan<% celle de TAutriche ; sur ce

> point nos intérêts sont communs.

» Vous allez , je l'espère , former quelques liai- ■ sons avec mon ministre : le comte de Goërtz

* est un homme d'esprit, expérimenté, et quime » sert avec zèle depuis long-temps. Mais, comme » c'est pendant sa mission que l'impératrice a

• changé de système , et que le crédit de l'empe- B reurprès d'elle a remplacé le mien, vous trou- B verez le comte de Goërts, dont le caractère est B très ardent, fort irrité, fort mécontent, et un » peu trop disposé i adopter, comme vraies, tou-

> tes les nouvelles que lui débitent les frondeurs , B et tous ceux qui sont maltraités par l'impéra- » trice. Tenez-vous en garde contre son exagéra- «tion. C'est un conseil que je trouve utile de » vous donner pour votre direction , t-t qui ima porte au succès que je vous souhaite, o

3e le remerciai de cette preuve de bontû , qui me surprit , mais cependant beaucoup moins qu'on ne pourrait le croire; car, depuis l'affaire de Hollande, notre cabinet, refroidi pour celui de Vienne, tendait peu à peu à changer de système politique et à se rapprocher secrètement de la Prusse. J'avais même, dans mes instructions.

) 38 IVliMOIRXS

l'ordre de vivre avec le comte de CobeDtzel « ambassadeur d'Autriche, dans une intimité très grande en apparence , mais de montrer en secret une confiance plus réelle au ministre de Prusse.

Le roi, en me congédiant, me dit : «Adieu, » monsieur de Ségur : je suis bien aise de voui » avoir connu; et, lorsque après votre mission » vous retournerez en France, si je vis encore, » revenez par Berlin , restez-y plus long-temps » je vous reverrai avec un véritable plaisir. »

Cette longue audience me valut un redoublement d'obligeance de tous les grands personnages qui habitaient Berlin , où je restai encore plusieurs jours.

Le prince Henri, le prince Ferdinand, tous les ministres qui m'invitaient fréquemment, me parlaient sans cesse des menaces faites par M. de Romanzoff au duc de Deux-Ponts; tous paraissaient croire qiie non-seulement la cour de France avait été informée du projet d'échange, mais que même c'était de son consentement que la proposition en avait été feite au duc.

Mon silence ou mon ignorance sur ce point devait les surprendre; mais le peu de paroles que je me permis à ce sujet durent plutôt augmenter leurs doutes qu'affermir une opinion qui ne me

ou SODVEIlIltS. l3()

paraissait point vraisemblable; car je ne pouvais me persuader que nous voulussions ainsi abandonner les princes que nous devions protéger , et seconder une ambition qu'il nous importait de contenir.

Je n'étais point étonné que l'empereur voulût laisser vider à l'électeur palatin ses anciens débats relatif à r£scaut, et qu'il lui convint, en concentrant ses possessions, de cbangcr un territoire aussi éloigné de ses forces , contre un territoire si fort à sa portée.

Mais ce qui semblait trop difficile à expliquer , c'est que Catherine 11 , sans consulter la France, eût chargé son ministre de presser aussi vivement M. le duc de Deux-Ponts de souscrii'e à un arrangement, évidemment contraire aux traités dont l'impératrice elle-même avait garanti l'cxécntion. Il aurait été encore plus extraordinaire que le jeune Romanzoff eût impérieusement fait une semblable proposition , sans y avoir été autorisé par sa cour.

D'ailleurs, ce qui devait me faire croire que l" concert des cours impériales n'était pas une Hée dénuée de fondement , c'était la fermentation pruuuite à Pétersboui^ par l'arrivée de deux miir-t*>« -Iç IVmrt«>rr'ir; du moins, c'est ce que

l/|0 ÏT^MOinBS

m'assurait un des ministres du roi de Prusse : il me disait que le prince Potemkim avait donné des ordres aux officiers pour rejoindre leurs corps, et que tout annonçait un rassembleraent de troupes destinées à imposer au cabinet de Berlin.

