LETTRES A L'EMPEREUR JOSEPH H
LETTRE PREMIÈRE
Au viois de décembre 1787.
• D'Élisabeth-Gorod.
Je voudrais signaler mon arrivée en rendant bon compte à votre majesté impériale de ses ennemis et de ses amis ; mais les. premiers sont trop loin et les seconds trop égoïstes. Quelle différence entre cette année et l'année passée ! Quel beau zèle , sire, vous aviez trouvé ici !
L'impératrice m'avait impatienté plusieurs fois, en me demandant si les Autrichiens avaient pris Belgrade. Je lui répondis à la dernière question que le pacha d'Oczakow était trop galant pour se rendre sans son consentement. Enfin j'arrive. Quel temps! quel chemin! quel hiver ! quel quartier général que celte Elisabeth !
Je suis conliant, moi , je crois toujours qu'on m'aime; et je me figurai que le prince Potemkin serait charmé de me voir. Je lui saute au cou ; je lui demande à quand Oczakow. « Eh , mon dieu ! dit-il , il y a dix-huit raille hommes de garnison ; je n'en ai pas tant dans mon armée. Je manque de tout : je suis le plus malheureux des hommes, si Dieu ne m'aide. — Comment, lui dis je, l'histoire de Kinburn... le départ de la flotte.... tout cela ne servira donc à rien ? J'ai couru jour et nuit. On me disait que vous commenciez déjà le siège. — Hélas! dit-il, plaise à Dieu que les Tartares ne viennent pas ici mettre tout à feu et à sang. Dieu m'a sauvé (je ne l'oublierai point); il a permis que je ramassasse ce qu'il y a de troupes derrière le Bog. C'est un miracle que j'aie conservé jusqu'ici tant de pays. — Où sont donc les Tartares? luidis-je. — Mais partout, me répond le prince ; et puis il y a un séraskier avec beaucoup de Turcs du coté d'Ackerman; douze mille Turcs dans Bendcr, le Niester gardé, et six mille dans Choczim. »
Il n'y avait pas un mot de vrai dans tout cela. Mais pouvais-je
imaginer qu'il voulût tromper celui ilont je croyais qu'il avait besoin P Si j'ai été malheureux dans toute ma mission politico-militaire, je l'ai bien mérité. J'ai été , comme disait le maréchal Neiperg à sa paix de 1739, un Lucifer précipité par mon orgueil : je croyais commander les deux armées russes.
Je dis au prince que j'avais déconseillé à l'impératrice l'envoi de la flotte dans la Méditerranée , que cet envoi coûterait beaucoup, et ne ferait rien pour l'objet général. Quoique l'impératrice m'eût dit ce projet à l'instant même où elle le conçut, le prince voulait me faire croire que c'était le sien. Quelques jours après , l'ayant oublié , il dit qu'il avait écrit à l'impératrice de ne pas faire partir sa flotte. « Mais voilà, dit-il, comme elle fait, cette femme, surtout lorsque je n'y suis pas : toujours du gigantesque. Et pourquoi a-t-elle répondu aussi grossièrement à la Prusse, qui lui offrait trente mille hommes ou de l'argent ? Toujours sa maudite vanité.
— Voilà, lui dis-je, une lettre de l'empereur qui doit servir de plan pour toute la guerre; elle contient la marche des opérations; c'est à vos différents corps à détailler tout cela ensuite, d'après les circonstances. Sa majesté me charge de vous demander ce qu'on veut faire. » Le prince me dit qu'il m'en rendrait compte le lendemain par écrit.
J'attends un jour, deux , trois, huit , quinze ; enfin m'arrive tout son plan de campagne, et je n'en ai pas eu d'autre. Le voici : Avec l'aide de Dieu j'attaquerai tout ce qui sera entre le Bog et le Niester.
