Mémoires, souvenirs et anecdotes
En approchant de Kioff on éprouve cette sorte de respect qu'inspirent toujours les déliris des temps antiques. I^n siluation pittoresque de cette vieille cili' ajoutait a celte in)pression; eu la voyant on se rappelait qu'elle avait été le fragile berceau d'un empire immense , longtemps plonge dans les ténèbres , et qui , depuis un siècle, en est sorti si colossal et si formidable.
Ce fut des murs de Kioff que partirent les premières armées qui ébranlèrent le trône des empereurs dOrient et les princes qui enfoncèrent leurs lances dans les portes dorées de la ville de Constantin. Ce fut à Kioff qu'une princesse grecque porta le llambeau de l'Évangile, qui se répandit avec rapidité jusqu'aux contrées glacées du pôle. Ce sera peut-être enfin de Kioff que s'élanceront les armées vengeresses qui chasseront d'Europe les féroces musulmans , et qui par là favoriseront les efforts de l'héroïque Grèce , trop longtemps al)ondonnéc au joug intolérable et à la féroce cruauté de ses oppresseurs.
Le nom de Kioff, suivant M. Tatischcff , vient du mot sarniate Ai//, qui veut dire montagne. Elle est effectivement bâtie sur des hauteurs assez escarpées. Suivant d'autres auteurs, un prince slave, Kii, lui donnn son nom. On fait remonter sa fondation à l'an 430. Tributaire des Kozars, elle secoua leur joug sous le règne d'Oskold et de son successeur Olcg ; depuis , elle resta sous la domination des princes russes.
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2 MEMOTBES
A la fin du dixième siècle son territoire fut ravagé par les Petschenègues. Peu d'années après, un usurpateur s'en empara ; mais il en fut chassé définitivement en 1037 par le grand-duc Jaroslaff Wladimirov.itz, qui la déclara capitale de l'empire de Russie.
Cet empire fut, plus longtemps que tous les autres États de l'Europe , en proie à l'anarchie causée par la discorde perpétuelle des grands. Plusieurs princes se disputèrent la possession de Kioff , la pillèrent , la brûlèrent , la perdirent et la reprirent tour à tour.
En 1239 le khan des Tartares Batti s'empara de cette capitale. Les musulmans en restèrent les maître.s pendant quatre-vingts aimées. Elle fut momentanément reprise par les Lithuaniens; mais le Khan de Crimée Menguirei la prit, démolit ses fortifications et emmena tous ses habitants en esclavage.
Dans le dix-septième siècle elle tomba sous le pouvoir des Polonais. Le czar Alexis ]\lichaelowitz l'enleva au roi de Pologne Casimir; enfin par le traité de 1686 elle fut rendue définitivement à l'empire de Russie.
Kioff est situé au bord du Dnieper, sur une colline qui s'élève perpendiculairement , en quelques endroits, cà quarante sagènes ou toises au-dessus de niveau de l'eau ; ce qui lui donne un aspect très-imposant lorsqu'on la voit de la rive opposée et lui conserve une apparence de son ancienne majesté.
On peut juger de cette antique splendeur par la description qu'en fait un auteur du onzième siècle : elle contenait déjà trois cents églises; on y tenait trois foires par an, et sa population , dit cet écrivain , nommé Eggard , était innombrable. Cent ans après, un incendie la dévasta et y détruisit six cents églises.
Elle occupait encore, lorsque je la vis, un vaste terrain, mais qui n'offrait à nos regards qu'un bizarre mélange de ruines majestueuses, de misérables baraques, de quelques vastes couvents, de plusieurs églises à clochers dorés , et de nombreux
palais ou bâtiments en pierre commencés , mais dout la i)Iupart étaient loin d'être achevés.
Les environs de Kioiïsont parsemés de plusieurs ermitages et monastères dont les situations sont agréables et variées ; on y distingue entre autres le monastère de Vouidoubcts, dont lt> nom rappelle une antique tradition. Le prince Wladimir, disent les vieilles chroniques, ayant reçu le baptême, résolut de détruire les temples païens et les idoles ; il ordonna donc de traîner l'idole principale, qui se nommait Pe>o«7i , jusqu'au bord du Dnieper, et de la jeter dans ce fleuve. ,
Le peuple, alt^iché par son ancienne superstition au culte de cette idole, éclatant en sanglots et suivant en foule sur la rive l'idole, que le courant emportait, lui criait : Péroun , Péroun, vouirhubei/, Ciisl-ii-d\re -..Péroun, Péroun, sors de teau!
Or, par l'effet du hasard, lidole s'arrêta près du rivage, à l'endroit où l'on bAtit le monastère dont nous parions; ce qui depuis rendit toujours ce lieu sacré pour le peuple crédule. Les moines favorisèrent cette superstition en donnant le nom de Vouidoubels à l'église et au couvent fondés sur la plage où l'idole Péroun s'ctait arrêtée.
Lorsque nous eûmes visité cette vieille capitale et tous les sites de ses environs, l'impératrice voulut savoir quelle impression leur aspect avait produite sur "SI. de Cobentzel, sur M. Fitz-IIerbert et sur moi, et depuis elle répéta plusieurs fois en riant que la diversité de nos réponses pouvait donner une assez juste idée du genre d'esprit des trois nations que nous représentions près d'elle.
« Comment trouvez- vous la ville de Kioff ? » dit-elle au comte de Cobentzel. « Madame, répliqua le comte avec le ton de l'en- " thousiasme, c'est la plus belle, la plus imposante et la plus « magnifique ville que j'aie vue. «^I. Fitz-IIerbert répondit à la même 'question : « En vérité, c'est un triste lieu ; on n'yvoit « que des ruines et des masures « Interroge à mon tour, je
lui dis : « IMadame , Kioff nous offre le souvenir et l'es-poir « d'une grande ville. »
On avait construit pour l'impératrice un palais vaste, élégant ; il était richement meublé. Cette princesse y reçut les hommages du clergé, des autorités, du corps de la noblesse , de celui des marchands et des étrangers qui s'étaient rendus à Kioff en grand nombre, attirés par la magnificence et la nouveauté du spectacle qui devait y frapper leurs regards.
En effet, l'œil étonné y voyait à la fois une cour somptueuse, une impératrice conquérante, une riche et belliqueuse noblesse, des princes et des grands fiers et fastueux ; des marchands en longues robes, avec de grandes barbes ; des officiers de toutes les armes; ces fameux Cosaques du Don, richement vêtus à l'asiatique, et dontl'Europe n'aquetrop connu récemment les longues lances, la bravoure et l'indiscipline ; des Tartares , autrefois dominateurs de la Russie et maintenant humblement soumis au joug d'une femme et d'une chrétienne ; un prince de Géorgie portant au pied du trône de Catherine les tributs du Phase et de la Colchide ; plusieurs envoyés de ces nombreuses tribus de Kirghis, peuple nomade , guerrier, souvent vaincu , jamais dompté; enfin ces sauvages Kalmoucks, véritable image de ces Huns dont jadis la difformité inspirait autant d'effroi à l'Europe que le redoutable glaive de leur féroce monarque Attila.
C'était tout l'Orient accouru pour voir la moderne Sémiramis recevant les hommages de tous les monarques de l'Occident. C'était comme un théâtre magique où semblaient se mêler et se confondre l'antiquité et les temps modernes , la civilisation et la barbarie, enfin le contraste le plus piquant des mœurs, des figiu'es, des costumes les plus divers et les plus opposés.
L'impératrice, toujours régulière dans ses habitudes, donna, comme partout où elle s'était arrêtée, un magnifique bal aux habitants de Kioff. J'avais espéré pendant ce long voyage que je pourrais visiter en détail, à la suite de cette princesse, les établissements et les sites des différentes contrées que nous
traversions. Impatienté d'être déçu dans cette espérance, il m'échappa de dire avec humeur qu'il était bien contrariant de faire Uint de chemin pour ne voir jamais qu'une cour, pour n'entendre jamais que des messes grecques et pour n'assister qu'à des bals.
Catherine le sut et me dit : « On m'assure que vous me « blâmez de traverser mon empire pour ne donner dans toutes « les villes que des audiences et des fêtes ; mais voici mes o raisons : je ne voyage point pour voir les lieux, mais bien « pour voir les hommes ; je connais assez, par des plans, par « des descriptions, tout ce matériel qu'une course rapide ne nie « laisserait pas le temps d'examiner. Ce qui m'est nécessaire, « c'est de donner aux peuples le moyen de s'approcher de « moi, d'ouvrir accès à leurs plaintes, et de faire craindre a « ceux qui peuvent abuser démon autorité que je ne découvre « leurs erreurs, leurs négligences ou leurs injustices. Voilà le « prolit que je prétends tirer de mes voyages; leur seule an- « nonce fait du bien. Ma maxime a moi est queCœU du maître « engraisse les chevaux . «
Comme nous avions prévu que nous pourrions être forcés de séjourner un ou deux mois àKioff, nous avions ordonné, Cobentzel, Fitz-Herbert et moi, à nos gensde venir nous y rejoindre pour nous donner la possibilité de représenter convenablement, de tenir maison et de recevoir les personnes distinguées du pays, ainsi que les étrangers ; mais nos précautions et nos préparatifs furent inutiles, et nous nous vîmes obligés de renvoyer tout notre monde : l'impératrice avait absolument voulu que pendant tout le cours de ce voyage nous fussions défrayés par elle.
Elnarrivant dans une très-belle maison qui m'était assignée, je la vis remplie de provisions de toute espèce : l'impératrice y avait envoyé maître d'hôtel , valets de chambre, cuisiniers, officiers, valets de pied , cochers , voitures , postillons , une belle argenterie, de superbe linge, plusieurs services de por-
celaine, des vins exquis , de sorte que rien ne manquait pour tenir l'état le plus splendide. Elle avait défendu qu'on nous laissât rien payer. Ainsi, tant que ce grand voyage dura , il ne nous fut permis de faire d'autres dépenses que celles des présents qu'il nous semblait convenable d'offrir aux propriétaires des maisons oij on nous logeait, et qui devaient être proportionnés au rang et à la qualité de nos hôtes.
Nous nous conformâmes aux intentions de Catherine , et, de même que j'avais pendant quelques jours, dans la Pologne, vécu en palatin polonais, je tins à Kioff ma petite cour plénière comme un boïard russe ou comme l'un des descendants de Rurik et de Wladimir.
Les jours où l'impératrice ne nous invitait pas à sa table , c'est-à-dire à peu près deux fois par semaine, nous donnions chez nous de grands dîners; mais, au bout de quelque temps, la contrariété de vivre ainsi séparés nous fit prendre une autre résolution : nous convînmes de nous réunir tous les trois dans la maison du comte de Cobentzel , qui était vaste et très-commode, pour inviter à la fois un grand nombre de convives ; ce qui fut beaucoup plus agréable pour nous. L'ennui de faire les honneurs de Kioff à tant d'étrangers nous sembla moins lourd à supporter en commun que séparés. D'après cet arrangement, je ne dînais plus chez moi que lorsque j'étais îucommodé ou quand je voulais recevoir un petit nombre d'amis.
Je revis avec un vif plaisir mêlé de reconnaissance le comte de Stackelberg, arrivant de Varsovie, et qui se montra charmé de mes succès. Mais quelle différence je trouvai en lui! C'était une autre personne : le fier et somptueux vice-roi de Pologne était devenu en Russie un courtisan presque confondu dans la foule ; il me semblait voir un prince détrôné.
Cependant, quoique le prince Potemkin et les autres ministres fussent parvenus à le faire traiter froidement par l'impératrice, il se tirait avec assez de dignité de cette fausse position. L'habitude de dominer lui avait fait contracter une gravité dans
le maintien et une lenteur dans ses récits qui semblaient assez étranges à la cour , mais qui indiquaient suffisamment un homme puissant, longtemps accoutumé à inspirer le respect et à commander le silence.
Les Polonais arrivaient en foule, plus certainement par crainte que par affection pour la dominatrice du Nord. On voyait briller parmi eux les comtes Brauitski, Potocki, !\Inicheck, le prince Sapiéha, la princesse Lubomirska.
A cette époque le bruit s'était répandu que dix régiments russes devaient entrer prochainement dans l'Ukraine polonaise , ce qui jetait l'alarme en Pologne.
Des étourderies commises assez récemment par plusieurs jeunes Français eu Russie, et la crainte de voir leur légèreté contrarier le dessein que j'avais formé de rapprocher la Russie de la France et de détruire les vieux préjugés enracinés dans l'esprit de l'impératrice contre nous, m'avaient déterminé à prier M. deVergcnues et mon père do donner difficilement et avec circonspection à la jeunesse de notre cour la permission de voyager en Russie.
Ils me comprirent ; aussi je ne vis arriver à Rioffque deux Français, tous deux distingués : c'étaient le chevalier Alexandre de Lameth et le comte Edouard Dillon. ."M. de Lafayette avait aussi annoncé l'intention de venir à la cour de Catherine; mais, comme il fut nommé membre de l'assemblée des notables, il ne put exécuter son projet. L'impératrice m'en n>ontra uu vif regret ; elle avait un grand désir de le connaître ; car alors l'enthousiasme pour l'affranchissement de l'Amérique avait gagné tout le monde, jusqu'aux têtes couronnées.
M. de Lafayette leur paraissait un héros parce qu'il n'avait combattu pour la cause de la liberté que dans un autre hémisphère ; mais, dès qu'il voulut soutenir la même cause en Kurope , tous les souverains le traitèrent en coupable et en rebelle.
L'intérêt change rapidement les opinions. Lorsque j'étais en
s MEMOIRES
Russie , l'Océan séparait encore la divinité nouvelle ( la liberté ) de la vieille divinité (le pouvoir absolu) , et je me souviens que la décoration de Cincinnatus, que je portais , et qui aujourd'hui semblerait presque un signe de démagogie aux yeux de beaucoup de gens , excitait alors l'envie de tous les jeunes courtisans des rois.
L'impératrice reçut avec une bienveillante distinction Edouard Dillon et particulièrement M. Alexandre de Lameth. Son esprit, comme sou ambition, aimait à faire des conquêtes, surtout celle des personnes qui lui paraissaient dignes d'être conquises; elle n'ignorait pas que tous les hommes distingués par leur nom , p.ar leur mérite , par leurs actions , par leur talent , par leurs écrits , ou par leurs succès dans le monde , sont de fort bons instruments pour étendre la renommée des souverains qui ont flatté leur amour-propre.
Elle fit cependant une assez plaisante méprise en causant avec M. de Lameth. Un jour, comme elle lui parlait de son oncle , M. le maréchal de Broglie, après avoir payé un juste tribut d'éloges aux exploits et à la capacité de cet illustre maréchal , elle lui dit : « En vérité , j'ai toujours vu avec peine « pour la nation française qu'un si grand capitaine , qui en « fait la gloire et l'ornement, n'eût aucun enfant qui pût pcrpé- « tuer son nom et briller encore dans vos camps.
« — Madame, lui répondit M. de Lameth, ce regret serait « bien honorable pour lui , mais heureusement il n'est pas « fondé. Votre IMajesté est mal informée : mon oncle a été « aussi heureux en mariage que dans sa carrière militaire ; car « sa famille est très-nombreuse , et il est père de vingt-deux « enfants. »
.Te vis à Kioff beaucoup de généraux que j'avais peu connus à Pétersbourg, parce qu'ils étaient habituellement employés ou résidaient dans leurs terres , loin de la cour. Deux surtout me frappèrent, l'un par la violence de son caractère, l'autre par des bizarreries et par une originalité qu'il affectait , et
dont H se plaisait à masquer des talents et un génie qui offusquaient ses rivaux.
Le premier, le général Kamenski, était un homme vif, dur, pétulant et emporté. Un Français, tout effrayé de sa colère et redoutant l'effet de ses menaces., vint chercher un asile dans ma maison; il me dit que, « étant entré au- service du général « Kamenski , tant qu'il avait été avec lui à Pétersbourg il « n'avait eu qu'à se louer de la manière dont il se voyait traité ; « mais que bientôt , le général l'ayant emmené dans une de ses « terres , la scène changea totalement. Loin de la capitale , le « Russe moderne disparaît , le iMoscovitc se montre tout en- « lier ; il traite ses gens comme des esclaves, les gronde sans « cesse , ne leur paye point de gages , et les accable de coups «1 pour la moindre faute , ou même souvent sans sujet. »
Excédé d'un joug si tyraunique , le Français se sauva et vint à Kioff , où les émissaires du général le poursuivaient. L'uu d'eux, plus humain, le fit avertir que son maître avait juré, s'il pouvait le reprendre , de lui faire subir un châtiment exemplaire.
Indigné de cette conduite, j'allai trouver son persécuteur pour le prévenir que je ne souffrirais pas qu'un P'rauçais fiU ainsi opprimé. La scène fut vive ; Kamenski me dit » qu'il trouvait fort n étrange que je me mêlasse de ses affaires domestiques , et « que je prisse la défense d'un mauvais sujet , qu'il saurait bien u châtier malgré moi.
« — Eh bien ! général, lui dis-je, j'ai deuv titres pour protéger « votre victime : je suis ministre et Français. Si vous ne me o promettez pas formellement de cesser toute poursuite contre « un homme libre par les lois de mon pays , et que rien ne vous « autorise à traiter en esclave , comme ministre je vais sur- « le-champ chez l'impératrice pour me plaindre de votre «' conduite, et ensuite, comme militaire français, je vous de- « manderai raison des insultes faites à l'un de mes compa- « triotes , insultes que dès ce moment je regarderai comme
« personnelles, puisque je l'ai pris sous ma protection. »
Une affaire particulière n'aurait point effrayé le général, mais la crainte du courroux de l'impératrice l'intimida ; il me fit la promesse que j'exigeais, et nous nous séparâmes.
Longtemps après, le même général me donna d'inconvenantes preuves de son souvenir et de son ressentiment. Dans la première guerre des Français contre les Russes, guerre que termina glorieusement la paix de Tilsitt, mon fils, le général Philippe de Ségur, après une charge brillante, ayant poursuivi avec trop d'ardeur l'ennemi qui se retirait , fut entouré , blessé et pris ; on l'amena devant le général Kamenski.
Celui-ci, après lui avoir demandé son nom , voulut qu'il lui donnât quelques notions sur la position et les forces de l'armée française. D'après son refus il le traita avec la rigueur la plus indécente ; malgré ses blessures , il voulut le contraindre à faire dans la neige, où l'on s'enfonçait jusqu'aux genoux, près de vingt lieues à pied , sans lui donner le loisir d'être soigné ni pansé. Mais ses propres officiers, indignés de cette dureté, donnèrent à mon fils un kibitki , et peu de jours après il arriva au quartier du général Apraxin, qui le dédommagea, par son urbanité , par sa courtoisie , des mauvais traitements que lui avait fait éprouver le vindicatif IMoscovite.
On m'a conté depuis que ce même Kamenski , dont l'âge ne calmait point les violences , en périt victime , et qu'un de ses paysans , dans un accès de désespoir, lui fendit la tête d'un coup de hache.
Le général Souwaroff était bien autrement digne d'exciter la curiosité ; par son bouillant courage , par son habileté , par la confiance qu'il inspirait aux soldats , il avait trouvé le moyen , dans une monarchie absolue , où tout se donnait à la faveur, de s'avancer rapidement , quoiqu'il fût sans fortune , sans appui , et né au sein d'une famille qui n'était pas en crédit.
Il avait emporté chaque grade à la pointe de l'épée; toutes les fois qu'il y avait quelques périls à courir, quelque ordre dif-
ficile à exécuter, quelques succès audacieux à tenter, le nom de Souwaroff était le premier qui vînt à la pensée de ses chefs.
Mais comme , dès les premiers pas de sa glorieuse carrière , il s'était vu l'objet de la jalousie actiw de plusieurs courtisans et favoris qui auraient été assez puissants pour s'opposer à son avancement, il forma l'étrange dessein de couvrir son mérite transcendant des formes bizarres de la folie.
Rien n'était plus lumineux que ses plans , plus profond que ses conceptions, plus rapide que son action; mais, dans la vie ordinaire et en public, sa contenance, ses gestes, ses paroles portaient une telle empreinte d'originalité, et même on peut dire d'extravagance, que les ambitieux cessaient de le craindre, le regardaient comme un instrument utile pour agir, pour frapper, mais incapable de leur nuire et de leur disputer la jouissance des honneurs, du crédit et du pouvoir.
Par un singulier rapprochement, ce héros du despotisme emprimta , pour s'élever et pour parvenir à la gloire , le même masque dont le héros de la liberté , Brutus , s'était couvert sous le règne de Tarquin.
Souwaroff, respectueux pour ses chefs , affable pour ses soldats , se montrait avec ses égaux impoli , hautain et sans formes ; il étonnait ceux qui ne le connaissaient pas par la multiplicité et la rapide concision des questions qu'il leur adressait, comme s'il avait eu le droit de leur faire subir une sorte d'interrogatoire. C'était sa manière de connaître un honmie en un clin d'oeil ; il ne faisait aucun cas de ceux qu'il embarrassait , et concevait une prompte estime pour celui qui lui répondait nettement et sans hésitation.
J'en avais fait l'épreuve à Pétersbourg ; mes réponses laconiques lui avaient plu , et pendant son court séjour il était venu souvent dîner chez moi.
Je me souviens que , lui ayant demandé une fois s'il était vrai qu'à l'armée il ne dormait presque jamais , domptant la nature, même sans nécessité, couchant toujours sur la paille, et ne quit-
tant jamais ni ses bottes ni ses armes. « Oui , me dit-il, je hais « la paresse, et, dans la crainte de m'eudormir, j'ai toujours « dans ma tente un coq très-exact à me réveiller fréquemment; « lorsque parfois je veux céder à la mollesse et me reposer « commodément , j'ôte un de mes éperons. »
Lorsqu'il fut nommé maréchal de l'empire , il voulut faire lui-même sa réception en présence de ses soldats , de la manière la plus bizarre. Ayant fait placer dans une église , des deux côtés de la nef et en colonnes , autant de chaises qu'il existait d'officiers généraux plus anciens que lui , il entre en veste dans le temple , franchit en sautant chaque chaise, comme les écoliers lorsqu'ils sautent l'un par-dessus l'autre , et , après avoir ainsi lestement rappelé comment il avait dépassé tous ses rivaux , il se revêt du grand uniforme de maréchal , se couvre des nombreuses décorations qu'on lui avait prodiguées , et invite ensuite gravement les prêtres à terminer cette cérémonie par un Te Deum.
On dit que, lorsque l'empereur d'Autriche lui envoya le plus honorable de ses ordres , il se reçut lui-même chevalier, et se décora publiquement , en face d'un grand miroir, avec les cérémonies les plus bizarres.
On sait qu'en Suisse , forcé par les fautes de Korsakoff à reculer devant le général Masséna , il fit creuser une fosse et s'y plaça, criant à ses soldats qu'ils devaient le fouler aux pieds et le couvrir de terre s'il voulait fuir au lieu de faire face à l'ennemi.
Sou waroff n'était pas encore parvenu aux suprêmes honneurs militaires à l'époque où j'étais en Russie. Nous ne pouvions voir en lui qu'un brave soldat , qu'un officier général audacieux à l'armée , mais très-bizarre à la cour.
Le premier jour qu'il rencontra 1\L Alexandre de Lameth , dont le défaut ne fut jamais d'avoir un caractère trop flexible , leur entretien me parut assez original pour être ici rapporté.
<v De quel pays êtes-vous? lui dit brusquement le général. —
DU COMTE DE SÉGliB. 13
« Français. — IQuel état? — Militaire. — Quel grade? — Co- » lonel. — Votre nom? — Alexandre de Lameth. — C'est « bon »
M. de Lameth, un peu piqué de ec bret interrogatoire, l'interpellant à son tour et le regardant fixement , lui dit : « De « quel pays êtes-vous? — Russe apparemment. — Quel état? « — IMilitaire. — Quel grade? — Général. — Quel nom? — « Souwaroff. — C'est bon. » Alors tous deux se prirent à rire , et depuis furent très-bien ensemble.
Le prince Potemkin était toujours absent , occupé à faire tous les préparatifs du brillant spectacle qu'il se proposait d'offrir aux regards de sa souveraine dès qu'elle entrerait dans ses gouvernements.
Pendant son éloiguement on n'osait point le blâmer ouvertement; l'envie, au lieu de l'attaquer avec force, le minait sourdement de tous côtés , et à chaque occasion on insinuait à l'impératrice quelques légers murmures , quelques plaintes indirectes contre l'administration capricieuse , contre l'orgueil et les injustices du puissant favori. Le maréchal Romanzoff exprimait seul avec noblesse , et hautement, son opinion, ses griefs et son mécontentement.
Bientôt le prince arriva; dès lors on n'entendit plus que des éloges, on ne vit plus que des hommages rendus avec la plus obséquieuse adulation.
Le prince de Nassau était venu avec lui ; je le reçus en fidèle frère d'armes. Je le présentai à l'impératrice , qu'il remercia du don qu'elle lui avait fait d'une terre en Crimée et de la permission de porter le pavillon russe sur ses bâtiments.
Sa Majesté l'invita à la suivre dans son voyage, et, en attendant les ordres de ma cour, je l'autorisai provisoirement à prendre l'uniforme que portaient les propriétaires de terres dans chacun des gouvernements de Russie.
Enfin le prince de Ligne revint de Vienne ; sa présence ranima tout ce qui languissait , dissipa toute onibre d'ennui
14 MÉMOIBES
et rendit la chaleur à tous les plaisirs. De ee moment nous crûmes sentir que les rigueurs d'un sombre hiver allaient s'adoucir et que le joyeux printemps ne tarderait pas à renaître.
L'impératrice , une ou deux fois par semaine , tenait cour plénière et donnait alternativement de grands bals et de beaux concerts. Les autres jours sa table n'était que de huit ou dix couverts ; les trois ambassadeurs qui la suivaient y étaient constamment admis, ainsi que le prince de Ligne et souvent le prince de Nassau.
Nous passions toutes les soirées près d'elle ; là elle ne souffrait plus ni gêne ni étiquette; l'impératrice disparaissait, et on ne voyait plus que la femme aimable ; on y faisait des contes , on y jouait au billard , on y parlait littérature.
Cette princesse eut la fantaisie d'apprendre à faire des vers ; pendant huit jours je lui fis connaître les .règles de la poésie; mais, dès que nous en filmes à l'application , nous reconnûmes , elle et moi, que jamais temps ne pouvait être plus mal employé, et je crois qu'il était difficile de rencontrer une oreille moins sensible à l'harmonie des vers.
Son cerveau , tout rempli de raison et de politique , ne trouvait point d'images pour enrichir ses pensées ; son esprit semblait succomber à la fatigue de la recherche pénible de la mesure et de la rime. Aussi elle convint que ses essais en ce genre ne seraient pas plus heureux que celui du célèbre IMalebranche, qui, après de longs efforts , disait-il , ne put jamais parvenir à faire d'autres vers que ces deux-ci ;
Il fait, en ce beau jour, le plus beau temps du monde Pour aller à cheval sur la terre et sur l'orifle
Catherine paraissait dépitée de l'inutilité de ses efforts. M. Fitz-Herbert lui dit : « C'est bien fait , Madame ; on ne peut « viser à la fois à tous les genres de gloire , et vous auriez dû
DU COMTE DK SÉOUR. 15
« VOUS en tenir à ces deux beaux vers que vous aviez composés « pour votre chicmie et pour votre médecin :
« Ci-glt la (Inclipsse Anderson,
« Qui mordit monsieur Rogerson. »
Je rononrai donc, à cette éducation poétique, en déclarant à mon auguste écolière qu'il était de toute nécessité qu'elle se résignât désormais à ne faire des lois et des conquêtes qu'en prose.
T>e prince de Ligne ne laissait pas la moindre langueur pénétrer dans notre petit cercle; il racontait cent histoires plaisantes et faisait à tous propos des madrigaux , des chansons. Usant seul du droit de dire tout ce qui lui passait [)ar la tête, il mêlait un peu de politique aux cliarades, aux portraits , et, quoiqu'il poussât quelquefois la gaieté jusqu'à la folie, il faisait passer de temps en temps , au bruit de ses grelots , quelques utiles et piquantes moralités. Il était courtisan par habitude , flatteur par système , bon par caractère et philosophe par goiit; ses plaisanteries faisaient rire et ne blessaient jamais.
Un jour il mystifia le comte de Cobentzel et moi d'une manière assez originale. Nous étions depuis quelque temps atteints, ainsi que lui , d'une petite fièvre qui nous revenait par accès. Bientôt il nous reproche notre insouciance, notre refus de suivre aucun traitement , exagère notre changement , nous montre une vive inquiétude , et nous assure enfin qu'il est décidé à nous donner l'exemple, à se soigner, et à prendre tous les moyens de se guérir pour avoir la possibilité de continuer le voyage.
Cédant à ses importunités , Cobentzel , qui souffrait d'un assez vif mal de gorge , se fait faire une copieuse saignée ; moi, je prends une ou deux médecines. Pou de jours après , nous retrouvant réunis chez l'impératrice, elle dit au prince : « Vous « avezbienbonnemineaujourd'hui;je vous croyais indisposé.
te MÉMOIRES
« Mon médecin vous a-t-il vu? — Oh ! non, Madame , répon- « dit-il ; mes maux ne durent pas longtemps ; j'ai une manière « particulière de me traiter : dès que je suis malade , j'appelle « mes deux amis ; je fais saigner Cobentzel et purger Ségur , et « je suis guéri. » L'impératrice le félicita sur cette recette, qu'elle était, disait-elle, tentée d'essayer, et elle ne nous épargna pas les railleries sur notre docilité. ^
Les réunions de Kioff offraient trois tableaux très-divers : chez l'impératrice, on voyait alternativement ou la cour la plus splendide, ou la société la plus resserrée et la plus joyeuse.
Dans la maison où Cobentzel, Fitz-Herbertet moi, nous nous étions chargés de faire les honneurs de la ville aux Russes et aux étrangers, on aurait pu dire que c'était le café de l'Europe ; il ne désemplissait pas : on y trouvait des hommes de toutes les nations; on y entendait les langages de tous les pays; on s'y nourrissait des mets, des fruits et des vins de toutes les contrées; on y jouait à toutes les sortes de jeux ; enfin le temps s'y passait en conversations générales ou en entretiens privés de tous les genres , depuis les plus sérieux jusqu'aux plus familiers.
D'un autre côté , si l'on montait au vaste monastère de Petschersky pour rendre visite au prince Potemkin , qui s'y était établi , il semblait qu'on y assistât à l'audience d'un visir de Constantinople , de Bagdad ou du Caire ; le silence et une sorte de crainte y régnaient.
Soit par une indolence naturelle , soit par une hauteur affectée qu'il croyait utile et politique , ce puissant et capricieux favori de Catherine , après avoir paru quelquefois en grand uniforme de maréchal, couvert de décorations en diamants, bardé de broderies et de dentelles, coifré, bouclé, poudré comme le plus ancien de nos courtisans , se tenait le plus habituellement couvert d'une pelisse , le cou décolleté , les jambes demi-nues, les pieds dans de larges pantoufles , les cheveux plats et mai
peignés; il restait mollement étendu sur un large divan , entouré d'une Ibule d'officiers et des plus grands personnages de l'empire , invitant rarement quelques-uns d'eux à s'asseoir, et presque toujours feignant d'être trop occupé d'une partie d'échecs pour apercevoir les Russes ou les étrangers qui arrivaient dans son salon.
Te connaissais toutes ses singularités ; mais , comme presque aucun des assistants n'était instruit de la familiarité intime qui s'était établie entre ce bizarre ministre et moi , j'avoue que mon amour-propre éprouvait quelque embarras en pensant que tant d'étrangers verraient le ministre du roi de France exposé à subir, comme un autre , sa hauteur et ses caprices.
Aussi , pour qu'on ne s'y trompât point , voici le parti que je pris : lorsque je fus arrivé au monastère et qu'on m'eut annoncé, voyant que le prince ne se dérangeait point et ne levait seulement pas les yeux de dessus son échiquier, j'allai droit à lui , je pris sa tctc avec mes deux mains , je l'embrassai cordialement , et je m'assis sans façon à côté de lui , sur son divan. Cette familiarité étonna bien un peu les spectateurs ; mais, comme elle lui parut très-nalureile, elle expliqua tout.
Au reste , soit par égard pour moi , soit par considération personnelle pour MM. de Lameth et Dillon , dont on lui avait fait l'éloge, il lesaccueillit avec assezde politesse etde distinction.
.Te vis , peu de temps après , arriver à Kioff un Espagnol dont le nom, mêlé à nos événements politiques, parvint depuis à une assez triste célébrité; il s'appelait Miranda. C'était un homme instruit, spirituel, intrigant et audacieux. Né en Amérique , il se trouvait uni par des liens de parenté à la famille Aristeguitta , que j'avais connuiî à Caracas et dont j'ai parlé au commencement de ces Mémoires.
Pendant le cours de la guerre, le gouvernement espagnol découvrit que Miranda , manquant à ses devoirs , avait livré aux amiraux anglais des plans et des cartes de Cuba et d'autres colonies espagnoles.
On voulait l'arrêter ; il s'évada , fut destitué de ses grades et poursuivi par tous les agents de l'Espagne. Étant pensionné par l'Angleterre , il promenait en Europe son ambition mécontente et son ressentiment , eu attendant la possibilité de retourner à Caracas, dès que les circonstances lui offriraient la possibilité d'y opérer une grande révolution que depuis longtemps il méditait.
.le ne connaissais pas alors tous ces faits ; mais , comme il n'était muni d'aucunes lettres de recommaudatiou, lorsqu'il s'adressa à moi je refusai de le présenter à l'impératrice. IMiranda ne se découragea pas. II avait connu le prince de Nassau à Constaiitiuople ; celui-ci l'iutroduisit chez le prince Potemkin ; son esprit les charma, et ils obtinrent de Catherine, pour lui, une audience secrète.
Là il trouva le moyen de persuader à cette princesse qu'il était un martyr de la philosophie, une victime de l'Inquisition; enfin elle le prit en gré , et , lorsqu'il la quitta pour aller à Pétersbourg, elle ordonna au vrce-chancelier de l'y recevoir avec distinction, et comme un homme qu'elle honorait de son estime. On verra par la suite quels furent les embarras que me causa sa présence quand je retournai dans celte capitale.
Les jours où le prince Potemkin , dans son monastère , ne donnait pas d'audience publique, ou, pour mieux dire, ne tenait pas sa cour asiatique, je le voyais avec plus de plaisir dans lintimité , entouré de ses aimables nièces et d'un petit nombre d'amis. C'était alors un tout autre homme , toujours original à la vérité , mais spirituel et capable de répandre un intérêt piquant dans tous les genres d'entretiens les plus variés.
Le régime des douanes russes était alors très-fiscal, trèsdur, et suivi avec beaucoup de rigueur. Les ministres étrangers eux-mêmes se voyaient astreints à ne donner à leurs courriers que des sacs d'une dimension convenue, de manière à ne pouvoir laisser aucune possibilité d'y mêler aux dépêches quelques objets de contrebande; mais, dans les pays despotiques, ce
sont ceux qui ont fait la loi, et dont le devoir est d'en maintenir l'exécution , qui la violent le plus souvent. En voici une preuve qui me paraît assez singulière pour être rapportée.
Lorsque mon valet de chambre Evrard , que j'avais envoyé en courrier à Versailles avec le traité de commerce signé, revint à Kioff portant les ratifications de ma cour, comme on savait qu'il était aussi chargé des présents destinés par le roi aux ministres de l'impératrice , on avait ordonné aux douanes de la frontière de le laisser passer sans le fouiller ; il le savait, en profita , et , à mon insu , arriva dans Kioff avec une voiture remplie de dentelles , de bijoux et de toutes sortes d'elîets de contrebande.
Or, un jour, me trouvant à déjeuner chez le prince PotemUiii avec ses nièces , plusieurs dames et une douzaine d'autres personnes, je m'aperrus qu'à tous moments, et tour à tour, on quittait le salon pour entrer dans une autre pièce dont la porte était refermée avec soin.
Toutes les fois que j'étais tenté de m'y rendre aussi , une des nièces du prince m'en empêchait et me retenait par les plus aimables cajoleries. Enfin , cet obstacle irritant de plus en plus ma curiositéje m'échappai, je courus, j'ouvris la discrète porte, et je vis sur une grande et large table , entourée de curieux et d'acheteurs , une grande quantité de bijoux et d'autres marchandises prohibées , que mon joyeux valet de chambre étalait avec complaisance, en vantant leur beauté et déclarant leur prix.
A mon aspect la surprise éclate dans tous les yeux : prince , curieux, acheteurs, tous semblent des coupables pris sur le fait. INIon marchand consterné replie précipitamment sa boutique. Une colère feinte brille dans mes regards ; je gronde sérieusement le contrebandier, et je lui déclare que dès ce moment il n'est plus à mon service.
En vain les dames veulent m'attendrir, en vain on me presse de lui pardonner ; je résiste pendant une heure à toutes les instances, et je ne me rends enfin qu'au mojuent où le prince ,
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premier ministre , me suppli-e de faire grâce an criminel. « 11 « le faut bien , lui dis-je, puisque, par un étrange hasard, vous « vous trouvez être son receleur et son complice. »
Au milieu de '^outes ces réunions de plaisir, de ces festins , de ces bals , de ces jeux , de ces fêtes , la sévère politique ne restait pas inactive, et bientôt il s'éleva du côté de Constantinople un orage précurseur de tous ceux qui depuis n'ont pas cessé, pendant près de trente ans, d'agiter et d'ébranler l'Europe.
Tous les politiques craignaient alors que une rupture entre la Russie et la Porte réveillant la rivalité des grandes puissances , une guerre générale n'en fut le résultat. Il semblait en effet évident que , si l'empereur et l'impératrice chcrcbaient à rompre l'équilibre en ajoutant à leurs États les vastes possessions des Turcs en Europe , la France , la Prusse et la Suède s'opposeraient de toutes leurs forces à cet agrandissement , quand même l'Angleterre s'unirait aux cours impériales dans l'espoir de profiter de cette révolution en s'emparant des îles de l'Archipel.
Il est si peu donné à l'esprit humain de prévoir d'avance les événements les plus prochains que personne dans ce moment ne songeait aux suites que devaient avoir les légers troubles qui agitxiient la France. On croyait, au contraire, que ses embarras intérieurs , produits par l'état alarmant de ses linances , lui laisseraient peu de poids dans les affaires européennes , de sorte qu'à cette époque toutes les inquiétudes se portaient sur l'Orient.
La cour de Catherine devenait le foyer de la politique et le point sur lequel se fixaient tous les regards des hommes d'État. Catherine II , dont l'esprit se montrait de coutume si pénétrant, se trompait tellement, dans ces circonstances, sur la situation du gouvernement français, qu'elle ne prévoyait pour lui que sécurité , gloire et bonheur.
Ce fut à Kioff (juc je reçus la dernière lettre de M. de Vergenues. Ce ministre me chargeait de commimiquer à l'impéra-
tricc la résolution prise par le roi de réunir autour de lui tous les notables de son royaume.
Cette princesse me montra à ce sujet la plus vive satisfaction ; elle en parlait avec enthousiasme , et voyait déjà dans cette réunion le gage certain du rétablissement de nos finances et de l'affermissement de l'ordre public. « Je ne saurais , me dit- « elle, donner trop d'éloges à un jeune roi qui devient, dans « le cœur des Français , le digne rival de Henri IV. »
Tous les étrangers qui se trouvaient à Kioff , do quelque nation qu'ils fussent , nie félicitaient sur* cet événement ; tant il est vrai que partout alors , et sans qu'on s'en doutât , les sentiments libéraux , les nobles pensées , le désir de voir réformer les abus , tomber les préjugés , affaiblir le pouvoir arbitraire et marcher vers la liberté (qui, pour parler avec précision, n'est au fond que la justice ), agitaient secrètement toutes les âmes, élevaient tous les esprits et fermentaient dans tous les cœurs. Les intérêts privés ne craignant point encore les blessures qu'ils devaient en recevoir, l'intérêt général seul était écouté et compris.
Heureux jours , qui ne sont plus revenus ! Que d'illusions vertueuses nous environnaient dans ce temps d'inexpérience! Et pourquoi le souffle des passions et la fureur de l'esprit de parti ont-ils depuis desséché les âmes , empoisonné les sentiments les plus naturels, et reculé pour longtemps le bonheur vers lequel on semblait marcher, d'un commun accord , à la lueur des flambeaux de la raison et de la vérité , flambeaux trop tôt changés en torches de discorde !
J'appris, peu de jours après, la mort de M. le comte de Vergcnnes ; ce fut un malheur pour la France , et l'on pourrait même presque dire une perte pour l'Europe , sur laquelle sou esprit conciliant, prévoyant et sage, était parvenu à exercer une salutaire influence.
IM. le comte de Montmorin, qui le remplaça, m'exprima, dans les termes les plus honorables , la satisfaction que le roi lui avait montrée de ma conduite en Rassie.
Sur ces entrefaites , je reçus de ma cour une dépêche qui me prescrivait précisément la même conduite et le même langage que j'avais pris sur moi de suivre et de tenir à l'occasion des affaires de Turquie, et, peu de jours après, M. de Montmorin, par l'ordre du roi, me félicita obligeamment d'avoir ainsi , dans une circonstance délicate , deviné les instructions que je devais recevoir.
Le prince Potemkin, irrité de voir ses vues contrariées par mes démarches et par celles du comte de Cobentzel , ne put longtemps se contenir et bientôt il exhala son mécontentement.
« Il est donc décidé , me dit-il , que votre nation , la plus « éclairée de tout l'univers , voudra éternellement protéger le « fanatisme et l'ignorance ; et sous quel prétexte ? sous celui « de ne pas perdre un commerce dont la possession pourrait « vous être garantie par des acquisitions brillantes et solides « dans l'Archipel. L'Europe tout entière a le droit d'accuser la « France , qui s'obstine seule à vouloir conserver dans son sein « la peste et la barbarie. »
Il m'était toujours pénible de combattre une opinion que je ne pouvais désapprouver. Cependant, pour remplir mes devoirs, je lui répondis « qu'un homme aussi éclairé que lui devait « mieux comprendre et apprécier les motifs du roi de France , « qui, satisfait de voir son royaume florissant, tranquille et « respecté , ne pouvait former d'autres vœux que celui du a maintien du repos général.
« L'espoir d'un agrandissement plus illusoire que réel , di- « sais-je, ne le décidera point à troubler le bonheur de ses u sujets, à compromettre la tranquillité publique, à dépouiller « de ses possessions un ancien allié , enfin à renouveler le temps « des croisades pour effectuer un partage qui enflammerait V l'ambition , la cupidité , la jalousie de toutes les puissances « de l'Europe , et la rendrait le théâtre d'une guerre générale , « aussi longue , aussi ruineuse , aussi difficile à terminer que « la guerre de Trente-Ans. »
A peu près à la même époque , ^I. Fitz-Herbert reçut des dépêches du cabiuet britannique , qui refusait de souscrire à l'ultimatum envoyé par le ministère russe. Dès ce moment toute négociation relative au renouvellement du traité de commerce entre l'Angleterre et la Russie fut définitivement rompue.
Les ratifications du traité que j'avais conclu venaient d'être échangées Chacun des quatre plénipotentiaires russes reçut du roi quarante mille francs et le portrait de Sa Majesté , entouré de diamants, dont le prix montait à la même valeur. Les chancelleries russe et française reçurent chacune mille ducats.
L'impératrice me donna son portrait enrichi de diamants, ainsi que de très-belles fourrures et quarante mille francs. Peu de jours après, comme elle se faisait peindre en costume de voyage , je reçus d'elle un autre portrait bien plus ressemblant.
Conformément aux ordres qu'on m'avait envoyés , j'exprimai à cette princesse la satisfaction que le roi avait éprouvée en formant un lien d'amitié avec elle. « Son désir, lui dis-je, « est d'étendre et de fortifier la confiance dont ce traité est le « gage , et de resserrer de plus en plus une union si utile au « repos de l'Europe , dont l'équilibre ne peut être mieux main- « tenu que par deux grandes puissances qui ne doivent avoir, « dans leur position actuelle , que des intérêts communs. » Sa réponse fut très-amicale , très-obligeante , et aussi pacifique que je pouvais l'espérer.
Ce n'était pas assez d'avoir signé un traité de commerce , il fallait qu'il eût des résultats réels. J'invitai M. le comte de Montmorin à se concerter avec le contrôleur général sur les moyens les plus propres à encourager l'établissement de maisons françaises dans les ports de Russie , établissement d'une nécessité urgente et sans lequel notre traité ne serait qu'illusoire.
L'imagination de Catherine ne pouvait rester en repos ; aussi ses plans étaient plus précipités que mûris ; on s'apercevait que
cette précipitation étouffait dans leur germe une partie des créations de son génie.
