‹ Memoires souvenirs et anecdotes M. Le Comte de Segur. Correspondance et pensees du principe de Ligne 2 par m. le comte de SégurChapitre 2 sur 39 · MÉMO · texte numérisé non relu

MÉMO

« personnelles, puisque je l'ai pris sous ma protection. »

Une affaire particulière n'aurait point effrayé le général, mais la crainte du courroux de l'impératrice l'intimida ; il me fit la promesse que j'exigeais , et nous nous séparâmes.

Longtemps après, le même général me donna d'inconvenantes preuves de son souvenir et de son ressentiment. Dans la première guerre des Français contre les Russes, guerre que termina glorieusement la paix de Tilsitt, mon fils, le général Philippe de Ségur, après uue charge brillante , ayant poursuivi avec trop d'ardeur l'ennemi qui se retirait, fut entouré , blessé et pris ; on l'amena devant le général Kamenski.

Celui-ci , après lui avoir demandé son nom , voulut qu'il lui donnât quelques notions sur la position et les forces de l'armée française. D'après sou refus il le traita avec la rigueur la plus indécente ; malgré ses blessures , il voulut le contraindre à faire dans la neige, où l'on s'enfonçait jusqu'aux genoux, près de vingt lieues à pied , sans lui donner le loisir d'être soigné ni pansé. Mais ses propres officiers, indignés de cette dureté, donnèrent à mon fils un kibitki , et peu de jours après il arriva au quartier du général Apraxin, qui le dédommagea, par son urbanité , par sa courtoisie , des mauvais traitements que lui avait fait éprouver le vindicatif Moscovite.

On m'a conté depuis que ce même Kamenski , dont l'âge ne calmait point les violences , en périt victime , et qu'un de ses paysans , dans un accès de désespoir, lui fendit la tête d'un coup de hache.

Le général Souwaroff était bien autrement digne d'exciter la curiosité ; par son bouillant courage , par son habileté , par la confiance qu'il inspirait aux soldats , il avait trouvé le moyen , dans une monarchie absolue , où tout se donnait à la faveur, de s'avancer rapidement , quoiqu'il fût sans fortune , sans appui , et né au sein d'une famille qui n'était pas en crédit.

Il avait emporté chaque grade à la pointe de l'épée ; toutes les fois qu'il y avait quelques périls à courir, quelque ordre dif-

ficile à exécuter, quelques succès audacieux à tenter, le nom de Souwaroff était le premier qui vînt à la pensée de ses chefs.

Mais comme , dès les premiers pas de sa glorieuse carrière , il s'était vu l'objet de la jalousie active de plusieurs courtisans et favoris qui auraient été assez puissants pour s'opposer à son avancement, il forma l'étrange dessein de couvrir son mérite transcendant des formes bizarres de la folie.

Rien n'était plus lumineux que ses plans> plus profond que ses conceptions, plus rapide que son action; mais, dans la vie ordinaire et en public, sa contenance, ses gestes, ses paroles portaient une telle empreinte d'originalité, et même on peut . dire d'extravagance , que les ambitieux cessaient de le craindre, le regardaient comme un instrument utile pour agir, pour frapper, mais incapable de leur nuire et de leur disputer la jouissance des honneurs , du crédit et du pouvoir.

Par un singulier rapprochement, ce héros du despotisme emprunta , pour s'élever et pour parvenir à la gloire , le même masque dont le héros de la liberté , Brutus , s'était couvert sous lé règne de Tarquin.

Souwaroff, respectueux pour ses chefs , affable pour ses soldats , se montrait avec ses égaux impoli , hautain et sans formes ; il étonnait ceux qui ne le connaissaient pas par la multiplicité et la rapide concision des questions qu'il leur adressait, comme s'il avait eu le droit de leur faire subir une sorte d'interrogatoire. C'était sa manière de connaître un homme en un clin d'oeil ; il ne faisait aucun cas de ceux qu'il embarrassait , et concevait une prompte estime pour celui qui lui répondait nettement et sans hésitation.

J'en avais fait l'épreuve à Pétersbourg; mes réponses laconiques lui avaient plu , et pendant son court séjour il était venu souvent dîner chez moi.

Je me souviens que , lui ayant demandé une fois s'il était vrai qu'à l'armée il ne dormait presque jamais , domptant la nature, même sans nécessité, couchant toujours sur la paille, et ne quit-

tant jamais ni ses bottes ni ses armes. « Oui , me dit-il , je hais « la paresse, et, dans la crainte de m'endormir, j'ai toujours « dans ma tente un coq très-exact à me réveiller fréquemment; « lorsque parfois je veux céder à la mollesse et me reposer « commodément , j'ôte un de mes éperons. »

Lorsqu'il fut nommé maréchal de l'empire , il voulut faire lui-même sa réception en présence de ses soldats , de la manière la plus bizarre. Ayant fait placer dans une église, des deux côtés de la nef et en colonnes , autant de chaises qu'il existait d'officiers généraux plus anciens que lui , il entre en veste dans le temple , franchit en sautant chaque chaise, comme les écoliers lorsqu'ils sautent l'un par-dessus l'autre, et, après avoir ainsi lestement rappelé comment il avait dépassé tous ses rivaux, il se revêt du grand uniforme de maréchal, se couvre des nombreuses décorations qu'on lui avait prodiguées , et invite ensuite gravement les prêtres à terminer cette cérémonie par un Te Deum.

