‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes (volume 4)Chapitre 27 sur 46 · A SEJOUR · texte numérisé non relu

A SEJOUR

Ah! ah! bravo! bravo! dit M. de VoKairc : pardi, je crois qu'elle fut bien béte. Hiez-en donc, ma nièce. 11 était occupé alors à déchirer et paraphraser l'Histoire de l'Église par l'ennuyeux abbé de Fleury. Ce n'est pas une histoire, me dit-il, en en parlant, ce sont des histoires. Il n'y a qu'à Dossuct et à Fléchier que je jicrmette d'être bon chrétien. — Ah! monsieur de Voltaire, lui dis-je, et aussi à quelques révérends pères, dont les enfants vous ont assez joliment élevé. Il me dit beaucoup de bien d'eux. — Vous venez de Venise? Avez-vous vu leprocurateur Prococurante? — Non, luidis-je, je ne me souviens pas de lui. — Vous n'avez donc j)as lu Candide? me dit-il en colère ; car il y avait un temps où il aimait toujours le plus un de ses ouvrag;es. — Pardon, pardon , monsieur de Voltaire , j'étais en distraction; je pensais à l'étonnement que j'éprouvai quand j'entendis chanter la Jérusalem du Tasseaux gondoliers vénitiens. — Comment donc? expliquez-moi cela, je vous prie. — Tels que jadis Ménalque et Mœlibée , ils essayent la voix et la mémoire de leurs camarades , sur le Canal grande, pendant les belles nuits de l'été. L'un commence en manière de récitatif, et un autre lui répond et continue. Je ne crois pas que les liacres de Paris sachent la Henriade par cœur, et ils entonneraient bien mal ses beaux vers , avec leur ton grossier, leur accent ignoble et dur, et leur gosier et leur voix à l'eau-de-vie. — C'est que les Welches sont des barbares, des ennemis de l'harmonie, des gens à vous égorger, monsieur. Voilà le peuple, et nos gens d'esprit en ont tant, qu'ils en mettent jusque dans les titres de leurs ouvrages. Un livre de l'Esprit, c'est de l'esprit follet que celui-là. L'Esprit des Lois, c'est de l'esprit sur les lois. Je n'ai pas l'honneur de le comprendre. Mais j'entends bien les Lettres Persanes : bon ouvrage que celui-là. — Il y a quelques gens de lettres dont vous paraissez faire cas. — Vraiment, il le faut bien ; d'Alembert, par exemple, qui faute d'imagination se dit géomètre; Diderot, qui, pour faire croire qu'il en a, est enflé et déclamateur ; et Marmoniel, dont, entre nous, la poétique est inintelligible. Ces gens-là diraient que je suis jaloux. Qu'on s'arrange donc sur mon compte. On me croit fronaeur, et flat' teur à la cour; en ville, trop philosophe; à l'Académie, ennemi des 2)hilosophes ; Vante-christ à Home, pour quelques plaisanteries sur ses abus et quelques gaietés sur le style oriental; précepteur de despotisme au parlement ; mauvais Français, pour avoir dit du bien des Anglais; voleur et bienfaiteur des libraires; libertin, pour une Jeanne que mes ennemis ont rendue plus coupable; curieux et comjylimen-

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