‹ Mémoires, souvenirs et anecdotesChapitre 2 sur 14 · GIVEN IN MEMORY OF · texte numérisé non relu

GIVEN IN MEMORY OF

ARCHIBALD CARY COOLIDÔE

OCTOBER I0< }9d2

IMPBIMERIB DB DAVID, BUILITAIT POlMOKHlàmiy B* 6,

MÉMOmES

OU

La jeunesse veut savoir ce que les vieillards ont vu et fait ; ceux-ci aiment à le raconter, rien n'est plus naturel. Ainsi on s'étonnerait à tort de voir publier aujourd'hui tant de Mémoires , peindre tant de personnages , rappeler tant d'anecdotes.

Jamais la curiosité ne dut être plus active qu'à l'époque où nous vivons : cette époque arrive après le siècle le plus fécond en orages. Pendant sa durée, institutions, politique^ philosophie, opinions lois , coutumes , fortunes, modes et mœurs ^ tout a changé.

L'existence de chaque État n'a été qu'une suite de révolutions; la vie de chaque homme, semblable à un roman , a été pleine d'aventures; elle offre le coup d'œil d'une galerie variée, où se mêle ime foule de portraits, de tableaux d'histoire, de tableaux de genre^ parfois même de scènes comiques et de métamorphoses.

Échappé au naufrage et arrivé dans le port^ ou aime à se rappeler avec calme les tempêtes qui I. I

a MEMOIRES

nous ont tant agités; on veut rendre compte à soimême, à sa famille , et même au public, de la part que le sort nous a fait prendre à tant de passions , à tant d'événemens , à tant de vicissitudes.

Se retracer ainsi tout ce qu'on a éprouvé , c'est reculer vers la jeunesse, c'est presque recommencer à vivre ; c'est un dernier plaisir d autant plus pur, que notre expérience peut instruire ceux qui n'en ont pas.

Le dernier rayon de l'esprit de rhomme qui finit sa carrière , sert parfois d'utile fanal au jeune homme qui entre dans la sienne.

Plusieurs de mes amis m'ont souvent pressé d'écrire ce qu'ils m'avaient entendu raconter. Je cède à leurs conseils.

En lisant ces fragmens de Mémoires ou plutôt ces Souvenirs et Anecdotes , on verra que mon but a été, non de faire un tableau hi^orique , mais de tracer ime esquisse morale du temps où j'ai vécu.

J'ai espéré satisfaire la curiosité du lecteur et non sa malignité. On n'y trouvera point d'alimens pour le scandale ou pour les passions. Je désire que cette lecture amuse et intéresse ceux qui aiment la vérité, et qui cherchent avec modération à remonter aux vraies causes, souvent légères, des grands événemens dont ils ont été les témoins.

Ma position, ma naissance , mes liaisons d'ami-

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lié et de parenté avec toutes les personnes marquantes de la cour de Ix)uis XV et de IjOuîs XVI; le ministère de mon père ; mes voyages en Amérique , mes négociations en Russie et en Prusse ; l'avantage d'avoir connu , sous des rapports d'affaires et de société, Catherine H, Frédéric-le-Grand, Potemkin , Joseph II , Gustave III , Washington , Kosciusko, La Fayette, Nassau, Mirabeau, Napo-. léon , ainsi que les chefs des partis aristocratiques et démocratiques , et les plus illustres écrivains de mon temps ; tout ce que j'ai vu , fait , éprouvé et souffert pendant la révolution; ces alternatives bizarres de bonheur et 4e malheur, de crédit et de disgrâce, de jouissances et de proscriptions, d'opulence et de pauvreté; tous les états différens que le sort m'a forcé de remplir, m'ont persuadé que cette esquisse de ma vie pourrait être piquante et intéressante.

Puisque le hasard a voulu que je fusse successivement colonel, officier général, voyageur, navigateur, fils de ministre, ambassadeur, négociateur, courtisan, prisonnier, cultivateur, soldat, électeur, poète, auteur dramatique, collaborateur de journaux, publiciste, historien, député, conseiller d'État , sénateur , académicien et pair de France , j'ai dû voir les hommes et les objets sous presque toutes les faces , tantôt à travers le prisme du bonheur j tantôt à. travers le crêpe de l'infortune , et

tardivement à la clarté du flambeau d'une douce philosophie. »

Je neveux publier, pour le moment, que la partie de mes Mémoires ou Souvenirs et Anecdotes relatives à mon voyage en Amérique et à ma mission en Russie. Elle sera seulement précédée par quelques souvenirs de ma jeunesse, ainsi que par le tableau des mœurs et des opinions de la cour et de Paris, telles que je les ai vues au moment où je suis entré dans le monde.

En écrivant l'histoire, il faut que l'auteur s'oublie si complètement qu'on puisse presque douter du temps où il a vécu, du rôle qu'il a joué, et du parti vers lequel il a incliné. Mais, quand on fait des Mémoires , et qu'on retrace les souvenirs de sa vie, on est forcé de parler de soi, de sa famille : car cette famille est le premier élément où l'on vit et le premier horizon qu'on aperçoit. Cependant, comme c'est à mon avis l'écueil et l'inconvénient de ce genre d'écrits , puisque ce qui n'intéresse que nous pourrait fort bien ennuyer les autres , je serai à cet égard sobre autant que possible.

Issu d'une famille noble , ancienne et militaire, j'appartiens aune branche de cette maison établie depuis long-temps en Périgord. Comme ma famille professa et conserva un long attachement pour la religion protestante , elle eut beaucoup à souffrir dans les guerres civiles , et ne participa point aux

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grâces que la cour répandit sur les catholiques.

Henri IV avait honoré de son amitié un de mes aïeux, compagnon de sa jeunesse, et qui courut de grands risques le jour de la Saint-Barthélémy. Il le nomma son ambassadeur auprès de plusieurs princes d'Allemagne. Mais, depuis la mort de ce monarque , toute faveur s'éloigna de nous ; et , comme ma famille se trouva divisée en beaucoup de branches, elles devinrent presque toutes assez pauvres.

Mon bisaïeul releva notre fortune : s'étant distingué à la guerre, il devint officier général, eut une jambe emportée, et obtint le cordon rouge. Son fils, le comte de Ségur, mon grand-père, fut un militaire considéré : il commandait le corps d'armée destiné à soutenir l'électeur de Bavière, Charles Vn. Il fut pris à Lintz par les Autrichiens.

On l'accusa dans le temps , avec amertume et injustice , de s'être imprudemment exposé à cet échec. Le roi de Prusse , Frédéric-le Grand ^ lui ÉEiit de piquans reproches à ce sujet dans ses Mémoires , parce que ce malheur avait augmenté les embarras personnels du monarque.