Elle voulait en même temps former un tiers-état , attirer le commerce étranger, établir des manufactures , étendre l'agriculture , fonder le crédit , multiplier le papier-monnaie , faire hausser le change , baisser l'intérêt de l'argent , bâtir des villes, créer des académies, peupler des déserts, couvrir la mer Noire d'escadres nombreuses, anéantir les Tartares, envahir la Perse, continuer progressivement ses conquêtes sur les Turcs^ enchaîner la Pologne et étendre son influence sur toute l'Europe.
C'était beaucoup entreprendre , et , quoiqu'il y eût plus à faire dans un pays aussi neuf en civilisation , il est certain qu'on aurait obtenu plus de succès si on eût embrassé moins d'objets à la fois, ou si ou eût voulu au moins, renonçant aux projets de conquêtes , ne s'occuper que de la prospérité intérieure , seule et vraie gloire pour les souverains.
Au reste , Catherine jouissait déjà de quelques fruits de ses travaux : la douceur de son règne favorisait l'accroissement rapide de la population ; plusieurs manufactures avaient fait des progrès; la culture s'étendait de jour en jour; des écoles fondées adoucissaient par degrés les mœurs et répandaient peu à peu les lumières ; les tribunaux commençaient à juger avec équité , et conformément aux lois, toutes les affaires qui ne concernaient pas des hommes trop puissants; l'esclavage était adouci ; les droits concédés à la noblesse de s'assembler, d'élire ses syndics, ses juges, et d'adresser ses plaintes au trône, donnaient quelque activité aux propriétaires, les accoutumaient à connaître les affaires , préparaient aux gouvernements des instruments utiles , et empêchaient les deux capitales de la Russie d'énerver l'empire en concentrant dans ces deux grandes villes toute l'ijidustrie , toute la richesse et toutes les consommations.
IMalgré le désir qu'on me montrait de conserver la paix , je
voyais régner une inquiétude et une méfiance qui s'accordaient peu avec ces dispositions paoiûques. Ou refusait des chevaux et des passe-ports à tous les étrangers qui désiraient d'aller à Kherson, en Crimée, ou dans toute autre partie des gouvernements du priuce Potemkin.
M. de Lameth venait d'annoncer le dessein de se rendre à Constantinople par Kherson ; on ne lui répondit point par un refus formel , mais le prince me pria de l'engager à renoncer à ce projet.
« Dans les circonstances actuelles, me dit-il, cette dén marche serait vue de mauvais oeil par l'impératrice ; elle « nourrirait les injustes préventions qu'on lui inspire contre « les Français , et me nuirait dans le dessein que j'ai formé , de n concert avec vous , d'amener cette princesse à la confiance « qu'elle doit aux dispositions amicales de votre cour. Il n'existe « pas , à la vérité, de rupture entre la Porte et nous ; mais, « comme on arme des deux côtés , il serait désagréable à l'im- « pératrice qu'un colonel français , traité par elle avec distinc- « tion, traversât tous les postes russes pour passer dans le « camp des Turcs. Cependant, ajouta-t il , comme ministre, « je suis prêt à vous délivrer les passe-ports si vous iusistez à « les demander ; mais, comme ami, je dois vous engagera évi- » ter tout ce qui pourrait nuire à un rapprocliemeut si récent. »
Je lui répondis « que c'était attacher bien de l'importance « au voyage d'un jeune Français dont le seul but était de s'ins- « truire et de s'amuser; » je l'assurai que, « dans le temps où « la guerre entre l'Angleterre et nous était près d'éclater, si « lui ou tout autre général russe se fut trouvé en France , « nous l'aurions laissé partir de Brest pour se rendre à Ports- « mouth sans en concevoir la moindre inquiétude. »
Cependant je fis ce qu'il désirait, car mon rôle était de concilier et non d'aigrir. 'M. de Lameth , quoiqu'il fût justement étonné d'une telle méfiance, consentit obligeamment , et par ajiiitié pour moi à subir cette contrariété.
M. de Ghoiseul me surprenait toujours par la vivacité de ses inquiétudes , par la continuité de ses plaintes , par l'activité avec laquelle il pressait les armements des Turcs. Je lui avais cependant adressé des dépéclies propres à le calmer ; mais le comte de Bezborodko m'expliqua tout : il m'apprit qu'un courrier expédié par lui dans le mois précédent , et qui portait ses dépêches à M. de Bulgakoff , ainsi que les miennes pour M. de Ghoiseul , avait été attaqué et volé sur les frontières par des brigands. On verra que cet incident ne contribua pas faiblement à déjouer toutes les mesures que nous avions prises pour rassurer la Porte et prévenir une rupture.
Quelques jours après, le prince Potemkin me fit une insinuation relative à un traité d'alliance qu'il était , selon lui , désirable et possible de conclure entre la France et la Russie. pTofitant de cette circonstance , je lui dis « qu'avant tout il « faudrait connaître parfaitement les vues de sa cour, et sa- « voir si elle renonçait sincèrement à la destruction d'un em- « pire dont la conservation intéressait plusieurs grandes puis- « sances. »
« — Il le faut bien, dit-il , puisque vous voulez conserver la « peste, et que vous refusez de croire qu'un gouvernement chré- " tien ou des républiques grecques garantiraient mieux votre <i commerce que ne peut le faire l'orgueil capricieux et dédai- « gneux des musulmans. Mais au moins devriez-vous con- « sentir à laisser resserrer les Turcs dans des frontières plus '<■ naturelles , plus convenables , pour éviter des guerres dont « on est à chaque instant menacé.
« — .l'entends , lui répondis-je ; vous voulez Oczakoff et " Akerman : c'est ù peu près demander Constantinople ; « c'est déclarer la guerre pour prouver le désir de conserver « la paix. »
« — Non, répiiqua-t-il ; mais, si on nous attaque, nouspren- « drons les indemnités qui nous conviendront. Il serait cepen- « daut possible , si vous le vouliez , et sans combattre , de
« rendre indépendants les princes de ÎNIoIdavie et de Valachie ,
« et de délivrer ainsi ces provinces chrétiennes du glaive des
« bourreaux et du pillage des brigands. « — Sans combattre ! lui dis-je ; vous ne le croyez pas. Ja-
« mais les Turcs ne souscriront à une telle concession sans
« avoir été vaincus. »
Cet entretien finit et me prouva qu'avec de telles idées empreintes dans la tête d'un ministre si puissant il serait bien difficile que le comte Bezborodko pilt maintenir longtemps l'impératrice dans Icsdispositions pacifiques qu'elle manifestait, et qui , pour le moment , me paraissaient sincères.
Un courrier de Constantinople apporta au prince Potemkin des nouvelles qui irritèrent Catherine : M. de Bulgakoff lui mandait que plusieurs officiers français, déguisés en marchands, s'étaient rendus par terre à Oczakoff.
Je dis au prince « qu'il devait bien s'attendre , au moment « oîi les frontières des Turcs se trouvaient menacées , à voir « la France , leur alliée , employer, pour les mettre en dé- « fense , des officiers que notre cour avait envoyés dans ce « dessein à Constantinople. » J'ajoutai « que leur déguisement « seul me semblait inexplicable , parce que nous agissions « sans feinte et ouvertement. »
Les Anglais saisirent cette circonstance pour aigrir les soupçons de l'impératrice, et pendant quelque temps la bienveillance de cette princesse pour moi se changea en froideur marquée.
Le parti de l'opposition on Pologne s'efforçait alors de profiter du séjour de Catherine à Kioff pour nuire dans son esprit au roi Stanislas. Le maréchal Potocki par son adresse, et le général Branitzki par le crédit de sa femme , nièce du prince Potemkin , persuadèrent à ce prince que le roi s'opposait aux acquisitions qu'il voulait faire en Pologne ; mais le prince de Nassau et le comte de Stackelberg , déjouant cette intrigue , réconcilièrent le premier ministre et le roi.
« Savez-vous ce que font ici ces nobles de la grande et « petite Pologne ? disait le prince de Ligne ; ils se trompent, on « les trompe , et ils en trompent d'autres. Leurs femmes flat- « tent rimpératrice et se persuadent qu'elle ne sait pas qu'ils « l'ont insultée dans les aboiements de la dernière diète. Tous a cherchent un regard du prince Potemkin , et ce regard est « difficile à rencontrer; car le prince tient du borgne et du « louche. Ces belles Polonaises sollicitent le ruban de Sainteo Catherine pour l'arranger avec coquetterie et pour exciter « la jalousie de leurs amies et de leurs parentes.
« L'impératrice se plaint des ministres d'Angleterre et de « Prusse, qui aiguillonnent l'humeur des Turcs , tandis qu'elle « agace continuellement ces eufants de IMahomet. On désire « et on «raint la guerre ; Ségur fait ce qu'il peut pour l'éloigner ; « moi , qui n'ai rien à risquer, et qui ai peut-être quelque « gloire à acquérir, je souhaite la guerre de tout mon coeur ; et « puis mon ami me reproche de souhaiter ce qui doit causer « tant de malheurs; alors je ne la désire plus; mais souvent « un reste de fermentation dans le sang m'y ramène. »
On voit par là combien un tel ami, jouissant de toute la confiance de Catherine, était loin de me seconder pour la maintenir dans ses dispositions pacifiques.
Stanislas proposa à l'impératrice de lui prêter des troupes ; elle refusa cette offre. Les circonstances étaient favorables pour Stanislas, mais ce prince était incapable d'en profiter. Portant au milieu d'une nation turbulente, un esprit léger, doux et brillant , lorsqu'il aurait fallu développer du caractère et du génie, ce monarque, accablé sous le poids de sa faible couronne, restait toujours tyrannisé par ses voisins et bravé par ses sujets.
L'hiver venait de disparaître; les eaux du Borysthène n'étaient plus enchaînées par les glaces; la nature, quittant son voile de deuil et se colorant des feux du printemps , donnait à Catherine le signal du départ. Ou célébra sa fête.
Cette princesse , après avoir visité religieusemont le Qionastère de Petschersky , distribua beaucoup de grâces et de cordons , de diamants et de perles. « La Cléopàtre de Kioff , dit à o ce propos le prince de Ligne , n'avale point de perles , mais « elle en donne beaucoup. »
Enfin l'impératrice s'embarqua, le l'"' mai 1787 , sur sa galère, suivie de la flotte la plus pompeuse qu'un grand fleuve eiit jamais portée. Elle était composée de plus de quatre- vingts bâtiments avec trois mille hommes d'étiuipage et de garnison ; à leur tête marchaient sept galères d'une forme élégante , d'une grandeur majestueuse , peintes avec art, garnies d'équipagi's nombreux, lestes , uniformément vêtus. L'or et la soie étinculaient dans les riches appartements construits sur les tillacs.
L'une de ces galères, qui suivaient celle de l'impératrice, i ecut à son bord MM. de Cobentzel et Fitz-IIerbert ; une seconde fut assignée au prince de Ligne et à moi ; les autres étaieut destinées au prince Potemkin, à ses nièces, au grand-chambellan , au grand-écuyer,' aux ministres et aux grands que Catherine avait admis à l'honneur de raccompagner. Le reste de la flotte portait les officiers inférieurs , les bagages , les munitions. Mademoiselle Protasoff et le comte Momonoff étaient logés dans la galère de Sa IMajesté.
Nous trouvâmes chacun sur les nôtres une chambre et un cabinet dont le luxe égalait l'élégance , un divan commode , un excellent lit en taffetas chiné et un secrétaire en acajou.
Chaque galère avait sa musique. Une foule de chaloupes et de canots voltigeaient sans cesse à la tête et sur les flancs do cette escadre, qui ressemblait aux créations de la féerie.
Notre marche était lente ; nous nous arrêtions souvent , et nous profitions de ces moments de repos pour monter sur de rapides esquifs, et pour nous promener sur les rives du fleuve ou dans les îles fraîches et verdoyantes dont son cours était parsemé.
Une affluence immense de peuple salua Timpératrice par
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de bruyantes acclamations, à l'instant oîi l'on vit , au bruit du canon , les matelots de sa majestueuse escadre frapper en cadence , avec leurs rames peintes et brillantes , les eaux du Borysthène.
Sur les bords du fleuve une foule de curieux, qui se renouvelaient sans cesse , venaient de tous le points de l'empire admirer la marche de notre cortège et offrir en tribut à leur souveraine les productions de leurs climats divers.
Souvent on voyait des corps légers de Cosaques manœuvrer dans les plaines que baigne le Dnieper. Les villes, les villages, les maisons de campagne, et quelquefois de rustiques cabanes, étaient tellement ornés et déguisés par des arcs de triomphe , par dos guirlandes de fleurs , par d'élégantes décorations d'architecture , que leur aspect complétait l'illusion au point de les transformer à nos yeux en cités superbes , en palais soudainement construits , en jardins magiquement créés.
La neige avait disparu ; une riante verdure couvrait la terre ; les prés étaient émaillés de fleurs; un soleil brillant animait, vivifiait, colorait tous les objets. L'air retentissant des sons de la musique harmonieuse de nos galères -, les costumes divers des spectateurs qui bordaient le rivage variaient sans cesse ce riche et mouvant tableau.
Enfin, plus tard, lorsque nous approchâmes de quelques grandes villes, nous vuiies rangés à leurs postes des escadrons de troupes d'élite , éclatantes par la beauté de leurs armes et par la richesse de leurs uniformes. Le constraste de leur magnifique tenue ave€ le dénûment des régiments du maréchal Romanzoff , annonçait assez que nous quittions le gouvernement de ce vieux et illustre guerrier, et que nous allions entrer dans ceux que la fortune avait soumis au prince Potemkiu.
Les éléments, la saison, la nature et l'art, tout semblait conspirer pour assurer le triomphe de ce favori puissant. 11 espérait, en entourant sa souveraine de tant de prestiges, au moment où elle parcourait les contrées récemment conquises
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par spsarmes, enflammer son ambiionot lui inspirer le désir de tenter audacieusement de nouvelles conquêtes.
Nos matinées seules étaient libres ; nous les employions agréablement en lectures , en conversations , en visites d'une galère à l'autre , en promenades sur les bords du fleuve.
A une heure nous nous rendions tous les jours sur la galère de l'impératrice et nous dînions avec elle. Sa table, suivant sa coutume, ne passait point dix couverts. Une fois par semaine seulement elle invitait toutes les personnes qui avaient l'honneur de l'accompagner. Alors son dîner était servi sur un très-grand bâtiment où soixante couverts pouvaient être facilement placés.
Cinq jours après notre départ nous nous arrêtâmes devant la ville de Kauiel", où le roi de Pologne avec sa cour nous attendait
C'était là que devait avoir lieu l'entrevue de Stanislas et de Catherine, tous deux remarquables, vingt-cinq ans auparavant, par leur grâce , par leur beauté , tous deux autrefois unis par un amour réciproque , et tous deux , depuis tant de lustres , non moins changés dans leurs formes que dans leurs sentiments.
Au moment où nous allions être témoins , le prince de Ligne et moi, de cette reconnaissance théâtrale , où la politique avait plus de part que l'amitié, nous ne pouvions nous empêcher de sourire en voyant la tristesse et la jalousie que le jeune favori éprouvait ou feignait d'éprouver à l'approche d'un tête-à-téte devenu si étranger à l'amour ; car il était évident que Stanislas , dont la couronne flottait incertaine sur sa tête, n'avait sollicité que par crainte et par intérêt , de son altière protectrice , la faveur d'une réunion passagère , et ce rendez- vous , plus diplomatique que sentimental, no lui était accordé que par une froide bienséance.
Je ne vis jamais l'impératrice plus aimable que le premier jour de notre navigation. Le dîner fut très-gai ; nous étions tous
charmés de sortir de la triste ville de Kioff, où les glaces nous avaient bloqués pendant trois mois.
Le printemps rajeunissait nos idées ; la beauté du temps , la magnificence de notre flotte , la majesté du fleuve , le mouvement , la joie de la multitude des spectateurs qui accouraient sur les bords, le mélange militaire ou asiatique que nous présentaient les costumes variés de trente nations différentes, enfin la certitude de voir chaque jour des objets curieux et nouveaux , réveillaient , aiguillonnaient notre imagination ; elle semblait voyager encore plus rapidement que nous.
Sans nous appesantir sur rien, nous passions continuellement d'un sujet de conversation à l'autre. Nous comparions les temps anciens aux modernes , la France à l'Attique , l'Angleterre à Carthage , la Prusse à la Macédoine , l'empire de Catherine à celui de Cyrus. On racontait des anecdotes anciennes et nouvelles. L'impératrice nous enfitconnaître plusieurs relatives à Pierre le Grand et à Elisabeth.
Comme nous la félicitions d'avoir en si peu de temps adouci des moeurs naguère encore si rudes et si après, elle répondit : « Il est vrai que les vieillards russes doivent trouver quelque « différence entre leur temps et le nôtre. Je ne puis penser sans « horreur au sort du peuple sous le règne de Timpératrice « Anne , ou plutôt sous celui de son ministre Biren ; cet « homme cruel, qui la dominait, fit tuer, mutiler ou exiler plus « de soixante-dix mille personnes. »
Nous parlâmes des tribus sauvages qui peuplaient encore les parties reculées de son empire. « Le temps, dit-elle, n'a « point encore marché pour ces tribus nomades ; depuis leur « origine elles ont toujours conservé la même simplicité de « mœurs. Vivant sous la tente , se nourrissant de la chair et « du lait de leurs troupeaux , soumises à des chefs qui sont « plutôt des pères de famille que des maîtres , on peut les croire « heureuses; car elles n'ont qu'un petit nombre de besoins et « de désirs, toujours aisés à satisfaire. Je ne sais pas si, en les
« civilisaient, comme je l'ai voulu je ue les aurais pas gâtées « Les légers tributs de fourrures qu'elles me payent les contra- « rient peu , puisque la chasse est leur habitude et leur passion. »
Un seul grand changement s'est opéré pour ces antiques hordes de Huns , de Kirghis , de Tartares , connues jadis sous mille noms différents ; elles furent longtemps, par leur vie errante, par leurs invasions et par leurs ravages, l'effroi du monde; mais ce monde, aujourd'hui civilisé, peuplé, armé, éclairé, leur ayant ôté toute possibilité de conquête, ces hordes ont cessé d'être belliqueuses, à tel point qu'elles ne se battent même que très-rarement entre elles.
Nous parlâmes de leur religion, de leurs chamans ou sorciers, de leurs idoles. L'impératrice nous dit « qu'une de ces tribus « avait un culte assez difiicile à connaître ; leurs prêtres ont « gardé de toute antiquité un recueil de prières, de maximes « ou de cantiques écrits dans une langue dont rintclligcnce n est perdue depuis bien longtemps, et qu'ils récitent par tra- « dition sans les comprendre.
« Ce lait, ajouta-t-elle, excita ma curiosité; je consultai des a savants, qui, sur ce point comme sur beaucoup d'autres ne « savaient rien. J'ordonnai de continuer des recherches. Enfin « depuis peu on a cru reconnaître que ces prières étaient écrites dans la langue antique et sacrée des Indes, le sanskrit. »
Comme dans la suite de cet entretien cette princesse passait en revue assez rapidement les systèmes des législateurs de la Grèce, de l'Asie, de Rome et de l'A-rabie, je lui dis qu'elle paraissait avoir perdu tout à fait le droit de dire du mal des savants, selon son habitude.
« Oui, ajouta le prince de Ligue ; car, songez bien. Madame. « après ce que nous venons d'entendre, nous allons être obligés, « en conscience, de vous inscrire sur la liste de ces savants que « vous ménagez si peu.
" — Ah ! je le sais, dit-elle , mon ensemble vous plaît ; vous
« me louez en gros ; mais je parie que , dans les détails , vous « trouvez en moi bien des sujets de critique. Je fais à tous « moments des fautes de langue et d'orthographe. M. de Ségur « conviendra que j'ai parfois la tête bien dure , puisqu'il n'a pu « parvenir à me faire composer seulement six vers, et en vé- « rite je crois, malgré ses éloges, que, si j'étais particulière en « France , ses charmantes dames de Paris ne me trouveraient « pas assez aimable pour m'inviter à souper.
« — Songez, je vous prie, Madame, m'écriai-je alors, que je « représente ici près de vous la France, et que je ne dois pas « souffrir qu'on la calomnie ainsi. »
Comme l'impératrice était en train , continuant sur ce ton , elle nous dit : « Allons! que croyez-vous que j'aurais été dans « le monde si j'y fusse née homme et particulier ? »
M. Fitz -Herbert répondit qu'elle aurait été un profond législateur ; Cobenlzel , un grand ministre ou un ambassadeur ; moi , je l'assurai qu'elle serait devenue un général très-renommé.
« Ah! pour le coup , reprit-elle , vous vous trompez ; car je « connais ma tête, elle est ardente; j'aurais tout risqué pour « cherclier la gloire , et , n'étant que sous-lieuteuaut , dès la « première campagne je me serais fait casser la tête. »
Un autre jour, nous parlions de toutes les conjectures qu'on allait faire en Europe sur son voyage. A cet égard nous étions tous du même avis , et nous prétendions que partout on allait se figurer qu'elle et l'empereur voulaient conquérir la Turquie , la Perse , peut-être même l'Inde et le Japon; enfin qu'en ce moment le cabinet voyageur de Catherine occupait et inquiétait tous les autres.
« Ce cabinet dePétersbourg, dit-elle , qui Hotte aujourd'hui « sur le Dnieper, paraît donc bien grand , puisqu'il donne aux « autres tant d'occupation?
« — Oui, Madame, dit alors le prince de Ligne, et je n'en cono nais cependant pas un pluspelit,caril n'a que quelques pouces
« de dimension : il s'étend depuis une tempe à l'autre, et de- « puis la racine du nez jusqu'à celle des cheveux. >•
Notre navigation devait durer pendant l'espace de quatre cent quarante-six verstes , qui séparent Kioff de Kaydak. A Kaydak les cataractes commenceut, et de là il fallait reprendre nos voitures pour nous rendre à Kherson.
Le Borysthène ou Dnieper, dont les sources se trouvent près du village de Dniéproff , à cent cinquante verstes de Smolensk , se grossit rapidement. Son cours entier est de quinze cents verstes ou environ quatre cents lieues.
Avant d'arriver à son embouchure , entre Kiuburn et Oczakoff, il forme un golfe dont la longueur est de quinze lieues et la largeur de quatre. Son lit, depuis Kaydak, est embarrassé par treize cataractes qui occupent un espace de soixante verstes. Plusieurs de ces roches sont couvertes d'eau ; d'autres s'élèvent à une assez grande hauteur au-dessus de sa surface.
Ce (leuve est rapide ; plusieurs bancs de sable y rendent quelquefois la navigation assez dangereuse. 11 reçoit plusieurs rivières : du côté de la Pologne , l'Ingoultz , le Bug et le Liman ; du côté de la Rus.sie, la Soja, la Dezua , la Soula, la Ptia , la Vorskla et la Samara.
Indépendamment des villages dont ses bords sont parsemés, on y rencontre Tripolié , ville bâtie par Wladimir pour défendre les frontières de ses États. Elle fut , comme toutes les autres , souvent en proie aux guerres civiles , et momentanément détruite dans le douzième siècle par les Tartares.
A peu de distance est un village nommé Staiki, sur un ruisseau qui marque la frontière de la Pologne , et depuis lequel toute la rive droite appartient aux Polonais.
Ensuite on voit la ville de Péréiaslaff , jadis habitée par les Kosars, et à droite la ville de Trektémiroff, qui fournit des meules aux contrées voisines russes et polonaises.
A vingt verstes plus loin on aperçoit Kauieff, précédemment
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vilie , aujourd'hui bourg. Ce fut là où se rendit le roi de Pologne pour nous recevoir.
Autrefois une tribu de Tartares uuuimés Baskas s'empara de cette ville ; plus tard Achmet-Baska , un de leurs chefs , les divisa en slobodes et les nomma Cosaques. Ils se rendirent maîtres de cette contrée.
Depuis , accrus en nombre par des troupes de déserteurs russes et polonais, ils y construisirent un fort, qu'ils nommèrent Tcherlhisse. Bientôt des hommes sans aveu de toutes les nations les rejoignirent ; ils fondèrent une ville située dans une île du Borysthène , et qui devint assez fameuse sous le nom de Kortitz.
Ce fut alors qu'on les appela Zaporaviens , pour les distinguer d'autres tribus ou slobodes établies au-dessus des caractères. Ces brigands amphibies , occupés sans cesse à guerroyer et à piller, se voyant chassés peu à peu de leurs premiers établissements , se retirèrent et habitèrent différentes îles du Dnieper, d'où ils sortaient en foule pour faire des incursions en Pologne et en Russie.
Catherine II , ayant enOn détruit cette étrange république , établit sur son territoire des régiments de Cosaques réguliers , auxquels on assigna pour leur subsistance et leur entretien des terres et des villes.
Nous vîmes plusieurs de ces villes, qui n'ont plus aujourd'hui la même destination : l'une est Daubrowka , située au confluent de la Soula et du Dnieper ; Krementchuk , plus remarquable , était un bourg appartenant au régiment de Mirgorod; ensuite elle fut érigée en ville ; c'est actuellement le chef-lieu de district du gouvernement d'Ekaterinoslaff. Elle est assez grande , mais ne se distingue par aucun monument. Un pont flottant, de la longueur d'un quart de lieue , lui sert de communication avec la ville de Krioukoff , bâtie sur la rive opposée.
En descendant le fleuve ou rencontre les petites villes de Kliberda et de Pérévolochno , autrefois ruinées par les Tar-
tares; enfin Ortik et Raydak. C'est près de cette dernière ville que rimpératrice devait poser la première pierre de la ville d'Ekatcrinoslalf.
Chacune des cataractes a un nom particulier : la ppemière s'appelle Kaj'dak ; la plus dangereuse de toutes est la huitième , nommée Ninajétinsk : elle a sept cents toises de longueur, et, dans cet espace, six pieds et un quart de chute.
De Kaydak jusqu'à Kherson, on traversait une plaine alors presque déserte. Kherson est située à l'embouchure du Dnieper, à vingt-deux lieues de la mer.
Il était nécessaire de retracer ici en peu de mots cette partie de notre itinéraire , pour n'y plus revenir. A présent , retournons sur notre (lotte , que nous avons laissée au moment où , toute pavoisée, elle se rangeait en ligne devant les murs de Kanieff , dont les hauteurs et les plaines resplendissaient de l'éclat des armes d'une multitude d'escadrons polonais magnifiquement vêtus.
L'artillerie de la flotte et de la ville annonçait l'approche des deux monarques. Catherine envoya, sur une chaloupe élégante , plusieurs de ses grands officiers , qui vinrent saluer le roi de Pologne.
Ce prince, accompagné par eux, et croyant devoir, pour éviter toute étiquette embarrassante , garder un incognito peu compatible avec tant d'éclat, leur dit : « Messieurs, le roi « de Pologne m'a chargé de vous recommander le comte de « Poniatowski. »
Lorsqu'il fut monté sur la galère impériale , nous nous pressâmes en cercle autour de lui , curieux de voir les premières émotions et d'entendre les premières paroles de ces augustes personnages , dans une circonstance si différente de celle où ils s'étaient vus autrefois , unis par l'amour, séparés par la jalousie , et poursuivis par la haine.
Mais notre attente fut presque totalement déçue ; car, après un salut réciproque , grave , majestueux et froid , Catherine
ô» MEMOIRES
ayant présenté sa main à Stanislas, ils entrèrent dans un cabinet , et y restèrent enfermés une demi-heure.
Dès que ce téte-à-téte fut fini , leurs majestés vinrent nous rejoindre; et comme nous n'avions pas pu les entendre, nos regards curieux cherchaient à lire leurs pensées sur leurs traits ; mais quelques légers nuages répandus sur leurs fronts rendaient cette lecture assez difficile : c'était, du coté de l'impératrice, un nuage d'embarras et de contrainte inaccoutumés; et , dans les yeux du roi , une certaine empreinte de tristesse , qu'un sourire affecté ne pouvait entièrement déguiser.
Ce prince vint obligeamment parler à tous ceux d'entre nous qu'il connaissait ; l'impératiice lui présenta les autres. Je reçus de lui un accueil très-gracieux.
Tout avait été calculé pour ne point laisser de vide dans une journée (|ue , de part et d'autre , on désirait peut-être également abréger. Bientôt on s'embarqua dans de belles chaloupes pour se rendre sur la galère du festin. 11 était difficile d'en voir un plus somptueux , plus délicat et plus recherché.
L'impératrice avait à sa droite le roi, et à sa gauche l'ambassadeur Cobentzel; le prince Potemkin, M. Fitz-Herbert et moi , nous étions placés vis-à-vis de leurs majestés.
Ou parla peu , on mangea peu, on se regarda beaucoup ; on écouta une belle musique, et on but à la santé du roi, au bruit d'une grande salve d'artillerie.
I"".n sortant de table , le roi prit de la main d'un page les gants et l'éventail de l'impératrice , et les lui présenta. Ce prince ensuite cherchait et ne pouvait trouver sou chapeau ; l'impératrice, qui l'avait aperçu, se le lit apporter, et le lui donna. « Ah ! Madame lui dit Stanislas en le recevant , vous m'en « avez, donné autrefois un bien plus beau, »
On revint à la galère impériale ; le cercle fut court , et n'offrit rien de remarquable. T>e roi se rembarqua à huit heures, et retonrna à Kanielï.
Dès que le soleil eut fait place à l'ombre , la montagne de
KaniefT étinceh de feux; ses flancs étaient sillonnés d'un fossé serpentant, rempli de matières combustibles. Lorsqu'elles furent enflammées , elles présentèrent l'image de la lave d'un volcan , image d'autant plus parfaite que dans le même moment , au sommet de la montagne , une éruption de cent mille fusées embrasait les airs, et multiplait ses clartés en se réfléchissant dans les eaux du Borysthène.
IN'otre flotte était aussi magnifiquement illuminée , de sorte que cette fois, dans notre horizon, il n'y eut point de nuit.
I^e roi nous avait tous invités : nous nous rendîmes chez lui. Il nous donna un bal superbe; mais l'impératrice n'y voulut point aller. Stanislas l'avait inutilement conjurée de prolonger son séjour de vingt-quatre heures ; le temps des faveurs était passé pour lui. Catherine lui dit qu'elle craindrait parce retard de faire attendre l'empereur, qui devait la rejoindre à Kherson.
Nous continuâmes donc notre route le lendemain, et ce fut ainsi que se termina cette entrevue, qui, malgré sa magnificence théâtrale, occupera mieux sa place dans l'histoire que dans le roman ; car ce ne fut certainement point par des sentiments trop tendres qu'elle fut embellie et animée.
Cependant si le voyage du roi de Pologne et son entrevue ne purent ranimer dans le cœur de l'impératrice une affection depuis longtemps éteinte , il n'en tira pas moins quelque avantage de sa conférence : les intrigues tramées contre lui par le parti de l'opposition furent déjouées. Le prince Potemkin essaya même de réconcilier avec ce prince le grand général Branitsky, son neveu ; celui-ci s'y prêta de si mauvaise grâce , et s'exprima avec une hauteur si déplacée , qu'ils se séparèrent plus brouillés que jamais.
Comme le roi , dans cette occasion , avait montré beaucoup de condescendance pour l'impératrice , cette princesse, touchée de ses procédés , résolut dé le soutenir contre les attaques de ses ennemis. Elle lui donna la décoration de l'ordre de Saint- André, et , avec son autorisation , le roi revêtit de l'ordre de
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l'Aigle-Blanc le général Engelhard , neveu du prince Potemkin.
En partant de Kanieff , Stanislas- Auguste courut promptement à la rencontre de l'empereur Joseph II , dans l'espoir de se concilier sa bienveillance , et de détourner les périls que lui faisaient redouter la puissance et l'ambition de ce formidable voisin , qui venait déjà de manifester quelque désir d'étendre les frontières de la Galicie.
L'empereur le reçut bien , et l'assura que , loin de projeter quelque nouveau démembrement de la Pologne, il s'opposerait à tous ceux que d'autres puissances voudraient effectuer. Vaine promesse ! aux yeux des souverains les plus sévères dans leur conduite privée, la politique se croit rarement obligée à se soumettre aux règles de la morale; l'intérêt dicte et rompt leurs serments.
Stanislas, momentanément rassuré, s'aveuglait sur le vrai danger de sa position . La force seule garantit l'indépendance ; elle est déjà perdue dès qu'on se croit assez faible pour ne lui donner d'autres garanties qu'une protection étrangère ; c'est en se montrant prêt à combattre qu'on inspire le respect , et qu'au lieu de protecteurs on trouve des alliés.
Notre navigation continuait d'être heureuse. Elle fut seulemont quelquefois ralentie par des vents contraires , et nous arrivâmes sans accident, le 10 mai, àKrementchuk.
La tristesse du séjour de Kioff, la rigueur de la saison, et surtout l'humeur du maréchal Romanzoff, avaient obscurci de quelques nuages la gaieté naturelle de Catherine. Eu débarquant àKrementchuk, un spectacle tout différent frappa ses regards : le printemps , ranimant la nature , donnait aux objets un air de fête , et le charme de la première verdure embellissait tout, jusqu'aux marais.
Une maison vaste, élégante, bâtie et distribuée conformément au goût de l'impératrice ; un jardin anglais où la magie du prince Potemkin avait fiùt transporter à grands frais des
arbres d'une grosseur singulière ; une vue charmante dont lombrage , les fleurs et les eaux variaient agréablement les perspectives; douze mille hommes de troupes habillées et équipées à neuf; toute la noblesse du gouvernement rassemblée et richement vêtue ; la réunion des marchands accourus de toutes les contrées de l'empire ; enfin le plaisir d'être en mouvement , après trois mois d'immobilité, et celui de voir s'avancer vers son but cet extraordinaire voyage , qui fixait l'attention de l'Europe : tels furent les préludes des scènes nouvelles dont j'allais être témoin.
La satisfaction de Catherine , nourrie chaque jour par des objets nouveaux et piquants , se manifestait à tous les yeux. Le prince Potemkin, extraordinaire en tout et toujours, se montrait aussi actif dans ses gouvernements qu'il paraissait indolent à Pétersbourg.
Tout ce que sa vive imagination , son pouvoir illimité et la connaissance profonde qu'il avait du caractère de sa souveraine, pouvaient lui fournir de moyens pour exalter sa tête, pour llatter son amour-propre, était employé avec un art inconcevable.
Il savait , par une espèce de prodige , lutter contre tous les obstacles, vaincre la nature, abréger les distances, parer la misère, tromper l'oeil sur l'uniformité des plaines sablonneuses, l'esprit sur l'ennui d'une longue marche , et donner un air de vie aux déserts les plus stériles.
Toutes les stations étaient mesurées de façon à éviter la plus légère lassitude; il avait soin de ne faire arrêter la flotte qu'en face des bourgs ou villes situées dans des positions pittoresques D'immenses troupeaux animaient les prairies ; des groupes de paysans vivifiaient les plages ; une foule innombrable de bateaux portant des jeunes garçons et des jeunes filles, qui chantaient des airs rustiques de leur pays , nous environnaient sans cesse ; rien n'était oublié.
11 faut convenir que, si ce premier ministre, médiocre général , politique capricieux , se montrait fort loin d'être un
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givmd homme tVÉtot, il était au moins le plus grand et le plus habile des hommes de cour.
Cependant , en retranchant tout ce qu'il y avait d'artifice dans SCS créations , on y reconnaissait aussi quelques réalités : lorsqu'il avait pris possession de son immense gouvernement , on n'y comptait que deux cent quatre mille habitants; et sous son administration la population, en très-peu d'années, s'était élevée à huit cent mille , nombre encore faible pour une province longue de deux cents lieues et large de cent.
Cet accroissement se composait de colons grecs , allemands, polonais , d'invalides , de soldats et de matelots congédiés. Un Français , établi depuis trois ans dans cette contrée , me dit qu'en la parcourant chaque année , il trom ait de nouveaux villages établis et florissants, dans les lieux qu'un an auparavant il avait laissés déserts.
Le prince nous fit jouir, à Kremcntchuk , du spectacle d'une grande manœuvre, où se déployèrent quarante-cinq escadrons et une nombreuse infanterie. .T'ai vu peu de troupes plus belles et en plus brillante tenue. Leurs mouvements purent nous donner une idée de cette tactique russe si effrayante pour les Turcs, quoiqu'elle dût être sans doute insuffisante contre d'autres troupes. Depuis, nous leur avons donné de savantes leçons, dont ils n'ont que trop bien profité.
Toutes leurs manœuvres , à l'époque où je les vis , consistaient à marcher sur quatre colonnes , en se couvrant d'un rideau de tirailleurs , précédés d'un corps de Cosaques Suppofaut ensuite que l'ennemi s'avançait en forces , les quatre colonnes formaient quatre bataillons carrés, à centre vide, sur trois de hauteur. Les Cosaques se retiraient derrière elles, et se formaient sur un rang dans leurs intervalles , de sorte que la ligne de bataille offrait l'apparence de quatre bastions et de doux courtines; l'artillerie se plaçait aux angle.« des carrés. Dans ce moment, comme il fallait supposer qu'on était entouré , parce que c'est le genre d'attaque des Turcs , on exécu-
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tait un feu très-vif, après lequel , supposant encore que Tennenu avait été mis en désordre , les carrés marchaient eu avant , les tirailleurs sortaient de leurs rangs, et les Cosaques, la lance à la main , et jetant de grands cris , volaient à la poursuite des vaincus, pour compléter leur défaite.
Après cette brillante revue militaire , l'impératrice , témoi • gnant sa satisfaction au prince , lui dit, avec une joie qui partait du cœur ; « Depuis Pétersbourg jusqu'à Kioff, j'ai cru voir « le ressort de mon empire détendu et usé ; ici je le retrouve « dans toute son activité et dans toute sa vigueur. »
Cette princesse , ayant ensuite , ronlormément à ses habitudes, qu'elle ne variait jamais, donné audience au clergé, aux autorités , aux marchands, invita toute la noblesse a un cercle suivi d'un bal magnifique, et remonta sur sa galère.
Le fleuve devenait plus large, et cependant notre navigation devenait plus difficile : à chaque instant des vents trop faibles ou des vents contraires nous faisaient échouer sur des îles ou sur des bancs de sable ; quelquefois ils nous forçaient de rosier à l'ancre vingt-quatre heures de suite.
Mais l'aspect de ces rives inconnues, le plaisir de traverser un pays naguère habité par des Cosaques zaporaviens, brigan('s destructeurs , ennemis de tout travail agricole ou industrie! . pays aujourd'hui peuplé de citoyens soumis et laborieux , enlin la commodité et l'agrément de nos galères , ainsi que le charme des lectures et des entretiens , abrégeaient le temps pour nous, et transformaient presque en plaisirs , par leur variété, ces légers accidents d'iui si long voyage.
L'impératrice même paraissait si contente d'elle et de nous, qu'elle aurait vu avec peine , disait-elle , s'approcher le terme de cette navigation , si elle n'avait pas craint de faire attendre longtemps l'empereur, qu'on savait arrivé à Kherson.
Le prince de Ligne, plus âgé que moi de vingt aus , m'étonnaitsans cesse par la vivacité de son imagination et par la jeunesse de son esprit . dès le matin , frappant contre la faible cloi-
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SOU qui séparait sou lit du mien , il me réveillait pour me réciter des impromptus en vers et en chansons , qu'il venait de composer, et, peu de temps après, sou chasseur m'apportait une lettre de quatre ou six pages , où la sagesse , la folie , la politique , la galanterie , les anecdotes militaires et les épigrammes philosophiques , étaient mêlées de la manière la plus origiuale. Il exigeait une prompte réponse : aussi rien ne fut jamais plus suivi et plus exact que cette étrange correspondance quotidienne, entre un général autrichien et un ambassadeur français, couchés l'un à côté de l'autre sur la même galère , non loin de l'impératrice du Nord , et naviguant sur le Borysthène , à travers le pays des Cosaques , pour aller visiter celui des Tartares.
IMille amusements divers, les récits curieux et piquants que nous faisait Catherine , les réflexions spirituelles , bien qu'un peu mélancoliques , de M. Fitz-Herbert , les folies du grand écuyer, et la gaieté intarissable de Cobentzel , qui nous faisait jouer avec lui des proverbes dans la chambre à coucher de l'impératrice ( genre de talent où il excellait ), variaient agréablement nos journées.
Néanmoins , les éeueils et les retards se multipliant de plus en plus , l'inquiétude de l'impératrice allait peut-être se changer en humeur, lorsque nous apprîmes que l'empereur, le lendemain de son arrivée à Kherson , en était parti , et s'était rendu en toute diligence à Kaydak , dont nous n'étions éloignés que de six lieues.
Le dessein de ce monarque avait été de venir à la rencontre de la galère de l'impératrice ; mais , le prince Potemkin , qui s'était rendu d'avance à Kaydak , ayant prévenu à temps sa souveraine , elle se fit descendre à terre , nous laissa presque tous sur sa flotte, mouta précipitamment eu voiture, et courut au-devant de l'empereur, qu'elle reucontra près de la maison isolée d'un Cosaque, où ils s'arrêtèrent peu d'heures, et d'où ils partirent ensuite ensemble pour Kaydak , où nous les rejoignîmes le lendemain matin, le 19 mai.
Comme l'impératrice s'était pressée au point de ne prendre avec elle aucun de ses gens , l'embarras pour faire dîner les deux grands souverains ne fut pas médiocre Le prince Potemkin, le grand général Branitski, ainsi que le prince de Nassau, que ce dernier avait mené dans sa voiture à Kaydak , leur lirent, comme ils le purent, un repas qui fut très-gai, mais aussi détestable qu'on pouvait l'attendre de si nobles cuisiniers.
Nous restâmes à Kaydak toute la journée du 19 pour attendre, non pas notre flotte entière , car plusieurs de nos bâtiments étaient restés échoués , mais au moins ceux qui portaient les hommes et les effets les plus indispensables pour la continuation du voyage.
Le 20 , on alla camper sous des tentes à deux lieues de là, à l'endroit où l'impératrice voulaitbatir Ekaterinoslaff. On entendit la messe dans la tente impériale, et leurs majestés posèrent, en présence de l'archevêque , la première pierre de l'église de cette nouvelle capitale, dont la position est extrêmement riante. Elle est placée sur une hairteur d'où l'on aperçoit les longues sinuosités du Borysthène, et les îles boisées qui embellissent cette partie de son cours.
Nous allâmes dîner ensuite dans la maison de campagne du gouverneur delà province ; elle était située sur le bord du fleuve, vis-à-vis de la plus fameuse des cataractes qui longtemps ont fait regarder ce passage comme absolument impraticable pour le commerce.
En effet , le Borysthène est barré en cet endroit dans toute sa largeur par des chaînes de rochers, dont les uns à fleur d'eau et les autres très-élevés forment plusieurs chutes et plusieurs cascades ; leur bruit nous empêchait presque de nous entendre. L'eau s'y brise et y écume avec furie.
On ne croirait pas possible , au premier coup d'oeil , que l'esquif le plus léger et les rameurs les plus hardis pussent franchir un pareil obstacle. Cependant un canot et un assez gros bâtiment étaient mouillés à quelque distance , avec l'ordre de fran-
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chir cette barrière. Nous voulûmes, le prince Potemkin, M.Ae Nassau et moi , nous y embarquer ; mais l'impératrice nous !e défendit formellement.
Les bâtiments , ^e dirigeant de notre côté , franchirent fort heureusement ce périlleux passage avec la rapidité d'une flèche, mais aussi avec des mouvements violents qui faisaient croire à chaque instant qu'ils allaient être brisés, ou remplis par les vagues et submergés ; le canot surtout disparaissait presqu'à tous moments.
On nous dit cependant que , lorsque les eaux étaient plus hautes, le passage s'exécutait avec plus de facilité, en y employant l'adresse de quelques anciens Zaporaviens accoutumés à cette dangereuse navigation; et le prince Potemkin comptait tellement sur leur expérience et sur leurs promesses, qu'il ava !t formé le dessein de faire descendre jusqu'à Kherson toute la flotte de galères sur laquelle nous étions venus de Kioff a Kaydak . En sortant d'Ekaterinoslaff , nous entrâmes dans ce qu'on appelle en Russie les steppe*, vastes et solitaires prairies , totalement dépourvues d'arbres , et coupées seulement en longs intervalles par quelques coteaux tout nus, au pied desquels serpentaient de faibles ruisseaux. On parcourt souvent sept à huit lieues sans y rencontrer un homme, une maison, un arbuste. L'Afrique a ses déserts de sable ; ceux de l'Orient sont moins arides, ce sont des déserts de verdure. Des troupeaux immenses de moutons , des haras nombreux de chevaux , animent seuls ces profondes solitudes où on les laisse errer toute l'année.
