‹ Mémoires, souvenirs et anecdotesChapitre 3 sur 14 · OV SOUVENIRS · texte numérisé non relu

OV SOUVENIRS

Cependant, nourris, dès notre enfance , des maximes de l'ancienne chevalerie, notre imagination regrettait ces temps héroïques et presque fabuleux. Aussi le premier ccmibat qui se livra entre les vieux et les jeunes courtisons , fut ime tentative de notre part, faite dans le dessein de reprendre Tusagedes habillemens, des coutumes et des jeux de la cour de François I*', de Henri II , de Henri III et de Henri IV.

Bientôt nous fîmes adopter ces idées par les frères du roi , Monsieur et M. le comte d'Artois , qui favorisèrent nos projets avec autant d'ardeur que d'activité. Nous eûmes d'abord un brillant succès : peu s'en fallut qu'il ne fut complet et que la révolution des modes ne devînt totale. Mais notre triomphe n'eut que la durée d'un carnaval; dès qu'il fut fini, les vieux seigneurs reprirent leur empire; les usages de Louis XTV et de Louis XV, leur puisssance; et nous allâmes oublier dans nos garnisons, sous les règles de la discipline nouvelle , nos rêves trop courts de chevaliers et de paladins.

Celte faveur passagère et cet essai d'innovations avaient commencé très-gaîment par des ballets et par des quadrilles. MM. de Noailles , d'Havre , de Guémené, deDurfort, deCoigny,les deuxDiilon, le comte, aujourd'hui duc de Grammont, le comte de Lamarck, mon frère et moi, La Fayette, une

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troupe choisie de jeunes dames , composaient ces quadrilles.

La nécessité de faire des répétitions, avant d'exécuter ces ballets , nous avait donné un libre et fréquent accès chez la reine, chez les princesses et dans l'intérieur (jies appartemens des princes. La gaité qui présidait à ces répétitions et à ces amusemens, les multiplia. La gravité des vieux courtisans qui possédaient les grandes charges , ne permettait guère de les y admettre. Leur présence et leurs formes cérémonieuses auraient attristé notre Joie.

Les costiimes divers que nous prenions nous paraissaient aussi gracieux , aussi nobles et pitto * reisques que Thabillement français moderne nous semblait ridicule. Nous recherchâmes celui de tous qui convenait le mieux à une cour chevalçresque, galante et belliqueuse. Les princes choisirent celui d'I}enri IV, et, après l'avoir porté dans quelques quadrilles qui furent fort applaudis nous obtînmes une décision qui obligeait tous les hommes invités au bal de la reine à se revêtir de cet ancien costume.

Il convenait admirablement à la jeunesse, mais il allait fort mal aux hommes d'un âge muret d'une taille courte et épaisse. Ces manteaux dç sgic, ces panaches, ces rubans et leurs vives coulçui^s rendaient ridicules tous ceux que

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la nature avait privés de grâces, et l'âge de fraîcheur.

Au milieu de nos jeux ^ de nos bals , de nos répétitions , la politique osa pénétrer en riant et en ne se montrant d*abord que sous les traits de la folie, lue rappel des parleni^ens occupait alors les esprits. Nous parodiâmes les séances de ces graves assemblées. Un des princes joua le rôle de premier président ; d'autres , ceux d'avocat , de procureurs - généraux , de conseillers ; et ce qiii aujourd'hui pourra peut - être sembler assez piquant , c'est que La Fayette , dans une de ces joyeuses audiences , remplit les fonctions de procureur - général.

Le mécontement que l'intimité accordée par les princes à quelques jeunes courtisans inspirait aux grandes charges^ aiix représentons de la vieille cour , éclatait fréqiiemment ; ils cherchaient avec une humeur active l'occasion d'éloigner ce jeune essaim de favQris. Nous sûmes bientôt qu'ils vou* laient profiter de notre étourderie, et qu'ils avaient fait sentir à M. de Maurepas Tinconvénient de laisser les princes entourés de jeunes et légers courtisans qui s'étaient permis de parodier ainsi les parlcmens et la magistrature.

Pour détourner Forage qui nous menaçait , il me vint l'idée de prévenir adroitement le C9up qu'on voirait nous porter. Me trouvant au cou-

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cher du roi , je m'approchai d'un de mes amis , et , en lui parlant d'une de nos joyeuses séances , j'eus soin de rire avec une indiscrétion qui me fit remarquer par le roi.

Venant alors à moi , il me demanda le sujet de cette bruyante gaîté. Après m'ètre défendu quelques momens d'en avouer tout haut te motif , comme il me dit de le suivre , je m'approchai d'ime fenêtre , et là je lui contai tout ce qui s'était passé dans une de nos séances parlementaires, en donnant à ce récit les formes, la variété et les couleurs qui pouvaient le rendre amusant pour sa majesté. Le roi m'écouta avec plaisir et rit beaucoup.

Le lendemain, je sus qu'au moment où M. le comte de Maurepas avait voulut provoquer contre nous la sévérité royale , et s'efforçait de lui montrer les conséquences d'un travestissement qui livrait au ridicule d'une jeune cour fa dignité du parlement , le roi lui répondit : « Cela suffit : on s y songera pour Favenir ; mais à présent il n'y a n rien à (aire : car je suis presque moi-même au » nombre des coupables. Tai tout su; mais, loin » de m'en fâcher , j'en ai ri. »

"Nous ne recommençâmes plus ; cependant nos quadrilles continuèrent, et, malgré le mécontententement de la vieille cour, notre faveur dura autant que le carnaval. Mais , dès que l'heure de&.

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austérités eut succédé à celle des plaisirs , la grave étiquette nous interdit toute entrée familière ; les occupations sérieuses prirent la place des amusemens. Le vieil habit de cour triompha de nos costumes chevaleresques; et, recevant, pour notre profit; une utile Iççon sur les vicissitudes de la fortune, nous nous vîmes retomber du faîte d'une faveur qui , malgré sa frivolité et sa brièveté , avait - &it tant de jaloux , dans la foule des courtisans ; apprenant de bonne heure , par là , que la faveur a des ailes comme le plaisir.

L'hiver suivant, le sort m'offrit , par un caprice assez bizarre, une étrange occasion de retrouver les bontés de l'un de nos princes. C'était encore dans ce temps de plaisirs si favorable à la jeunesse : une iiAprudente vivacité me valut alors une faveur précieuse qui se montra constante plusieurs années , et qu'interrompirent seuls les grands événemens qui firent bien d'autres changemens dans le monde.

Tétais au bal de l'Opéra , à visage découvert , et je me promenais ea donnant le bras à un masque aimable sous lequel se cachait une femme du rang le plus distingué. Tout à coup je vois un homme masqué et en domino s'approcher de nous, et ro'enlever sans façon le bras de la dame que j'accompagnais. Étonné de cette liberté, je repris brusquement le bra$ de cette dame, en exprimant.

sans ménagement , à l'inconnu le mécontentement et la surprise que m'inspirait son audace.

Il me répondit sur le même ton ; et , conmie je voulais répliquer , il s'approcha de mon oreille, et me dit : « Ne faisons point de bruit ici , je vous M rendrai raison autre part. — La partie n'est » pas égale , lui répondis- je , vous savez qui je » suis et vous m'êtes inconnu; nommez- vous. — » Cela n'est pas nécessaire , reprit-il ; allez - vous n demain au bal de la reine ? — Oui , lui réplî- »quai-je. — Eh bien, dit- il, je vous y trouverai. » A ces mots il s'éloigna.

Ce qui m'étonna le plus , c'était de voir que la dame , témoin et sujet de cette querelle , loin d'en paraître alarmée , en riait et semblait, sans vouloir la nommer , connaître la personne qui m'avait si lestement enlevé son bras.

On peut facilement penser que le lendemain je me rendis un des premiers à Versailles , au bal de la reine. J'allai au devant de chaque individu qui arrivait , croyant que c'était celui auquel j'avais eu affaire ; mais leur abord amical ou insignifiant disait promptèment évanouir cette idée. Enfin la salle du bal se remplit totalement sans que personne vînt me donner l'explication que j'attendais.

Bientôt les portes intérieures s'ouvrent: la cour parait ; les membres de la famille royale prennent

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leurs places ; ensuite , avant de coinmencer les contre-danses , les princes s'avancent de notre côte, et adressent successivement la parole à ceux qu'ils veulent honorer de cette faveur.

L'un deux s'approihe de moi et me dit : « Mon- » sieur dp Ségur , où logèi-vous à Versailles ? » Je lui répondis que je demeurais à Fhôtel d'Orléans , et je pris là liberté de lui demander le motif de cette question. « C'est, me dit-il tout bas, I) pour vous donner une petite explication relative » à ce qui s'est passé hier au bal de l'Opéra entre » vous et im masque. Je suis prêt à vous en faire » raison , et vous laisse le choix des armes , de- » puis Fépingle jusqu'au canon, à moins que vous » n'aimiez mieux recevoir le titre dé mon frère » d armes , qui sera le gage de mon amitié. » J« me confondis alors en excuses et en remercîmens , aussi étonné que satisfait de voir une telle aventuré terminée par un dénouement si heureux et si imprévu.

Depuis , ce prince ne cessa point de me traiter avec une extrême bonté ; il me fit jouir soirveht de son entretien , dans lequel on remarquait une instruction étendue et un esprit aimable. Il m€^ permit de lire des vers qu'il avait composés , et daigna jeter les yeux sur quelques - uns de5 miens; il me décora de l'ordre royal dont il était grand-maitre , après mon retour d*Amérique et

au moment où j'allais partir pour la Russie.

A Pétersbourg , je reçus plusieurs lettres de lui , dans lesquelles il me donnait toujours le titre qui m'avait inspiré tant de reconnaissance. Mais malheureusement, à la fin de cinq années de ma mission, la France fut bouleversée; tout changea. A mon retour à Paris , je vis rarement ce prince auguste , que les malheurs du temps forcèrent bientôt de quitter précipitamment sa patrie.