Il est vrai que cette inquiétude apparente du cabinet prussien pouvait avoir pour objet de nous déterminer à un rapprochement, plus décidé que celui qui semblait se préparer entre nous.

Ce fut dans ce sens que j'écrivis à M. de Vergennes en lui rendant compte de tout ce que j'avais entendu aux Deux-Ponts, à Berlin et sur ma route, relativement à cette affaire, qui agitait alors tous les esprits.

J'avais beaucoup connu à Paris le prince Henri de Prusse , digne frère du grand Frédéric ; il était arrivé en France, précédé par une glorieuse renommée que lui avaient méritée de brillans exr ploits.

Vaillant guerrier, habile général , profond politique , ami de la justice , des sciences , des lettres» des arts , protecteur des faibles , secourable aux infortunés , son nom inspirait un juste respect. I^ simplicité de ses manières, l'urbanité de son langage, l'aménité de son caractère lui attiraient

ou SOUVENIRS. l4l

l'affection. La petitesse de sa taille , l'irrégularité de ses yeiix , les désagrémens de sa figure, qui cho< quaîent au premier abord , s'oubliaient très vite en causant avec lui; l'esprit ennoblissait le corps, et bientôt on ne voyait plus en lui que le grand homme et l'homme aimable.

Pendant son séjour à Paris , il conquit des admirateurs dans toutes les classes de la société : les savans consultaient ses lumières, les artistes son goût, les politiques et les militaires son expérience ; les poètes brigtutent son suffrage, et lui prodiguaient leur encens.

Au nombre des personnes de la société la mieux choisie , il distingua particulièrement une femme très aimable, la comtesse de Sabran, et TuD de mes plus intimes amis, le célèbre chera- Her de Boiifflers, qui depuis, pendant les orages de la révolution , trouva un asile dans son palais, et lui resta dévoué toute sa vie.

Je me rappelle qu'un jour ce prince assistant à une représentation de l'opéra de Castor et PoUuXf qu'on donnait pour lui, et se trouvant olar^ it rôté de BouftlerS et du jeune EIzéar de iai»-—. lont on vantait alors l'esprit précoce, :,- ,..-ivw -. a'amusait à questionner cet enfant et lui i.~aii ".Tplia<><!^-nT'ii donc ce que c'est que ce

l4a BELHOIRtS

» Castor et ce Pollux qiie vous regardez avec tant n d'attention ? — Ce sont , répondit Elzéar , deux B frères jumeaux sortis d'un même œuf. — Mais, » vous-même , dit le prince, vous êtes sorti d'un D œuf. » Alors l'enfant, surpris, mais doucement soufflé par Boufflers, répliqua par cet impromptu :

MaD

aissance n'a i

iendcneuf;

J'niB

.uivi 1» comm

une règle.

Mais

c'est TOUS qu

i sortez d'ui

• Car TOQi itei un aigle. >

Ce prince ,'apvè$ ma présentation , daigna m'admettre dans sa plus familière intimité. Il me faisait presque tous les jours dîner chez lui , et se plaisait à me raconter tout ce qu'il avait vu et entendu en France, a Ce qui m'a le plus surpris, » me dit-il une fois, c'est votre roi ; je m'en étais M fait une tout autre idée ; on m'avait dit que sod » éducation avait été très négligée, qu'il ne savait D rien , et qu'il avait peu d'esprit. Je fus tout » étonné , en causant avec lui , de voir qu'il savait a très bien l'histoire, la géographie, qu'il avaiC » des idées fort justes en politique , que le bono heur de son peuple t'ocaipait entièrement, et » qu'il était rempli de sens, ce qui vaut mieux fl pour un prince que le bel esprit ; mais il m*a » paru qu'il se déliait trop de lui-même, tandis

ou sotrvEinns. i43

» qu'il Mt peut-être de tout son conseil celui qu'il s devrait le plus souvent consulter. S'il acquiert » un peu de force, il sera un excellent roi. Quant » à la reine , j'éviterai d'en parler , car elle ne m'a s pas trop bien traité : on la dit aimable ; mais

> Dieti veuille , pour la France et pour nous , s qu'elle soit un peu moins Autrichienne! »

Je lui répondis qu'à cet égard il devait être pleinement rassuré par la noble conduite que cette princesse venait de tenir récemment à l'occasion de l'affiiire de Hollande.