On dit que, lorsque l'empereur d'Autriche lui envoya le plus honorable de ses ordres , il se reçut lui-même chevalier, et se décora publiquement, en face d'un grand miroir, avec les cérémonies les plus bizarres.

On sait qu'en Suisse, forcé par les fautes de Korsakoff à reculer devant le général Masséna , il fit creuser une fosse et s'y plaça, criant à ses soldats qu'ils devaient le fouler aux pieds et le couvrir de terre s'il voulait fuir au lieu de faire face à l'ennemi.

Sou waroff n'était pas encore parvenu aux suprêmes honneurs militaires à l'époque où j'étais en Russie. Nous ne pouvions voir en lui qu'un brave soldat, qu'un officier général audacieux à l'armée , mais très-bizarre à la cour.

Le premier jour qu'il rencontra M. Alexandre de Lameth , dont le défaut ne fut jamais d'avoir un caractère trop flexible , leur entretien me parut assez original pour être ici rapporté.

* De quel pays êtes-vous? lui dit brusquement legénéral. —

DU COMTE DE SÉGUfl.

« Français. — IQnel état? — Militaire. — Quel grade? — Co- « loDel. — Votre nom? — Alexandre de Lâmeth. — C'est * bon. »

M. de Lameth, un peu piqué de ce bref interrogatoire, l'interpellant à son tour et le regardant fixement , lui dit : « De « quel pays êtes-vous? — Russe apparemment. — Quel état? « — Militaire. — Quel grade? — Général. — Quel nom? — « Souwaroff. — C'est bon. » Alors tous deux se prirent à rire , et depuis furent très-bien ensemble.

Le prince Potemkin était toujours absent , occupé à faire tous les préparatifs du brillant spectacle qu'il se proposait d'offrir aux regards de sa souveraine dès qu'elle entrerait dans ses gouvernements.

Pendant son éloiguement on n'osait point le blâmer ouvertement; l'envie, au lieu de l'attaquer avec force, le minait sourdement de tous côtés , et à chaque occasion on insinuait à l'impératrice quelques légers murmures , quelques plaintes indirectes contre l'administration capricieuse , contre l'orgueil et les injustices du puissant favori. Le maréchal Romanzoff exprimait seul avec noblesse, et hautement, son opinion, ses griefs et son mécontentement.

Bientôt le prince arriva ; dès lors on n'entendit plus que des éloges , on ne vit plus que des hommages rendus avec la plus obséquieuse adulation.

Le prince de Nassau était venu avec lui ; je le reçus en fidèle frère d'armes. Je le présentai à l'impératrice , qu'il remercia du don qu'elle lui avait fait d'une terre en Crimée et de la permission de porter le pavillon russe sur ses bâtiments.

Sa Majesté l'invita à la suivre dans son voyage, et, en attendant les ordres de ma cour, je l'autorisai provisoirement à prendre l'uniforme que portaient les propriétaires de terres dans chacun des gouvernements de Russie.

Enfin le prince de Ligne revint de Vienne ; sa présence ranima tout ce qui languissait , dissipa toute ombre d'ennui

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et rendit la chaleur à tous les plaisirs. De ee moment nous crûmes sentir que les rigueurs d'un sombre hiver allaient s'adoucir et que le joyeux printemps ne tarderait pas à renaître.

L'impératrice, une ou deux fois par semaine, tenait cour plénière et donnait alternativement de grands bals et de beaux concerts. Les autres jours sa table n'était que de huit ou dix couverts ; les trois ambassadeurs qui la suivaient y étaient constamment admis , ainsi que le prince de Ligne et souvent le prince de Nassau.

Nous passions toutes les soirées près d'elle ; là elle ne souffrait plus ni gêne ni étiquette; l'impératrice disparaissait, et on ne voyait plus que la femme aimable ; on y faisait des contes , on y jouait au billard **on y parlait littérature.

Cette princesse eut la fantaisie d'apprendre à faire des vers ; pendant huit jours je lui fis connaître lesjrègles de la poésie; mais, dès que nous en fûmes à l'application , nous reconnûmes , elle et moi, que jamais temps ne pouvait être plus mal employé , et je crois qu'il était difficile de rencontrer une oreille moins sensible à l'harmonie des vers.

Sou cerveau, tout rempli de raison et de politique, ne trouvait point d'images pour enrichir ses pensées ; son esprit semblait succomber à la fatigue de la recherche pénible de la mesure et de la rime. Aussi elle convint que ses essais en ce genre ne seraient pas plus heureux que celui du célèbre Malebranche, qui, après de longs efforts , disait-il, ne put jamais parvenir à faire d'autres vers que ces deux-ci ;

Il fait , en ce beau jour , le plus beau temps du monde Pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde.

