‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes (volume 4)Chapitre 2 sur 46 · T. II. . IG · texte numérisé non relu

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tant caractère de la servitude , silencieuse stagnation qu'il plaît aux partisans du pouvoir absolu ou de Foligarchie d'appeler ordre Ql repos.

Mais, sur toutes les routes, on voyait une foule de gentilshommes , à cheval ou en voiture , courir, se croiser dans tous les sens. Au milieu des villes et sur les places publiques, ils se réunissaient, se parlaient avec feu. Tout annonçait la plus grande agitation ; et comme cette effervescence offrait aux spéculations des chances nouvelles, les juifs, nombreux et redoutables vampires de la Pologne, fourmillaient et montraient plus d'activité que jamais.

Ce fut surtout à Varsovie que la singularité de ce grand spectacle me frappa le plus vivement ; au lieu de ces sociétés aimables et paisibles que j'y avais laissées, de ces réunions où brillaient Joseph, Ignace , et Stanislas Potocki , Czartoryski, Malachowski , Sapiéha , IMatuszéwitz, Mostowski , Zablocki , tant de belles et spirituelles dames , ornements de la cour polonaise , et de ces cercles où l'on ne traitait que des questions de morale, de sentiment et de littérature , je ne vis plus que des conciliabules politiques , et je n'entendis que de vives discussions, trop souvent aigries par la chaleur des opinions opposées.

La nation, longtemps courbée sous le joug de trois puissances qui avaientenvahi une partie de son territoire, et presque anéanti sa liberté, semblait s'être redressée tout entière; elle avait repris son caractère antique.

.le revoyais la fierté du temps des Jagellons : c'était la même ardeur belliqueuse, la même turbulence, la même passion pour l'indépendance et le même niépris des orages qu'elle excite, enfin cet esprit chevaleresque, seul avantage de ce système féodal qui tombait alors partout en ruines , et dont ou ne rencontrait jilus de vestiges que dans les cours de la Germanie et dans les forêts des Sarmates.

A peine pouvais-je reconnaître les Polonais : leurs occupa-

lions, leurs costumes, leur langage, tout était changé ; ces guerriers ardents, dépouillés des habits modernes qui rappelaient leur humiliation, avaient repris leurs toques , leurs plumes , leurs longues robes , leurs moustaches militaires , leurs sabres brillants. Toutes les dames, enflammant leur courage, avaient coupé elles-mêmes la chevelure de leurs époux , de leurs fils, et brodé leurs écharpes, ainsi que leurs riches ceintures.

L'ambassadeur russe, naguère entouré de courtisans , vivait seul et presque isolé dans sou palais. Celui de Stanislas-Auguste ressemblait plus à un quartier général du temps de Sobieski , qu'à une cour. Cependant ce prince infortuné ne partageait pas l'ivresse générale ; s'il était privé de la force de caractère si nécessaire au milieu des circonstances orageuses de cette époque , il ne manquait ni d'esprit, ni de lumières, ni de pénétration.

La résurrection de la liberté , dont se flattait son impétueuse nation, lui paraissait un songe, une chimère ; il n'oubliait pas que les Polonais , restés fort en arrière des autres peuples , n'avaient ni discipline, ni infanterie , ni forteresse, qu'ils manquaient d'argent, et de cette industrie agricole ou commerciale qui en fournit.

Ce prince croyait que l'embarras des deux cours impériales serait passager ; il savait que les promesses illusoires du roi de Prusse n'avaient d'autre but que celui de s'agrandir ; enfin il prévoyait que les trois oppresseurs de la Pologne , après de courts débats , se réconcilieraient aux dépens de ce pays sans défense, dont ils consommeraient le démembrement et la ruine.

Ainsi Stanislas-Auguste , trop éclairé pour ne pas apercevoir le précipice, et trop faible pour résister au torrent qu'il s'était efforcé vainement de ralentir, s'y laissait entraîner malgré lui.

Dès que le roi sut mon arrivée , il m'invita à venir chez lui , s'enferma avec moi dans son cabinet , et me fit le plus triste tableau de sa déplorable position. « Eh bien ! IMonsieur le Comte, « me dit ce prince , vous retrouvez la Pologne dans une posi-

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« tion toute différente de eeile où vous l'aviez laissée à la fin '< de 1784; mes compatriotes ont passé avec promptitude de » l'abattement à l'espérance , et d'une dépendance craintive à <> la témérité. Que dit-on à Pétersbourg de cette révolution « imprévue, et qu'en pensez-vous? »

« Vous devez savoir, Sire, lui répondis-je, que l'impératrice « en est aussi mécontente qu'étonnée ; son humeur aurait même « éclaté, si elle n'avait pas craint , en se laissant aller à ce pre- « mier mouvement, de donner un prétexte de guerre aux « Prussiens et aux Anglais , qu'elle croit trop disposés à se n joindre aux Turcs et aux Suédois pour abaisser sa puissance; a et comme on avait ici reçu , avec un dédain fort choquant « pour elle , ses offres de garantie , d'alliance et d'amitié , je « vous avoue que nous avons eu beaucoup de peine, le comte « de Cobentzel et moi , à la calmer et à lui faire adopter les « conseils modérés que lui donnaient l'empereur et le roi de <• France.

0 Quant h moi, je ne suis pas surpris qu'après une si longue « oppression , les Polonais aient saisi avec ardeur la première « circonstance favorable pour recouvrer leur indépendance. Ce « n'est point de leur imagination , c'est du fond de leur cœur « que part ce cri de liberté, qui retentit partout. Il n'est pas " nécessaire même de l'écouter pour l'entendre ; avant qu'ils « parlent, on lit ce mot de liberté dans leur démarche, « dans leur maintiea , dans leurs regards et sur tous leurs « traits.

« Mais ce qui m'étonne , c'est qu'ils aient secoué si ouveri< tement leur joug , avant d'avoir organisé les forces, ras- » semblé l'argent et préparé tous les moyens nécessaires ■■■ pour soutenir une si généreuse résolution. D'ailleurs , ils ne « pourraient jaunis résister aux trois grandes puissances qui K les environnent, et il ms semble que, forcés de chercher • parmi elles un appui, ils ont choisi le moins fort, le moins srtr « et le moins désintéressé -, car des informations , que je crois •

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« certaines, me prouvent que le seul but de Frédéric -Guillaume, « en offrant sa protection à la Pologne, est de s'assurer la pos- « session de Dantzick et de Thorn. »

« Vous avez raison, me dit le roi, et je partage votre opi- >< nion sur tous les points ; mais il ni'est impossible de faire « comprendre ces vérités à des âmes ulcérées, à des esprits « passionnés. Après le malheureux démembrement de ce pays, « l'Autriche et la Prusse ayant laissé à l'impératrice le triste « honneur de nous surveiller et de nous maintenir dans un (. état de dépendance , c'est à elle seule que les Polonais ont « attribué tous leurs malheurs; c"est contre elle que se sont o réuuis tous les ressentiments. La conduite de ses troupes, « le ton insultant de quelques jeunes officiers, la hauteur iuto- « lérable des ambassadeurs de Russie , ont excité contre les « Russes une haine dont l'explosion est d'autant plus violente, « qu'on s'est vu plus longtemps forcé de la comprimer.

« Lorsque je vis Catherine II à Kanieff, elle me parut très- « déterminée à réparer ses torts, à nous soutenir franchement, « et même , en améliorant notre sort , à garantir [)our un long « avenir notre sécurité. Je la crus , et je revins ici , rempli « d'espoir.

« Aussi , dès que les Turcs et les Suédois lui eurent déclaré « la guerre, répondant à ses avances , et lui rappelant ses « promesses , je l'engageai à nous proposer un traité d'alliance : « elle s'y résolut avec empressement Le comte de Stackelberg » m'en fit la proposition officielle; elle fut communiquée à la « diète , et je l'appuyai par tous les arguments qui me sem- « blaientles plus propresà convaincre les esprits de son utilité.

« .l'échouai dans cette tentative : les intrigues et l'activité « des ministres du roi de Prusse flattèrent, trompèrent et en- « flammèrent les passions. Luchesini surtout, rejetant comme « des calomnies ce qu'on disait des vues intéressées du roi de « Prusse, persuadait trop facilement, à des esprits déjà préci venus, que Frédéric-Guillaume, cherchant une gloire noble

« et pure, voulait garantir TKarope de l'ambition des Russes, " et ne formait d'autre désir que celui d'opposer une forte " barrière à cette puissance conquérante , en rendant à la Po- « logne son indépendance et sa liberté.

« L'envoyé d'Angleterre parlait dans le même sens, et fai- « sait espérer un armement anglais en faveur des Suédois. « D'un autre côté , le roi de Prusse ayant protesté contre l'al- « liance proposée, l'impératrice n'y persista plus , et me fit «' même assez de tort en m'attribuaut l'idée première de ce << projet, qui éprouvait dans la diète une si vive opposition.

« Vous savez le reste : sans garder aucunes mesures , on a « aboli le conseil permanent ; on veut changer en totalité la « forme du gouvernement garantie par Catherine. On a exigé « le rappel des troupes russes ; on ne montre aucun égard « pour les protestations de l'ambassadeur de Russie : il est « même question d'un projet d'alliance entre l'Angleterre, la « Prusse , la Hollande , la Turquie , la Suède et la Pologne.