Ma position , ma famille et mes opinions me décidèrent à demeurer dans les rangs de ceux qui espéraient sauver leur pays en y restant. Ainsi ces orages politiques qui ébranlèrent tous les trônes qui créèrent , détruisirent tant d'illusions , et qui firent éclater tant de crimes , de gloire et de vertus, me séparèrent nécessairement du prince dont les bontés m'avaient donné tant d'espoir. Je ne le revis qu'à la restauration , et il ne m'est resté de cet heureux lien que le souvenir et la reconnaissance.

Si ce prince vivait encore , et s'il eût jeté ses regards sur ces lignes , il aurait souri et m'aurait pardonné l'hommage respectueux que je lui rends , en osant rappeler un des traits de sa jeunesse qui honorent également les grâces de son esprit et l'aménité de son caractère.

Au reste , dans ces premières années , tout souriait à ma jeunesse. On dirait que la fortune est

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comme la nature et qu'elle réserve toutes ses fleurs pour le printemps. Mon avancement militaire était rapide : nommé sous -lieutenant en 1 769 , dans le régiment mestre de camp général de la cavalerie , sous les ordres de M. de Ca stries, ami intime de mon père , je fus deux ans après promu au grade de capitaine. En 1776, sur la demande de M. le duc d'Orléans , le roi me nomma colonel en second du régiment d'Orléans-dragons. A peu près dans ce temps, le hasard m'avait admis dans la société intime de la comtesse Jules de Polignac. Rien ne semblait devoir être plus étranger à ma jeune ambition que cette douce liaison avec une famille illustre par sa naissance, mais alors éloignée de toutes les grandeurs.

Madame la comtesse Jules et son mari, ainsi que la comtesse Diane de Polignac , sa belle-sœur , vivaient modestement loin de la cour , où ils allaient rarement. Leur goût', leur caractère les portaient à préférer les douceurs de la vie privée aux orages de la vie publique.

11 était impossible de trouver une personne qui réunit plus d'agrémens dans la figure , plus de douceur dans les regards, plus de charmes dans la voix, plus d'aimables qualités de cœur et d'esprit , que la comtesse Jules.

Les comtesses de Châlons et d'Andlaw , ses parentes; le comte de Yaudreuil, le duc de Coigny ; I. 4

kiï.

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un homme distingué par l'originalité de son esprit, M. Delille; le baron de Besenval, dont la légèreté toute française faisait oublier qu'il était né Suisse , formaient des réunions charmantes où les heures passaient comme des minutes.

Leur agrément fut augmenté par l'admission d'un homme, qui y d'un état subalterne, fut porté rapidement par le sort à une haute fortune. Il avait été long temps connu sous le nom de Mont* falcon ; simple lieutenant et aide-major dans un régiment d'infanterie, sa belle figure et sa valeur bouillante le firent remarquer à Faffaire de Warbourg par mon père et par M. de Casthes.

Dans cette affaire, où dix mille Français luttè« rent avec opiniâtreté contre toute l'armée du duc de Brunswick , quelques-uns de nos bataillons , après avoir pris, perdu et repris trois fois un poste important, se retiraient. Lé jeune Montfalcon, l'épée nue, l'œil ardent, les cheveux en désordre, embelli par son courage, courte appelle, exhorte, rallie les soldats, se précicite avec eux dans la mêlée, triomphe et reste maître de la colline disputée.

Les deux généraux, témoins de sa vaillance, sollicitèrent pour lui des récompenses ; mais, comme il était sans faveur , sans fortune et sans liaisons , il n'obtint que la croix de Saint-Louis et une place de majora dans une petite ville : c'était plutôt lui donner sa retraite que le récompenser.

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Toute carrière semblait désormais fermée pour lui y lorsque, par un hasard singulier, il trouva, dans la solitude , la fortune qu'il avait vainement cherchée dans les camps. Allant fréquemment habiter le petit château d'une vieille tante dont la vie monotone ne pouvait lui offrir aucun plaisir , il s'amusa à parcourir les nombreux et antiques parchemins déposés dans les archives de ce cas* tel, et, à sa grande surprise, il y trouva des titres qui prouvaient évidemment sa descendance de l'ancienne maison d'Adhémar , que généralement alors on croyait éteinte.

Muni de ces pièces, il accourt à Paris, et fait part de sa découverte à mon père et à M. de Gastries, ses protecteurs; ils en rirent d'abord «t crurent son espérance chimérique. Cependant, d'après leurs con^ils , il porta ces papiers chez le généalogiste Chérin, juge érudit dans cette matière , et incorruptible ; d'ailleurs un pauvre major de place n'aurait pas certainement trouvé le moyen de le corrompre.

Chérin , après un long examen , déclara l'authenticité des titres ; et le nouveau comte d'Adhémar , reconnu , ayant obtenu , par l'intervention démon père et de M. de Gastries, la place de colonel commandant du régiment de Chartres-infanterie, fut présenté à la cour.

Une veuve qui possédait quarante mille livres

Sa H^MOIRKS

de rentes, madame de Yalbelle, dame du palais de la reine , éprise du nouveau colonel et espérant efFacer l'inégalité des âges par le don de ses richesses j l'épousa. M. d'Adhémar joignait à la régularité des traits un esprit aimable et une voix charmante. Lié avec le comte de Vaudreuil , il fut présenté par lui à la comtesse Jules, et bientôt compté au nombre de ses amis.

Tous se réunissaient quelquefois chez madame la duchesse de Bourbon, où se donnaient de petits concerts dans lesquels brillaient les talens de la comtesse Jules , de la comtesse Amélie de Boufflers, de MM. d'Adhémar de Vaudreuil, et du duc de Guines , qui jouait supérieurement de la flûte.

Là , on était loin de penser aux af&ires , et il aurait été difficile de prévoir que , peu de temps après , la Osunille des Polignac et leurs amis parviendraient au faite de la faveur , et s'élèveraient au-dessus de tous ces courtisans nés dans le palais et vieillis dans les cours.

J'ai dit que la jeune reine avait un cœur fait pour aimer. Elle cherchait une amie qui fut attirée par sa grâce plutôt que par sa puissance, et qui l'aimât pour elle. Frappée par la figure de la comtesse Jules , par la douce expression de ses yeux , par la sensibilité modeste et franche que décelait son attrayante physionomie , elle conçut pour elle une amitié qui dura jusqu'à sa mort.

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Ses instances vainquirent la modestie de madame de Polignac ; elle vint à la cour et s'y établit en favorite.

La reine nomma son mari premier écuyer. La comtesse Diane fut placée près de madame Elisabeth , comme dame d'honneur. M. de Yaudreuil reçut la charge de grand-fauconnier ; M. d'Âdhémar, nommé chevalier d'honneur de madame Elisabeth , obtint le poste de ministre du roi à Bruxelles, et, peu d'années après, l'ambassade d'Angleterre.

On peut bien croire que ces &veurs nouvelles excitèrent d'abord la surprise et bientôt l'envie ; mais cette envie elle-même se voyait presque toujours désarmée par la douceur , par la modestie , par le désintéressement de la Ëivorite. Jamais il n'en fut de moins avide et de moins égoïste ; et véritablement , loin d'accaparer les grâces , les pensions, les emplois, elle aimait mieux les Êiire obtenir que les recevoir.

On en vit plus tard une preuve éclatante , à l'époque où un grand scandale fit perdre une grande place à l'illustre Osunille des Rohan ; le prince de Guémené fit une banqueroute de vingt millions, et la princesse sa femme , qui était gouvernante des enfans de France, se trouva dans la nécessité de quitter cette charge importante. Ia reine voulut alors confier l'éducation de ses

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en fans à son amie. Elle se vit obligée d'employer beaucoup d'efforts pour vaincre sa résistance et pour la contraindre à recevoir d'elle cett« haute marque de faveur , et cette grande charge , l'une des premières du royaume.

Mes liaisons intimes aveC; madame la comtesse Jules , qui devint duchesse de Polignac , et avec ses amis, me firent prendre part à sa fortune. La reine , qui me voyait souvent dans cette société que sa présence embellissait fréquemment , et avec laquelle elle passait ordinairement ses soirées, s'accoutuma à me traiter avec une bonté particulière, et son influence contribua beaucoup , quelques anilées après, à la nomination de mon père au ministère de la guerre.

M d'Adhémar , dont j'ai parlé plus haut , avait bien vouhi , à la prière de mon père, se charger de me conduire à Strasbourg pour y suivre un coiu's de droit public. Son régiment y était, et ce . fiit \h que nous nous formâmes k l'étude de la di« plomatie, qui jusqu'alors m'avait été aussi étrangère qu'à lui.

Revenu à Paris , je me trouvai dans le même tourbillon de fêtes , de sociétés , de bals , de plaisirs de tous genres. Toujoiu^ de mieux en niieux traité à la cour, mon père était tenté de faire quelques démarches pour m'obtenir une place dans les maisons royales y mais je m'y opposai : ce genre

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de service me déplaisait. Les rêves de l'ambition ne me tourmentaient point encore ; je préférais ma liberté à un servage brillant, mais gênant. Par devoir j'allais à Versailles , mais par penchant je restais à Paris.

Malgré mon âge , ce n'étaient pas les galanteries et les amusemens d'une jeunesse frivole qui prenaient la plus grande part de mon temps : je cherchais avidement la société des personnes qui réunissaient chez elles les savans et les hommes de lettres les plus distingués ; j'allais souvent chez madame Geoffrin et madame du Deffant. D'ailleurs je trouvais dans quelques grandes maisons, telles que celles de madame la princesse de Reauyau , de madame la duchesse de Choiseul , de madame la maréchale de Luxembourg, de madame la duchesse de Granmiont , de madame de Mon tesson j mariée secrètement alors à M. le duc d'Orléans , de madame la duchesse d'Anville , de madame la comtesse de Tessé , et chez ma mère , des entretiens tantôt profonds , tantôt légers , toujours à la fois instructifs et agréables , et dont on ne retrouve plus aujourd'hui le charme.