Mais mon grand-père , abandonné par les Bavarois, et forcé, par des ordres supérieurs, à rester dans un poste ouvert et intenable, pouvait -il vaincre avec dix mille hommes toutes les forces de l'Autriche ? I^ cour de France , plus impartial^ et

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plus à portée d'être instriiite, approuva sa conduite ; et le maréchal de Belle - Isle , dont le suffrage est d'un grand poids, lui donna les plus honorables éloges.

Il augmenta sa réputation pendant la défense opiniâtre de Prague, et se couvrit de gloire paf la belle et fameuse retraite de Pfafenhoffen , qu'il fit avec dix mille hommes sans se laisser entamer y et combattant toujours pendant cinquante lieues contre l'armée de l'empereur. Il fut récompensé de cette belle action, que l'on compara dans le temps à la retraite des dix mille, par le commandement des Trois-Évêchés et par le cordon bleu.

Son mérite lui avait donné de la réputation , des grâces, des appointemens; mais il n'avait pour tout patrimoine que deux petites terres en Périgord. M. lé duc d'Orléans, régent de France, lui avait promis la charge de premier écuyer du roi, mais ce prince mourut d'apoplexie au moment même où il montait chez le jeune monarque pour lui faire signer son travail.

. Mon père^ le marquis de Ségur, compta moins sur la faveur des princes, et calcula mieux : déjà distingué à vingt-deux ans , colonel et décoré de deux honorables blessures, il plut à une jeune et belle créole de Saint-Domingue , mademoiselle de Vemon , et l'épousa. Elle avait une habitation de cent vingt mille livres de rentes ; ce qui procura

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à mon père la facilité de vivre , à la cour et à Far* mée, convenableiÀent au rang que lui donnaient sa naissance^ les services de son père et les siens.

Le roi Louis XV lui donna le cordon bleu ; il lui accorda aussi le gouvernement de la province de Foix, et la lieutenance générale de Brie et de Champagne, que le régent avait fait obtenir à son père.

J'aurais beaucoup à dire si, en obéissant à mon cœur, je voulais donner ici les détails de la vie glorieuse de celui de qui je tiens le joiu*. Mais la préface alors serait plus longue que l'ouvrage. Ce sont mes propres souvenirs que j'écris , et je me contente seulement de faire connaître de ma famille ce qui est indispensable pour entrer en matière. Ainsi , pour ce qui regarde mon père , je crois qu'il suffit de répéter ici ce que j'en ai dit dans une notice rapide, publiée peu de jours après celui où j'ai eu le malheur de le perdre.

Philippe-Henri de Ségur se distingua très jeune dans les guerres de Bohême et d'Italie ; il se fit remarquer par son courage pendant le siège de Prague. A dix-neuf ans on le fit colonel , et , à la bataille de Rocoux, il eut la poitrine percée, de part en part , d'un coup de fusil. A la bataille de Lawfeld , voulant ramener à la charge son régiment qui avait été repoussé trois fois, il eut le bras fracassé; et, craignant que son absence ne

ralentit Tardeur de ses soldats, il continua de marcher, força les retranchemens, et ne quitta son poste qu'après la victoire. Louis XV, témoin de cette action, dit à son père ces paroles citées par Voltaire : Des hommes commis votre fils mé^ riteraient d'être invulnérables.

Son avancement fut proportionné à ses services ; il fut promptement maréchal de camp et lieutenant général. Il sauva un corps d'armée à Varbourg, et ramena près de Minden, au duc de Brissac, dix mille hommes d'infanterie qu'il croyait perdus, et qui avaient combattu contre trente mille ennemis, pendant cinq heures, sans être entamés.

A Clostercamp il reçut un coup de baïonnette dans le cou, trois coups de sabre sur la tête, et f«t fait prisonnier, après avoir résisté long-temps aux grenadiers qui l'entouraient. Depuis la paix, il fut mspecteur général d'infanterie, et s'attira la confiance des ministres par son activité, et l'estime de l'armée par sa fermeté.

On lui donna le commandement de la Franche- Comté. Ce poste était difficile : les parlemens et l'autorité , la bourgeoisie et le militaire y avaient toujours été en querelle. Sa justice, son esprit sage, conciliant, et surtout sa franchise, y rétablirent l'harmonie et la tranquillité.

Louis XVI l'appela au ministère de la guerre

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en 1780, et le fit maréchal de France en 1783. Il fut sept ans ministre, rétablit' la discipline dans l'armée et Tordre dan» les dépenses. C'est à lui que les soldats durent le bienfait de n'être plus entassés par trois dans un seul lit. Son ordonnance sur les hôpitaux, modèle parfait en ce genre, prouve à quel point il s'occupait de tout régénérer dans cette partie trop négligée de l'administration militaire. Ce fut lui qui conçut l'idée d'un corps d'état-major dans l'armée, institution à laquelle nous devons peut-être aujourd'hui une grande partie des talens et des succès qui depuis ont illustré Ja France.

11 quitta le ministère lorsque le cardinal de Loraénie et l'intrigue s'emparèrent des conseils. Depuis il vécut modeste et retiré dans le sein de sa famille. Les orages de la révolution lui enlevèrent toute sa fortune qui consistait en pensions , ainsi que les grades et les décorations qu'il avait payés de son sang La Convention poussa la rigueur et l'injustice , en le réduisant à la misère , jusqu'à faire vendre publiquement se^ meubles. Ce respectable guerrier vint chercher un asile dans mes bras, et, malgré ma pauvreté, le bonheur de le nourrir me parut mie faveur de la fortune.

A soixante-dix ans, pauvre, infirme, dévoré par la goutte et privé d'un bras, on l'enferma à

0,^Êm^m^^Ê^mmi^m^^m^*^»^^^^^m^^^m^mff,

lO MÉMOIRES

la Force. Je fus aussi arrêté, mais sans pouvoir partager sa prison : car on ne permit ni à ses enfans ni à son domestique d'y rester avec lui. Il fut aussi courageux dans le malheur qu'il Tavait été dans le danger. Son langage cqnserva la même sagesse, son maintien la même simplicité, son âme le même calme, qui l'avaient fait respecter au faite des grandeurs.

Il échappa heureusement au glaive funeste qui moissonnait tout; la tyrannie l'épargna parce qu'il n'avait plus rien qui tentât son avidité. Les derniers jours de sa vie furent tranquilles : le premier consul , informé de sa position , adoucit la fin de la carrière de ce vieux et respectable guerrier, qui, en le plaçant à l'École-Militaire , lui avait ouvert le chemin de la gloire. La dernière année de sa vie fut très<louloureuse; jamais pourtant il ne se permit aucune plainte. Il mourut comme il avait vécu, maître de lui, et combattant froidement la douleur comme l'infortune.

Il fut puissant, et ne commit point d'injustice; il fut opprimé , et n'en aima pas moins sa patrie. Bon père, bon époux, bon général, brave soldat, juste et sage ministre, excellent citoyen , sa mémoire doit être révérée par l'armée et par tous les Français. Il mourut à Paris le 8 octobre 1801.