Catherine paraissait dépitée de l'inutilité de ses efforts. M. Fitz-Herbert lui dit : « C'est bien fait , Madame ; on ne peut « viser à la fois à tous les genres de gloire, et vous auriez dû

« vous en tenir à ces deux beaux vers que vous aviez composés « pour votre chienne et pour votre médecin :

« Ci-gît la duchesse Anderson , « Qui mordit monsieur Rogerson. »

Je renonçai donc à cette éducation poétique, en déclarant à mon auguste écolière qu'il était de toute nécessité qu'elle se résignât désormais à ne faire des lois et des conquêtes qu'en prose.

Le prince de Ligne ne laissait pas la moindre langueur pénétrer dans notre petit cercle; il racontait cent histoires plaisantes et faisait à tous propos des madrigaux , des chansons. Usant seul du droit de dire tout ce qui lui passait par la tête, il mêlait un peu de politique aux charades, aux portraits , et, quoiqu'il poussât quelquefois la gaieté jusqu'à la folie, il faisait passer de temps en temps , au bruit de ses grelots , quelques utiles et piquantes moralités. Il était courtisan par habitude , flatteur par système , bon par caractère et philosophe pair goût; ses plaisanteries faisaient rire et ne blessaient jamais.

Un jour il mystifia le comte de Cobentzel et moi d'une manière assez originale. Nous étions depuis quelque temps atteints, ainsi que lui , d'une petite fièvre qui nous revenait par accès. Bientôt il nous reproche notre insouciance, notre refus de suivre aucun traitement, exagère notre changement, nous montre une vive inquiétude , et nous assure enfin qu'il est décidé à nous donner l'exemple, à se soigner, et à prendre tous les moyens de se guérir pour avoir la possibilité de continuer le voyage.

Cédant à ses importunités , Cobentzel , qui souffrait d'un assez vif mal de gorge , se fait faire une copieuse saignée ; moi, je prends une ou deux médecines. Peu de jours après , nous retrouvant réunis chez l'impératrice , elle dit au prince : « Vous « avez bien bonne mine aujourd'hui; je vous croyais indisposé.

« Mon médecin vous a-t-il vu ? — Oh ! non, Madame , répon- « dit-il ; mes maux ne durent pas longtemps ; j'ai une manière « particulière de me traiter : dès que je suis malade , j'appelle « mes deux amis ; je fais saigner Cobentzel et purger Ségur , et « je suis guéri. » L'impératrice le félicita sur cette recette, qu'elle était, disait-elle , tentée d'essayer, et elle ne nous épargna pas les railleries sur notre docilité.

Les réunions de Kioff offraient trois tableaux très-divers : chez l'impératrice, on voyait alternativement ou la cour la plus splendide, ou la société la plus resserrée et la plus joyeuse.

Dans la maison où Cobentzel, Fitz-Herbertet moi, nous nous étions chargés de faire les honneurs de la ville aux Russes et aux étrangers, on aurait pu dire que c'était le café de l'Europe ; il ne désemplissait pas : on y trouvait des hommes de toutes les nations ; on y entendait les langages de tous les pays ; on s'y nourrissait des mets, des fruits et des vins de toutes les contrées; on y jouait à toutes les sortes de jeux ; enfin le temps s'y passait en conversations générales ou en entretiens privés de tous les genres , depuis les plus sérieux jusqu'aux plus familiers.

D'un autre côté , si Ton montait au vaste monastère de Petschersky pour rendre visite au prince Potemkin , qui s'y était établi , il semblait qu'on y assistât à l'audience d'un visir de Constantinople , de Bagdad ou du Caire ; le silence et une sorte de crainte y régnaient.

Soit par une indolence naturelle, soit par une hauteur affectée qu'il croyait utile et politique , ce puissant et capricieux favori de Catherine , après avoir paru quelquefois en grand uniforme de maréchal, couvert de décorations en diamants , bardé de broderies et de dentelles, coiffé, bouclé, poudré comme le plus ancien de nos courtisans, se tenait le plus habituellement couvert d'une pelisse , le cou décolleté , les jambes demi-nues, les pieds dans de larges pantoufles , les^heveux plats et mal

peignés; il restait mollement étendu sur un large divan , entouré d'une foule d'offlciers et des plus grands personnages de l'empire , invitant rarement quelques-uns d'eux à s'asseoir, et presque toujours feignant d'être trop occupé d'une partie d'échecs pour apercevoir les Russes ou les étrangers qui arrivaient dans son salon.

Je connaissais toutes ses singularités ; mais , comme presque aucun des assistants n'était instruit de la familiarité intime qui s'était établie entre ce bizarre minisire et moi , j'avoue que mon amour- propre éprouvait quelque embarras en pensant que tant d'étrangers verraient le ministre du roi de France exposé à subir, comme un autre , sa hauteur et ses caprices.

Aussi , pour qu'on ne s'y trompât point , voici le parti que je pris : lorsque je fus arrivé au monastère et qu'on m'eut annoncé, voyant que le prince ne se dérangeait point et ne levait seulement pas les yeux de dessus son échiquier, j'allai droit à lui , je pris sa tête avec mes deux mains , je l'embrassai cordialement , et je m'assis sans façon à coté de lui , sur son divan. Cette familiarité étonna bien un peu les spectateurs ; mais, comme elle lui parut très-naturelle, elle expliqua tout.