Il roe parla beaucoup ensuite de la Russie et de Catherine II. « Elle jette un grand éclat , me dit- » il ; on la vante , on l'immortalise de son vivant. D Ailleurs elle brillerait sans doute beaucoup » moins; mais dans son pays elle a plus d'esprit B que tout ce qui l'entoure ; on est grand à bon » marché siu- un pareil trône : elle n'a pour vuin sins que des Chinois dont un désert la sépare ,

> des Tartares sans civilisation , des Turcs imbé- » cilles, un roi de Suède pauvre et qui n'a qu'une » poignée de soldats à lui opposer, enfin des Po- B louais braves , mais divisés, et dont les troupes , ■ comme le gouvernement, sont en pleine anar- 1 chie. Diderot a dit que la Russie était im colosse » aux pieds d'argile ; mais ce colosse immense et

1 44 MiUOCIUIS

» qu'on ne peut attaquer parce qu'il est couvert

1, d'une cuirasse de glace , a les bras bien longs. Il

* peut s'étendre et frapper où il veut ; ses moyens

• et ses forces, quand il les connaîtra bien et saura » les employer, pourront être funestes à l'AUe- » magne. »

tt II me parait déjà , monseigneur , lui répondis- » je, que son ambition connaît peu de bornes : après avoir conquis la Livonie, détruit les Za- » poraviens , chassé les Tartares de Crimée , en- » levé un grand territoire aux Turcs , et partagé » récemment la Pologne , il semble nous annoncer » une nouvelle et fatale invasiou des peuples du » Nord dans l'Occident. »

a Ah! pour le partage de la Pologne, répliqua a le prince, l'impératrice n'en a pas l'honoeur, » car je puis dire qu'il est mon ouvrage. J'avais » été faire un voyage à Pétersbourg; à mon re- » tour, je dis au roi mon frère : Ne seriez-vous » pas bien étonné et bien content si je vous faisais « tout-à-coup possesseur d'une grande partie de B la Pologne? »

a Surpris, oui, répondit mon frère, mais œn' yi tent, point du tout; car il me faudrait, pour n faire cette conquête et pour la garder ^ soutenir » encore une guerre terrible contre la Russie,

on SOtlVEITIKS. 14S

M contre V Autriche, et peut être contre la France. » J'ai risqué une /ois cette grande lutte qui a B failli me perdre. Tenons- nous • en là ; nous avons » assez de gloire; nous sommes vieux, et il nous » faut du repos.

B Alors, pour dissiper ses craintes, je lui ran contai que, m' entretenant un jour avec Catlio- » rine H, comme elle roe parlait de l'esprit tur- »- bulent des Polonais , de leur anarchie , de leurs » actions, qui, tôt ou tard, feraient de leur pays » un théâtre de guerre, où les puissances qui les «entourent, seraient inévitablement entraînées , » je conçus et lui présentai l'idée d'un partage au- B quel l'Autriche devrait naturellemeitt consentir B sans peine , puisqu'il l'agrandirait.

» Ce projet frappa vivement l'impéralrice :

» C est un trait de lumière, dit-elle; et, si le roi » votre frère adopte ce projet, étant d'accord tous » deux, nous n'avons rien à craindre ; ou lAutri' » cfee coopérera à ce partage , ou nous saurons B sans peine la forcer à le souffrir.