Le hasard a presque toujours plus d'influence sur notre sort que nos calculs et nos penchans. Je

ou SOCVENJRS. II

me rappelle que run des hommes les plus connus pour avoir cherché toute sa vie à fixer la fortune par de profondes et savantes combinaisons, le maréchal de Castries, à 1 époque où, comme ^ide de camp , je le suivais en Bretagne , me dit que , pendant tout le cours de sa brillante carrière , les caprices du sort avaient souvent déjoué ses plus justes calculs; qu'il avait dû la plupart de ses succès et Faccomplissement des vœux de son ambition à des chances imprévues, à des événemens qu'il lui aurait été impossible de deviner , et quelquefois même, ajoutait- il en riant, à des fautes.

L'expérience m'a prouvé la vérité de cette observation , qui m'a été confirmée par une foule de faits. Si l'on y réfléchissait bien , cette vérité devrait rendre les hommes plus indulgens les uns pour les autres , plus modestes dans les succès et plus patiens dans les revers : car , dans le labyrinthe du monde, le chemin qu'on suit, la pente qui nous entraîne, l'issue qu'on trouve , et le but où l'on arrive , dépendent d'une infinité de petites causes où notre prévoyance et notre volonté ne sont pour rien.

Né avec une imagination vive, au milieu d'une cour et d'un siècle où l'on s'occupait plus des plaisirs que des affaires , des lettres que de la politique, des intrigues de la société que des in-

téréts des peuples; aimant avec passion la poésie, et cette philosophie nouvelle qui , soutenue par les armes brillantes des esprits les plus fins et des plus beaux génies, semblait devoir assurer le triomphe de la raison; entraîné parle tourbillon d'un monde vain , léger, spirituel et galant, je me vis tout d'un coup forcé , par l'élévation de mon père au ministère de la guerre , à faire un tout autre emploi de mon temps, à m'occuper des affaires publiques, à sortir du vague des salons pour entrer dans le réel du cabinet , et à rectifier , par la connaissance des hommes, par l'évidence des faits, les erreurs trop fréquentes de l'esprit de système et des théories sans expérience.

Ma famille, depuis plusieurs siècles, avait toujours suivi la carrière des armes ; ainsi la gloire militaire était l'unique objet de mes vœux. Comme mon père , estimé dans l'armée , couvert d'honorables blessures , était ministre de la guerre , et devint, quelque temps après, maréchal de France, la fortune , d'accord avec mes sentimens , semblait m'ouvrir , dans le métier des armes, un chemin facile et une pei'spective brillante.

Ce fut cependant cette position même qui, donnant malgré moi une autre direction à ma destinée, changea mon sort, contraria mes inclinations , m'éloigna de la carrfère des armes , et me fit entrer dans celle de la diplomatie , qui n'était

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conforme ni à mes goûts ni à la franchise très vive de mon caractère.

Le désir ardent de (aire la guerre m*entraîna en Amérique , et ce fut précisément ce voyage militaire, dont je retracerai quelques détails, qui devint la cause du changement de mon sort. Quelques lettres que j'écrivis sur la révolution opérée dans les États-Unis, et sur celle que la disposition / des esprits dans l'Amérique du sud me fît prévoir et prédire , furent lues à Versailles dans le conseil du roi par M. le comte de Vergennes , ministre des affaires étrangères. Dès ce moment il résolut de me prendre dans son département ; en effet , à mon retour d'Amérique, il engagea le roi à me nonmier ministre plénipotentiaire en Russie.

Avant de raconter ce que j'ai vu et fait dans cet empire, si nouveau parmi les monarchies européennes , et devenu en peu de temps si formidable et si colossal, je crois devoir parler de ma course rapide eq Amérique , puisqu'en peu de mois j'ai passé rapidement des zones les plus brûlantes aux contrées les plus froides du globe , et que j'ai vu successivement les deux foyers opposés du despotistne et de la liberté , géans rivaux qui sç livrent aujourd'hui un combat à outrance dont la terre entière est le théâtre , et dont les peuples seront long - temps les victimes , quelle qu'en puisse être l'issue.

T 4 MÂMOIBES

Né en 1753, les premières années de mon en^ fance et de ma jeunesse se sont écoulées sous le règne de Louis XV : ce monarque , bon et faible , fut dans sa jeunesse l'objet d'un enthousiasme trop peu mérité; les reproches rigoureux adressés à sa vieillesse ne furent pas moins exagérés. Héritier du pouvoir absolu de Louis XIV , il régna soixante ans sans qu'on pût l'accuser d'un seul acte de cruauté , fait très rare et par là très remarquable dans les annales du pouvoir arbitraire.

Les victoires de Rocoux , de Lawfeld , de Fontenoy , signalèrent ses premières armes ; mais il ne faisait qu'assister à ces batailles , que décidaient , livraient et gagnaient ses généraux.

Tenant d'une main faible les rênes de l'État , il fallait qu'il fut toujours gouverné ou par ses ministres ou par ses maîtresses. Le duc d'Orléans , régent de France, le cardinal Dubois , M. le duc de Bourbon, le cardinal de Fleury , régirent longtemps l'État sous son nom.

On ne peut raisonnablement lui reprocher le désordre des finances , causé par l'ambition de Louis XrV , et aggravé par les folies que l'Écossais Law fit faire au régent. L'enfance du roi doit le mettre également à l'abri du blâme que mérita l'excessive licence des mœurs dans le temps de la régence.

Cette licence pourrait même en quelque sorte

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expliquer ou excuser son penchant excessif pour les femmes , et les galanteries honteuses qui ternirent sa vie : car on ne trouve point de prince qui n'ait participé plus ou moins aux erreurs , aux faiblesses et aux foKes de son siècle.

D'ailleurs^ les Français se sont toujours montrés trop peu sévères sur ce genre de torts ; mais ils veulent au moins que ces taches disparaissent dans les rayons de quelque auréole de gloire : alors ils ne deviennent que trop indulgens , et se montrent presque panégyristes de ces mêmes fautes , conunises par le chevaleresque François P' , par le brave Henri, par le majestueux Louis XIV, tandis qu'ils les reprochent avec amertume au faible Louis XV.

Le ministère long et pacifique du cardinal de Fleury laissa jouir la France, dans l'intérieur, d'un repos nécessaire, cicatrisa quelques-unes de ses plaies , et valut au monarque l'amour du peuple.

La modération du gouvernement donna même quelque apparence de liberté à la sujétion. Les querdles théologiques avaient bien encore une sorte de vivacité : les jansénistes et les molinistes partageaient toujours les esprits ; mais peu à peu ces querelles étaient atteintes par l'arme invincible du ridicule, que lançait contr elles une philosophie dont l'autorité s'efforçait vainement d arrêter la marche et de retarder les progrès.