On y voyait un mélange indéfinissable de simplicité et d'élévation , de grâce et de raison , de critique et d'urbanité. On y apprenait, sans s'en douter, l'histoire et la politique des temps anciens •t modernes , mille anecdotes sur la cour , depuis

celle de Louis XIV jusqu'à la cour du roi régnant, et par là on parcourait une galerie aussi instructive , aussi variée en événemens et en portraits que celle qui nous est offerte dans les inimitables lettres de madame de Sévigné.

On recherchait avec empressement toutes les productions nouvelles des génies transcendans et et des brillaus esprits qui faisaient alors l'ornement de la France. Les ouvrages de Bernardin de Saint - Pierre , d'Helvétius , de Rousseau , de Duclos , de Voltaire, de Diderot, de Marmontel,. donnaient un aliment perpétuel à ces conversations, où presque tous les jugemens semblaient dictés à la fois par la raison et par le bon goût.

On y discutait avec douceur ; on n'y disputait presque jamais ; et , comme un tact fin y rendait savant dans l'art de plaire , on y évitait l'ennui en ne s'appesantissant sur rien. Le précepte alors le mieux pratiqué était celui de Boileau , qui enseigne à passer sans cesse du graine au doux^ du plaisant au sévère. Aussi très souvent , dans une même soirée , on parlait alternativement de \Es!^ ffrit des lois et des contes de Voltaire , de la philosophie dTlelvétius et des opéras de Sedaine ou de Marmontel , des tragédies de La Harpe et des contes licepcieux de l'abbé de Voisenon , des dé* couvertes dans les Indes par l'abbé Raynal et des chansons de Collé , de la politique de IVIably et

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des vers charmans de Saint-Lambert ou de l'abbé Demie.

Les hommes de lettres les plus distingués étaient admis avec faveur dans les maisons de la haute noblesse. Ce mélange des hommes détour et des hommes lettrés donnaient aux uns plus de lumières , aux autres plus de goût. Jamais Paris ne fut plus semblable à la célèbre Athènes.

Ma vive passion pour les lettres me valut, quoique je fusse bien jeune , l'amitié de D'Alembert , de Tabbé Raynal, du comte de Guibert , de Champfort , de Suard , de l'abbé Arnault , de Rulhière , du chevalier de Boufflers , du chevalier de Chastellux , de l'abbé Barthélémy , de l'abbé Delille , les bontés de M. de Malesherbes , les conseils du célèbre comte d'Aranda. La Harpe et Marmontel m'éclairèrent par leurs sages avis et protégèrent mes premiers essais.

Des succès d'abord légers , mais assez brillans » encouragèrent mon amour-propre, et m'inspirèrent le constant désir d'en mériter de plus solides. En soumettant mes premiers ouvrages à d'aussi bons juges , j'apprenais par eux combien l'art d'écrire est difficile.

Les entretiens des homnaes qui ont obtenu une célébrité méritée , nous éclairent encore mieux que leurs livres. Us nous font connaître mille règles de tact et de goût, et ime foule d'observations, de

nuances qu il serait presque impossible d'expliquer par écrit.

Aucun livre n'aurait pu m'apprendre ce que me faisaient connaître, en peu de conversations, Marmontel et La Harpe sur les formes du style , sur les moyens secrets de l'éloquence , Boufflers sur l'art d'amener naturellement un trait piquant et heureux , M. de Beauvau et Suard sur la correction du style , le duc de Nivernais sur la finesse du tact, sur les nuances de la grâce, sur la délicatesse du goût , et l'abbé Delille sur les moyens de saisir dans notre imagination cette baguette magique qui sait tout animer.

Je ne citerai à cette occasion qu'un seul exemple , déjà connu et toujours bon à répéter. On soutenait, devant l'abbé Delille, que la langue française, n'ayant pas, comme les langues latine et grecque, des brèves et des longues, n'était pas susceptible comme elles de peindre par son accent, et qu'en un mot elle manquait d'harmonie imitative.

L'abbé prétendait , au contraire , que notre heureux langage donnait au vrai talent toutes les ressources qu'il pouvait désirer , et que son harmonie imitative pouvait peindre non-seulement les différences , mais encore les nuances des objets; et, pour le prouver , il cita ses propres vers:

P«in»-noi]t légèrement l'amant léger de Flore ;

Qa'im doux ruisseau murmure en Ters plus doux encore.

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Enteod -on de la mer les ondes bouillonner ?

Le vers, comme un torrent, en roulant doit tonner. Qu*Ajax soulè?e un roc, et Tarrache avec peine, Cliaque syllabe est lourde et pesamment se traîne. Mais vois d'un pied léger Camille effleurer Teau : Le vers vole et la suit, aussi prompt qu*un oiseau.

L'abbé Delille ajoutait au charme de ses vers celui de les lire avec une séduisante perfection.

L'art de bien lire est le plus rare en France : on ne sait pas y varier ses intonations , leur donner de la justesse, de la force et du naturel. Cet art, si connu des anciens , compose cependant une grande partie du talent de l'orateur et du poète. Tout le monde sait que la plus belle scène mal déclamée ne produit aucun efifet; et cependant on conserve dans l'habitude de la vie une prononciation monotone qui abrège tout , mange la moitié des mots , ne caractérise rien , donne à tout une physionomie uniforme , et prive ainsi la raison de sa force et l'esprit de sa grâce.

Frappé de ces vérités , je suivis les conseils de La Harpe , de Delille , de ma mère , dont le jugegement était toujours éclairé par un goût aussi sûr que délicat , et je pris long- temps des leçons du célèbre acteur Le Kain , pour apprendre à bien lire et à bien dire.

Presque toujours Tamour-propre le plus ambi-

tâ^

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tieux ne se dirige qiie vers un seul but , celui qm lui indiquent sa position , ses moyens , ses penchans et les mœurs de son siècle. Ainsi , chez les anciens , la tribune aux harangues , les palmes d# ^'éloquence , les lauriers cueillis à la guerre , d'autres lauriers offerts au talens par les muses, voilà ce qui poussait au mouvement toute la jeunesse : tels étaient les moti& de son ardeur et les prix ambitionnés par elle.

Plus tard, la plupart des esprits se détachèrent de la terre pour se diriger vers le ciel. La gloire des saints fut préférée à celle des héros ; on quitta les camps pour les monastères , la tribune pour la chaire, la pourpre pour le cilice. L'enthousiasme religieux succéda aux passions littéraires ou belliqueuses.

Bientôt Tambition, prompte à entrer dans tous les chemins qui mènent à la considération , prit, avec empressement le masque de la piété. La politique se couvrit d'un voile religieux; et chaque courtisan affecta une piété qui, par une feinte r^ nonciation aux biens terrestres et aux plaisirs mondains, lui ouvrit toutes les sourcçs de la fortune et du pouvoir.

Chez les peuples modernes, long-temps on vit subsister le mélange constant de la superstition, du fanatisme, triste héritage des Romains corrompus, avec l'ardeur belliqueuse des anciens

ou soirvziriiis. 6i

Francs et Gemudns, qui ne connaissaient de droit que la force , de plaisir que la guerre , et qui croyaient 4e ciel fermé aux lâches et ouvert aux braves.

Chez ces peuples nouveaux , et surtout parmi nous, la religion et la gloire se montrèrent indulgentes pour Tamour; de sorte que le caractère français, jusqu'au XYII® siècle, resta à la fois dévot, galant et belliqueux.

C'étaient les moeurs féodales ou chevaleresques : tput jeune noble, en sortant de l'enfance, n'était animé que du triple désir de servir son Dieu, de se battre pour son roi et de plaire à sa dame ; et, si l'on en excepte la classe que la pauvreté condamne au travail et à l'ignorance, toute la nation était plus ou moins animée de ces sentimens chevaleresques.

Mais , au moment où j'entrais dans le monde , ces sentimens , dont on retrouvait encore des traces , avaient déjà subi de grandes altérations. Depuis la découverte de l'imprimerie et la réforme de Lutber , on avait voulu tout examiner , tout analyser. L'esprit, sortant des ténèbres antiques, était ébloui de cette nouvelle hunière, et cherchait par elle à distinguer la vérité de l'erreur , atout connaître et à tout perfectionner.

Honteux de l'ignorance de nos pères, non-seulement nous voulions nous approprier les trésors

6l MÉMOIRES

de la science des anciens, mais nous prétendions même les égaler, et bientôt les surpasser, dans la carrière des arts, de la législation, de lalittérattn^ et de la philosophie.

Cette révolution , opérée graduellement parles découvertes du X V* siècle , par les guef res de religion , par l'affranchissement de quelques répu^ bliques qui avaient brisé le joug du pouvoir arbitraire , et qui s'étaient délivrées de celui de Rome, enfin par la gloire des grands écrivains du siècle de I jouis XIV , et ensuite par la philosophie épicurienne de la régence; cette révolution, disje , avait exercé une influence si générale sur la jeunesse qui s'élevait en France à l'époque où Louis XYI commençait son règne, que chacun de nous pouvait offrir à l'attention d'un observateur éclairé le mélange le plus singulier des mœurs grecques , romaines, gauloises, françaises , dievaleresques et philosophiques.

Nourris dans les principes d'une monarchie militaire, élevés dans l'orgueil d'une noblesse privilégiée, dans les prestiges de la cour, dans les maximes de la piété, et, d'autre part, entraînés par la licence du siècle , par une galanterie dont on faisait trophée ; excités à la liberté par les écrits des philosophes, par les discours des parlemens , au lieu d'avoir un but certain , des principes assurés , nous voulions à la fois jouir des

OIT souvEifins. 63

faveurs de la cour, des plaisirs de la ville, de l'approbation du clergé, de l'affection populaire, des applaudissemens des philosophes, de la renommée que donnent les succès littéraires , de la faveur des dames et de l'estime des hommes vertueux ; de sorte qu'un jeune courtisan français, animé de ce désir de réputation qui sépare du vulgaire les hommes distingués , pensait , parlait et agissait tour à tour comme un habitant d'Athènes , de Rome, deLutèce, comme un paladin, un croisé, lui courtisan, et comme un sectateur de Platon, de Socrate, ou d Epicure.