Quoiqu'il n'y ait pas dans tout ceci le mot pour rire, voici une chose qui m'en a donné envie. Nos cosaques, à force de courir, ont pris quatre vilains Tartares, qui n'ont pas même l'honneur d'être Turcs. Le prince me fait venir : ils étaient devant lui avec l'air consterné. Je tremble d'abord, mais j'espère bientôt après qu'il est trop humain pour leur faire couper la tète. Ces quatre hommes, qui ne partageaient pas mon espérance, éprouvaient mes craintes. Le prince les fait saisir ; je tremble encore bien plus, mais je ne vois pas de sabre levé. Dans l'instant on les précipite dans une cuve immense , que je n'avais pas remarquée. « Voilà, grâce au ciel, me dit le prince, les mahomélans baptisés par notre immersion grecque. — Et bien enrhumés, lui dis-je; mais Dieu soit loué. »
Il avait eu une idée unique, celle de former un régiment de juifs, qui s'appelait ] sraclowsky . Nous en avions déjà un escadron, qui faisait mon bonheur; car les barbes , qui leur tombaient jusqu'aux ge- . DOUX, tant leurs étriers étaient courts , et la peur qu'ils avaient à che-
val leur donnaient l'air de singes. On lisait leur inquiétude dans leurs yeux; et les grandes piques quils tenaient de la manière la plus comique faisaient croire qu'ils avaient voulu contrefaire les cosaques.
Au mois d'avril 1788.
D'Élisabetti-Gorod.
Si nous avions des vivres , nous marcherions. Si nous avions des pontons, nous passerions des rivières. Si nous avions des boulets et des bombes, nous assiégerions; on n'a oublié que cela : le prince en fait venir par la poste. Ce transport et l'achat des munitions coûte trois millions de roubles.
Je prie voire majesté de me garantir de l'indignation du conseil de guerre et de la chancellerie d'État. Mais, quand même je le voudrais , je n'ai rien à leur écrire, car nous ne faisons rien.
D'ailleurs, sire, l'amie intime et bien vraie de votre auguste personne ne voudrait pas que ce qu'elle me dit ou m'écrit fut su de vos ministres et des autres cours. Par exemple , pourrais-je dire à personne ce que j'ai mandé à votre majesté, que si je pouvais obtenir d'elle que le prince de Cobourg entrât seulement en Moldavie, l'impératrice nous donnait sa parole impériale que nous aurions Choczim et le Raya à la paix, quelque paix que l'on fasse?
L'impératrice en est très pressée , et voudrait que la guerre se dépêchât ; car elle ne sait pis si la Prusse ne travaille pas déjà la téie chaude et de travers du roi de Suède. C'est pour le coup que si d'ici là l'on n'arrête pas les tètes trop légères ou trop profondes de la nation française, et les projets impuissants des mécontents flamands, toute notre partie du, monde sera embrasée. Il n'y a pas moyen d'embraser r.\sie pour sauver l'Europe. Nous avons ici des ambassadeurs persans qui viennent s'excuser, en disant qu'une révolte chez eux les empêche de déclarer la guerre aux Turcs.
Il me semble, sire , que vous n'êtes pas plus heureux en révolte de votre côté, et que Mahmoud, bâcha de Sculari, se raccommode avec la Porte.
Voilà ce que nous ont rapportés les émissaires que le prince Polemkiu a envoyés dans ce pays-là ; mais je ne garantis jamais ses
nouvelles, parce que c'est encore le caractère de cet enfant d'avoir de la malice.
L'autre jour je lui reprochais notre inaction. Il s'est fait arriver un courrier un quart d'heure après, avec la nouvelle d'une bataille gagnée dans le Caucase. — Voyez, me dit-il, si je ne fais rien ; je viens de tuer dix mille Gircassiens, Abyssiniens, Immarettes et Géorgiens ; et j'ai déjà tué cinq mille Turcs à Kinburn. — Je suis charmé , lui ai-je répondu, d'avoir eu tant de gloire sans m'en douter, car je ne vous ai point quitté.