« Voilà où nous en sommes , et je me vois contraint , pour « ne pas perdre totalement l'aflection et la confiance de ma na- « lion , de la suivre dans une marche imprudente , qui pourra « peut-être plus tard consommer notre ruine. »

» Je puis, Sire, répliquai-je , vous donner une preuve de la » sincérité des intentions que vous montrait l'impératrice : vous « n'ignorez pis qu'elle a voulu et voudrait encore conclure " avec nous, l'empereur et l'Espagne, une quadruple allianc-e , « qui pût servir de frein aux desseins inquiétants de la ligue « anglo-prussienne ; ch bien! dans tous les projets que son mi- « nistère m'a communiqués , une des principales dispositions « a toujours été la garantie de l'intégrité du territoirp de la Po- « logne et de son indépendance. IMais je pense que cette prino cesse, n'ayant point attendu la conclusion de cette alliance, fi qui aurait ouvert les' yeux de beaucoup de gens, a commis » une faute en vous proposant un traité partiel et prématuré, << qui n'a fait qu'aigrir et irriter les esprits. »

n Je \p crois , reprit Stanislas ; mais , quand on ne peut pas « faire le bien, il faut au moins s'efforcer d'atténuer le mal. Je « sais que vous êtes lié d'amitié avec plusieurs membres de l'op- « position ; vous les verrez, et vous me rendrez un vrai service « si vous pouvez parvenir à leur faire comprendre que, relati- « vement à nos intérêts politiques et commerciaux , la Pvussie « nous est moins contraire que la Prusse ; qu'elle serait une en- « nemie beaucoup plus redoutable , et qu'il est par conséquent « très-essentiel pour nous , au lieu de provoquer son courroux, « de vivre avec elle en bonne intelligence ; enfin que ce serait « le seul moyen d'augmenter nos forces et d'elfectuer sans « obstacle notre régénération. »

Je le lui promis, mais sans aucun espoir probable de succès : en effet, ayant parlé dans ce sens à quelques Polonais , je les trouvai si exaspérés , qu'à peine ils pouvaient m'écouter de sang-froid

Ignace Potoclu seul , l'un des hommes les plus éloquents et les plus éclairés de ce pays, parut me comprendre. « Vous « pouvez avoir raison, me dit-il ; mais il est trop tard : le « sort en est jeté ; et d'ailleurs, quand je me déciderais à suivre « vos conseils, je ne ferais que me per Ire, sans nécessité, dans « l'esprit de mes concitoyens. Croyez-moi , cette opinion est à « présent si générale , si forte , si passionnée , qu'on ne peut « parler de la Russie à un Polonais sans le voir à la fois « pâlir de crainte et frémir de colère ; moi-même je n'ai pu « vous écouter sans être vivement ému. Le seul nom de Russe « suffit pour nous rappeler la perte de notre liberté, de nos « lois , de notre gloire , et tous les outrages auxquels notre « honneur et nos familles se sont vus si longtemps en « proie. »

On conçoit bien que je ne hasardai plus des insinuations sans utilité et qu'on était si peu disposé à accueillir . Je sus même que certaines personnes malveillantes, ayant eu connaissance de ces conversations , m'avaient représenté comme un ami ar-

dent des Russes , chargé des instructions secrètes de l'impératrice; enfin, comme je voulais aller le lendemain à la diète, on chercha à m'en détourner, en me prévenant d'une intrigue ourdie pour m'y faire éprouver un désagrément public.

Je fis peu de cas de cet avis; j'y allai, et la tribune où l'on me plaça fat bientôt remplie de personnages distingués , tant du parti du roi que de celui de l'opposition : leur réunion autour de moi aurait suffi pour imposer à la malveillance, dans le cas même où elle eut existé.

Le spectacle que m'offrait cette assemblée polonaise me frappa singulièrement : le costume presque asiatique des membres qui la composaient, la fierté de leurs regards, la vivacité de leurs gestes , le bruit de ces sabres traînant sur le plancher, et qui ne rappelaient que trop les temps d'orages, dans lesquels on avait vu si souvent les glaives tirés interrompre les délibérations; tout semblait me persuader que, remontant à des siècles reculés , je me trouvais au milieu de ces anciens Polonais, si fréquemment vainqueurs des Turcs , des IMoscovites et des princes de la Germanie. Je regrettais de ne pouvoir comprendre les orateurs qui se succédaient, et dont plusieurs, par leur éloquence , semblaient faire une grande impression sur les esprits.

Le soir, étant retourné chez le roi, j'appris les tristes événements qui s'étaient passés à Versailles les 5 et 6 d'octobre ; des versions différentes altéraient plus ou moins ces nouvelles : les unes disaient que la reine avait couru le plus imminent danger, qu'on avait massacré un grand nombre de gardes du corps , que l'assemblée nationale s'était vue envahie p^r des brigands ; d'autres , que des troupes et des gardes ayant , dans une orgie, foulé aux pieds la cocarde nationale et annoncé hautement des projets decontre-révolut'on, le peuple de Paris, furieux, s'était porté à Versailles, avait assailli le palais et contraint le monarque à le suivre prisonnier dans la capitale ; quelques-unes enfin , moins alarmantes , no parlaient que de

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quelques excès commis pendant la nuit, et promptement réprimés par la garde nationale.

Il est facile de concevoir quelles inquiétudes , et à une telle distance, me donnaient des bruits si variés et tous funestes; je résolus donc de hâter mon départ, et je me mis en route dès le lendemain.

Le soir, tandis que mes gens faisaient leurs préparatifs pour le voyage , me trouvant seul dans ma chambre , assis devant mon feu , et occupé à lire , j'entends tout à coup un léger bruit derrière mon fauteuil; je me retourne, et je vois un grand personnage en longue robe brune, avec une riche ceinture, des bottes rouges, une toque fourrée, un long sabre, et tenant dans chaque main un pistolet dirigé vers moi.

Ma surprise fut vive , mais courte , et bientôt j'éclatai de rire en reconnaissant sous ce costume, et avec ces longues moustaches, les yeux noirs, vifs et gais, du grand général Branitski , neveu du prince Potemkin.

« Ma foi , mon cher, me dit-il , d'après ce qu'on nous écrit, « il y a un terrible vacarme dans votre pays. Notre agitation « ici n'est qu'une bagatelle. Vos assemblées sont plus ora- « geuses qu'une diète polouaise, et comme on ne sait ce qui " peut arriver dans un royaume en combustion , voilà deux « compagnons de voyage que je vous offre; je voudrais qu'ils « fussent plus riches, mais je puis vous assurer qu'ils sont « très-bons. »

Branitski avait tort, car ses pistolets étaient magnifiques; je reçus ce présent avec autant de cordialité qu'il m'était offert. Depuis, un comité révolutioniwire m'en dépouilla , sans que je pusse les essayer contre lui , comme je l'aurais souhaité.

Après un court entretien arrosé par quelques verres de vin de Tokai , que Branitski aimait plus qu'assez , nous nous séparâmes. Je partis au point du jour, fort préoccupé des tristes nouvelles que je venais de recevoir.

M le marquis de Noailles , notre ambassadeur à Vienne ,

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m'avait offert un logomentchcz lui ; je l'acceptai. Je le trouvai cousterné des nouvelles qu'où lui avait mandées de Versailles.

Depuis longtemps les velléités politiques de notre ministère, ses indécisions, la marche audacieuse de nos rivaux, les mouvements rapides de notre révolution , et les présages d'un embrasement général en Europe , lui inspiraient de vives alarmes.

Il me confia tous les tristes pressentiments qui agitaient son esprit; la ruine de la France lui semblait certaine. J'éprouvais aussi quelques niquiétudes pour le moment; mais je concevais pour l'avenir plus d'espérance : car je n'oubliais pas qu'une nation, comme la nation française, forte, riche, belliqueuse, industrielle , commerçante , avide de tous les genres de gloire , peut être abattue quelque temps par des orages , par des revers , mais qu'elle conserve en elle-même tous les moyens de sortir de ces secousses, régénérée, puissante et glorieuse.

M. de Noailles regrettait, au reste, comme moi, que le conseil du roi n'eût pas, en signant la quadruple alliance, donné une autre direction au mouvement des esprits.

Cet ambassadeur me présenta au prince delvaunitz, ainsi qu'à tous les personnages considérables de la cour et de la société.

.T'avais demandé à l'empereur une audience ; mais on m'assura que ce prince, très- grièvement malade, ne pouvait recevoir personne. Cependant il se rappela sans doute les bontés dont il m'avait honoré en Crimée , et le désir qu'il m'avait témoigné d'éclaircir un mystère qui piquait sa curiosité relativement à la nature des rapports intimes qui existaient , disait-on, entre Catherine II et le prince Potemkin, rapports auxquels on attribuait la constance inébranlable de leur affection réciproque : aussi , contre l'attente générale , il me permit de le voir.

Je me rendis donc à son palais, où je le trouvai debout, mais si cruellement changé, qu'il me fut impossible de ne pas reconnaître que sa fin était inévitable et prochaine.

DU COMTE DE SÉGUR. i9i

L'empereur m'accueillit avec une extrême bonté ; il s'entretint longtemps avec moi des 'affaires de la Russie, et surtout de la guerre de Suède.