Cette divergence d'idées produisait nécessairement une confusion qui se répandit jusqu'au sein de la cour. Les tantes du roi y rappelaient les coutumes pieuses et sévères de la fin de Louis XIV; M. de Maurepas , le mol épicurianisme de la régence; le comte du Muy, ministre de la guerre, le courage, la sévérité et la dévotion des anciens preux; M. de Miroménil, garde-des sceaux, la dépendance ancienne et presque servile de quelques magistrats sous des règnes absolus ; M. Turgot ; ' l'esprit de ces sages philantropes , citoyens et non courtisans, qui voulaient, par de grandes réformes , soulager les peuples opprimés , et faire triompher l'intérêt général des intérêts privés, la justice de l'arbitraire, et les principes des préjugés.

Les souvenirs de la ligue se retraçaient encore

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sous la forme de partis parlementaires^ dans leê opinions de quelques pairs , de plusieurs magistrats , et même d'un prince du sang , le vieux prince de Conti. Le parti de la dévotion et du despotisme y conservait aussi des défenseurs, tels que les Marsan , les d'Aiguillon ; celui du duc de Choiseul réunissait à la fois sous ses étendards tout ce qu'il y avait de plus brillant dans le système de l'ancienne monarchie et dans ceux des innovateurs.

Au milieu de cet ébranlement général et de ce choc d'opinions opposées , le bon roi Louis XVI et la jeune reine cherchaient la vérité , voulaient le bien , et rêvaient le bonheur pubUc , sans prévoir leur fatale destinée.

Louis XVI était le plus homme de bien de son royaume ; la force seule manquait à ses rares qualités ; et , au milieu de tant de passions fermentantes, de tant de projets d'innovations, et d'un besoin si général de changement , sa facile bonté Tentraina trop rapidement vers les nombreux écueils sortis de cette mer agitée , et siu* lesquek devait inévitablement se briser notre antique monarchie.

Chacun ne voulait que réparer ce vieil édifice, et tous, en y portant la main, le renversèrent Trop de gens apportèrent des lumières , et firent par là éclater un embrasement. Aussi la vie tour-

ou souYsmas. 65

méntéede chacun de nous a été, depuis cinquante années, un rêve alternativement monarchique républicain , belliqueux et philosophique.

Malgré l'amitié qui me liait à la société des uouveaux £sivorisde la cour , je continuais à préférer Paris à Versailles : Famour des lettres et celui des plaisirs m'y retenaient invinciblement 9 Tété seul et mes devoirs m'en éloignaient. Mais , dans les garnisons , je consacrais habituellement à Tétude les heures de liberté que me laissait le service.

Là, s'offraient un autre tableau etplus de vestiges de nos anciennes coutumes chevaleresques* Par un effet des mœurs du temps , par une suite des anciens préjugés qui se mêlaient aux idées nouvellesyle sort m'obligea de tirer mon épée: car l'usage des duels, survivant presque seul aux autres préjugés gothiques, avait constamment résisté, conune il résiste encore, à la religion, à la raison, à la philosophie et aux lois. Aussi, quoique nos rois jurassent à leur sacre de ne point pardonner au coupablt , on ne se donnait guère la peine de se cacher d'un duel , et le mien , qui eut k Lille une grande publicité , loin de m'attirer quelque disgrâce , me donna plus de vogue et de succès à la cour, ainsi qu'à la ville. Je recftplis une de mes vues en te racontant : car on y verra un exemple du singulier mélange de vivacité , de courtoisie I. 5

G6 iiimoiRTS

et de légèreté, qui caractérisait les mœurs françaises à cette époque.

• L'année alors ressemblait peu à celle d'aujourd'hui : on y voyait bien régner le même désir de se distinguer , le même zèle pour servir la patrie rt le roi ; les officiers y montraient la même assiduité aux exercices et aux devoirs militaires; mais la composition était différente , et les liens de la subordination étaient beaucoup moins res^ serrés qu'ils ne le sont aujourd'hui.

I^s régimens ne se complétaient que par enrôlement, de sorte qu'au lieu de voir sous les drapeaux les fils de famille de toutes les classes , appelés par la conscription et par ime loi générale, on n'y comptait que des jeunes gens dont la plupart ne se décidaient à s'enrôler qu'à la suite de quelques déi*angemens ou par oisiveté. Aucune perspective d'avancement ne leur était offerte, et rien n'était plus rare que de voir des soldats ou dessousofiiciers devenir officiers. Le petit nombre de ceux que le hasard élevait ainsi , n'y arrivait qu'après de longues années de service, i^e nom qu'on leur donnait indiquait assez la rareté de ces chances favorables : on les appelait officiers de Jortune. Les nobles seuls avaient le droit d'entrer au servite comme sous-lieutenans.

Cet usage antique venait du régime féodal , et du préjugé, conservé jusqu'à cette époque, qui

OV SOtVENIRS. 67

fefiâait aux gentilshommes français toute autre carrière que celle des armes , de la diplomatie et de la magistrature.

Il résultait de ce reste de nos vieilles coutumes une grande difficulté pour maintenir une subordination complète entre des officiers , séparés , il est vrai , par la hiérarchie des grades , mais qui , en qualité de nobles, se regardaient tous comme égaux.

Chacim respectait son chef à la manœuvre, à la parade, dans les heures de service; mais, en tout autre temps et partout ailleurs , on voyait peu de traces de subordination. Revenus à la ville ou à la cour, il arrivait nécessairement qu'on s*y retrouvait en ordre inverse^ et qu'un colonel gentil homme de province , s'y voyait en infériorité à l'égard de ses jeunes capitaines ou sous-lieutenans qui possédaient des charges, ou étaient décorés de noms illustres, tels que les Montmorency, les Rohan, les Grillon, etc.

Le régiment où je servais en offirait une preuve frappante. Le colonel qui le commandait, sous les ordres de M. de Castries, était un pauvre gentilhomme gascon , nommé le chevalier Dabeins , vieilli dans les grades inférieurs; il comptait sous ses étendards , indépendamment des officiers en pied de ce corps, dix-sept sous-lieutenans à la suite, tels que le prince de Lambesc , de la maison

G8 MiuoiBxs

de Lorraine , grand-écuyer de France ; le fils du duc de Fleury, premier gentilhomme de la chambre; les comtes de Matignon, de Roncheroles, de Balbi; enfin la jeunesse la plus brillante de la cour.

M. Dabeins savait à merveille contenir notre turbulence , et même parfois humilier notre vanité : aussi très souvent, aux grandes manoeuvres^ devant un public assez nombreux , il se plaisait à nous traiter légèrement, en nous parlant ainsi : c< Monsieur Fleury, monsieur I.«ambesc , monsieur » Ségiu*, vous manœuvrez comme des étourdis; » je vous enverrai à Tombre mûrir vos cervelles. » Et en même temps , s'adressant à des officiers de fortune , autrefois cavaliers , il leur disait : « Mqb- » sieur de Carré , monsieur de Ci'éplot, monsieur » de Roger t vous avez fort bien exécuté mes » ordres; on voit que vous savez commander y comme obéir. » Communément ses louanges et ses reproches n'étaient pas trop justement distribués; mais le résultat en était toujours asseï bon , puisqu'il relevait les humbles et abaissait les sti* perbes.

On sent bien que ^ malgré la sévérité de quelques chefs, hors du service il devenait bien dilficile de maintenir la subordination eiitre tant de jeunes nobles , habitués dès l'enfance à se* regarder comme égaux entr'eux , et qui se croyaient faits

OBT SOirVlNIRS. 69

pour commander aux autres. La bourgeoisie avait \ souvent à se plaindre de leur oi^ueii , dans les garnisons et dans les quartiers.

Cependant, depuis qifelques années, Tesprit d'égalité, né des lumières, avait commencé à se répandre dans la nation ; aussi dans beaucoup de villes, telles que Toulouse, Lyon, Besançon^ Strasbourg , la bravoure d'un grand nombre de jeunes étudians avait forcé, par beaucoup de duels , les patriciens à reconnaître qu'on peut rétablir par l'épée le niveau, quand l'honneur le réclame et que la justice ne Taccorde pas.

£n général^ dans ce temps, c'était moins des grands seigneurs et des hommes de la cour qu'on avait à se plaindre que de la noblesse de province, pauvre et peu éclairée ; et c'est ce qui ne doit pas surprendre : car celle-ci n'avait de jouissance que cefle de ses titres , qu'elle opposait sans cesse à la supériorité réelle d'une classe de bourgeoisiei dont la richesse et l'instruction la gênaient et l'humiHaient.

A son urbanité on reconnaissait presque toujours un homme de la cour , et c*était parmi les jeunes gentilshommes campagnards qu'on rencontrait le plus souvent la morgue et la susceptibilité. Ces esprits querelleurs étaient les plus difficiles à gouverner; craints dans les sociétés bourgeoises, inoccupés dans leur chambre après l'heure des

JO MÉMOJKBS

exercices , ils passaient tout leur temps au café , au billard et au spectacle.

Dans la ville de Lille on avait une bonne troupe d'acteurs: les jeunes lieutenans et sous-lieutenans de la garnison se rendaient de si bonne heure et si assidiunent à la comédie, que les capitaines et les officiers supérieurs ne trouvaient souvent plus de places aux premières loges en y arrivant.

Le lieutenant-de-roi de la place de Lille , instruit de ce qui se passait , prit contre sa coutume une mesure peu réfléchie ; il défendit aux lieutenans et sous-lieutenans de se placer dans les premières loges avant la fin du premier acte du spectacle.

Un pareil ordre étonna et mécontenta tout le monde. Les capitaines de la garnison convinrent tous , pour consoler leurs jeunes camarades , de partager leur sort et de ne point prendre les places qu'on défendait à ceux-ci d'occuper.

Étant depuis quelques jours à la campagne, j'ignorais totalement et l'ordre donné et l'effet qu'il avait produit. J'arrive à Lille à l'heure où le spectacle allait commencer ; j'entre dans une première loge , un peu surpris de la trouver vide , ainsi que toutes celles du même rang.