B jiinsi, ajoutai'je, sire, vous voyez qu un tt'l » agrandissement ne dépend ■ plus tjue de votre B volonté. Mon frère m'embrassa , me remercia , B entra promptement en négociation avec Calhe- ■ rine et la cour de Vienne. L'empereur hésita,

i46 M^aroisi-s

n sonda les dispositions de la France; mais, voyant n que la faiblesse du cabinet de Louis XV ne lui n laissait aucun espoir de secours, il céda et prit » doucement son lot. Ainsi , sans guerroyer, sans (1 perdre de sang ni d'argent, grâce à moi, la » Prusse s'agrandit et la Pologne fut partagée. »

Ce prince , voyant mon étonnement, crut que mon silence venaitdemon admiration; mais, trop jeune et trop nouveau diplomate , je ne pus me permettre des louanges qui répugnaimt à ma conscience. Je continuai à me taire, ne jugeant pas convenable de choquer sans nécessité, par ma désapprobation, un personnage si supérieur à moi par son rang et par son expérience.

Cependant le prince , -lisant apparemment dans mes yeux une partie de ce que je pensais , me dit de parler à cœur ouvert, et de lui faire connutre franchement mon opinion sur ce qu'il Triait de me raconter.

Je résistai et j'alléguai vainement mon âge, mon inexpérience, mon respect et la crainte de lui déplaire; mais, pressé de nouveau, je lui dis enfin : B Eh bien ! monseigneur, vous voulez' savoir ab- » soUiment ce que je pense? le voici : la Polfwne n était indépendante, inolTensive; vous n'aviez » aucun grief contr'elle; son seul tort a été sa

OD souvEiTins. i47

K ^iblesse; oe démembremeot ««t un grand et » premier acte d'injustice dont les suites me sem- > btent incalculables. Que ne doit- on pas craindre » pour rEuiopeetpour le bonheur de rhnmanilé, » si désormais les souverains qui la gouvernent, » remplacent le droit des gens par le droit de cona venance ! »

Le prince sourit; mais ce sourire me semblait tant soit peu forcé. Il me congédia plutôt que de coutume ; le jour suivant il ne me vit point. Mais le surlendemain, l'humeurduprinceétant passée, la bienveillance du philosophe reparut. Il me fit venir de bonne heure chez lui , voulut me lire quelques-uns dsises ouvrages, et, par là, me mit à une épreuve non moins délicate que la première.

Nul ne doit sortir de sa sphère ; souvent on se rapetisse en se déplaçant. Les muses n'avaient point, comme la gloire, prodigué leurs faveurs au prince Henri. J'entendis avec une sorte de souffi-ancé la lecture qu'il me fît d'un opéra et rINine comédie. Ses plans étaient mal conçus, son '^ji.e incorrect et lourd; on ne trouvait, dans ses i/ieces, nul intérêt; et, chose étrange, les idées ■'T -^taiont très communes.

'■^^^,-nf\aI^* . i^oins candide que la première

i48 M^MomÉs

fois, et n'ignorant pas que l'amour-propre des auteurs est encore plus irascible que celui des princes et des oonquérans , je me gardai bien de laisser voir l'ennui profond que j'avais éprouvé. Mais, comme il n'était pas en moi de dire ce qui était absolument contraire à ce que je pensais au lieu de louanges, je m'étendis en vifs et prolongés remercîmens de l'extrême bonté du prince qui l'avait porté à me faire jouir ainsi du fruit de ses loisirs.

Il m'écoutait avec l'air d'un homme qui attend encore autre chose , et mon trouble allait croissant; heureusement une visite mit fin k mon embarras, de manière que je sortis, «sans trop de gaucherie, d'un pas si glissant et si difficile.

Deux jours après, ayant reçu le paquet dont le roi m'avait dit qu'il me chargerait, et qui était, ainsi que je l'appris depuis , un nouveau cbifire , je pris congé de la famille royale, et je partis pour Varsovie.

£n traversant la partie orientale des États du roi de Prusse, il semble qu'on quitte le théâtre où règne une nature embellie par les efforts de l'art et d'ime civilisation perfectionnée. L'œil est déjà attristé par des sables arides , par de vastes forêts.

ou SODVEHIKS. 149

Mais, dès qu'on entre en Pologne, on croit sortir entièrement de l'Europe, et les regards sont frappés d'un spectacle nouveau ; une immense contrée , presque totalement couverte de sapins toujours verts, mais toujours tristes, coupée à de grandes distances par quelques plaines cultivées, semblables aux îles éparses sur l'Océan; une population pauvre, esclave; de sales villages; des cbaïunières peu différentes des buttes sauvages; tout ferait penser qu'on a reculé de dix siècles , et qu'on se retrouve au milieu de ces hordes des Huns, des Scythes, des Venètes, des Slaves et des Samiates , dont les flots , routant sans cesse l'un sur l'autre, se répandaient successivement eu Europe , en cliassant devant eux les Itulgares , les Goths, les Scandinaves, les Bourguignons, et toutes ces tribus belliqueuses qui écrasèrent de leur poids les derniers débris de l'empire romain.