Au reste , soit par égard pour moi , soit par considération personnelle pour MM. de Lamcth et Dillon, dont on lui avait fait l'éloge, il les accueillit avec assez de politesse et de distinction.

Je vis , peu de temps après , arriver à Kioff un Espagnol dont le nom, mêlé à nos événements politiques, parvint depuis à une assez triste célébrité; il s'appelait Miranda. C'était un homme instruit, spirituel, intrigant et audacieux. Né en Amérique , il se trouvait uni par des liens de parenté à la famille Aristeguitta , que j'avais connue à Caracas et dont j'ai parlé au commencement de ces Mémoires.

Pendant le cours de la guerre, le gouvernement espagnol découvrit que Miranda , manquant à ses devoirs , avait livré aux amiraux anglais des plans et des cartes de Cuba et d'autres colonies espagnoles.

On voulait l'arrêter ; il s'évada , fut destitué de ses grades et poursuivi par tous les agents de l'Espagne. Étant pensionné parT Angleterre , il promenait en Europe son ambition mécontente et son ressentiment , en attendant la possibilité de retourner à Caracas , dès que les circonstances lui offriraient la possibilité d'y opérer une grande révolution que depuis longtemps il méditait.

Je ne connaissais pas alors tous ces faits ; mais , comme il n'était muni d'aucunes lettres de recommandation, lorsqu'il s'adressa à moi je refusai de le présenter à l'impératrice. Miranda ne se découragea pas. Il avait connu le prince de Nassau à Constantinople; celui-ci l'introduisit chez le prince Potemkin; son esprit les charma, et ils obtinrent de Catherine, pour lui, une audience secrète.

Là il trouva le moyen de persuader à cette princesse qu'il était un martyr de la philosophie, une victime de l'Inquisition ; enfin elle le prit en gré , et , lorsqu'il la quitta pour aller à Pétersbourg, elle ordonna au vice-chancelier de l'y recevoir

avec distinction , et comme un homme qu'elle honorait de son estime. On verra par la suite quels furent les embarras que me causa sa présence quand je retournai dans cette capitale.

Les jours eu le prince Potemkin, dans son monastère, ne donnait pas d'audience publique, ou, pour mieux dire, ne tenait pas sa cour asiatique, je le voyais avec plus de plaisir dans l'intimité , entouré de ses aimables nièces et d'un petit nombre d'amis. C'était alors un tout autre homme, toujours original à la vérité , mais spirituel et capable de répandre un intérêt piquant dans tous les genres d'entretiens les plus variés.

Le régime des douanes russes était alors très-flscal , trèsdur, et suivi avec beaucoup de rigueur. Les ministres étrangers eux-mêmes se voyaient astreints à ne donner à leurs courriers que des sacs d'une dimension convenue, de manière à ne pouvoir laisser aucune possibilité d'y mêler aux dépêches quelques objets de contrebande; mais, dans les pays despotiques, ce

sont ceux qui ont fait la loi, et dont le devoir est d'en maintenir l'exécution, qui la violent le plus souvent. En voici une preuve qui me paraît assez singulière pour être rapportée.

Lorsque mon valet de chambre Év-rard, que j'avais envoyé en courrier à Versailles avec le traité de commerce signé , revint à Kioff portant les ratifications de ma cour, comme on savait qu'il était aussi chargé des présents destinés par le roi aux ministres de l'impératrice , on avait ordonné aux douanes de la frontière de le laisser passer sans le fouiller ; il le savait , en profita, et, à mon insu , arriva dans Kioff avec une voiture . remplie de dentelles , de bijoux et de toutes sortes d'effets de contrebande.

Or, un jour, me trouvant à déjeuner chez le prince Potemkin avec ses nièces , plusieurs dames et une douzaine d'autres personnes , je m'aperçus qu'à tous moments , et tour à tour, on quittait le salon pour entrer dans une autre pièce dont la porte était refermée avec soin.

Toutes les fois que j'étais tenté de m'y rendre aussi , une des nièces du prince m'en empêchait et me retenait par les plus aimables cajoleries. Enfin , cet obstacle irritant de plus en plus ma curiosité, je m'échappai, je courus, j'ouvris la discrète porte, et je vis sur une grande et large table , entourée de curieux et d'acheteurs , une grande quantité de bijoux et d'autres marchandises prohibées , que mou joyeux valet de chambre étalait avec complaisance, en vantant leur beauté et déclarant leur prix.

A mon aspect la surprise éclate dans tous les yeux : prince , curieux , acheteurs , tous semblent des coupables pris sur le fait. Mon marchand consterné replie précipitamment sa boutique. Une colère feinte brille dans mes regards ; je gronde sérieusement le contrebandier, et je lui déclare que dès ce moment il n'est plus à mon service.