Ma surprise augmente en voyant des chapeaui; sur toutes les chaises de ces loges. C'étaient ceiut des lieutenans et ^us- lieutenans qui, pour

duder l'ordre, faisaient ainsi retenir leurs places.

Comme la loge où j'entrai était large, j'avançai une chaise entre deux de celles qui étaient sur le devant, et je m'assis, toujours fort surpris du vide de cette première enceinte tandis que tout le reste de la salle était rempli.

Autre étonnement! dès que le premier acte est joué , toutes les portes des premières loges s'ouvrent , et une foule d'officiers y entrent.

L'un d'eux , M. de La Villeneuve , lieutenant de chasseurs dans le régiment Dauphin-infanterie, prend place à côté de moi et me dit : « Monsieur, » vous avez fait tomber mon chapeau qui était » sur cette chaise. » En effet, sans y prendre garde, je l'avais fait tomber en m'asseyant. Je lui fis une excuse polie; mais il me répondit, avec une humeur inconcevable , qu'une telle impertinence ne se réparait pas par une mauvaise excuse. ie lui répliquai qu'après le spectacle, il aurait une explication sérieuse et peut-être moins satisfaisante pour lui.

Nous étant ainsi entendus , il garda le silence ; mais , comme il était jeune et impatient, il ne put attendre la fin de la représentation. Après la première pièce , il se leva , et me fit signé de le suivre. Au moment où je sortais, un jeime lieutenant de mon régiment , le comte d'Assas , qui se trouvait derrière moi, et qui voulait ma place si jeue

^a MÉMOIRES

rentrais pas , me dit eo me répétant ces vers d'un opéra comique qu'on jouait : « Ségur , tu t'en vas,

> Pour ne reyenîr jamaisi pour ae revenir jamais. »

c Tu te trompes peut-être y » lui répondis-je.

Dès que j'eus rejoint, au bas de l'escalier, mon lieutenant tapageur^ nous sortîmes ensemble de la salle , et, lorsque nous fumes sur la place d'armes y comme réellement il avait le cœur aussi bon que l'esprit vif et léger, il me dit après quelques momens de rêverie : a En vérité, nous sommes de v grands fous ; nous allons nous couper la goi^e it pour une bagatelle qui n'en vaut pas assurément » la peine , pour un chapeau tombé ! — Cette ré- « flexion est juste, lui dis-je, mais un peu trop tar- » tlive. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître ; le i) vin est tiré, il faut le boire. — Comme vous vou- » drez, répliqua- t-il ; sortons donc de la ville. — » Non, lui dis-je; il est tard, et celui de nous deux » qui sera blessé ne doit pas rester seul sans se- » cours dans un champ; allons nous battre sur un il bastion. »> Il me fit observer que c'était sévèrement défendu et sous des peines graves. «Bon, r^ y> pris-je, qu'importe la défense! en fait de folies, » les plus courtes senties meilleures; ce sera bient» tôt fait: marchons. »

Arrivés dans rin|érieur d'un bastion , nous quittâmes nos habits et nous tirâmes nos épées ;

ou SOUVENIRS. ^3

conime mon adversaire était ardent et leste, il s'élança &ur moi, par un seul bond, si promptetement^ que je n'eus pas le temps de parer ; je me sentis le côté frappé ; heureusement , par impétuosité il avait manqué mon corps , et c'était la garde de son glaive qui m'avait touché. » Ma » foi! dis -je en moi-même, d'Assas a pensé prédire 3 juste. »

Je chargeai à mon tour mon adversaire , et lui donnai, en plongeant, un coup d'épée; la pointe pénétra dans son corps, et s'arrêta sur un oa. Il vovilait continuer, mais la douleur l'empêchait de se tenir ferme sur ses jambes, ce qui me donnait trop d'avantage: je lui proposai de cesser le combat. Il y consentit et accepta mon bras pour marcher.

Nous rentrâmes dans la ville ; à la lueur d'un réverbère je le vis inondé de sang, et je réfléchis tristement sur la cruauté de nos préjugés. Bientôt nous trouvâmes un fiacre , je l'y fis monter avec assez de peine, et je voulus y prendre place à côté de lui ; mais il le refusa absoFument.

Attribuant ce refus à un ressentiment prolongé , je lui en montrai ma surprise. « Vous me jugez 9 mal , me dit-il ; je suis étourdi , un peu bizarre, » passablement entêté même , mais je suis bien » loin de vous en vouloir ; au contraire , je veux » me punir plus que vous ne l'avez fait : tout le

74 AIJËMOIRES

» tort est de mon côté ; je vous ai provoqué sans » raison , et j'exige , quand ce ne serait même que M pour dix minutes , que vous alliez reprendre à » la comédie la maudite place qui a été le sujet » de notre dispute. Après cela vous viendrez me D soigner si vous le voulez , j'en serai honoré et. » ravi ; autrement , j'y suis décidé , nous ne nous » reverrons plus. » J'eus beau lui dire que je ne pouvais le laisser seul dans l'état où il était ^ ignorant si la blessure était mortelle qu non; il ferma la portière et me donna son adresse.

Pour le satisfaire , j'allai à la comédie ; je repris à d'Assas ma place, en lui racontant mon aventure et en lui rappelant la belle prédiction qu'il m'avait faite sans s'en douter , et dont il parut tout attristé. Un quart d'heure après , j'allai chez mon lieutenant blessé , que je trouvai très souffrant, mais sans danger. Au bout de trois semaines il fut guéri ; il avait fait le récit de cette affaire à tous ses camarades. Elle eut un singulier résidtat : l'ordre fut retiré ; les querelles pour les places cessèrent, et la bonne intelligence se rétablit entre les oflliciers des différens grades.

Cinq ans après, passant à Nantes, lorsque j'allais m'embarquer pour l'Amérique , j'y retrouvai le régiment Dauphin. Mon lieutenant de chasseurs, instruit de mon passage, m'invita à dîner avec tous les jeunes gens de la garnison. Pour cette fois il.

ou SOUVENIRS. 7J

xi'y eut de choc qu'entre les verres ; la gaité fut cordiale et vive. Je n'ai rappelé cette anecdote que parce qu'elle me paraît propre à peindre Tesprit de notre âge et les mœurs de notre temps.

Cette aventure termina mon séjour à Lille :

car, trois semaines après, je reçus à la fois et la nouvelle de ma nomination à la place de colonel en second au régiment d'Orléans-dragons , et un ordre que m'envoyait mon père de le rejoindre en Franche Comté, province dont il était commandant.

J'éprouvai une bien douce jouissance, en voyant la vénération qu'inspirait mon père dans son commandement , et à quel point sa noble franchise , secondée par l'esprit et par la grâce de ma mère, avait su , en peu de temps , rétablir le calme dans un pays jusque-là toujours agité , concilier les intérêts opposés , et faire régner, au moins en apparence, la plus satisfaisante harmonie entre les corps militaires, la magistrature, l'administration et la bourgeoisie.

Cet exemple et plusieurs autres m'ont prouvé que , malgré la légèreté de notre nation , ou peutêtre à cause de cette légèreté même , les qualités les plus nécessaires pour la gouverner facilement »ont la gravité , la justice , la bonne foi et la fermeté. Il faut de plus y joindre ime politesse qui , sjmis nuire à la dignité, ménage l'amour -propre

76 MÉMOIRÏS

de toutes les classes : car en France Tamour-propre y ou si on le veut , la vanité , est de toutes les passions la plus irritable ; et c'est ce qui fait que depuis trente ans on y a toujours plus vivement et plus constamment défendu l'égalité que la liberté. Aux yeux de quelques - uns même , une servitude de plain-pied , et pesant également sur tout le monde, paraîtrait plus supportable qu'une liberté solide construite par étages et avec des différences de classes et de rangs.

Celte même année je fis une course aux eaux de Spa , qui dans ce temps étaient très fréquentées et très à la mode. Spa était le café de l'Eurc^pe : on s'y rendait en foule de tous les pays , sous le prétexte d'y retrouver la santé , mais dans le but réel d'y chercher le plaisir. On y jouissait d'une liberté plus étendue que dans aucune contrée du monde. L'évéque de Liège , souverain de ce pays, était un trop petit prince pour imposer aux voyageurs ses lois et ses usages. Son exemple n'était compté pour rien , et une centaine d'invalides à sa solde ne pouvait être un frein bien respectable: aussi , Français, Anglais, Hollandais, Allemands, Russes, Suédois, Italiens, Espagnols et Portugais, chacun y vivait selon les mœurs de ^on pays, et cette variété d'usages avait un charme singulier.

Ce fut là que j'appris, pour la première fois,

ou souvEsriRs. 77

les événemens qui annonçaient en Amérique une prochaine et grande révolution. Le premier théâtre de cette hitte sanglante entre la Grande- Bretagne et ses colonies , fut la ville de Boston. Le premier coup de canon tiré dans ce nouvel hémisphère pour défendre l'étendard de la liberté, retentit dans toute l'Europe avec la rapidité de la foudre.

Je me souviens qu'on appelait alors les Américains insurgés y et Bostoniens^; leur courageuse audace électrisa tous les esprits, excita ime admiration générale, surtout parmi la jeunesse, amie des nouveautés et avide de combats. £t dans- cette petite ville de Spa où se trouvaient tant de voyageurs , ou députés accidentels et volontaires de toutes les monarchies de l'Europe, je fus singulièrement frappé de voir éclater unanimement un si vif et si générai intérêt pour la révolte d'tm peuple contre un roi.

L'insurrection américaine prit partont comme une mode: le savant jeu anglais, le wisk, se vit tout à coup remplacé dans tous les salons par un jeu non moins grave qu'on nomma le bosion. Ce mouvement, quoiqu'il semble bien léger, était tm notable présage des grandes convulsions auxquelles le monde entier ne devait pas tarder à être livré, et j'étais bien loin d'être le seul dont ie cœur alors palpitât au bruit du réveil naissant

•j8 BIÉMOIRKS

(le la liberté, cherchant à secouer le joug du pouvoir arbitraire.