Comme il est permis d'avoir de l'humeur lorsqu'on a eu la fièvre pendant quinze jours, et comme il faut ici bouder et se fâcher pour renouveler son crédit, j'ai dit l'autre jour que j'allais faire venir six mille Croates pour m'emparer d'Oczakow, qu'on respecte tant dans cette armée.
Malgré tous les torts de mon commandant d'armée, il a une bonne qualité, c'est beaucoup d'attachement pour la maison d'Autriche. Votre majesté impériale a pour elle la galerie et les salons de l'Ermitage, mais point le cabinet.
A propos de cela, je ne sais ce qui a pris l'autre jour au prince Potemkin : au milieu des diamants avec lesquels il fait des dessins sur sa table, il y avait une superbe toison de cent mille roubles ; était-ce pour me dire qu'il engagerait l'impératrice à m'en faire présent si je lui écrivais que tout va bien, ou pour me faire entendre qu'il se la donnerait à lui-même si votre majesté lui en accordait le collier? L'impératrice, étonnée de ne plus recevoir de mes lettres, voit certainement que je suis trop reconnaissant de ses bontés que j'ai dû d'abord au prince Potemkin pour me plaindre de lui ; et qu'en même temps je suis trop vrai pour écrire qu'il nés pourrait pas faire plus qu'il ne fait. Aussi je ne songe plus mes à prétentions sur la Russie, par le mariage de Charles avec une Massalska, prétentions pour lesquelles j'ai fait mon premier voyage à Pétersbourg. .Te crois que je n'ai plus à me défendre des diamants et des paysans qu'on voulait me doiuier il y a un an.
Quoi qu'il en soit, je n'ai pu m'empécher de dire au prince que je ne regardais le goût qu'il avait pris pour notre rour, et pour la guerre contre les Turcs, que comme le goût des tableaux et des diamants, et que je craignais qu'il ne lui passât du même.
LETTRE III
Au mois de mai 1788.
D'Elisabetli-Gorod.
Où trouverai-je des expressions pour témoigner ma reconnaissance de ce que votre majesté impériale dit et fait pour mon bon Charles ? Deux grâces de cette nature , accordées sur la brèche , et votre lettre , sire , sont de terribles droits que vous prenez sur le cœur et la vie du père et du fils. J'ai pleuré de joie, de tendresse , et peut-être de jalousie. J'ai fait pleurer tous ceux qui ont lu ce que votre majesté a écrit : cela prouve qu'il y a encore de bonnes gens dans le monde,
Il vaudra mieux que moi, cet excellent Charles; et je serai heureux de laisser après moi, à votre majesté, un sujet qui lui sera plus utile.
Votre majesté impériale a commencé sa carrière de gloire par résister, dans la guerre de 1778 , au cabinet de Vienne ( ce qui était le plus difficile), et puis à celui de Berlin , de Versailles et de Pétersbourg. Elle a arrêté et repoussé le génie du roi de Prusse ; elle va mettre le comble à sa renommée par des actions d'éclat. La prise de Belgrade va suivre celle de Sabatsch , et une victoire suivra ces deux succès. Votre majesté a ordonné, et la Moldavie a été à elle. Cette conquête ne nous a coûté que deux marches , et aux Russes deux campagnes pendant la dernière guerre.
Voici une petite histoire qui vient de m'amuser. M. de La Fayette m'a envoyé un soi-disant ingénieur français , mommé Marolle , pour commander le siège. J'entre avec lui dans la tente du prince : avant que je le lui aie présenté , et tout près de lui , l'ingénieur me crie : « Oùestle général? — Levo'm, lui dis-je. » Il le prend parla main , et lui dit : « Bonjour, général. Et bien! qu'est-ce? vous voulez avoir Oczakoiv? — Apparemment, dit le prince. — Eh bien '. dit mon original, nous vous aurons cela. Avez-vous ici Vauban et Cohorn? Je voudrais aussi un peu de SaintHemi , et me remettre à tout cela , que j'ai un peu oublié, ou même que je n'ai pas trop su; car dans le fond je ne suis qu'ingénieur des ponts et chaussées. » Le prince , toujours bon et aimable quand il eu a le temps, se mit à rire, et lui dit : « Reposez-vous de votre voyage , ne vous tuez pas à lire , je vous ferai porter à manger dans votre lente. »
Votre majesté m'effraye , parce qu'elle daigne m'écrire au sujet
de la France et de la Flandre. Il faudrait pourtant que ces deux pays fussent bien changés, depuis deux ans que je les ai perdus de vue, pour qu'on ne leur fit pas entendre raison , ou qu'on ne les mit pas à la raison.