Comme , pendant son voyage en Tauride , il m'avait maintes fois reproché d'oublier son incognito , et de lui donner les titres de sire et de votre majesté , j'avais pris tellement l'habitude de lui complaire sur ce point , que , sans m'en apercevoir, je l'appelai sans doute, plusieurs fois, monsieur le comte, dans le cours de cette conversation. 11 le remarqua, et me dit en riant : « Vous êtes un singulier homme ; en Crimée vous « vous obstiniez toujours à me nommer sire , et à Vienne vous « ne voulez absolument parler qu'au comte de Falkens- « tein. »

Reprenant ensuite son sérieux , il se plaignit des obstacles opposés à la quadruple alliance. « Elle aurait prévenu, me dit- « il , bien des malheurs. Vos ministres ont trop craint la guerre ; « si elle avait eu lieu , vos parlements n'auraient pu refuser de " l'argent au roi , et l'ardeur française se serait jetée dans les « camps. Au reste , qui pourrait savoir ce qui serait arrivé ? « Une folie générale semble s'être emparée de tous les peu- « pies ; ceux du Brabant , par exemple , se révoltent parce « que j'ai voulu leur donner ce que votre nation demande à « grands cris. « Alors il s'arrêta , se tut , et resta quelques instants plongé dans une sombre rêverie.

Les troubles de Louvain l'affectaient alors tellement, qu'il ne put résister au chagrin que lui donnèrent leurs progrès , et eu 1790, la veille de sa mort, il dit au prince de Ligne : « Votre pays m'a tué ; Gand pris a été mon agonie, et Bruxel- « les abandonné , ma mort. »

Croyant ne pas lui déplaire , en l'aidant à sortir de ces tristes réflexions , je lui demandai s'il ne daignerait pas me charger d'une lettre pour la reine sa sœur. « Elle est en ce moment , « lui dis-je , dans une situation bien critique, entourée de partis « qui se choquent et se combattent ; Votre Majesté , éloignée

de cette atmosphère de troubles et de passions, pourrait lui donner quelques conseils salutaires. »

« Moi , vous charger d'une lettre ! me répondit-il ; vous n'y pensez pas. Je vois qu'arrivant de Russie, vous ignorez l'état d'effervescence et de désordre où vous allez trouver votre pays : partout le peuple est en armes ; partout les uns croient voir arriver des brigands , les autres pillent les châteaux. 11 n'y a plus de police, parce que chacun prétend la faire à son gré. Au moindre soupçon , un voyageur est arrêté ; vous pouvez l'être , et si l'on trouvait sur vous une lettre de moi , je ne sais trop ce qui vous arriverait. »

« J'espère, Sire, repris-je, que les rapports parvenus à Votre Majesté, sont exagérés. Mais cependant, si vous croyez que votre lettre courrait le risque d'être compromise , ne pouvez- vous , au moins , faire parvenir verbalement, par moi, au roi et à la reine ce que vous jugerez utile pour eux dans de si graves circonstances } » « Eh ! quels conseils , répliqua l'empereur avec un peu de brusquerie , quels conseils voulez-vous que je leur donne , lorsque je les vois entourés de gens qui leur persuadent qu'avec un régiment, une compagnie de gardes du corps, quelques acclamations , et des cocardes arborées au milieu d'une orgie , on peut arrêter et anéantir une révolution ? Je les plains; mais je ne pourrais leur indiquer, de si loin, d'autre moyen pour se tirer d'un si mauvais pas , que beaucoup de prudence et de fermeté : s'ils en ont , tout s'arrangera peut-être; s'ils on manquent, je n'ai rien à leur dire. » Ces paroles peu fraternelles étaient sans doute dict ''es par Thumeur que lui donnaient alors ses affaires personnelles; mais je ne fus pas médiocrement embarrassé, à mou retour en France , lorsqu'il fallut rendre compte à la reine de l'entretien que j'avais eu avec ce monarque. Il me congédia , et je ne le revis plus.

Joseph II n'aurait reçu que des éloges de la postérité , s'il avait eu moins d'ambition ou plus de suite dans ses plans. Un vain désir de gloire le porta à faire , contre le grand Frédéric, une guerre courte et sans résultat. Voulant étendre ses possessions et son commerce au détriment de la Hollande , il se vit obligé d'y renoncer par la crainte de nos armes. Désirant conserver la paix avec les Turcs , il les combattit et s'appauvrit par cette guerre, pour ne pas perdre l'amitié de Catherine. Enfin , ayant formé le projet d'affranchir ses sujets du Brabant du joug des seigneurs et d'un clergé ambitieux , il les poussa à la révolte, parce qu'il se servit de moyens arbitraires pour faire adopter ses principes philosophiques à un peuple qui ne s'y trouvait pas encore disposé.

Au reste , ce prince , sans être un grand homme , fut un monarque juste , vertueux , tolérant , sévère pour lui , indulgent pour les autres, bienfaisant, infatigable, accessible à la vérité, toujours occupé à secourir la misère, à encourager les arts et à récompenser le mérite.

Le prince de Ligne , qui le pleura sincèrement , écrivit à l'impératrice Catherine ces lignes , que je ne puis me défendre de retracer ici : « Le soldat dira : Joseph II a essuyé bien des « coups de canon à la digue de Bes«hania , et des coups de fusil « dans les faubourgs de Sabatsch; il a imaginé des médailles « pour la valeur. Le voyageur dira : Quels beaux établissements « pour les écoles , les hôpitaux , les prisons et l'éducation ! « Le manufacturier : Que d'encouragements ! Le laboureur : « Il a labouré lui-même. L'hérétique : 11 fut notre défenseur, « Les présidents de tous les départements, les chefs de tous les « bureaux diront : Il était notre premier commis et notre sur- « veillant à la fois. Les ministres : Il se tuait pour l'État, dont « il était , disait-il , le premier sujet. Le malade dira : Il nous « visitait sans cesse. Le bourgeois : Il embellissait nos villes « par des places et des promenades. Le pysan , le domestique « diront aussi : Nous lui parlions tant que nous voulions. Les

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a pères de famille : Il nous donnait des conseils. La société « dira : II était sûr, aimable ; il racontait plaisamment ; il avait « du trait dans la conversation ; on pouvait lui parler avec vé- « rite sur tout. »

Le prince de Kaunitz , honoré constamment de la confiance de Marie-Thérèse , avait conservé le même ascendant sur l'esprit de l'empereur Joseph II. Ce ministre expérimenté était l'un des hommes les plus habiles du dernier siècle ; mais à un génie étendu il unissait des caprices aussi singuliers et des manies aussi bizarres que celles du général Souwaroff et du prince Potemkin. Toutes ses bizarreries étaient supportées sans murmure par les personnages de Vienne , et par les étrangers les plus considérables.

Quoiqu'il fût vieux , il affectait encore , dans sa parure , des prétentrons qui auraient rendu un jeune homme ridicule : sa coiffure était composée d'une inconcevable quantité de boucles, et, pour qu'elles fussent poudrées avec une égalité parfaite, il passait dans un cabinet destiné à cet usage , entre une haie de plusieurs valets de chambre , qui , armés de grands soufflets , l'enveloppaient d'un nuage de poudre.

Malade souvent imaginaire et extrêmement sensible aux variations de la température , on le voyait changer de vêtements vingt ou trente fois par jour. ï

L'un des mérites auxquels il attachait le plus de prix , et ' qu'il s'attribuait , c'était d'être le plus habile écuyer de l'Europe. On ne pouvait lui faire de plus grand plaisir que de se rendre dans un grand manège où il passait une longue partie de la journée, et d'y admirer la dextérité avec laquelle il se livrait à tous les exercices de l'équitation.

Jamais l'heure de ses repas n'était réglée , de sorte que ses convives couraient le double risque , ou d'arriver trop tard, ou d'étr.e obligés de l'attendre pendant quelques heures.

Au dessert, ou apportait devant lui un miroir, un bassin , des curedeuts, une éponge, et, sans se gêner, il nettoyait •

lentement sa bouche et ses dents, sans que personne voulilt ou osât quitter la table : le pli était pris, tout le monde se prêtait à ses fantaisies.

Ayant reçu une invitation de ce premier ministre, ]M. le marquis de Noailles m'y conduisit. Son accueil fut poli , mais assez froid. A la fin du dîner, adressant la parole , d'une voix haute, au marquis de Noailles, il lui dit : « J'ai reçu, « monsieur l'ambassadeur, des nouvelles de France : on y « pille , on y égorge plus que jamais ; toutes les têtes y sont o renversées ; c'est un pays attaqué de démence et de frénésie. • Je croyais que l'ambassadeur allait répoudre ; mais il garda le silence, croyant, sans doute, que ce silence ctiit une improbation assez marquée d'une sortie si inconvenante.

Moi , plus jeune , assez impatient , et ne pouvant alors me contenir, je dis très-haut : « Il est vrai, mon prince, que « la France, «dans ce moment, est attaquée d'une fièvre très- « ardente ; on prétend même que cette maladie est contagieuse, « et qu'elle nous est venue de Bruxelles. »

Cette saillie imprévue fit sourire les assistants, et parut vivement étonner le premier ministre , qui n'y répondit pas ; mais il n'acheva point sa toilette accoutumée, et sortit de table presqu'à l'instant.

Je m'attendais qu'il me montrerait quelque humeur de ma vivacité , mais il en fut tout autrement : sa froideur se changea en accueil amical, et même, pendant le peu de jours que Je restai à Vienne , il m'invita plusieurs fois à venir le matin chez lui , pour parler avec moi des affaires du temps.

Je dois convenir que , dans ces entretiens , il développa cette supériorité de raison et de lumières qui lui avait acquis en Europe une si grande réputation.

