‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes (volume 4)Chapitre 23 sur 46 · MES DEUX CONVERSATIONS AVEC JEAN-JACQUES · texte numérisé non relu

MES DEUX CONVERSATIONS AVEC JEAN-JACQUES

Lorsque Jean-Jacques Rousseau revint de son exil, j'allai le relancer dans son grenier, rue Plàtrière. Je ne savais pas encore en montant l'escalier comment je m'y prendrais pour l'aborder ; mais, accoutumé à me laisser aller à mon instinct, qui m'a toujours mieux servi que la réflexion, j'entrai, et parus me tromper. « Qu'est-ce que c'est ? » me dit Jean-Jacques. Je lui répondis : « Monsieur, pardonnez. Je cherchais M. Rousseau de Toulouse. — Je ne suis, me dit-il, que Rousseau de Genève. — Ah, oui, lui dis-je, ce grand hcrboriseur! Je le vois bien. Ah , mon Dieu ! que d'herbes et de gros livres! ils valent mieux que tous ceux qu'on écrit. » Rousseau sourit presque, et me lit voir.peut-étre sa pervenche, que je n'ai pas l'honneur de connaître, et tout ce qu'il y avait entre chaque feuillet de ses in-folio. Je fis semblant d'admirer ce recueil, très-peu intétessant et le plus commun du monde ; il se remit à son travail, sur lequel il avait le nez et les lunettes , et le continua sans me regarder. Je lui demandai pardon de mon étourderie, et je le priai de me dire la demeure de M. Rousseau de Toulouse; mais, de peur qu'il ne me l'apprit et que tout fût dit, j'ajoutai : « Est-il vrai que vous soyez si habile pour copier la musique ?» 11 alla me chercher des petits livres en long, et me dit : « Voyez comme cela est propre ! » Et il se mit à parler de la difficulté de ce travail, et de son talent en ce genre, comme Sganarelle de celui de faire des fagots. Le respect que m'inspirait un homme comme celui-là m'avait fait sentir une sorte de tremblement en ouvrant sa porte, et m'erapécha de me livrer davantage à une conversation qui aurait eu l'air d'une mystilication si elle avait duré plus longtemps. Je n'en voulais que ce qu'il me t'ailail pour une espèce de passe-port ou billet d'entrée, et je lui dis que je croyais pourtant qu'il n'avait pris ces deux genres d'occupations serviles que pour éteindre le feu de sa brûlante imagination. « Hélas I me dit-il, les autres occupations que je me donnais pour m'instruire et instruire les autres ne m'ont fait que trop de mal. » Je lui dis après la seule chose sur laquelle j'étais de son avis dans tous ses ouvrages, c'est que je croyais comme lui au danger de certaines connaissances historiques et littéraires si l'on n'a pas un esprit sain pour les juger. Il quitta dans l'instant sa musique, sa pervenche et ses lunettes, entra dans des détails supérieurs peut-

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être à toiil ce qu'il avait écrit, et parcourut toutes les nuances Je ses idées avec une justesse qu'il perdait quelquefois dans la solitude, à force de méditer et d'écrire ; ensuite il s'écria plusieurs fois : Les hommes ! les hommes ! J'avais assez bien réussi pour oser déjà le contredire. Je lui dis : Ceux qui s'en plaignent sont des hommes aussi, et peuvent se tromper sur le compte des autres hommes. Gela lui lit faire un moment de réflexion. Je lui dis que j'étais bien de son avis encore sur la manière d'accorder et de recevoir des bienfaits, et sur le poids de la reconnaissance quand on a pour bienfaiteurs des gens qu'on ne peut aimer ni estimer. Cela parut lui faire plaisir. Je me rabattis ensuite sur l'autre extrémité à craindre, l'ingratitude. Il partit comme un trait, me tit les plus beaux manifestes du monde, qu'il entremêla de quelques petites maximes sophistiques, que je m'élais attirées en lui disant : « Si cependant M. Hume a été de bonne foi....? » 11 me demanda si je le connaissais. Je lui dis que j'avais eu une conversation très-vive avec lui à son sujet, et que la crainte d'être injuste m'arrêtait presque toujours dans mes jugements.

Sa vilaine femme ou servante nous interrompait quelquefois par quelques questions saugrenues qu'elle faisait sur son linge ou sur la soupe. 11 lui répondait avec douceur, et aurait ennobli un morceau de fromage, s^l en avait parlé. Je ne m'aperçus pas qu'il se méliàtde moi le moins du monde. A la vérité, je l'avais tenu bien en haleine depuis que j'entrai chez lui, pour ne pas lui donner le temps de réfléchir sur ma visite. J'y mis tin malgré moi ; et après un silence de vénération, en regardant encore entre les deux yeux l'auteur de la Nouvelle //c/oïse, je quittai le galetas, séjour des rats, mais sanctuaire du génie. 11 se leva, me reconduisit avec une sorte d'intérêt , et ne me demanda pas mon nom.

Il ne l'aurait jamais retenu, car il ne pouvait y avoir que celui de Tacite, de Salluste,ou de Phne, qui put l'intéresser. Mais dans la société intime de M. le prince de Conli, dont j'étais avec l'arclievéque de Toulouse, le président d'Aligre, et autres prélats et parlementaires, j'appris que ces deux classes de gens corrompus voulaient inquiéter Jean-Jacques, et je lui écrivis la lettre qu'il donna à lire, ou à copier, assez mal à propos, et qui se trouva enlin, je ne sais comment, im~ prunée dans toutes les gazettes. On peut la voir dans l'édition des ouvrages de Rousseau, et dans son dialogue avec lui-même, qui est aussi dans ses œuvres; il cul la bonté de croire, à sa faron ordinaire*

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