La facilité des mœurs donnait mille moyen»

d^éluder la sévérité des lois ; les actes de rigueur des parlemens contre les écrits philosophiques n'avaient d'autre effet que de les faire rechercher et lire plus avidement. L'opinion publique devenait une puissance d'opposition qui triomphait de tous les obstacles. La condamnation d'un livre était un titre de considération pour l'auteur ; et, sous le pouvoir d'un roi absolu , la liberté , devenant une mode dans la capitale , y régnait plus que lui.

L'ardeur belliqueuse des Français ne fut que faiblement distraite de cet esprit d'innovation par la guerre de sept ans , guerre entreprise sans raison , conduite sans habileté , et terminée sans succès. Cependant les Français y maintinrent, par leur courage personnel , la gloire de nos armes ; plusieurs généraux , tels que les maréchaux d'Estrées , de Broglie , y acquirent une juste renommée. Le duc de Lévis en Amérique , et en Allemagne M. de Castries, M. de Rochambeau, et mon père , qui était déjà couvert de blessufes, se distinguèrent et méritèrent ainsi d'avance , par de nobles actions, le bâton de maréchal, dont ils furent depuis honorés sous un autre règne.

Le génie de Frédéric-le-Grand et la supériorité des forces navales de l'Angleterre , secondés par les ÊLUtes du ministère français , triomphèrent

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enfin des efforts réunis de la Russie , de l'Autriche et de la France. Nous nous vîmes forcés à conclure, en 1763, une paix déplorable par laquelle nous perdîmes de grandes et riches colonies. On nous imposa même l'humiliante condition de souf. frir un commissaire anglais à Dunkerque, chargé de veiller à l'exécution d'une clause de ce traité qui nous défendait de relever les fortifications de cette ville.

La blessure que ces revers firent à Tamourpropre national, fut vive et profonde. Les illusions de Tespérance avaient valu au roi dans sa jeunesse le titre de bien' aimé ; étant vaincu , il le perdit. Les peuples changent avec la fortime : on ne doit pas s'en étonner; ils aiment, méprisent ou haïssent l'autorité , selon le bien ou le mal qu'elle leur fait , et souvent ils prodiguent sans mesure leur admiration aux succès et leur mépris aux revers.

La fin du règne de ce monarque fiit terne, oisive. Son indolence , ses faiblesses laissèrent tous les ressorts de l'État se détendre. Le pouvoir restait arbitraire , et cependant l'autorité tombait ; l'opinion échappait , en raillant au despotisme : on ne possédait pas la liberté , mais la licence.

Le roi , préférant le repos à la dignité^ et même les basses voluptés à l'amour, languissait enchaîné dans les bras d'une courtisane, lien d'autant plus I. 2

acHdblnn « qne, loin de le cacher dans Tombre^ OR ie noMbil, et qu^iine telle maîtresse , présentée À h cour « h fléiricsait.

Le fênîe brillant et audacieux de M. le duc de Ckotseul échoua contre ce méprisable écueil. Il «nît répooda par un noble dédain aux avances de la ÊiTorite : elle le fit exiler. Mais alors Topinion puhbque le consola; jetant pour la première fois un éciair dTexistence et de liberté , elle déserta le pdbôs du prince, et Tint former une cour dans le château du ministre disgracié.

Toute déftnse fut vaine ; et le roi y presque isolé dans le boudoir de sa maîtresse , vit avec surprise tous les grands seigneurs et toutes les dames , qui précédemment Tentouraient de leurs hommages , devenir tout à coup , par une étrange métamorphose, les courtisans de la disgrâce et du malheur.

Une colonne élevée à Chanteloup , et sur laquelle on inscrivit les noms des nombreux visiteurs de ce lieu d*exil , servit de monument à cett^ nouvelle fronik. Les impressions de la jeunesse sont vives y et jamais je n'oublierai celle que me fit le plaisir de voir le nom de mon père et le mien tracés sur cette colonne d'opposition , présage d autres résisitances qui prirent dans la suite une si grave importance.

M. le duc d*Aiguillon , ainsi que les ministres nommés au gré de la maîtresse du roi , étaient

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des hommes de talent ; mais , obligés , pour conserver leur crédit , d'obéir aux caprices de madame du Barry , un tel appui les rappetissait et \e^ ridiculisait, de sorte que, plus ils devenaient puissans , moins ils étaient considérés.

Le roi voulait le repos à tout prix ; les courtisans voulaient de l'argent à toute heure. Les grandes vues,les grands projets, les nobles pensées auraient* inquiété , dérangé , attristé le vieux monarque et sa jeune maîtresse.

Ainsi bientôt il n'y eut plus de dignité dans le gouvernement, d'ordre dans les finances, dç fermeté dans la politique. T^a France perdit son influence en Europe; l'Angleterre domina tranquillement sur les mers et conquit sans obstacle les Indes. Les puissances du Nord partagèrent la Pologne. L'équilibre établi par la paix de Westphalie fut rompu.

lia monarchie française descendit du premier rang , et y laissa monter l'impératrice Catherine H, Souveraine de cette Moscovie jusque-là presque ignorée sous les règnes de ses czars. Cet empire , récemment sorti des ténèbres de la barbarie par le génie de Pierrele^îrand , après avoir été si longtemps rangé dans l'opinion au nombre des peuples incultes de l'Asie, devint en un demi-siècle, d'abord par notre indolence , et plus tard par notre témérité, une puissance colossale, une domination

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dont le poids menace l'indépendance de tous les peuples du monde.

La honte attachée à cette léthargie royale , à cette décadence politique, à cette dégradation monarchique , blessa et réveilla la fierté française. On se fit, d'un bout de royaume à l'autre, un point d'honneur de l'opposition; elle parut un devoir aux esprits élevés , une vertu aux hommes généreux, une arme utile aux philosophes pour recouvrer la liberté , enfin im moyeu de briller ; et, pour ainsi dire, une mode que la jeunesse saisit avec ardeur.

Les parlemens firent des remontrances, les prêtres des sermons , les philosophes des livres , les jeunes courtisans des épigrammes. Chacun, sentant le gouvernail tenu par des mains malhabiles , brava un gouvernement qui n'inspirait plus de confiance ni de respect ; et , les barrières du pouvoir, usées, fi^oissées, n'opposant plus d'obstacle solide aux ambitions privées , celles-ci prirent chacune leur essor , et coururent, sans s'entendre, au même but avec des vues différentes.

Les vieuk seigneurs, honteux d'être asservis par une maîtresse subalterne et par des ministres sans gloire , regrettaient les temps de la féodalité , et leur puissance abattue depuis Richelieu. Le clergé se rappelait avec amertume son influence sous le règn^ de madame deMaintenon. Les grands

ou socvE:yiRs. ai

corps de la magistrature opposaient au pouvoir arbitraire et à la dilapidation des finances une résistance qui les rendait populaires.

