Memoires souvenirs et anecdotes M. Le Comte de Segur. Correspondance et pensees du principe de Ligne 2 par m. le comte de Ségur
En approchant de Kioff on éprouve cette sorte de respect qu'inspirent toujours les débris des temps antiques. La situation pittoresque de cette vieille cité ajoutait à cette impression ; en la voyant on se rappelait qu'elle avait été le fragile berceau d'un empire immense , longtemps plongé dans les ténèbres , et qui , depuis un siècle, en est sorti si colossal et si formidable.
Ce fut des murs de Kioff que partirent les premières armées qui ébranlèrent le trône des empereurs d'Orient et les princes qui enfoncèrent leurs lances dans les portes dorées de la ville de Constantin. Ce fut à Kioff qu'une princesse grecque porta le flambeau de l'Évangile, qui se répandit avec rapidité jusqu'aux contrées glacées du pôle. Ce sera peut-être enfin de Kioff que s'élanceront les armées vengeresses qui chasseront d'Europe les féroces musulmans, et qui par là favoriseront les efforts de l'héroïque Grèce , trop longtemps abondonnée au joug intolérable et à la féroce cruauté de ses oppresseurs.
Le nom de Kioff, suivant M. Tatischeff , vient du mot sarmate kivi, qui veut dire montagne. Elle est effectivement bâtie sur des hauteurs assez escarpées. Suivant d'autres auteurs, un prince slave, Kii , lui donna son nom. On fait remonter sa fondation à l'an 430. Tributaire des Kozars, elle secoua leur joug sous le règne d'Oskold et de son successeur Oleg ; depuis , elle resta sous la domination des princes russes.
T. II. l
A la fin du dixième siècle son territoire fut ravagé par les Petschenègues. Peu d'années après, un usurpateur s'en empara ; mais il en fut chassé définitivement en 1037 parle grand-duc Jaroslaff Wladimirowitz, qui la déclara capitale de l'empire de Russie.
Cet empire fut, plus longtemps que tous les autres États de l'Europe , en proie à l'anarchie causée par la discorde perpétuelle des grands. Plusieurs princesse disputèrent la possession de Rioff , la pillèrent , la brûlèrent , la perdirent et la reprirent tour à tour.
En 1239 le khan des Tartares Batti s'empara de cette capitale. Les musulmans en restèrent les maîtres pendant quatre-vingts années. Elle fut momentanément reprise par les Lithuaniens; mais le Khan de Crimée Menguireï la prit, démolit ses fortifications et emmena tous ses habitants en esclavage.
Dans le dix-septième siècle elle tomba sous le pouvoir des Polonais. Le czar Alexis Michaelowitz l'enleva au roi de Pologne Casimir; enfin par le traité de 1686 elle fut rendue définitivement à l'empire de Russie.
N Kioff est situé au bord du Dniépcr, sur une colline qui s'élève perpendiculairement , en quelques endroits, à quarante sagènes ou toises au-dessus de niveau de l'eau; ce qui lui donne un aspect très-imposant lorsqu'on la voit de la rive opposée et lui conserve une apparence de son ancienne majesté.
On peut juger de cette antique splendeur par la description qu'en fait un auteur du onzième siècle : elle contenait déjà trois cents églises ; on y tenait trois foires par an, et sa population , dit cet écrivain , nommé Eggard , était innombrable. Cent ans après, un incendie la dévasta et y détruisit six cents églises.
Elle occupait encore , lorsque je la vis , un vaste terrain, mais qui n'offrait à nos regards qu'un bizarre mélange de ruines majestueuses, de misérables baraques, de quelques vastes couvents, de plusieurs églises à clochers dorés , et de nombreux
palais ou bâtiments en pierre commencés , mais dont la plupart étaient loin d'être achevés.
Les environs de KiofT sont parsemés de plusieurs ermitages et monastères dont les situations sont agréables et variées ; on y distingue entre autres le monastère de Vouidoubets, dont le nom rappelle une antique tradition. Le prince Wladimir, disent les vieilles chroniques, ayant reçu le baptême, résolut de détruire les temples païens et les idoles ; il ordonna donc de traîner l'idole principale, qui se nommair Péroun, jusqu'au bord du Dniéper, et de la jeter dans ce fleuve.
Le peuple, attaché par son ancienne superstition au culte de cette idole, éclatant en sanglots et suivant en foule sur la rive l'idole, que le courant emportait, lui criait : Péroun, Péroun, vouidoubey, c'est-à-dire :\ Péroun, Péroun, sors de teau!