Ceux qui nous en blâmèrent depuis , devraient se rappeler qu'alors ils partageaient notre enthousiasme , et semblaient se retracer avec plaisir les vieux souvenirs de la ligue et de la fronde , temps bien différent, causes bien diverses, mais que leur esprit frondeur ne savait alors ni distinguer ni séparer.

Ck)mment d'ailleurs les gouvernemens monarchiques de l'Europe pouvaient- ils s'étonner de voir éclater l'amour de la liberté dans les esprits ardens d'une jeunesse, que partout on élevait dans l'admiration des héros de la Grèce et de Rome , devant laquelle on avait constamment loué avec enthousiasme l'affranchissement de la Suisse et de la Hollande, et qui n'apprenait à lire et à penser, qu'en étudiant sans cesse les ouvrages des républicains les plus célèores dans l'antiquité ?

Mais tel était l'aveuglement des princes et des grands: ils avaient favorisé les progrès des lumières , et voulaient une obéissance passive qui ne peut exister qu'avec les ténèbres* Us prétendaient jouir de tout le luxe des arts et de là civilisation, sans permettre aux savans, aux artistes, à tous les plébéiens éclairés , de sortir d'une condi-' tion presque servile. Enfin ils pensaient , chose impossible, que les lumières de la raison pouvaient'

ou SOUVEPflR^ 79

briller et s'étendre sans dissiper les nuages des préjugés nés dans les siècles de la barbarie. '

U n'existait pas une doctrine en éducation, un progrès en philosophie, un succès en -Httérature, un applaudissement au théâtre, qui ne dût avertir les puissances qu'une grande époque était arrivée, qu'il fallait un autre art pour gouverner les hommes, et qu'on ne pouvait plus leur refuser la jouissance de leurs droits long-temps perdus, mais que des hommes tels que l'immortel Montesquieu leur avaient fait reconnaître et retrouver.

Lorsque je fus de retour à Paris , mes regards y furent frappés par la même agitation des esprits. Personne ne s'y montrait favorable à la cause des Anglais , et chacun y faisait publiquement des vœux pour celle des Bostoniens.

Cependant, malgré cet amour de la liberté qui se manifestait en France, l'inégalité existait encore tout entière par le droit, par les lois, par les les privilèges; mais de fait elle s'atténuait chaque jour : les institutions étaient monarchiques , et les mœurs républicaines. Les charges, les fonctions publiques, continuaient à être le partage de certaines classes; mais, hors de l'exercice de ces fonctions, l'égalité commençait à régner dans les sociétés. Les titres littéraires avaient même, en beaucoup d'occasions, la préférence sur les titres de noblesse , et ce n'était pas seulement aux

8o MÉMOIBES

hoiinnes de génie qu'on rendait des hommages qui faisaient disparaître pour eux toute trace d'infériorité : car on voyait fréquemment , dans le monde , des hommes de letti*es du second et du troisième ordre, être accueillis et traités avec des égards que n'obtenaient pas les nobles de pro« vince.

La cour seule consei*vait son habituelle supériorité ; mais y comme les courtisans en France sont encore plus les serviteurs de la mode que les serviteurs du prince, ils trouvaient de bon air de descendre de leur rang, et venaient faire leur cour à Maripontel, à D'Alembert, à Raynal, avec l'espoir de s'élever^ par ce rapprochement, dans l'opinion publique.

C'était cet esprit d'égalité qui faisait alors le charme des sociétés de Paris , et qui y attirait eu foule les étrangers de tous les pays. Partout ailleurs, si ce n'est en Angleterre , on ne savait pas jouir de la vie privée ; on ignorsût les doa* ceurs d'une société sans morgue^ sans gène, d'une conversation sans déguisement et sans entrave. Autre part , la séparation entre les castes étiBl constante et inviolable, chacun ne vivait qn'aviec ses pairs, et il n'existait aucun commerce d'échange entre les esprits et les intérêts des diverses fractions de la population éclairée.

Chez nouSy au contraire , ces communications

ou souvEiriRs. 8t

fréquentes des divers étages de la société ^ ces liaisons mutuelles , ces égards réciproques ,' ces échanges de pensées, accroissaient la richesse de notre civilisation, et, dans ces rapports nouveaux, les nobles acquéraient les connaissances et les lumières de tout genre dont ils étaient auparavant privés , tandis que les hommes éclairés des classes inférieures y puisaient des leçons de ce goût fin , de ce tact délicat , de cette grâce élégante , fleur légère, mais charmante, et qu'on ne trouve qu'au sein d'une cour polie.

Il faut avouer aussi que^ depuis long-temps, cet esprit d'égalité, avant de s'étendre jusqu'au tiersétat , avait jeté de profondes racines dans la noblesse française. La hiérarchie féodale était oubliée. On avait entendu Henri IV dire « qu'il regardait » comme son plus beau titre d'honneur d'être le > premier des gentilshommes français. » Les pairs avaient bien seuls droit de séance au parlement et les honneurs du Louvre. Les duchesses jouissaient de la prérogative d'être assises sur un tabouret chez la reine; mais, hors de ces circonstances très rares , les nobles se croyaient tous parfaitement égaux entr'eux.

Au mariage de Marie-Antoinette ^ la noblesse,

qui ne voulait pas reconnaître la supériorité des

ducs, c'est-à-dire des hommes titrés, s'opposa

même vivement aux droits que la reine voulait

établir en faveur de la maison de I/>rrame, et menaçait de ne pas se trouver au bal paré, si ia princesse Charlotte de Lorraine ouvrait ce bal. Comme ia résistance était opiniâtre, la négociation sur ce point frivole fut difficile. Enfin il fut décidé que U princesse jouirait de la faveur qu'on voulait lui accorder, mais sans conséquence pour l'avenir, et uniquement parce qu'elle était parente de la reine.

La fierté des princes de la Germanie , de ce dernier temple de l'étiquette, de ce dernier asile de ^ancien système féodal, était obligée en venant en France de se soumettre à ce niveau sociaL Tous les princes allemands, souverains chez eux , n'étaient traités à Paris par les gentilshommes français que comme leurs égaux. Il n'existait aucune différence, par exemple, entre le prince Max de Deux-Ponts , aujourd'hui roi de Bavière , et les gentilshommes français qui servaient ou vivaient en société avec lui; car ce prince était alors entré au service de France.

Les électeurs et quelques souverains, même dn troisième ordre, comme le duc de Deux-Ponti, qui n'auraient pas voulu reconnaître cette égiliCé et qui voulaient cependant jouir des plaisirs que leur offrait le séjour de Paris, éludaient toute dif« ficuité en voyageant incognito : c'est pour cette raison que le duc de Deux -Ponts y prenait le nom de comte de Sponheim.

tu û

ou SOUVENtKS. 83

Les électeurs formaient à la vérité des prétentions plus hautes ; ils croyaient devoir jouir partout des honneurs royaux ; ils ne voulaient point céder le pas, même aux princes du sang royal. Aussi les vit-on très rarement en France, et leur séjour y devint l'objet de vives contestations à la cour.

Ce que je viens de dire des princes allemands me rappelle encore une aventure qui m'arriva à la suite d'une querelle que me fit sans sujet le prince de Nassau, à un dîner que nous donnait le prince de Deux-Ponts , logé modestement alors à rhôtel du Parlement d'Angleterre, rue G>q-IIéron.

Pour mieux expliquer les motifs de cette querelle, il faut remonter un peu plus haut.

Un ou deux ans environ avant l'époque dont je parle, je rencontrai le prince de Nassau im matin ttir la terrasse des Feuillans , aux Tuileries ; il marchait vite , et je voulus en vain l'arrêter. <c Je » suis très pressé, dit-il; le prince F... de S... m'a » choisi pour témoin d'un duel qui doit avoir lieu » tout à l'heure aux Champs-Elysées entre lui et * le chevalier de L.... Tous deux ayant été obligés » de promettre au tribunal des maréchaux de ne » point s'envoyer de cartel et voulant cependant » se battre, il faut que leur duel ait l'air de l'effet 9 du hasard et d'une rencontre à la promenade. » Si tu veux voir ce combat , viens avec moi. »

3'y consentis , car j'étais assez curieux de voir sur le pré ce prince qui , par sa lenteur à se décider dans ces sortes d'affaires, avait trouvé le moyen de se donner une réputation assez douteuse du côté de la bravoure , quoiqu'il n'y eût peut-être pas d'homme de son temps qui se fut battu plus souvent que lui. *

Nous sortîmes donc des Tuileries et nous entrâmes dans la grande allée des Champs-Elysées. Devant nous^ à une assez grande distance, nous vîmes deux voitures s'arrêter, et nos deux champions en descendre avec leurs épées. Ils marchérent y et nous hâtâmes le pas pour les rejoindre. Mais la distance était assez grande , et il y avait ce jour-là des promeneurs. Avant d'approcherdu lieu où ils s'arrêtèrent, une foule assez nombreuse nous en sépara.

Nous entendîmes alors un grand tumulte; nous courûmes, et^ en arrivant, nous vîmes le dénouement très singulier de ce combat : l'un des deux combattans tenait à la main le tronçon de son épée brisée, l'autre le frappait avec la sienne. Tous deux s'accusaient réciproquement d'avoir Tiolé les usages et les règles du duel. L'un prétendait qu'étant tombé parce que le pied lui avait glissé , et que son épée s'étant rompue , son adversaire était venu pour le percer^ quoiqu'il fut désarmé; ce qu'il aurait fait si son valet de chambre ne (ut

ou SOUVENIRS. 85

\enu le secourir. L'autre soutenait que son ennemi , sans attendre qu'il fut en garde , l'avait légèrement blessé dans les reins, et qu'ensuite le valet de chambre de ce même ennemi était venu, contre toute convenance, se mêler au combat.