Tout semblait respirer l'esprit de la ligue et de la fronde, et, comme il faut à l'opinion générale^ quand elle veut se soulever, un point de ralliement, une sorte d'étendard , les philosophes le donnèrent. Les mots liberté , propriété ^ égalité, furent prononcés. Ces paroles magiques retentirent au loin,, et furent d'abord répétées avec enthousiasme par ceux-là même qui dans la suite leur attribuèrent toutes leurs infortunes.

Personne ne songeait à une révolution , quoiqu'elle se fit dans les opinions avec rapidité. Montesquieu avait rendu à la clarté du jour les titres des anciens droits des peuples, si long-temps enfouis dans les ténèbres. Les hommes murs étudiaient et enviaient les lois de l'Angleterre. Les jeunes gens n'aimaient plus que les chevaux , les jockeys , les bottes et les fracs anglais.

Tous les préjugés étaient à la fois attaqués par l'esprit fin et brillant de Voltaire , par la logique éloquente de Rousseau , par l'arsenal encyclopédique de D'Alembert et de Diderot, par les véhémentes déclamations de Raynal; et, tandis que cet éclat de lumières changeait ainsi soudainement les mœurs, toutes les classes de l'ancien ordre social, perdant, sans s'en douser, leurs racines.

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conservaient encore leur fierté native, leur splen. deur apparente , leurs vieilles distinctions et tous les signes de la puissance. Elles étaient semblables 9 en ce point , à ces tableaux brillans , formés de mille couleurs et tracés avec du sable sur les cristaux de nos festins, où Ton admire de magnifiques châteaux , de rians paysages et de riches moissons que le plus léger souffle suffit pour effacer et faire disparaître.

Le gouvernement, en butte à tant de traits qui Tattaquaient de toutes parts, sortit enfin tardivement de son sommeil ; et, violent comme Test toujours la faiblesse irritée, il prit le parti téméraire d*exiler et de casser tous les parlemens : c'était porter lui-même la hache aux bases les plus solides de l'ancien édifice social , et se priver , dans cette crise imminente , de ses plus fermes appuis.

La haine contre le pouvoir s*en accrut : l'esprit national parut suivre dans leur exil les parlemens chassés. Ceux qui leur succédèrent n'obtinrent aucune considération. I^ trône cessa d'être un objet de respect, ou du moins ce respect et l'espérance publique ne se portèrent plus que vers la partie du palais où vivaient modestement le jeune dauphin , depuis Louis XVI , et son épouse Marie-Antoinette d'Autriche.

Concentrant en eux seuls la dignité royale , les vertus publiques et privées, et l'amour du bien

SOUVENIRS. s3

public , la pureté de leurs mœurs formait un oon* traste étonnant avec la licence qu'une courtisane audacieuse faisait régner dans le reste de la cour; la contagion dû vice n'osait s'approcher de cet asile de la pudeur.

Là, chacim croyait pressentir pour la patrie l'avenir le plus heureux. Hélas ! nul ne pouvait prévoir que deux êtres, qui semblaient formés par la Providence pour faire notre bonheur et pour eu jouir, dussent être un jour victimes des caprices de la fortune , et tomber sous les coups de la plus violente et de la plus sanglante anarchie !

Récemment présenté à la cour , traité avec &veur par le dauphin et la dauphine, je Êûsais partie de la jeunesse brillante qui les entourait Comment craindi*e, à Taspect d'une aurore si riante , de si prochaines et de si violentes tempêtes !

Le vieil édifice social était totalement miné dans ses bases profondes , sans qu'à la superficie aucun symptôme frappant annonçât sa chute prochaine. Le changement des moeurs était inaperçu, parce qu'il avait été graduel : l'étiquette était la même à la cour;onyvqyaitle même trône, les mêmes noms les mêmes distinctions de rang , les mêmes formes.

La ville suivait l'exemple de la cour. L'antique usage laissait entre la noblesse et la bourgeoisie un immense intervalle , que les talens seuls les plus distingués franchissaient moins en réalité

sa

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qu'en apparence : il y avait plus de familiarité que d'égalité.

Les pariemens, bravant le pouvoir , mais avec des formes respectueuses , étaient devenus presque républicains sans s'en douter, et ils sonnaient eux-mêmes l'heure des révolutions, en croyant ne suiyre que les exemples de leurs prédécesseurs, lorsque ceux-ci résistaient au concordat de François 1^^ et au despotisme fiscal dé Mazî^rin.

Les chefs des vieilles familles de la noblesse , se croyant aussi inébranlables que la monarchie, dormaient sans crainte sur un volcan. L'exercice de leurs charges , les promotions , les Êiveurs ou les froideurs royales, les nominations ou les renvois de ministres, étaient les seuls objets de leur attention , les motifs de leurs mouvemens , les sujets de leurs entretiens. Indifférens aux vraies affaires de l'État comme aux leurs, ils laissaient gouverner les unes par les intendansde province, comme les autres par leurs propres intendans; seulement ils regardaient d'un œil chagrin et méprisant les changemens de costumes qui s'introduisaient, l'abandon des livrées, la vogtie des fracs et des modes anglaise.

Le clergé, fier de son crédit et de ses richesse», était loin de croire son existence menacée; mais il s'irritait contre la hardiesse des philosophes , et , quoiqu'une partie des membres de ce corps ^

* ou SOUVENIRS. aS

se mêlant trop à la société, participât en quelque sorte aux mœurs nouvelles , ne se bornant pas à attaquer la licence , il s'efforçait inutilement de repousser des vérités que la disparition des ténèbres rendait palpables à tous les yeux, et ils'obs-' tinait à faire respecter de vieilles et puériles superstitions , frappées à mort par le flambeau de la raison et par les armes légères du ridicule.

Au reste, comme chacun se ressent de l'atmosphère de son siècle , ce même clergé avait adouci ses austérités , qui rendaient la fin du règne de Louis XIV si triste ; il laissait tomber en désuétude les édits persécuteurs contre les protestans , cause de tant de honte et de dommage pour la \ France, et ses débats acharnés sur Jansénius et Molina.

Pour nous, jeune noblesse française, sans regret pour le passé , sans inquiétude pour l'avenir, nous marchions gaîment sur un tapis de fleurs qui nous cachait un abîme. Rians frondeurs des modes anciennes , de l'orgueil féodal de nos pères et de leurs graves étiquettes, tout ce qui était antique nous paraissait gênant et ridicule. La gravité des anciennes doctrines nous pesait. La philosophie riante de Voltaire nous entraînait en nous amusant. Sans approfondir, celle des écrivains plus graves , nous l'admirions comme empreinte de courage et de résistance au pouvoir arbitraire.