Au premier coup d'oeil , cet immense et verdoyant horizon , où rien n'arrête la vue, produit sur l'esprit la même impression que l'Océan : il semble donner plus de grandeur aux idées, plus de profondeur aux réflexions ; mais, à mesure qu'on s'avance , cette uniformité inspire la tristesse , et bientôt on se fatigue péniblement en ne voyant, au-dessus et autour de soi, que le ciel et des prés qui n'ont point de bornes.
On n'y aperçoit d'autres variétés que de nombreuses éminences qui paraissent élevées par la main des hommes , et relativement auxquelles les opinions ont été longtemps partagées : les uns croyaient que c'étaient d'anciens tombeaux , et d'autres assuraient que ces tertres avaient été formés par les Scythes et par les Tartares , afin de découvrir de plus loin les ennemis qui pourraient vouloir les surprendre. La vérité de la première de ces deux opinions a été depuis définitivement prouvée.
Toute l'étendue de pays qui se prolonge en Europe depuis le Bug jusqu'à Azoff, et en Asie depuis le Caucase jusqu'aux frontières de la Chine, n'est qu'une immense mer de verdure.
La partie de ces steppes où nous nous trouvions , et sur laquelle la civilisation cherche à étendre ses conquêtes et ses travaux, ressemblait à une toile unie dont un peintre commence à faire un grand tableau, en y plaçant quelques hameaux , quelques bocages, quelques champs cultivés; mais cet ouvrage, avançant avec lenteur, lui laissera encore pendant plus d'un siècle toute l'apparence d'un désert.
La veille de notre arrivée à Kherson , nous passâmes , sur un pont, la petite rivière Kaminka, qui servait autrefois de limites entre les Tartares nogais et les Cosaques.
Ce désert de cent lieues que nous venions de traverser, rendit peut-être plus grande et plus agréable la surprise que nous causa la vue de Rherson. .le crois cependant qu'ii-dépendamment de la disposition où notre esprit se trouvait, nous n'aurions pu nous défendre d'un juste étonnement , en \ oyant tant de nouvelles et imposantes créations : une forteresse presque achevée; des casernes pour vingt-quatre mille hommes ; une amirauté avec tous ses magasins ; un arsenal garni de six cents pièces decanon; deux vaisseaux de guerre et une frégate prêts à lancer; des édifices publics qui s'élevaient partout à la fois; plusieurs églises d'une noble architecture ; enfin une ville déjà commerçante, qui contenait deux mille maisons, des boutiques remplies des marchandises venues de Grèce , de Constant! uople et
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de France , et environ deux cents vaisseaux de commerce que mouillaient ou arrivaient dans le port.
Si on y ajoute l'activité de dix-huit mille travailleurs, une grande pompe militaire, le concours de plusieurs ministres et consuls étrangers , ou de voyageurs , on comprendra facilement combien un tel spectacle , dans une contrée que la Russie n'a conquise qu'à la paix de Kainardgi, dont on ne s'était occupé activement que depuis six années , et qui n'était débarrassée que depuis trois ans du voisinage des Tartares , devait exalter l'amour— propre de l'impératrice , justifler la surprise de ceux qui la suivaient , et les éloges qu'ils donnaient au talent comme à l'activité du prince Potemkin.
Il est vrai que ce premier moment d'étonnement fut bientôt mêlé de réflexions qui rendirent notre admiration plus modérée; en voyant Rherson de plus près et plus en détail , on nous fit remarquer que sa position était mal choisie : les vaisseaux ne peuvent remonter le Dnieper que déchargés ; ceux de guerre qu'on y construit sont obligés, pour descendre le fleuve , de se faire alléger par le secours de chameaux (1).
On n'avait point construit de quais, ni de magasins pour le commerce; les tribunaux, mal organisés, rendaient mal et lentement la justice ; enfin l'infection des marais et des îles remplies de roseaux qui entouraient la ville , en faisaient un séjour malsain et souvent mortel pour ses habitants.
Je ne laissai point ignorer au prince Potemkin ces observations, que je tenais de plusieurs négociants. 11 avait senti et reconnu tous ces inconvénients. Pour y remédier, son projet était de former, trente verstes plus bas , un port marchand , d'y bien régler la quarantaine, de construire des quais et des magasins, d'établir une justice consulaire, enfin de dessécher les marais les plus voisins.
(1) On appelle chameaux de grands bâtiments longs, carrés et à plates varangues , qui, assujettis deux à deux avec des cables, servent à faire passer un vaisseau dans les endroits où il n'y a pas assez d'eau.
Déjà il avait demandé et obtenu l'argent nécessaire pour la plupart de ces opérations ; mais celle du dessèchement me semblait impossible : d'ailleurs on ne pouvait Teffectuer sans détruire et perdre les roseaux, seul chaufiagc et seule couverture de presque toutes les maisons dans un endroit où , à cent lieues à la ronde , on ne trouvait point de bois.
Les premiers moments de notre séjour à Kherson furent employés en courses dans la ville, en grandes audiences , en repas de cent vingt couverts , en concerts et en bals. L'impératrice nous mena dîner dans une maison de campagne à quatre lieues de Kherson. Le lendemain nous vîmes lancer, en sa présence, un vaisseau de quatre-vingts canons , un de soixante-six et une frégate. Le jour suivant il y eut bal paré à la cour, dans un palais construit pour elle avec plus d'élégance que de solidité.
L'impératrice avait formé le projet de se rendre à Kilbourn, vis-à-vis d'Oczakoff ; mais cette reconnaissance militaire du territoire turc , et qui ressemblait un peu trop à une bravade , ne put avoir lieu. L'arrivée d'une escadre ottomane , composée de quatre vaisseaux et de dix frégates , et qui vint mouiller dans le Liman près d'Oczakoff, contraria le dessein de Catherine ; elle n'y renonça qu'avec unehumeur très-visible. Ainsi, n'ayant plus rien qui pût nous retarder davantage, nous partîmes pour la Crimée , à la suite des deux augustes chefs de notre caravane.
Avant de quitter Kherson , il est à propos de parler des nouvelles que nous y reçûmes de la marche des affaires importantes qui se traitaient alors à Constantinople : l'arrivée imprévue de l'escadre turque à l'embouchure du Borysthèue et celle de plusieurs militaires français à Oczakoff avaient produit dans l'esprit des ministres de Catherine et de toute sa cour un mécontentement qui allait jusqu'à l'indignation.
« Comment concevoir, disaient-ils , qu'au moment où nous « venons de signer un traité d'amitié , et à l'instant même où « rimpératrice se fait accompagner du ministre de France , en
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a le comblant de distinctions et de marques de confiance , on « voie des ingénieurs français occupés à diriger les travaux , les « panons , les vaisseaux et les préparatifs hostiles de ses en- « neniis ? »
Le prince Potemkin me parla plusieurs fois de ces prétendus griefs avec amertume et vivacité, me reprochant d'avoir, par de vaines alarmes , excité les Turcs à des mesures menaçantes qui pourraient provoquer la guerre.
Si j'avais voulu user de finesse, feindre d'ignorer ce que je savais, et blâmer ce quej'avais conseillé, je n'aurais point, par là, calmé l'humeur qu'on me montrait , et j'aurais seulement perdu celte considération qui ne peut se conserver que par une noble franchise.
Je répondis donc, non en courtisan, mais en ministre, « que Œ les Turcs avaient raison d'être inquiets; que la conduite de « M. Bulgakoffavec M. de Choiseul nous avait ôté toute possi- « bilité de les rassurer. » J'ajoutai même « que nous avions dû « conseiller , approuver et seconder les dispositions défensives « de la Porte.
« Notre marche, disais-je, est franche et constante ; nous vous « avons toujours déclaré que plus le roi se montrait empressé à « faire redresser les griefs dont la Russie pouvait avoir à se « plaindre, plus Sa jMajesté, mue par de grands intérêts, était « décidée à veiller, autant qu'il dépendrait d'elle , à la conserva- « tion de l'empire ottoman.
« Malgré vos protestations pacifiques , continuais-je , que « j'aime à croire sincères , peat-on s'étonner des précautions « que la prudence dicte à la Porte ? ]\Iettez-vous à sa place : « si le grand seigneur venait à Oczakoff avec ses visirs, un puis- •<■ sanl allié, une flotte formidable et une armée de cent ein- « quante mille hommes, pourrait-on s'étonner et vous blâmer » en vous voyant montrer alors quelque alarme, vous tenir sur « vos gardes, et prendre le parti sage de fortifier Kherson et « de rassembler vos troupes ? »
L'argument était irréfutable, le prince nV répliqua point ; la franchise de mon langage eut un succès que n'aurait pu ni'obtenir une maladroite dissimulation. La froideur que l'impératrice me montrait depuis quelques jours, disparut peu à peu.
Le résultat de la fermeté des Turcs fut heureux ; on cessa de mépriser leur faiblesse, et, pour le moment au moins, ou négocia plus amicalement.
J'avais vu à Kanieff un roi, sans force et sans autorité, entouré de la magniOcence et de l'éclat des plus grands monarques ; par un contraste remarquable, je voyais à Khcrson un empereur puissant, simple dans ses formes, modeste dans ses manières, familier dans son accueil , ennemi de toute étiquette, permettant et provoquant la conversation surtous les sujets, et ne voulant briller d'aucun autre éclat que de celui que lui donnaient une instruction étendue, un jugement solide , un esprit orné.
Lorsque Catherine II voulut à Kaydak me présentera lui, il lui dit : « Madame, je ne suis ici que le comte de Falkenstein, « et c'est moi qui dois être présenté au ministre de France. »
Ce prince était arrivé en Russie dans une simple calèche, accompagné d'un ofticier général et de deux domestiques. Le strict incognito qu'il gardait, lui était aussi commode qu'utile pour mieux voir et pour mieux entendre ; aussi il voulait absolumentqu'on le traitât comme un voyageur, et non comme un monarque.
Tous les matins il venait au lever de l'impératrice, se mêlaiu avec nous, et attendant comme nous que cette princesse parût. Dans la journée, il parcourait tous les environs du lieu où nous étions arrêtés; et, comme le hasard lit que mon entretien lui plut, il faisait souvent de longues promenades seul avec moi. en me donnant familièrement le bras.
Ce prince, dans ses conversations, me montra qu'il était peu disposé à seconder l'ambition de Catherine. La politique du roi à cet égard lui semblait fort sage. « Constantinople, disait-il,
« serait un objet de jalousie et un sujet de discorde, qui rendra « toujours impossible l'accord des grandes puissances pour un » partage de la Turquie . »
Je le trouvai très-peu frappé du progrès des établissements russes : ^ J'y vois, disait-il, plusdéclat que de réalité. Le prince « Potemkin est actif, mais plus propre à commencer de grands « travaux qu a les finir. Au reste, tout paraît facile quand on pro- " digue l'argent et la vie des hommes. Nous ne pourrions tenter « en Allemagne ni en France ce qu'on hasarde ici sans obstacle. « Le maître ordonne: des milices d'esclaves travaillent. On « les paye peu ou point ; on les nourrit mal ; ils n' osent laisser « échapper un murmure, et je sais que depuis trois ans, dans a ces nouveaux gouvernements, la fatigue et l'insalubrité des .< marais ont fait périr cinquante mille hommes sans qu'on les Il plaignît, et même sans qu'on eu parlât. »
Un autre jour l'entretien étant tombé sur le prince Potemkin : » Je comprends , me dit-il , que, malgré ses bizarreries , cet « homme singulier ait pris et conservé un grand ascendant sur » l'impératrice : il a une volonté forte , une imagination vive ; « par la, il lui est non-seulement utile , mais nécessaire; car « vous connaissez les Russes, et vous conviendrez qu'il serait « difficile de trouver parmi eux un autre homme capable de « contenir et de comprimer un peuple encore si âpre, si récem- « ment en contact avec la civilisation, etune cour trop long- « temps accoutumée aux conjurations. «
Un envoyé de Naples vint dans ce temps à Kherson, sous le prétexte de porter à l'impératrice les assurances amicales de sa cour; l'objet réel de la mission de M de Gallo était d'examiner les établissements de Kherson, afin de s'assurer des moyens qu'on pourrait prendre pour tirer parti du nouveau traité de commerce que le roi de Naples venait de conclure avec la Russie.
Nous partîmes de Kherson le 29 mai, pour nous rendre à Kisikerman, située sur la rive droite du Borysthène, à soixante-
quinze verslcs au nord-est de Klierson. Cette petite ville appartenait autrefois aux Tartares uogais, et fait à présent partie de la nouvelle Russie. Les Grecs qui la fondèrent, l'appelèrent d'abord Olviopol ; lesczarslui donnèrent le nom de Béalaiavcja, depuis Bérislaff, et les Tartares celui de Kisikerman, ce qui \oulait dire dans leur langue ville des filles. Elle fut tour à tour la proie des Kozars, des Petschenèqucs et des Tartares.
Les marais salants et les pétrifications qu'on trouve en abondance dans la plaine qui l'entoure donnent lieu de croire que jadisson territoire était couvert par les eaux.
Nous passâmes en cet endroit le Borysthène ; en débarquant sur la rive opposée, l'impératrice trouva une troupe de Tartares des familles les plus distinguées, qui étaient venus au-df^vant de cette princesse, pourlui rendre hommage et pour lui servird'escorte ; de là, pour arriver à Pérékop, nous traversâmes le grand désert des Nogais. On n'aperçoit dans cette immense prairie dénuée d'arbres, qu'un seul vestige du travail des hommes : c'est un antique pont de pierres blanches construit sur la petite rivière Kalentchak.
Les Tartares, comme les Arabes , étaient partagés en tribus, dont les unes habitaient les villes de la Crimée, et les autres, toujours errantes , parcouraient les steppes avec leurs nombreux troupeaux.
Lorsque leur pays fut conquis par l'impératrice, la plus grande partie de ces peuples nomades abandonnèrent leur |)atrie, et se réfugièrent dans le Kuban; nous n'en vîmes àonc qu'un petit nombre, dont les tentes, les chevaux, les troupeaux et quelques chameaux donnaient encore un peu de vie à cet uniforme paysage.
De plus, conmie le prince Potemkin voulait sans cesse lutter contre les obstacles, varier les grands tableaux qu'il offrait aux regards de Catherine, et animer la solitude même, il eut soin, autour d'un camp formé de tentes très-élégantes et richement meublées, qu'il avait fait préparer pour sa souveraine, défaire
54 MÉMOIBF.S
paraître inojiinément à ses yeux cinquante escadrons de Cosaques du Don.
Leurs costumes asiatiques et pittoresques, la célérité de leurs manœuvres, l'agilité de leurs chevaux, leurs courses, leurs cris, leurs lances, firent oublier momentanément les steppes, passer agréablement des heures qu'il eût été difficile autrement de ne pas trouver un peu longues et tristes.
Ce fut dans ce lieu que l'impératrice, do nouveau aigrie contre moi, et qui ne me parlait pas depuis quelques jours, recommença à me traiter avec sa bienveillance ordinaire : quelques obligeants courtisans l'avaient assurée que, trop pressé de m'éioigner d'elle , il me tardait de retourner en France, et de profiter d'un congé que M. de Montmoriu venait de m'envoyer.
Aussi, en montant en voiture à Kisikerman, elle m'avait dit, sans attendre ma réponse : « Pourquoi vous gêner. Monsieur " le Comte? Si vous craignez l'ennui des déserts, qui vous cm- " pêche de partir pour Paris , où tant de plaisirs vous appel - « lent ? »
On comprend facilement que j'étais pressé d'olttenir quelques explications sur une interpellation si étrange et si peu attendue : aussi, dès qu'elle fut établie dans son camp, et que nous pûmes la voir, je m'approchai d'elle et lui demandai le sens d'une plaisanterie que je n'avais pas comprise.
« Ce n'est point une plaisanterie , me répondit-elle, .le vous « l'ai déjà dit plusieurs fois; j'étais sûre que vos belles dames « de Paris vous plaignaient de faire quinze cents lieues dans un « pays barbare, et au milieu d'un désert, avec une ennuyeuse « czarine. Or, apprenant que vous aviez demandé un congé, « j'ai voulu, quelque contrariété que votre départ pût me « causer, vous mettre tout à fait à l'aise à cet égard. »
.Je me récriai alors vivement sur l'étrange idée qu'elle avait (le moi et de mes sentiments pour elle. « C'est en même temps, « lui dis-je, Madame, me juger aveugle, ingrat, sans discerne- .
raent et sans goik. T'ose même ajouter que j'y vois avec peine un reste de prévention contre les Français, qui ne méritent pas une opinion si peu fondée. ]Sulie part vous n'êtes plus appréciée et admirée qu'en France, et sur ce point je représente bien fidèlement près de vous mon pays. Ce sera avec un véritable chagrin qu'après le retour de Votre ]\Iajesté à Pétersbourg, je m'éloignerai momentanément de sa cour. Il faudrait, pour que mon départ eût lieu plus tôt, qu'elle m'exilât. »
« Je n'en ai , dit-elle en riant , nulle envie. Je voudrais que vous pussiez toujours rester près de moi, et vous le savez bien. Si je vous en ai un peu voulu de la visite que m'ont faite récemment vos Turcs barbus, vos spirituels disciples, cette bouderie est tout à fait passée. » Elle me parla ensuite des propositions qu'on ferait à la Porte. Le roi verra par ma condescendance, dit-elle , que mes dispositions pour la paix sont sincères , et que je ne suis point ïi aussi ambitieuse qu'on se plaît à le supposer. » De ce moment elle reprit avec moi toute sa grâce et son enjouement.
Le soir, dès qu'elle eut congédié son cercle , l'empereur, voulant profiter de la beauté de la soirée, me prit par le bras, s'éloigna du camp , et se promena assez longtemps sur cette vaste prairie où l'œil ne voyait pas de bornes.
A l'aspect de plusieurs chameaux et de quelques pasteurs tartarcs errants dans la plaine : " Quel singulier voyage! me « dit ce prince; et qui aurait pu s'attendre à me voir avecCa- « therine II, et les ministres de France et d'Angleterre , errant « dans le désert des Tartares! C'est une page toute neuve « d'histoire. »
» Il me semble plutôt , lui répondis-je, que c'est une page
« des Mille et une Nvils, que je m'appelle Giafar, et que je
« me promène avec le calife Haroun-al-Piaschild déguisé selon
« sa coutume. »
Quelques moments après , l'empereur sarréte subitement
et se frotte les yeux, « En vérité , me dit-il Je ne sais si je veille, « ou si votre mot des Mille et une Nuits me l'ait illusion; re- « gardez de ce côté. »
Je tournai la tête , et le même objet qui excitait sa surprise me^ausa le plus vif étonnement. En effet, à deux cents pas de nous, nous voyions une grande , haute et immense tente, qui marchait toute seule sur l'herbe et s'avançait de notre coté.
Malgré la hauteur des herbes , nous courûmes assez vite tous deux pour mieux distinguer ce phénomène singulier. Bientôt la tente s'arrêta , et nous vîmes une trentaine de Kalmouks qui en sortaient.
L'empereur me dit d'y entrer ; et comme il avait fait apparemment, et en riant, quelques signes aux Kalmouks, ils me suivirent et baissèrent la couverture qui fermait l'entrée de la tente , de sorte que je me trouvai , pour ainsi dire , leur prisonnier.
Alors tout me fut expliqué; voici la structure de ces tentes : on fait avec des lattes une espèce de treillage , dont on compose une sorte de parc circulaire de quatre pieds de haut, couronné par un cercle en bois , qui fait une espèce de lambris à hauteur d'appui. Sur ce lambris on pose et on élève de grandes lattes hautes d'une trentaine de pieds ; à leur sommet un petit cercle en bois les empêche de se rejoindre; toutes ces lattes sont fixées par des chevilles en cuir.
Sur le tout on jette une immense couverture faite de poil de chameau, et qui descend jusqu'à terre. On relève des pans de cette couverture du côté où l'on ne craint ni le vent ni le soleil. D'autres couvertures du même feutre servent, dans la tente, de lits et de divans. On laisse en haut une ouverture pour donner passage à la fumée. Trente hommes peuvent habiter commodément chacune de ces tentes , autour desquelles couchent leurs troupeaux.
Lorsqu'ils décam[)ent, ils enlèvent la couverture, ôteiit les chevilles , {)loient toutes les lattes en faisceaux , et metleut le
tout sur un chariot. Mais lorsqu'ils ne veulent que changer de place pour chercher d'autres pâturages à peu de dist^ince, alors, sans rien déranger à la tente , les Kalmouks qui sont dedans se tournent tous dans la même direction , soulèvent le treillage , et marchent ainsi en portant leur légère maison.
C'est précisément cotte mauœuvrc qui avait été la cause de notre grande surprise, lorsque nous voyions cette tente se mouvoir, sans qu'elle parût tirée ni poussée par aucun homme ni par aucun animal.
Quand ils m'eurent ainsi fait faire avec eux une petite promenade de quelques toises, je recouvrai ma liberté et je retrouvai l'empereur, qui riait beaucoup de mon emprisonnement. Il entra lui-même dans la tente, et convint avec moi qu'un pareil logement , pour ceux qui en avaient l'habitude , devait être assez commode et très-propre à les mettre à l'abri des rigueurs de toutes les saisons.
Le lendemain nous arrivâmes à Pérékop , isthme étroit qui sépare la mer Noire de la mer d'Azoff. Une muraille et un fossé s'étendent de l'une à l'autre mer. On y voit un fort carré et en pierres , et un bourg composé de quelques baraques. Pérékop est l'entrée , la porte et la clef de la presqu'île de Crimée, à laquelle l'impératrice conquérante venait de rendre l'antique nom de Tauride.
La presqu'île de Crimée est entourée à l'est par la mer d'Azoff, au sud et à l'ouest par la mer Noire , et bornée au nord par les plaines désertes de l'ancienne Scnhie. Elle s'étend du 51*^ au 53" degré de longitude, et du 44= au 46* degré de latitude.
La partie plate de cette presqu'île , malgré la fertilité de son terrain , était , lorsque je la vis , presque aussi déserte que les steppes des Nogais. Le nord était coupé de lacs salés , riche branche de commerce. De nombreux troupeaux paissaient dans ces vastes pâturages ; le long de la route , de loin en loin , on apercevait quelques hameaux et quelques champs qui commençaient à être cultivés.
5S MKMOIRKS
La partie montagneuse et méridionale, où l'on entre après avoir passé la rivière nommée Salguire , offre un coup d'oeil tout différent : l'air y est sain ; le ciel pur ; la nature, féconde ; la majesté de ces monts , dont quelques-uns s'élèvent à dix-huit cents pieds de hauteur, est imposante.
Les nombreuses vallées qui les séparent sont riches de fleurs, de fruits , de bois , de ruisseaux , de cascades et de culture. Des arbres touffus de toute espèce , de riants bocages , des lauriers , des vignes qui se marient aux troncs des arbustes, des maisonsde plaisance entourées de jolis jardins, présentent aux voyageurs mille aspects variés et délicieux.
Au revers des montagnes, on éprouve la chaleur du climat de Naples et de Venise, tandis qu'au nord, dans la plaine, aucune hauteur n'arrêtant la course des vents depuis la mer Baltique jusqu'au Pont-Euxin, c'est-à-dire pendant l'espace de huit cents lieues, on y ressent la rigueur du froid des zones glacées. L'embouchure du Borysthène même est quelquefois prise par les glaces, de sorte que jusqu'aux montagnes on reste sous le climat de la Russie , pour passer en peu d'heures sous celui de l'Italie.
Toutes les côtes offrent aux navigateurs de bons ports , des rades sûres ; et , en considérant l'étendue de la Tauride , la variété de ses productions , et tous les moyens de défense que la nature lui a prodigués, on trouve très-simple que tant de peuples s'en soient disputé pendant tant de siècles la possession.
Les Grecs et les Goths, établis dans la Crimée, y restèrent tributaires des Tartarcs. Eux et les Vénitiens y faisaient un grand commerce ; mais les Génois , favorisés par l'empereur Michel Paléologue, le leur enlevèrent , et , après plusieurs victoires sanglantes, se virent si puissants qu'ils s'affrasichirent du tribut payé aux Tartares.
Caffa, Soudak et Balaclava, étaient les centres et les dépôts de leurs immenses richesses. Caffa ou Théodosie surtout fut fameuse dans rOrieut par sa population et son opulence ;
mais à la fin du quinzième siècle les Tartarcs , longtemps affaiblis par leurs divisions , se réunirent , et avec le secours des Turcs , anéantirent la puissance des Génois.
Les Turcs ne tardèrent pas à se rendre les maîtres de toute la Crimée ; et là , comme partout , leur domination couvrit la contrée de ruines , en exila le commerce , anéantit l'agriculture , et plongea ce malheureux pays dans des ténèbres plus épaisses que celles qui l'enveloppaient du temps des Scythes et des Taures.
En 1771, le prince Dolgorouki et les Russes , après avoir envahi la Crimée, donnèrent le titre de khan à Saheb-Gucrray, qui fut ainsi souverain des Tartarcs. "Celui-ci céda à l'impératrice les villes de Kertch et Kilbourn, et bientôt les Turcs rétablirent le dernier khan déposé.
Après plusieurs combats, le frère de Saheb , soutenu par les Russes, reconquit la presqu'île, qui cependant resta , depuis , livrée aux guerres civiles : les Russes les prolongèrent en s'y mêlant.
En 1779, la France obtint l'évacuation de la Crimée par l'armée russe, et le khan fut obligé de faire confirmer son élection par le grand seigneur.
l\Iais, les dissensions intérieures continuant toujours, le khan Sahim-Guerray, dont les ports étaient bloqués par les vaisseaux russes, se trouvant sans défense et menacé par l'armée que commnndait le pi'ince Potemkin, descendit du trône, et céda à Catherine II la Crimée , le Kuban et l'île de Taman. La Porte, abandonnée par l'empereur d'Autriche et par le roi de France , se vit forcée d'y consentir.
Cette importante révolution , qui , en renversant le dernier souverain de la race de Gengiskhau , donnait à la Russie la possession de la mer Noire , et qui la faisait pour ainsi dire planer sur la capitale de l'empire ottoman , ne produisit alors qu'une légère impression eu Europe.
Ainsi Cathei-ine, victorieuse sans obstacle , put , au gré de ses
désirs , entrer triomphalement dans l'antique Tauride , et s'asseoir sur le trône de ces princes tartares , dont les ancêtres avaient si souvent forcé les czars de Russie à venir présenter leurs serviles hommages aux chefs insolents de la horde dorée.
Le 30 juin , nous passâmes les fameuses lignes de Pérékop , qui , malgré la force de leur position et la profondeur de leurs fossés , n'ayant jamais pu arrêter la marche d'aucun ennemi , ne sont plus aujourd'hui qu'un simple objet de curiosité ; nous visitâmes ensuite la forteresse d'Or qui les défend.
Comme nous en sortions, nous vîmes un corps assez nombreux de cavalerie tartare , richement vêtue et armée , qui venait au-devant de l'impérdlrice , pour lui servir de garde d'honneur. Cette princesse, dont les idées étaient toutes grandes, élevées et hardies , avait voulu n'être escortée , pendant son séjour en Crimée , que par ces mêmes Tartares , si dédaigneux pour son sexe , si constamment ennemis des chrétiens , et si récemment subjugués par elle. Une preuve de confiance si peu attendue réussit, comme presque tout ce qui est audacieux.
« Convenez, mon cher Ségur, me disait le prince de Ligne « en riant, que ce serait un étrange événement qui ferait « un beau bruit en Europe , si les douze cents Tartares qui « nous enveloppent, s'avisaient de nous entraîner à toute « bride vers un petit port voisin , d'y embarquer l'auguste « Catherine, ainsi que le puissant empereur des Romains, « Joseph II , et de les conduire à Constantinople pour l'amuse- « ment et la satisfaction de sa hautesse Abdul-Hamet, le " souverain commandeur des croyants ; et ce tour d'adresse « n'aurait rien d'absolument immoral ; car ils pourraient bien , « sans aucun scrupule , escamoter deux souverains qui vien- « nent , au mépris du droit des gens et de tous les traités , « d'escamoter leur pays , de détrôner leur prince et d'enchaîner « leur indépendance.» Heureusement cette folie n'entra point dans la tête des loyaux enfants de Mahomet.
Nous continuâmes fort tranquillement notre marche sous
leur conduite , et nous nous arrêtâmes pour passer la nuit dans un lieu nommé Aïbar, où Ton avait établi un camp pour nous , et construit une maison assez élégante pour l'impératrice
Là, on avait logé IM. Fitz-Herbert et moi dans une de ces tentes tartares dont j'ai fait précédemment la description. Les Russes voyaient avec surprise un ministre d'Angleterre et un ministre de France, malgré la rivalité de leur pays et l'opposition de leurs intérêts , unis par la plus franche amitié; on n'aurait pas pu dire du mal de l'un sans que l'autre le défendît.
L'impératrice se divertissait d'une intimité si rare, et clic trouvait sans doute piquant de nous faire, en cette occasion, coucher dans la même tente , et écrire sur la même table des dépêches rédigées certainement dans deux sens bien opposés.
Le 31 , ayant traversé le Salguire et quittant eniin les plaines désertes , nous nous approchâmes de la chaîne des montagnes , et nous jouîmes délicieusement, dans leurs vallées, du plaisir de revoir des ombrages épais, des coteaux pittoresques , des champscultivés,dejoliesmaisons,des paysans actifs, laborieux , enlin tout le mouvement de la vie , dont nous avions presque perdu la trace en traversant les steppes incultes et solitaires.
Le soir nous arrivâmes dans la ville de Bachtchi-Saraï , et toute la cour s'établit dans le palais des anciens khans (I).
Bachtchi-Saraï est située dans un vallon très-étroit ou plutôt dans une gorge sur la rivière Tschourouk. Fondée dans le seizième siècle par les Tartares , ses maisons , assez mesqui-
[i] On va retrouver, dans les jiages qui suivent des lieux illustrés tout récemment par nos armes. Uabcljva, Bafclii-Scraï, Kerlcli, Jénicale, Sébastopol surtout sont des noms associés, par nos Bulletins et désormais par l'histoire, aus plus brillants exploits. En parcourant alors la Crimée M. le comte de Ségur était loin de prévoir qu'un jour le drapeau de la l'rance y flotterait victorieux dans les plus périlleux combats. Nous n'insisterons pas sur les différences d'orthographe, elles tiennent à ladiférence des temps.
( l'kole du nouv. édit, \
G2 MÉMOIllKS
nement bâties , s'étendent eu amphithéâtre sur la pente des montagnes très-hautes qui l'entourent, qui la pressent , et dont les immenses rochers semblent à tous moments près de l'écraser.
Il arrive quelquefois d'échouer à l'entrée du port , et c'est précisément ce que faillit éprouver l'impératrice, à l'instant où, apercevant les minarets de Bachtchi-Saraï , elle atteignait son but, et jouissait d'avance avec tierté du plaisir de s'asseoir sur un trône musulman conquis par ses armes.
On arrive ou plutôt on descend dans Bachtchi-Saraï , par une pente extrêmement rapide et des deuv côtés hérissée de roches. La voiture de Catherine était pesante ; les chevaux qui la conduisaient , ardents et indociles : ces animaux fougueux , pressés par un poids inaccoutumé , s'emportent , prennent le mors aux dents , et se précipitent entre les rochers avec une telle impétuosité, que nous croyions à tout moment voir le carrosse verser et se briser en éclats.
Les efforts des Tartares pour les arrêter lurent vains : l'effroi avait saisi tous les voyageurs ; Catherine seule ( me dit ensuite l'empereur ) ne laissa pas voir sur ses traits le moindre signe de crainte. Enliu le sort voulut qu'après avoir passé, on ne sait comment, par-dessus quelques roches et sans accident , les chevaux à l'entrée d'une rue s'arrêtèrent d'eux-mêmes tout à coup , et si brusquement que plusieurs d'entre eux tombèrent. La voiture , dans cette dernière secousse , monta sur leurs corps , et aurait alors versé , sans les secours des cavaliei-s tartares, qui la soutinrent de toutes leurs forces.
Bachtchi-Sarai, fort dépeuplée depuis la conquête, contenait cependant encore neuf mille habitants, presque tous musulmans. La politique de Catherine ne gênait ni leur commerce ni leur culte ; elle les laissait suivre en tout leurs anciens usages, de sorte que nous pouvions nous croire véritablement transportés dans une ville de Turquie ou de Perse, avec celte seule différence que nous avions le loisir d'y tout examiner, sans '
DU COMTE DE SKGl R. 63
nvoir h crai. dre aucune des humiliations que les chrétiens sont forcés de subir dans tout l'Orient.
Ce qui m'étonna le plus dans ces premiers moments, ce furent le flegnîe , l'orgueil et l'indifférence apathique ou affectée des marchands turcs ettartares : vieux ou jeunes, ces Turcs , ces Tartares, assis tranquillement devant la porte de leurs maisons . ou dans l'intérieur de leurs boutiques , loin de montrer aucune surprise, aucune curiosité, aucun mouvement expressif de joie ou de colère à la vue du cortège , si nouveau et si imposant pour eux , qui s'offrait avec tant de pompe à leurs regards , restaient immobiles, sans se lever, sans diriger leurs yeux de notre côté ; quelquefois même ils nous tournaient le dos.
Ces fanatiques, se croyant toujours une grande supériorité sur nous, qu'ils traitent (['infidèle. s et de f/^/ew.ç, conservent leur orgueil stupide , mémo lorsqu'ils sont vaincus ; et , loin de s'humilier, jamais ils n'attribuent la honte de leurs revers à leur ignorance : ils n'en accusent que la fatalité.
On nous dit que le palais du khan , devenu le nôtre , avait été construit , sur des dimensions plus petites , d'après le modèle du sérail de Constantinoplc. Ce palais est près de la rivière , sur le bord de laquelle les Tartares ont construit un quai ; on y arrive par un petit pont de pierres , et on entre dans une grande cour.
Vers la gauche se trouve la grande mosquée du khan; plus loin, les écuries ; à droite , le palais du sérail ; il n'a qu'un étage, et est composé de plusieurs corps de bâtiments séparés et d'inégale hauteur; un jardin divisé en quatre terrasses l'environne.
Près de la mosquée on aperçoit le cimetière où l'on enterrait les khans , les mirzas ou grands , et les prêtres. Ces lieux consacrés aux morts sont très-pittoresques , dans l'Orient , par la forme variée des tombeaux , et par la beauté des arbres qui les ombragent.
Leurs majestés impériales occupaient les appartements du
sultan. Fitz-Herbert , Cobentzel , le prince de Ligne et moi, nous étions logés dans les chambres des sultanes, qui donnaient sur de jolis jardins , entourés à la vérité de murailles très-élevées.
Chaque appartement n'avait pour tout meuble qu'un large et commode divan qui eu faisait le tour. Le milieu de la pièce était entièrement occupé par un grand bassin carré , de marbre blanc , au centre duquel des tuyaux faisaient jaillir sans cesse des gerbes d'une eau fraîche et limpide.
Un jour faible éclairait l'appartement : les cristaux des fenêtres étaient chargés de peintures ; lors même qu'on les ouvrait , le soleil trouvait à peine passage à travers le^ branches nombreuses de rosiers , de lauriers , de jasmins , de grenadiers et d'orangers , qui couvraient ces fenêtres de leurs feuillages et leur servaient, pour ainsi dire, de jalousies.
Je me souviens qu'étant couché sur mon divan, accablé par l'extrême chaleur, et jouissant cependant avec délice du murmure de l'eau , de la fraîcheur de l'ombrage et du parfum des (leurs, je m'abandonnais à la mollesse orientale, rêvant et végétant en vrai pacha; tout à coup je vis -devant moi un petit vieillard à longue robe , à barbe blanche , et portant sur sa tête chauve une calotte rouge.
Son aspect, son humble attitude, son salut asiatique , rendirent mon illusion complète , et je pus me croire quelques instants un véritable prince musulman , dont quelque aga ou bostangi venait prendre les ordres sacrés.
Comme cet esclave parlait un peu la langue franque , c'est-àdire un mauvais italien , je sus par lui qu'il avait été autrefois jardinier du khan Sahim-Guerray. Je le pris pour mon guide ; il me fit parcourir toutes les parties intérieures de ce palais oriental , dont les nombreux détours et l'irrégularité rendraient la description très-difficile.
Les mahométans soumis ne pouvaient rien nous refuser : ainsi nous entrâmes dans la mosquée pendant les prières. Nous
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y vîmes, uu de ces spectacles qui attristent la raison humaine : trente ou quarante derviches Fanatiques , qu'où appelait en arabe des toiniieurs , pirouettaient sur eux-mêmes avec la rapidité d'une toupie , et en criant de toutes leurs forces allah-kou , aUah-hou, allah-hou, avec une telle violence, qu'à la lin ils tombaient la poitrine sur la terre , exténues et i)resque sans respiration.
On a eu raison de dire que , si Dieu a fait l'homme à sou image, l'homme le lui a bien rendu , puisque , presque partout , les hommes ont cru la Divinité ou les dieux assez bizarres, assez injustes, assez cruels, pour que tant de momeries ridicules , tant de mortifications extravagantes , et, ce qui est plus horrible encore, tant de sacrifices de victimes humaines, pussent être pour eux d'agréables offrandes.
A un quart de lieue de la ville, on aperçoit sur une montagne un bourg exclusivement peuplé de juifs karaïtes, qui sont comptés au nombre des^plus anciens habitants de cette presqu'île. Ces karaïtes étaient les seuls juifs qui , s'en tenant à la loi de IVloisc, ne croyaient pas auTalmud.
A cinq verstes plus loin on aperçoit une autre montagne isolée et très-haute ; elle à la fornie d'un cône, et se nomme Tiape-Kairnien. Le roc vif dont elle est formée contient trois rangs de cavernes. Les environs de lîachtchi-Saraï sont parsemés de jolies maisons de campagne, qui appartenaient autrefois aux princes tartares et à leurs femmes.
L'impératrice ne s'arrêta que cinq jours à Bachtchi-Saraï : la satisfaction de cette princesse brillait sur tous ses traits; elle jouissait , avec l'orgueil d'une souveraine, d'une femme et d'une chrétienne , de se voir assise sur le trône des Tartares , Jadis conquérants de la Russie , et qui , peu d'années avant leur défaite , venaient encore ravager ses provinces , troubler son commerce, dévaster ses nouvelles conquêtes et en rendre la possession incertaine.
Nous jouissions presque comme elle d'un spectacle si uoa-
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veau , qui nous avait permis de voir sans obstacles , et avec détail , l'intérieur de ces fameux harems dont nul chrétien ailleurs ne peut seulement connaître la distribution.
Dans les premiers moments qui suivirent la conquête, Témigration des Tartares fut considérable ; mais la douce tolérance du gouvernement de Catherine désarma bientôt la haine de ces musulmans si fiers , et excita leur confiance. Non-seulement cinquante mille d'entre eux s'étaient décidés à rester dans leur patrie; mais on en voyait même plusieurs, déjà partis , solliciter la permission de revenir, permission qu'on leur accordait difficilement , parce que l'expérience du passé faisait croire qu'ils ne deviendraient jamais de bons cultivateurs.
En sortant de Bachtchi-Saraï, nous parcourûmes d'agréables vallées, et nous traversâmes la Cabarta , dont les rives sont si pittoresques qu'on peut comparer toutes les campagnes qu'elle arrose, aux jardins les plus délicieux. Nous arrivâmes pour dîner à Inkcrman , précédemment nommée Théodora par les Grecs et Actiar par les Tartares : là , de hautes montagnes , s'étendant en demi-cercle, forment un golfe large et profond sur les bords duquel étaient jadis bâties l'antique Kherson et la ville d'EupatoricCe port et cette rade célèbre de la Chersonèse Taurique , plus tai'd appelée Héracléotique , avaient reçu de rimperatrice le nom de Sevastopol.
La vue de ces côtes de la Tauride , consacrées à Hercule , à Diane, réveillait en nous les souvenirs fabuleux de la Grèce, ainsi que la mémoire plus historique des rois du Bos{)hore et des exploits de RIithridate.
Peridant le repas de leurs majestés impériales, aux accords d'une musique harmonieuse, on ouvrit tout à coup les fenêtres d'un grand balcon. Alors le plus magnifique spectacle frappa nos regards : à travers une ligne de Tartares à cheval qui se séparèrent , nous apercOmes derrière eux une haie profoiidi! de douze verstes et large de quatre. Au milieu de celte rade terminée par l'aspect d'une vaste mer, une (lotte formidable con-
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struite , ; rniée , équipée eu deux années , était rangée en bataille eu face de l'appartement où nous dînions avec fimpérctrice.
Cette armée salua sa souveraine du feu de tous ses canons . dont le bruit éclatant semblait annoncer au Pout-îLuxin qu'il avait une dominatrice , et que ses armes pouvaient en trente heures faire briller son pavillion et planter ses drapeaux sur les murs de Constantinople.
ISous nous embarquâmes au fond du golfe. Catherine passa en revue les vaisseaux de son armée navale , admirant de larges et de profondes anses que la nature semblait avoir creusées dans les deux flancs de cette rade, pour en faire le plus beau port du monde connu.
Après avoir ainsi parcouru l'espace de deux lieues, nous débarquâmes au pied d'une montagne sur laquelle s'élevait en amphithéâtre la nouvelle Sevastopol, fondée par Catherine. Déjà plusieurs magasins , une amirauté, des retranchements, quatre cents bàfiments qui s'élevaient , une foule d'ouvriers , une forte ganiison , deux hôpitaux , plusieurs ports pour le carénage , pour le conmierce et pour la quarantaine , donnaient à cette naissante création l'apparence d'une ville imposante.
Il nous semblait inconcevable qu'à huit cents lieues de la capitale , dans une contrée si nouvellement conquise, le prince Potemkin eût trouvé la possibilité de former en deux ans un pareil établissement , bâtir une ville , construire une Hotte, élever des forts, et réunir un si grand nombre Uhabitauts : c'étiut rcellemenl un prodige d'activité.
Les trois vaisseaux lancés en notre présence à Kherson , et d'autres à Taganrok, devaient incessamment arriver. Mais, en les attendant, nous voyions une escadre de vingt-cinq bâtiments de guerre, qui garnissaient la rade, complètement armés et équipés, et prêts, dès que Catherine le voudrait, à déployer leurs voiles au premier signal.
L'entrée du golfe est siire , commode , à l'abri de tous les vents , et assez étroite pour que les feux des batteries placées sur les deux, rivages , puissent non-seulement se croiser, mais encore portera mitraille d'une côte à l'autre.
11 était naturel de croire que la vue de tant de forces sur terre et sur mer exalterait l'imagination de l'impératrice et enflammerait son ambition. Les hommages adulateurs des grands de sa cour, l'orgueil de se voir si près de Byzance , les inspirations et les discours belliqueux du ministre favori et des princes de Ligne et de Nassau , pouvaient éloigner Catherine des dispositions pacifiques qu'elle avait manifestées.
Cependant elle parut y persister. Les instructions données à l'issue des conférences de Kherson ne furent point changées, et M. de Bulgakoff s'embarqua pour Constantinople , avec ordre de présenter à la Porte les propositions conciliantes qui avaient été convenues.
L'impératrice voulait savoir ce que je pensais de ses nouveaux établissements maritimes. Je lui dis • « Votre Majesté a « effacé le triste souvenir de la paix du Prulh. Elle a changé « les brigands zaporaviens en sujets utiles , et soumis les Tar- " tares, anciens oppresseurs de la Russie. Enfin , jMadame , par " la création de Sevastopol , vous avez achevé dans le midi ce « que Pierre le Grand avait commencé dans le nord. 11 ne vous « reste plus d'autre gloire à conquérir que celle de vaincre la « nature , en peuplant et en vivifiant toutes ces nouvelles con- « quêtes, et ces vastes steppes que nous venons de traverser. »
Eu effet, rien ne pouvait plus empêcher Catherine de jouir paisiblement d'un-e telle gloire, à moins qu'au lieu de s'occuper de ces travaux utiles, elle ne voulut tenter d'autres conquêtes, et par là peut-être compromettre sa fortune; car souvent des revers inattendus dérangent les combiuaisous les plus habiles, et ternissent en un instant les règnes les plus glorieux.
Les revers de Louis XIV dans sa vieillesse , les désastres de Charles XII , la position critique de Pierre le Grand sur le
Pruth , là destruction des armées de Napoléon , sont de grandes leçons que le sort des armes , dans tous les siècles , donne au génie, mais que le génie, toujours trop couliant dans sa force et dans sa fortune, n'accepte malheureusement presque jamais pour lui-même.
C'étaient sans doute de pareilles réflexions qui rendaient Catherine incertaine , et qui luttaient dans son esprit contre les suggestions de son ambition , de ses ministres et de ses courtisans.