Le prince de Kaunitz n'ignorait pas qu'il existait en France un parti très-opposé à l'alliance de notre cour avec la sienne , et que ce parti devenait d€ jour en jour plus influent, soit par inimitié pour la reine, soit par le souvenir des pertes que

cette alliance nous avait fait éprouver pendant la guerre de sept ans, soit enfin par le seul esprit d'opposition.

Ce qui est certain, c'est que , dès l'époque des affaires de la Hollande, ce même parti avait accusé faussement l'infortunée Marie-Antoinette, de sacrifier l'argent et la considération de la France aux intérêts de l'empereur son frère.

Aussi le prince de Raunitz me pressa de combattre ce parti, et de réfuter les écrits qu'il répandait avec profusion ; pour m'y engager, il me prodigua tous les éloges qui pouvaient flatter la vanité d'un jeune diplomate.

Malgré l'intérêt de ces conférences , ne pouvant me résoudre à prolonger une absence déjà si longue, je partis pour la France; et ce ne fut pas sans une émotion qui alla jusqu'aux larmes que je franchis la frontière et que je revis une patrie livrée à tous les périls et à toutes les calamités d'une révolution.

Pendant cinq ans d'absence , et à huit cents lieues de mon pays, je ne pouvais me faire une idée des changements extraordinaires que venaient d'éprouver en peu d'années nos lois^ nos caractères , nos esprits et nos mœurs. Les correspondances les plus multipliées ne suffisent pas pour peindre de pareils bouleversements , et les lettres que j'avais reçues à Pétersbourg depuis la naissance de nos orages étaient empreintes d'opinions si diverses et de passions si opposées, qu'elles ne m'avaient donné, sur notre situation réelle, que des notions contradictoires et confuses ; de sorte qu'en rentrant dans ma patrie , je ressemblais assez au vieil Epiménide sortant de son long sommeil.

Sur ma route même , et avant de parler à personne , j'éprouvais une vive surprise ; car tout présentait à mes regards un spectacle imprévu : les bourgeois , les paysans , les ouvriers , les femmes môme , me montraient dans leur maintien , dans leurs gestes et sur tous leurs traits, quelque chose de vif, de fier, d'indépendant et d'animé, que je ne leur avais jamais connu.

Un mouvcineut extraordinaire régnait partout ; j'apercevais dans les rues , sur les places , des groupes d'hommes qui se parlaient avec vivacité • le bruit du tambour frappait mes oreilles au milieu des villages, et les bourgs m'étonnaient par le grand nombre d'hommes armés que j'y rencontrais.

Si j'interrogeais quelques individus des classes inférieures, ils me répondaient avec un regard fier, un ton haut , hardi ; partout je voyais l'empreinte de ces sentiments d'égalité, de liberté, devenus alors des passions si violentes; enfin, à mon départ de France, j'avais quitté un peuple paisible et courbé par habitude sous le joug d'un long assujettissement ; à mon retour, je le retrouvais redressé , indépendant, et trop ardent peut-être pour jouir avec sagesse d'une liberté nouvelle.

Quelle que fût mon impatience de me revoir au sein de ma famille , les pensées qui m'agitaient et la nouveauté des objets qui les faisaient naître me rendirent le chemin et le temps si courts, qu'en apercevant Paris , je" tus presque surpris d'y être arrivé.

Lorsque je vis mon père , je le félicitai , eu l'embrassant , d'être sorti du ministère quand il ne pouvait plus y faire le bien. « Par cette sage retraite, lui dis-je, vous avez évité « le chagrin de voir commettre , sans pouvoir vous y oppo- « ser, tant de fautes qui ont amené la dissolution du gouverne- « ment. »

Je retrouvai en lui la même force de caractère qui avait toujours été son mérite distinctif , et la même tendresse pour moi, tendresse à laquelle j'attachais tant de prix; mais il ne me montra plus le même calme et la même impartialité que jusque-là j'avais tart admirés en lui.

Ce changement me frappa, et m'apprit dès cet instant combien j'allais trouver d'opposition dans les esprits et d'exaspération dans les caractères.

Mon père , ainsi que tous les hommes de son temps , était toujours resté étranger aux idées de la nouvelle philosophie :

rempli d'un respect religieux pour nos vieilles institutions , tout ce qui s'en écartait ne lui semblait qu'une folie dangereuse; le renversement de l'ordre de choses sous lequel il était né, n'offrait à ses yeux que l'image d'un peuple en délire.

Quelques réformes graduelles n'auraient point effrayé sa prudence; mais il regardait comme funeste une révolution qui, sous prétexte de briser toutes les chaînes , rompait tant de liens sacrés pour lui.

Aussi sa sévérité traitait d'insensés , et même de coupables , ceux qui prenaient part à cette révolution ; il me parla de plusieurs de mes amis avec des termes qui m'affligèrent d'autant plus , qu'ils étaient injustement appliqués ; car rien n'était plus noble, plus désintéressé que leurs sentiments ; et quand même un amour trop ardent pour le bien public et pour la liberté les aurait trompés et entraînés trop loin , quelle erreur aurait dû être plus excusable aux yeux d'un homme vertueux !

INIais je vis bientôt que cette opinion de mon père , loin d'être exclusivement la sienne, me représentait l'opinion d'une grande partie de la haute société : presque tous les hommes de son âge et de son rang éprouvaient les mêmes impressions ; oubliant toutes les causes qui avaient amené et rendu presque inévitable cette destruction de l'ancien régime, ils n'y voyaient que l'atteinte portée à l'ordre, cà la discipline, aux antiques droits du trône, à ceux de la noblesse et à leurs habitudes comme à leurs intérêts. De tous côtés ils se sentaient blessés, et envisageaient presque comme félons et comme ennemis ceux qui ne pensaient pas comme eux.

Ainsi , dès cette première conversation au sein de ma propre famille , il me fut facile de voir quel était l'esprit de tout im parti , celui qu'on appelait alors le parti aristocratique.

Par un hasard assez piquant, le même jour me mit à portée de connaître les opinions et les sentiments du parti 0| pisé, qui se nommait le parti des patriotes : mon ami et mon neveu , le général La Fayette , (jui commandait alors la garde uatio-.

DU COMTE DE SÉOIIR. f09

nalc, vînt chez moi dans Ta près-midi , et me lit, pendant plusieurs heures , le récit détaillé de tous les événements qui s'étaient passés depuis les premiers jours de cette mémorable année.

Ce qui distingue surtout !M. de La Fayette , c'est une constance immuable dans le caractère , et qui tend , sans déviation , à un but toujours le même. Travailler sans cesse à établir, à étendre, à consolider la liberté, voilà l'idée dominante qui, depuis plus de cinquante ans , a dirigé sa conduite , échauffé son âme , et dicté ses paroles.

Aussi, dans le moment où je le revis, il se croyait au comble de ses vœux , puisque sa patrie semblait tout entière répondre à ses sentiments , et que le règne des lois y remplaçait celui de l'arbitraire. Cependant il me parut profondément aflligé des scènes tumultueuses et des excès populaires , qui avaient souillé les premiers jours de cette révolution.

« .Te ne sais par quelle fatalité , me disait-il , un parti qui se « cache dans l'ombre est venu se mêler au vrai peuple , qui « ne veut que justice et liberté. Il est sorti , de je ne sais où , « un certain nombre de brigands soldés par des mains in- « connues , et qui , malgré nos efforts, ont commis des crimes « déplorables , en profitant de tous les mouvements excités par « la résistance mal calculée de la cour et des ordres privi- « légiés aux réformes que désirait le vœu public. En vain nous c les chassions, nous les châtiions, nous les dispersions ; ils re- <• venaient toujours. Après la prise de la Bastille, leur rage a « commis d'affreux assassinats; ils menaçaient même Paris « du pillage : l'organisation spontanée d'une garde nationale a « pu seule mettre un frein à leurs désordres.

« A la même époque , quelques-uns s'étaient montrés , mais « en petit nombre , dans les provinces ; et partout le bruit « faussement répandu de leur prochaine arrivée excita une « si grande terreur, qu'au même instant, dans toutes les corn- « nmues , le peuple prit les armes.

" Nous avons fait d'inutiles recherches pour connaître les « chefs de ces brigands et le foyer d'où partaient ces nouvelles « alarmantes qui arrivaient h la fois dans toutes les villes et « tous les bourgs du royaume; c'est un problème qui est resté « insoluble pour nous, comme pour le gouvernement : je n'ai « eu , à cet égard, que des soupçons, qui ne sont appuyés d'au- « cunes preuves.

« Dans le mois d'octobre dernier, cette bande de scélérats , « se mêlant aux mouvements désordonnés produits à Paris » par les imprudences d'une scène qui s'était passée à Yer- « sailles , a rassemblé tout ce qu'on peut trouver de vil et de « corrompu dans une capitale. Tandis que je m'efforçais en « vain, près de l'hôtel de ville, de rétablir l'ordre et de « calmer les esprits , on vint m'apprendre que ces misérables , « entraînant une foule nombreuse, se dirigeaient sur Versailles " et annonçaient les projets les plus sinistres contre le roi et la « représentation nationale.

« .Te me vis contraint de courir après eux. Lorsque j'arrivai " à Versailles, ils avaient déjà souillé de leur présence la salle « des séances de l'assemblée et menacé le château. La garde « nationale réprima leur furie , les dispersa , et d'abord tout <i parut calmé. Mais malheureusement on n'avait voulu confler « à cette garde nationale qu'une partie des postes extérieurs, et « à la fin de la nuit les brigands s'introduisirent dans le châ- « teau , du coté du jardin, par une porte que n'occupait point « la garde nationale.