En vain les dames veulent m'attendrir, en vain on me presse de lui pardonner; je résiste pendant une heure à toutes les instances, et je ne me rends enfin qu'au moment où le prince ,

premier ministre , me supplie de faire grâce au Criminel. « Il « le faut bien , lui dis-je, puisque, par un étrange hasard, vous « vous trouvez être son recéleur et son complice. »

Au milieu de toutes ces réunions de plaisir, de ces festins , de ces bals , de ces jeux , de ces fêtes , la sévère politique ne restait pas inactive, et bientôt il s'éleva du côté de Constantinople un orage précurseur de tous ceux qui depuis n'ont pas cessé, pendant près de trente ans, d'agiter et il ébranler l'Europe.

Tous les politiques craignaient alors que une rupture entre la Russie et la Porte réveillant la rivalité des grandes puissances , une guerre générale n'en fût le résultat. 11 semblait en effet évident que , si l'empereur et l'impératrice cherchaient à rompre l'équilibre en ajoutant à leurs États les vastes possessions des Turcs en Europe , la France , la Prusse et la Suède s'opposeraient de toutes leurs forces à cet agrandissement , quand même l'Angleterre s'unirait aux cours impériales dans l'espoir de profiter de cette révolution en s'emparant des îles de l'Archipel.

Il est si peu donné à l'esprit humain de prévoir d'avance les événements les plus prochains que personne dans ce moment ne songeait aux suites que devaieut avoir les légers troubles qui agitaient la France. On croyait, au contraire, que ses embarras intérieurs , produits par l'état alarmant de ses finances , lui laisseraient peu de poids dans les affaires européennes , de sorte qu'à cette époque toutes les inquiétudes se portaient sur l'Orient.

La cour de Catherine devenait le foyer de la politique et le point sur lequel se fixaient tous les regards des hommes d'État. Catherine 1 1 , dont l'esprit se montrait de coutume si pénétrant , se trompait tellement, dans ces circonstances, sur la situation du gouvernement français, qu'elle ne prévoyait pour lui que sécurité , gloire et bonheur.

Ce fut à Kioff que je reçus la dernière lettre de M. de Vergennes. Ce miuistrc me chargeait de communiquer à l'impéra-

trice la résolution prise par le roi de réunir autour de lui tous les notables de son royaume.

Cette princesse me montra à ce sujet la plus vive satisfaction ; elle en parlait avec enthousiasme , et voyait déjà dan» cette réunion le gage certain du rétablissement de nos finances et de raffermissement de Tordre public. « Je ne saurais , me dit- « elle, donner trop d'éloges à un jeune roi qui devient, dans « le cœur des Français , le digne rival de Henri IY. »

Tous les étrangers qui se trouvaient à Kioff , de quelque nation qu'ils fussent , me félicitaient sur cet événement ; tant il est vrai que partout alors , et sans qu'on s'en doutât , les sentiments libéraux , les nobles pensées , le désir de voir réformer les abus , tomber les préjugés , affaiblir le pouvoir arbitraire et marcher vers la liberté (qui, pour parler avec précision, n'est au fond que la justice ), agitaient secrètement toutes les âmes , élevaient tous les esprits et fermentaient dans tous les cœurs. Les intérêts privés ne craignant point encore les blessures qu'ils devaient en recevoir, l'intérêt général seul était écouté et compris.

Heureux jours , qui ne sont plus revenus ! Que d'illusions vertueuses nous environnaient dans ce temps d'inexpérience! Et pourquoi le souffle des passions et la fureur de l'esprit de parti ont-ils depuis desséché les âmes , empoisonné les sentiments les plus naturels , et reculé pour longtemps le bonheur vers lequel on semblait marcher, d'un commun accord , à la lueur des flambeaux de la raison et de la vérité , flambeaux trop tôt changés en torches de discorde !

J'appris , peu de jours après , la mort de M. le comte de Vergennes ; ce fut un malheur pour la France , et l'on pourrait même presque dire une perte pour l'Europe , sur laquelle son esprit conciliant, prévoyant et sage, était parvenu à exercer une salutaire influence.

M. le comte de Montmorin, qui le remplaça, m'exprima, dans les termes les plus honorables , la satisfaction que le roi lui avait montrée de ma conduite en Russie.

Sur ces entrefaites, je reçus de ma cour une dépêche qui nie prescrivait précisément la même conduite et le même langage que j'avais pris sur moi de suivre et de tenir à l'occasion des affaires de Turquie, et, peu de jours après, M. de Montmorin , par l'ordre du roi , me félicita obligeamment d'avoir ainsi , dans une circonstance délicate, deviné les instructions que je devais recevoir.

Le prince Potemkin, irrité de voir ses vues contrariées par mes démarches et par celles du comte de Cobentzel , ne put longtemps se contenir et bientôt il exhala son mécontentement.

« Il est donc décidé, me dit* il, qué votre nation, la plus « éclairée de tout l'univers, voudra éternellement protéger le « fanatisme et l'ignorance; et sous quel prétexte? sous celui « de ne pas perdre un commerce dont la possession pourrait « vous être garantie par des acquisitions brillantes et solides « dans l'Archipel. L'Europe tout entière a le droit d'accuser la « France , qui s'obstine seule à vouloir conserver dans son sein « la peste et la barbarie. »

Il m'était toujours pénible de combattre une opinion que je ne pouvais désapprouver. Cependant, pour remplir mes devoirs, je lui répondis « qu'un homme aussi éclairé que lui devait « mieux comprendre et apprécier les motifs du roi de France , « qui , satisfait de voir son royaume florissant , tranquille et « respecté , ne pouvait former d'autres vœux que celui du « maintien du repos général.