La foule qui les entourait était trop partagée d'opinion pour nous éclairer. De toutes parts on criait au meurtre! à l'assassinat! sans désigner le coupable. Cette foule s'accroissait à chaque instant, et les derniers arrivans, qui n'avaient rien vu, n'étaient pas ceux qui criaient le moins haut.

Les deux témoins de chaque combattant défendaient, avec une vivacité un peu partiale, chacun la cause de son ami. Enfin les exhortations de quelques spectateurs plus sages persuadèrent aux deux adversaires et à leurs amis de terminer ce scandale. Tous deux étaient blessés. Les témoins les reconduisirent dans leurs voitures, et ils se séparèrent.

Cette aventure , comme on le croît bien , fît un grand bruit; on ne parlait d'autre chose dans Paris. Le soir , le vieux père du prince F. . . . m'écrivit qu'ayant su que j'avais été à portée de voir ce qui s'était passé, il me priait de lui écrire mon opinion à ce sujet, persuadé qu'elle serait favorable à l'honneur de son fils.

Le prince de Nassau me pressa vivement, mais en vain , d'acquiescer à cette demande. Je m'y re-r

fusai , alléguant pour excuse que c'était aux témoins choisis par les deux parties à déposer sur une si étrange affaire, et que, le hasard seul m'en ayant rendu spectateur, je ne voulais point, étant arrivé tard et au milieu de ce grand tumidte, émettre , sur ce que j'avais très confusément vu et très vaguement entendu, une opinion qui pourrait être désavantageuse à Tune ou à Tautïe des parties. Cette réponse mécontenta Nassau, et depuis ce jour, il avait existé une assez grande froideur entre nous.

Nous étions encore dans cette disposition réciproque, lorsqu'un jour nous dînâmes ensemble^ avec environ vingt autres convives, chez le prince Max de Deux-Ponts. Le repas était fort avancé, quand un des invités, M. de S... B..., jeune homme doué d'un très bon cœur et d'un excellent esprit^ mais qui avait alors toute l'ardeur et la légèreté de son âge, entra dans la salle a manger, et, ap^g^ quelques excuses faites au maître de la maison sur son retard, alla se placer à coté du prince de Nassau.

Celui-ci le railla sur sa paresse; M. de S... B .. lui répondit, sur le même ton, que ce qui l'avait retardé était une querelle qu'il venait d'avoir avec lui prince allemand, et qu'il avait été au moment tle jeter ce prince par la fenêtre.

Nassau, naturellement très colère, au lieu de

ou SOUVEMRS. 87

rire de cette légèreté si singulière à la table d^un prince allemand , et à côté d'un prince du même pays, s'en fâcha sérieusement y déclarant que, lorsqu'on tenait un pareil propos , il &llait au moins nommer le prince dont on voulait parler. M. de S... B... répliqua qu'il s'agissait d'une que • relie survenue entre lui et le prince F... de S...

Conmie je voyais le visage de Nassau s'enflammer, je crus pouvoir apaiser cette altercation naissante en m'y interposant. « Monsieur de S... )) B..., dis-je alors, vous avez tort. Le prince F... » ne se serait pas laissé malmener aussi facilement » que vous le croyez. Je l'ai vu soutenir un com- V bat très vif, il y a quelques mois, aux Champs- » Élysées. »

Ces paroles , au lieu d'apaiser la colère de Nassau, comme je l'espérais, ne firent que la détourner sur moi. « Monsieur, me dit-il assez haut, » vous n'avez point voulu parler sur cette affaire » quand on vous en priait : ainsi, à présent, vous » feriez mieux de vous taire. » Je lui répliquai que ce ne serait jamais lui qui pourrait m'imposer silenee. I-.es personnes qui étaient entre nous s'empressèrent d'étouffer nos voix et d'interrompre cette conversation.

Après le diner, je m'appprochai sans affectation de Nassau, et je lui dis: <c Vous m'avez tenu un » propos offensant, parce que votre emportement

88 MIÊHOIRES

D VOUS a ôté toute réflexion: Vous avez dix ans de » plus que moi. Votre réputation est faite et trop 9 faite par vingt combats ; la mienne ne fait que » s^établir. Vous sentez qu'il me faut une satis- » faction, et il en est de deux genres: vous pouvez » tout finir, si vous le voulez, en disais t devant » nos convives, qui sont tous vos amis, que vous » vous reprochez votre vivacité, n'ayant eu aucune j) intention de m'offenser ; si je n'obtiens pas » cette satisfaction , vous, savez qu'il m'en faudra » une autre. »

a Je n'en ai point à vous donner , » reprit-il brusquement, w Eh bien, lui répondis-je, demain » à sept heures du matin , j'irai chez vous pour » vous demander raison d'une si étrange con- » duite. » Apres ce peu de paroles échangées , nous nous quittâmes.

Pour éviter d'être retenu par aucun obstacle imprévu, je me gardai bien de rentrer chez mes parens, et je leur écrivis que j'étais obligé de partir pour Saint-Germain. Le vicomte de Noailles avait été présenta cette scène; je le choisis pour témoin et j'allai demander asile à un autre de mes amis, le duc de Castries, qui me fit coucher chez lui. Le vicomte de Noailles, qui devaif me servir de témoin, vint me chercher le lendemain à six heures et demie , pour m' accompagner chez le prince de Nassau.

ou SOUVETTIRS. 89

Lorsque nous y arrivâmes , tout le monde dormait dans sa maison. Maître et valets, tous étaient plongés dans le plus profond sommeil. Nous eûmes beaucoup de peine à réveiller le suisse , à nous faire ouvrir et à pénétrer dans la chambre du prince , que notre brusque entrée éveilla en sursaut.

Il avait perdu toute idée de ce qui s'était passé la veille; ce souvenir s'était effacé de son cerveau avec les fumées du vin de Champagne qu'il avait bu. « Par quel hasard, messieurs, nous dit-il, me V faites-vous une visite si matinale ? — Vous devez » le savoir, lui répondis-je, puisque c'est vous qui » l'avie voulu. — Parbleu, reprit-il, je me donne » au diable si j'en sais un mot. »

Je fus donc obligé de lui rappeler en peu de paroles le propos insolent qu'il m'avait tenu. «Tu » as raison, dit-il, je me suis conduit comme un fou, » le vin m'avait troublé la tête; mais il n'y faut plus j9 penser, et, puisque tu m'as amené le vicomte » de Noailles, je te déclare devant lui que je suis » ton serviteur, ton ami, et qu'il n'a jamais été dans » mon intention de te faire la moindre offense. »

« C'est bien, dis-je à mon tour, mais c'est trop 9 tard, j'aurais voulu pour toute chose au monde 9 recevoir hier de toi cette réparation; mais les » vingt convives qui dînaient avec nous ne peu- 9 Yçnt en être témoins^ et elle ne me sufiQt plus, »

QO MiMOIRBS

«^ Allons, ajouta-t-il, tu as encore raison: eh » bien ! nous nous battrons; mais au moins, je te » prie , qu'il n'entre point de ressentiment dans » ce combat, et que ce ne soit simplement qu'un » sacrifice que nous faisons aux préjugés et au » point d'honneur. » Je lui serrai la main amicalement, et il se leva.

Il me proposa de déjeûner; mais comn^e je lui dis que je ne déjeûnerais qu'après le combat, il me répliqua d'un air un peu piqué: « La réponse » n'est pas mal présomptueuse! nous verrons qui p des deux, après cette affaire, pourra déjeûner. »

Dès qu'il fut babillé , nous sortîmes. Je lui demandai où il voulait aller, a Ah ! reprit-il, j'fll non » loin d'ici un endroit très commode pour ce » genre d'exercice. » Je repartis « qu'on voyait bien » qu'il était coutumier du fait. »

M'arrêtant alors, je lui fis remarquer que j'étais accompagné d'un témoin, et qu'il n'en avait pas, ce qui était contre la règle, a Bon ! me dit il« » Noailles est notre ami et homme d'honneur ; je » le choisis aussi pour témoin , il en vaut bien jD deux. »

Nous continuâmes notre marche. Arrivés dans ui^e petite ruelle entre deux murs de jardin, nous nous mimes lestement en chemise et en garde. A peine nos fers étaient-ils croisés que , jetant les yeux sur un ruban, couleur de rose, attaché à la

ou SOUVENIRS. gi

garde de mon épée , il s'écria : « Voilà une nou- » velle Êiveur de quelque belle ! je crains bien » qu'elle ne te porte bonheur. — C'est ce que » nous verrons bientôt,» repris-je. Alors nous nous attaquâmes vivement.

Le prince ne se battait pas comme un autre :

il ne suivait aucune des règles de l'escrime ; mais, comme il était singulièrement nerveux et agile , tantôt il s'élançait sur son ennemi avec la rapidité d'un cerf, et tantôt il sautait en arrière avec la même vélocité, de sorte qu'il était également difficile de parer ses coups rapides et de l'atteindre dans sa prompte retraite.

Ce jeu, qui m'étonnait fort, lui avait réussi dans presque toutes les affeires que sa vivacité lui avait fréquemment attirées. Aussi, malgré mon attention et mon sang-froid, il perça plusieurs fois ma chemise , mais heureusement sans me toucher , et moi je m'étendais inutilement pour firapper à mon tour.

Cependant, au bout de quelques secondes, mon épée l'atteignit à la main et son sang coula. Je lui demandai alors s'il était content et s'il voulait s'arrêter. « Content ! dit-il un peu vivement , je » l'étais tout à l'heure^ mais à présent je ne le suis » plus; continuons. »

Le combat recommença; son fer, dirigé trop impétueusement y manqua et dépassa plusieurs

9^ HiMOfRES

fois mon corps ; enfin mon épée perça son bras et se brisa au moment où je voulais parer un coup qu il me ripostait, a Allons , lui dis-je en ce » moment , il faut envoyer chercher une autre » épée. »

« Vous êtes deux insensés, s'écria le vicomte de » Noailles;pour un propos trop vif, mais qui n'é- » tait point une injure,c'est^ ma foi, bien assez de » deux blessures reçues et d'une épée rompue. Je » vous déclare que dorénavant celui qui ne voudra » pas cesser de combattre , aura affaire à moi. »

Nous rîmes de cette saillie. « Parbleu, dit Nassau, » il a raison ; et je le sens d'autant mieux que ma » main commence à ne pouvoir plus tenir mon » épée. —Eh bien! repris-je, veux-tu que nous » nous embrassions et que tout soit fini? — J'y » consens, repartit-il, à condition de jurer sur » notre honneur que, quoi qn'il arrive, nous ne » combattrons jamais l'un contre l'autre , et que » nous serons frères d'armes pour la vie. » Nous nous embrassâmes : ainsi tout fut terminé.