« Peu s'en fallut alors qu'il ne se commît un épouvantable « crime , qui aurait couvert la France de deuil ; heureusement « nous arrivâmes à temps pour le prévenir, et cette infâme « conspiration échoua. Cependant nous déplorerons toujours « ces fatales journées et les assassinats qui s'y connnirent.

« Le peuple n'avait point pris de part à cette ouieuse trame, u Néanmoins il était fort exaspéré, soit par l'effet d'une disette « factice ou réelle , soit par le bruit répandu d'un coup d'État

« médité ot prochain ; de sorte qu'il ne fut possible de l'apaiser « qu'en persuadant au roi et à sa famille de venir s'établir à « Paris.

« Voilà ce que je puis, en toute vérité, vous dire de ces « scènes orageuses , qui ont mêlé de chagrins les justes espé- « rances que me donnaient les vœux et les efforts de l'im- « mense majorité de la nation pour le prompt établissement « d'un gouvernement représentatif dans ma patrie.

« Au reste , je ne doute point qu'on n'ait encore exagéré , << ailleurs comme en France, tous ces événements; mais vous « pourrez en juger par vos yeux , et vous trouverez à Paris « ainsi que dans les provinces un ordre et une tranquillité « qu'on ne pouvait guère s'attendre à voir sitôt régner au mi- « lieu d'une révolution et des passions opposées qu'elle fait « naître. »

« Il me semble cependant, mon cher, lui répondis-je, qu'il « existe encore partout un grand mouvement. Il est vrai que « dans les pays étrangers , on m'avait représenté la France « comme livrée tout entière au pillage, aux massacres, et « qu'au conti-aire, les provinces que j'ai traversées m'ont paru « fort paisibles.

« Mais on m'a déjà dit que vous avez encore quelquefois « des violences à empêcher, des mouvements séditieux à ré- « primer, et qu'autour de la prison même où le baron de Be- « senval attend son jugement , une foule tumultueuse demande « à grands cris sa mort. »

« Cela n'est que trop vrai , me répondit-il ; mais vous savez « bien qu'après un coup de vent, la mer reste quelque temps "■ agitée. D'ailleurs, de plusieurs côtés il n'existe que trop de « passions qui concourent à troubler l'ordre et à éloigner la « paix. »

« Pourrait-il en être autrement? repris-je; votre marche a « été si rapide '.c'est une vraie démolition : vous avez détruit les <■ ordres, réduit à une chambre la représentation nationale,

« aboli les privifégcs de la noblesse , mis les biens du clergé 5 « la disposition de la nation; votre assemblée concentre en « elle presque tous les pouvoirs. Que d'ennemis vous vous êtes « créés ! vous faites table rase en législation ; vous allez bien vite « et bien loin.

« Songez-y , quand on renverse un édifice en pierres , ses « débris restent saus mouvement couchés sur la terre ; mais « il n'en est pas de même d'un édifice d'institutions humaines : « elles ont donné à une multitude de personnes, à des classes « entières, soutenues de nombreux. clients , des prérogatives, « des jouissances , des honneurs, des prééminences, devenus « des droits h leurs yeux , et auxquels chacun tient autant qu'à « sa vie. Je crois qu'tTne telle destruction , un changement total « si prompt , et des plans si hardis , nous exposeront à de bien « longs orages. »

« Cela se peut , répliqua La Fayette ; mais vous croyez voir « des plans oîi réellement il n'en a point existé. Tout ce qui « arrive aujourd'hui, ce qui vous surprend, ce qui nous alarme, « date de loin : c'est le résultat nécessaire des fautes de vingt « ministères successifs, du défaut d'ordre et de suite dans le « gouvernement , de dilapidations saus mesures , et d'abus de » tous genres.

« Les grands corps judiciaires, le clergé même , et la plu- « part de tous ceux qui nous blâment à présent , ont , depuis « plusieurs années , attaqué avec la plus grande énergie tous les « actes du pouvoir. Les parlements, après une foule de re- « montrances , aussi véhémentes que les discours de notre tri- « bunc , ont fait un appel à la nation ; mais à peine cette nation « y a-t-elle répondu , qu'on a voulu lui imposer silence. Les « états généraux étaient promis; un ministre a voulu les rem- " placer par une cour plénière : efforts impuissants et ridicules! « l'autorité s'est vue contrainte de reculer ; les états ont été « réunis.

« Alors, par une conduite inexplicable, ou a humilié le .

« tiers état; les autres ordres ont refusé de se Joindre à lui; a biea plus , on lui a fermé le lieu de ses séances. 1! a résisté ; « le peuple s'est indigné , s'est soulevé ; des ministres populaires « ont été renvoyés ; la cour a fait venir des troupes ; une explo- « sion générale a eu lieu , et une haine violente du peuple contre « l'aristocratie s'est manifestée de toutes parts.

« Vous connaissez à présent les causes ; tirez-en les consé- <■ quences, et jugez si, au milieu d'une effervescence produite « par tant de fautes, d'autres que nous auraient pu éviter les « reproches qu'on nous adresse. Ce sont trop souvent ceux « dont l'imprudence a produit l'incendie qui crient les premiers « et le plus vivement au feu.

« Enfin le passé n'appartient plus à personne : je n'ai suivi et « je ne suis dans ma conduite que ce qui m'est dicté par ma « conscience. Je veux la liberté, l'ordre, une bonne constitu- « tion ; je crois que la nation le veut aussi , et j'espère que « nous atteindrons notre but, malgré toutes les passions qui « s'y opposent.

« Mes soins se bornent à présent à veiller au maintien de la « tranquillité publique, à contribuer, comme député, à l'affer- « missement de la liberté, et, en même temps, à niettre le roi « et la reine à l'abri de tous les complots et de tous les mouve- » mcnts qui pourraient menacer leur sûreté. »

« Ces sentiments sont très-louables, lui dis-je; mais je par- « tage bien plus vos vœux que vos espérances. Au milieu de « tant de partis si passionnés, votre position me paraît dé- « licate, inquiétante et très-scabreuse : car enfin, d'un côté, vous « êtes" un des principaux chefs du parti populaire ; de l'autre, « vous vous trouvez, par votre place, commandant de la garde « nationale, chargé de défendre le roi, sa famille, son palais et « ce qui lui appartient , contre toute attaque ; d'être continuel- « lementeu rapport avec la cour, et d'agir ainsi comme l'homme « du gouvernement.

« Il vous sera bien difficile de ne pas inspirer quelaue mé-

204 &1ÉIV10IRES

« (iance à l'un et à l'autre parti ; vous voudrez faire agir l'un <> constitutionncllement et modérer l'ardeur de l'autre : je crains « que leurs resseutiments ne se réunissent un jour contre vous. »

« Je ne l'ignore pas , répliqua-t-il ; mais , ayant fait ce que n j'ai dû, je n'aurai rieu à nie reprocher. »

Le jour suivant, je vis encore l'un de mes amis et des principaux chefs du parti des patriotes , M. Alexandre de Lameth , qui me fit un tableau des événements passés peu différent de celui que venait de me tracer La Fayette ; mais il me donna plus de détails que lui sur l'assemblée, sur son esprit, sur les différentes opinions qui la partageaient, sur leurs divisions et leurs subdivisions. INul, je crois, ne la connaissait aussi bien que lui , et nul ne sut mieux cet art , alors nouveau pour nous, qu'on peut appeler la tactique des assemblées politiques.

Alexandre de Lameth, ferme et constant ami de la liberté constitutionnelle , exerçait avec ses deux amis , Barnave et Duport, une assez grande influence sur son parti. Compté au premier rang des fondateurs du gouvernement représentatif eu France, il fut de bonne heure un des présidents de l'assemblée nationale.

Un discours fort remarquable qu'il prononça sur la force publique dans les États libres , et qiri produisit dans les temps une vive impression , lui fit donner et conserver la présidence du comité militaire , dont il fit les travaux les plus importants. Son frère Charles, ardent à la tribune comme à la guerre, suivit toujours la même ligne que lui.

Les premiers excès populaires qui avaient été commis , les indignaient, mais sans affaiblir leur espoir de voir un ordre légal s'établir, en dépit de tout obstacle.

A cette époque, on ne mesurait peut-être pas assez la difficulté de triompher à la fois , et des antiques préjugés d'une vieille monarchie, et des mœurs corrompues de la nombreuse partie d'un peuple si longtemps resté dans l'ignorance et dans la sujétion.

Le lendemain, la reine me Gt venir chez elle, m'entretint fort longtemps de toutes les peines qu'elle avait éprouvées ; depuis, elle me donna , pendant près d'une année , une grande part à sa confiance : plus tard d'autres conseils m'en privèrent.

Cette princesse, ainsi que le roi, s'étaient vus si fréquemment déçus dans leurs espérances , qu'ils cherchaient trop souvent des avis nouveaux. Ces changements multipliés , cette succession de conseils, de systèmes différents, et presque toujours opposés entre eux , ne furent peut-être pas une des moindres causes qui rendirent leurs malheurs et leurs périls toujours croissants.