Or, par l'effet du hasard, l'idole s'arrêta près du rivage, à l'endroit où l'on bâtit le monastère dont nous parlons; ce qui depuis rendit toujours ce lieu sacré pour le peuple crédule. Les moines favorisèrent cette superstition en donnant le nom de Vouidoubets à l'église et au couvent fondés sur la plage où l'idole Péroun s'était arrêtée.
Lorsque nous eûmes visité cette vieille capitale et tous les sites de ses environs, l'impératrice voulut savoir quelle impression leur aspect avait produite sur M. de Cobentzel, sur M. Fitz-Herbert et sur moi, et depuis elle répéta plusieurs fois en riant que la diversité de nos réponses pouvait donner une assez juste idée du genre d'esprit des trois nations que nous représentions près d'elle.
« Comment trouvez- vous la ville de KiofT ? » dit-elle au comte de Cobentzel. « Madame, répliqua le comte avec le ton de l'en- « thousiasme, c'est la plus belle, la plus imposante et la plus « magnifique ville que j'aie vue. » M. Fitz-Herbert répondit à la même 'question : « En vérité, c'est un triste lieu ; on n'y voit « que des ruines et des masures. » Interrogé à mon tour, je
lui dis : « Madame , KiofF nous offre le souvenir et l'espoir « .d'une grande ville. »
On avait construit pour l'impératrice un palais vaste, élégant ; il était richement meublé. Cette princesse y reçut les hommages du clergé, des autorités, du corps de la noblesse , de celui des marchands et des étrangers qui s'étaient rendus à Kioff en grand nombre, attirés par la magnificence et la nouveauté du spectacle qui devait y frapper leurs regards.
En effet, l'œil étonné y voyait à la fois une cour somptueuse, une impératrice conquérante, une riche et belliqueuse noblesse, des princes et des grands tiers et fastueux ; des marchands en longues robes, avec de grandes barbes ; des officiers de toutes les armes; ces fameux Cosaques du Don, richement vêtus à l'asiatique, et dont l'Europe n'a que trop connu récemment les longues lances, la bravoure et l'iudiscipline ; des Tartares , autrefois dominateurs de la Russie et maintenant humblement soumis au joug d'une femme et d'une chrétienne ; un prince de Géorgie portant au pied du trône de Catherine les tributs du Phase et de la Colchide ; plusieurs envoyés de ces nombreuses tribus de Kirghis, peuple nomade , guerrier, souvent vaincu , jamais dompté ; enfin ces sauvages Kalmoucks, véritable image de ces Huns dont jadis la difformité inspirait autant d'effroi à l'Europe que le redoutable glaive de leur féroce monarque Attila.
C'était tout l'Orient accouru pour voir la moderne Sémiramis recevant les hommages de tous les monarques de l'Occident C'était comme un théâtre magique où semblaient se mêler et se confondre l'antiquité et les temps modernes , la civilisation et la barbarie, enfin le contraste le plus piquant des mœurs, des figures, des costumes les plus divers et les plus opposés.
L'impératrice, toujours régulière dans ses habitudes, donna, comme partout où elle s'était arrêtée , un magnifique bal aux habitants de Kioff. J'avais espéré pendant ce long voyage que je pourrais visiter en détail, à la suite de cette princesse, les établissements et les sites des différentes contrées que nous
traversions. Impatienté d'être déçu dans cette espérance, il m'échappa de dire avec humeur qu'il était bien contrariant de faire tant de chemin pour ne voir jamais qu'une cour, pour n'entendre jamais que des messes grecques et pour n'assister qu'à des bals.
Catherine le sut et me dit : « On m'assure que vous me « blâmez de traverser mon empire pour ne donner dans toutes « les villes que des audiences et des fêtes ; mais voici mes « raisons : je ne voyage point pour voir les lieux, mais bien « pour voir les hommes ; je connais assez, par des plans, par « des descriptions, tout ce matériel qu'une course rapide ne me « laisserait pas le temps d'examiner. Ce qui m'est nécessaire, « c'est de donner aux peuples le moyen de s'approcher de « moi, d'ouvrir accès à leurs plaintes, et de faire craindre à « ceux qui peuvent abuser de mon autorité que je ne découvre a leurs erreurs, leurs négligences ou leurs injustices. Voilà le « profit que je prétends tirer de mes voyages; leur seule an- « nonce fait du bien. Ma maxime à moi est que F œil du maître « engraisse les chevaux. »
Comme nous avions prévu que nous pourrions être forcés de séjourner un ou deux mois àKioff, nous avions ordonné, Cobentzel, Fitz-Herbert et moi, à nos gens de venir nous y rejoindre pour nous donner la possibilité de représenter convenablement, de tenir maison et de recevoir les personnes distinguées du pays, ainsi que les étrangers ; mais nos précautions et nos préparatifs furent inutiles, et nous nous vîmes obligés de renvoyer tout notre monde : l'impératrice avait absolument voulu que pendant tout le cours de ce voyage nous fussions défrayés par elle.