Des que votre majesté impériale conserve les trois corps qui composent les états et les choses essentielles de la coastitul-ion , il n'y aura que les intrigants et les faux patriotes qui, pour des raisons d'intérêt particulier, voudront faire du train. C'était cette assurance que j'avais prié votre majesté de faire donner aux états ; et je crois qu'à ces conditions j'aurai tout pacifié dans huit jours. Un peu de vigueur de la part du gouvernement, à présent, dispensera de la rigueur.
Si j'y étais je parlerais en patriote , mot honorable qui cornmence à devenir odieux ; en citoyen , autre mot défiguré ; et si je ne réussissait pas je parleraiset j'agirais en général autrichien , en faisant enfermer un archevêque , un évéque , un gros abbé-moine , un professeur, un brasseur et un avocat.
Quant à la France , votre majesté , qui a tant de mémoire, se souviendra qu'elle m'a dit , dans mon gouvernement , à une promenade que je lui faisais faire dans les fortifications , qu'elle ne connaissait qu'un médecin pour sauver ce royaume, M. Necker.
Au mois de mai 1788.
Nous voici au camp de Novo-Gregori , où nous venons d'apprendre la nouvelle de la première victoire du prince de Nassau sur le capitanpacha. Le prince Potemkin me fait chercher, m'embrasse , me dit : Cela vient de Dieu ; voyez cette église, je Vai consacrée à saint George monjmtron, et l'affaire de Kinhurn a eu lieu le lendemain de sa fête. Au bout de quelques semaines de séjour et de marches rétrogrades à l'occasion du pont, qu'on ne savait où placer pour passer la maudite rivière, nous nous trouvâmes encore à la hauteur de Novo-Gregori , où nous reçûmes la nouvelle de deux autres victoires du prince de Nassau. Eh bien ! mon ami , me dit le prince Potemkin , en me sautant au cou , que vousai-je dit de Novo-Gregori ? le voilà encore. Cela n'est-ilpas clair? je suis l'enfant gdtè de Dieu! Ce sont ses propres paroles, et je ne les rapporte que pour faire connaitre l'homme . le plus extraordinaire qu'il y ait jamais eu. « Quel bonheur ! ajouta
DU PRINCE DE LIGNE. fit)
Je prince, la garnison d'Oczakow se sauve. Je me mets en marche tout de suite ; venez-vous avec moi ? — Eu doutez- vous, lui dis-je ? » Et nous voilà partis. Au lieu d'aller droit à cette place, où je comptais me rendre dans deux jours avec toute la cavalerie , nous en passâmes trois sur l'eau ; nous nous arrêtâmes partout, pour prendre et manger du poisson , et nous allâmes visiter la ûottille victorieuse.
Au mois de juillet .
Au camp sous Oczakow.
Le prince me dit un jour : « Celte chienne de place m'embarrasse. " Je lui répondis : « Elle vous embarrassera longtemps si vous ne vous y prenez pas plus vigoureusement. Faites une fausse atta(]uc d'un côté, et sautez de l'autre dans le retranchement; entrez pèleraéleavecla garnison dans la vieille forteresse, et vous l'aurez. — Croyez-vous, me dit-il, que c'est comme votre Sabatsch , défendu par mille hommes , et pris par vingt mille.'