11 me serait impossible dédire à quel point je fus ému, lorsque je vis cette reine que j'avais laissée si heureuse , si brillante , si aimée , si entourée d'hommages , et lorsqu'elle me raconta les injustices dont elle avait été l'objet , les efforts de la calomnie contre sa réputation à l'époque de l'affaire du collier, contre ses sentiments d'épouse et de mère , quand on l'accusait de faire passer l'argent de la France en Autriche ; enfin , contre ses véritables intentions, en lui reprochant d'avoir voulu détourner le roi de son penchant à satisfaire le peuple par des réformes et des sacrifices nécessaires.

« Nous avions cependant toujours choisi , me dit-elle , pour « ministres tous ceux que nous désignait l'opinion publique ; « mais à peine le roi adoptait leurs plans , que nous étions as- « saillis de plaintes , de cris , de représentations , de remon— « trances contre ces mêmes ministres, dont on regardait les « conseils comme dangereux .

« Les parlements , la noblesse , le clergé, notre cour même, « s'efforçaient de nous persuader que nous nous trompions , « que notre confiance était mal placé, et qu'au lieu de guérir les « maux de l'État , on les aggravait de jour en jour.

« Vous connaissez la bonté du roi, sa défiance de lui-même, « et son unique passion , le bonheur de la France ! Il cédait « tantôt à la cour, tantôt aux parlements. Nous cherchions

206 MÉMOIBES

« d'autres moyens défaire le bien; iisne réussissaient pas mieux. « Les grands corps de l'État , les notables , tout semblait se « réunir contre nous.

« Enfin , comme , de toutes parts , on demandait les états « généraux, le roi lésa convoqués ; mais à peine ont-ils été as- « semblés, que la discorde s'est mise entre eux; une épouvantable « révolution a éclaté : on a voulu anéantir notre autorité, les « prérogatives du clergé , les droits de la noblesse ; et comme « nous croyons devoir les défendre, ou a soulevé le peuple « contre nous, déchaîné sa furie, séduit nos troupes, bravé « ouvertement l'autorité royale. Le roi s'est vu contraint de « renvoyer les régiments qui veillaient à sa sûreté ; nos amis , « devenus l'objet de la haine publique, ont été forcés de fuir.

« Paris en révolte s'est emparé de la Bastille; et, bien que la « condescendance du roi, qui ne veut pas qu'une goutte de « sang soit versée pour sa cause , ait été jusqu'au point d'ac- « quiescer à tout ce qu'on lui demandait , le calme n'a pu se « rétablir; les passions du peuple ont redoublé de violence; « enfin nous avons vu notre palais, à Versailles, envahi par « des brigands. Je n'ai échappé à la mort qu'en sortant pré- « cipitamment de ma chambre pour me réfugier dans celle du « roi. Plusieurs de nos gardes du corps ont péri; et vous nous « voyez enfin , ici , exposés peut-être à de nouveaux dangers. « Que pensez-vous d'un si funeste état de choses ? et croyez- « vous qu'il soit possible de nous en tirer ? »

Tel fut à peu près le sens d'un récit qui me touchait trop pour que je pusse l'oublier. Jamais je ne vis plus de dignité dans la douleur, plus de douceur dans l'affliction. Comme la conversation fut longue, la reine m'entretint avoc détail des sujets de plaintes que lui avaient donnés plusieurs personnes , qui s'étaient constamment efforcées de lui nuire dans l'esprit du peuple , et même dans le cœur du roi.

]Mais elle me parla sans aigreur de ceux de mes amis qui se trouvaient alors à la tête du parti populaire. « Ils nous ont ,

« fait du mal, disait-elle, en portant de fortes atteintes à lau- « torité royale ; mais, loin de les confondre avec ceux qui ont « ameuté contre nous une populace en fureur, je les crois dis- « posés à nous mettre à l'abri de pareils excès et à maintenir « ce qui nous reste d'autorité.

« C'est surtout le devoir delM. de La Fayette , votre parent « et votre ami. Quelques reproches que j'aie à lui faire, je dois « convenir qu'à Versailles, dès qu'il a su notre péril, il est « venu à notre secours , et , par là , nous a rendu le service le « plus essentiel. Vous le verrez souvent; rappelez-lui bien ce « qu'il ma promis. Il est de son honneur, puisqu'il commande « à Paris , que la dignité et la sûreté du roi n'y reçoivent au- « cune atteinte. »

Après avoir montré à cette princesse à quel point je partageais ses peines, je lui dis « que mon plus grand désir serait de répondre à sa confiance; mais qu'étant si récemment arrivé à Paris, je ne pouvais avoir encore une opinion bien fixe et bien arrêtée sur tous les événements dont elle venait de me parler et sur leur résultat probable. Cependant, Madame, ajoutai-je, si je dois en juger d'après l'opinion qu'on en a au dehors et d'après ce que l'on m'en a déjà dit ici, je pense qu'on peut attribuer tout ce qui est arrivé jusqu'à présent aux changements trop multipliés de ministres et de systèmes, à des coups d'autorité peu calculés et mal soutenus, à l'exil et au rappel des parlements, à la convocation des états généraux près d'une capitale, foyer d'intrigues et d'agitations, au « défaut de décisions sur les questions les plus importantes, « décisions qui auraient du précéder la réunion de cette assem- « blée , enfin au dédain qu'on a montré pour le tiers état , et « à quelques mesures imprudentes, qui ont excité dans l'esprit « du peuple, l'animosité la plus violente contre les classe pri- « vilégiées.

« Aujourd'hui il serait aussi pénible qu'inutile de revenir sur « le passé. Je ne sais si , dans les dispositions des esprits, et à

« cette époque , on aurait pu prévenir une révolution ou l'é- « loigner. Mais cette révolution est faite , il ne faut pas se le « dissimuler ; le vœu général de toute la nation s'est prononcé « pour un gouvernement représentatif. Si l'on y marche avec « sincérité, si on l'établit de bonne foi, nous pourrons peut- « être jouir à la fois, comme en Angleterre, et de la sécurité « que donne l'autorité royale, et des avantages de la liberté ; « mais, s'il en est autrement , je ne puis songer sans crainte à « l'abîme où nous entraînerait une résistance superflue : le seul o moyen de mettre un frein à la licence , c'est de lui opposer « une sage et légale liberté. »

« Je vois, répliqua la reine, que, d'après ce qu'on vous a dit, « vous me croyez fort éloignée de votre opinion. Mais demain « vous aurez de mes nouvelles , et vous verrez que je ne suis « pas si déraisonnable qu'on le suppose. »

En effet, le jour suivant , madame Campan m'apporta de sa part un paquet, dont cette princesse lui avait lais.sé ignorer le contenu. Je l'ouvris , et , à ma grande surprise , j'y trouvai un écrit de M. Mounier, dont les idées étaient fort analogues aux principes du gouvernement anglais.

Ce premier entretien avec la reine fut terminé par des éloges très-obligeants qu'elle daigna me donner sur ma conduite en Russie , ainsi que par de nombreuses questions relatives au caractère de Catherine II et à la triste situation où j'avais laissé à Vienne l'empereur, son frère.

Lorsque je fus présenté au roi, je le trouvai triste, abattu , il me paria peu, mais obligeamment, sur mes négociations, me dit qu'il me revoyait avec plaisir, et me congédia.

Je remplis ensuite un autre devoir, et je rendis compte de ma mission à M de Montmorin. De tous les tableau.v que l'on m'avait tracés delà révolution, celui que me fit ce ministre fut le plus som'ure.

Cependant son esprit, juste autant qu'éclairé , sentait trèsbien la nécessité de terminer nos troubles par une transaction

DU COMTE I)E SEGLR. 209

sincère et par un pacte qui contiendrait tous les éléments d"uu bon gouvernement représentatif; mais, en même temps, il était persuadé que la violence de plusieurs passions opposées rendait ce remède impossible.

« D'un côté , me dit il , le peuple , dans sa fougue , paraît ne « vouloir qu'une démocratie qui mène à l'anarchie ; il s'armera " bientôt contre ceux qui veulent aujourd'hui le soumettre à « un frein légal. D'une autre part, la cour, l'aristocratie et ce « qui environue le roi rejc-ttent avec opini.'itreté tout ce t|ui n ne leur montre pas la monarchie telle qu'elle était autre- « fois.

« Vous savez à quel point j'aime le roi : il est juste , ver- « tueux, bon ; mais sa bonté est privée do force- Il ne sait ré- « sisterni à ceux qu'il craint, ni à ceux qu'il aime; je fais (\c « vains efforts pour le déterminer à suivre avec fermeté un plan « quelconque. Ah! croyez-moi , cette funeste lutte entre un » parti populaire passionné et un monarque faible finira par « nous faire traverser une république. »

.l'avoue que ces paroles , changées par le temps en prédictions, ne me firent alors qu'une impression l?gère. Je les regardai comme l'effet d'une humeur mélancolique , qui le portait à se créer des chimères ; et certes , à cette époque , on ne voyait pas encore l'apparence de ce parti républicain, qui ne commença ta se montrer que deux ans plus tard , après le départ du roi pour Varennes.

Déjà mes entretiens avec des personnes si différentes entre elles par leurs rangs et par leurs opinions , commençaient , en satisfaisant ma vive curiosité . à me donner une idée assez nette de l'état dans lequel je revoyais mon pays ; et , pour compléter à cet égard mon instruction , j'assistai assidûment aux séances de l'assemblée nationale.

Je venais de séjourner cinq ans dans des contrées dont les gouvcrnementsn'avaient subi aucune altération, et qui conservaient, sans mélange, l'ancien ordre social, les antiques cou-

tamps, les vieilles étiquettes, ainsi que les distinctions constantes et immuables des raniis et des elasses de la société.