Théodora, bâtie sur une montagne escarpée, fut, dit-ou , fondée par Doras , l'un des capitaines de Mithridate. Cette ville de\int l'apanage du dernier empereur des Grecs, Constantin Paléologue. A la fin du quinzième siècle , les Turcs la prirent et la donnèrent aux Tartares
Sur la côte au nord , entre la rade de Sevastopol et l'isthme de Pérékop , existait l'ancienne Eupatorie , nommée Kosloff par les Tartares.
Les roches des montagnes, dont l'imposante enceinte forme lo vaste golfe de Sevastopol , et que les Grecs nommaient le Cténus, sont criblées de cavernes qui attirent justement la curiosité des voyageurs.
Ces immenses catacombes lurent jadis les retraites des Taures, de ces pirates qui en sortaient comme des oiseaux de proie pour exercer sur la mer IN'oire leurs brigandages. Plus tard ces cavernes devinrent le refuge des Grecs proscrits et des chrétiens persécutés.
On y voit encore des chapelles, des débris d'autel ; les regards y sont frappés par un escalier de cinquante toises, taillé intérieurement dans le roc.
A une lieue environ au sud-ouest de Sevastopol , nous aperçûmes les ruines de l'antique Kherson, vaste débris d'édifices autrefois magnifiques. Cette ville, bâtie sixcents ansavant Jésus- Christ, et l'une des principales cités des rois du Bosphore, fut sans doute , depuis , sous le règne du fameux et infortuné Mi-
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thridale, témoin de ses triomphes sanglants et des cruautés qui ternirent sa gloire.
Constantin le Grand l'affranchit de tout tribut en 322. Son indépendance accrut à tel point sa richesse, qu'elle dominait sur toutes les villes méridionales de la presqu'île.
Plus loin, à l'extrémité d'un promontoire qui s'élève à pic sur les flots d'une mer féconde en tempêtes, l'imagination cherche à retrouver l'antique temple consacré à Diane de Tauride.
Iphigénie , Oreste, Pylade , semblaient reparaître à nos yeux , et embellir pour nous l'histoire de ces temps barbares par les riantes couleurs do la fable.
Les Grecs appelaient encore ce lieu Parthénion, et disaient que là avait été un temple consacré à la déesse vierge. Aujourd'hui il existe un monastère dédié à saint Georges , près duquel est un sentier taillé dans le roc, qui, depuis le sommet de la montagne , conduit à la porte d'un ermitage construit sur la pointe d'une jetée. Cette jetée s'avance directement de quinze toises en se détachant de la côte et au-dessus de la mer.
On y a construit plusieurs cellules et une église taillée dans le roc , qui n'est éclairée que par l'ouvcrtore de la porte et par deux fenêtres étroites.
C'était dans les environs de ce lieu si riche en souvenirs et en illusions, que l'impératrice avait donné une terre au prince de Ligne ; elle ne pouvait rien choisir de plus conforme au goût de ce prince aimable et brillant, dont l'héroïsme tenait plus à l'héroïsme de la fable et du roman qu'à celui de l'histoire.
Nassau et moi nous fîmes une course en prolongeant la côte vers le midi. Nous vîmes le port des Symboles. Là , comme près de tous les ports de la Chersonèsc Héracléotique , on trouve un immense nombre de cavernes contenant des chambres, des cliapellcs, des cellules, dos sépulcres, des cercueils, avec des inscriptions grecques.
L'aspect de ces rochers , de ces montagnes escarpées , do •
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oes grottes profondes et de ces horribles précipices, attriste l'esprit; c'étaient des lieux de plaisance vraiment digues des Taures et de leur bon roi Thoas.
Trop préoccupés sans doute de ces sombres idées, Balaclava, autrefois Symbolon, ne put nous en distraire. Cette ville était assez commerçante, et presque encore toute peu[)lée de Grecs , d'Arméniens et de juifs , conservant en pleine liberté, sous la domination des Piusses comme sous celle des Tartares, leurs cultes , leurs usages et leurs mœurs.
Ainsi que dans toutes les anciennes villes grecques ou asiatiques les rues sont étroites, les maisons basses , et les pavés composés de pierres de diverses couleurs.
Les habitants actifs et industrieux de cette ville s'efforcent , pour embellir ce triste séjour, de construire , sur la pente des noires et hautes montagnes qui les environnent , une grande quantité de petits jardins en terrasses.
Ayant rejoint la cour , nous partin)es de Sevastopole pour retourner à Bachtchi-Saraï , en traversant 1 Aima, et cette route ne nous offrit d'autre objet remarquable qu'une haute montagne nommée Biaktia-Kauba, (jui , depuis son sommet jusqu'à sa base, est toute criblée de cavernes : quand la tyrannie régnait sur la terre , ce n'était que dans les profondeurs de son sein que les hommes pouvaient trouver refuge et sécurité.
A BachtchiéSarai le prince de Ligne vint, eu riant, me dire : Savez-vous de quoi s'occupent à présent nos deu\ grands souverains voyageurs, le puissant empereur des Romains et l'illustre autocratrice de toutes les Russies ? Je viens de surprendre quelques mots de la conversation de ces deux grands despotes. Eh bien! mon cher, qui l'aurait cru? ils s'entretenaient amicalement d'un très-beau projet, celui du rétablissement des républiques grecques. »
« Vous ne m'étonnez pas autant que vous le croyez, lui répon- « dis-J3 • on voudrait eu vafn éloigner de soi l'air de son siècle.
« chacun forceiiieut le rospiro ot eu esl imprégué. L'air du nôtre « est celui de la philosophie et de la liberté; il s'étend partout « doucement, entre dans les palais comme dans les cabanes. " On ne peut le comprimer; et, si la force le tentait, comme " l'Angleterre vient de l'essayer eu Amérique, elle ne ferait que K, le transformer en vent furieux. » Le prince de Ligne se moqua de cette rêverie philosophique. Kous ne nous doutions pas alors que c'était une prophétie.
De retour dans le sérail du khan, il était assez nature! que la vue et que l'air de ces cabinets voluptueux réveillassent quelques idées de galanterie : la curiosité du prince de Ligne , qui restait plus jeune à cinquante ans que je ne l'étais à trente , m'entraîna dans une étourderie qui heureusement n'eut pas les suites auxquelles nous aurions pu nous attendre , mais qui nous attira une juste et sévère leçon.
On ne peut faire d'injure plus grave aux musulmans que celle de s'approcher de leurs femmes ; à cet égard tout plaisir, même celui des yeux est iuterdit à tout autre homme qu'à leurs époux.
Cette contrainte irritait les désirs curieux du prince. « A « quoi sert, me disait-il, de parcourir un vaste jardin dont il « ne nous est pas permis d'examiner les fleurs? Il faut au « moins, avant de quitter la Tauride, que j'entrevoie une femme « taftare sans voile, et j'y suis très-décidé. Voulez vous m'ac- « compaguer dans cette entreprise? »
.Te ne résistai point à cette tentation , et nous parcourûmes plusieurs vallons avec un espoir qui fut longtemps trompé. Enfin, non loin d'une maison isolée, nous aperçûmes, sur la lisière d'un petit bois, trois femmes assises et qui baignaient leurs pieds dans un limpide ruisseau.
Nous nous glissâmes derrière les arbres, en évitant de faire le bruit le plus léger, et nous arrivâmes heureusement en face d'elles et masqués par un buisson.
Comme les voiles de ces femmes étaient à terre près d'elles
nous pûmes les regarder tout à notre aise. ^Nîais, hélas ! quel désappointement ! aucune n'était ni jolie, ni jeune, ni même passable. » Ma foi, s"écria inconsidérément mou compagnon, « 3Iahomet n'a pas tant de tort en voulant qu'elles se ca- « client. »
Soit qu'on l'eût entendu, soit que le froissement des feuilles nous eût trahis, nos trois musulmaues se levèrent brusquement et s'enfuirent en jetant de grands cris.
Nous les suivions pour les apaiser, lorsque nous vîmes accourir de la montagne quelques Tartares qui criaient plus fort qu'elles, nous menaçaient de leurs poignards et nous lançaient des pierres.
Comme nous n'étions point venus pour guerroyer, nous n'eûmes garde de les attendre ; une rapide course et l'épaisseur des bois nous mirent bientôt à l'abri de leur poursuite.
Jusque-là le mal n'était pas grand, suivant la morale relâchée qui dit que tout péché caché est à moitié pardonné ; mais mon imprudent ami ne s'en tint pas là.
Le lendemain, au dîner de l'impératrice nous trouvâmes cette princesse mélancolique et silencieuse , l'empereur absorbé dans ses réflexions, le prince Potemkin sombre et distrait ; la conversation était nulle, ou languissait.
Or ne voilà-t-il pas que , pour dérider Sa Majesté et pour égayer ses convives, k prince de Ligne, qui ne pouvait supporter l'apparence de l'ennui, s'avise de raconter nos prouesses et nos aventures de la veille ? J'avais beau le pincer, il continua intrépidement sa narration.
On commençait à rire selon son attente, lorsque Catherine, nous regardant d'un œil (l\e et sévère, nous dit : « 3Iessieurs, « cette plaisanterie est d'un très-mauvais genre et d'un très- « mauvais exemple Vous êtes au milieu d'un peuple conquis « par mes armes; je veux qu'on respecte ses lois, son culte, « ses mœurs et ses préjugés. Si l'on m'avait raconté cette « aventure sans m'en nommer les héros, loin de porter mes
« soupçoM sur VOUS, jVn niirnis |)li!lùt cru coupables quel- " ques-uus do mes pnges, et je les aurais sévèrement puuis. »
Nous n'avions rien à répliquer. Le prince de Ligne resta muet comme moi, et de plus un peu confus de son indiscrète loquacité. Notre résignation salisiit l'impératrice , qui reprit son aimable gaieté ; même, quelques jours après , ayant accordé une audience à une princesse musulmane , nièce de Sahim-Guerray, elle nous permit de nous cacher de manière à tout voir sans être vus. •
La princesse était plus belle que nos trois femmes tartares ; cependant ses sourcils peints, et le fard luisant qui la couvrait, en faisaient, malgré ses beaux yeux, une vraie ligure de porcelaine.
Notre repos fut court : nous quittâmes les roches escarpées de BachtC'hi-Saraï, le palais du khan et son sérail, et nous arrivâmes sur les bords du Salguire, dans la ville d'Achmetchet, nommée Symphéropol par Catherine. C'est aujourd'hui la capitale de la presqu'île ; elle est située au milieu d'une plaine unie, entourée à quelque distance de collines dont les vallées sont peuplées de bocages frais, de jardins riants, de peupliers majestueux à forme pyramidale.
Les riches Tartares, habitants de ces vallées, choisissent les plus beaux arbres dont les branches s'étendent circulairemeut, et, au centre de cette corbeille de feuillage, ils construisent de jolis kiosques ; les couleurs vives et variées de ces légers pavillons élevés en l'air, offrent aux voyageurs un coup d'œil inattendu et attrayant.
Achmetchet était la résidence des sultans Kalgas, premiers ofticiers des khans de Crimée, et chefs de leurs ti-oupes. Dans cette ville, ainsi que dans toutes celles où nous séjournâmes pendant la durée de notre voyage, on avait préparé pour l'impératrice une maison commode, élégante et spacieuse.
Nous ne nous arrêtâmes qu'un jour à Symphéropol, et de là nous nous rendîmes à Karasou-Bazar, que les Grecs nommaient'
Mavron-Kastron. Cette ville , située dans une large vallée, sur le bord du Karasou, était une des plus grandes de la ïauride. On ne pouvait y admirer que la beauté de sa posision : elle ne contenait aucun édifice remarquable, aucune ruine antique. Ses maisons étaient comme toutes les maisons tartarcs bâties irrégulièrement, très-basses et rangées sans aucune symétrie : avant la conquête, elle appartenait ainsi que Symphéropol au sultan Kalga.
Les montagnes de Crimée , qui commencent à s'élever aux rives du Salguire, ne forment point de groupes régulierÀ jusqu'à Karasou-Bazar. C'est seulement à partir de cette ville qu'elles composent une chaîne qui s'étend d'un côté jusqu'à Bachtchi-Saraï, et de l'autre jusqu'à Star-Krim.
Si la nature ne présentait point dans ce lieu à leurs majestés impériales d'objets propres à intéresser leur curiosité, l'activité infatigable du prince Potemkin y suppléa. Indépendamment delà belle et large route qu'il avait fait tracer et aplanir par ses soldats, il les avait employésàcréer, sur la rivière de Karasou, un vaste jardin anglais, au centre duquel s'élevait le palais le plus élégant. Ce n'était plus Armide qui voulait séduire Renaud; c'était au contraire le Renaud russe qui créait galamment des prodiges pour son Armide.
Lorsque Catherine descendit le soir de son palais pour jouir de la fraîcheur de l'ombre, de la limpidité des eaux et du partum des fleurs, elle vit tout à coup, au moment où le soleil disparaissait au fond des sombres vallées, toutes les collines , dans un horizon de cinq lieues de diamètre, illuminées par trois cordons de feu de diverses couk'urs, et, au milieu de ce brillairt horizon, une montagne conique dont le centre étincclant formait en traits lumineux le chiffre de l'impératrice ; du sommet de ce mont partit un magnifique feu d'artifice, couronné par un bouquet de trois cent mille l'usées.
Le lendemain de cette fête, dont la |)omi)c parut tirer momentanément les musulmans de leur froideur orgueilleuse
«t de leur apathique iudifféreuce, Catherine, ayant passé en revue un corps nombreux de troupes russes , partit escortée , comme à l'ordinaire, par un escadron de Tartares , rentra dans les montagnes, et se dirigea vers Soudak. Avant d'y arriver, nous traversâmes la bourgade grecque de Toplie et un village tartare nommé Elbouzi.
Soudak offre aux navigateurs un assez bon port. Cette ville, située à cinquante-cinq verstes de Karasou-Bazar, est assise sur un rocher élevé et isolé à peu de distance de la mer. Ce rocher est environné de trois côtés par des montagnes et par des précipices très-profonds, dont l'aspect me"^ parut aussi imposant que varié.
Les Grecs la nommaient Sidagios ; les Italiens, Soldai ; les Tartares, Soudak. Depuis 1204, elle jouit jusqu'à la fin du quatorzième siècle d'une entière indépendance ; plus tard elle devint tributaire des Ongres et des Tartares. Les Génois s'en emparèrent ; mais bientôt ils en furent chassés par les Turcs. On n'y voyait plus que quelques ruines de plusieurs tours et de trois forts qui attestaient , ainsi que sa vaste enceinte, son antique grandeur.
Les vignes de Soudak étaient préférées à toutes celles de la presqu'île ; elles occupent une vallée de près de trois lieues. Leurs ceps féconds, mêlés confusément à un nombre immense d'arbres fruitiers de toutes les espèces, y forment un vaste jardin naturel, qui frappe agréablement lesregards, sui*» tout par le contraste de cette riante perspective avec celle des hautes montagnes, des cascades bruyantes et des sombres forets qui l'environnent.
Nous continuâmes notre marche vers la partie orientale de laTauride, et nous arrivâmes à Star-Krirn, à vingt verstes de Soudak et à la même distance de Tliéodosie.
S,tar-Krim , connue dès le sixième siècle , devint , dans le treizième, une des principales cités de la Tauride. Son commerce très-étendu tomba en décadence h l'époque de l'invasion dés
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TartareS ; cependant quelques-uns de leurs khans y établirent leur résidence.
Les Grecs la nommaient Karca ouKarkoupol; les ïartares, Star-Rrim, qui signifie vieille forteresse. L'impératrice lui donna le nom de Levkopol.
Nous parcourûmes sa vallée très-étendue et entourée de montagnes, dont les pentes, les sinuosités, fixent l'attention par la variété des objets qu'elles présentent. On y rencontre un mont élevé, d'où l'on peut voir à la fois la mer Noire, celle d'.\zoff, et le Sivache, ou mer putride.
Nous nous y arrêtâmes peu, et nous arrivâmes en quelques heures dans les murs ou plutôt sur les ruines de l'infortunée et célèbre ïhéodosie.
Elle portait ce nom harmonieux dans le temps de sa grandeur. Les Tartares , frappés de sa magnificence , rappelèrent Kérim-Stambouly, c'est-à-dire Constantinopic de Crimée. Depuis sa destniction on l'appelait Cafla. Catherine lui rendit son nom antique , mais sans espoir probable de ressusciter son ancienne splendeur.
Caffa pouvait espérer, par son riche commerce qui se relevait, de conserver encore quelque prospérité ; mais, d'une part , dans le dix-huitième siècle, l'établissement du port de Taganrok par les Russes , qui ouvrait un nouveau débouché aux négociants et aux navigateurs , de l'autre , les dissensions sanglantes des I^rinces tartares, enfin l'invasion de la Crimée par les Russes sous les ordres du prince Dolgorouki , consommèrent la ruine do la presqu'île et celle de Caffa.
Lorsque Catherine monta sur le trône , il n'existait plus que l'ombre de cette ville célèbre. Nous n'y trouvâmes pas deux mille habitants , errants au milieu de tous ces débris d'églises, de palais , d'édifices somptueux ; le silence de la destruction y régnait.
A la vue de ce sombre spectacle qui formait un si affligeant contraste avec celui des magiques créations dont les regards de
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l'impértitrice avaient été jusque-là frappés , cette princesse ne put se défendre de verser quelques larmes : il semblait que le d^'stineiit voulu, au terme de son voyage triomphal , en temp.'rer l'orgueil par !e triste aspect de ces témoins solennels des vicissitudes humaines , et de la destruction que doivent subir tour à tour les cités les plus florissantes, destruction à laquelle n'échapperont même pas les plus grands empires.
Pour nous distraire des impressions produites par ces débris et par cette solitude, nous parcourûmes la presqu'île de Kertch. C'est une plaine coupée par plusieurs ruisseaux et par quelques bouquets de bois. On y trouve des lacs salés. Le terrain s'élève en approchant de Ta mer d'Azoff et du détroit de Yénicalé.
Kertch était appelée par les Grecs Panticapée , et plus tard Bosphore. Elle est située au pied d'une montagne et sur le bord du détroit jadis Cimmérien, aujourd'hui détroit de Yénicalé. Sa rade est vaste et sûre.
Ce fut, dit -on, à Panticapée que mourut IMithridate. A quatre ver.stesdc Kertch , on voit sur le sable quelques tertres assez élevés. Les habitants de ce pays disent , d'après une tradition vulgaire , que l'un de ces tertres fut le tombeau de jMithridate. Cependant presque tous les historiens s'accordent pour affirmer que le fils de ce grand roi , l'infâme Pharnace , envoya le cadavre de son père à son vainqueur Pompée , qui était alors en Asie , et que ce Romain , digne de sa renommée , ayant répandu de nobles larmes sur les restes mortels d'un héros infortuné , leur fit rendre avec pompe à Sinope les honneurs funèbres. Kertch ne contient plus qu'une église, une forteresse et un petit nombre de maisons habitées par des pêcheurs grecs. Aucun débris de monuments, aucun reste de colonnes, ue rappelle le souvenir de son ancienne grandeur.
A cinq lieues plus loin , et à l'angle de la presqu'île, se trouvent la forteresse de Yénicalé et quelques cabanes dont les possesseurs ne s'occupent que de la pêche de l'esturgeon. La Ion-
gueur (le toute cette presqu'île , de Caffa jusqu'à Yéuicalé , est de cent vingt verstes , et sa plus grande largeur de cinquante.
L'impératrice avait d'abord formé le projet c'e suivre la côte en s'clevant vers le nord , afin de voir les villes d'Arabat, de Marioupol , de Taganrok , de Tcherskak , chef-lieu des Cosaques du Don, et enfin Azoff. l\Iais la saison avancée, l'insalubrité de la côte , et l'importance des affaires qui rappelaient Catherine dans sa capitale , la décidèrent à changer sa marche. Théodosie fut donc le terme de ce grand voyage.
Au moment de quitter ces déplorables ruines, il m'arriva une aventure assez singulière, et que cependant je n'aurais pas cru devoir raconter, si clic ne m'avait pas paru propre à domicr une juste idée des mœurs d'un pays o^ la servitude existe , et en même temps de l'originalité qui caractérisait le prince Potemkin.
Nous allions nous mettre en route ; l'impératrice était déjà montée dans sa voiture, et, pour la rejoindre , je descendais précipitamment les marches extérieures de son palais. Soudain s'offre à mes yeux une jeune femme , vêtue à l'asiatique; sa taille, sa démarche, ses yeux, son front, sa bouche, tous ses traits enfin me présentaient , avec une inconcevable ressemblance , l'image parfaite de ma femme.
La surprise me rend immobile ; je doute si je veille ; je crois un moment que madame de Ségur est venue de France me retrouver, et qu'on s'est plu à me le cacher et à me niénager cette rencontre inopinée -. l'imagination va vite, et j'étais dans le pays des prestiges.
Cependant le prince Potemkin, me voyant immobile comme une statue , m'appelle inutilement , et accourt pour m'avcrtir que l'impératrice m'attend. La jeune femme s'éloignait; mon rêve trop court se dissipe; en peu de mots je le raconte au prince .
« La ressemblance est-elle donc si parfaite? » me dit-il. o Complète et incroyable, b lui répliquai-je. « Eh bien!
« batushka (mon petit père), reprit-il en riant, cette jeune « Circassienue appartient à un iiomrae qui m'en laissera dis- » poser; et, dès que vous serez à Pétersbourgs je vous on « ferai présent. » < Je vous remercie, dis-je à mon tour; je «■ ne l'accepte point , et je crois qu'une telle preuve de sen- « timent paraîtrait fort étrange à madame de Ségur. »
Nous nous séparâmes, et je croyais tout fini ; mais, quelque temps après , le prince me laissa voir que mon refus l'avait piqué ; il l'attribuait à une fausse délicatesse qui m'empêchait de recevoir un présent de lui. « Je vous prouverai votre erreur, « lui dis-je, en acceptant toute autre offre qu'il vous plaira de « me faire. »
Il me prit au mot, et , à son retour dans la capitale , après la prise d'Oczakoff , il me donna un jeune enfant kalmouk , nommé Nagun : c'était la plus originale petite figure chinoise qu'on pût voir. J'en pris soin quelque temps; je lui fis apprendre à lire; mais au moment où je revins en France, la comtesse deCobentzel, qu'il divertissait beaucoup , me pressa si vivement de le lui céder que j'y consentis. J'ai encore chez moi le portrait de ce petit Tartare.
Nous partîmes deCaffa pour retourner directement à Pétersbourg ; et , après avoir traversé de nouveau les steppes de la Crimée , l'isthme de Pérékcop , et le désert des Nogais , nous arrivâmes à Kisikerman , où Joseph II et Catherine se séparèrent, en se renouvelant mutuellement les assurances d'une amitié dont ce long voyage avait dû resserrer les nœuds.
Delà nous nous rendîmes à Krementchuk , où l'impératrice se reposa. L'empereur me dit au moment de son départ, qu'après avoir visité Rilbourn, parcouru la Galicie et revu sa capitale , il rassemblerait deux camps pour faire exécuter de grandes manœuvres , et qu'il m'invitait à l'y rejoindre , lorsque je quitterais Pétersbourg pour profiter du congé qui m'avait été accorde.
Pendant la dernière pajMie de notre voyage , ci lorsque nous
renouvelâmes , au milieu des steppes , nos promenades accoutumées , ce prince , me mettant à portée de l'entretenir sur les affaires de Constantinople , me parla assez ouvertement de ses vues politiques et de celles de Catherine.
Je ne crois pas inutile de rappeler en peu de mots cette conversation . pour faire connaître l'idée qu'il s'était formée du caractère de l'impératrice, de ses établissements , de son ambition et de ses moyens.
« Vous voilà content , je l'espère , me disait-il un jour : « M. de Bulgakoft et M. de Herbert vont présenter à la « Porte des propositions convenues avec vous : ne croyez- « vous pas à présent la paix probable ?. »
« Monsieur le Comte, lui répondis-je (car il se fâchait sé- « rieusement lorsqu'il m'arrivait par distraction de l'appeler « sire, ou voti-e majesté), tout dépend do la manière dont «« l'impératrice elle-même considère ces propositions, et du ton « avec lequel elles seront présentées ; peut-être ne les regar- « de-t-elle que comme de bons matériaux préparés jwur un « manifeste. Je crains que la vue de ses forces , rassemblées « sur mer et sur terre, n'ait dissipé dans son esprit la crainte « des obstacles que pourraient rencontrer ses vues d'agrandis- « sèment.
>' Tout est prêt; et, dès qu'elle le voudra, sous prétexte « que les Turcs tardent à la satisfaire sur les griefs dont elle « se plaint, une partie de ses troupes peut attaquer Oczakoff « et Akerman . Ces places sont incapables de résister loug- « temps, et on les prendra facilement. En même temps une « autre partie de son armée , embarquée sur la flotte de Se- « vastopol , peut opérer une descente sur la côte située entre « Constantinople et Varna , insulter ainsi la capitale de l'empire « ottoman, et peut-être même s'en emparer, si la terreur sai- " sissciit l'esprit superstitieux des musulmans.
« Les Turcs au contraire, ne possédant plus la Crimée, dc- « vraient, avant de pouvoir attaquer les Russes , traverser la
" Bulgarie, la Bessarabie, la Moldavie, la Valachie, la Nou- « velle-Servie , où une armée disciplinée subsiste avec peine. « D'ailleurs cinquante mille Russes sulfiraient pour les ar- " roter soit au Bug , soit au Dniester. Je ne vois qu'un obs- « tacle politique qui puisse faire bésiter cette princesse , et « vous savez mieux que moi jusqu'à quel point elle peut re- « douter cet obstacle. »
« Je vous entends fort bien , répliqua l'empereur ; ma con- « descendance à l'époque de la conquête de Crimée , vous fait « craindre que je ne seconde encore de nouvelles vues d'agran- « dissement. Vous vous trompez, et je désire sincèrement « conserver la paix. La possession de la Crimée par les Russes « n'avait nul inconvénient pour moi , son seul résultat était « de rendre les Turcs plus pacifiques , en leur ôtant tout « moyeu de commencer une guerre offensive.
« D'ailleurs j'y trouvais d'immenses avantages : d'abord « celui de mettre mes propres États à l'abri de toute attaque des « Turcs , par la crainte que leur donneraient les troupes et les « vaisseaux russes de la Crimée, prêts à les prendre à revers; « de plus , la certitude de détacher la cour de Pétersbourg de « celle de Berlin, et d'ôter à celle-ci un allié puissant.
« Voilà réellement ce qui m'a déterminé à faire céder à Ca- « tlierine la Tauride par la Porte ; mais aujourd'hui tout est « bien différent : je ne soufl'rirai point que les Russes s'éta- « blisseut à Constantinople. Le voisinage des turbans sera " toujours moins dangereux pour Vienne que celui des cha- « peaux.
« Au reste ce dessein , formé par l'imagination exaltée de « l'impératrice, ne peut se réaliser, et ne lui fallût-il même a qu'un ukase pour se rendre maîtresse de Constantinople , '< et pour y faire couronner son petit- lils Constantin, elle ne « saurait s'y maintenir contre toutes les forces des Ottomans « relégués dans l'Asie Mineure, et contre plusieurs grandes « puissances qui embrasseraient leur cause; d'ailleurs il lui
« faudrait , dans ce cas , dégarnir de troupes tout son empire, « en abandonner la moitié et eu changer la capitale. «
» Je crois en effet , repris-je , qu'on peut se tranquilliser sur « l'existence de Constanlinople , dont la conservation importe « autant à la cour de Vienne qu'à celle de France ; mais il est « difficile en même temps , d'après les préparatifs immenses « dont nous sommes témoins , de ne pas être alarmé sur un « autre projet beaucoup plus vraisemblable , celui d'étendre » les limites russes jusqu'au Dniester. Si.ce dessein s'exécutait, « il entraînerait inévitablement une guerre très-nuisible à nos « intérêts.
a Ce que j'espère, ajoutai-je, c'est que la sagesse de l'cmpe- « reur et son amitié pour le roi l'engageront à continuer se5 « négociations pacifiques , et à prendre tous les moyens né- « cessaires pour prévenir une rupture. Il me semble que le « roi a le droit d'y compter ; car, dans le temps de l'invasion « de la Crimée, il n'a engagé les Turcs à céder cette presqu'île « à la Russie , que dans le dessein de faire une chose utile à la « tranquilité et aux intérêts politiques de son beau-frère et de « son allié. »
« J'y fais ce que je puis , me dit l'empereur ; mais , vous le « voyez vous-même, cette femme est exaltée; il faut que les « Turcs cèdent sur les points en contestation. Comment , s'ils « provoquent Catherine par un refus , empêcher qu'elle ne se « dédommage par la prise de quelques villes ? Elle a des troupes « nombreuses, sobres, infatigables. On les mène où l'on veut.
« Vous voyez le peu de cas qu'on fait ici de la vie et de la « peine des hommes : à huit cents lieues de la capitale , ils tra- « cent des routes, creusent des ports, bâtissent surdes marais, « construisent des palais , et plantent des jardins anglais au « milieu des déserts; tout cela sans paye, sans lit, parfois sans « vivres, et toujours sans murmures.
« L'impératrice est le seul souverain de l'Europe qui soit « réellement riche : elle déi)ensc beaucoup , partout , et ne doit
«■ rien; son papier vaut ce qu'elle veut; si la fautaisie lui eu << prenait , elle ferait de la monnaie avec du cuir. L'Angleterriî » est écrasée sous une montagne de papiers. La France vient " de faire la confession publique du malheureux état de ses « Onances ; et moi je puis à peine être au pair des dépenses « que viennent de me coûter mes colonies en Galicie et les « nouvelles forteresses que j'y ai fait construire. »
Je lui répliquai « que tous ces embarras trop réels étaient » des raisons de plus pour redoubler d'efforts, afin d'éviter de «» se voir entraîné dans une guerre dispendieuse ».
Comme nous revînmes à différentes reprises sur le même sujet de conversation, je m'attachai à lui démontrer que la puissance colossale des Russes avait encore plus d'élévation que de bases solides.
« Voyez , lui disais-je, tout ici a plus d'éclat que de réalité : " tout s'y commence ; rien ne s'y achève. Le prince Potemkin « abandonne avec promptitude ce qu'il entreprend avecardeur ; « aucun de ses projets n'est mûri ni suivi. Il vous a fait poser, « à Ekaterinoslaff , la première pierre d'une capitale qu'on « n'habitera point, d'une église grande connue Saint-Pierre de « Rome , et où l'on ne dira peut-être jamais la messe. Il a » choisi , pour fonder cette nouvelle cité de Catherine , une « montagne d'où l'on a une très-belle vue , mais qui est tota- » lement privée d'eau .
« Kherson, mal placée, a coûté vingt mille hommes; elle « est entourée de marais pestilentiels, Les vaisseaux ne peu- « vent y entrer chargés.
« Depuis six ans les steppes sont plus déserts qu'ils ne l'é- « talent. La Crimée a perdu les deux tiers de sa population. « Caffa est ruinée et ne se relèvera pas. Sevastopol seule est « Aé}h un établissement imposant; mais il faudra encore beau- « coup de temps pour qu'on y voie une véritable ville.
« On s'est efforcé de tout parer, de tout embellir, de tout « vivifier momentanément aux yeux de l'impératrice: mais,
« Catherine étaut une fois partie , tous les prestiges disparaî- « tront avec elle de ces immenses contrées.
« Je connais le prince Potemkin : son coup de tiiéûtrc « a eu lieu , la toile est baissée ; il va s'occuper d'autres scènes, « soit en Pologne , soit en Turquie. L'administration, et tout « ce qui exige de la suite , est incompatible avec son caractère : « la guerre même , s'il la commençait , lui pèserait bientôt; et « s'il avait une fois gagné le grand cordon de Saint-Georges, » nous le verrions aussi prompt à rechercher la paix qu'il montre '< d'ardeur pour la rœnpre. »
« Je conviens de tout cela , me disait l'empereur ; on nous « a menés d'illusions en illusions. Ce qui est intérieur ici a. « de grands défauts ; mais l'extérieur a autant de réalité que « d'éclat. Le soldat , le paysan esclave, sont des outils dont on <■ se sert pour abattre ce qu'on veut. La noblesse asservie » ne connaît d'autre loi que la volonté de sa souveraine, d'au- « tre but que sa faveur. Elle commande : les troupes se lèvent, « les vaisseaux sont lancés. Il n'existe on Russie aucun in- « tervalle entre l'ordre, quelque capricieux qu'il soit, et son « exécution. Si un Charles XII était à la tcte de cette nation, « il porterait, avec six cent mille hommes, la terreur jus- « qu'aux extrémités de l'Europe. »
Il était facile de juger que l'empereur, avec de pareilles idées, n'opposerait pas une bien opiniâtre résistance aux volontés de Catherine , et qu'il se laisserait entraîner malgré lui à la guerre, si elle le plaçait dans l'alternative de la seconder, ou de perdre une alliée si puissante.
Il n'en est cependant pas moins vrai qu'à cette époque, ainsi que le disait l'emphatique Diderot , la Russie n'était encore qu'un colosse aux pieds cC argile, mais on a laissé durcir cette argile, et elle s'est changée en bronze.
L'empereur, tout en se moquant des défauts duprince Potemkin , comprenait très-bien l'ascendant qu'il avait pris sur Catherine. » Mais ce que je ne conçois pas, me disait-il un jour,
« c'est qu'une femme si fière et si soigneuse de sa gloire « montre une si étrange faiblesse pour les caprices de son jeune ft aide de camp Momonoff , qui n'est réellement qu'un enfant « gâté.
« Je ne saurais vous dire combien j'ai été choqué d'une incon- « venance que vous avez dû remarquer comme moi : plusieurs « fois , et à Kherson particulièrement , en présence d'un cercle « nombreux, c'est-à-dire en public, elle l'admettait toujours « à sa partie de whist avec les personnages les plus graves; « de plus, elle souffrait patiemment que ce jeune homme, « indécemment distrait , prît le blanc d'Espagne avec lequel en .« Russie on marque les points, qu'il s'en servît pour dessiner « sur le tapis des figures ou des paysages , et qu'enOn chacun, « immobile et baissant les yeux , attendît pour reprendre ses ft cartes , que cet amusement puéril fût terminé . »
L'observation était juste : Catherine , d'un caractère beaucoup plus doux et facile que ne le croyaient ceux qui n'étaient pas dans son intimité , poussait peut-être à l'extrême son indulgenlc bonté pour les travers du prince Potemkin , pour les folies de son grand écuyer et pour les distractions de Momonoff. Mais cette réflexion un peu satirique perdait beaucoup de sa force dans la bouche de celui qui la faisait ; car lui-même, trop empressé de plaire à Catherine , il prodiguait au jeune favori de fréquentes preuves de considération, de bienveillance ; et même , tolérant les bizarres hauteurs de Potemkin , il souffrait quelquefois que cet orgueilleux ministre le fit attendre assez longtemps dans sou salon, comme les autres courtisans de rirapératrice.
Que prouvent de telles inconséquences ? C'est que les princes sont des hommes , et que , si leur vanité l'oublie quelquefois, leurs faiblesses le rappellent trop souvent à leurs sujets et même à leurs plus obséquieux adulateurs.
L'impératrice, après avoir reçu les adieux de l'empereur à Kisikerman, se remit en route, et arriva à Kremeutchuk le
If) juin. Cotte princesse se montrait extrêmement satisfaite d'avoir ainsi achevé sans accident la partie la plus intéressante de ce grand voyage.
« Ou avait fait, me disait-elle, tout ce qu'il était possible « pour m'en détourner. De tous côtés on m'assurait que ma n marche serait hérissée d'obstacles et de désagréments ; on voun lait m'effrayer des fatigues de la route , de l'aridité des dé- « serts, de l'insalubrité du climat. Ces gens-là méconnaissaient « bien mal ; ils ne savent pas que me contrarier, c'est m'exci- « ter, et que chaque difficulté qu'on m'oppose , est un élan « qu'on me donne. »
Nous ne nous arrêtâmes à Krementchuk que deux jours , et nous en repartîmes le 18 pour nous rendre à Pultawa, où nous attendaient cinquante mille Russes campés sur ce même terrain où la fortune, trahissant Charles XII et couronnant Pierre le Grand , avait changé les destinées du nord et de l'orient de l'Europe.
Ce fut à Krementchuk que Catherine lime prouva que, malgré mes derniers efforts pour mettre les Turcs en état de se défendre , elle m'avait franchement rendu toute sa bienveillance : au moment où j'étais occupé à parcourir les environs de la ville, on vint me dire que l'impératrice me demandait. .Te me rendis à ses ordres , et je la trouvai seule dans son cabinet avec le prince de Ligne.
« Je vous ai vu de ma fenêtre , me dit-elle , vous promenant « avec l'air d'un homme qui rêve tristement ou qui s'ennuie ; « j'ai pensé que je ne vous ferais aucune peine en cherchant « à vous distraire d'idées qui ne me semblaient pas trop gaies. » « Oui, ajouta le prince de Ligne en riant, vous aviez la « marche lente et la grave tristesse du vice-chancelier de Sa « Majesté ; mais ne vous abusez cependant pas sur l'obli- « géante attention dont vous venez de recevoir une preuve ; « car, dans cet instant même , moi qui suis sincère , je vous « avouerai que nous disions beaucoup de mal de vous. »
<< Il a raison, reprit l'impératrice; car je prétendais que, « quelque désir que je vous montrasse de vous retenir près de « moi , vous me quitteriez bientôt , pour ne plus revenir. Au « reste , le prince de Ligue s'amuse à vos dépens , car il « ne vous dit pas uu mot de vérité : le fait est qu'il me faisait « le plus grand éloge de votre caractère et de vos talents, et « que je ne le démentais pas; j'ai même ajouté que, jugeant « des autres d'après moi-même , je croyais qu'on ne vous re- « verrait plus en Russie , parce qu'il était probable qu'avant « peu de temps le roi vous appellerait dans ses conseils. »
On peut bien croire que je me confondis en remercîments. « J'imiterai, Madame, ajoutai-je, l'exemple que je reçois, et « j'oserai dire aussi un peu de mal de Votre Majesté : elle a un » défaut évident qui tient de la supériorité ; c'est celui d'être trop « bonne , trop indulgente , trop partiale pour ceux qu'elle ho- « nore de sa bienveillance. Au reste, je puis assurer Votre Ma- « jesté , qu'un suffrage comme le sien me parait le plus haut " prix auquel la plus noble ambition puisse désirer d'atteindre. »
Ce fut aussi à Krementchuk que le prince de Nassau se sépara de nous pour retourner en France. Je le chargeai de mes dépêches , en prévenant M. de Montmorin qu'il pourrait mieux que personne lui faire connaître en détail les moyens militaires de la Russie et les dispositions du prince Potemkin , avec lequel il avait vécu plusieurs mois dans la plus grande intimité , avant de nous rejoindre à Kioff.
L'impératrice ne s'étant point arrêtée à Constantinograd , arriva à Pultawa, où son séjour ne devait pas être une des époques les moins brillantes et les moins intéressantes de son voyage.
Pultawa, petite ville, mal fortifiée, très-peu peuplée, n'offrant aux regards aucun édifice , aucun monument digne de fixer l'attention, n'aurait été connue que des érudits; mais, en 170'J,une éclatante victoire et un grand désastre, fixant sur elle l'attention de l'Europe , la rendirent immortelle.
La plaine qui l'entoure , transformée en champ de bataille , vit décider le sort de la Suède , de la Pologne et de la Russie. Là , un héros dévastateur tomba de son char de triomphe ; là , enfin , s'affermit le trône du législateur de la Moscovie. Si Pierre eût succombé , ce vaste empire serait rentré peut-être pour toujours dans les ténèbres de la barbarie; il vainquit, et, bientôt après, la Russie s'éleva au premier rang des plus grandes puissances du monde.
Dans cette journée célèbre, les deux héroïques souverains du Nord combattirent à la fois en généraux et en soldats. Pierre le Grand , selon sa coutume , pour ajiprendre à ses guerriers qu'il fallait obéir avant de commander, et gagner chaque grade à la pointe de l'épée , avait donné le commandement de son armée à Bauer. Ses ailes étaient commandées par Menzikoffet Schérémétoff ; le czar servait sous eux comme général major ; s'enfonçant avec ardeur dans la mêlée , il vit son habit percé de plusieurs balles.
Charles, blessé au commencement de l'action, s'était fait porter sur un brancard qu'un boulet de canon brisa; quelques lances lui formèrent un nouveau brancard , sur lequel il continua longtemps à braver les feux et les glaives ennemis : de tels exemples inspirent le courage et la constance aux guerriers les plus timides.
Le roi de Suède avait investi Pultawa avec vingt-sept mille hommes. Pierre, qui s'occupait à fortifier Taganrok, accourt pour le combattre à la tête de soixante mille soldats.
La rivière Worskia séparait les Russes des assiégeants , dont le camp était fortifié par des redoutes. L'empereur, par une manœmTe habile , feint de s'éloigner, passe la rivière , se retranche et fond à l'iraproviste sur les Suédois. Ceux-ci courent aux «armes, repoussent l'ennemi , et attaquent avec leur impétuosité ordinaire les retranchements russes.
Ce fut alors. que des deux côtés, par dus prodiges de valeur, on rendit quelques heures la victoire incertaine. Enfin , le nom-
bre l'emporta ; Charles fat tourné ; sa cavalerie repoussée so jeta sur son infanterie, et la mit en désordre.
Le héros de la Suède fat forcé de se retirer devant le rival qu'il avait si longtemps vaincu et dédaigné. La retraite se changea en déroute ; le carnage fut affreux , le désastre complet. Charles , ayant perdu la plus grande partie de son armée, ses viinistres, ses généraux , ses meilleurs officiers, son artillerie , ses bagages, fut réduit à fuir et à chercher un refuge en Turquie.
Ce récit que je viens d'esquisser devint à Pultawa, pour nous, un tableau animé, mouvant, vivant, enfin, presqu'une réalité. IVous vîme.ç l'armée russe partagée en deux corps, dont- l'un occupait les retranchements russes , et l'autre les redoutes suédoises. Sous les yeux de l'impératrice , le prince Potenikin fit exécuter, avec beaucoup d'ensemble , de précision et de célérité , tous les mouvements qui pouvaient nous retracer cette fameuse bataille dont on lui présentait l'image.
Le déploiement des quatre colonnes de cavalerie, leur charge impétueuse, le feu vif et soutenu de l'infanterie, tandis que l'aile gauche simulait l'attaque d'un bois et tournait la droite des ennemis , ne laissèrent rien à désirer pour la fidélité du tableau.
La joie et la gloire brillaient dans les yeux de Catherine ; on aurait pu croire que le sang de Pierre le Grand coulait dans ses veines. Ce grand et magnifique spectacle couronnait dignement son voyage aussi romanesque qu'historique.
Le prince Potemkin lui fit hommage d'un magnifique collier de perles; elle le combla de présents, et fut prodigue en grades et décorations pour les généraux et pour les officiers. L'administration civile eut aussi une grande part à sa munificence.
Rien n'arrêtant plus cette princesse , elle partit de Pultawa pour se rendre à Karkoff.
Dans les provinces de l'intérieur et du centre de l'empire, la fertilité du terrain , l'activité du commerce , et la douceur du gouvernement de Catherine , accroissaient annuellement leur
DU COMTE DE SEfiUn. 91
prospérité; aussi, là les Iiommages n'avaient pas besoin d'être commandés: on recevait l'impératrice comme une mère, et le peuple , protégé par elle contre les abus de pouvoir des sci- {,nicurs , faisait éclater un cntbousiasme qui n'était inspiré que par la reconnaissance.
En continuant notre route jusqu'à IMoseou , nous ne trouvâmes rieri de bien remarquable que la ville do Tonla ; on pouvait presque la compter parmi les créations de Catherine, tant elle l'avait embellie. Déjà une grande partie des maisons de bois avaient fait place à de beaux bâtiments en pierres. Indépendamment des autres établissements , on y devait à la générosité de l'impératrice une maison pour les enfants trouvés , et une retraite pour les invalides.
T.a position de Tonla , bâtie en partie sur une hauteur, en partie dans une plaine que traverse l'Oupa , est riante et pittoresque. Retracer l'histoire de cette ville, ce serait presque répéter celle de toutes les autres cités de la Russie. On ne verrait dans ce récit que des tableaux de discordes , de guerres civiles et de tous les maux causés par une longue anarchie.
Ce fut près de Toula , dans le dix-septième siècle , que se livra une grande bataille entre le faux Démétrius , dont le vrai nom était Otrèpieff, et les Russes, commandés par Shouisky : l'imposteur y fut vaincu.
Cette ville était depuis longtemps connue par sa manufacture d'armes ; elle en fournit pour toute l'armée russe. On y fait aussi des ouvrages en acier, et cette branche d'industrie , encouragée par Catherine , était arrivée à un tel point de perfection , qu'elle pouvait prétendre à rivaliser avec les fabriques anglaises.
