I.e dernier octobre
Au Camp d'Oczakow.
Enfin, sire , me voilà presque parti ; il n'y a plus que deux lieutenants généraux qui se relèvent à la tranchée , mon cher prince d'Anhalt et Bazile Dolgorucki. Je vais profiter de la permission que me donne votre majesté impériale, de faire ce que je peux pour son service. Il n'y a plus qu'un coup de désespoir qui puisse nous mettre en possession d'Oczakow, car il faudra se tirer d'une façon ou de l'autre de la glace , de la neige ou tout au moins de la boue où nous nous enfonçons tous les jours de plus en plus. Branicki est parti pour ses terres, Nassau pour Pélersbourg , Georges Dolgorucki pour Moscou, Xavier Lubomirski et Solohup pour la Pologne, et d'autres généraux pour je ne sais où ; ils sont tous dégoûtés et presque malades.
J'ai donné à diner au prince avec cinquante généraux, des consuls, des Zaporogues, des juifs et des Arméniens. Il m'est arrivé en uniforme; je lui ai dit : yous n'avez pas avjourdlmi la capote verte, mon prince? voilà bien la plus grande preuve de disgrâce. Cela l'a fait rire ; il s'est jelé à mon cou, et nous nous sommes embrassés comme des pauvres. Comme on ne peut lui parler que devant des popes, des brigands, des consuls intrigants dans l'Orient, ou de nouveaux baptisés, je lui fis dire quej'attendais le jour de son saint Grégoire qui, à ce que j'espérais, ferait encore un miracle pour lui, et que je partirais le lendemain 12 octobre.
11 me répondit ([u'il n'attendait qu'une frégate : elle n'arriva pas, mais le jour de saint Grégoire arriva.
Il n'attaqua point, il n'en était pas seulement question. Il voulut se donner une partie de plaisir à lui-même et à son patron, en prenant, le jour de sa fétc, un btàtiraent turc ; le bâliraenl ne
fut pas pris. Le prince fut toute la journée d'une mélancolie hypocondriaque et profonde, et ne me traita pas fort bien , surtout devant les grands de son armée. Mais le soir, lorsque je pris congé de lui, il parut sortir d'un rêve, il me dit : Vous partez donc?... Il s'attendrit, me serra longtemps dans ses bras à plusieurs reprises , courut après moi, recommença encore , et enfin me quitta avec beaucoup de peine.
Je pars en rendant justice à ses bonnes qualités, à son esprit, à sa grâce, au bon ton qu'il a quand il veut, à sa noblesse, à sa valeur, à sa générosité , et même à son espèce d'humanité. Je le regrette et j'en suis regretté. Je vais monter en voiture, n'en pouvant plus de mauvaise chère, de mauvais vin, de mauvaise eau , de mauvais air, de froid et d'ennui, et bien las de ne voir depuis un an que la mer et des déserts. Je sens que je vais me jeter dans d'autres aventures qui ne tourneront pas plus au profit des deux empires qu'à mon agrément. Je quille les manières sauvages, et les finesses asiatiques d'un maréchal pour en aller trouver un autre (le maréchal Romanzow), dont les formes européennes cachent le peu d'envie qu'il a de se compromettre. Je sais bien qu'il fail toujours semblant d'avoir à se plaindre d'être arrêté, contrarié ; mais il parle bien, quoiqu'un peu diffus; il est aimable, séduisant; il a l'air militaire ; il est adoré même de tous ceux qu'il persifle; il inspire l'enthousiasme à son armée , et la contient par la discipline , comme son quartier général par la décence et la noblesse de ses manières ; il est estimé de l'Europe et craint par les Turcs.