Cependant, au sein de ces froides et agrestes contrées, apparaissent quelques grandes vilh-s, riches et populeuses, autour desqiiellcs s'élèvent à de grandes distances des châteaux habités par ime noblesse polie, belliqueuse, libre, fîère et chevaleresque.

Là, les siècles féodaux revivent; là, releiitis-

l5o MÉH01BE5

senties crisd'honneur, de liberté ; là, le voyageur^ reçu avec une antique et généreuse hospitalité, trouve, dans de vastes salles, des preux courtois, des dames remplies de grâces, dont Fàrae élevée et le caractère romanesque mêlent à leurs doux attraits je ne sais quoi d'héroïque. On dirait, à les voir et à les entendre, qu'elles vont tout à l'heure présider un tournois, soutenir un siège, animer leurs époux , leurs amans , les guider aux combats, les parer d'écharpes brillantes, et les cou- ' ronner après la victoire , au chant des bardes, au son des harpes , ou bien aux doux accens des troubadours.

Tout est contraste dans ce pays : des déserts et des palais , l'esclavage des paysans , la turbulente liberté des nobles qui formaient seuls depuis long-temps la véritable nation polonaise , une grande ricliesse en blé , peu d'argent et presque point de commerce , si ce n'est par une foule active de juifs avides que le prince Potemkin nommait plaisamment la navigation de la Pologne. Dans presque tous les châteaux , le luxe d'une grande fortune mal administrée et «'écroulant sous le poids de dettes usutaires ; im grand nombre de domestiques et de chevaux, et presque pas de meubles; un luxe oriental et aucune des

ou 50UVEKIUS. l5l

commodités de ]a vie ; une table somptueuse ouverte à tons les voyageui-s, et point de lit dans les apparteraens , hors ceux du maître et de la maîtresse du logis ; une vie presque totalement employée en courses et en voyages, mais -avec la triste nécessité de tout porter avec soi; car sur toutes les routes, excepté dans quelques grandes villes, il n'existe point d'aul>erg6s;

Une constante passion pour la guerre et l'aversion jde la discipline, ime crainte fondée et continuelle des puissans oppresseurs qui les entourent, aucuns soins et aucuns sacrifices pour garantir les frontières en les couvrant de forteresses;

Les arts, l'esprit, la grâce, la littérature, tous les charmes de la vie sociale, rivalisant à Varsovie avec la sociahdité de Vienne, de Londres et de Paris; mais, dans les provinces, des moeurs encore sarraates; enfin un mélange inconcevable de siècles anciens et de siècles modernes , d'esprit monarchique et d'esprit républicain, d'orgueil féodal et d'égalité, de pauvreté et de richesses, de sages discours dans les diètes et de sabres tirés pour fermer la discusion , de patriotisme ardent et d'appels trop fréquens faits, par l'esprit de faction , à l'influence étrangère :

Telle était la Pologne , et telles étaient les re-

flexions qui m'occupaient, lorsqu'en sortant de la solitude d'une vaste forêt de cyprès et de pins , où Ton pouvait se croire à l'extrémité du monde, Varsovie s'offrit à mes regards avec l'éclat de la capitale d'un grand royaume.

En y entrant j'y remarquai pourtant encore de i singuliers contrastes : des hôtels magnifiques et des maisons mesquines , des palais et des baraques; enfin, pour achever le tableau , je vis, en arrivant chez madame la princesse de Nassau, qui m'avait offert un logement , et dans une superbe position qui dominait la Vistule, ime sorte de palais, dont ime moitié brillait d'une noble élégance , tandis que l'autre n'était qu'un amas de décombres et de ruines , triste reste d'un incendie.