Sa JMajesté fit présent à chacun de nous de quelques productions dans ce genre, très-habilement travaillées Le premier médecin de l'impératrice , M. Rogerson , reçut d'elle une trèsbrillante épce ; comme il s'empressait de me la montrer : " Doc- « tcur, lui.dis-je, je vous en félicite; vous avez là une nouvelle
o recette sûre et expédilive, » Mon complinieut ne fut pag aussi cordialement reçu que j'aurais pu l'attendre d'un homme si célèljre par sa science , et par conséquent si fort au-dessus de l'atteinte de toute maligne plaisanterie.
Avant d'arriver à IMoscou, nous traversâmes les villes peu remarquables de Serpoukoff et de Podol. Enfin, nous arrivâmes le 4 juillet à Kolumensky, élégante maison de plaisance impériale , située à deux lieues de Moscou.
L'impératrice s'y reposa trois jours, s'établit ensuite dans sa capitale au Kremlin , et, avant de partir pour Pétersbourg, se reposa encore à Pétrowsky, autre maison de plaisance à une lieue de Moscou.
Pendant cette dernière partie de notre route , j'eus avec Catherine un court entretien , que je crois devoir rappeler, parce qu'en peu de traits il peint le caractère ardent de cette femme extraordinaire.
Je me trouvais dans sa voiture avec M. Fitz-Herbert : l'extrême chaleur rendait la conversation languissante ; Catherine s'était endormie , ou du moins semblait l'être. Fitz-Herbert causait avec moi. Après avoir traité différents objets, l'entretien tomba sur la guerre d'Amérique, et sur la révolution qui avait enlevé à l'Angleterre treize florissantes provinces.
M. Fitz-Herbert prétendait que cette perte deviendrait plus avantageuse que nuisible à son pays. Un tel paradoxe m'étonnait ; mais il soutenait son opinion avec autant de persistance que d'esprit, s'efforçant de me prouver qu'avant peu de temps, l'Angleterre, délivrée de la dépense très-considérable que lui coûtait l'administration de ses colonies , retirerait de son commerce avec elles, sans aucuns frais , d'immenses avantages qui la dédommageraient suffisamment de la perte d'une domination illusoire.
La discussion se prolongea , et l'impératrice n'ouvrit les yeux qu'au moment où il fallut descendre de voiture. Le lendemain ;, me retrouvant chez cette princesse avec le prince de
Iiigne, elle me dit : « Vous avez eu hier avec M. Fitz-Herbert <• la plus inconcevable conversation , et je ne conçois pas « qu'ayant autant d'esprit , il ait pu soutenir une opinion si « singulière. »
« Comment , Madame , lui répondis-je , vous nous avez en- « tendus , et cependant vous paraissiez si bien dormir ! — Je « n'avais garde, réi)liqua-t-elle , d'ouvrir les yeu\ ; j'étais trop « curieuse d'entendre la suite de votre entretien. J'ignore si le « roi Georges III est du même avis que son ministre; mais, « pour moi , je sais bien que , si j'avais comme lui perdu , sans « pouvoir la reprendre , une des treize provinces qu'on lui a « enlevées, je me serais brûlé la cervelle d'un coup de pistolet. »
« lime paraît, Madame, repris-je, que Votre ^lajesté a fait « un pacte secret avec la fortune. — Je l'ignore , s'écria le prince « de Ligne ; mais ce qui est certain , c'est qu'avec une telle fer- « meté de caractère , que le vulgaire appellerait mauvaise tète, « on enlève des provinces aux autres , et on garde les siennes. »
Je parlerai peu de Moscou : ce nom rappelle de trop sombres souvenirs. D'ailleurs on a fait cent fois la description de cette grande et belle capitale : il est peu de nos familles dans lesquelles il ne se trouve un guerrier couvert de gloire et de blessures, dont les récits ne leur aient fait connaître les palais , les jardins, les temples, les baraques, les masures, les champs, le Kremlin , le quartier chinois , les clochers dorés , qui présentaient 5 nos yeux , dans Moscou , l'image bizarre de plusieurs groupes de palais ou de châteaux environnés chacun de leurs villages.
Les flammes en ont dévoré la plus grande partie. Depuis elle est sortie de ses cendres, et ce sera dorénavant une nouvelle ville que nos voyageurs auront à visiter et à peindre.
11 est facile d'imaginer quelle fut la magnificence des lêtes qu'une noblesse nombreuse , fière et riche , s'empressa de donner à l'impératrice ; mais s'il était un i)eu fatigant d'y assister, il serait encore plus ennuyeux de les décrire.
Ces grondes fêtes se ressemblent toutes : de grands bals sans gaieté , de grands spectacles sans intérêt, des vers de circonstance sans esprit, d'éclatants feux d'artifice qui ne laissent après eux que de la fumée , beaucoup d'argent , de temps et de fatigues perdus : voilà ce qu'on en sait, ce qu'on en dit, ce qu'on eu dira toujours; ce qui n'empêchera jamais ni de les recommencer, ni d'y courir.
Au reste, ces solennités de Moscou furent , à cette époque , des fêtes très-réelles pour les marchands et pour le j)euple ; car l'impératrice , dans le dessein de célébrer dignement la vingt-cinquième année de son règne , leur remit une partie des impôts qu'ils devaient lui payer.
Cette princesse me donna , ainsi qu'à toutes les persomies qui avaient eu l'honneur de l'accompagner, une médaille qu'elle venait de faire frapper. J'ai conservé fort longtemps celle que je reçus : d'un côté on voit le profil de Catherine , et de l'autre la carte de son voyage en Crimée ; l'inscription russe rappelle que cette époque était celle de la vingt-cinquième année de son règne , et que le grand voyage auquel elle la consacrait , avait été entrepris pour l'utilité publique.
]\Ialgré mon peu de penchant pour les fêtes , je ne passerai point sous silence celle qui fut donnée à l'impératrice par le comte Schérémétoff , dans une de ses terres située à une lieue de Moscou.
Nous trouvâmes la route brillamment éclairée. L'immense parc du comte, dessiné avec art , était illuminé en transparents de toutes les couleurs. On joua sur un très-beau théâtre un grand opéra russe ; tous ceux qui comprenaient le poëme le trouvaient intéressant et bien écrit. Je ne pouvais juger que la musique et les ballets; l'une m'étonna par son harmonieuse mélodie ; les autres par l'élégante richesse des costumes, la gr.ice des danseuses et la légèreté des danseurs .
Ce qui me parut presque inconcevable, c'est que le poète et le musicien auteurs de l'opéra , l'ardiitecte qui avait cens-
trait la salle , le peintre qui l'avait décorée, les acteurs et actrices de la pièce , les figurants et figurantes des ballets, ainsi que les musiciens de l'orchestre, étaient tous des serfs diicomte Scliérémétoff.
Ce seigneur, l'un des plus riches de la Russie, les avait fait élever et instruire avec le plus grand soin ; ils lui devaient leurs talents; que ne pouvaient-ils aussi lui devoir leur liberté ! Donner des lun)ières à ceux qu'on retient dans la servitude , c'est les éclairer sur leur malheur.
Le souper fut au moins aussi somptueux que le spectacle ; jamais je ne vis plus de vases d'or et d'argent, plus de porcelaine, d'albâtre et de porphyre. Enfin, ce que l'on aura peine à croire , c'est que les immenses cristaux qui couvraient uue table de cent couverts, étaient ornés et enrichis de pierres précieuses et fines , de toutes les couleurs , de tous les genres et du plus grand prix.
Ainsi les seigneurs russes , si récemment entrés daus la civilisation, imitaient déjà les patriciens de llome au faîte d'une grandeur que suivit de trop près sa décadence , et l'on pouvait trouver alors à Moscou plus d'un Lucullus.
Catherine , à son tour, voulait donner au Kremlin des bals et des fêtes dont la pompe devait être proportionnée à sa puissance ; mais tout fut décommandé , parce qu'elle apprit soudainement que , les gouverneurs de plusieurs provinces ayant négligé l'exécution de ses ordres , et laissé dégarnir les greniers d'abondance qu'elle avait établis, une disette de grains, aussi réelle qu'imprévue , désolait ses peuples.
« 11 serait indécent , dit cette princesse, qu'on me vît au mi- « lieu des jeux et des fêtes , lorsque mes sujets gémissent d'un " fléau dont j'aurais dû les garantir. »
J'étais près d'elle lorsqu'on lui annonça un de ces gouverneurs coupables de négligence. « J'espère , dit le comte Bezbo- « rodko , que ^ otre Majesté lui adressera publiquement la « sévère réprimande qu'il mérite. — Non , répondit Catiierine,
« ce serait trop l'humilier : j'attendrai qu'il soit seul avec « moi; car f aime à louer , à récompenser tout haut, et à « gronder tout bas. »
L'impératrice , s'étant retirée et reposée quelques jours à Pétrowsky, repartit pour Petersbourg , et nous arrivâmes à Czarskozélo le 22 juillet , après avoir revu pour la seconde fois, avec elle, la jolie ville de Twer, Wischney-Wolotschok , Waldaï , et cette grande JNovogorod, fameuse autrefois conmie république , longtemps dominatrice du Nord , illustre par ses victoires et heureuse par son indépendance.
Ses ennemis la respectèrent ; mais la discorde l'ébranla. Elle appela dans ses dissensions intestines des princes étrangers, ils devinrent ses maîtres ; Rurik se servit de ses forces pour faire des conquêtes et pour fonder un nouvel empire. Novogorod , quelquefois relevée , mais souvent vaincue , succomba ; lorsque nous la vîmes , il n'en restait plus que des ruines , une vaste enceinte , une belle cathédrale , cinquante-huit églises , un palais impérial , trois couvents , quinze cents maisons de bois , quarante en pierres, quelques vieux murs et de grands souvenirs.
Ce long et siogulier voyage , qui venait de nous offrir successivement l'image d'une inuiiense galerie ornée de tableaux les plus variés , les plus nouveaux , étant enfin terminé , je pris congé de l'impératrice , et je revins à Petersbourg reprendre le cours d'une vie diplomatique, qui me parut, dans les premiers moments , un peu mouO'tone et sérieuse : c'était en effet quitter l'action rapide et variée du roman , pour revenir à la marche lente et grave de l'histoire.
Sorti du cercle de la féerie , je ne devais plus voir à chaque instant , comme dans notre marche triomphale et romanesque, de nouveaux ol)jels de surprise : des flottes créées soudainement , des escadrons de Cosaques et de Tartares accourant du fond de l'Asie, des routes illuminées, des montagnes en feu, des palais enchantés , des jardins créés en une nuit , des cavernes sauvages , des temples de Diane , des harems délicieux ,
des tribus nomades , des chameaux et des dromadaires errants dans le désert , des hospodars de Valachie , des princes du Caucase détrônés , des rois de Géorgie persécutés , offrant , tous , leurs hommages , et adressant leurs prières à la reine du Nord.
Il fallait en revenir aux calculs secs de la politique , à ces débats de la diplomatie, où Ton ne pèse souvent qu'avec de bien petites et peu justes balances , les plus grands intérêts du monde , le sort des nations et le sang des peuples.
Mais si l'Orient ne présentait plus à mes regards que le cours assez commun des affaires ordinaires , de grandes négociations traversées par de petites intrigues , et des guerres méthodiques pareilles à celles qui, depuis deux siècles, agitaient le monde sans en changer la face , je devais en même temps recevoir de l'Occident des nouvelles aimonçant trop visiblement l'époque de l'un de ces grands bouleversements politiques qui opèrent une révolution totale dans l'esprit , dans les lois, dans les mœurs , dans la force des sociétés humaines : sujet de réflexions, d'espérances et de craintes , bien autrement graves et profondes que les sentiments inspirés par ce rêve court et brillant de la Tauride, par ce chapitre des Mille et une Nuits, dont l'illusion venait de disparaître.
Catherine, non moins désenchantée, s'occupait, dons les premiers moments de son séjour à Czarskozélo , des mesures nécessaires pour vejiir au secours de ses peuples épuisés par une affreuse disette. Les plus riches provinces de l'empire manquaient totalement de grains, et la plupart des seigneirrs russes, loin de retirer aucun revenu de leurs terres, se voyaient obligés de nourrir à leurs frais leurs mal!ieureu\ paysans.
Alor-s la position de la France était brillante et glorieuse; mais Louis XVI ne put jouir qu'un moment de cet éclat : le cabinet de Londres, prompt à saisir l'instant favorable, trouva le moyen , par une habile intrigue , d'irriter contre les Hollandais le nouveau roi de Prusse Frédéric-Guillaume , et de ledé-
terminer à venger sa sœur, la princesse d'Orange , qu'on avait fait insulter par la populace.
Frédéric se déclara pour le stathouder ; et après quelques hésitations , s'étaut assuré que la France n'avait point encore rassemblé de forces pour l'arrêter, il envahit rapidement le territoire de la république , la soumit au pouvoir du stathouder, et la rendit ainsi à l'influence des Anglais.
A l'époque de notre retour de Crimée , les troubles excités dans la Hollande commençaient seulement à éclater; mais personne ne pouvait encore en prévoir l'étrange dénouement.
L'activité et la fermeté déployées par le ministère français pendant la guerre d'Amérique , sa récente et noble conduite pour arrêter l'ambition de Joseph II, ne permettaient pas de croire qu'un gouvernement pût , en si peu de temps , passer de l'extrême force à l'extrême faiblesse , et perdre ainsi en un instant la considération acquise par tant de brillants succès.
Aussi , le seul objet qui eût alors paru susceptible d'inspirer quelque inquiétude , était celui qui concernait la contestation élevée entre la Russie et la Porte ; et même sur ce point j'avais de justes motifs pour me tranquilliser : les embarras personnels de l'empereur dans le Brabant, la disette qui affligeait la Russie, les protestations paciDques des ministres de l'impératrice, enfin les dépêches' rassurantes de IM. le comte de Choiseul , postérieures à l'arrivée de M. de Bulgakoff à ConsUmtùiople , se réunissaient pour faire espérer la durée de la paix.
Cependant je savais que le grand visir, suivant les impulsions des ministres d'Angleterre et de Prusse, avait mal accueilli M. de Bulgakoff , et répondu avec hauteur a ses premières démarches. iMais M. de Choiseul se flattait que cet obstacle pourrait être vaincu , et qu'on obtiendrait léloiguemcnt d'un vizir dont l'aveuglement pouvait entraîner l'empire ottoman à sa perle
Dans ces circon.stances, ne voyant aucune raison impérieuse qui exigeât la prolongation de mon séjour en Kussie je me
décidai à profiter du congé qui m'avait été accordé ; et l'arrivée à Pétersbourg de M. le chevalier de Sainte-Croix , que M. de Montmorin y envoyait pour remplir en mon absence les fonctions de chargé d'affaires, me conûrnia dans cette résolution.
En conséquence, je pris, le 5 septembre 178.7, congé de l'impératrice , et je laissai à M. de Sainte-Croix un mémoire instructif pour le mettre au fait de l'état précédent et actuel des affaires du roi eu Russie.
I^ fin de ce mémoire était une sorte de compte rendu, à Sa Majesté et à son conseil, de ce qui s'était passé pendant le temps de ma mission , des efforts employés pour rendre notre médiation nécessaire à l'impératrice, utile à la Porte, enfin un tableau rapide qui rassemblait, en peu de pages, les détails de nos différends et de nos liaisons politiques avec la Russie depuis l'avènement de Catherine au trône.
J'étais au moment de monter en voiture pour retourner en France, avec cette agitation de plaisir que fait éprouver un retour dans sa patrie et dans sa famille, après une longue absence, lorsque je reçus un message de l'impératrice : cette princesse m'invitait à dîner, quoique j'eusse déjà pris congé d'elle, et elle me priait de retarder mon départ de quelques jours.
Je me rendis à ses ordres : en sortant de table, je la suivis au théâtre de l'Ermitage ; et, lorsque le spectacle fut fini, cette princesse, me prenant à part, me dit : « Savez-vous, Monsieur « le Comte, que je suis peut-être au moment de me voir en- « traînée, malgré moi, dans une guerre contre les Turcs? Ils « ont menacé mon ministre de l'envoyer aux Sept-Tours, sui- « vant l'usage plein d'urbanité de ces barbares, lorsqu'ils veu- « lent déclarer la guerre. »
« J'ai su, IVIadame, lui répondis-je, qu'en effet quelques mi- « nistres étrangers avaient donné des conseils hostiles à la « Porte. Cependant, IM. de Choiseul croit que cette efferves- « ccnce momentanée se dissipera bientôt par la fermeté, par « la sage modération de ^'otrc Majesté, et par la justice 'des
« propositions eonciliatrices qu'elle fait au Grand Seigneur, « propositions que soutiennent avec chaleur l'internoucc de « l'empereur et l'ambassadeur du roi. »
« 11 est vrai, reprit Catherine , que M. de Choiseul montre « beaucoup de zèle dans cette affaire. On me mande qu'il est « sérieusement irrité contre les Turcs, qu'il les croit frappés « de folie , et qu'il ne néglige rien pour leur faire entendre « raison. »
Je saisis cette occasion pour rassurer l'impératrice sur la sincérité des sentiments du roi, qui emploierait toujours son crédit à la Porte pour y être utile aux vues conciliantes de Sa ftlajesté impériale, pour faire redresser les griefs dont elle aurait à se plaindre, et pour conserver la paix entre les deux empires.
« Dans ce moment, Madame, ajoutai-je, les têtes musul- « mânes sont vivement agitées par les dangereuses instigations « des ministres anglais et prussiens, qui se sont emparés de n l'esprit du grand vizir ; et tant que ce vizir restera en place, « le succès des négociations de MM. de Bulgakoff, de Choiseul « et de Herbert, sera douteux. »
« J'en conviens, dit l'impératrice ; mais, quand nous par- « viendrions à renverser le grand visir, cela ne suffirait pas. « Le reis-effendi est tout aussi animé et mal disposé que lui. « Us ont fait tant de dépenses en armements, qu'ils redoutent « la furie du peuple , qui croira cet argent perdu si la paix se « prolonge. Aussi , je ne serais pas étonnée d'apprendre , par .< le premier courrier, qu'ils m'ont déclaré la guerre. Au reste, « je ne la veux point, mais je ne la crains pas. »
« On ne peut pas, il est vrai. Madame, lui répondis-je, pré- « voir avec certitude les résolutions d'un gouvernement tel « que celui des Turcs. Cependant, la saison étant si avancée, « leur donnera peut-être le temps de changer d'avis, de minis- « très, et de sentir combien il serait insensé de doubler leurs « dépenses pour en justifier l'emploi S'ils avaient vu, comme
« moi , les troupes et les flottes de Votre Majesté, ils seraient « moins pressés de la combattre. •>
Il était certain que le ministère ottoman, trompé par des conseils dangereux, commettait une folie inexplicable, et s'exposait sans aucune nécessité à des malheurs , à des pertes qu'il aurait pu éviter.
Mais il faut aussi convenir de bonne loi que les Anglais et les Prussiens n'auraient jamars trouvé les moyens d'entraîner l'ignorance et l'orgueil des musulmans dans uu tel égarement, si le prince Potemkin n'eût point effrayé d'abord, et ensuite irrité la Porte par le langage menaçant qu'il avait précédemment dicté à INI. de Bulgakoff , et par le développement fastueux et inutile des forces militaires réunies pour embellir le cortège triomphal de Catherine.
Au reste, ou devait commencer à voir clairement que l'Angleterre , informée de la crise où se trouvaient nos affaires intérieures , croyait cet instant favorable pour nous abaisser et pour reprendre sa prépondérance en Europe. En conséquence, elle cherchait à nous susciter partout des embarras et des ennemis. Elle était sûre de triompher, si la pénurie de nos finances nous rendait timides, ou d'accroître notre détresse en nous entraînant dans une guerre générale.
A cet effet, étant parvenu à lier à son système le nouvTîau roi de Prusse , elle nous mettait dans l'alternative de nous brouiller avec la Porte , si nous ne la soutenions pas , ou de rompre nos nouveaux liens avec la Russie, si nous continuions à protégfer les Turcs.
En même temps elle nous plaçait dans la nécessité de combattre les Prussiens qu'elle défendrait, ou d'abandonner la Hollande à leur domination; enfin elle nous attirait même le ressentiment de l'empereur, si nous cessions de faire cause commune avec lui au moment où les cabinets de Londres et de Berlin étaient gravement soupçonnés de fomenter les troubles du Brabant
IVotre situation devenait critique : c'était le moment où notre cour aurait dû prendre un grand parti : une conduite vigoureuse et décidée aurait alors probablement déconcerté nos ennemis, rassuré la Hollande, contenu la Prusse, ramené la Porte à la raison , et porté ainsi au dehors cette active fermentation des esprits, qui agitait alors la France, et qui demandait impérieusement occupation extérieure ou explosion au dedans.
Une quadruple alliance était facile à conclure entre nous, l'Espagne et les deux cours impériales; leur intérêt les y disposait. Le roi, ainsi que mou père et M. de Castries, en conçurent la pensée ; mais ces deux ministres ne purent garder leur crédit.
L'influence nouvelle de l'archevêque de Toulouse dans le conseil, en bannit les grandes vues, et réduisit la politique à l'intrigue; les volontés ne furent plus que des velléités. On oublia que la bonne foi et la fermeté constituent seules l'habileté d'un gouvernement.
Au dedans comme au dehors, ou résista mollement, on céda de mauvaise grâce et sans dignité ; des plans aussitôt rompus que formés n'eurent aucune suite; dès lors les passions sentirent qu'elles n'avaient plus de frein. Les pilotes gouvernant sans art et sans prévoyance, le vaisseau de l'État fut livré aux caprices des vents et des flots.
En Europe, nos rivaux cessèrent de nous craindre ; ifts amis, de compter sur nous et même de nous compter. En France , les anciens préjugés, les nouveaux principes, les classes, les ordre«, les corps, les intérêts, les opinions , s'eutre-choquèrent. Nous tombâmes sur les écueils qui nous brisèrent.
Quant à la Russie, sa rupture avec la Porte était inévitable.
Les Turcs, sourds aux conseils de notre ambassadeur, n'omirent rien de tout co qui pouvait mettre évidemnient tous les torts de leur côté. Leur manifeste fut extravagant : au lieu de prendre pour prétexte de justes motifs d'inquiétude, ils n'en al-
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léguèrent d'autres qifiine prétendue demande faite par la lUissie pour obleair la cession de la Crimée et celle de la Bessarabie : or, la première était consommée depuis plusieurs années ji.r un traité, et il n'avait jamais été question de la seconde.
Enfin le divan, pour rendre son agression plus incontestable, après avoir jeté en prison le ministre de Russie, fit attaquer, par la flotte turque dans le Liman la frégate russe le Sconij ou la liapkle.
Cette frégate, secondée par un brick, repoussa vivement l'attaque des Turcs, traversa leur flotte, dégréa plusieurs bâtiments et entra sans perte à Sevastopol.
D'un côté, les grands rassemblements de troupes formés depuis buit mois par les Russes, et de l'autre, la violence du fanatisme turc, devaient faire présager de promptes opérations et des événements rapides.
Il en fut tout auti-emcnt : les Turcs perdirent un temps considérable à rassembler leurs forces asiatiques dispersées, et le prince Potemkin, toujours bizarre, se montra aussi indolent pour combattre, qu'il avait été prompt à menacer.
Quarante mille hommes furent envoyés contre les Tartares du Kuban et contre les peuples du Caucase. Trente mille autres veillèrent à la défense de la Crimée ; quarante mille se cantonnèrent depuis Kherson jusqu'au Bug.
Le prince qui les commandait établit son quartier général à Elisabeth ; il y attendit la réserve qu'on devait lui envoyer.
Romanzoff réunit, près de Kioff, soixante-dix mille hommes. Knfin, à ma grande surprise, j'entendis l'impératrice annoncer qu'elle serait obligée de se tenir tout l'hiver sur la défensive, étant informée que trois cent quatre-vingt mille Turcs devaient s'avancer vers la Bessarabie.
Le quartier du grand vizir était déjà à Andrinople. La Porte avait chargé Mansour d'appeler aux armes et de réunir sous ses drapeaux toutes les nations tartares.
Dans ces circonstances, le maréchal Romauzoff et le prince
Potomkin, oubliant, comme ils ledevaient, leurs dissentiments, se réconcilièrent. Le prince fit les avances; il écrivit au maréchal que , se regardant comme son élève, il lui demandait des conseils ou plutôt des ordres.
L'impératrice fit paraître son manifeste ; il était rédigé avec une noble dignité et une sage modération : l'ineptie des Turcs avait rendu cet ouvrage facile.
Catherine désirait avec impatience apprendre quelques nouvelles qui réclairassent sur les intentions de la France. Enfin, le 2 octobre, un courrier de Versailles m'arriva ; il avait cru me trouver à Vienne, et m'y portait l'ordre de revenir sur-lechamp à Pétersbourg. On peut juger si je me félicitai de n'être point parti, et d'avoir ainsi pressenti la pensée de mon gouvernement.
Cet empressement du ministère français produisit sur le cabinet russe une plus vive sensation que je ne l'aurais voulu. On crut ce qu'on désirait ; on espéra que nous nous déclarerions contre les Turcs, qui venaient de mépriser nos conseils, et de suivre aveuglément ceux de l'Angleterre. Malheureusement, il n'en étaitrien : notre ministère persistait dans ses irrésolutions, et continuait à me prescrire une réserve qui lui paraissait prudence, et qui au fond n'était que faiblesse.
Pressé de questions, je déclarai que le courrier étant parti au moment où le roi apprenait la détention de M. de Bulgakoff, ]\î. de ÎMontmorin n'avait eu le temps de me donner d'autre ordre que celui de faire connaître aux ministres de Catherine la vive impression produite sur l'esprit du roi par cet étrange événement, et de les assurer qu'il avait envoyé à 31. de Choiseul les ordres les plus pressants pour obtenir l'élargissement de 1\L de Bulgakoff.
Une communication si froide étonna l'impératrice ; cependant elle espérait encore que les intrigues de l'Angleterre en Turquie, on Hollande et en Russie même , concertées avec la Prusse , pour nous enlever toute influence , lasseraient notre patience ,
et nous détermineraient à opposer de puissantes alliances à la ligue déjà menaçante qui commençait à se former contre nous. Au reste , comme on ne peut parler longtemps au\ gens qui paraissent décidés à garder le silence , les ministres russes cessèrent de me provoquer à sortir d'une réserve qui m'était prescrite : ainsi , pendant quelque temps , je ne m'occupai que du soin d'entretenir, par mes assiduités , la faveur dont l'impératrice daignait m'honorer.
Cette princesse m'admettait plus que jamais dans sa société intime ; elle m'invitait souvent à dîner, et presque tous les jours me permettait d'assister avec elle à un spectacle qui avait lieu dans son palais de l'Ermitage.
La vue de cet Ermitage répondait assez mal à sou nom ; car, en y arrivant, on était frappé de la grandeur des pièces et des galeries qui le composaient , de la magnificence de son ameublement , du grand nombre de tableaux dos [)lus grands maîtres , qui l'ornaient , et d'un agréable jardin d'bivcr, oii la verdure, les fleurs et le cliant des oiseaux semblaient transporter le printemps de l'Italie au milieu des glaces du pôle.
La bibliothèque la mieux choisie annonçait assez que l'ermite de ce lieu avait plus de penchant pour les lumières de la philosophie que pour les pratiques monacales.
On y voyait aussi une sorte de cours d'histoire presque animée-, c'était la collection la plus complète des médailles de tous les pays et de tous les siècles.
Enfin , à l'extrémité de ce palais , on entrait dans une salle de spectacle élégamment construite , et copiée en petit d'après le modèle antique du théâtre de Vicence ; elle était demi-circulaire, n'avait point de loges, et n'offrait aux regards qu'un amphithéâtre de gradins.
Une fois seulement tous les quinze jours, pendant Thiver, l'impératrice invitait au spectacle le corps diplomatique et toutes les personnes présentées à la cour. Le reste du temps , le nombre des spectateurs se réduisait h une douzaine de pcr-
lOG MEMOIBÏS
sonnes : c'étaient ordinairement le grand-duc et la grandeducliesse, l'aide de camp Momonoff , le grand écuyer, le grand chambellan, le comte Strogonoff, le vice-chancelier^ le comte Bezborodko, le prince Potemkin, la comtesse Skawronski sa nièce, mademoiselle Protasoff, l'ambassadeur Cobentzel , le prince de Ligne et moi.
M. Filz-llerbert était parti : politiquement parlant, je ne pouvais que m'en teiiciter ; car dans la position actuelle des affaires, j'aurais trouvé en lui un adversaire redoutable par son esprit , par son adresse , et par l'affection qu'il avait inspirée à l'impératrice; mais cependant son absence m'était pénible, car je lui avais voué une tendre et sincère amitié.
Le grand-duc et la grande-duchesse profitaient rarement de la permission qu'ils avaient de venir à l'Ermitage ; plus rarement encore on y voyait la princesse d'Arshkoff : son caractère tranchant et impérieux convenait mal à celui de Catherine.
Cette femme hautaine avait l'air d'une méprise de la nature ; elle tenait plus de notre sexe que du sien. Exagérant la part qu'elle avait prise à l'avènement de l'impératrice au trône , elle s'attribuait exclusivement le triste honneur de cette révolution, qu'elle racontait à toute l'Europe dans ses voyages.
Aussi dans les premiers jours du règne de sa souveraine, montrant une ambition sans mesure , elle avait demandé le commandement d'un régiment des gardes, et peut-être même espéré un ministère. IMais Catherine II , qui n'était pas d'humeur à lui laisser gouverner l'empire , accueillit ironiquement, me dit le prince Potemkin, ses importunes sollicitations, et la ramenant ensuite à des prétentions plus conformes à son genre d'esprit , la nomma dirobtrice de l'académie qu'elle venait de fonder.
On s'était occupé , par les ordres de l'impératrice , à faire venir de France une bonne troupe de comédie. Celle que j'y vis nous offrait une réunion de talents fort distingués ; on y remarquait le célèbre acteur Aufrêne, quchjues fameux compo-
ut] COMTE DE SEGUR. 107
slteurs et virtuoses : Paesiello d'abord, plus tard Cimarosa , Sarti , le chanteur Marches! et madame Todi , faisaient les délices , non de l'impëratriee, dont l'oreille était insensible à riiarmonie , mais du prince Potemkin et de plusieurs amateurs éclairés.
Catherine II voulut faire un cours assez complet de notre théâtre : tous les soirs ou représentait devant elle quelque pièce de INIolière ou de Regnard. Mais il serait difficile d'exprimer quel fut, dans les premiers jours, l'embarras de nos pauvres acteurs, obligés déjouer sur un grand théâtre , voyant en face d'eux une salle magnifique, bien éclairée , mais presque déserte, et dont dix ou douze spectateurs peuplaient seuls la solitude. Là, les applaudissements, même unanimes, ne faisaient pas ua bruit fort encourageant, et c'était bien certainement le cas de peser les suffrages au lieu de les compter.
L'impératrice m'avait demandé de lui lire une tragédie de Coriolan que j'avais composée sur le vaisseau qui me ramenait d'Amérique. Son indulgence jugea cet ouvrage avec une prévention si favorable , qu'elle voulut absolument le faire représenter.
J'eus beau m'en défendre, elle l'exigea; j'obtins seulement que cette représentation n'aurait lieu qu'en présence du petit cercle de l'impératrice.
On me le promit , et mou Coriolan fut en effet joué deux ou trois fois devant un public de douze spectateurs, parmi lesquels je n'avais à craindre aucune cabale. Aussi le bravo fut universel, et l'auteur demandé.
Riais on sait que les promesses des cours sont légères, et le sage doit y peu compter : au reste, en me trompant, on me garda le plus inviolable secret ; et quoique ce fût le secret de la comédie, rien n'en transpira pour le moment.
Un certain jeudi , je suis invité au grand spectacle de l'Ermitage avec le corps diplomatique et toute la cour. J'arrive; l'impératrice m'appelle ; elle me fait asseoir à ses pieds sur le
gradin qui était au-dessous du sien. La toile se lève; les acteurs paraissent; et, à mon grand étonnement , je vois que c'est ma tragédie qu'on joue.
Jamais , de ma vie , je n'éprouvai d'embarras pareil : les acteurs jouaient à merveille , et le public, pour imiter l'impératrice , applaudissait vivement.
Ma contenance était assez gauche; je me tenais en silence, immobile et les yeux baissés comme une statue. Mais tout à coup l'impératrice, qui était derrière et au-dessus de moi , prend ma main droite dans la sienne , ma main gauche dans l'autre , et me force ensuite à m'applaudir moi-même.
Après cette obligeante plaisanterie , il fallut bien prendre courage et soutenir de mon mieux , à la fin de la pièce , les nombreux compliments dont la courtoisie ne permettait guère à personne de se dispenser.
Le jour suivant, l'impératrice, se moquant de ma peur, voulut , après , s'étendre en éloges sur ma tragédie ; alors je pris le seul parti qui me semblait convenable , c'était celui de faire moi-même la critique de mon drame et d'en rappeler les nombreux défauts
« Je vais vous donner une preuve , me dit Sa Majesté avec « cette grâce qui savait si bien attacher ceux à qui elle daignait « vouloir plaire, je vais vous donner une preuve que vous avez « mérité mon suffrage , sinon par la beauté des vers , dont je « suis un mauvais juge , mais au moins par la noblesse des sen- « timents et des pensées. Cette preuve , la voici : vous savez « que j'ai l'oreille peu poétique; cependant voilà un passage de « votre tragédie que j'ai retenu. » Et elle me dit les vers suivants :
Une honteuse paix n'est qu'un affront sanglant Que le peuple vaincu support^ en frémissant : Elle aigrit son courroux; jamais il ne l'eniiure Que le temps qu'il lui faut pour guérir sa blessure ;
11 l'accepte par crainte, il la rompt sans remords , Et les dieux qu'il parjure approuvent ses efforts. Alors, des deu\ côtés, une fureur cruelle Rend la guerre sanglante et la haine immortelle , Porte l'épuisement, l'effroi , l'oppression , L'esclavage, l'opprobre et la destruction. Voilà les Iristes fruits de toute paix honteuse, Loi toujourssans effet, trêve toujours trompeuse.
On voit que ces pensées politiques , qui pouvaient être du goût de l'impératrice , l'avaient , autant que sa bienveillance , un peu aveuglée sur le mérite médiocre du poète diplomate.
Cette princesse me demandait de temps en temps , avec un sourire un peu ironique, si j'avais reçu des nouvelles de France; enCn , un jour, elle m'apprit la nouvelle de l'entrée des troupes prussiennes en Hollande , et parut craindre vivement que nos troupes ne pussent pas arriver à temps pour prévenir les suites de cette invasion.
Sa crainte n'était que trop fondée : après de longues délibérations dans le conseil du roi , la fermeté des ministres de la guerre et de la marine avait paru l'emporter sur la circonspection timide de l'archevêque de Toulouse , nommé récemment chef du conseil des Gnances ; et Louis XVI , naturellement courageux , quoique pacifique , s'était décidé à promettre l'appui de ses forces aux Hollandais.
En conséquence , il avait ordonné à mon père de prendre les mesures nécessaires pour le rassemblement d'une armée qui devait se réunir à Givet , et de lui présenter l'état des fonds qu'exigeait une prompte entrée en campagne.
Ce travail fut bientôt fait ; mais inutilement mon père en présentait le tableau à chaque séance du conseil ; et , malgré, tousses efforts, secondés par ceux de M. le maréchal de Castries, on différait chaque jour l'importante décision qui seule devait tout mettre en mouvement.
On ne parlait alors en France et dans les pays voisins que T. n. - 10
du rassemblement de l'armée française ; mais cependant Givet ne voyait arriver aucun drapeau près de ses murs.
J'appris dans la suite, par mon père , une anecdote qui peut servir à expliquer cette inconcevable tergiversation , et à apprendre en même temps à ceux qui veulent écrire l'histoire des grandes scènes qui se passent sur le théâtre du monde , sans en avoir connu les acteurs , et sans les avoir vus dans l'intérieur des coulisses, quelles sont souvent les causes légères, et presque puériles , qui influent sur les affaires de la plus haute importance.
M. de Brienne, archevêque de Toulouse, dénué des grandes qualités qui constituent un bon évêque et un habile homme d'État , était doué de cet esprit fin , léger et facile , qui donne dans la société des succès certains.
Or malheureusement, à cette époque, c'était une société brillante et choisie , s'intitulant exclusivement la bonne compogyiie, qui faisait les réputations et distribuait les grandes places.
Trop légère pour distinguer le fond, de la superficie, et l'intrigue , de la politique , elle se laissait facilement tromper par de vaines apparences , et prenait presque toujours ce qu'on appelait l'amabilité pour le vrai mérite.
ï\Ionsieur l'archevêque de Toulouse, lié dans sa jeunesse avec M. Turgot et avec quelques partisans du système des économistes, avait montré aux états de Languedoc une élocutiou facile , une douce gravité , un esprit conciliant. A Paris , dans les salons , il parlait à merveille d'affaires aux personnes qui ne les entendaient pas , et qui croyaient les entendre.
Quelques femmes de beaucoup d'esprit, telles que mesdames de Tessé , de Beauvau , de Montesson , firent la réputation politique de ce prélat; Les amis de Necker opposèrent l'archevêque à M. de Galonné. Dans l'assemblée des notables, il se concilia l'appui du clergé en soutenant ses privilèges , et , en même temps , il s'attira momentanément, par sa résistance aux plans
du ministre , la coufîance de quelques patriotes , même celle de M. de La Fayette, qu'il trompa.
D'un autre côté , malgré la répugnance connue du roi pour les premiers ministres , et surtout pour les prêtres qui s'occupaient d'affaires temporelles , il espérait arriver à son but par le crédit d'un ami subalterne , l'abbé de Vermont.
Précédemment , il avait persuadé au duc de Choiseul d'envoyer cet abbé à Vienne , en le chargeant d'enseigner les principes de la langue française à l'archiduchesse IMarie- Antoinette.
Cette princesse , montée au trône , continuait à donner une partie de sa confiance à l'abbé. L'archevêque employa utilement son crédit , et cet agent fidèle le vantait sans cesse dans ses entretiens particuliers avec la reine.
Ce fut par ces moyens qu'ayant aplani tous les obstacles qui auraient pu arrêter son ambition , il fut porté au ministère, lorsque M. de Galonné , vaincu par les parlements et par les notables , vit briser sa baguette magique , et disparut.
Il ne s'agissait plus d'intriguer, mais de gouverner: M. de Bricnne, au timon de l'État, ne sut employer que les petits moyens dont il s'était servi pour y parvenir. Il ne pouvait rien vaincre , et voulait tout éluder. Toute grande mesure épouvantait sa faiblesse, et s'il ne pouvait éviter qu'on en prît une, il employait toute sa prétendue habileté à en retarder, à en paralyser l'exécution. C'était donc avec un vif regret qu'il voyait le roi déterminé à soutenir par les armes la Hollande, son alliée , contre les Anglais et les Prussiens.
Les embarras que devait causer au ministre des finances une nouvelle guerre lui semblaient insurmontables; et , sans songer au rôle humiliant qu'il allait faire jouer à notre cour, il ne s'occupa plus qu'à retarder, autant que possible , l'heure des dépenses et celle des hostilités.
Voici l'étrange et presque ridicule moyen qu'il tenta et qui lui réussit : le roi , par sympathie de vertu et de bonté, aimait personnellement JVL de Malesherbcs, ministre d'État, qu'il vc-
naitde rappeler au conseil. M. deMaleslherbes, commela plupart des grands hommes, avait son faible , c'était celui de se plaire à raconter les nombreuses anecdotes dont sa riche mémoire était meublée ; et il faut convenir que personne ne racontait mieux que lui. 11 attachait dans ses récits par la philosophie de sa raison , par la bonliomie de son caractère et par la finesse doucement maligne de son esprit. Quand il avait une fois commencé, il s'arrêtait difficilement, et aucun de ses auditeurs n'était tenté de mettre le signet.
J'ai dit plus haut que mon père , impatient d'obtenir la décision et la signature qu'il demandait , soumettait , à chaque séance, cet objet à la délibération du conseil : alors l'archevêque, interpellant avec adresse M. de Malesherbes sur quelque événement passé, analogue aux circonstances présentes, celui-ci commençait à raconter. Vainement les deux maréchaux voulaient mettre fin à cet épisode , le roi se plaisait à écouter. Le récit se prolongeait , l'heure s'écoulait , il était tard lorsqu'on commençait à discuter, et l'affaire principale était renvoyée à un autre conseil.
On aura peine à croire que quatre séances , c'est-à-dire quinze jours , se perdirent ainsi. La discussion des mesures à prendre ne venait que d'être terminée, lorsqu'on apprit la prompte invasion du due de Brunswick , la terreur des Hollandais , la défection du prince de Salm, qui les commandait , la prise de leurs viHes et l'achèvement complet d'une révolution qui livrait cette république au stathouder et à l'Angleterre.
On ne peut que déplorer le sort des États compromis par de telles fautes. Le prélat qui nous avait valu cette humiliation fut élevé au rang de principal ministre, et les deux maréchaux qui avaient voulu conserver notre gloire intacte donnèrent leur démission, ne pouvant se résoudre à servir sous les ordres de l'archevêque.
J'ai déjà dit, je crois, que la convocation des notables avait pro-
duit en France et dans l'Europe la plus décevante illusion. On croyait partout que la générosité d'un prince qui s'annonçait , dès son début , contme un émule de Henri IV , secondée par un ministère qui appelait autour de lui les lumières des hommes les plus éclairés de la France, verrait ses intentions bienfaisantes couronnées d'un plein succès.
L'événement ne justifia pas cette attente; ou n'avait pas assez examiné les remarquables changements survenus dans nos esprits, dans nos opinions, dans nos mœurs. La France n'était plus la même : un règne efféminé ; des revers honteux ; une administration mobile , tantôt arbitraire et audacieuse , tantôt faible et craintive ; des vérités et des erreurs répandues par une nouvelle philosophie ; l'enthousiasme pour une liberté que nous avions longtemps enviée à l'Angleterre, et que nous venions d'affermir en Amérique; le mécontentement des peuples trop grevés d'impôts; la popularité acquise par les parlements lorsqu'ils résistaient au ministère ; leurs e\ils, leurs rappels, enfin un désir presque général d'innovations et de réformes, produisaient, au milieu d'une monarchie presque absolue, une sorte de fermentation républicaine.
Le 22 février 1787, le roi fit l'ouverture de rassemblée des notables. Alors , au lieu de l'enthousiasme que cette sorte d'appel au vœu national devait exciter, on vit partout se manifester l'esprit de méfiance , de critique , d'opposition , de censure et même de raillerie.
La liberté fut portée jusqu'à la licence : les épigranunes , les pamphlets, lespasquiuades, pleuvaient sur les ministres et sur les notables.
Aux éclaircissements multipliés fournis par i\l. de Galonné , on opposait les réponses les plus ironiques et les propositions les plus diverses. Les cvêques demandaient l'assemblée du clergé. M. de La Fayette osa imiter l'exemple donné par M. de INIaleshcrbes quelques années auparavant, et demanda la convocalJon des états généraux ; sa proposition ne causa qu'un grand
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étoiiiieniont : on était loin de penser que la réalisation de ce vœu hardi serait si prochaine.
M. de Galonné ne résista que deux mois aux attaques, et ceux qui lui succédaient étaient encore bien moins cnétat deleur ré-* sistor que lui. L'assemblée se sépara le 8 mai, et son opposition constante laissait le gouvernement dans une situation bien plus critique que celle qui l'avait déterminé à la convoquer.
Ce fut à cette époque que le roi nomma principal ministre l'archevêque de Toulouse. Les maréchaux de Ségur et de Castries doniîèrent leur démission; mais le garde des sceaux, le baron de Bretenil , et M. de Montmorin conservèrent leurs portefeuilles. M. de Briennc fut nommé ministre de la guerre; M. de la Luzerne , ministre de la marine.
L'exil du parlement de Bordeaux à Libourne donna un nouvel aliment au mécontentement public : toutes les cours souveraines se déclarèrent hautement en faveur des exilés ; d'une extrémité de la France à l'autre, la clameur devint universelle.
Le principal ministre dut sentir alors qu'il était bien plus facile de briller dans une opposition , que de se soutenir à la tête d'un gouvernement , au milieu de tant d'orages. Je crois même que , s'il eût été doué du génie dont il manquait , il se serait encore tiré difficilement d'une pareille crise.
En effet, tout semblait désorganisé : le roi, bon, mais faible, tourmenté par des conseils contradictoires , restait indécis entre eux ; il n'était animé que d'un unique sentiment , celui de l'amour du bien public; mais, pour l'opérer, chaque intérêt privé le lui présentait sous des faces différentes. 11 ne jjossédait pas la force nécessaire pour persister dans une détermination, pour suivre un système, et pour soutenir un ministre.