« L'espoir d'un agrandissement plus illusoire que réel , di- « sais-je, ne le décidera point à troubler le bonheur de ses a sujets , à compromettre la tranquillité publique, à dépouiller « de ses possessions un ancien allié , enfin à renouveler le temps « des croisades pour effectuer un partage qui enflammerait « l'ambition, la cupidité, la jalousie de toutes les puissances « de l'Europe, et la rendrait le théâtre d'une guerre générale , « aussi longue , aussi ruineuse , aussi difficile à terminer que « la guerre de Trente- Ans. »

A peu près à la même époque , M. Fitz-Herbert reçut des dépêches du cabiuet britannique , qui refusait de souscrire à l'ultimatum envoyé par le miuistère russe. Dès ce moment toute négociation relative au renouvellement du traité de commerce entre l'Angleterre et la Russie fut définitivement rompue.

Les ratifications du traité que j'avais conclu venaient d'être échangées Chacun des quatre plénipotentiaires russes reçut du roi quarante mille francs et le portrait de Sa Majesté , entouré de diamants , dont le prix montait à la même valeur. Les chancelleries russe et française reçurent chacune mille ducats.

L'impératrice me donna son portrait enrichi de diamants, ainsi que de très-belles fourrures et quarante mille francs. Peu de jours après , comme elle se faisait peindre en costume de voyage , je reçus d'elle un autre portrait bien plus ressemblant.

Conformément aux ordres qu'on m'avait envoyés , j'exprimai à cette princesse la satisfaction que le roi avait éprouvée en formant un lien d'amitié avec elle. « Son désir, lui dis-je, « est d'étendre et de fortifier la confiance dont ce traité est le « gage , et de resserrer de plus en plus une union si utile au « repos de l'Europe , dont l'équilibre ne peut être mieux main- « tenu que par deux grandes puissances qui ne doivent avoir, « dans leur position actuelle , que des intérêts communs. • Sa réponse fut très-amicale , très-obligeante , et aussi pacifique que je pouvais l'espérer.

Ce n'était pas assez d'avoir signé un traité de commerce, il fallait qu'il eût des résultats réels. J'invitai M. le comte de Montmorin à se concerter avec le contrôleur général sur les moyens les plus propres à encourager l'établissement de maisons françaises dans les ports de Russie, établissement d'une nécessité urgente et sans lequel notre traité ne serait qu'illusoire.

L'imagination de Catherine ne pouvait rester en repos ; aussi ses pîans étaient plus précipités que mûris; on s'apercevait que

cette précipitation étouffait dans leur germe une partie des créations de son génie.

Elle voulait en même temps former un tiers-état , attirer le commerce étranger, établir des manufactures, étendre l'agriculture , fonder le crédit , multiplier le papier-monnaie , faire hausser le change , baisser l'intérêt de l'argent , bâtir des villes , créer des académies, peupler des déserts, couvrir la mer Noire d'escadres nombreuses, anéantir les Tartares, envahir la Perse, continuer progressivement ses conquêtes sur les Turcs, en* chaîner la Pologne et étendre son influence sur toute l'Europe.

C'était beaucoup entreprendre , et , quoiqu'il y eût plus à faire dans un pays aussi neuf en civilisation , il est certain qu'on aurait obtenu plus de succès si on eût embrassé moins d'objets à la fois , ou si on eût voulu au moins , renonçant aux projets de conquêtes, ne s'occuper que de la prospérité intérieure, seule et vraie gloire pour les souverains.

Au reste , Catherine jouissait déjà de quelques fruits de ses travaux : la douceur de son règne favorisait l'accroissement rapide de la population ; plusieurs manufactures avaient fait des progrès; la culture s'étendait de jour en jour; des écoles fondées adoucissaient par degrés les mœurs et répandaient peu à peu les lumières ; les tribunaux commençaient à juger avec équité , et conformément aux lois, toutes les affaires qui ne concernaient pas des hommes trop puissants; l'esclavage était adouci ; les droits concédés à la noblesse de s'assembler, d'élire ses syndics, ses juges, et d'adresser ses plaintes au trône , donnaient quelque activité aux propriétaires , les accoutumaient à connaître les affaires , préparaient aùx gouvernements des instruments utiles , et empêchaient les deux capitales de la Russie d'énerver l'empire en concentrant dans ces deux grandes villes toute l'industrie , toute la richesse et toutes les consommations.

Malgré le désir qu'on me montrait de conserver la paix , je

voyais régner une inquiétude et une méflanccqui s'accordaient peu avec ces dispositions pacifiques. On refusait des chevaux et des passe-ports à tous les étrangers qui désiraient d'aller à Kherson, en Crimée, ou dans toute autre partie des gouvernements du prince Potemkin.