Je lui répondis qu'il ne devait s'en souvenir que pour en parler avec respect, et imiter une attaque faite avec tant de vigueur par deux bataillons et sa majesté l'empereur lui-même, qui jugea le moment où l'on devait donner l'assaut, au milieu des coups de fusil qu'on tirait de tous les côtés. Le lendemain lorsque le prince était al lé visiter une batterie de seize pièces de canon qu'il avait établie luimême en plein champ , à quatre-vingts toises du retranchement , il se ressouvint de notre conversation de la veille ; et dans le temps que les boulets pleuvaient à côté de nous, et avaient tué près de lui un charretier d'artillerie et ses deux chevaux, il dit en riant au comte de Branicki : « Demandez au prince de Ligne si son empereur a été plus brave à SabaLsch que moi ici. » Il est sûr que cette fausse demiattaque fut chaude : on ne peut rien voir de plus noblement et de plus gaiement valeureux (jue le prince. Aussi je l'aimai à la folie ce jour-là , ainsi que trois autres jours pendant lesquels il s'exposa aux plus grands dangers ; et je lui dis que je voyais bien qu'il fallait lui tirer dos boulets de canon pour lui faire passer sa mauvaise humeur.
Comme je croyais qu'on allait employer les moyens de s'emparer de la place , c'est-à-dire une attaque de vive force , ou un siège en règle qui aurait été l'affaire de huit jours , je m'empressai do me
trouver aux escarmouches, parce que je n'avais jamais vu de spahis. Nos Gircassiens en tuaient quelquefois à coup de flèche ; cela était fort amusant. Il nous venait souvent aux oreilles des coups de fusil qui partaient des jardins où les janissaires se cachaient, et puis beaucoup de coups de pistolets de ceux qu'on appelle les bravi. Nous primes et perdîmes plusieurs fois les jardins du pacha. Le prince nous y mena un jour pour y recevoir l'excédant des balles qui dépassaient les attaquants, commandés parPahlen. Une fois mon cheval s'abattit de peur ou par le vent d'un boulet.
Comme je vois que cette espèce de siège est plus dangereux que glorieux pour les promeneurs, j'évite, quand j 'y pense, la promenade perpendiculaire ; car à peine quitte-t-on la ligne du camp qu'on est surpris par une averse de boulets comme par la pluie : nous sommes presque aussi assiégés qu'assiégeants. J'ai vainement fait faire cette réflexion au comte Roger de Damas ; il a reçu hier, sans être guéri tout à fait de son coup de fusil de l'autre jour, une contusion d'un boulet de cation à la cuisse. Je souhaite pouvoir apprendre bientôt à votre majesté impériale des nouvelles plus intéressantes ; mais je commence à en désespérer.
LETTRE VL Ju 77iois d'août 1788.
Au camp sous Oczakow. •
Je crois qu'on a commencé le siège d'Oczakow , ou du moins qu'on se l'imagine. Ou vient de faire quatre mauvaises redoutes à sept cents toises du retranchement, et à neuf cents de la place. L'ennemi n'a pas daigné tirer sur les ouvriers , quoiqu'on ait choisi pour travailler les deux nuits les plus claires et la plus belle lune. On dit qu'on va construire deux nouvelles redoutes à deux cents toises de celle-ci, et de là une communication à une batterie en brèche de vingt pièces de canon ; tout cela d'après deux ou trois projets de quelques subalternes qui n'ont rien vu , et qui ne sont ni du génie ni de l'artillerie. Le prince, pour n'avoir pas l'air de si-ivre des conseils, mêle tout cela ensemble, donne des ordres et des contre-ordres, el perd du temps et du monde.
