‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes (volume 4)Chapitre 24 sur 46 · CONVERSATIONS AVEC JEAN- JACQUES · texte numérisé non relu

CONVERSATIONS AVEC JEAN- JACQUES

que les'offrcs d'asile que je lui faisais étaient un piège que ses ennemis m'avaient engagé à lui tendre : cette folie avait attaqué le cerveau de ce maliieureux grand homme , ravissant et impatientant. Mais son premier mouvement était bon : car le lendemain de ma lettre il vint me témoigner sa reconnaissance. On m'annonce Monsieur Rousseau : je n'en crois pas mes oreilles ; il ouvre ma porte : je n'en croyais pas mes yeux. Louis XIV n'éprouva pas un sentiment pareil de vanité en recevant l'ambassade de Siam. La description qu'il me fit de ses malheurs, le portrait de ses prétendus ennemis, la conjuration de toute l'Europe contre lui , m'aurait fait de la peine , s'il n'y avait pas mis tout le charme de son éloquence. Je tâchai de le tirer de là , pour le ramener à ses jeux champêtres. Je lui demandai comment, lui qui aimait la campagne, était allé se loger au milieu de Paris. Il me dit alors ses charmants paradoxes sur l'avantage d'écrire en faveur de la liberté lorsqu'on est enfermé , et de peindre le printemps lorsqu'il neige. Je parlai de la Suisse, et je lui prouvai, sans en avoir l'air, que je savais Julie et Saint-Preux par cœur. Il en parut étonné et flatté. Il s'aperçut bien que sa Nouvelle Héloïse était le seul de ses ouvrages qui me convint, et que quand même je pourrais être profond je ne me donnerais pas la peine de l'clre. Je n'ai jamais eu tant d'esprit ( et ce fut, je crois, la première et la dernière fois de ma vie ) que pendant les huit heures que je passai avec Jean- Jacques dans mes deux conversations. Quand il me dit définitivement (|u'il voulait attendre dans Paris tous les décrets de prise de corps dont le clergé et le parlement le menaçaient, je me permis quelques vérités, un peu sévères, sur sa manière d'entendre la célébrité. Je me souviens que je lui dis : Monsieur Housseau, plus vous vous cachez, et plus vous êtes en évidence; plus vous êtes sauvage, et jflus vous devenez un homme public.

Ses yeux étaient comme deux astres. Son génie rayonnait dans ses regards, et m'électrisait. Je me rappelle que je finis par lui dire, les larmes aux yeux, deux ou trois fois : Soyez heureux, monsieur; soyez heureux malyré vous. Si vous ne voulez pas habiter le temple (pic je vous ferai bâtir dans celte souverulnctè que j'ai en Empire, où Je nai ni parlement ni clergé, mais les meilleurs moulons du monde, restez-en France. Si, comme je l'espère, on vous y laisse en repos , vendez vos ouvrages, achetez une jolie petite maison de campagne près de Paris : entr'otivrez votre porte à quchpies-uns de vos admirateurs, ft bientôt on ne jiarleia plus de vous.

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