Après avoir lu beaucoup de livres d'histoire et de voyages, il faudrait encore, pour se faire une idée juste des institutions d'un pays, de sa^ statistique , des mœurs de ses habitans , de leurs lois, de leur caractère national , un long séjour et des liaisons avec un grand nombre d'hommes de différentes classes et de différentes opinions. Autrement on tombe nécessairement dans l'erreur selon les diverses positions, préventions ou passions qui peuvent avoir dicté les renseignemens insuffisans qu'on a recueillis.

ou SOUVENIRS. K^3

Mais , pour connaître seulement les usages , Fesprit , les mœurs de la société brillante d'une capitale, les intrigues, les faiblesses, les aventures des personnages le plus en vogue , il suffit de vivre quelques semaines dans Tintimité d'une femme aimable et spirituelle ; cependant , quelque bonne foi quelle veuille y mettre, on court le risque de voir un peu exagérer les défauts des femmes qui sont jolies , et le mérite de celles qui ne le sont pas.

En peu de jours la conversation de madame de Nassau m'instruisit à cet égard plus complètement qu'un long voyage n'aurait pu le faire , et la cour de Pologne me fut presque tout aussi connue que cdle de Versailles.

Le surlendemain de mon arrivée , je fus présenté au roi en audience particulière par M. le comte de Stackelberg, ambassadeur de Russie.

L'accueil que me fit ce monarque me parut non moins singulier qu'aimable. <r Ah ! monsieur de » Ségur , me dit-il dès qu'il me vit , je puis vous » assyrer que c'est avec le plus grand plaisir que » je vous reçois. »

Ces paroles m'étonnèrent tellement que je crus avoir mal entendu ; et , comme ma physionomie ainsi que mon silence peignaient assez ma surprise,

!e roi répéta :« Oui, je vous revois avec un vrai » plaisir. — Mais, sire, répondis-je, votre majesté ji doit trouver mon étonnement très natitrel. » Celui qui aurait eu le bonheur de vous voir ■ù une fois , ne pourrait assurément pas l'avoir ou- » blié , et il est très certain que jamais jusqu'à ce » jour je n'ai paru aux yeux de votre majesté. »

« Vous êtes dans l'erreur , reprit en souriant » Stanislas , et je pourrais même vous accuser d'inji gratitude ; car le premier jour où je vous vis , je » vous embrassai très cordialement et comme je )i le fais à présent. » A ces mots il me fit l'honneur d'approcher sa joue de la mienne.

« Sire, répliquai-je , je l'avoue, la plaisanterie » que me fait votre majesté , et qui est sans dout© » très obligeante, sera, tant que vous ne daignerez » pas me l'expliquer , une véritable énigme pour » moi. »

« Écoutez, me dit alors ce prince, vous savez » que je n'ai pas toujours été roi de Pologne ; il » y a trente ans que je me nommais Poniatowski. » J'ai voyaf^é, je suis resté assez long-temps en » France. Votre père et la marquise sa femme me » recevaient habituellement chez eux , je vivais » dans leur intimité. Peu de jours avant mon dé- B part de Paris, je venais dire adieu à votre père,

ou SOUVENIRS. l55

m je trouve sa porte fermée ; j'insiste pour qu'on M l'oiiTre; on nie répond que votre mère est » accouchée dans la matinée , et que M. de Ségiir ■ est auprès d'elle. Je dis que c'est un motif de » plus pour que je le voie et que je lui fasse mon » compliment. J'entre ; votre père me mène dans « le cabinet où l'on vous avait porté , et j'em- » brasse le nouveau-né. Vous voyez bien qu'il est » très vrai que vous êtes pour moi une ancienne » connaissance, et qu'il est en même temps très » naturel que cette connaissance n'ait pas laissé » de trace dans votre souvenir ; car, depuis ce D temps, nous sommes tous les deux un peu » changés, h