L'usage nouveau des cabriolets , des fracs , la simplicité des coutumes anglaises, nous charmaient , en nous permettant de dérober à un éclat gênant tous les détails de notre vie privée. Ck>nsacrant tout notre temps à la société, aux fêtes, aux plaisirs, aux devoirs peu assujettissans de la cour et des garnisons, nous jouissions à la fois avec incurie et des avantages que nous avaient transmis les anciennes institutions , et de la liberté que nous apportaient les nouvelles mœurs : ainsi ces deux régimes flattaient également , Fun notre vanité , l'autre nos penchans pour les plaisirs.

Retrouvant dans nos châteaux , avec nos paysans , nos gardes et nos baillis , quelques vestiges de notre ancien pouvoir féodal, jouissant à la cour et à la ville des distinctions de la naissance, élevées par notre nom seul aux grades supérieurs dans les camps, et libres désormaisde nous mêler, sans faste et sans entraves, à tous nos concitoyens pour goûter les douceurs de l'égalité plébéienne , nous voyions s'écouler ces courtes années de notre printemps dans un cercle d'illusions, et dans une sorte de bonheur qui , je crois , en aucun temps , n'avait été destiné qu'à nous. Liberté , royauté , aristocratie, démocratie, préjugés, raison, nouveauté , philosophie , tout se réunissait pour rendre nos jours heureux , et jamais réveil plus ter-

OUSOUVXKIRS. a 7

rible ne fut précédé par un sommeil plus doux et par des songes plus séduisans.

Mon enfance s'était écoulée sous la fin du règne de Louis XV. Je ne fus présenté à sa cour que trois ans avant sa mort. Cependant le hasard m'avait donné l'occasion de le voir et de l'approcher beaucoup plus tôt. £n 1 767 , le roi avait rassemblé à Compiègne un camp de dix raille hommes pour y feire exécuter de grandes manœuvres.

Mon père commwdait ces troupes , et , quoique je n'eusse alors que quatorze ans , il me permit de le suivre ep qiudité d'aide de camp.

Après les revues et les manœuvres , le roi fit à mon père l'honneur dç venir souper chez lui. Suivant l'usage, celui qui recevait k sa table le monarque , devait se placer derrière son fauteuil et le servir. Mon père se disposait à suivre cette étiquette ; mais Louis XV lui dit: « Vous m'avez V assez long - temps servi à la guen*e pour vous » reposer pendant la paix; asseyez- vous près de » moi, votre fils me servira. »

Comme on peut le croire , je pris l'assiette, la serviette , et je me plaçai derrière le roi avec la vivacité d'une joie enfantine, qui au reste ne pouvait étonner personne : car depuis la chute des libertés du monde romain , dans toutes les monarchies modernes , le service domestique du prince a été regardé comme un honneiu* ; on l'a

a 8 MEMOIRES

décoré du titre de charge et Aq grande charge^ et les princes de la famille royale passent eux-mêmes la chemise au roi.

Les titres d'écuyer,de grand écuyer, de maîtred'hôtel , de grand-maître de la garde -robe, attestent encore la force et la durée de ces usages renouvelés des anciennes monarchies de l'Orient , usages qui ont résisté à la philosophie , tellement qu'on les voit encore en vigueur dans cette tière et libre Angleterre, où presque toujours on a lié les mains des princes qu'on servait à genoux.

Le roi me parla plusieurs fois pendant ce repas, et je me rappelle, en tr'au très choses, qu'il me dit: « Vous serez heureux a la guerre. » Je lui répondis a que tout ce que je désirais, c'était de me » voir bientôt à portée de vérifier la justesse de sa » prédiction. — Elle est certaine , me répliqua-t- » il ; vous êtes d'une famille où les chances de » bonheur et de malheur sont alternatives. Tou- » jours, depuis plusieurs générations, Tun de vos w pères a été blessé, et son fils est sorti sain et » sauf de touts les affaires ; récemment encore » votre bisaïeul a perdu une jambe à la guerre; » votre grand-père a combattu toute sa vie sans » être atteint d'une balle ; votre père est criblé » des blessures qu'il a reçues : ainsi la bonne » chance sera pour vous. »

A la fin du dîner, il me demanda quelle heure

ou SOUVENIRS* aq

il était : je lui répondis que je n'en savais rien , n'ayant pas de montre. « Ségur, dit-il à mon » père, donnez sur-le-champ votre montre à votre » fils. » Il eût peut-être été plus naturel de me donner la sienne; au reste, ce prince m'envoya le lendemain deux jolis chevaux de ses écuries , et certes c'était le présent le plus agréable qu'à mon âge on pût recevoir-

Je me souviens toujours d'un mot échappé à un grenadier pendant ce repas, et qui me frappa. La table était servie sous une immense tente ; elle était à peu près de cent couverts. Des grenadiers portaient les plats. L'odeur que répandaient ces soldats , dans un lieu étroit et échauffé , blessa la délicatesse des organes du prince. « Ces braves » gens, dit-il un peu trop haut, sentent diable- » ment le chausson. — C'est , répondit brusque- » ment un grenadier , parce que nous n'en avons » pas. » Un profond silence suivit cette réponse.

Avant que le camp se séparât, un déserteur, traduit devant le conseil de guerre, fut condamné à la mort : c'était la loi du temps. Ma mère courut se jeter aux pieds du roi et obtint la grâce du coupable. Sedaine me dit que ce fut à l'occasion de cet événement que, depuis, il fit l'opéra du Déserteur y dont Monsigny composa la musique.

Un souvenir d'un genre bien différent, un souvenir £sital, est resté profondément gravé dans

3o MÉMOIRES

ma mémoire : à l'époque du mariage de Louis XVI ■Tec Marie-Antoinette d'Autriche, mon gouverneur me conduisit avec mon frère sur les échafauds dressés dans la place Louis XV, pour voir le feu d'artifice tiré sur le bord de la rivière.

Après ce feu d'artifice , la foule immense qui remplissait la place et les Champ^Élysées , voulut se porter tout à la fois du côté du boulevart , où une brillante illumination était préparée. Par un étrange concours de fautes et de négligences, ceux qui travaillaient k l'achèvement des colonnades, avaient laissé ouvertesdaus la rue Royale, de profondes tranchées.

D'innombrables files de voitures, arrivant des deux extrémités de b rue Saint-Honoré , obstruèrent la communication de la place au boulevart. Aucun soin n'avait été pris poiu- s'opposer au désordre; les archers du guet étaient en tn^ petit nombre poiu* résister. Le prévôt des marchands avait refusé, par lésinerie, mille écus demandés par le maréchal de Biron pour charger losgerdes-françaisesdeveillerà la sûreté publique. Un grand nombre de filous, habiles à profiter de cette circonstance, formèrent des attroupemens et entravèrent la marche de tous ceux qui s'avançaient en foide dans la nie Royale.