Je ne serais pas entré dans les détails de cette affaire , qui ne concerne que moi seul , si elle n'eût été, par la suite, une des causes d'événemens assez singuliers : car on verra, en poursuivant la lecture de ces Mémoires, que Nassau étant en Pologne lorsque j'étais en Russie, fidèle à la fraternité jurée, j'obtins pour lui de l'impératrice, qu'il

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n'avait jamais vue .et qui était même prévenue contre lui, le don d'une terre en Crimée et la permission de porter sous pavillon russe, dans la mer Noire, les productions de ses domaines en Pologne. Par reconnaissance , il offrit à l'impératrice de la servir contre les Turcs : élevé par elle au Qommandement de ses flottes , il brûla dans le Boristhène celle du capitan-pacha , et battit dans le Nord les escadres du roi de Suède : tant il est vrai que les plus grands événemens sont souvent produits par les plus petites causes !

Ce prince, par l'originalité de son caractère, était mi vrai phénomène au milieu d'un temps et d'un pays, où l'effet d'une longue civilisation était de donner à tous les esprits une uniforme ressemblance, au moins pour le langage et pour la forme.

Dans nos brillantes sociétés surtout , par un mélange et par un frottem^ent continuels, les empreintes natives de chaque caractère s'effaçaient; comme tout était de mode , tout était semblable. Les opinions, les paroles, se pliaient sous le niveau de l'usage ; langage , conduite , tout était de convention; et, si l'intérieur différait, chamm au dehors prenait le même masque , le même ton et la même apparence j

Le prince de Nassau, au contraire , offrait à nos regards un mélange bizarre des qualités les plus

opposées , et ne ressemblait qu'à lui-même. Son esprit était peu cultivé ; il manquait d'imagination, parlait peu et semblait au premier abord d'une froideur extrême. Cependant nul n'était plus propre à réussir dans tout ce qu'il voulait, parce qu'il voulait très fortement et avait une invariable suite dans ses démarches et dans ses projets.

Il avait toujours besoin d'argent, le prodiguait sans mesure, et n'en gardait jamais; trois fois il se ruina , mais son bonheur et son courage relevèrent trois fois sa fortune.

Cet homme , d'un maintien si froid , s'irritait au moindre mot; sa douceur apparente se changeait avec rapidité en colère. Passionné pour les femmes , pour le jeu , pour le luxe, pour tous les plaisirs de la capitale , il les quittait sans regret au moindre bruit de trompettes et de guerre.

Préférant Paris à tout autre séjour , il s'en éloignait sans cesse pour parcourir les quatre parties du monde , dont il fit le tour avec Bougainville.

Voluptueux avec recherche , il supportait sans peine les rigueurs de tous les climats, les fatigues de tous les genres , les privations de toute espèce* Partout où l'on s'amusait et où l'on se battait , on était sûr de le rencontrer. C'était le couptisan de de toutes les cours , le guerrier de tous les camps , le chevalier de toutes les aventures.

ou sofjvEirms, c)5

On le vit successivement combattre les tigres dans un autre hémisphère , attaquer les Anglais à Gibraltar , s'élancer à la nage après l'incendie de sa batterie flottante , détruire une escadre turque près d'Oczakow , guerroyer contre les Suédois dans les mers glacées du Nord , avec des fortunes diverses , et ensuite porter en Allemagne ses armes et son argent au secours des émigrés.

Enfin , pour compléter les contrastes , ce caractère si haut , si fier , si aventureux lorsqu'il était animé par la gloire ou par le simple point d'honneur , devenait trop flexible et trop souple à la cour ; et le paladin , pour gagner la Êiveur des princes , retombait alors dans la foule des courtisans.

La révolution l'empêcha d'achever le rôle auquel la nature l'avait destiné ; il ne put y briller ni dans l'un ni dans l'autre parti. Il s'y trouvait en effet dans une ^usse position : car son amour pour les aventures et pour les dangers , ainsi que son ardeur impétueuse , auraient dû le classer au premier rang des Français, des républicains et des impériaux , tandis que son nom , son rang , ses habitudes et ses préjugés le retenaient au milieu des coalisés y dont la lenteur méthodique était incompatible avec son humeur entreprenante.

Deux jours après notre combat , le prince de Nassau vint au bal de la reine avec une écharpe

(jO MEMOIRES

qui soutenait son brns. Notre aventure se répan-* dit ; et , comme ce temps bizarre était un constant mélange de galanterie, de chevalerie et de philosophie , cette petite affaire me fit honneur dans l'esprit des hommes qui se vantaient le plus de combatre les préjugés , et les dames me firent fête.

Nous passâmes l'hiver en jeux , en bals et en plaisirs : tous les Français ressemblaient alors à ces jeunes Napolitains qui rient, chantent et s'endorment,sans inquiétude, sur la lave et au bord d'un volcan. Comment prévoir d'horribles malheurs au sein de la paix et de la prospérité ! Comment craindre ce débontement de passions et de crimes, à une époque où tous les écrits , toutes les paroles , toutes les actions , n'avaient pour but que l'extirpation des vices , la propagation des vertiLS , l'abolition de tout arbitraire , le soulagement des peuples , l'amélioration du commerce et de l'agriculture , enfin le perfectionnement des so^ ciétés humaines!

Un roi jeune, vertueux^ bienfaisant , qui n'avait d'autre pensée que celle du bonheur de ses sujets, et qui ne voulait d'autre autorité que celle de la justice , donnait par son exemple un nouvel essor à toutes ces idées généreuses et philantropiques.

Il avait pris pour ministre les deux hommes que la voix publique désignait comme les plus instruits^ les plus désintéressés, les plus vertueux. Toutes

les idées de tolérance et de sage liberté étaient accueillies et encouragées par eux. Amis constans des principes, ennemis courageux des abus, ils réalisaient avec leur monarque les veux de cet ancien sage qui disait que le bonheur n existerait sur la terre ^ quau moment oà la vraie philosophie s* assiérait sur le trône.

Partout l'injuste persécution des protestans cessait; on supprimait la fiscalité des corporations ; la corvée était détruite ; les traces de toute servitude disparaissaient ; les privilèges humilians n'osaient plus se montrer et s'exercer; enfin on vouait à l'oubli cette antique maxime féodale qui disait qu aucun noble riest tenu de payer taille^ ni défaire de viles cor\fées ; et que nul nest corvéable s il nest vilain et taillable^

Avec de tels ministres, une réforme douce, graduelle et salutaire nous aurait mis à l'abri d'une révolution ; mais une telle philosophie peut rarement se montrer avec impunité aux regards des classes puissantes, qui ne vivent que d'abus, n'existent que par des privilèges, et qui perdraient presque toutes leurs jouissances et leur éclat , si le mérite seul menait au crédit et si la justice remplaçait l'arbitraire.

La cour, presque toujours plus puissante que la royauté, s'alarma des projets des deux ministres, et les attaqua avec toutes les armes que

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l'intérêt et l'intrigue savent si bien fournir aux passions.

Le roi était bon , mais faible : partageant les pensées et les sentimens de Turgot , il n*eut pas la force de le soutenir; il le renvoya et en gémit Malesherbes voulut partager le sort d'un collègue si digne de lui, et donna sa démission. Cependant, parmi les ministres qui les remplaçaient , on ne vit que des hommes de mérite : car on n'osait pas en proposer d'autres à un prince tel que Louis XVI.

Le choix de M. Necker , comme directeur-général des finances , fut une grande et très remarquable innovation; elle portait l'empreinte de l'esprit du siècle , et c'était la première fois, depuis Henri IV , qu'on voyait un protestant siéger dans les conseils de nos rois.

L'envie la plus haineuse ne saurait, par aucun prétexte plausible, refuser à M. Necker le plus noble caractère , une âme élevée , un extrême amour du bien public , des intentions toujours pures, un esprit très étendu et une brillante éloquence ; mais il était, d'une autre part , ainsi que le roi, plus fort en principes qu'en actions.

Tous deux, jugeant les hommes comme ils devraient être, et non comme ils sont, se persuadaient trop facilement qu il suffisait de vouloir le bien pour le faire, et de mériter l'amour des

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peuples pour Tobtenir. Ils ignoraient la logique des passions ; ils ne savaient pas que , chez la plupart des hommes , rien n'est plus opposé à leur intérêt bien entendu que leur égoïsme.

Admis dans l'intimité de M. Necker et de sa femme, quoique bien jeune encore, je puis assurer que jamais on ne pouvait l'entendre sans être touché de ses sentimens, et frappé de respect pour son caractère. On respirait dans cette maison un air de simplicité et de vertu , tout-à-fait étranger au milieu d'une cour brillante et d'une capitale corrompue.

A cette époque si différente du temps présent, un long usage excluait la jeunesse des affaires; il fallait, pour oser se mêler de politique et de législation , cette maturité d'âge qui ne donne pas toujours la raison, mais qui au moins la suppose. Ainsi , dans ces souvenirs que je retrace , on ne doit point s'attendre à me voir comme acteur au milieu de tous ces divers événemens qui se préparaient, se succédaient, et qui, en nous donnant Fespoir de tant de bonheur, nous conduisirent à tant de calamités.

Dans la plus grande partie de ces scènes politiques qui ont fini par bouleverser l'Europe, j'étais placé, non sur le théâtre, mais au premier rang des spectateurs; j'avais toute l'illusion de la scène. L'enthousiasme excité par les nouvelles idées de

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