La cour défendait à grands cris les abus La noblesse , autrefois rivale du trône, n'avait plus d'autre désir que celui de conserver ses privilèges pécuniaires et honorifiques , do s'élever rapidement aux grades qui pouvaient faire espérer la gloire ,
oX (l'obl(Tiir dos pensions ou des sinécures nécessaires |)our soutenir son rang et son luxe.
Le clergé , fondant le maintien de sa puissance sur son accord avec l'autorité, se serait montré prêt^à la seconder, si cette autorité n'eût pas été forcée d'exiger de lui d'indispensables sacrifices d'argent. Enfin les parlements , dont l'assistance avait fortifié le trône pour détruire la puissance seigneuriale, prétendaient succéder aux états généraux et protéger les intértHs du peuple contre le pouvoir ministériel. Ainsi c'était pour maintenir leur indépendance , et pour devenir la seule digue 0{)posée à l'autorité du monarque devenue absolue, qu'ils se montraient récalcitrants contre le surcroit des charges publiques.
Dans ce temps , le secrétaire de légation qui avait remplacé près de moi M. Charrette de La Coliuièrc , étant obligé de s'éloigner, la reine obtint qu'on m'enverrait un jeune honjme qu'elle honorait de sa protection : c'était M. Genêt, frère de madame Campan.
Je le trouvai spirituel, instruit, possédant plusieurs langues, et doué de quelques talents agréables; mais sa tête était fort vive. Depuis on le vit entraîné par le char de la révolution , et nommé par les girondins ministre de la république aux États- Unis ; là , sa bouillante activité échoua dans une tentative qu'il lit pour attaquer le 'crédit de l'illustre Washington, et pour rendre le gouvernement américain plus démocratique.
La guerre entre la Porte et la Russie avait enfin éclaté. Souwaroff avait battu les Turcs, qui venaient de débarquer en Oimée. JMais l'indolence du prince Potemkin contrariait excessivement l'impératrice; et, tandis qu'il n'entreprenait rien, il accusait les Autrichiens de ne rien faire. Son seul désir, sou seul but était la prise d'Oczakoff; et, pour ne pas la manquer, il faisait d'aussi gi'ands préparatifs contre cette faible ville, que s'il avait dû attaquer Luxembourg.
Cependant l'ingénieur Lafitte m'avait écrit qu'elle n'était pas en état de résister à une brusque attaque; mais le temps perdu
IIG MÉMOIRES
par le prince fut mis à prolil par les Turcs , qui renforcèrent la garnison , accélérèrent les travaux et complétèrent l'état dél'ensif de la place.
Si les rausulmauj eussent été moins ignorants en tactique et en discipline , ils auraient tiré de grands avantages des tergiversations de leur ennemi; mais je connaissais leur aveugle fanatisme , leur obstination à faire la guerre sans règles , et , dès le 14 mars 1788, j'annonçai au ministère français qu'Oczakoff, Belgrade , Choczim seraient pris , et que les armées impériales , marchant toujours de succès eu succès, forceraient la Porte à se soumettre aux conditions que leur dicteraient ces deux puissances.
La diplomatie se montrait alors plus active que les armées : la Porte même , sortant de son apathie ordinaire , avait trouvé le moyen , par l'entremise secrète des Prussiens , de déterminer le roi de Suède à armer ses vaisseaux , dans le dessein d'empêcher ceux de Catherine de s'éloigner et de porter une seconde fois le pavillon russe dans l'Archipel.
Frédéric-Guillaume était parvenu à se faire un parti dans la ville de Dantzick. Quelques corps de troupes prussiennes s'eii approchaient , et les agents de ce prince , réveillant en Pologne l'amour de la liberté , présentaient aux esprits ardents de ce pays , trop opprimé , l'espoir de secouer le joug de la Russie.
Tous ces éclairs , précurseurs des orages , agitaient Catherine sans l'ébranler, et la nouvelle qu'elle reçut de la signature d'un traité d'alliance entre l'Angleterre, la Hollande et la Prusse, lui faisait désirer plus vivement la conclusion d'une quadruple alliance" dont la nécessité devenait plus évidente de jour en jour.
Mais vainement elle nous demandait d'expliquer clairement nos intentions ; vainement elle s'efforçait de pénétrer les secrets de notre système politique. INIalheureusemont nous n'en avions pas, et il était impossible de deviner les plans d'un cabinet livré, par la faiblesse et par la crainte , à l'irrésolution.
DU COMTE DE SïGUR. 117
On m'ordonnait cependant toujours de continuer la ni^gociatiou; un singulier incident vint momentanément en multiplier les difficultés. L'Espagne avait alors à Pétersbourg un ministre instruit , probe et spirituel : la rigueur excessive du climat porta malheureusement atteinte à sa sauté ; il fut attaqué d'une maladie que les médecins nomment mélancolie hypocondriaque.
Ce mal , de la nature la plus bizarre , troublait sa raison sur un point exclusivement ; elle restait complète sur tous les autres. Ses dépêches, qu'il me communiquait, étaient toujours remarquables par le bon sens qui les dictait , par l'élégance qui les ornait , et longtemps rien dans sa conversation ordinaire ne trahit son infirmité; il étajt toujours le même dans les conférences et dans la société. Un très-petit nombre d'amis seulement s'étaient aperçus de la déviation de ses idées , qui le portaient à croire que beaucoup de gens lui en voulaient, et qu'il était entouré d'ennemis.
Je fus un des premiers auxquels il confia ses peines : leur objet, dans ce moment , était la prétendue inimitié du comte de Goërtz, ministre de Prusse. Il se figurait que ce ministre gagnait ses domestiques , et payait des ouvriers pour faire toutes les nuits , près de sa maison , un bruit terrible qui ne lui permettait pas de dormir.
Je m'affligeai de son étrange erreur ; je lui gardai le secret ; mais tous mes efforts pour le ramener à la raison furent infructueux. Quelques mois après, je devins moi-même le sujet de ses inquiétudes : dès que je parlais bas à quelqu'un, il croyait que je disais du mal de lui, et m'en faisait de vifs reproches. Enfin , comme l'impératrice avait voulu qu'on jouât devant elle, à l'Krmitage, une des vieilles comédies de notre théâtre, r Homme singulier, mon malheureux Espagnol se persuada que j'avais inséré dans cette pièce quelques vers destinés à le peindre et à le ridiculiser. Par compassion pour sa faiblesse , j'eus beau lui montrer le livre anciennement imprimé où se trouvait cette comédie , rien ne put le désabuser.
Bientôt le comte de Cobentzcl et le duc de Serra Oapriola , ministre de Naples , devinrent ses confidents , et , peu après , les objets de ses soupçons : il accusait l'un d'empêcher toutes les femmes et filles de Pétersbourg de répondre à ses désirs , et l'autre d'avoir défendu à tous les horlogers de lui vendre une montre qui pût marquer l'heure avec précision.
Nous gémissions de voir un si honnête homme tourmenté par des peines qu'aucun soin de l'amitié ne pouvait adoucir. Son état nous donna d'autres genres d'inquiétudes , lorsque nous reçûmes de nos cours l'ordre de lui communiquer les détails de la négociation secrète relative à la quadruple alliance.
Cependant , comme je remarquais toujours que , dans ses entretiens politiques et dans ses lettres , sa raison se conservait tout entière , nous prîmes patience, espérant que son état n'aurait aucune inQuence fâcheuse sur les affaires dont nous étions chargés.
IMalheureusement notre sécurité ne put pas durer : s'éloignantde nous de plus en plus, il se rapprocha tout à coup des Prussiens , des Anglais , des Portugais , qui traversaient nos négociations ; et nous apprîmes que , regardant sou secrétaire de légation comme un de ses ennemis , il l'avait enfermé sous clef vingtrquatrc heures , et lui avait retiré ses chiffres.
Dans ces circonstances embarrassantes , et voulant éviter le plus possible un éclat, nous convînmes, d'après le conseil du comte de Cobentzcl , de consulter à cet ég-ard le vice-chancelier. « 11 y a quelques jours , nous dit celui-ci , malgré ma « juste considération pour vous , j'aurais eu peiue à vous croire , « ayant toujours vu la personne dont il s'agit très-éelairée , .' très-prudente et très-sensée. D'ailleurs , plusieurs membres <> du corps diplomatique disaient assez, malignement que ce « ministre était devenu Kobjet de certaines intrigues dans le « but de le déplacer; on le disait même assez hautement à la « cour du grand-duc. INIais , avant-hier, cet hon)me infortuné « m'a demandé une conférence secrète ; et , lorsqu'il fut tête '
« à tête avec moi , il se plaignit amèrement de la haine géné- « raie qui le poursuivait, des griefs qu'il prétendait avoir « contre vous, et de la manière injuste dont il était traité par « les ministres de l'impératrice , qui avaient donné , disait-il , (( les ordres les plus sévères pour épier sa conduite et pour a empêcher ses domestiques de le servir. Enfin, ajouta-t-il « les larmes aux yeux , on ne me donne qu'une boisson infecte , « et il ne m'est pas possible, quelque soin que je prenne, « de boire de t eau de la Neva. J'ai informé ma souveraine a de cet étrange accident , et elle pense qu'il est urgent de « prendre les mesures nécessaires pour que sa cour le rappelle. « Son médecin , que j'ai mi, assure que , dans un climat plus « doux, cette hypocondrie se dissipera. »
Cet avis étant conforme au nôtre , nous nous rémiîmes tous trois. Nous appelâmes dans cette réunion secrète le secrétaire de la légation espagnole , le médecin du malade ; et, rédigeaut une relation des faits, munis des certificats nécessaires pour en constater la vérité , nous adressâmes ce document à M. de Galvez, qui était alors ministre d'Espagne à Berlin.
Nous espérions que son rappel aurait ainsi lieu sans éclat ; maisje ne sais par quelle indiscrétion , celui même qui était l'objet de nos prudentes démarches et de nos soins délicats, fut informé de notre réunion et de son résultat.
Il nous demanda vivement des explications, que nous lui refusâmes ; il s'en plaignit à ses nouveaux amis, qui jetèrent feu et flamme contre ce qu'ils appelaient nos intrigues. Mais cet éclat ayant produit son effet naturel , celui d'empirer l'état du malade , il donna lui-même de si évidentes preuves de sa déplorable situation , que les calomnies tombèrent.
M. de Galvez, avant reçu de sa cour l'ordre de venir résider h Pétersbourg, arriva. Le malade , envoyé dans un climat moins rigoureux , recouvra peu à peu sa raison , sa santé , et nous fûmes ainsi délivrés de la plus pénible et de la plus singulière des contrariétés.
Sur ces entrefaites , fe fameux Américain Paul Joues arriva en Russie , cherchant , comme il Tavait toujours fait , des aventures et des combats. Ce marin s'était rendu célèbre par sa rare intrépidité , ayant , à bord d'un faible bâtiment , porté l'effroi sur les côtes d'Angleterre , et pris de vive force une frégate et un vaisseau de guerre.
Il ne m'apportait pas de lettres de recommandation. Les États-Unis , non reconnus encore en Russie , n'y avaient point d'envoyé ; mais j'avais fait la guerre en Amérique : tout Américain me semblait un frère d'armes. Paul Jones était, comme moi, membre de l'association de Cincinnatus ; et, ne craignant point d'être désapprouvé, je le présentai à l'impératrice. Cette princesse l'accueillit avec faveur, me permit de le mener dîner chez elle , le nomma contre-amiral , et lui destina un commandement sur la mer Noire.
Cet événement répandit l'alarme dans la factorerie anglaise ; elle éclata en plaintes peu mesurées. Les officiers anglais qui servaient dans l'armée navale de Catherine se réunirent , délibérèrent , et déclarèrent qu'ils voulaient quitter le service. L'amiral Greig eut besoin de toute sa sagesse , de toute son influence , de toute son autorité pour les faire renoncer à cette resolution , tant ils étaient indignés de voir élever à un haut grade, un guerrier qu'ils traitaient de rebelle, de félon et de pirate.
Paul Jones , en dévouant son épée à Catherine lui déclara noblement qu'il n'entrerait à son service qu'après avoir obtenu l'assurance qu'en aucun cas il ne serait obligé de combattre contre les Français.
Mon crédit et ma faveur étaient alors parvenus au plus haut point. L'impératrice , fidèle à sa parole , venait de développer à l'empereur, avec précision , ses prétentions , ses vues , son système , les bases de l'alliance qu'elle voulait conclure avec nous. Le comte de Cobentzel , les ministres russes croyaient tout terminé , et j'étais peut-être le seul à Pétersbourg qui ne regardât pas la quadruple alliance conanic signée, quand on apprit que le
le capitan-pacha se montrait avec une forte escadre dans le Liman. Eln même temps l'arrivée d'un courrier de Suède répandit une vive alarme dans le palais de l'impératrice et dans la capJLiie. On sut que Gustave armait des galères , rassemblait en Finlande trente mille hommes qu'il devait commander, et chargeait son frère , le duc de Sudermanie , de se mettre à la tête de son armée navale.
« Le roi de Suède a déclaré en plein sénat ( écrivait le comte « de Razouniowski au ministre de Catherine ), que les armen ments et les démarches de la Russie lui imposaient la néces- « site de se préparer à la guerre , afin de prévenir les coups « que l'impératrice voulait lui porter. Ayant envoyé , ajoutait « ce prince , un courrier au baron de IS'olken pour lui ordonner « de demander au gou\'«rnement russe des explications amia- « blés , je n'ai reçu que des réponses hautes , menaçantes , et « presque équivalentes à l'ordre de désarmer. Dans de telles « circonstances , l'honneur de la nation et sa sûreté exigent « qu'on déploie toutes les forces de la Suède pour éviter le « péril qui la menace. »
Ces paroles , disait-on , avaient entraîné tous les suffrages , et même ceux des amis les plus constants de la paix. Kn écrivant ces nouvelles, le comte Razoumowski mandait que le roi de Suède s'était efforcé de faire croire qu'il agissait conformément aux vues de la cour de France.
Les ministres russes m'en parlèrent a^ec inquiétude , et , tout en me paraissant convaincus de notre loyauté , ils me faisaient entendre suffisamment, que personne ne pourrait croire Gustave assez imprudent pour faire un tel éclat sans être sûr de l'appui de quelques graudes puissances. Pour aigrir leurs soupçons, les ministres d'Angleterre et de Prusse affectaient de blâmer hautement la conduite du roi de Suède.
Dans cette position , et n'ayant point reçu d'ordres , j'étais obligé de répondre avec une extrême circonspection. J'assurai les ministres « que, dans tous les cas, l'impératrice devait
« compter sur les bons offices du roi. J'ai cependant , ajou- « tai-je, quelque peine à croireà la guerre. Si Gustave avait l'ormé « le dessein de la déclarer, il aurait probablement attendu « le départ de la Hotte russe, afin de trouver la mer libre. « Ses démonstrations belliqueuses n'ont peut-être d'autre « objet que celui de rendre , sans se compromettre , un service « à la Porte , en empêchant les vaisseaux de l'impératrice de « porter leurs armes dans l'Archipel.
Au reste , une dépêche de M. de Simolin , ministre de Catlierineà Paris , dissipa promptement les nuages formés contre nous • il rendait compte à sa cour d'un entretien assez vif entre IM. de IMontmorin et M. de Staël , ambassadeur de Suède , et prouvait, par là, complètement combien le roi était loin d'approuver l'armement imprévu et le langage menaçant de Gustave III.
L'impératrice ne pouvait se persuader que le monarque d'un royaume faible en territoire , en troupes et en ressources , pût attaquer une puissance colossale camme la sienne. Cependant , d'après le conseil de ses ministi'es , elle ordonna la formation d'un camp de vingt-six mille hommes près de Frédériskham. Ces troupes devaient être commandées par le comte Pouskhin , et sous lui par Michelson , autrefois vainqueur du fameux brigand Pugatcheff.
Malheureusement, ces vingt-six mille hommes n'existaient que sur le papier ; à peine pouvait-on en rassembler six mille. Par une imprudente confiance , le nord de l'empire se trouvait totalement dégarni de troupes : le prince Potemkin avait tout attiré vers le midi; il mettait plus d'activité à grossir ses forces qu'à les faire agir.
Ses lenteurs permirent au eapitan-pacha de reparaître sur la mer Noire avec cent bâtiments de guerre , grands ou petits , de faire entrer le quart de sa flotte dans le Liman , et de renforcer la garnison d'Oczakoff par un corps de six mille Turcs. Le prince de Nassau, qui commandait les forces navales de
Catherine, ne doutant jamais de sa fortune, s'avança témérairement contre l'amiral musulman avec quatre-vingts bâtiments légers, dont les plus grands étaient les élégantes galères sur lesquelles l'impératrice avait navigué. Je ne comprends pas encore comment un ingénieur anglais , audacieux et habile , M. Bentham , était parvenu à rendre ces galères capables de porter des canons d'un assez gros calibre.
L'amiral Paul .Tones , commandant un vaisseau et une frégate , était destiné à protéger la marche de Nassau; mais il le suivait difficilement à cause des bas-fonds sur lesquels le prince se hasardait.
L'action héroïque d'un officier nisse fut le prélude des combats sanglants qui devaient la suivre : cet officier se nommait Saken ; il commandait une chaloupe canonnière. Voulant reconnaître les Turcs , il fut enveloppé par eux ; ainsi privé de tout espoir de salut ou de fuite , il écrivit un billet à Nassau pour lui dire d'être tranquille sur son sort, parce que ni lui ni son équipage ne tomberaient dans les mains des Barbares. Quelques instants après , il est abordé par trois bâtiments turcs , met le feu à ses poudres , saute , et entraîne dans sa destruction les trois bâtiments ennemis. Catherine , ne pouvant récompenser que sa veuve , lui donna une forte pension.
Nous attendions d'un jour à l'autre avec impatience les courriers du prince Potemkin. Le comte Bczborodko me disait assez plaisamment , qu'avec quatre têtes comme celles de Nassau , de Paul Jones, de Souwaroff et du capitan-pacha, il serait difficile qu'on ne rerùt pas bientôt de grandes nouvelles.
A la même époque, ayant obtenu de l'impératrice le grade de colonel pour un Français, officier d'artillerie, nommé M. Prévôt , je le fis partir pour aller rejoindre le prince de Nassau. Cet officier, récemment attaché au service de Hollande, avait été le seul qui eût opposé quoique résistance aux Prussiens.
Son esprit inventif ne contribua pas faiblement au succès de Nassau : il fabriqua pour lui des fusées remplies d'une sorte de
feu grégeois, liquide et inextinguible ; ces fusées étaient percées de plusieurs trous qu'on bouchait avec de la cire \ on y suspendait plusieurs fils de fer armés de crochets aigus. Ces mêmes fusées, lancées dans les agrès d'un vaisseau ennemi, s'y attachaient et versaient, sur tout le bâtiment, des torrents d'une flamme que rien ne pouvait éteindre.
Le prince de Ligne , las de son inaction , avait été trouver le maréchal Romanzoff , dont l'avant-garde mit en fuite un gros corps de Turcs. Moninfatigableami, après avoir été avec le maréchal reconnaître Choczim , revint à l'armée du prince Potemkin.
La politique européenne , dans ce moment, ne se composait que de petites intrigues , d'incertitudes et d'obscurités : M. de Woronzoff écrivait d'Angleterre que le cabinet de Londres excitait Gustave à la guerre; M. de INIontmorin me mandait qu'il n'en croyait rien; le ministre de Suède, M. de Nolken, me donnait toujours des marques d'une amitié personnelle , mais sa confiance n'était plus accordée qu'aux Anglais et aux Prussiens.
La lueur des armes ne tarda pas à dissiper les brouillards qui couvraient les yeux de tant de politiques. Gustave , arrivé en Finlande, s'avança sur la frontière russe, à la tête de trente mille hommes; en même temps son escadre croisait dans le golfe.
Le gouvernement danois déclara formellement au roi de Suède , que, neutre dans le cas où ce prince serait attaqué , il cesserait de Têtre si c'était lui qui commençait les hostilités.
On ne pouvait plus se tromper sur les intentions du monarque suédois. L'impératrice , pour la première fois alarmée , ordonna aux premiers bataillons de chacun des régiments de sa garde de se tenir prêts à marcher.
Les contrariétés de cette princesse furent contre-balancées par l'arrivée d'un courrier qui lui apportait la nouvelle d'une victoire que le prince de Nassau et Paul Jones venaient de rem-
porter sur les Turcs dans leT>iman. On n'en donnait point les détails; on disait seulement que la flotte ottomane avait perdu trois vaisseaux.
Nous ne tardâmes pas à savoir sous quel prétexte Gustave III avait cherché à voiler son évidente agression : comme ce prince, depuis quelque temps , feignait d'être vivement alarmé des pi> paratifs belliqueux de Catherine , une inquiétude générale s'était répandue en Suède, et le comte Razoumowski, dans l'intention de la dissiper, venait de présenter officiellement au ministère suédois une note dont l'objet était de justifier les armements de sa souveraine.
Après y avoir expliqué leur but véritable , le dessein de combattre les Turcs dans l'Archipel , il rappelait et énumérait les fréquents témoignages d'amitié donnés depuis plusieurs années par l'impératrice au roi de Suède. Récemment la Russie avait nourri la Finlande , totalement dépourvue de grains. Enfin , forcée par la guerre à équiper une flotte , Catherine II en avait aussitôt informé Gustave III, ainsi que les autres princes de l'Europe , ses amis.
« Cependant , ajoutait le comte de Razoumowski, le roi , « d'après de fausses alarmes , ayant rassemblé par terre et par « mer des forces considérables , l'impératrice s'était vue obligée « de prendre sur ses côtes et sur ses frontières des mesures « semblables. IMais , en même temps , puisque le ministère « suédois paraît ajouter foi aux bruits , sans fondements , qui '< lui supposent des vues hostiles , elle veut convaincre le roi , « le ministère, les personnes ayant part au gouvernement et « la nation suédoise, de la pureté de ses intentions amicales, « Elle espère leur prouver qu'elle n'a jamais formé l'idée d'at- « taquer la Suède , que ses armements ne sont que défensifs , « et que son seul désir est de maintenir la bonne harmonie qui « existait entre elle et le roi. »
Gustave , lié par sa constitution, qui ne lui permettait pas d'entreprendre, sans le consentement des États, une guerre of-
12r> MÉMOTBF.S
feusive , voulait, en attaquant, paraître attaqué : aussi la note du ministre russe l'irrita au lieu de le calmer.
Par ses ordres, le grand maître des cérémonies vint déclarer au comte Razoumowski, « qu'en se servant de ces expressions : « les personnes ayant part au gourernement et la nation << suédoise , il avait repris le langage des anciens envoyés de « Russie , langage qui n'était plus convenable depuis que le roi " gouvernait seul son royaume, et que la constitution avait été '< changée.
« En conséquence , disait la déclaration , ce prince , ne vou- » lant pas croire le comte Razoumowski autorisé par sa sou- « veraine à tenir une pareille conduite , ne le reconnaissait plus « comme accrédité, et défendait à ses ministres deconlérer, « avec lui : seulement , par égard pour le caractère dont il .( avait été revêtu, il lui accordait huit jours pour sortir du '< royaume ; ce terme arrivé , il trouverait des bâtiments des- « tiués à le porter en Russie. »
Razoumowski, après avoir obtenu avec peine la copie de cette déclaration , répondit « que , relativement à son départ o de Suède, il ne pouvait se conformer aux intentions du roi, « ne devant pas quitter son poste sans l'ordre de sa souve- « raine. »
T.e jour même où cette nouvelle arriva à Pétersbourg , je me trouvais à l'Ermitage. L'impératrice me parla avec vivacité de ce qu'elle appelait une équipée de Gustave, et me demanda ce que j'en pensais.
« Ce qui me paraît le plus surprenant dans cette affaire , « Madame , lui répondis-je, c'est que ce soit le ministre d'une « souveraine absolue, qui montre de si louables «égards pour « une nation libre , et que le roi de cette même nation s'en V trouve offensé. »
.l 'appris cependant que les ministres de cette princesse reprochaient au comte de Razoumov; ski de s'être trop pressé dans cotte circonstance, puisqu'il n'était autorisé à présenter sa note
Di; COMTE DE SEGÎIR. 127
que dans les cas où ic ministère suédois lui demanderait quelques explications.
Il pouvait avoir trop écouté son zèle , mais au fond le reproche était injuste ; car, témoin de tous les faux bruits semés pour inquiéter la Suède , il devait croire nécessaire de déclarer hautement, non-seulement au roi, mais encore à la nation et même à l'Europe, les intentions pacifiques de sa souveraine. La guerre devenait imminente ; l'impératrice seule persistait à n'y pas croire. Vainement ses ministres s'étaient réunis pour la conjurer de retarder le départ de sa flotte, afin de défendre les côtes ; déjà trois vaisseaux russes et trois frégates étaient partis.
Ils rencontrèrent l'armée navale suédoise , qui exigea d'eux le salut. I/amiral de Catherine le refusa , conformément au traité d'Abo, qui défendait de rendre les honneurs militaires hors des ports. Riais , l'amiral suédois ayant annoncé que le duc de Sudcrmanie était à son bord , l'amiral russe répondit , « qu'il saluerait volontiers le frère du roi : » ainsi le salut eut lieu.
L'impératrice, pour concilier ce qu'exigeaient sa prudence et sa dignité , s'était bornée à cesser de reconnaître le baron de Noiken comme accrédité , et à le traiter comme son ministre l'avait été en Suède.
Biçn que le comte Bezborodko m'evlt dit qu'il regardait comme très-probable la conclusion d'un traité de subsides entre l'Angleterre , la Prusse et la Suède , les ministres anglais et prussiens déclarèrent hautement que leurs cours désapprouvaient la conduite du roi de Suède. Pour moi , ne connaissant pas les intentions réelles de ma cour, quoique je les présumasse , je me bornai à tenir un langage conciliateur et modéré. Enfin l'orage éclata ; et , au grand étonnement de l'Europe, Gustave III , qui avait montré , pendant le cours de son règne, et surtout depuis qu'il s'était ressaisi de l'autorité enlevée à son père, beaucoup d'esprit, de sagesse, de modération et de gé-
nérosité, envoya par un courrier, et fit remettre par un secrétaire, nommé SchlaCf, au ministère russe, la note la plus menaçante, la moins mesurée , et des propositions si impérieuses, si inconvenantes, qu'elles parurent dépourvues de raison, surtout étant faites par le roi d'un État faible , qui les adressait à un empire si formidable.
La fin de cette pièce est trop curieuse pour n'être pas rapportée littéralement ; voici en quels termes elle était rédigée : " .... C'est sous ces circonstances que le roi s'est rendu en n Finlande , à la tête de son armée , et qu'il demande une « réponse catégorique et définitive , qui décidera de la paix ou « de la guerre. Voici à quelles conditions le roi propose la « paix à l'impératrice : 1° Que le comte Razoumowski soit « puni d'une manière exemplaire pour toutes les intrigues « qu'il a fomentées infructueusement en Suède, et qui ont « troublé l'amitié, la confiance et la bonne harmonie qui « subsistaient entre les deux empires, afin que ses pareils « soient à jamais dégoûtés de se mêler des affaires intérieures « d'un empire indépendant.
« 2" Que , pour dédommager le roi des frais que les ar- « mements que Sa Majesté a été forcée de faire lui coûtent, « et qu'il n'est pas juste que ses peuples supportent , l'impé- « ratrice cède au roi et à la couronne de Suède , à perpétuité , « toute la partie de la Finlande et de la Carélie , avec le « gouvernement et la ville de Kexliolm , tels qu'ils furent cédés « à la Russie par la paix de Nistadt et d'Abo, en rétablis- « sant la frontière à Systerbeck.
« 3" Que l'impératrice accepte la médiation du roi pour lui « procurer la paix avec la Porte ottomane, et qu'elle autorise « Sa Majesté à offrir à la Porte la cession entière de la Crimée, « et de rétablir les frontières d'après le traité de 1774, ou , si « Sa Majesté ne peut engager la Porte à la paix à ces condi- « tions , d'offrir à cette puissance le rétablissement de ses fron- « tières, telles qu'elles étaient avant la guerre de 1768; et, >
« pour sûreté de ces offres , que l'impératrice désarme au « préalable sa flotte , rappelle ses vaisseaux déjà sortis dans « la Baltique, retire ses troupes des nouvelles frontières, et « permette au roi de rester armé jusqu'à la conclusion de la « paix entre la Russie et la Porte.
« Le roi attend un oui ou un non , et ne peut accepter la « moindre modification sans compromettre la gloire et l'in- « térêt de ses peuples.
« C'est ce que le soussigné a l'honneur de déclarer, par ordre « du roi, à son excellence monsieur le vice-cliaucelier, et « qu'il supplie ce ministre de bien vouloir mettre au plus tôt « sous les yeux de l'impératrice, pour qu'il puisse faire promp- « tement parvenir la réponse au roi son maître.
« A Saint-Pétersbourg, ce 1" juillet 1787.
« Signé : G. de Schlaff,
a Secrétaire de légalion, comme seul apparlenantàia « mission ilu roi à la cour impériale de Russii". •>
Il est plus facile de concevoir que d'exprimer la surprise excitée par la lecture d'une déclaration si étrange. Le Grand-.Seigneur lui-même aurait à peine osé en siguilier une pareille à un faible hospodar de Moldavie.
L'impératrice , après m'en avoir parlé avec une ironique indignation, me demanda comment je la trouvais rédigée. « Il « me semble , iMadame , répondis-je , que le roi de Suède , « bercé par un songe trompeur, a rêvé qu'il venait déjà de « gagner contre Votre Majesté trois grandes batailles. »
« Quand il aurait remporté trois grandes victoires , ^lonsieur « le Comte , reprit Catherine avec feu , et quand même il serait « maître à présent de Pétersbourg et de Moscou , je lui mon- « trerais encore ce que peut , à la tête d'un peuple brave et « dévoué, une femme d'un grand caractère, debout sur les « débris d'un grand empire. »
I 30 Ml^.MOIBES
1! est certain que le roi de Suède , même en cas de succès , attaquant seul la Russie, aurait dû s'attendre à se voir bientôt accablé par la réunion des forces d'une si puissante monarchie ; mais , d'un autre côté , les circonstances lui étaient favorables ; et comme , par l'effet d'une inconcevable négligence , il prenait les Russes au dépourvu : rien ne lui aurait été plus facile que de chasser momentanément l'impératrice de sa capitale, et de reprendre la Livonie.
Cette province n'était défendue que par deux régiments : la prétendue armée russe de vingt-six mille hommes ne s'élevait pas encore à plus de six mille combattants; et avec beaucoup d'efforts, il n'existait nul espoir de la porter à douze mille hommes avant quinze jours. Il ne fallait aux Suédois qu'une heureuse témérité , une marche rapide ; mais Gustave , prompt dans ses menaces , fut lent dans son action.
Cependant , à chaque instant , nous croyions le voir arriver : on apprit qu'il avait présomptueusement invité les dames de Stockholm au bal qu'il promettait de leur donner à Pétershoff, et au Te Deum qu'il voulait faire célébrer dans la cathédrale de Pétersbourg à un jour déjà désigné par lui , et prochain.
Le trouble , l'agitation , régnaient dans cette capitale ; on ramassait, on équipait, on exerçait à la hâte la plupart des cochers, des domestiques, des ouvriers de la ville , jeunes ou vieux. J'ai encore une caricature de cette époque, où l'on représentait assez plaisamment ces grotesques et colossales recrues , formées a la marche et à l'exercice par des enfants tirés de l'école militaire impériale , qui montaient sur des chaises et sur des bancs pour redresser le cou , la tête , la poitrine de ces rustres gigantesques, à grandes barbes, et poar leur placer le fusil sur l'épaule.
Bientôt on sut que le roi de Suède était entré dans Nislot , dont il canonnait le fort , et que son armée s'avançait sur la •jWtite ville de Frédcriksham, incapable de résister à une attaque sérieuse.
DU COMTE DE SliGUR. 131
De tous côtés le bcuit se répandit alors que lépouvante était dans le palais; qu'on emballait tout, argent, bijoux, meubles, effets précieux, papiers du cabinet de l'impératrice; qu'un grand nombre de chevaux étaient rassemblés à toutes les postes , et qu'enlin Catherine, surprise et sans défense, allait partir la nuit et fuir jusqu'à Moscou.
L'embarras ne fut pas médiocre , dans cet instant critique , pour les ministres étrangers : chacun^d'eux , tenant un courrier prêt à partir, craignait de mander à sa cour une fausse nouvelle, si l'événement démentait les apparences et tous les renseignements reçus ; d'un autre cùté, il eût trouvé ridicule de ne point prévenir son gouvernement d'une telle catastrophe, et d'attendre , pour la lui annoncer, qu'elle fût arrivée.
Tout aussi incertain que les autres , je me rendis à l'Ermitage , espérant que mes yeux , mes oreilles , une iudiserét'o i ou un heureux hasard , éclairciraient mes doutes : ce hasard me servit à point.
Dès que l'impératrice me vit , elle m'appela ; et , après m'avoir parlé de choses assez indifférentes , elle me dit ; « La di- « plomatie doit faire à présent bien des conjectures ; débite-t-on « beaucoup de noUveries dans la ville ? »
Prenant alors subitement mon parti , et cherchant à lire , dans ses regards, l'impression que produirait sur elle une attaque un peu brusque , je lui répondis : « On en répand une , « IMadame , une très-grande , très-singulière , et qu'on donne " cependant presque partout pour certaine : c'est que Votre » Majesté doit partir cette nuit ou l'autre pour ÎMoscou. »
" L'avez-vous cru , ftlonsieur leC)mte? » me dit cette princesse avec un calme imperturbable. » Madame, repris-jc , les « sources d'où vient ce bruit lui donnent un grand air de vrai- " semblance ; votre caractère seul me porte à en douter. » « Et vous faites bien , reprit Catherine ; écoutez : ce qui « cause cette rumeur, c'est que j'ai ordonné de réunir prorap- « tement sur la route de Moscou cinq cents chevaux à chaque
« poste , mais dans l'uuique but de l'aire venir ici en diligence « les régiments que j'ai demandés. Je reste , soyez-en certain. « Je sais que vos confrères les ministres étrangers sont assez « en peine dans ce moment sur ce qu'ils doivent penser, taire « ou écrire. Je veux vous épargner cet embarras; vous pouvez « en pleine assurance mieux deviner que les autres ; mandez « donc à votre cour que je reste dans ma capitale , et que si « j'en sortais , ce ne serait que pour aller au-devant du roi de « Suède. M
Je crus à cette assurance , et particulièrement à la fierté avec laquelle elle m'avait été donnée. Néanmoins, j'ai su depuis, par des personnes admises dans sa plus grande intimité , que , pendant la durée de cette courte crise , la résolution de cette princesse ne s'était pas toujours maintenue inébranlable , et qu'il y avait eu des instants oîi la crainte de tomber dans les mains de son ennemi, l'emportant sur un béroïque orgueil, avait donné lieu aux emballages précipités et aux préparatifs de départ , dont le bruit s'était si rapidement répandu.
Quoi qu'il en soit, elle resta. M. de Nolken, ministre de Suède , reçut l'ordre de partir ; mais il répondit , comme Razoumowski , qu'il attendrait les ordres de son maître.
Le 22 juillet , les armées navales russe et suédoise se rencontrèrent et se livrèrent un combat sanglant : chacune des deux flottes perdit un vaisseau, et s'attribua la victoire. L'amiral Greig fut légèrement blessé , mais il continua à tenir la mer, tandis que le duc de Sudermanie rentra dans les ports de Suède. Cette bataille de Hoghland parut cependant assez avantageuse aux armes russes pour être célébrée par un Te Dewn^ auquel j'assistai.
Gustave III, par une hésitation dont nous ignorions les causes, perdit devant Frédériksham trois semaines précieuses. liC grand-duc Paul Pétrowitz partit pour l'armée de Finlande , qui campait à Wibourg; cette armée, ayant reçu des renforts , s'élevait déjà à douze mille hommes. Ce prince n'y fut témoin que
de légères escarmouches ; de part et d'autre on menaçait beaucoup , on combattait peu.
La joie causée dans la capitale par le Te Deum fut un peu troublée par l'arrivée de trois gros vaisseaux de guerre russes , qui rentrèrent dans Cronstadt très-maltraités.
M. de Montmorin m'écrivit que le roi désapprouvait entièrement la conduite du roi de Suède. Le langage de ce prince, selon M. de Montmorin, aurait pu faire présager cette conduite; car on savait qu'il avait dit publiquement ces paroles assez remarquables : « 11 faut une guerre pour caractériser un « règne. »
Quelques faux avis , quelques mauvais conseils avaient influé sur l'agression téméraire de Gustave. L'année précédente, par l'entremise des Prussiens et des Anglais, il avait conclu, au mois de septembre , un traité avec la Porte, qui lui promettait \m. subside de quatorze millions de piastres.
Depuis , on avait fait croire à ce prince que la disette dont la Russie souffrait et la guerre de Turquie mettaient l'impératrice dans l'impossibilité de se défendre contre lui. On ajoutait que la flotte russe, mal équipée, n'était montée que par des recrues ; enfin il avait dû croire d'autant plus facilement ces fausses nouvelles, qu'elles trouvaient alors partout créance, même dans notre cabiuct.
A Versailles , malgré mes dépêches , on se persuadait que l'armée russe avait une force plus apparente que réelle. J'éclairai ma cour sur la fausseté de ces rapports. Il est ATai que, dans le Nord , les Russes se montraient peu nombreux ; mais ils y occupaient la tête de tous les défilés qui pouvaient faciliter leur entrée en Suède , et défendre aux Suédois celle du territoire russe.
Au reste , si le roi de Suède , par ses menaces présomptueuses , par sa jactance assez déplacée , et par les Te Deum ou bals qu'il promettait avant la victoire , avait manqué à toutes les convenances , il faut avouer que , de son côté , Ca-
therinc ne les observa guère mieux , et qu'elle manqua de même aux égards que se doivent mutuellement les souverains.
Elle fit composer et représenter sur son théâtre un opéra burlesque , où la personne de Gustave III était grotesquement travestie. On l'y montrait sous la forme d'une sorte de capitan rodomont , d'un prince nabot. Ce chercheur d'aventures , guidé par les conseils d'une méchante fée , allait prendre , dans un vieux arsenal , l'armure d'un ancien et fameux géant , dont le casque, lorsqu'il en couvrait sa tête, descendait jusqu'à son ventre, tandis que les bottes du même colosse montaient jusqu'à, sa ceinture : ainsi on ne voyait plus qu'une tête, deux jambes et point de corps. Équipé de cette manière, il bornait ses exploits à l'attaque d'un misérable petit fort, dont le commandant, invalide , sortait avec une garnison de trois hommes, et mettait en fuite avec sa béquille le ridicule paladin.
Loin de m'amuser, ce spectacle m'attrista , et rimpératrice, qui reçut à cette occasion beaucoup de gauches et fades compliments , put lire , je l'espère , dans mon silence et dans mon maintien , combien je souffrais en voyant une princesse si noble et si grande s'abaisser de cette sorte , et se rapetisser en écoutant trop un puéril ressentiment.
Ce fut dans l'espoir de trouver l'occasion de reconquérir la Livonie et la Finlande que, d'après des insinuations étrangères, Gustave conclut une alliance avec la Porte. Par ce traité on était convenu que , si l'une des deux puissances se trouvait attaquée par la Russie, l'autre regarderait l'offense comme personnelle , et qu'aucune des deux ne désarmerait sans avoir obtenu une satisfaction convenable.
Nous avons vu à quel point son espoir fut trompé, et l'on a peine à concevoir comment il avait pu ignorer les dispositions de la noblesse , et les intrigues qui travaillaient son armée. Comptant avec trop de confiance sur la négligence de son ennemi , il regardait son triomphe comme certain , et s'était emporté au point de prononcer ces paroles menaçantes devant le
conseil d'Etat : > Si le sort favorise les armes de mon peuple , « je n'épargnerai , parmi tous les monuments de l'insolence « des Russes , que la statue de Pierre le Grand , pour graver « et éterniser sur son piédestal le nom de Gustave. »
Il aurait pu, au moins momentanément, réaliser cette menace au milieu de Pétersbourg, qui se trouvait sans défense; mais quelques jours perdus, une bataille de mer indécise, et la rébellion de ses troupes, firent disparaître pour toujours ses idées chimériques de conquête et d'invasion. Depuis, on verra que Gustave , réduit à se défendre , trouva dans son courage le moyen de rétablir sa fortune , et de sortir d'un pas si périlleux avec quelque gloire.
Tandis que ce nouvel ennemi menaçait l'impératrice d'une attaque si imprévue , les lenteurs de son armée du midi épuisaient la patience de cette princesse. Oczakoff n'était pas même encore sérieusement attaqué. « Je crois , m'écrivait le prince de « Ligne , que nous avons commencé le siège de cette place; ou « du moins on se l'imagine , parce qu'on vient de faire quatre " mauvaises redoutes à sept cents toises , et des retranchc- « ments à neuf cents des murs de la ville. L'ennemi n'a pas " daigné tirer sur nos ouvriers , quoiqu'on ait choisi , pour « travailler, les deux nuits les plus claires et la plus belle « lune.
« Potemkin , comme endormi, semblait ne songer ni à com- « battre ni à se garder : peu de jours après, ses retranchements « furent surpris et attaqués par deux mille Turcs ; ceux-ci , « se précipitant sur une batterie défendue par le prince d'Anhalt « et par un seul bataillon , étaient au moment de l'enlever. Le « prince n'envoyait ni ordres ni secours.
« Il s'était permis quelques légères railleries sur l'activité per- " pétuelle de Nassau ; celui-ci s'en vengea noblement : ayant « débarqué ses troupes et sauvé le prince d'Anhalt , ainsi que <■ sa batterie, il porta lui-même au prince Potemkin le rapport « du général d'Anhalt qui déclarait lui devoir son salut. En
136 MÉMOIBES
« même temps , il s'excusa avec ironie d'avoir osé combattre « sans attendre l'ordre du chef de l'armée. «
A cette même époque , les Autrichiens reçurent un assez grand échec : l'empereur Joseph ayant trop étendu ses lignes , elles furent percées par les Turcs , qui profltèrent de cet avantage pour exercer de grands ravages dans le Bannat.
Ce fut dans ces circonstances que le prince de Ligne écrivit à ce monarque la lettre suivante : « J'espère , Sire, que le mois « de septembre réparera les malheurs du Bannat et les non- « succès de la Bosnie.
« Pouvait-on croire que cet empire musulman , délabré , eût « pu mettre l'empire russe dans un tel péril ? Le plan des Turcs « était fort beau; car si le roi de Suède avait attaqué trois se- « maines plus tôt ou plus tard, et si le capilau-pacha avait « réussi , comme il le devait , à écraser avec sa forêt de mâts « qui couvrait le Liman , les pauvres bateaux de pécheurs et « les galères de cuisine , qui formaient toute la flotte de notre « romanesque navigation du Borysthène , le roi serait arrivé à « Pétersbourg, et le pacha à KJierson. »
Enfin la fortune, qui avait paru quelques instants abandonner Catherine , revint lui sourire : elle reçut la nouvelle d'une seconde et complète victoire remportée par le prince de Nassau dans le Liman. Comme les gros vaisseaux et les frégates russes, gênés par les bas-fonds, ne pouvaient joindre la flottille, Paul Jones s'y rendit de sa personne , et offrit à Nassau de le seconder de son seul courage , mais en s'efforçant cependant de contenir sa bouillante ardeur. « Nous courons à une perte certaine , lui « disait-il ; jamais avec quelques galères et quelques bateaux « plats , on ne s'est avisé d'attaquer une forte escadre et des « vai.sseaux de soixante-quatorze et quatre-vingts canons; « c'est une folle témérité , vous serez écrasé. »
« Vous vous trompez , répondit le prince ; l'âme manque à « ces colosses, et l'art à leur artillerie. Ils ne savent pas pointer. « ils tirent en l'air. Nous marcherons à eux sous une voûte de .
« feu , qui nous fera peu de mal ; nous les tucendierons et « nous les détruirons. »
Sa prédiction s'accomplit : il flt sauter six vaisseaux de guerre, en prit deux , et incendia presque toute la flotte turque : le capitan-pacha se sauva dans une chaloupe ; quatre mille Turcs furent faits prisonniers. Le général Souwaroff , par des batteries de terre bien dirigées, contribua efficacement à cette victoire.
Le comte Roger de Damas , commandant douze chaloupes canonnières , mérita dans cette action , par son intelligence et par sa bravoure , de justes éloges. Nassau le chargea de porter au prince Potemkin le pavillon amiral du capitan-pacha. Apraxin fut envoyé en courrier à l'impératrice.