Le 29, les Turcs , au nombre de quarante tout au plus, longeants la mer et grimpant sur l'escarpement, s'avancèrent pour tirer de
DU PRINCE DE LIGNE. iOl
coups de fusils sur la batterie où le prince d'Anhalt venait de relever le général Chotousoff , le même qui dans la dernière guerre attrapa un coup de fusil au travers de la tète, derrière les yeux , et , par une particularité sans exemple, ne les perdit pas. Ce général a reçu hier un second coup seoablable à celui-là, dans la tête au-dessous des yeux , et mourra, je crois, aujourd'hui ou demain. Je venais de regarder le commencement de la sortie par une embrasure, et à peine en voulutil faire autant qu'il fut renversé. Les chasseurs voulurent venger la blessure de leur général , et, sans attendre les ordres du prince d'Anhalt , qui venait d'arriver, ils coururent pêle-mêle pour chasser ces quarante hommes , qui furent bientôt renforcés par plus de trois cents soldats de Hazan-Pacha. Le prince d'Anhalt fut obligé pour sauver le premier bataillon de s'avancer avec le second ; il reçut une contusion d'une balle qui blessa en même temps à l'épaule le comte de Damas , volontaire français. Le prince d'Anhalt perdit presque tous les officiers , défendit sa batterie , que les Turcs attaquaient déjà , et après un feu bien opiniâtre les repoussa.
A peine rentraient-ils dans le retranchement que plus de deux mille Turcs sortirent , drapeaux déployés. Le prince d'Anhalt, qui avait rallié ses chasseurs avec bien de la peine , attaqua ces Turcs. II y en avait des centaines qui, se cachant dans les crevasses de l'escarpement, tiraient sans cesse , et ne pouvaient pas être délogés : ils y auraient passé la nuif, pour attaquer ensuite la batterie , dont ils avaient déjà trouvé le chemin à travers les excavations.
Enfin , le prince de Nassau , qui s'attendait à recevoir des ordres à ce sujet , eut le triple plaisir de sauver la batterie et le prince d'Anhalt , et de se venger du prince Potemkin , en lui faisant son rapport et en s' excusant de ce que sans ordre il s'était avancé avec trois chaloupes canonnières, et avait forcé les Turcs à se retirer. Le prince d'Anhalt avait déjà déclaré dans son rapport que c'était au prince de Nassau qu'il devait son salut. L'ennemi se retira. Nous eûmes un général-major blessé , un colonel, un lieutenant-colonel, un major, trois capitaines , dont l'un est neveu du pauvre général Chotousoff, ont été hachés en pièces. On nous a tué près de 180 hommes ; et en tout, depuis sept semaines que sous sommes ici sans avoir véritablement commencé le siège, nous avons perdu plus de 1,200 hommes.
C'est réellement pour épargner le sang que le prince se sert tant de la ruse et de l'argent. Le très-petit Laskasoff , dont la figure amusait votre majesté l'année passée , est sans cesse en course. Le prince
a si bien dans la téie que les Turcs ont envie de se rendre à nous , qu'après une grande canonnade de la flotte du capitan-pacha , dont j'ai bien distingué la belle barbe blanche, quelques barques de Zaporogues turcs s'élant approchées près do la côte pour sonder la mer Noire , le prince Potemkin nous dit , à Repnin et à moi : « Je sais de bonne part qu'ils veulent déserter. » Il les voyait déjà bons chrétiens. Nous allâmes pour les aider à débarquer, ils se mirent à rire, à nous huer et à nous fusiller.
LETTRE VIL
/lu mois d'août 1788.
Au camp sous Occakow.
Si j'étais souverain j'aimerais assez des sujets qu'on pût désavouer. Je ne suis pas lier sur cet article-là, et il ne tient qu'à vous , sire, de vous permettre cette liberté : mon amour pour votre monarchie l'emporte sur mon amour-propre. Votre majesté ne veut pas trop que je me mêle des affaires de la Pologne ; mais voici comme je nie suis jeté à corps perdu dans un accès de politique,
Le prince de Cz***, celui des grands seigneurs qui viennent dans noire camp à qui j'ai trouvé la meilleure tète, demandait au prince Polemkin ce que veut ou peut la Russie. Je lui dis, et aux autres aussi : « N'allez ni à Vienne, ni à Pétersbourg, ni à Berlin, messieurs , restez Polonais. Mon empereur ne veut rien vous enlever. L'impératrice aime mieux garder l'influence que la géographie lui donne sur tout votre pays que d'en prendre une partie. Mais vous voyez par des lettres d« Ilertzberg , interceptées , que c'est la cour de Berlin gui circuit ko rugicns quœrens quem drvoret; elle veut tout au moins la grande Pologne. Le prince Polemkin m'a promis quarante mille fusils de Toula pour une confédération, soi-disant contre les Tarlares, mais dans le fait contre la première puissance qui voudra faire un second partage , c'est-à-dire la Prusse, sans la nommer. Ne vous y liez pas ; mais si , pour secouer les renés lâches et longues que Pétersbourg tient dans sa main , vous vous soumettez à une i)uissance qui vous serrera de près, vous disparaîtrez de la surfacede la terre ; car alors , ou vous serez perdus parce que voire pays deviendra le théâtre (le la guerre , ou les deux empires seront obligés d'en prendre chacun leur part.