Rien n'avait donc pu me faire perdre le souvenir de l'état où j'avais laissé la France; aussi ce ne fut pas sans étonnement que je vis pour la première fois, en public et au sein d'une auguste assemblée, les cardinaux, les évêques, les curés, les généraux, les officiers, les grands, les nobles, les cultivateurs, les magistrats, les légistes, et enfin ce que nous appelions des bourgeois , confondus ensemble et assis pêle-mêle sur les mêmes bancs sans aucune distinction de rangs.

Mais, après ce court instant de surprise, je tombai dans un autre étonnement, celui de voir que ce spectacle ne suffisait pas pour ouvrir les yeux des partisans de l'ancien régime. Ce n'était pourtant plus un vain mot d'égalité qui retentissait à leurs oreilles , c'était l'égalité elle-même et vivante qui frappait leurs regards. Néanmoins, ils doutaient et doutent peut-être encore de son existence.

La différence la plus notable qui existe entre eux et ceux dont je partage l'opinion, c'est que nous, à cet égard, nous voyons la révolution irrévocablement faite, tandis qu'eux pensent qu'elle ne l'est pas définitivement. Ils oublient qu'on peut quelquefois abolir ce qui n'est écrit que dans les lois, mais non ce qui est une fois gravé dans les mœurs.

J'ignore quel sera le jugement de la postérité sur toutes les accusations dont l'assemblée constituante est devenue l'objet ; mais ce qui me paraît certain, c'est que tous ses plus ardents détracteurs seront forcés de convenir qu elle fut composée de l'élite des bommes de ce tem[)S, dans tous les genres et dans toutes les opinions : ils avoueront que jamais peut être ou ne vit plus de grands talents réunis; que de part et d'autre, en agitant les plus grandes questions qui puissent intéresser les hommes, on y déploya , des deux côtés, toutes les forces de la logique et toutes les ressources de l'éloquence.

Enfin , en écartant de ce jugement tout ce qui a dépendu

peut-être beaucoup plus (ki; circouslauces que dos hommes, et eu faisant ainsi une juste part aux passions de l'époque, on i\e pourra contes'ter à l'assemblée constituante la gloire d'avoir posé les principes du gouvernemeut représentatif qui nous régit aujourd'hui, principes que nos lois ont adoptés, qui triomphent après trente ans de luttes, de guerres, de victoires, de revers, et qui servent de hases aux lois reçues parla plus grande partie des peuples des deux hémisphères

Pour moi, je n'oublierai jamais l'impression que produisirent sur mon esprit la véhémence des discours de IMirabeau, l'harmonie et la pompe de ceux de l'abbé INIaury, le talent improvisé et brillant de Cazalès, les pressants arguments de Rarnave, la finesse élégante de l'abbé de IVIontosquiou, la profonde et lumineuse dialectique de Duport, la sévère et froide raison de Malouet, la clarté des rapports de Thouret, et les mérites divers de tant d'autres orateurs , qu'il serait trop long d'énumérer ici .

Je suivais tous ces grands débats avec un intérêt toujours croissant, mais qui excitait en moi des émotions très-opposées : tantôt je me sentais entraîné jusqu'à l'enthousiasme par cet amour ardent de la patrie et de la liberté, par tous ces nobles sentiments que j'avais toujours admirés dans l'histoire des peuples anciens, et qui retentissaient à notre tribune nationale ; tantôt je me sentais saisi d'une trop juste crainte, en voyant tant de coups portés à toutes nos antiques institutions, et en songeant aux suites d'une révolution qui devait blesser tant d'intérêts, contrarier tant d'habitudes, déplacer tant de fortunes, exciter tant de discordes, et nous susciter un si grand nombre d'ennemis. Mais onfm, naturellement disposé à l'espérance, je finissais par me livrer à l'idée, trop chimérique peutêtre, de voir un jour tous les intérêts privés se réunir et se confondre dans l'intérêt général.

Quoi qu'il ou soit, je penserai toujours que plusieurs de mes contemporains jugent avec une bien surprenante légèreté,

t\2 MÉMOIRES

cette assemblée où siégeaient des liommes tels que ceux que j'ai déjà nommés, et tels que les Bailiy, les Mathieu de Montmorency, La Rochefoucauld-Liancourt, Grillon , du Chijtelet, Tracy, Moutlosier, Boisgelin , Talleyrand, l'archevêque de Vienne, le chevalier de Boufflers, Cliampagny, IMaubourg, Rabaut-Saiut-Étienne,Boissy d'Anglas, Emmery,Castries, Custine, Beaumetz, Toulongeon, Cicé, Bonnay, Noailles, Chapellier d'Aguesseau, La Luzerne, Broglie, Beauharnais, etc., etc.

Si tous ceux-là n'ont pu réprimer les passions du siècle et leur ont même quelquefois cédé, d'autres pourraient-ils, sans présomption, se flatter qu'ils auraient été plus sages, plus habiles ou plus heureux ?

J'employais mes soirées à parcourir les différents cercles de la capitale, à revoir ces sociétés qui avaient fait le charme de ma jeunesse. .Te les retrouvai plus vives, plus spirituelles, plus animées que jamais ; il eût été difficile d'y rencontrer la langueur ou l'ennui. Cependant elles semblaient avoir perdu pour moi leur plus aimable attrait : on n'y voyait plus cette douceur, cet atticisme , cette urbanité qui avaient fait si longtemps la véritable école du goût et de la grâce.

Les passions politiques, en s'introduisant dans nos salons, les avaient presque métamorphosés en arènes, où les opinions les plus opposées se choquaient et se heurtaient sans cesse. On ne discutait plus, on disputait ; le seul et éternel sujet de conversation était cette politique, qui ne permettait que bien rarement aux arts, aux muses, à la galanterie , de varier 'es entretiens.

Chacun parlait haut, écoutait peu ; l'humeur perçait dans le ton comme dans le regard. Souvent, dans* un même salon, les personnes d'opinions opposées se formaient eu groupes séparés Bientôt une animosité toujours croissante désunit et divisa totalement ces sociétés, dont l'aménité n'était plus le doux lien.

Dans les maisons où se réunissaient les personnes d'une

même opinion , la chaleur des débats n'était pas moindre, ni les sujets de conversation plus variés ; on y voyait seulement moins d'aigreur.

Les iemmes perdaient beaucoup à ce grand changement : les passions douces conviennent seules à leur grâce, à leur délicatesse, à leur voix, comme à leurs traits ; la modestie est leur premier charme ; aussi rien ne leur sied plus mal que les passions politiques : l'humeur les dépare, et la colère les enlaidit.

Cependant plusieurs d'entre elles brillaient , dans ces entretiens philosophiques, par leur éloquence et parleurssaillies; je n'en citerai qu'une seule, madame de Staël : peu d'orateurs auraient pu la surpasser en verve et en dialectique ; elle étonnait, persuadait et entraînait.

Un grand intérêt animait constamment de tels entretiens ; mais c'était toujours le même, et je cherchais en vain, dans C3s conversations, cette variété, cet enjouement, cette tolérance mutuelle, cette aimable légèreté, qui les rendaient autrefois si attrayantes.

Aussi mon frère, le vicomte de Ségur, l'un des plus aimables hommes de son temps, et dont l'esprit, ennemi de tout travail pénible, ne voulait prendre de chaque ol)jet que sa fleur, disait assez plaisamment : « Je ne puis souffrir cette révoUi- » tion : elle m'a tjnté mon Paris; et, tandis qu'elle se vante « d'une philosophie chimérique , d'un grand amour du bien « public, d'une abnégation absolue de tout intérêt privé, elle « ne fait qu'étendre à tous l'ambition de quelques-uns : on n pourrait la peindre en deux mots : Ule-toi de là que je « vi'y mette.

« Au reste, je n'accuse personne des torts de cette révolu - « tion, car tout le monde d'abord eu a voulu ; chacun a essayé « d'en prendre sa part , suivant sa force et sa mesure ; et, de- « puis le roi jusqu'au plus petit particulier de son royaume, « tous y ont plus ou moins travaillé : l'un lui permettait d'a- « vancer jusqu'à la boucle de sou soulier; l'autre, jusqu'à sa

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" jarretic e ; celui-là, jusqu'à la ceinture ; celui-ci, jusqu'à l'estoa mac; enfin j'en vois qui ne seront contents que lorsqu'ils " en auront par-dessus la tête. Je leur souhaite toutes sortes « de prospérités; mais je leur reprocherai toujours de m'a- « 7wr gâté mon Paris; car de tous leurs torts, celui que je « leur pardonne le moins, c'est celui d'avoir changé la capi- « taie des plaisirs en un foyer de disputes et d'ennui. »

Ainsi parlait, ainsi pensait une classe assez nombreuse, partie brillante et légère de cette jeunesse de la cour et de la ville, accoutumée à ne vivre que pour les plaisirs , les arts , l'amour et les combats.

Ce qui me surprit le plus, ce fut la subite métamorphose de quelques ci-devant philosophes, déclamant avec humeur contre une révolution que leurs paroles et leurs écrits avaient pendant longtemps provoquée; ils ne l'aimaient apparemment qu'en théorie, et lorsque c'étaient eux seuls qui en professaient les doctrines. On reprochait un jour à l'abbé Sabbatier son humeur contre les états généraux , qu'il avait demandés avec chaleur, et dont il était vraiment le père « Oui, répondit-il; mois on a changé mon enfant en nourrice. » Au reste, il faut convenir qu'un très-petit nombre d'entre eux changèrent ainsi de principes et de langage.