M. de Lameth venait d'annoncer le dessein de se rendre à Constantinople par Kherson; on ne lui répondit point par un refus formel , mais le prince me pria de l'engager à renoncer à ce projet.

« Dans les circonstances actuelles, me dit-il, cette dé- « marche serait vue de mauvais œil par l'impératrice; elle « nourrirait les injustes préventions qu'on lui inspire contre « les Français , et me nuirait dans le dessein que j'ai formé , de « concert avec vous , d'amener cette princesse à la confiance « qu'elle doit aux dispositions amicales de votre cour. Il n'existe « pas, à la vérité, de rupture entre la Porte et nous; mais, « comme on arme des deux côtés , il serait désagréable à l'im- « pératrice qu'un colonel français , traité par elle avec distino « tion, traversât tous les postes russes pour passer dans le « camp des Turcs. Cependant, ajouta-t il, comme ministre, « je suis prêt à vous délivrer les passe-ports si vous insistez à « les demander; mais, comme ami, je dois vous engager à évi- • ter tout ce qui pourrait nuire à un rapprochement si récent. »

Je lui répondis « que c'était attacher bien de l'importance « au voyage d'un jeune Français dont le seul but était de s'ins- « truire et de s'amuser; » je l'assurai que, « dans le temps où « la guerre entre l'Angleterre et nous était près d'éclater, si « lui ou tout autre général russe se fût trouvé en France , « nous l'aurions laissé partir de Brest pour se rendre à Ports- « mouth sans en concevoir la moindre inquiétude. »

Cependant je fis ce qu'il désirait, car mon rôle était de concilier et non d'aigrir. M. de Lameth , quoiqu'il fût justement étonné d'une telle méfiance, consentit obligeamment , et par amitié pour moi à subir cette contrariété.

M. de Ghoiseul me surprenait toujours par la vivacité de ses inquiétudes , par la continuité de ses plaintes , par l'activité avec laquelle il pressait les armements des Turcs. Je lui avais cependant adressé des dépêches propres à le calmer; mais le comte de Bezborodko m'expliqua tout : il m'apprit qu'un courrier expédié par lui dans le mois précédent , et qui portait ses dépêches à M. de Bulgakoff , ainsi que les miennes pour M. de Choiseul , avait été attaqué et volé sur les frontières par des brigands. On verra que cet incident ne contribua pas faiblement à déjouer toutes les mesures que nous avions prises pour rassurer la Porte et prévenir une rupture.

Quelques jours après, le prince Potemkin me fit une insinuation relative à un traité d'alliance qu'il était , selon lui , désirable et possible de conclure entre la France et la Russie. ProGtant de cette circonstance , je lui dis « qu'avant tout il « faudrait connaître parfaitement les vues de sa cour, et sa- « voir si elle renonçait sincèrement à la destruction d'un cm- « pire dont la conservation intéressait plusieurs grandes puis- « sauces. »

« — Il le faut bien, dit-il , puisque vous voulez conserver la

* peste, et que vous refusez de croire qu'un gouvernement chré- « tien ou des républiques grecques garantiraient mieux votre

* commerce que ne peut le faire l'orgueil capricieux et dédai- « gneux des musulmans. Mais au moins devriez-vous con- « sentir à laisser resserrer les Turcs dans des frontières plus « naturelles , plus convenables , pour éviter des guerres dont « on est à chaque instant menacé.

« — J'entends , lui répondis-je; vous voulez Oczakoff et « Akerman : c'est à peu près demander Constantinople ; « c'est déclarer la guerre pour prouver le désir de conserver « la paix. »

« — Non, répliqua-t-il ; mais, si on nous attaque, nous pren- « drons les indemnités qui nous conviendront. Il serait cepen-

* dant possible , si vous le vouliez , et sans combattre , de

« rendre indépendants les princes de Moldavie et de Valachie , « et de délivrer ainsi ces provinces chrétiennes du glaive des à bourreaux et du pillage des brigands.

« — Sans combattre ! lui dis-je ; vous ne le croyez pas. Ja- « mais les Turcs ne souscriront à une telle concession sans « avoir été vaincus. »

Cet entretien finit et me prouva qu'avec de telles idées empreintes dans la téte d'un ministre si puissant il serait bien difficile que le comte Bczborodko pût maintenir longtemps l'impératrice dans les dispositions pacifiques qu'elle manifestait, et qui , pour le moment , me paraissaient sincères.

Un courrier de Constantinople apporta au prince Potemkin des nouvelles qui irritèrent Catherine : M. de Bulgakoff lui mandait que plusieurs officiers français, déguisés en marchands, s'étaient rendus par terre à Oczakoff.

Je dis au prince « qu'il devait bien s'attendre , au moment « où les frontières des Turcs se trouvaient menacées , à voir « la France , leur alliée , employer, pour les mettre en défi fense, des officiers que notre cour avait envoyés dans ce « dessein à Constantinople. » J'ajoutai « que leur déguisement « seul me semblait inexplicable , parce que nous agissions « sans feinte et ouvertement. »

Les Anglais saisirent cette circonstance pour aigrir les soupçons de l'impératrice , et pendant quelque temps la bienveillance de cette princesse pour moi se changea en froideur marquée.