DU PRINCE \m LIG.NK. 103
J'ni écrit l'autre jour au roi de Pologne : Sire, Voragc gronde sur votre tétc. Il m'a répondu , avec son esprit et sa jirâce ordinaire , mais qui malheureusement ne suffisent pas pour gouverner, qu'il tâcherait de mettre un conducteur pour détourner la foudre.
Je m'ennuie d'ennuyer votre majesté impériale de notre inaction. Nous en sommes sortis l'autre jour assez ridiculement, sans savoir pourquoi. Le soi-disant invincible Souvarow, après avoir bien dinc à huit heures du matin , selon sa coutume , a fait de son autorité privée, et sans qu'on s'y attendit, marcher toute sa gauche en qnntr'. bataillons carrés, contre le ictrancheraent de la droite. Il était clair qu'il n'y entrerait pas avec ces manières-là. Aussi à moitié chemin il avait déjà reçu un bon coup de fusil cl perdu mille hommes. Comme je vis tous les petits drapeaux turcs se porter sur ce point , ce qui me prouva qu'il n'y avnit plus personne dans le retranchement de la gauche, je courus à notre droite pour engager le génér.d russe à sauter dans ce retranchement avec son aile droite. Il en mourait d'envie. J'envoyai mes deux aides de camp , autrichien et russe, au prince Potemkin pour lui en demander la permission. D'abord point de réponse : il pleurait; car un maudit amour dhumanité , point joué , mais mal placé , lui fait regretter les morts , que sont cependant nécessaires pour réussira celte entreprise; et puis point de permission. Je courus au prince Uepnm , qui sans attendre mon conseil, marcha avec le centre vers le retranchement, pour faire une diversion, et dégager les détestables carrés de Souvarow, qui auraient été abimés avant de rentrer dans le cam]) : ce mouvement eut un plein succès.
Je tâche d'entretenir l'union de Repnin avec Potemkin tant que je peux , moyennant la Bible , dont celui-ci fait grand cas, et le martinisme , qui a rendu l'autre aussi doux qu'il était autrefois difficile à vivre. Il met ses humiliations au pied de crucifix, me dit-il toujours : c'est un homme qui joint la plus grande exactitude a la plus belle valeur. Voici une occasion où tous les deux en ont montré une très-brillaiile. Le prince de Nassau nous mène dans sabarciue, le prince Potemkin et moi , reconnaître la place de très-près du côté de la mer; on nous salue par beaucou|) de mitraille, on nous accompagne à coups de canon ; nous voyons ce que j'avais dit au mois de mars , c'est-à-dire la tour et l'angle de cette muraille qu'il faut battre en brèche.
Une foule de Turcs se jettent dans des barques attachées , pour tirer sur nous ; d'autres les détachent pour courir après nous. Tous
les ennemis du prince , tous les curieux de l'armée qui étaient sur les bords de la mer à nous regarder, font des vœux pour que nous soyons pris. Je crois Nassau tué , parce que tout d'un coup sa tête tombe sur mon épaule ; mais c'est, au contraire, parce qu'avec la présence d'esprit qui ne le quitte jamais il avait bien jugé un boulet à ricochet qui sans ce mouvemnt l'aurait frappé à mort.