.Te ne négligeai pas d'observer les autres classes de la nombreuse population de Paris : à peu d'exceptions près , on les trouvait animées d'un amour très-ardent pour la liberté qui leur était promise ; mais elles montraient une passion encore plus forte pour l'égalité, et certes le peuple français serait depuis longtemps heureux, si, dans ses longs efforts pour maintenir cette liberté et cette égalité, il avait su défendre la première avec autant de constance que la secc-nde.

On ne peut concevoir le nombre d'aspects divers et opposés que Paris, dans ce temps, offrait aux regards surpris d'un observateur ; je veux essayer, par un seul exemple, d'en donner une légère idée. J'apprends un matin que mon père, âgé et très-

affaibli par la goutte et par ses blessures, était sorti a pied pour .'tller voir son ami, le baron de Besenval, enfermé alors daus la prison du Châtelet. On me dit aussi que des malveillants, ameutant la populace, venaient d'exciter un grand tumulte autour de cette prison. Inquiet de ce qui pouvait être arrivé à mon père, je courus le rejoindre.

Une foule immense, rassemblée sur le quai, obstruait le passage, malgré les efforts de la garde nationale, et faisait retentir l'air d'affreuses vociférations. Ces forcenés accusaient l'autorité de trahison, les juges de lenteur, et demandaient h grands cris la tête du prisonnier.

Je ne parvins qu'après beaucoup de temps et de peine, à me faire jour au travers de cette multitude effrénée. Arrivé enfin à la prison, j'entrai par un guichet sous une porte basse ; je parcourus avec dégoût les sombres détours de ce repaire du vice, du crime, et, montant l'escalier de la tour, j'entrai dans une chambre assez propre, où je vis le baron de Besenval, nonseulementcalmc et courageux, mais entretenant, avec sa gaieté ordinaire, mon père, le chevalier de Coigny, le comte de Pusigneux , mon frerc , et plusieurs femmes aussi aimables que jolies, qui venaient fréquemment, avec d'autres amis, adoucir sa captivité. On peut juger quel effet produisit sur moi ce contraste entre la rage qui s'exhalait au dehors et la sérénité qui régnait au dedans de la prison, malgré les cris de ces furieux, qui retentissaient jusqu'à nous.

Une heure après , voyant ce tumulte apaisé , et certain que la voiture de mon père viendrait le chercher, je sortis, et je continuai mes courses. Arrivé sur la place de Grève, j'y trouvai de très-nombreux rassemblements que la garde cherchait péniblement à dissiper. Leur objet était de grossir leur nombre pour revenir le lendemain eu force , assiéger de nouveau la prison.

Aussi indigné qu'étourdi de leurs clameurs, je passe à la hallç ; là , un spectacle bien différent frappa mes regards :

c'était l'activité d'un grand marché, au milieu de la paix la plus profonde.

Peu de temps après, j'arrive au Palais-Royal; j'entre dans ce jardin , centre de l'industrie , foyer de corruption , arène tonjours ouverte aux factions, qui en firent plusieurs fois le rendez-vous de leurs complots et le théâtre de leurs combats.

Une multitude curieuse entourait, à rangs pressés, un homme monté sur une table : cet orateur démagogue déclamait avec véhémence contre la perfidie de la cour, l'orgueil des nobles , la cupidité des riches , la paresse des législateurs ; il échauffait les passionsde son auditoire par les motions les plus incendiaires, auxquelles les uns répondaient par des applaudissements et les autres par des injures.

Dégoûté de l'impudence du harangueur, je pars, et je vais aux Tuileries. Il faisait un temps superbe; la terrasse, les allées, étaient remplies de promeneurs paisibles. Les femmes les plus jolies, variées dans leurs atours comme les fleurs d'un parterre , faisaient briller, dans ce Leau jardin, leurs parures et leurs charmes. 11 semblait que ce fût un jour de fête , et , dans cet instant, je pouvais me croire à cent lieues des scènes tumultueuses dont je venais d'être témoin.

Cependant, étant descendu près du pont tournant, et voyant un grand nombre de personnes qui couraient vers les Champs- Elysées, je les suivis, et, en approchant du grand carré, j'aperçus une multitude d'hommes armés : c'étaient d'anciens soldats aux gardes françaises, qui, pour exécuter un projet de révolte, se rendaient à ce point de réunion. Bientôt M. de La Fayette , prévenu de leur rassemblca)?nt , accourut , avec quelques bataillons de la garde nationale , pour les cerner. Ils se rendirent , et furent promptement désarmés.

Rentré au sein de ma famille , j'étais rêveur et préoccupé de tout ce que je venais de voir en si peu d'heures ; et, dans le dessein de me distraire de ces tristes souvenirs , j allai le soir à rOpéra.

Pour cette fois, je fus tenté de croire que jusque-là j'avais fait un. songe : l'affluenee des spectateurs , le charme de la musique, l'élégante variété des ballets, la fraîcheur des décorations, Ja magie du spectacle, la réunion, dans les loges, de tout ce qui existait de plus distingué à la eour et dans la ville, le ealme, la gaieté que je voyais régner sur tous les traits , dans tous les regards , me présentaient l'image du bonheur, de la sécurité, de l'union ; personne ne semblait se douter que plusieurs quartiers de Paris venaient d'être le théâtre de mouvements séditieux et de scènes alarmantes.

Ce récit simple et vrai suffit, sans doute, pour donner anx personnes qui n'ont point vécu en France dans ce temps une idée de ce que l'on pouvait alors voir à Paris dans une seule journée.

Cette agitation prouvait assez que nous étions loin de recouvrer le calme d'un État constitué et affermi ; néanmoins, cette époque trop courte fut certainement la moins orageuse de la révolution , et , malgré les efforts de plusieurs factions , la garde nationale , ainsi que les autorités administratives du royaume , firent régner en France pendant quoique temps un ordre et une tranquillité qui m'étonuèrent.

On vit même , l'année suivante , un moment où la nation française sembla se livrer, avec une sorte d'ivresse , à l'espoir d'une réconciliation générale : ces jours d'enthousiasme furent ceux de la fédération, qui eut lieu, en 1790, au Champ-de- Mars. Mais c'est ici que se termine la première partie de ces Mémoires, et ce serait anticiper sur les faits que j'aurai à retracer dans la suite de cet ou\Tage , que de peindre à présent cette imposante réunion , dans laquelle un même sentiment parut animer les hommes de toutes les classes , de tous les partis; de sorte que l'amour de la patrie , du roi et de la liberté, y fut proclamé par la France entière.

On eût dit qu'alors chacun, fatigué de nos troubles , de nos dissensions , ouvrait avec ardeur son âme au vœu du roppro- T. n. 19

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("hement le plus désiroblo. Aussi , malg»^ l'cilervesceuce des esprits, la lutte des intérêts , la divergence des opinions, riiomme le plus chagrin n'aurait pu concevoir l'idée de cette nouvelle et terrible révolution, qui, deux ans après , renversa le trône, et fonda temporairement , sous le nom de république, le règne de la terreur et de l'anarchie.

Cependant , à l'époque même dont je viens d'esquisser le tableau , on commençait à s'alarmer de l'animosité de deux partis qui luttaient avec passion l'un contre l'autre ; mais ils ne se combattaient encore qu'à la tribune , et l'esprit le plus pénétrant ne pouvait pas alors prévoir que le feu de ces dissenssions , s'étendant de jour en jour au milieu d'un bouleversement général, Ferait le tour du globe, et que le monde c.vilisé serait, comme il l'est aujourd'hui, tout entier divisé entre ces deux partis , dont l'un reste avec opiniâtreté attaché à la bannière de l'ancien ordre social , et dont l'autre marche sous l'étendard d'un ordre social nouveau.

Tous deux ont une langue et un dictionnaire différents ; en se servant des mêmes mots , ils y attachent des sens opposés, et pourraient ainsi se parler toujours, sans jamais s'entendre. Les termes de droits, de devoirs, de justice, di honneur, à'ordre, de liberté, de tolérance, d'opinion publique, d'intérêt général, de vertus et de crimes politiques, ont, dans l'esprit de ces deux partis, des significations diverses, qui n'ont aucun rapport entre elles.

Trois grands peuples en Europe , et quelques faibles gouvernements , défendent encore l'antique système , tandis que le reste des peuples européens et toutes les nations de l'Amérique , c'est-à-dire l'immense majorité de la population des deux mondes civilisés, adoptent les nouveaux principes.

Pour j)eu qu'on approfondisse cette réflexion, et qu'on observe les progrès rapides des sciences, des arts, de l'industrie et de la richesse publique dans les pays libres, on pourra lire avec quelque clarté dans l'avenir.

La seconde partie de mes Mémoires coutiendra le récit des événements auxquels j'ai pris plus ou moins de part dans rospacc de trente-six années. J'aurai beaucoup de tableaux à peindre, de portraits à tracer, de faits et d'anecdotes à raconter ; je m'en occupe. Mais j'ai atteint, je crois ,,ràge de ce vieil archevêque de Grenade, si plaisamment peint par Le Sage. Je veux donc me hâter de terminer mon ouvrage, ou m'arréter assez à temps pour éviter l'inconvénient de recevoir l'avis naïf, salutaire , mais peu agréable , de quelque sincère et nouveau Gil Bias de Santillane.

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