En arrivant dans une très-belle maison qui m'était assignée, je la vis remplie de provisions de toute espèce : l'impératrice y avait envoyé maître d'hôtel , valets de chambre, cuisiniers, officiers, valets de pied , cochers , voitures , postillons , une belle argenterie, de superbe linge, plusieurs services de por-
celaine, des vins exquis , de sorte que rien ne manquait pour tenir Tétat le plus splendide. Elle avait défendu qu'on nous laissât rien payer. Ainsi, tant que ce grand voyage dura , il ne nous fut permis de faire d'autres dépenses que celles des présents qu'il nous semblait convenable d'offrir aux propriétaires des maisons où on nous logeait, et qui devaient être proportionnés au rang et à la qualité de nos hôtes.
Nous nous conformâmes aux intentions de Catherine , et, de même que j'avais pendant quelques jours, dans la Pologne, vécu en palatin polonais, je tins à Kioff ma petite cour plénière comme un boïard; russe ou comme l'un des descendants de Ruriket deWladimir.
Les jours où l'impératrice ne nous invitait pas à sa table , c'est-à-dire à peu près deux fois par semaine, nous donnions chez nous de grands dîners ; mais, au bout de quelque temps, la contrariété de vivre ainsi séparés nous fit prendre une autre résolution : nous convînmes de nous réunir tous les trois dans la maison du comte deCobentzcl, qui était vaste et très-commode, pour inviter à la fois un grand nombre de convives ; ce qui fut beaucoup plus agréable pour nous. L'ennui de faire les honneurs de Kioff à tant d'étrangers nous sembla moins lourd à supporter en commun que séparés. D'après cet arrangement, je ne dînais plus chez moi que lorsque j'étais incommodé ou quand je voulais recevoir un petit nombre d'amis.
Je revis avec un vif plaisir mêlé de roconnaissance le comte de Stackelberg, arrivant de Varsovie, et qui se montra charmé de mes succès. Mais quelle différence je trouvai en lui! C était une autre personne : le fier et somptueux vice-roi de Pologne était devenu en Russie un courtisan presque confondu dans la foule ; il me semblait voir un prince détrôné.
Cependant, quoique le prince Potcmkin et les autres ministres fussent parvenus à le faire traiter froidement par l'impératrice il se tirait avec assez de dignité de cette fausse position. L'habitude de dominer lui avait fait contracter une gravite dans
le maintien et une lenteur dans ses récits qui semblaient assez étranges à la cour , mais qui indiquaient suffisamment un homme puissant, longtemps accoutumé à inspirer le respect et à commander le silence.
Les Polonais arrivaient en foule, plus certainement par crainte que par affection pour la dominatrice du Nord. On voyait briller parmi eux les comtes Branitski, Potocki, Mnicheck, le prince Sapiéha, la princesse Lubomirska.
A cette époque le bruit s'était répandu que dix régiments russes devaient entrer prochainement dans l'Ukraine polonaise , ce qui jetait l'alarme en Pologne.
Des étourdcries commises assez récemment par plusieurs jeunes Français en Russie, et la crainte de voir leur légèreté contrarier le dessein que j'avais formé de rapprocher la Russie de la France et de détruire les vieux préjugés enracinés dans l'esprit de l'impératrice contre nous, m'avaient déterminé à prier M. de Vergennes et mon père de donner difficilement et avec circonspection à la jeunesse de notre cour la permission de voyager en Russie.
Ils me comprirent ; aussi je ne vis arriver à Kioff que deux Français, tous deux distingués : c'étaient le chevalier Alexandre de Lameth et le comte Édouard Dillon. M. de Lafayette avait aussi annoncé l'intention de venir à la cour de Catherine ; mais, comme il fut nommé membre de l'assemblée des notables, il ne put exécuter son projet. L'impératrice m'en montra un vif regret ; elle avait un grand désir de le connaître ; car alors l'enthousiasme pour l'affranchissement de l'Amérique avait gagné tout le monde, jusqu'aux têtes couronnées.