Potemkin était alors campé près d'une hauteur nommée Novo- Grégori; transporté de joie à la nouvelle de la défaite des Turcs, et laissant éclater les idées superstitieuses que depuis son enfance il n'avait pas cessé de conserver, il saute au cou du prince de Ligne , et lui dit : « Vous voyez cette église de Novo-Gré- « gori ; je l'ai consacrée à mon patron , et le premier combat « de Nassau a eu lieu précisément le lendemain de la fête de ce « bon saint. Aujourd'hui nous sommes encore près de son « église ; eh bien , voici la flotte musulmane incendiée , voilà « de nouveaux coups de mon patron : cela n'est-il pas clair? « Ah ! je suis vraiment l'enfant gâté de Dieu. »
Ce triomphe consolait uu peu l'impératrice des alarmes que lui causait le roi de Suède. Elle fit chanter un Te Deum, et choisit pour cette célébration l'église do la Forteresse , située en face de la statue de Pierre le Grand , hommage digne d'elle et de lui.
Cette princesse me dit que les quarante-deux gouvernements de son empire venaient de lui offrir chacun un batafllon , mais qu'elle les avait refusés, parce que les recrues qu'elle avait tirées de Moscou et de Pétersbourg lui suffiraient pour repousser les armes de Gustave.
Comme elle me demanda si j'avais quelques nouvelles de France , je lui dis qu'on y croyait qu'elle avait écrit au roi de Suède une lettre fort dure , qui avait excité les ressentiments de ce monarque. '■ Je suis fort aise, Monsieur le Comte, me ré- « pondit^elle, que vous m'en ayez parlé. Je sais qu'on a ré- « pandu cette fable en plusieurs endroits ; mais j'espère que « vous me croyez incapable de dire ce qui n'est pas vrai. Eh « bien , vous pouvez faire usage de mes propres paroles : le n fait est que depuis 1 785 , je n'ai pas écrit une seule lettre au « roi de Suède. »
Je sus aussi par elle que le capitan-pacha , ayant rejoint le reste de son armée navale, forte encore de trente-cinq voiles , dont quinze bâtiments de soixante-quatorze et de quatre-vingts canons , avait rencontré sur la mer Noire l'amiral Woynowitz , qui marchait contre lui avec dix-sept vaisseaux.
Un combat eut lieu ; il fut peu décisif. Les Turcs perdirent un bâtiment de vingt canons ; une frégate russe fut assez maltraitée pour se voir forcée de rentrer dans Sevastopol. Le eapitan-pacha se retira sur la côte de Varna. Woynowitz continua à tenir la mer.
Dans le nord, l'amiral Greig cherchait vainement la flotte suédoise ; il ne rencontra que quatre vaisseaux ; trois lui échappèrent; un seul, de soixante-quatre canons, toucha sur un écucil , et fut brûlé par les Russes. On fit prisonniers cinq cents hommes de son équipage.
Catherine avait envoyé à son amiral le cordon de Saint-André. Greig répondit : « Cette décoration ne se donne qu'à une nais- « sancc illustre ou à de grandes actions ; je ne possède point « l'une , je n'ai point encore fait les autres. Je garde avec res- » pect mon cordon , mais je ne le porterai que lorsque je l'aurai « mérité. »
Sur terre , il ne se passait rien de remarquable. Arnifeld , après quekpies légers avantages sur les Paisses, s'était retranché à Pillis; il fit avec ordre et vigueur sa retraite quand le reste
de l'arniéo sucdoise s'cloigna subitement de Frédcriksham. A cette époque, où nous ignorions encore l'insurrection de l'armée finnoise, cette brusque retraite excitait autant de surprise à Pétersbourg , que la marche précipitée des Suédois y avait d'abord causé d'alarmes. On nous apprit vaguement que les troupes suédoises de Finlande , prêtes à repousser ime invasion, se déclaraient contraires à une guerre inconstitutionnelle.
Pendant ce temps , M. de IMontmorin m'écrivit que le roi de Suède venait de réclamer les subsides qui lui étaient promis par un ancien traité. Ou lui répondit qu'étant agresseur, sa réclamation n'était pas fondée , et que relativement aux subsides ordinaires de paix , le roi désirait que les circonstances lui permissent de les payer.
Cette réponse, communiquée au ministère russe, lui causa une vive satisfaction, et réveilla quelques espérances de voir enfin conclure la quadruple alliance. M. de Montmorin me pressait bien aussi de l'accélérer, mais en m'en ôtant les moyens , puisqu'il persistait à refuser de garantir l'intégrité de la Pologne.
M'étant rendu à l'Ermitage , j'appris par l'impératrice que le roi de Suède, quittant son camp, avait repris le chemin d'Abo au lieu de suivre , en retournant à Stockholm , la route qu'il avait prise pour aller en Finlande. « Ce prince , me dit- » elle avec un sourire ironique , est un peu déconcerté : son « peuple n'ignore pas que la flotte victorieuse des Suédois « reste toujours renfermée dans ses ports , tandis que l'info r- « tunce flotte russe tient constamment la mer. »
Cette princesse ordonna à ses ministres de nous communiquer son manifeste contre la Suède ; il était rédigé avec force , noblesse et modération. Mais, en le faisant connaître au gouvernement danois , elle s'était exprimée en ces termes : « Le roi « de Suède a tiré imprudemment son épée en s'armant contre « moi; il faut qu'il en jette le fourreau. »
Gustave l'ayant su , dit : « Ce sont les mêmes mots dont
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n Sixte-Quint s'était servi en parlant du duc de Guise le Bala- « fré : lorsqu'un sujets dit-il, (ire Tépée contre son maifre, « il faut qu'il jette le fourreau j quant à moi , je ne crois pas « être un sujet de l'impératrice, et je ferai ce que je pourrai « pour le lui prouver. »
C'était un spectacle assez singulier que celui de voir ainsi deux souverains se faisant une guerre de paroles assez animée , tandis que , de leurs deux armées, l'une paraissait tout étonnée d'être prise au dépourvu , et l'autre se montrait plus disposée à négocier qu'à combattre.
Je venais d'apprendre, par un avis secret , que les troupes finnoises parlaient de sejoindre aux Russes contre leur roi; ce que mon émissaire m'avait mandé fut, peu de jours après, confirmé par l'arrivée à Pétersbourg d'un transfuge suédois, le général Sprengporten. Il avait quitté par mécontentement le service de Gustave, et venait offrir son épée à Catherine. Cette conduite m'inspirait quelque défiance sur la vérité de ses récits. Cependant nous sûmes bientôt qu'ils n'étaient pas fort exagérés , et les causes réelles de la brusque disparition du roi de Suède me furent alors totalement expliquées.
Gustave , s'étant borné à faire une reconnaissance sur Frédériksham dans les derniers jours de juillet, avait paru perdre sans motif un temps précieux. Voulant toujours éviter de se déclarer agresseur, il avait espéré que ses menaces lui attireraient quelques hostilités de la part des Russes. Trompé dans cette attente , il fit marcher en avant Armfeld , qui combattit avec succès un corps détaché ; mais , trop ardent dans cette attaque , il fut entouré , et se vit au moment d'être pris.
Alors Gustave lui écrivit le billet suivant, qui tout à la fois peint le genre de son esprit , et montre quels étaient ses projets : « Au lieu de vous louer, il faut que je vous gronde ■ c'est « à votre cordon bleu que vous devez toute celte aubade; on a vous aura pris sûremenfpour moi ou pour mon frère. "Voyez « !a belle manœuvre que c'eût été si on vous eût pris , et le
DU COMTE DE SÉGUR. Hl
« triomphe de rimpératrice. d'avoir dans ses mains une des « premières personnes de ma cour ! Nous allons marcher avec n l'armée à votre secours. Il faut respecter Frédériksham jus- « qu'à ce qu'on puisse l'attaquer formellement; car l'Angleterre « a déclaré au Danemark qu'elle s'attendait que cette puis- « sauce garderait la neutralité. »
On ne conçoit pas trop pourquoi le roi croyait nécessaire de faire en forme le siège d'une hicoque telle que Frédériksham. Au reste, les mouvements de sa grosse artillerie étant trop lents, il s'était enfin décidé à s'emparer de la ville par surprise. En conséquence , voici quel avait été son plan : il devait attaquer sur trois points; Hastfelt pénétrait par la frontière du nord; Armfeld se maintenait dans le poste important de Pittis , pour couvrir la marche du roi sur Frédériksham ; Siegroth , avec des galères et des troupes de déharquemeut , se portait sur la côte à peu de distance de Pétersbourg; et, lorsque ceUii-ci annoncerait par des coups de canon que sa descente était effectuée , Gustave devait attaquer Frédériksham.
D'abord ce plan parut s'exécuter sans obstacles. Le signal convenu apprit au roi le débarquement de Siegroth , qui eu effet marchait avec célérité pour combattre Michclson ; mais tout à coup , au milieu de son mouvement , il reçoit l'ordre de se rembarquer ; ce qu'il ne put faire sans être poursuivi et fort maltraité par les Russes.
Or, voici ce qui avait donné lieu à ce subit et inconcevable contre ordre : dès que Gustave eut entendu le canon de Siegroth , il avait ordonné à ses troupes de s'élancer sur Frédériksham, mais, au lieu de lui obéir, on murmura, on s'arrête ; les officiers sortent de leurs rangs, l'entourent, et lui représentent qu'il ne doit pas e.xposer sans nécessité la vie de ses sujets.
Le roi, irrité, exige robéissance ; alors tous, levant le masque , déclarent qu'ils ne prendront point de part à une entregrise aussi contraire à la constitution que l'est cette guerre offensive. « Nous sommes prêts , disent-ils, à défendre la patrie , à verser
« la dernière goutte de notre sang pour elle ; mais jamais nous « ne consentirons à attaquer un État voisin sans une cause « légitime : tout ce que nous ferons , sera de couvrir la frontière « pour la défendre contre une invasion ennemie. »
Gustave, pénétré de douleur et enflammé de colère , s'adresse aux soldats, leur rappelle le serment qu'ils lui ont prêté, s'efforce de réveiller leur fidélité , d'entraîner leur courage ; mais tous, posant les armes à terre , jurent qu'ils ne feront point eu avant un pas de plus.
Ce fut ainsi , et sous les murs d'une forteresse ennemie , que Gustave vit éclater cette révolte , dont jusque-là il n'avait pas eu le moindre indice. Bientôt il découvrit que le but des principaux conjurés était de parvenir, avec l'assistance de la Russie , à rétablir l'ancien gouvernement aristocratique , tel qu'il avait existé en 1720.
D'après ces faits, on comprend comment le roi, désespéré, se vit forcé de faire rembarquer Siçgroth , de renoncer à tout plan de conquête , et de retourner dans sa capitale , où il reçut la nouvelle de l'armement des Danois , et de l'approche de ce nouvel ennemi, qui menaçait plusieurs de ses provinces.
Au reste, lorsque, depuis, il eut trouvé le moyen de ramener son armée à l'ordre et à la soumission , ceux des conjurés auxquels il accordait un généreux pardon n'en furent pas moins sévèrement punis; car, à leur retour dans Stockholm , le peuple les traita de lâches , et les insulta tellement qu'ils n'osaient plus paraître en uniforme dans les rues.
Ces événements dissipèrent l'inquiétude fondée que le commencement de cette guerre avait inspirée à l'impératrice , en menaçant d'un coup si imprévu sa capitale, sa fortune et sa gloire. Dans le même temps , elle apprit qu'Oczakoff était bombardé.
Le prince Potemkin , sortant de son apathie , commençait à se mettre en action ; mais , actif comme paresseux à contretemps, il fit sans nécessité, et accompagné de tous ses gêné--
raux, une reconnaissance jusqu'à demi-portée de fusil des murs de la place. Cette bravade coûta la vie a plusieurs Russes ; d'autres furent blessés : le prince de Ligne eut un cheval tué sous lui. L'impératrice blâma assez sévèrement le prince Potemkin de cette inutile algarade.
Souwaroff ne fut pas moins impnident : les Turcs ayant fait une sortie , ce général , après les avoir repoussés , les poursuivit si ardemment , qu'arrivé près des portes de la ville , une décharge à mitraille lui tua deux cents hommes. Dans le Nord , l'amiral d'Essen s'empara de dix-sept vaiseaux marchands suédois.
On jugeait alors si mal en Russie la situation intérieure des affaires de la France et l'embarras où elle jetait notre gouvernement, que l'impératrice s'opiniàtrait à regarder comme trèsprochaine la conclusion de la quadmple alliance. Son humeur contre les Anglais et les Prussieus la lui faisait vivement désirer. Elle avait, en couséquence, demandé que la négociation, au lieu d'être transférée à Paris , se continuât à Pétersbourg , et , sur la promesse d'un projet d'articles annoncé par M. de Montmorin , elle se px;rsuadait que j'allais bientôt recevoir les pleins pouvoirs nécessaires pour terminer cette affaire importante.
Le comte Bczborodko me dit « qu'il espérait que , dans le « projet d'articles qu'on attendait , celui qui concernait la ga- « rantie du territoire polonais serait peut-être modifié , mais « non annulé. En effet, continua-t-il, sans cette clause le traité « serait vraiment illusoire , puisque c'est seulement par la Po- « logne que le roi de Prusse peut attaquer les cours impériales. « La Russie devant être neutre entre l'Angleterre et la France, « et celle-ci entre les Russes et les Turcs, que signifierait un « traité qui n'opposerait aucun frein aux vues ambitieuses du « roi de Prusse ? »
Ce ministre, nous offrant chaque jour de nouvelles concessions, s'étonnait de notre lenteur. Il ne savait pas le mot de l'énigme; or, le voici : l'archevêque de Sens, principal ministre,
craignant par-dossus tout de s'engager et de se voir niélé , par là , dans une guerre quelconque , n'osa avouer cette faiblesse ; aussi, pour conserver une apparente dignité, il voulut avoir l'air de négocier, mais en se servant avec soin des plus frivoles prétextes pour ne rien conclure.
Toutes les lettres que je recevais de France m'expliquaient suffisamment ces vues que M. de Montmorin secondait à regret, car, sur ce point, sa correspondance particulière était fort différente de ses dépêches officielles. Forcé de remplir un devoir pénible , je soutenais de mon mieux l'étrange système de notre cabinet. « La neutralité maritime des Russes, disais-je, nous « enlève la seule garantie désirable pour nous, c'est-à-dire une « garantie contre les Anglais , nos ennemis personnels , et nous « faisons bien assez pour vous , en nous engageant à la guerre , « dans le cas où les Prussiens voudraient s'agrandir aux dépens « des possessions de l'empereur et de l'impératrice , sans nous « exposer encore aux chances d'une autre guerre, pour garantir a l'intégrité de la constitution et du territoire de la Pologne, « pays éloigné , et avec lequel , par la faute même des deux n cours impériales, nous n'avons plus conservé depuis long- « temps aucun rapport. »
Il est vrai qu'après m'être ainsi conformé à mes instructions, j'écrivis franchement à ma cour ce que je pensais : « Je n'ai « parlé ainsi, disas-je à ]\I. de Montmorin, que par obéissance ; « mais les Russes ont raison , et nous leur refusons ce que « nous aurions dû leur demander. Au fond , que nous offrent- « ils? Les moyens, par une forte ligue, de réprimer nos ri- « vaux , de conserver notre influence à la Porte , et de la re- « couvrer eu Hollande. Songez-y bien , je vous conjure : la « conséquence de nos refus sera probablement notice isolement « complet en Europe , un rapprochement de la Russie avec « l'Angleterre et la Prusse , dont un nouveau partage de la Po- « logue sera le gage. La paix se fera sans notre entremise ; l' An- « gleterre restera maîtresse de la Hollande ; enfin nous perdrons .
« à Constantinople et eu Suèda toute considération et toute « influence. »
Les nouvelles devenaient de plus en plus satisfaisantes pour rim{>ératrice et alarmantes pour Gustave. Les chefs de l'armée finnoise , au lieu de combattre les Russes, envoyèrent des messages d'amitié, et même des rafraîchissements, aux commandants des troupes de Catherine ; ensuite, rejoignant la principale armée suédoise, ils entretinrent et aigrirent son mécontentement
Le roi de Suède, en la quittant [wur retourner à Stockholm, l'avait laissée sous les ordres de son frère , le duc de Sudermanie. Celui-ci tenta quelques efforts pour rétablir la discipline, mais ce fut vainement. L,es rebelles lui déclarèrent qu'il ferait mieux de se retirer, parce qu'on était décidé à se confédérer contre le roi pour le forcer à la paix. On prétendait même poser des bornes à son pouvoir, dont il avait abusé en trompant sa nation, en attaquant injustement la Russie , et en exposant la patrie à une ruine totale ; enfin tous demandaient qu'on proposât à l'impératrice une cessation d'hostilités, et qu'on implorât même son appui.
Le duc de Sudcrmanie , soit par adresse , soit par faiblesse , convint des torts de sou frère, affecta un ardent patriotisme, et s'efforça de prouver à l'armée que la paix était son plus cher désir. Use rendit ensuite au camp des Finnois, leur tint le même langage , et écrivit au grand-duc Paul pour lui proposer une trêve et une entrevue.
Le grand-duc , en s'éloignant , éluda cette entrevue ; mais , d'après ses ordres , le comte Poushkin consentit à traiter. En conséquence , le colonel Montgommery fut chargé , par les Suédois, de se rendre à Frédériksham pour négocier. De son côté , l'impératrice envoya Sprengporten en Finlande avec des ordres secrets.
11 est difficile de comprendre pourquoi cette princesse , si habile , si éclairée , laissa échapper l'occasion la plus favorable que pût lui offrir la fortune pour terminer en un instant la guerre , T. n. 13
et pour établir d'une niauièrtj^durable, en Suède, son influence, on peut même dire sa domination.
L'armée de son ennemi voulait s'unir à elle ; les esprits étaient montés comme ils le sont toujours au commencement d'une révolte : ils éclataient en reproches contre le roi , et se permettaient les plus sanglantes railleries sur son casque théâtral , sur son panache vert, et sur le peintre de batailles qu'il avait appelé près de lui pour immortaliser ses triomphes, enfin sur la promesse qu'il avait faite de prendre Pétersbourg en une semaine, et d'y donner des bals anx dames suédoises.
Si Catherine eût profité de ce moment, le traité une fois signé , l'armée rebelle , compromise , n'avait plus de voies ouvertes pour le repentir. Gustave aurait été réduit à capituler, et à souffrir le rétablissement de l'ancienne oligarchie , que désirait un parti aussi puissant que nombreux; mais une telle révolution devait être l'effet et non la condition du traité.
Catherine, trop irritée pour voir juste, manqua son but en le montrant trop tôt. Elle offrit bien de consentir à un armistice et même à la paix , mais avec cette clause expresse , que l'armée forcerait le roi de rendre à la nation ses anciens privilèges.
Ainsi , au lieu de conclure , on négocia , on réfléchit ; le patriotisme murmura au fond des cœurs , et Gustave , profitant de ces retards et de ces incertitudes , trouva , peu de temps après , par des actes de vigueur, ainsi que par un heureux mélange de clémence et de sévérité , les moyens de rappeler ses troupes au véritable honneur, de regagner leur affection, et de réunir assez de forces pour se défendre glorieusement contre sa redoutable ennemie.
A défaut de paix et d'alliance, on pouvait au moins conclure une trêve ; le duc de Sudermanie n'y attachait d'autre condition que le débloquement de la flotte suédoise , renfermée alors à Sweaburg. Mais l'impératrice , craignant que cette clause ne couvrît un piège , refusa d'y consentir ; de sorte que les hosti-.
Ktés continuèrent : et ce qu'elle appela prudence fut regardé assez généralement comme une grande faute commise par sa fierté.
La prolongation de cette guerre convenait parfaitement aux vues des Anglo-Prussiens ; la paix était cependant dans leur langage, mais l'ambition dictait leurs plans. Ils offraient partout leur médiation , et soufflaient partout la discorde. Après l'avoir excitée en Hollande, à la Porte et en Suède, ils agitaient alors la Pologne, et le roi de Prusse ne négligeait aucuns moyens de s'assurer de la possession prochaine de Dantzick.
La quadruple alliance aurait pu seule contrarier leurs desseins : aussi, menaces, offres insidieuses, bruits semés avec art, tout était employé par eux, pour empêcher la conclusion de ce pacte qui les aurait déconcertés.
C'est ce que je m'efforçai vainement de faire comprendre a notre ministère , par une dépêche que j'envoyai à Versailles , le 19 septembre. « Si nous signons la quadruple alliance , écri- » vais-je , l'Angleterre et la Prusse reculeront devant quatre « grandes puissances. Leur crédit à la Porte tombera ; elles « perdront peut-être leur influence en Hollande , et elles n'o- « seront rien tenter en Pologne. Dans le cas contraire , elles « nous enlèveront nos amis , et dicteront la paix , en donnant « Dantzick aux Prussiens et des fers à la Pologne. Quant aux « Turcs , ils seront trop heureux d'obtenir à tout prix la cessa- « tion de la guerre. «
Quelquefois on paraissait à Versailles reconnaître ces vérités, et je voyais de nouveau luire , pour notre considération politique, quelques rayons d'espoir, qui, peu de temps après, se trouvaient encore évanouis
Un soir, en rentrant chez moi , on m'apprit (ju'un courrier extraordinaire y était arrivé, mais que, ne m'y trouvant pas, il était ressorti sans me laisser ses dépêches. Le fait me paraissant étrange, je demandai s'il venait de France, et ma surprise fut encore plus grande lorsqu'on me dit qu'il arrivait du
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Kaoïtschatlio. J'avais déjà reçu , à mon grand étonnement, depuis peu de jours, quelques lettres dechange tirées sur moi par des négociants de Sibérie.
Le lendemain tout fut éclairci ; je vis entrer dans mon cabinet le jeune Lesseps , fils de l'ancien consul de France à Pétersbourg. Il s'était embarqué avec M. de La Peyrouse ; cet illustre et infortuné marin l'avait débarqué, fort heureusement pour lui , sur la côte du Kamtschatka , en le chargeant de dépêches pour la France.
Ce jeune voyageur venait de traverser toute l'Asie : il lui avait fallu un an pour arriver à Pétersbourg ; la rigueur excessive du climat l'avait forcé de rester trois mois dans la presqu'île ; de plus , ne trouvant point de bâtiment pour traverser la mer d'Ochotsk, il employa trois autres mois à faire le tour du golfe.
Je sus par lui des détails très-curieux sur le Kamtschatka , sur la Sibérie, et sur les mœurs des habitants de ces vastes solitudes. Depuis , il a imprimé une relation de ce singulier voyage, relation écrite avec clarté et avec un naturel digne d'attirer une juste confiance.
M. delà Peyrouse me priait d'obtenir de l'impératrice quelques grâces marquantes pour M. de Kosloff, gouverneur du Kamtschatka. Les Français avaient reçu de lui le plus obligeant accueil : ce gouverneur ne souffri*. même pas qu'il payât les bœufs donnés à l'équipage français. Au reste, dans tout l'empire, M. de Lesseps avait trouvé des secours, des escortes et de l'argent, que, conformément au vœu de M. de La Peyrouse, je m'empressai de rembourser.
Le jeune Lesseps, zélé, ardent, infatigable , ne voulut point se reposer à Pétersbourg ; pressé d'exécuter les ordres dont il était chargé , il me demanda de l'expédier en courrier à Versailles : j'y consentis, et je lui donnai mes dépêches. Il est peutêtre le seul EuroiMÎen qui ait traversé directement, de l'est à l'ouest, toute l'Asie et toute l'Kurope.
Je reçus à cette époque des ordres de ma cour : Gustave •
avait demandé ses bous offices. On me chargeait de les faire agréer par l'impératrice, ce qui n'était pas sans difficulté ; car alors le roi de Suède , peu sincère à l'égard de Louis XVI, avait aussi sollicité la médiation de la Prusse , de l'Angleterre et de la Hollande, dont les ministres offrirent en effet à l'impératrice de se rendre médiateurs entre elle , les Suédois et les Turcs. Mais Catherine , persuadée que ces trois cabinets ne parlaient de paix que pour prolonger la guerre, n'accepta pas leur proposition.
I/impératrice éprouva encore de nouvelles contrariétés : le roi de Suède se montrait enhardi de nouveau par l'appui que lui faisait espérer l'Angleterre et la Prusse. Les armées suédoises et finnoises commençaient à manifester le désir de se faire pardonner leur révolte. La fermentation des esprits s'accroissait en Pologne : on y demandait à grands cris l'évacuation du territoire j)olonais par les Russes ; ce qui aurait laissé l'armée du maréchal Fiomanzoff sans retraite sûre , dans le cas où il aurait éprouvé un revers. Les armées de l'empereur venaient d'être malheureuses dans le Bannat.
Toutes ces circonstances faisant désirer à Catherine une paix prompte, honorable et modérée, elle accepta formellement , pour y parvenir, la médiation de l'Espagne et la nôtre : ainsi , au granddépit de nos rivaux . et malgré l'inaction de notre cabinet , le hasard me servit si bien , que j'obtins sur ce point capital tous le succès que ma cour pouvait désirer.
Sur ces entrefaites, nous vîmes arriver à Pétersbourg M. Whitworth, nouveau ministre d'Angleterre, diplomate très-estimable, maisdontla présence était beaucoup moins inquiétante pour nous que ne l'eût été celle de 1\I. Fitz-llerbert, On attendait aussi M. de Luchesini, envoyé du roi de Prusse, ministre adroit, actif, spirituel, ancien commensal du grand Frédéric, dont il racontait agréablement une foule d'anecdotes et de traits piquants.
L'impératrice, qui n'aimait pas sou caractère turbulent,
parut peu disposée à lo recevoir : elle eut tort ; il u'auniit été nullement dangereux en Russie. Il resta eu Pologne, fort aigri contre le gouvernement russe; et ses intrigues, trouvant les Polonais trè^-disposés à faire éclater une haine longtemps comprimée , enflammèrent leurs passions , et opérèrent une prompte révolution.
Ces infortunés Polonais , trop pressés de secouer le joug de la Russie , prirent feu à la première lueur d'un espoir de liberté , et commencèrent par où ils devaient finir. Ils auraient dû former une armée avant de faire parade de leur indépendance.
Dans ce moment, je crus voir éclater l'orage que nous cherchions à éviter : l'impératrice apprit tout à coup le succès des intrigues de M. de Luchesini. Les Polonais, animés par ce ministre , et comptant sur l'appui du roi de Prusse , venaient d'abolir le conseil permanent , de renverser la constitution polonaise, dont Catherine s'était déclarée garante ; en même temps, ils demandaient à grands cris l'évacuation de leur pays par les troupes russes.
L'impératrice, irritée, voulait d'abord employer la force pour soutenir la constitution imposée par elle ; ce fut avec peine que M. de Cobentzel, M. de Nassau et moi, nous parvînmes à calmer ce premier mouvement. Nous lui représentâmes que le roi de Prusse profiterait d'une mesure aussi précipitée , pour satisfaire ses vues ambitieuses ; qu'il entrerait en Pologne; que toute la nation polonaise monterait à cheval, et que cette diversion favoriserait les armes de la Suède et de la Porte.
Catherine céda, prit le parti de la modération, et, dans le dessein de dissiper les fausses alarmes répandues en Pologne par les Prussiens, elle aflecta une assez grande indifférence surles changements opérés dans la constitution polonaise; seulement, elle persista à garder ses troupes dans l'Ukraine , pour ne point compromettre la sûreté do l'armée du maréchal Romanzoff.
Sur ces entrefaites, le prince Potemkin revintàPétersbourg.-
la prise d'Oczakolf semblait avoir fait oublier à l'imiiératriœ ses justes et nombreux motifs de mécontentement contre lui ; satisfaite de sou triomphe, elle lui [pardonna sa paresse. Tous ceux qui avaient le plus murmuré contre sa négligence furent les plus empressés à lui rendre de scrviles hommages.
On lui avait dit que je m'étais rangé au nombre de ses détracteurs, et il s'en plaignit à moi dès qu'il me vit. « Le mot « de détracteur est trop fort, lui répondis-je ; cependant ce « qu'on vous a dit n'est pas dénué de tout fondement . j'ai eu « peine à comprendre par quelle confiance imprudente vous « aviez dégarni de troupes le nord de l'empire , que le roi de « Suède aurait trouvé ouvert, s'il eût été plus prompt et plus « hardi. 11 me semblait aussi que vous aviez laissé bien du temps « aux Turcs pour mettre en état de défense Oczakoff , que « l'ingénieur Lafittc regardait comme incapable de résister à « une vive attaque, et à cet égard vos amis les princes de « Ligne et de Nassau partageaient mon opinion et mon im- « patience. »
« Je n'ai rien à dire , répliqua le prince , relativement à la « Suède , si ce n'est qu'un homme raisonnable ne pouvait pré- « voir une guerre sans cause et une témérité pareille à celle « de Gustave III ; mais quant à Oczakoff , vous vous êtes « trompé : rien ne nous annonçait une agression de la part « des Turcs; c'étaient eux qui redoutaient la nôtre. U m'a fallu " distribuer mes troupes sur une ligne de cinq cents lieues , et « faire traverser des déserts à une multitude de voitures char- « gées de vivres et de munitions. Je crois qu'en peu de temps , « j'ai fait tout ce qu'on pouvait faire.
« C'est à mon tour, lui dis-je alors en riant , à vous accuser ; « je sais d'assez bonne source que vous êtes devenu bien froid <• sur notre quadruple alliance , à laquelle vous paraissiez at- « tacher un si grand prix. On assure même, qu'oubliant toutes « les intrigues de l'Angleterre et de la Prusse contre vous , « vous êtes disposé à vous rapprocher d'elles, et à pl.n'Jcr leur
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« cause auprès de rinî{}érat,rice ; en un mot, que vous êtes prêt « à tendre la main à vos ennemis et à tourner le dos à vos « amis. »
« Pourquoi pa<! ? reprit-il sur le même ton. Un diplomate « comme vous devrait-il s'en étonner ! Lorsque j'ai vu ériger le « royaume de France en archevêché, un prélat renvoyer du conn seil deux maréchaux de France , et laisser tranquillement les « Anglais et les Prussiens vous enlever la Hollande sans coup fé- <' rir, j'avoue que je me suis permis une plaisanterie : j'ai dit que « j'aurais bien conseillé à ma souveraine de s'allier avec Louis « le Gros, Louis le Jeune, saint Louis, l'habile Louis XI, •H le sage Louis XII , Louis le Grand , même avec Louis le « Bien- Aime, mai« non pas avec Louis le Suffragant. »
« Il est vrai , lui répondis-je en riant, que les rois de France « ont parfois nommé ministres des évêques et des cardinaux ; « mais je ne crois pas qu'ils aient jamais élevé au ministère « un général qui ait souvent montré l'envie de se faire moine. >> Cet entretien épigrammatique , dont je ne jugeai pas nécessaire de rendre compte à ma cour, fluit gaiement et amicalement , comme il avait commencé.
Mais ce qui est certain, c'est que ce prince, Décomptant pkis sur notre force , avait réellement changé de système : aussi depuis ce moment , restant avec moi dans les mêmes rapports d'amitié personnelle , il ne me montra plus de confiance politique , et se rapprocha au contraire assez ouvertement des ministres d'Angleterre et de Prusse.
Un jour, ayant beaucoup de monde chez lui , son humeur contre la France le porta à me faire une assez mauvaise plaisanterie , mais qui ne tourna pas trop à son avantage.
Autrefois ou trouvait en Europe , dans toutes les cours et chez tous les grands, des fous dont beaucoup d'ambitieux pouvaient envier le bonheur et la fortune; ils avaient le privilège rare de dire des vérités impunément : c'est peutêtre le danger de ce droit qui en a fait tomber la mode.
Or, on voyait encore en Russie quelques seigneurs qui avaient conservé l'usage d'entretenir près d'eux cette sorte de bouffons favoris. Le prince Potemkin en avait un nommé Mosse : il était original, assez instruit, et, au milieu de ses facéties , il lui échappait souvent des traits aussi caustiques que hardis.
Le prince jouait aux échecs avec moi, en présence de plusieurs officiers et d'un assez grand nombre de personnes de la cour; voulant, pour se divertir, m'embarrasser, il appela son fou , et lui dit : « Je voudrais savoir ce que tu penses des « nouvelles que nous recevons de Paris : on y va convoquer " les états généraux du royaume ; parle et dis-nous ce qu'il en « résultera. »
Mosse alors , sans se faire prier, se mit à parler, à pérorer, à déclamer pendant un quart d'heure avec une extrême volubilité, développant à loisir son indigeste et comique énidition, confondant les faits , les règnes , les dat£s , les Albigeois , les protestants, les jansénistes ; mais citant des anecdotes vraies, et faisant de tout son discours, un tableau grotesque et satirique qui présentait en ridicule notre cour, notre clergé, nos parlements, notre noblesse et notre caractère national : la conclusion de toutes ces épigrammes était la prédiction d'un bouleversement général et d'une folie universelle , qui gagneraient l'Europe , à moins qu'on ne mît à la tète des affaires des sages comme lui , h la place des fous qui les gouvernaient.
Pendant cette belle sortie contre la France , les assistants me regardaient malignement , et le prince riait sous cape de l'embarras où il me jetait, en me faisant entendre tant de sottises contre mon pays, et en me compromettant avec un fou.
Cependant je ne perdis pas la tête, et je voulus prendre ma revanche. Je n'ignorais pas à quel point on était alors forcé, à Pétersbourg, d'être silencieux et circonspect sur la politique et sur les opérations du gouvernement, qui ne souffrait pas qu'on en parlât.
Au lieu de me fâcher contre le harangueur, je lui dis : « Mon
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« cher Mosse , vous êtes uu savant homme ; mais , depuis « vingt ans vous n'avez pas vu la France , et votre mémoire , « bien que prodigieuse , vous trompe ; car vous venez de faire « un rude mélange d'erreurs et de vérités ; mais , pourtant , « votre beau discours me fait croire que vous seriez bien n autrement éloquent et intéressant , si vous vouliez nous « parler de la Russie, que vous comiaissez bien mieux, « et de la guerre qu'elle soutient à présent contre la Tur- « quie. »
Aces mots, le prince Potemkinfronçale sourcil, et Otau fou un geste menaçant; mais l'intrépide Mosse, qui était en train, et que les éloges encourageaient, prit la parole avec feu, et ménagea encore moins la Russie que la France. Il s'étendit avec complaisance sur les inconvénients de l'esclavage du peuple, du despotisme de la cour, sur l'incomplet de l'armée, le vide du trésor, le discrédit de la banque. « Que penser enfin, dit-il, « d'un gouvernement qui voit ses affaires en si piteux état , et « qui va dépenser tant d'argent et tant d'hommes , pour ac- « quérir quelques déserts et gagner la peste ? Pourquoi veut-oa « se ruiner, se saigner à ce point , et armer peut-être toute « l'Europe ? Vous ne le devinez pas ; je vais vous le dire : n c'est pour amuser un grand prince ici présent, qui s'ennuie, « et pour lui donner le plaisir d'ajouter le grand cordon de « Saint-Georges aux trente ou quarante cordons dont il est « déjà bariolé , et qui ne lui suffisent pas. »
A ce trait , je me mets à rire aux éclats , les assistants s'étouffent pour ne pas m'imiter, et le prince Potemkin , furieux , renverse la table , et jette les échecs à la tête de Mosse qui s'enfuit. Alors je représentai au prince que nous serions tous deux moins sages que Mosse, si nous nous fâchions de sa folie, et la soirée se termina fort gaiement.
« Sa INIajesté a pensé qu'une alliance contractée avec la Russie « nous brouillerait probablement avec la Porte, à moins a qu'elle ne filt tenue très-secrète, et, dans ce cas, elle.
n ne produirait pas l'effet désiré , celui d'imposer à la ligue an- « glo- prussienne.
« Ce qui est essentiel , c'est d'agir activement comme <■ médiateur, et d'accélérer la paix ; car, cette paix étant con- « due, la quadruple alliance ne serait plus nécessaire. Il « répugne toujours au roi de garantir l'intégrité de la Pologne, « d'un pays où , depuis plusieurs années. Sa Majesté n'exerce n aucune influence : ce serait s'exposer, sans nécessité, aux « chances d'une guerre lointaine.
« D'ailleurs , on va rassembler les états généraux , dans le « dessein de faire disparaître la différence qui existe entre nos « revenus et nos dépenses : ce ne sera qu'après avoir atteint '< ce but que le roi aura acquis la certitude de remplir ses an- « ciens engagements. Jusque-là il ne peut se résoudre à en « contracter de nouveaux.
« Quoiqu'il doive compter sur l'amour de ses sujets et sur « l'immensité des ressources nationales , il ne trouverait pas « sage d'effrayer les esprits par la perspective d'une guerre « imminente. La France , une fois rassurée , reprendra sa « force , sa puissance , et deviendra une alliée vraiment utile : « voilà les motifs d'un retard nécessaire. Sa Majesté est persua- « dée que l'impératrice appréciera leur solidité et reudra jus- « tice à la francliise de sa conduite.
« Au reste, le roi persiste à vouloir arrêter les bases d'une « union projetée, sauf à ne la revêtir des formes qui doivent « la consacrer, qu'à Tépoque à laquelle les inconvénients qu'on " vient de développer n'existeront plus. Cette époque serait " celle de la paix entre les deux cours impériales et la Porte, « et celle de la solution complète des affaires intérieures de la •< France, à l'issue des états généraux. »
Telles étaient en substance cc-s instructions si longtemps attendues, et qu'on m'autorisait à communiquer au ministère russe. M. de Montmorin y joignait un projet de traité, rédigé par lui, et, dans une lettre écrite de sa main, il me mandait
« que le conseil avait été unanime sur l'utilité de l'alliance, mais « que la délicatesse du roi ne lui permettait pas de signer un « pareil traité avec la Russie, tant qu'elle serait en guerre avec « les Turcs. »
Je me conformai avec exactitude aux ordres inattendus que je recevais, et je cherchai de mon mieux à calmer l'humeur que ce changement de dispositions donna au ministère russe. Je ne dissimulai point à M. de Montmorin combien ma mission devenait délicate et pénible. « Comment, lui disais-je, soutenir « notre crédit, quand nous avouons notre impuissance actuelle ?
Dans les premiers jours du mois de mai , un courrier de Vienne apporta à l'impératrice des dépêches qui lui causèrent une vive inquiétude : on lui mandait que l'empereur Joseph venait de recevoir ses sacrements. Cette princesse fut tellement affectée, qu'elle en tomba malade. Un second courrier la rassura en lui apprenant que la vie de ce monarque était, pour le moment, hors de danger.
A cette époque, Catherine II éprouvait des contrariétés de tous genres : la flotte du roi de Suède, favorisée par un coup de vent, était débloquée. Le roi de Suède, délivré des Danois, triomphant de l'opposition dans la diète, se retrouvait à la tête d'une armée soumise et animée du désir d'expier sa rébellion par des victoires. M. de Choiseul, dont la position devenait de plus en plus délicate, m'écrivait que les Anglais et les Prussiens étaient au moment de conclure avec la Porte un traité d'alliance, par lequel ces trois puissances s'engageaient à soutenir la révolution qui s'opérait alors en Pologne, pour la soustraire au joug de la Russie. En même temps la ligue angloprussienne invitait Catherine à rompre tout lien avec l'empereur etla France, et à lui confier la médiation de la paix. A cette condition, elle promettait d'assurer à la Russie la cession d'Oczakoff, et de forcer Gustave de poser les armes.
L'impératrice était trop (ière pour se prêter à un rapprochement exigé plutôt que demandé, et qui la forcerait à manquer-
de foi envers son ancien allié. Mais il me paraissait très-probable que, n'étant soutenue ni par l'Espagne ni par nous, elle finirait, ainsi que l'empereur , par se réconcilier avec la ligue aux dépens de la Pologne ; car, en politique , presque toujours les querelles des forts se terminent au détriment des faibles.
Je vis à cette époque le pacha d'Oczakoff, qu'on avait amené à Pétersbourg : c'était un Turc fort distingué ; car il montrait, dans sa conduite et dans ses paroles, un peu de raison et d'esprit. Je lui demandai s'il ne craindrait pas, après la conclusion de la paix, de retourner dans son pays. « Votre gouvernement, « luidis-je, est bien rigoureux : ou assure qu'il punit le mal- « heur comme le crime , et que vous-même vous ne seriez « pas à l'abri de sa sévérité, quoique votre courage et votre « vigoureuse défense vous aient mérité l'estime de vos en- « nemis. »
« Nos usages ne vous sont pas bien connus, me répondit-il ; « c'est une reddition volontaire, et non pas une reddition forcée, « qui, chez nous, rend coupable un commandant de place. J'ai « été pris d'assaut : on n'a aucun reproche à me faire. Mais, « quand même j'aurais défendu dix ans la ville qui m'était con- « fiée, si je l'avais rendue par capitulation, ma tête tomberait. »
« Eh quoi ! repris-je, dans ce cas vous iriez de vous-même « subir cet injuste châtiment? »
« Il le faudrait bien, répliqua le pacha : ou ne peut éviter « son sort, et chacun doit se résigner aux ordres d'Allah. Vou- « loir s'y soustraire serait à la fois une folie et un crime. » Certes on ne peut pousser plus loin le fatalisme !
L'impératrice fit dans ce temps un voyage à Czarskozélo, et me permit de l'y suivre. D'heureuses nouvelles qu'elle reçut lui rendirent sa gaieté : l'empereur était en convalescence; Kamenski venait de battre un corps assez considérable de Turcs, et Michelson avait mis en déroute une division suédoise; Romauzof, partageant son armée en trois corps, dirigeait l'un
sur Yassy, l'autre en Valachie, le troisième vers Bender.
Nous apprîmes bientôt que Kamenski, poursuivant ses avantages, avait attaquéprès de Galatz le pacha Ibrahim, l'avait lait prisonnier et s'était emparé de son camp.
Ce que je prévoyais depuis longtemps arriva : le prince Potemkin et quelques ministres voulaient engager l'impératrice à se rapprocher de l'Angleterre ; et, pour y parvenir, ils disaient à cette princesse que M. de Choiseul avait donné aux Turcs un plan de campagne assez habilement tracé. Us ajoutaient que cet ambassadeur, accusant faussement d'intrigues les Anglais et les Prussiens, excitait lui-même les musulmans à continuer la guerre.
Catherine, adoptant trop légèrement cette fable, en parla avec amertume au princede JNassau. «La cour de France, luidit- « elle, n'agit pas de bonne foi avec moi, ou ses ordres sont bien « mal exécutés par ses ministres. On m'assure même ( et J'ai n eu quelque peine à me le persuader ) que M. de Ségur ne a communique à mes ministres que des extraits infidèles des dé- « pêches qu'il reçoit de M. de Choiseul. Le roi de France vient a de payer des subsides à Gustave III ; il refuse, sous de vains « prétextes, de conclure la quadruple alliance. Toute cette con- « duite politique , loin d'être franche, me paraît presque hos- « tile.
« Je ne veux point faire d'éclat , parce que je crains peu le « mal que la France voudrait me faire. Cependant je n'aime pas « qu'on me croie dupe de fausses protestations. Je désire donc « que vous, qui devez à présent, je l'espère, être devenu Russe, « vous écriviez confidentiellement à M. de Montmorin, afin de «• lui faire entendre que ses refus de conclure le trr-ité d'alliance '( et la conduite de son ambassadeur à la Porte ne me per- « mettent plus d'avoir aucune confiance en lui, »
Nassau vint, sans tarder , me rendre compte de cet entretien, et Je reconnus facilement, dans toutes ces fausses nouvelles, une intrigue du prince Potemkin', qui espérait, par ce moyen, ,
éloigner l'impératrice de nous. Il y réussit d'abord. Catherine, revenue à Pétersbourg, cessa de me parler avec sa bienveillance ordinaire ; elle ne m'invita plus aux soirées particulières de l'Ermitage, et, lorsque j'y venais avec toute la cour et le corps diplomatique, loin de m'appelcr près d'elle, elle affectait de me montrer une froideur extrême, et adressait souvent des paroles obligeantes aux ministres d'Angleterre et de Prusse.
Nos rivaux triomphaient, et tous ceux qui , pour régler leur conduite, épiaient constamment les vicissitudes de la faveur, s'éloignaient peu à peu de moi , me regardant comme un ministre disgracié.
J'étais choqué du succès de ces artiQcieuses menées, etcomme elles pouvaient anéantir promptement rinduence que j'étais parvenu,avectant de difficulté, à rendre en Russie à la France, je désirais vivement trouverquelques moyens pour déjouer ces manœuvres à la fois ministérielles et anglo-prussiennes.