Au milieu de cette confîuiton rapidement augmentée par la terreur, phisienrs personnes tom-

ou SOUVENIRS. i 3l

bèrent dans les tranchées ouvertes, qu'elles ne pouvaient éviter; d'autres victimes tombèrent sur elles : les flots de la foule s'accroissaut sans cesse daiMfeMMRiage qui n'avait pas d'issue, on fut bieS^Hfce^ , foulé , renversé , étouffé.

Les^remiers auteurs de ce tuniulte , des scélérats gorgés de pillage, y périrent eux-mêmes, après avoir arraché aux hommes leurs bourses, leurs montres, aux femmes leurs bijoux, leurs diamans. Il resta six cents morts sur cette arène sanglante ; un nombre à peu près égal de blessés «t de mourans dut la vie à des secours tardifs.

Je crois encore entendre les cris des femmes , des vieillards, des enfans,qui périssaient entassé» Tun sur l'autre r horrible catastrophe qui coûta la vie à tai^t de victimes , et qu'un siècle plus superstitieux aurait regardée comme un présage certain de l'affreux malheur du jeune couple dont l'hymen avait été célébré sous de si sanglans auspices !

Il est certains rapports extraordinaires et fortuits qui semblent rendre excusables la faiblesse et la crédidité : comment se défendre de croire aux pressentimens , lorsqu'on songe que cette même place de Louis XY , où tout Paris ^ accourant en fête, s'était vu tout à coup plongé dans le deuil ^ fut, peu d'années après, Thorrible théâtre où tombèrent les têtes des deux augustes époux, et

3'i MÉMOIRES

que ce crime atroce se commit au même lieu oU les fêtes de leur hyménée avaient été troublées par cet effroyable massacre!

Ce désastre consterna Paris; raaiftj tempsil augmenta l'afTection des habit capitale pour le dauphin et pour la ^H^tiine, qui firent éclater dans cette circonstance la plus noble sensibilité et la plus active bienfaisance.

Bientôt un autre spectacle frappa mon jeune esprit, et lui donna matière à de bien graves réflexions, dans une cour et à un âge où les sensations ne distrayaient que trop de la pensée.

Au mois d'avril 17741 Louis XV, allant à la chasse, rencontra un convoi et s'appro<^a du cercueil. Comme il aimait à questionner , il demanda qui on enterrait. On lui dit que c'était une jeune fille morte de la petite vérole. Saisi d'une soudaine ten-eur, il rentra dans son palais et fut, deux jours après, atteint de cette cruelle maladie dont le nom seul l'avait effrayé. Il était frappé à mort : son sang se décomposa ; la gangrène se déclara;ilmourut. On couvrit son corps de chaux, et on l'emporta sans aucune cérémonie à Saint- Denis. Quarante jours après, on célébra ses obsèques et on le plaça avec pompe dans la tombe de ses aïeux.

Ébloui, dès mon enfance,' par l'éclat du trône, par l'étendue de la puissance royale , témoin du

ou SOUVEWIllS. 33

zèle apparent, de l'ardeur affectée, de l'empressement continu des courtisans, et de ces hommages perpétuels qui ressemblaient à une sorte de culte, 1 agonie et la mort du roi m'arrachaient des larmes. Quelle fut ma surprise, lorsqu'en accourant k Versailles je me promenai solitaire dans le palais , lorsque je vis régner partout, dans la ville, dans les jardins , une indifférence générale et même une espèce de joie ! Le soleil couchant était oublié ; ' toutes les adorations se tournaient vers le soleil levant. Avant d'être dans la tombe, le vieux monarque était déjà rangé au nombre de ses silencieux et immobiles prédécesseurs. Son règne était dès-lors une histoire ancienne : on ne s'occupait que de l'avenir; les vieux courtisans ne pensaient qu'à conserver leur crédit sous le nouveau règne, et les jeunes à les supplanter.

Le contre-poison des prestiges de la cour est un changement de règne : le cœur alors parait à nu; toute illusion cesse ; le roi mort n'est plus qu'un homme, et souvent moins. 11 n'y a point de coup de théâtre plus moral et plus propre à faire réfléchir.

Il est dans la destinée des peuples, comme dans

celle des individus , de vivre dans un état presque

perpétuel.de souffrance; aussi les peuples , comme

les malades, aiment à changer de position : tout

mouvement leur donne l'espoir de se trouver

mieux.

34 VÉMOIRIIS

Cette fois tout semblait justifier une telle espérance : on voyait monter au trône un jeune prince qui s'était déjà fait connaître généralement par là bonté de son cœur, la justesse de son esprit et la simplicité de ses mœurs. Il paraissait n'éprouver d*autre passion que celle de remplir ses devoirs et de rendre ses sujets heureux. Ennemi du faste, du luxe, de l'orgueil, de la flatterie, on eût dit que le ciel avait formé ce roi, non pour sa cour, mais pour son peuple.

La reine Marie- Antoinette, douée de tous les agrémens de son sexe , réunissait à la dignité du maintien, qui inspire le respect, la grâce qui adoucit la majesté. Ses traits seuls portaient quelque empreinte de la fierté autrichienne. Toutes ses manières et ses paroles étaient aimables , engageantes et fi*ançaises. Peut-être trop ennuyée de l'étiquette dont madame la maréchale de Mouchy, sa dame d'honneur, s'efforçait de lui faire subir le joug , elle se plut trop à se dégager de ces liens inconmiodes pour jouir des douceurs de la vie privée ; elle avait besoin d'amies , besoin qu'éprouvent bien rarement les personnes placées si haut.

C'était une imprudence que d'écouter trop son cœur. Le peuple français , malgré la légèreté qu'oii lui reproche , et peut-être même à cause de cette légèreté, cesse bientôt de respecter l'autorité qui

le gouverne dès ([ii'il la voit dépouillée d'une certaine gravité. Il lui faut une bonté sérieuse , qui le contienne et mette obstacle à la familiarité.

Un roi jeune, dont le défaut principal était de se méfier trop de lui-même, et de se montrer presque honteux de Téducation négligée qu'il avait reçue; une reine spirituelle, mais un peu légère et inexpérimentée, pouvaient difficilement gouverner une nation mobile , ardente , avide de gloire et de nouveauté , dont les finances étaient en désordre et les esprits en agitation , qui brillait de se venger des affronts d'une guerre malheureuse et de se r(*lever de la hoiite d'un règne voluptueux. Une philosophie nouvelle la disposait à rompre tous les liens qu'un gouvernement arbitraire sans talens et une licence habi^uélle de mœurs lui faisaient regarder comme de gothiques chaînes.

Dans cette position critique , le jeune monarque comprit qu'il lui fallait un guidé, im soutien , im premier ministre : il en choisit un, ef ce choix ne fiit pas heureux. La reine, vivement pressée par les instances des nombreux amis du diic de Choiseul , se montrait assez favorable à son rappel ; mais le roi conservait contre ce ministre de fortes préventions qu'il tenait de son père et des personnes qui avaient présidé à son éducation.