Après m'avoir questionné obligeamment sur ma Emilie , et sur celles dont les noms restaient gravés dans sa mémoire, il me congédia; mais, depuis cette audience , je le vis presque tous tes jours en société très peu nombreuse, tantôt dans son palais, tantôt cliez madame de Cracovie sa sœur; enfin chez madame de Nassau, où il vint plusieurs fois passer la soirée.

io trouvai sa conversation instructive , agréable, "■<;ei-e et variée , heureuse en transitions ; il effleu- •^'* tnnt n'approfondissait rien , soit pour ne pas

-..b.„. .,i4>' -.PI 'i>+(>r|nrii|-piir<s '-f^it nnu nf> paS

1 56 h^uoihes

s'embarrasser lui-même, mais surtout'pour plaire: car ta conversation ne ressemble pas aux livres; elle devient lourde et languissante dès qu'on s'y permet de graves réflexions et de longues tirades.

Plaire était le but constanl:, le mérite principal et le grand art de ce prince: ses entretiens, dans le petit cercle où je le voyais, roulèrent presqu' entièrement sur la littérature française. Il lut avec un vrai talent quelques morceaux des poèmes de notre Virgile français, l'abbé Delille, quelques scènes d'une tragédie nouvelle de La Harpe, et une ou deux fables de Florian.

Il exigea de moi la lecture de quelques-unes de mes faibles productions que l'indiscrétion de îa princesse de Nassau lui avait fait sans doute connaître, et dont une spirituelle et belle darae polonaise, la comtesse Potocka, que j'avais vue plusieurs années en France, lui avait parlé arec plus de bienveillance que de justice.

he roi me fit aussi beaucoup de questions sur la guerre d'Amérique et sur les caractères des personnages qui s'y étaient le plus distingués, tels que Washington, La Fayette et Rocbambeau; mais en général il évita toute conversation politique.

ou SOUVEHIHS. 157

Je regardai cette réserve comme une obligeance; car le cabinet de Versailles depuis 1773, abandonnant la Pologne à ses spoliateurs, et ii'j pouvant plus exercer aucune influence, y rendait notre position presque embarrassante.

En admirant d'im côté les qualités personnelles d'un roi dont la société avait tant de cliarme , et en songeant d'une autre part aux fautes, aux malheurs et au sort futur de ce monarque, dépouillé des deux tiers de ses États et dominé par ses puissans voisins , je me disais : Quelle méprise du sort, et pourquoi a-t-il voulu , par un funeste caprice, Étire du particulier le plus aimable, de l'homme de cour le plus brillant, le plus infortuné des rois! La singularité de son éducation eut une grande influence sur la bizarrerie de sa destinée.

Poniatowski, père de Stanislas, était un noble lithuanien : d'abord il suivit avec éclat tes drapeaux du fameux roi de Suède> Charles XII; après la mort de ce monarque , s'étant réconcilié avec le roi Auguste, il le servit avec la même fidélité qu'il avait précédemment montrée au héros suédois.

La mère de Stanislas était ime princesse Czatorinska, dont l'origine illustre remontait aux Ja-

i58 Mistoinrs

gelions. Cette noble Polonaise, fière, romanesque et superstitieuse, ayant feit tirer l'horoscope de son flk par un Italien , dont le charlatanisme passait à ses yeux pour une science profonde, l'astrologue lui prédit qu'un jour cet enfant parviendrait au trône.

Dès-lors elle éleva son fils pour le rôle brillant qui lui était promis, fît passer sa conviction dans son jeune esprit, exalta son imagination, et s'efforça de lui donner les talens et les vertus nécessaires au monarque d'un pays libre, qui devût à la fois se montrer, suivant les circonstances, sévère et conciliant, majestueux et populaire, orateur et guerrier ; mais ta nature ne seconda qu'en partie les vues de l'héroïne polonaise.

Poniatowski prit facilement et presque théâtralement le maintien, ta marche, le ton, la dignité d'un prince; les progrès de son instruction 'dirent rapides; il apprit promptement sept langues, qu'il parlait avec une égale facilité;il se distingua de tous ses compagnons par son adresse dans Us exercices militaires. De bonne heure on remarqua en lui une éloquence naturelle, mais une éloquence plus touchante que forte et plus élégante qu'énergique.