M. de Lafayette leur paraissait un héros parce qu'il n'avait combattu pour la cause de la liberté que dans un autre hémisphère ; mais, dès qu'il voulut soutenir la même cause en Europe , tous les souverains le traitèrent en coupable et en rebelle.
L'intérêt change rapidement les opinions. Lorsque j'étais en
Russie , l'Océan séparait encore la divinité nouvelle ( la liberté ) de la vieille divinité (le pouvoir absolu) , et je me souviens que la décoration de Cincinnatus, que je portais , et qui aujourd'hui semblerait presque un signe de démagogie aux yeux de beaucoup de gens , excitait alors l'envie de tous les jeunes courtisans des rois.
L'impératrice reçut avec une bienveillante distinction Edouard Dillon et particulièrement M. Alexandre deLameth. Son esprit, comme son ambition, aimait à faire des conquêtes, surtout celle des personnes qui lui paraissaient dignes d'être conquises; elle n'ignorait pas que tous les hommes distingués par leur nom , par leur mérite , par leurs actions , par leur talent , par leurs écrits , ou par leurs succès dans le monde , sont de fort bons instruments pour étendre la renommée des souverains qui ont flatté leur amour-propre.
Elle fit cependant une assez plaisante méprise en causant avec M. de Lameth. Un jour, comme elle lui parlait de sou oncle , M. le maréchal de Broglie, après avoir payé un juste tribut d'éloges aux exploits et à la capacité de cet illustre maréchal , elle lui dit : « En vérité , j'ai toujours vu avec peine « pour la nation française qu'un si grand capitaine , qui en « fait la gloire et l'ornement, n'eût aucun enfant qui pût perpé- « tuer son nom et briller encore dans vos camps.
« — Madame, lui répondit M. de Lameth, ce regret serait « bien honorable pour lui , mais heureusement il n'est pas « fondé. Votre Majesté est mal informée : mon oncle a été « aussi heureux en mariage que dans sa carrière militaire; car « sa famille est très-nombreuse , et il est père de viugt-deux « enfants. »
Je vis à Kioff beaucoup de généraux que j'avais peu counus à Pétersbourg, parce qu'ils étaient habituellement employés ou résidaient dans leurs terres , loin de la cour. Deux surtout me frappèrent, l'un par la violence de son caractère, l'autre par des bizarreries et par une originalité qu'il affectait , et
dont il se plaisait à masquer des talents et un génie qui offusquaient ses rivaux.
Le premier, le général Kamenski, était un homme vif, dur, pétulant et emporté. Un Français , tout effrayé de sa colère et redoutant l'effet de ses menaces , vint chercher un asile dans ma maison ; il me dit que, « étant entré au» service du général « Kamenski , tant qu'il avait été avec lui à Pétersbourg il « n'avait eu qu'à se louer de la manière dont il se voyait traité ; « mais que bientôt , le général l'ayant emmené dans une de ses « terres , la scène changea totalement. Loin de la capitale , le « Russe moderne disparaît , le Moscovite se montre tout en- « tier ; il traite ses gens comme des esclaves, les gronde sans « cesse, ne leur paye point de gages, et les accable de coups « pour la moindre faute , ou même souvent sans sujet. »
Excédé d'un joug si tyrannique , le Français se sauva et vint à Kioff, où les émissaires du général le poursuivaient. L'un d'eux , plus humain, le fit avertir que son maître avait juré, s'il pouvait le reprendre , de lui faire subir un châtiment exemplaire.
Indigné de cette conduite, j'allai trouver son persécuteur pour le prévenir que je ne souffrirais pas qu'un Français fût ainsi opprimé. La scène fut vive ; Kamenski me dit « qu'il trouvait fort « étrange que je me mêlasse de ses affaires domestiques , et « que je prisse la défense d'un mauvais sujet , qu'il saurait bien « châtier malgré moi.
« — Eh bien ! général, lui dis-je, j'ai deux titres pour protéger « votre victime : je suis ministre et Français. Si vous ne me « promettez pas formellement de cesser toute poursuite contre « un homme libre par les lois de mon pays , et que rien ne vous « autorise à traiter en esclave , comme ministre je vais sur- « le-champ chez l'impératrice pour me plaindre de votre « conduite, et ensuite, comme militaire français, je vous de- « manderai raison des insuites faites à l'un de mes compa- « triotes, insultes que dès ce moment je regarderai comme.