Sur ces entrefaites, je reçus ,une très-longue dépêche de M. de Clioiseul. Je n'en aurais jamais pu écrire une plus parfaite pour la circonstance. Cet ambassadeur me rendait un compte détaille de toute la conduite des ministres anglais et prussiens à Constantinople, des artifices employés par eux, pour éloigner les Turcs de toute idée de trêve ou de paix. Non-seulement la substance de leurs notes et de leurs mémoires présentés à la Por^e s'y trouvait relatée, mais encore il y avait transcrit les propres et hostiles expressions dont ces ministres s'étaient servis.
S'il m'eût été possible de les faire connaître à l'impératrice, elle se serait certainement fort irritée, en voyant à quel point ou avait voulu la tromper; mais la dépêche de M. de Choiseul était chiffrée, et j'ai déjà dit qu'on avait prévenu cette princesse contre ma sincérité , en lui faisant croire que je donnais à son ministre une analyse fort peu fidèle des lettres de notre ambassadeur.
Il était cependant urgent pour moi de ne pas laisser échapper
une occasion si favorable, qui peut-être ne se retrouverait pas de longtemps. Or, dans cette circonstance, je me déterminai à prendre un parti décisif : il était si nouveau et si hardi , que je ne jugeai pas convenable d'en rendre compte à ma cour. Je n'en instruisis même M. de Montmorin qu'à mon retour en France.
Si ce moyen téméraire n'avait pas réussi , il aurait peut-être paru coupable; car, par là, je pouvais compromettre la sûreté du chiffre de l'État; et, en faisant connaître aujourd'hui une résolution si hasardeuse , je regarde comme un devoir d'avertir les jeunes Francaisqui doivent entrer dans la diplomatie, de ne point imiter mon exemple. En effet, pour risquer une démarche semblable à celle que je me permis alors , il fallait connaître aussi parfaitement , aussi intimement que moi , l'esprit, l'Ame et le caractère du souverain qui m'inspirait une telle confiance : le succès seul pouvait m'absoudre , et il fut complet.
Je priai le prince de Nassau de venir chez moi. « Vous « voyez, lui dis-je, dans quelle crise se trouve ici notre crédit, « et quels moyens on a pris pour le renverser. Vous savez '< aussi que l'impératrice, que l'on trompe, unit à l'âme la « plus noble, le caractère le plus élevé ; rien de grand, de gé- « néreux, de délicat, ne lui est étranger.
« Apprenez donc le moyen auquel je me décide pour l'é- « clairer sur les intrigues qui l'assiègent, et pour les déjouer : « voici la dépêche de M. deChoiseul que je viens de déchiffrer ; « les mots sont en interligne sous les chiffres. La lecture de « cette lettre dissipera tout doute sur notre loyauté et sur les « artifices de nos ennemis ; je vais la plier telle qu'elle est, et <i écrire sur l'enveloppe : Ce n'est point à rimpêrairice, c'est « à Catherine que j'adresse cette dépêche.
« Prenez-la, moucher prince ; demandez à l'impératrice un « entrelien particulier, et remettez-lui de ma part cette lettre. « Si cette princesse vous quitte et sort un moment de son ca-
DU COMTE DE SÉGUR. IGl
« binet,"je l'ai ma! connue. Un secrétaire peut copier quelques » lignes, la clef du chiffre est compromise, et je deviens cou- « pable. Mais, si je ne me suis pas trompé, elle ne sortira pas, « et vous rendra sur-le-champ ma dépèche . Partez vite et re- « venez promptement. »
Nassau m'approuva , courut au palais , et obtint l'audiencs qu'il demandait. Dès qu'il fut tête à tête avec l'impératrice, et qu'il eut prononcé mon nom, cette princesse dit avec humeur : « Que peut me vouloir ]M. de Ségur ? « Alors, sans répondre, il lui présente ma lettre.
Catherine la prend, marque une vive surprise en lisant l'adresse, ouvre précipitamment l'enveloppe et commence à lire la dépêche. Dans ce moment le prince de Nassau se retire peu à peu, et feint de vouloir sortir. Aussitôt l'impératrice court à lui, le prend par la main et lui dit : « Ah ! prince , ne sortez pas ; je ne veux pas que vous me quittiez un seul instant. »
Elle reprend ensuite sa lecture, et, après l'avoir rapidement; achevée, repliant la dépêche et la rendant à M. de Nassau, elle lui dit avec le regard et le ton de voix le plus émus: « Courez, a prince, courez chez M. de Ségur, et assurez-le que jamais « de ma vie je n'oublierai ce noble procédé , cette touchante « marque de son estime et de sa confiance : j'en suis digue ; il <i m'a bien devinée. »
.Te n'attendais pas sans agitation le retour de mon messager, et l'on peut facilement concevoir quelle fut ma satisfaction , lorsqu'il m'informa de l'heureux et prompt résultat de sa mission.
Le lendemain la cour était invitée à l'Ermitage : dès que j'y parus , l'impératrice m'appela , me fit asseoir près d'elle , écouta peu les acteurs, et, pendant la durée du spectacle, s'en tretiut continuellement et tout bas avec moi.
Ea surprise se peignit sur les traits des ministres ; ceux de nos rivaux qui triomphaient la veille, déguisaient mal leur désappointement. La scène venait de changer : dès cet instant
l'impératrice redoubla pour moi de faveur et de bienveillance ; elle n'écouta plus qu'avec dédaiu les insinuations qu'on essaya de répéter contre la bonne foi de notre gouvernement. Malgré les troubles auxquels la France était livrée , elle conserva en Russie, tant que j'y restai , sa dignité , son influence , et Catherine II me garda si bien le secret sur la marque de confiance que je lui avais donnée , que le prince Potemkin ni aucun de ses ministres ne purent découvrir par quel moyen je m'étais remis si promptement en crédit auprès d'elle.
Comme le caractère ardent du sultan Sélim et l'ambition de Gustave III , ainsi que les conseils hostiles des Anglais et des Prussiens , éloignaient toute probabilité d'une paix prochaine , de part et d'autre on accélérait les armements. Le prince de Nassau pressait celui de sa flottille à Cronstadt. On lui avait donné l'ordre d'en partir sous trois semaines , avec trente galères , dix chebecs , trois bâtiments portant des canons de gros calibre, un grand nombre de chaloupes canonnières et quatorze mille hommes de débarquement. Cette flottille avait une apparence formidable ; mais elle manquait de pilotes , de marins exercés , et les troupes n'étaient composées que de recrues.
Tandis que Poushkin détachait trop tard un corps pour s'emparer de la province de Savolax, Gustave pénétra avec dix mille hommes sur le territoire russe. Poushkin, se retirant devant lui, attendit, pour le combattre, que la flottille du prince de Nassau, déjà mouillée près de Wibourg, fût arrivée à la hauteur de Frédériksham.
Un chagrin intérieur, éprouvé dans ce moment par Catherine , vint aggraver ses inquiétudes politiques ou plutôt l'en distraire : cette femme extraordinaire offrait, dans son caractère , un étonnant mélange de la force de notre sexe et des faiblesses du sien ; l'âge avait vieilli ses traits , mais son cœur ainsi que son amour-propre conservaient leur jeunesse : l'un et l'autre furent alors vivement blessés.
Elle découvrit que son aide de camp , son favori , le comte
bU COMTE DE SÉGUR. 1C3
MomoBoff, comblé par elle de bienfaits, d'avancement, de richesses, après l'avoir plusieurs fois trompée, gémissait sous le joug d'une faveur qui enchaînait tristement sa liberté.
L'impératrice , espérant encore réveiller sa sensibilité , lui écrivit qu'elle voyait avec peine que tous ses soins ne pouvaient réussir à le rendre heureux et à dissiper sa mélancolie. « Comme o je veux, lui disait-elle, avant tout, votre bonheur, j'ai formé « le dessein de vous unir avec la plus riche héritière de cet « empire; répondez-moi, ce projet satisferait-il vos voeux? »
Momonoff refusa le mariage proposé ; mais il avoua en même temps à Catherine que toutes ses bontés, en lui inspirant la plus profonde reconnaissance, ne pouvaieirt suffire à son bonheur ; que son âme , malgré tous ses efforts , était maîtrisée depuis longtemps par une insurmontable passion pour une de ses demoiselles d'honneur, la princesse Schérébatoff. Honteux de son ingratitude , mais ne pouvant changer ses sentiments , il implorait respectueusement la clémence de sa souveraine.
A cette nouvelle inattendue, Catherine, irritée, s'éloigne de sa cour, se renferme dans son appartement, et contremande les spectacles qui devaient avoir lieu à Czarskozélo ; mais, sortant ensuite prompteraent d'une colère et d'un abattement peu dignes d'elle, elle mande eu sa présence la princesse et son infidèle amant , les fait fiancer devant elle , dote richement sa demoiselle d'honneur, donne au coupable comte une terre de deux mille paysans , assiste à la cérémonie de leur mariage, et, conformément à l'usage, place elle-même une parure de diamants sur la tête de la nuriéc; après cet effort remporté sur son orgueil , elle leur ordonne de s'éloigner de sa cour.
Lorsqu'on peint Catherine , ses faiblesses sont les ombres de ce grand tableau ; mais elles laissent au moins- briller la générosité de son caractère. Peu de femmes revêtues d'un pouvoir absolu montreraient autant de modération en voyant leurs sentiments trahis et leur amour-propre blessé. Cet empire qu'elle savait prendre sur son courroux est d'autant plus
louable, qu'elle était naturellement , comme elle me l'a dit plusieurs fois, très- vive et même violente.
C'est cette modération soutenue qui la caractérisait , et que je ne pouvais m'erapêcher d'admirer, surtout lorsque je voyais encore , non loin d'elle , à Pétersbourg , vivante , libre , tranquille et riche de ses dons, cette célèbre Woronzoff, maîtresse de Pierre III , et qui avait obtenu de ce prince la promesse de l'épouser, de répudier Catherine et de la reléguer en Sibérie.
L'impératrice, ayant ainsi remporté sur elle-même une pénible victoire, avait repris sa vie accoutumée, avant que les nouveaux époux eussent quitté Czarskozélo. Un seul changement pouvait se remarquer dans le palais: les courtisans russes ou étrangers, qui jusque-là se montraient tous les soirs en foule chez le comte de Momonoff , avaient totalement abandonné ce favori disgracié.
Comme j'avais reçu de lui des preuves d'amitié , je crus devoir, dans cette occasion, lui montrer que je m'en souvenais : j'allai le voir, et , pour la première fois depuis notre liaison , je me trouvai seul avec lui.
L'impératrice le sut , et , devant tout son cercle , approuvant hautement ma démarche, elle s'expliqua eu termes fort dédaigneux sur la lâcheté de ceux qui s'éloignaient avec tant de précipitation d'un homme naguère courtisé et encensé par eux.
Ne doit-on pas juger avec quelque indulgence les erreurs de cette femme, nommée Ca/^erme le Grand par le prince de Ligne, lorsqu'elle montrait à la fois dans sa conduite tant de fierté, de douceur et de magnanimité.?
L'isolement du comte Rlomonoff , au milieu d'une cour qui l'avait si longtemps entouré d'hommages, ne peut surprendre dans un pays soumis à un gouvernement absolu. Le despotisme abaisse tous ceux qu'il domine ; il rétrécit les esprits et courbe les caractères.
Je puis en citer un exemple encore plus frappant , et qui
nu COMTE DE SÉOUR. I fir)
contribua beaucoup, parles tristes rénexions qu'il me (it faire, à graver plus que jamais dans mon âme l'amour d'une noble liberté , malgré tous les orages que ses emiemis et même ses amis font naître trop fréquemment autour d'elle.
Paul Jones, corapagnoa de victoire du prince de Nassau , était revenu à Pétersbourg ; ses ennemis , ne pouvant su|)porter le triompbe d'un homme qu'ils traitaient de vagabond , de rebelle et de corsaire , résolurent de le perdre. Cette noirceur, qu'on doit imputer à quelques lâches envieux, fut, je crois, très-injustement attribuée aux officiers anglais de la marine russe et aux négociants leurs compatriotes. Ceux-ci , à la vérité, ne déguisaient point leur animosité contre Paul Jones ; mais il serait injuste de faire tomber sur eux tous une basse intrigue qui ne fut peut-être que l'ouvrage de deux ou trois personnes restées inconnues.
Le contre-amiral américain se voyait favorablement accueilli à la cour, souvent invité à dîner par l'impératrice , et reçu avec distinction dans les meilleures sociétés de la ville : tout à coup Catherine lui fait signifier l'ordre de ne plus se présenter devant elle.
Ou lui apprend qu'il est accusé d'un crime infâme , celui d'avoir outragé une jeune fdle de quatorze ans, d'avoir exercé sur elle d'indignes violences , et qu'il doit être probablement, après des informations préalables, jugé par le tribunal de l'amirauté, où siégeaient plusieurs ofliciers anglais fort prévenus contre lui.
A peine cet ordre est-il connu , chacun abandonne ce maiheureux Américain ; personne ne lui parle , on évite de le saluer ; toutes les portes lui sont fermées. Ceux qui l'accueillaient la veille avec empressement , le fuient comme s'il était pestiféré; bien plus , aucun avocat ne veut se charger de sa cause, aucun homme public ne consent à l'écouter; enfin son domestique même ne veut plus rester à son service ; et Paul Jones , dont ou s'empressait récemment de vanter les exploits et de rechercher
I6b MEMOIRES
i'amitié, se trouve seul au milieu d'une population immense. Pétersbourg, une grande capitale , devient pour lui un désert.
J'allai le voir; il fut touché jusqu'aux larmes de cette visite : « Je n'avais pas voulu , me dit-il en me serrant la main , « me présentera votre porte et m'exposera un nouvel affront , " qui m'aurait été plus sensible que tous les autres. J'ai bravé « mille fois la mort; aujourd'hui je la souhaite. » Son regard et SCS armes , posées sur la table , me faisaient soupçonner un sinistre projet.
« Reprenez , lui dis-jc , votre calme et votre courage. Ne « savez-vous pas que la vie humaine a ses orages , comme la « mer, et que la fortune est encore plus capricieuse que les « vents? Si, comme je l'espère, vous êtes innocent, bravez « cette bourrasque ; si , par malheur, vous étiez coupable , « parlez-moi avec une pleine franchise , et je ferai tout ce qui « dépendra de moi pour vous soustraire , par une prompte « évasion, au péril qui vous menacerait. »
« Je vous jure sur mon honneur, répondit-il , que je suis « innocent et victime de la plus infâme calomnie. Voici le fait : « il est arrivé chez moi le matin, il y a peu de jours, une jeune « fille pour me demander si je pouvais lui donner quelque « linge, quelques dentelles à raccommoder ; elle me faisait « d'assez vives et indécentes agaceries. Étonné de tant de har- « diesse à son âge, j'en eus pitié, je lui conseillai de ne pas en- « trer dans une si vile carrière ; je lui donnai quelque argent « et je la congédiai. Mais elle s'obstina à rester.
« Impatienté de cette insistance , je la pris par la main et « je la mis à la porte ; mais , au moment oili cette porte s'ou- « vrait , la petite scélérate déchire ses manches, son fichu, « pousse de grands cris, se plaint que je l'ai outragée, et se « jette dans les bras d'une vieille femme qui se dit sa mère, et « qui sûrement n'était pas apostée là par hasard. La mère et « la fille font retentir la maison de leurs plaintes-, sortent et « vont me dénoncer : vous savez tout. »
« Fort bien, repris-je, mais n'a-t-on pu vous apprendre les « noms de ces aventurières ? — Le portier les connaît, me ré- « pondit-il ; voici leurs noms écrits, mais j'ignore leur demeure. « J'ai voulu promptement présenter un mémoire sur cette « ridicule affaire, d'abord au ministre, ensuite à l'impéra- « trice elle-même; mais tout accès près d'eux m'a été in- « terdit. »
« Donnez-moi ce papier, lui dis-je ; reprenez votre fermeté « accoutumée; rassurez -vous; laissez-moi faire ; dans peu nous « nous reverrons. »
Dès que je fus rentré chez moi, je chargeai des agents discrets, adroits et sûrs, qui m'étaient dévoués, de prendre des informations sur ces femmes suspectes , et de découvrir quelle vie elles menaient. Je ne tardai pas à savoir que la vieille était une femme accoutumée à faire un vil trafic de jeunes personnes qu'elle faisait passer pour ses filles.
Lorsque je fus m-uni de tous les documents et attestations dont j'avais besoin, je courus les montrer à Paul Jones. « Vous « n'avez plus rien à craindre, lui dis-jc ; les infâmes sont démas- « quées. Il n'est plus question que de dessiller les yeux de l'im- « pératrice, et de faire voir combien elle a été indignement « trompée; mais c'est ce qui n'est pas très-facile ; la vérité « trouve beaucoup de gens très-habiles pour l'arrêter aux « portes d'un palais, et les lettres dans lesquelles elle s'en- » ferme, sont, de toutes, celles qu'on intercepte avec le plus >i d'art et de soin.
« Cependant, je sais que l'impératrice, qui ne l'ignore pas, « a défendu, sous des peines très-graves qu'on se permit d'ar- « rêter, d'ouvrir et de garder les lettres adressées à sa per- « sonne, et qui peuvent lui arriver par la poste : or, voici une « très-longue lettre que j'ai rédigée en votre nom pour elle ; « aucun détail n'y est omis , quoiqu'il y en ait de scabreux. « J'en suis fâché pour sa majesté impériale ; mais puisqu'elle a a écouté et cru la calomnie, il faut bien qu'elle lise avec pa-
168 WÉMOIKES
« tience la justification. Copiez cette lettre, signez-la; je m'en « charge. J'enverrai quelqu'un la mettre à la poste dans la « ville la plus voisine. Prenez courage ; croyez-moi, votre « triomphe n'est pas douteux. »
En effet, le paquet fut envoyé et misa la poste ; l'impératrice le reçut ; et, après avoir lu ce mémoire pleinement justiflcatif et accompagné d'attestations irréfutables , elle s'emporta vivement contre les délateurs, révoqua ses ordres rigoureux, rappela Paul Jones à sa cour, et l'accueillit avec sa bienveillance accoutumée.
Ce brave marin jouit avec une fierté modeste d'une réparation qui lui était due, il crut très-peu aux compliments que lui prodiguaient sans pudeur une foule de gens qui l'avaient fui dans sa disgrâce, et quelque temps après, dégoûté d'un pays où le sort d'un homme peut êti'e exposé à de telles humiliations, il demanda à l'impératrice, sous des prétextes de santé, un congé qu'elle lui accorda, ainsi qu'une honorable décoration et une pension convenable.
Il partit, après m'avoir exprimé sa reconnaissance pour le service que je lui avais rendu et son respect pour une souveraine qu'on pouvait induire en erreur, mais qui savaitau moins réparer avec éclat une faute et une injustice.
Cette princesse venait de choisir un nouvel aide de camp pour remplacer Momonoff ; il se nommait Zouboff, et était officier dans un d-es régiments de la garde. On voudrait pouvoir passer sous silence cette continuité de faiblesses, prolongées même jusqu'à l'âge oiî elles ne trouvent plus d'excuses; mais tel est le sort des souverains, il n'est point de vie privée pour eux ; leurs liaisons intimes et leurs sentiments ont une trop fréquente influence sur la politique, pour échapper à l'attention publique ; ils ne sauraient trop se le répéter, chaque journée de leur existence est une page de leur histoire.
Le nouveau favori s'était élevé sans que le prince Potemkin eût été consulté -. chacun était curieux de savoir s'il se rangerait
au nombre des amis do ce prince, ou s'il oserait lutter contre son crédit.
Pour moi, qui ne le connaissais pas, je regrettais l'éloignement du comte INIomouoff, qui s'était toujours montré fort 7élé pour les intérêts de la France ; mais , peu de temps après , je vis qu'à cet égard rien n'était changé : Zouboff recliercha mou amitié avec empressement, et ne me cacha point qu'il agissait ainsi pour complaire à l'impératrice.
On reçut encore d'assez mauvaises nouvelles de Finlande : le général suédois Stcding avait battu complètement le général SchuUz à Pomala, et s'était emparé de son artillerie. Catherine me parut plus irritée qu'inquiète de cet échec.
Elle me parla avec beaucoup d'intérêt des affaires de France. « Votre tiers état, me dit-dlc, élève de bien hautes « prétentions ; il excitera le ressentiment des deu.i autres ordres, « et cette discorde peut avoir des suites aussi longues que « dangereuses. .le crains que le roi ne se voie forcé à trop « de sacrifices, sans parvenir à satisfaire les passions. »
Je lui répondis « que, sans être exempt d'inquiétude, je « conservais encore beaucoup d'espérance, puisque le roi, aimé « de toute la nation, ne voulait que le bonheur public, et « qu'en général l'effervescense dos peuples ne devient violente « et durable, que lorsqu'elle se trouve contrariée et comprimée « par un injuste abus de la force. »
Peu de jours après cet entretien, le vice-chancelier, m'ayant prié de me rendre promptement chez lui, m'apprit les événements qui s'étaient passés à Paris le 14 juillet. Il médit « que « tout le peuple de la capitale s'était insurgé, et avait pris la « Bastille; qu'on avait forcé le roi de venir à l'hôtel de ville t arborer la cocarde de l'insurrection ; que le désordre était « au comble ; enfin que partout on bravait les lois, on insultait « la noblesse, on pillait les châteaux.
Comme on ne m'avait rien écrit (suivant l'usage très-blâmable , selon moi , et pourtant suivi i)ar beaucoup de ministres
dirigeants, dans la crainte de se compromettre), il m'était impossible de répondre d'une manière convenable, et de distinguer ce qu'il pouvait y avoir de vrai ou d'exagéré dans ces nouvelles.
Elles se répandirent avec rapidité, et furent très-diversement reçues, selon la condition et les sentiments de ceux auxquels elles parvenaient. A la cour, l'agitation fut vive, et le mécontentement général : dans la ville , l'effet fut tout contraire ; et, quoique la Bastille ne fut assurément menaçante pour aucun des habitants de Pétersbourg, je ne saurais exprimer l'enthousiasme qu'excitèrent parmi les négociants, les marchands, les bourgeois, et quelques jeunes gens d'une classe plus élevée, la chute de cette prison d'État, et ce premier triomphe d'une liberté orageuse.
Français, Russes, Danois, Allemands, Anglais, Hollandais , tous, dans les rues, se félicitaient, s'embrassaient, comme si ou les eût délivrés d'une chaîne trop lourde qui pesât sur eux.
Cette folie, que j'ai peine encore à croire en la racontant , n'eut que quelques moments de durée : la crainte arrêta bientôt ce premier mouvement. Pétersbourg n'était pas un théâtre sur lequel on pût faire, sans dangers, éclater de pareils sentiments.
Bientôt on fut distrait de ces événements lointains, et le? combats qui se livraient à peu de distance de la capitale absorbèrent toutes les attentions. Comme on avait fait mystère de la victoire de Steding et de ses détails, ils furent, ainsi que cela arrive toujours, connus malgré le gouvernement, et fort exagérés. Le ministère s'en alarma, et défendit, sous des peines sévères, de parler, dans les lieux publics, des affaires de la guerre de Suède.
La fortune cessa bientôt de se montrer inûdèle pour Catherine : elle avait ordonné aux escadres de TchitchakofI et de Kasilinoff de se réunir. La flotte suédoise s'y opposa. On combattit huit heures sans perte considérable des deux côtés ; mais
les Russes s'attribuèrent, avec raison, l'avantage de cette journée, puisque leur jonction fut faite.
Le prince de Nassau battit et mit en fuite vingt bâtinaents suédois, dont plusieurs portaient des canons de vingt-quatre ; et, bravant le feu de tous les îlots fortifiés qui s'opposaient à sa marche, il franchit heureusement toutes les passes. Nous apprîmes aussi que le général Souwaroff et le prince de Cobourg avaient défait trente mille Turcs, pris Foczany, douze étendards et le camp des musulmans.
On recevait do tous côtés les lettres les plus alarmantes, relativement à nos troubles intérieurs, et comme je persistais à croire qu'un heureux accord terminerait ces dissensions, Catherine me dlt:« .Te le souhaite plus que personne ; mais « je ne commencerai à y croire que lorsque votre peuple « cessera de se livrer à des excès qui m'indignent. Au reste, je « vous avertis que les Anglais veulent se venger de leurs revers « en Amérique : s'ils vous attaquaient, cette nouvelle guerre " vous rendrait service, en attirant au dehors le feu qui vous « tourmente. »
L'impératrice, en finissant cet entretien, se montra trèssatisfaite de voir MM. de Saint-Priest et de INIontmorin près du roi. « Leur sagesse, me dit- elle, m'inspire une grande con- « fiance. »
A peu près dans le même temps, je sus, par une voie silre et secrète, les nouvelles tentatives que faisait le prince Potemkin pour changer ma position : il avait écrit à l'impératrice, qu'il n'était pas d'une bonne politique d'appeler presque toujours exclusivement près de sa personne les ministres de Vienne et de Versailles; que cette préférence donnait de riiumeur aux autres cours, et que, vu l'état d'inaction où nous réduisaient nos troubles, il était prudent de ménager l'Angleterre. Mais Catherine, sourde à ces représentations et ferme dans ses sentiments,'ne voulut point admettre M W^hitworth dans son intimité.
172 MÉMOIEES
Un incident assez singulier surprit alors et mécontenta notre gouvernement : M. de Choiseul avait obtenu que la Porte remît M. de Bulgakoff entre ses mains. Le ministre russe ne voulut point sortir ainsi de prison ; il demandait que son élargissement fût une satisfaction directe et solennelle faite à la Russie.
C'était , selon moi, un noble procédé. M. de Montmoriu, qui le regardait comme un manque d'égards pour la France et pour notre ambassadeur, espérait que je ferais partager son opinion et son mécontentement au cabinet russe ; mais je ne pus réaliser cette espérance; il m'aurait été trop difQcile d'agir avec quelque succès contre un homme dont j'approuvais la conduite.
L'impératrice eut bientôt un nouveau motif de s'applaudir des preuves de conGance qu'elle avait données au prince de Nassau : cet aventureux guerrier remportait , sur les mers du Nord, des palmes non moins brillantes que celles dont il s'était paré dans le Liman. Profitant habilement de l'imprudence commise par le roi de Suède , qui s'avançait toujours sans assurer sa retraite et ses communications , il attaqua la flotte suédoise à l'embouchure de la Kimen , et remporta sur elle une victoire signalée.
Le combat dura quatorze heures , depuis le matin jusqu'à une heure après minuit. Les Suédois furent mis en fuite; Nassau s'empara du vaisseau amiral, de quatre autres bâtiments portant quarante canons , d'un cuttei- et de trois galères ; il fit prisonniers quarante officiers , treize cents matelots ou soldats , et coula bas plusieurs bâtiments embossés près des îles.
L'amiral suédois se vit contraint de se sauver sur un yacht. Dans cette glorieuse action la garde impériale accrut sa renommée, et le chevalier de Litta fut cité glorieusement.
Nassau , débarqué ensuite avec six mille hommes , marcha rapidement dans l'espoir de couper toute retraite au roi de
DU COMTE DE SEGUR. l 7S
Suède : mais ce p^nce , menacé par trois autres corps russes, qui l'attaquaient de front et sur les flancs , avait abandonné à la hâte le poste d'Egfort. Nassau le poursuivit , atteignit son arrière-garde , lui prit cinq cents hommes , une partie de ses munitions et ses bagages. Pendant ce temps, sa flottille, poursuivant ses avantages, détruisit encore quarante bâtiments suédois. Dans ces journées si heureuses pour Nassau , il fit une grande perte, et éprouva un vif chagrin : ^l. de Varage, officier distingué de notre marine , dirigeait , par ses sages et habiles conseils , le bouillant courage du prince; cet intrépide marin, étant débarqué et poursuivant avec trop d'ardeur les troupes de Gustave, fut tué par des Bashkirs , liorde de sauvages qui déparent l'armée russe plus qu'ils ne la servent ; ces Barbares avaient pris M. de Varage pour un Suédois
Nassau, remonté sur ses galères, voulait poursuivre le roi jusqu'à Louisa ; mais un coup de vent dispersa sa flotte , qui rentra victorieuse dans le port de Cronstadt , avec ses prises nombreuses et ses honorables trophées.
Au commencement de cette campagne , Gustave lll, toujours chevaleresque , se souvenant d'avoir vu plusieurs fois , en France et à Spa , le prince de Nassau, qui l'avait frappé par son amour pour les combats et pour la gloire , lui avait écrit une lettre pleine de courtoisie. « J'avais cru , lui disait-il , d'a- " près nos derniers entretiens , que j'aurais le plaisir de rcce- « voir l'offre de votre épée ; mais, puisqu'à mon grand regret, « vous allez combattre contre moi , je me flatte au moins de « conquérir, sur les champs de bataille , l'eslime d'un tel ad- '< versaire. u
La foi"tune changea promptemeut ces obligeantes dispositions ; et lorsque le roi connut la relation très-véridique, publiée par l'impératrice sur la victoire des Russes , son amour-propre blessé lui faisant oublier sa modération ordinaire, il y répondit par une autre relation, dans laquelle il s'efforçait d'atténuer ses pertes et les avantages remportés sur lui.
Le prince de Nassau lui écrivit à ce sujet la lettre suivante, qui ma paru trop piquante pour ne pas la rappeler ici.
LETTRE DU PBINCE DE NASSAU, A S. M. CL'STAVE Ml, HOI DE SUÈDE.
rétersbourg , 20 septembre 1789.
« SiBE,
<■ Lorsque Votre Majesté me fit dernièrement l'honneur de « m'écrire, elle me dit qu'elle s'adressait à un chevalier qui « cherchait partout la gloire et l'honneur. Je. ch&coh&vai cer- » tainemeut , Sire , toute ma vie , à justifier l'opinion de Votre « IMajesté ; mais , lorsqu'on cherche l'honneur, on ne souffre » rien de ce qui peut faire soupçonner la loyauté , et l'on n'a- « vance rien qui ne soit vrai, et qui ne puisse se soutenir et se « prouver à la face de l'univers.
« C'est ce sentiment qui m'a fait lire avec indignation , dans « la Gazette d'Hambourg, une prétendue relation du combat « que j'ai eu l'honneur de soutenir contre la flotte des galères « de Votre Majesté.
« Cette relation , Sire , paraît démentir la mienne ; elle est , « en plusieurs points, absolument contraire à la vérité, et « j'ai été surpris qu'on ai eu l'audace de mettre un nom aussi « respectable que celui de Votre Majesté au bas d'un écrit « rempli d'erreurs et de faussetés.
« J'espère que Votre IMajesté en aura été irritée comme moi, « et qu'elle ne me refusera pas de la faire supprimer et de « rendre hommage à la vérité; si , contre toute vraisemblance, >■ Votre Majesté avait autorisé la publication d'une relation si « inexacte , je croirais qu'elle a été crmiiuellement trompée " par les rapports qu'elle a reçus, et sa loyauté, la première « vertu des rois , l'engagerait sans doute à désavouer et à punir « les officiers qui lui auraient rendu ce compte infidèle.
« Je joins à cette lettre la réfutation de cette inconcevable " relation, dont j'ai relevé toutes les erreurs. INIon honneur est « garant de la vérité de ce que j'avance. .l'ai pour témoins les « prisonniers que nous avons faits , les vaisseaux dont nous « nous sommes emparés, la flotte que je commandais, et qui , « loin d'être maltraitée, a tenu tout entière la mer dix-huit « jours après le combat , a croisé sans obstacles à donze verstes « de Louisa , et ne s'est retirée qu'après avoir essuyé le coup « de vent du 12 septembre. Une partie de cette escadre est « encore en mer, et serait prête à livrer de nouveaux combats ; " mais elle ne rencontre plus de combattants.
« .Te suis persuadé que Votre Majesté connaît trop bien les " lois de l'honneur, pour ne pas approuver la chaleur avec la- << quelle je défends le mien, que je croirais blessé , si l'on pou- « vait douter un instant de l'exactitude des relations que j'ai « faites , et que Sa Majesté l'impératrice a permis de publier.
« Les mêmes motifs qui m'ont dicté cette lettre, me font un « devoir de la rendre publique ; et la réponse que j'espère , « m'autorisera sans doute à répéter aussi publiquement le» « assurances du très-profond respect que j'ai voué à Votre iMa- « jesté , et avec lequel j'ai l'honneur d'être ,
« SiBE,
« De Votre Majesté, le , etc. »
Si Gustave montrait tant de dépit de sa défaite , l'impératrice n'était pas complètement satisfaite de sa victoire; eJlc disait que , sans les fautes commises par Poushkiu , le roi do Suède, que le prince de Kassau débordait, n'aurait pu lui échapper Elle m'en parla dans ce sens, et me fit aussi quelques reproches sur la conduite de notre cabinet , qu'elle accusait detigager secrètement l'Angleterre à ne pas souffrir que le roi de Suède fut écrasé.
Je l'assurai que c'était une fable , puisque nous savions fort
bien qu'elle ne désirait qu'une paix prompte et une satisl'action modérée.
« Cela est vrai , me dit- elle ; mais tout le monde ne le croit 0 pas. Au reste , songez bien que, si vous voulez ménager les « partis les plus opposés , vous finirez par être livrés à vos en- « nemis et abandonnés par vos amis. »
Cette princesse me parla aussi du refus qu'avait fait M. de Bulgakoff d'être élargi par l'intervention de la France. « S'il « en était ainsi, ajouta-t-elle, je le blâmerais; mais, s'il se trouve « qu'on ne lui ait proposé qu'une évasion, j'approuverai sa con- (• duite. »
Un courrier du prince Potemkiu vint, à cette époque, terminer toutes les inquiétudes de Catherine sur l'issue de cette campagne. Il lui mandait que le prince de Cobourg et Souwaroff venaient de livrer bataille au grand vizir, et de le battre complètement.
On avait pris aux Turcs leur camp, cinquante étendards, quatrevingts canons ; six mille Turcs étaient restés sur le champ de bataille. Le général russe Ribas avait enlevé aux musulmans le fort Atgibey. D'un autre côté on apprit que le capitan-pacha, défait et poursuivi par le prince Repnin , s'était enfermé dans Ismaïl. Pendaut ce temps , Potemkin et Anhalt battaient le bcglier-bfy de Romélie, et lui tuaient six cents hommes.
Vers la même époque , les Autrichiens investirent Belgrade , qui fut prise peu de temps après ; mais je n'appris cette nouvelle qu'après mon départ de Russie.
Les progrès des lumières et de la liberté ont certainement fait faire de grands pas à la raison humaine ; mais aussi , dans sa route, n'a-t-elle rien perdu? Moi, qui ne suis pas un de ces opiniâtres preneurs de ce bon vieux temps qui n'est plus, je ne puis m'empêcher de regretter ce bon goût, cette grâce , cette fleur d'enjouement et d'urbanité, qui chassaient de la société tout ennui, en permettant au bon sens de sourire, et à la sagesse de se parer. Aujourd'hui beaucoup de gens ressemblent à un propriétaire morose qui , ne songeant qu'à futile, bannirait
de son jardin les fleurs, et ne voudrait y voir que du blé, des foins et des fruits.
Nous étions à la un de septembre : on pouvait regarder comme terminées les campagnes du sud et du nord. Il était évident que le roi de Suède , trop animé du désir de réparer son nouvel échec , et comptant sur l'appui des Prussiens , ne songerait pas de longtemps à la paix.
Je savais de .M. de Choiseul que le sultan Sélim , loin de prêter l'oreille à ses propositions pacifiques, n'écoutait que les conseils hostiles de l'Angleterre et de la Prusse.
Ainsi , ayant obtenu tout ce que je pouvais désirer de la cour de Russie, un traité de commerce, l'acceptation de notre médiation, et la promesse de signer la quadruple alliance dès que notre gouvernement s'y déterminerait, il ne me restait plus d'autre rôle à remplir à Pétersbourg que c«lui d'observateur, dont un chargé d'affaires pouvait s'acquitter aussi bien que moi. Mes préparatifs furent prompts ; je présentai au\ ministres mon secrétaire de légation, ]M. Genêt, comme chargé d'affaires; je rédigeai et je lui laissai une instruction , dans laquelle je ne négligeai rien de ce qui pourrait diriger sa conduite et rendre son travail plus facile ; enfin je pris congé de l'impératrice , et certes cette audience m'aurait profondément affligé , si j'avais cru voir cette princesse pour la dernière fois ; mais je m'absentais par congé, et j'espérais revenir dans peu de mois près d'elle.
Elle daigna me montrer quelques regrets de mon départ , et me parla beaucoup des affaires de France : » Dites au roi, ajoutât-elle, combien je fais de vœux pour son bonheur. .Te souhaite que sa bonté soit récompensée comme elle le mérite , que ses plans réussissent , qu'il voie cesser les maux dont son cœur est affligé , et que la France recouvre bientôt sa tranquillité , sa force et sa prépondérance. Je suis bien sure que celle-ci me sera favorable , et ne le deviendra jamais pour mes ennemis.
« Je vous vois partir avec peine : vous feriez mieux de rester
« près de moi , et de ne pas aller chercher des orages dont vous <c ne prévoyez peut-être pas toute l'étendue. Votre penchant « pour la nouvellp philosophie et pour la liberté vous portera « probablement à soutenir la cause populaire ; j'en serai fâchée, « car moi je resterai aristocrate, c'est mon métier : songez-y , « vous allez trouver la France bien enfiévrée et bien malade. »
<< .le le crains , Madame , lui répondis-je ; mais c'est ce qui « me Fait un devoir d'y retourner. »
Elle me retint à dîner, et me combla de marques de bonté qui me rendirent cette séparation très-pénible. Je me hâtai de faire mes adieux à plusieurs personnes que je n'oublierai jamais, et qui m'avaient , pendant cinq années , traité moins en étranger qu'en compatriote et en ami
Le 11 octobre 1789, je partis de Pétersbourg, et j'allai à Katschina pour prendre congé du grand-duc et de la grandeduchesse. Je ne croyais y rester qu'une heure; mais, l'essieu de ma voiture s' étant cassé , leurs altesses impériales me pressèrent obligeamment de m'arrêter deux jours chez elles.
Le grand-duc Paul Pétrowitz joignait malheureusement à beaucoup d'esprit et de connaissances l'humeur la plus inquiète , la plus méfiante , et le caractère le plus mobile ; souvent affable jusqu'à la familiarité, et plus souvent hautain, despotique et dur, jamais peut-être on ne vit un homme plus léger, plus craintif, plus capricieux , enfin moins capable de faire le bonheur des autres ni le sien.
Son règne le prouva : ce ne fut point par méchanceté qu'il exerça tant d'injustices, et qu'il disgracia ou exila tant de personnes; c'était par une sorte de maladie d'esprit. 11 tourmentait tous ceux qui l'approchaient , parce qu'il se tourmeatait sans cesse lui-même. Le trône lui semblait toujours environné de précipices. La peur troubla son jugement : à force de craindre des périls imaginaires, il en fit naître de réels; car un monarque inspire tôt ou tard la méfiance qu'il montre, et la terri'ur qu'il éprouve.
Depuis, un de mes collègues à la chambre des pairs, qui se trouvait à Pétersbourg lorsque Paul réguait , m'a cité de lui des paroles qui portent Tempreinte la plus énergique de son caractère despotique : ayant permis au général Dumouriez de venir fréquemment le voir, et ce général ayant passé un jour sans se rendre au palais , l'empereur, dès qu'il le vit , lui demanda s'il avait été malade.
« Non , Sire , répondit Dumouriez ; mais une personne des » plus considérables de votre cour m'ayant invité à dîner, je « n'ai pas cru pouvoir me dispenser de me rendre ;i cette invi- « tation. ')
« Apprenez, Monsieur, répliqua l'empereur d'un ton sévère, « qu'il n'y a de considérable ici que la personne à laquelle je « parle , et pendant le temps (jue je lui parle. » Peut-on pousser plus loin l'orgueil de la |)uissance et le mépris pour les hon)mes !
Ce prince , dans les premiers moments de mon arrivée en Russie , m'avait témoigné , comme je crois l'avoir déjà dit , une affection si vive qu'elle ressemblait à de l'engouement. Ce penchant eut peu de durée ; il .se refroidit pour moi , des qu'il me vit honoré des bontés et de l'intimité de l'impératrice sa mère.
Depuis fort longtemps il ne me montrait plus aucun désir de me rapprocher de lui ; mais, à l'instant de mon départ , un nouveau caprice me valut un retour de confiance. Il m'entretint presque exclusivement, et pendant plusieurs heures, de ses prétendus griefs contre l'impératrice et contre le prince PotemUin, des désagréments de sa position; de la peur qu'on avait de lui, et du triste sort que lui préparait une cour accoutumée à ne vouloir, à ne supporter que le règne des femmes : la déplorable fin de son père l'épouvantait; il y songeait sans cesse, c'était son idée fixe.
En vain je lui dis que ses préventions le trompaient ; que sa mère , loin de le craindre , le laissait constamment tenir sa cour comme il le voulait, et garder même près de lui , à peu de distance de Czarskozélo , deux bataillons dont il nommait les of-
ficiers, et qu'il disciplinait , armait et habillait à son gré, tandis qu'elle, sans nulle défiance, elle n'avait près de sa personne qu'une seule compagnie de sa garde.
« Si cette princesse , IMonseigneur, lui disais-je, ne vous appelle pas dans les conseils , et ne vous donne aucune part dans les affaires , permettez-moi de vous faire observer qu'il lui serait bien difficile d'agir autrement , lorsqu'elle sait que vous blâmez ses penchants , ses liaisons , son système d'administration et sa conduite politique. Quant aux malheurs que « vous craignez pour l'avenir, croyez-moi , c'est en les redou- « tant qu'on les appelle; élevez-vous au-dessus d'eux, ils dis- «■ paraîtront. »
Je ne le persuadai pas, et, par toutes sortes de récriminations contre les ministres et les autres personnes honorées de la confiance de l'impératrice , il s'efforçait de me prouver que , malgré mon séjour de cinq années en Russie , je ne la connaissais que très-imparfaitement.
« Enfin, me dit-il une fois, expliquez-moi pourquoi, dans » les autres monarchies de l'Europe , les souverains régnent «' et se succèdent avec tranquillité, tandis que le troue de Russie « est si souvent ensanglanté? »
« La cause de toutes ces catastrophes. Monseigneur, lui ré- " pondis-je, me paraît assez facile à trouver, et sans doute elle « n'a pu vous échapper : partout ailleurs l'hérédité du sceptre <■ de mâle en mâle assure le repos des peuples et la tranquillité « des rois. C'est la différence capitale qui existe entre les an- « tiques monarchies asiatiques , romaines , grecques, barbares, « et les monarchies modernes; peut-être même doit-on les « progrès de la civilisation à cette stabilité. Ici , au contraire, « rien à cet égard n'est réglé , tout est douteux ; et le souverain « se choisit, comme il le veut, un successeur : ce qui doit être « une source continuelle d'espérances ambitieuses, d'intrigues « et de censpiralions. »
« J'en conviens, ré|)liqua-t-il ; mais que voulez-vous? ici
DU GOxMTE DE SÉGUR. 181
« c'est une longue habitude , un usage consacre ; et un si grand « changement ne pourrait s'opérer sans péril pour celui qui « voudrait le tenter; car, je vous le répète , les Russes aiment « mieux voir sur le troue une robe qu'un uniforme. »
« II me semble pourtant, Monseigneur, repris-je, que cette « heureuse révolution pourrait se faire à quelqu'une des grandes « époques d'un nouveau règne, telles qu'une entrée solennelle, « un couronnement, où les peuples sont disposés à la confiance, « à la joie, à l'espérance. »
« Oui, je le conçois, dit-il en m'embrassant ; cela pourrait « se hasarder : il faudra y réfléchir. »
Je n'y pensai plus , et il n'y songea peut-être pas davantage. Cependant, lorsque, quelques années après, Paul, monté sur le trône , établit , comme loi fondamentale , la succession héréditaire au trône de mâle en mâle et par ordre de priniogéniture , il me vint dans l'idée que cet entretien avait pu contribuer à faire dans la législation russe ce mémorable changement.
J'eus beaucoup à me louer de l'accueil gracieux que me fit madame la grande-duchesse ; il suffisait alors de la connaître pour éprouver, en la voyant et en l'écoutant , un vif attrait et un attachement respectueux
Je pris congé de leurs altesses , je partis , et comme j'étais impatient d'abréger mon voyage , je counis uuit et jour, sans m'arréter, jusqu'à Varsovie.
Quand même je n'aurais eu aucune nouvelle des mouvements excités en Pologne , depuis dix-huit mois , par le désir de recouvrer la liberté , et par les promesses séduisantes du roi de Prusse, j'aurais pu, en traversant uue assez grande partie de ce royaume , connaître, par le mouvement général, la fermentation qui agitait alors les esprits de tous les habitants de cette malheureuse contrée.
Les paysans seuls conservaient cet air morne , cette physionomie sans expression , cette immobile apathie , triste et cons-