La sévérité de sa mère ne pouvait vaiacre ses

ou souvïwms. iSg

penchans : elle voulait qu'il ne s'occupât que de politique ; il était sans cesse entraîné par le plus vif amour pour les arts, pour les lettres et surtout pour la poésie.

Inutilement on avait prétendu l'astreindre à une grande sévérité de mœurs; les charmes de la beauté , et les succès qu'il dut bientôt aux agrémens de sa figure et de son esprit, le portèrent irrésistiblement k la galanterie.

Son père espérait en faire un sage austère et im homme d'État; il ne devînt qu'un littérateur instruit, un courtisan spirituel, un orateur agréable et un brillant chevalier.

U s'élevait au-dessus depresque tous ses compatriotes par la beauté de sa figure, la noblesse de sa taille, l'élégance de ses formes et la grâce de son esprit. Lorsque je le vis, il avait encore conservé une partie de sa beauté , une taille majestueuse , un regard rempli de finesse et de douceur, im son de voix qui allait à l'âme, et le sourire le plus attrayant.

Aimant à voyager , comme la plupart de ses

compatriotes , il parcourut l'Allemagne et séjourna

ton» *emps en France. L'urbanité de ses manières,

■itiu-e soignée de son esprit, son amour pour

^. ,«tp<M fi ,K-'ii Ips arts, le firent également

l6o MEMOIRES

bien accueillir par les princes , par les personnes de la plus brillante société , par les poètes , par les savans et par les artistes.

Comme il aimait beauconp tous les plaisirs et ne possédait qu'une fortune médiocre, il contracta des dettes à Paris, et ses créanciers le firent mettre en prison; il dut sa liberté à la générosité de la fenmie du cbef opulent d'une manu&cture de glaces.

C'était madame Geoffrin, qui devint, depuis, célèbre sans autres mu^'ens qu'une bonne table , un noble caractère , un esprit naturel très piquant, cacbé sous une enveloppe simple et modeste, et par des liaisons intimes avec tout ce que la cour et la ville contenaient de personnages distingués. Sa maison était un rendez-vous où se réunissaient les Français et les étrangers les plus considérables par leur rang ou par leur réputattoo ; ils venaient y recevoir des leçons de goût et entendre des vérités utiles , dites avec une franchise très originale.

La bienfaitrice du comte Poniatowski fut, quelques années après, fort étonnée d'apprendre que le captif qu'elle avait tiré de prison était devenu roi. Stanislas, pour acquitter la dette de Poniatowski , lui témoigna constamment la plus vive

ov souvEirms. ttii

reconnaissance, entretint avec elle une correspondance habituelle, l'invita à venir le voir en Pologne, et l'accueillit avec la tendresse qu'il aurait pu montrer à une mère et à une amie.

Lorsqu'il avait quitté la France pour se rendre en Angleterre, il s'y était lié avec un noble anglais, qui, récemment nommé ambassadeur à Pétersbourg, lui proposa de l'accompagner eu Russie. Sa beauté , son esprit et son audace lui valurent promptement nue brillante conquête.

Il plut à la grandc^luchcsse Catherine ; la jalousie du grand-duc les sépara; mais, dès que cette pridcesse fut montée sur le trône, elle voulut donna* celui de Pologne au jeune Polonais qui l'avait charmée.

IL aurait pu difficilement l'emporter sur ses rivaux dans un temps ordinaire ; mais les démar^ ches actives de l'ambassadeur russe Kaiserltng, et le voisinage de cinquante mille hommes, commandés par le maréchal RomanzofF, triomphèrent •te toute opposition , de sorte que Poniatowski se it frorUm. -oi ^ sous le nom de Staulsliiç-Au- ;->e. -. .!^ —*'> -IpWola, le 7 septembre 1764.

M.i- V., .,,rrk ■<...*. rnoins entouré d'orages,

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