36 itiMOIRES

Louis XVI prit d'abord la résolution de confier les rênes du gouvernement à M. de Machault, administrateur habile et magistrat sévère. La dépêche qui lui annonçait sa nomination était écrite; on Tavait remise au courrier, lorsque toutà-coup le roi la reprit : il avait changé de dessein. L'austérité de M. de Machault alarmait le clergé , qu'il aurait voulu contenir rigoureusement dans les Hmites de l'autorité spirituelle.

Mesdames, tantes du monarque, le détei*minèrent à nommer un autre premier ministre : ce fut le comte de Maurepas, qui, à peine au sortir de l'enfance , avait été ministre dans les derniers jours de Louis XIY. Son caractère £aicile, son es» prit aimable et léger, lui donnaient beaucoup d'amis. Son penchant pour la raillerie lui avait attiré une longue disgrâce, qu'il supporta avec une insouciance qu'on prenait pour de la sagesse. Son grand âge lui faisait attribuer une expérience rassurante, et la frivolité, sous les cheveux blancs de la vieillesse, se trouva ainsi, par un caprice du sort , chargée de diriger le vaisseau de l'État au milieu des écueib qui l'entouraient, et à l'approche de l'époque des tempêtes.

M. de Maurepas , vieillard octogénaire , nommé ministre à l'âge de vingt ans, tombé depuis en disgrâce pour une chanson faite contre madame de Pompadour, maîtresse de Louis XY, chanson

ou SOUVÏNIRS. 3j

qfOLon lui imputait faussement, avait été vingtcinq ans exilé.

Ce ministre avait vécu et brillé sous la régence. On reconnaissait en lui , malgré les traces du temps et l'ennui d'une longue disgrâce, l'insouciance et la légèreté de l'époque de ses anciens succès. L'âge augmentait son penchant à l'égoïsme, et le seul but de son ministère fut d'éviter toute secousse , de s'abstenir de toute grande mesure qui aurait pu compromettre son repos. Il ne voulait que conserver tranquillement sa place , et finir doucement sa vie. Prendre le temps et les hommes comme ils étaient , maintenir la paix au dehors et au dedans , telle fut toute sa politique ; elle ne nuisait, ne remédiait à rien , n'aggravait aucun dommage, ne réparait aucune ruine; c'était, pour les maux de l'État^ plutât un calmant qu'ua remède.

U laissa donc paisiblement les vieilles idoles conserver leur culte, les innovateurs propager leurs opinions; toute carrière fut laissée Hbre aux passions nouvelles , pourvu qu'elles agissent sans bruit. Sous la conduite de ce singulier mentor, le roi et la cour s'endormirent avec confiance sur le bord d'un abîme que ce vieillard aimable et une société brillante semaient de fleurs.

Au moment où M> de Maurepa» fut nonuné , la quereDe qui existait entre les anciens parlemens

38 MiaroiHEs

renvoyés et ceux qui les avaient remplacés, semblait le seul indice d'un orage prochain. M. de Maurepas se liâta d'éteindi*e ce feu qui Talarmait. Il rappela les parlemens disgraciés; leur exil avait été un acte de tyrannie; leur rappel n'aurait pas du être un triomphe pour eux : il le fut. On leur rendit , sans conditions , leur puissance , et cette victoire de l'indépendance de la haute magistrature sur lautorité enhardit l'esprit de résistance et d'innovation. Une rigueur injuste avait fait naître l'esprit de liberté en le comprimant; un acte de justice bit avec faiblesse lui donna un nouvel essor.

Il n'entre point dans mon dessein de peindre ici la politique et l'administration de ces premières années du règne de Louis XVI. Ma jeunesse ne me permettait pas d'y jouer un rôle, et par conséquent d'en bien connaître les mouvemens. A mon âge je ne pouvais encore suivre et voir que la cpur, les sociétés brillantes de Paris, leurs séduisantes superficies et le tourbillon de leurs plaisirs.

Tous ceux qui occupaient des places, des charges près du trône, étaient d'un autre temps, d'im autre siècle que i>ous. Nous respections ex* térieurement les vieux débris d'un antique régime dont nous frondions, en riant, les mœurs, l'ignorance et les préjugés; ne songeant point à leur

eu soDTENins. 39

disputer le fardeau des affaires, nous ne pensions qu'à nous amuser ; et , guidés par le plaisir , c'était au milieu des bals, des fêtes, des chasses, des jeux et des concerts , que nous nous avancions gaiment sans prévoir nos destinées.

Entravés dans cette marche légère par l'ancienne morgue de la vieille cour, par les ennuyeuses étiquettes du vieux régime, par la séyérité de l'ancien clergé, par Téloignement de nos pères pour nos modes nouvelles, pour nos costumes favorables à l'égalité, nous nous sentions disposés à suivi*e avec enthousiasme les doctrines philosophiques que professaient des littérateurs spirituels et hardis. Voltaire entraînait nos çsprits ; Rousseau touchait nos cœurs; nous sentions un secret plaisir à les voir attaquer un vieil échafaudage qui nous semblait gothique et ridicule.

Ainsi, quoique ce fussent nos rangs, nos privilèges, les débris de notre ancienne puissance qu'on minait sous nos pas , cette petite guerre nous plaisait : nous n'en éprouvions pas les atteintes, nous n'en avions que le spectacle. Ce n'étaient que dçs combats de plume et de paroles, qui ne nous paraissaient pouvoir faire aucun dommage à la supériorité d'existence dont nous jouissions, et qu'une possession de plusieurs siècles nous faisait croire iaébranlable.

4o JîÉMOIRi:S

Les formes de TédiGce restant intacts, nous ne voyions pas ^u*on le minait en dedans; nous riions des graves alarmes de la vieille cour et du clergé, qui tonnaient contre cet esprft d'innovation. Nous applaudissions les scènes républicaines de nos théâtres, les discours philosophiques de nos académies, tes ouvrages hardis de nos littérateurs, et nous nous sentions encouragés dans ce penchant par la disposition des parlemens à fronder Tautorité , et par les nobles écrits d'hommes tels que Turgot et Malesherbes, qui ne voulaient que de salutaires, d'indispensables réformes , mais dont nous confondions la sagesse réparatrice avec la témérité de ceux qui voulaient plutôt tout changer que tout corriger.

La liberté, quel que fût son langage, nous plaisait par son courage; Fégalilé, par sa commodité. On trouve du plaisir à descendre tant qu'on croit pouvoir remonter dès que l'on veut; et, sans prévoyance , nous goûtions tout à la fois les avantages du patriciat et les douceurs d'une philosophie plébéienne.

Ce fut de cette sorte que s'établirent peu à peu, entre les mœurs delà vieille et de la jeune cour, la même rivalité et la même différence qui préludaient alors dans les opinions , par des escarmouches légères , à ces terribles combats qui ont depuis changé la face du monde.

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