Le parti de l'opposition en Pologne s'efforçait alors de profiter du séjour de Catherine à Kioff pour nuire dans son esprit au roi Stanislas. Le maréchal Potocki par son adresse, et le général Branitzki par le crédit de sa femme , nièce du prince Potemkin , persuadèrent 5 ce prince que le roi s'opposait aux acquisitions qu'il voulait faire en Pologne ; mais le prince de Nassau et le comte de Stackelberg , déjouant cette intrigue , réconcilièrent le premier ministre et le roi.

« Savcz-vous ce que font ici ces nobles de la grande et « petite Pologne ? disait le prince de Ligne ; ils se trompent, on « les trompe , et ils en trompent d'autres. Leurs femmes flat- « tent l'impératrice et se persuadent qu'elle ne sait pas qu'ils « l'ont insultée dans les aboiements de la dernière diète. Tous « cherchent un regard du prince Potemkin , et ce regard est « difficile à rencontrer; car le prince tient du borgne et du « louche. Ces belles Polonaises sollicitent le ruban de Sainte- « Catherine pour l'arranger avec coquetterie et pour exciter « la jalousie de leurs amies et de leurs parentes.

« L'impératrice se plaint des ministres d'Angleterre et de « Prusse, qui aiguillonnent l'humeur des Turcs , tandis qu'elle « agace continuellement ces enfants de Mahomet. On désire « et on craint la guerre ; Ségur fait ce qu'il peut pour l'éloigner ; « moi , qui n'ai rien à risquer, et qui ai peut-être quelque « gloire à acquérir, je souhaite la guerre de tout mon cœur ; et a puis mon ami me reproche de souhaiter ce qui doit causer « tant de malheurs ; alors je ne la désire plus ; mais souvent « un reste de fermentation dans le sang m'y ramène. »

On voit par là combien un tel ami , jouissant de toute la confiance de Catherine, était loin de me seconder pour la maintenir dans ses dispositions pacifiques.

Stanislas proposa à l'impératrice de lui prêter des troupes ; elle refusa cette offre. Les circonstances étaient favorables pour Stanislas, mais ce prince était incapable d'en profiter. Portant au milieu d'une nation turbulente, un esprit léger, doux et brillant, lorsqu'il aurait fallu développer du caractère et du génie, ce monarque, accablé sous le poids de sa faible couronne, restait toujours tyrannisé par ses voisins et bravé par ses sujets.

L'hiver venait de disparaître; les eaux du Borysthène n'étaient plus enchaînées par les glaces ; la nature , quittant son voile de deuil et se colorant des feux du printemps , donnait à Catherine le signal du départ. On célébra sa fête.

Cette princesse , après avoir visité religieusement le monastère de Petschersky, distribua beaucoup de grâces et de cordons , de diamants et de perles. « La Cléopâtre de Kioff , dit à « ce propos le prince de Ligne , n'avale point de perles , mais « elle eu donne beaucoup. »

Enfin Timpératrice s'embarqua, le l« r mai 1787 , sur sa galère , suivie de la flotte la plus pompeuse qu'un grand fleuve eût jamais portée. Elle était composée de plus de quatre-vingts bâtiments avec trois mille hommes d'équipage et de garnison ; à leur téte marchaient sept galères d'une forme élégante , d'une grandeur majestueuse, peintes avec art, garnies d'équipages nombreux, lestes , uniformément vêtus. L'or et la soie étincelaient dans les riches appartements construits sur les tiliacs.

L'une de ces galères, qui suivaient celle de l'impératrice, reçut à son bord MM. de Cobentzel et Fitz-Herbert ; une seconde fut assignée au prince de Ligne et à moi ; les autres étaient destinées au prince Potemkin, à ses nièces, au grand-chambellan , au grand-écuyer, aux ministres et aux grands que Catherine avait admis à l'honneur de l'accompagner. Le reste de la flotte portait les officiers inférieurs, les bagages, les muni- • tions. Mademoiselle Protasoff et le comte Momonoff étaient logés dans la galère de Sa Majesté.

Nous trouvâmes chacun sur les nôtres une chambre et un cabinet dont le luxe égalait l'élégance , un divan commode , un excellent lit en taffetas ehiné et un secrétaire en acajou.

Chaque galère avait sa musique. Une foule de chaloupes et de canots voltigeaient sans cesse à la téte et sur les flancs de cette escadre , qui ressemblait aux créations de la féerie..

Notre marche était lente; nous nous arrêtions souvent, et nous profitions de ces moments de repos pour monter sur de rapides esquifs, et pour nous promener sur les rives du fleuve ou dans les îles fraîehes et verdoyantes dont son cours était parsemé.

Une affluence immense de peuple salua l'impératrice par

de bruyantes acclamations, à l'instant où Ton vit , au bruit du canon , les matelots de sa majestueuse escadre frapper en cadence , avec leurs rames peintes et brillantes, les eaux du Borysthène.

Sur les bords du fleuve une foule de curieux , qui se renouvelaient sans cesse , venaient de tous le points de l'empire admirer la marche de notre cortège et offrir en tribut à leur souveraine les productions de leurs climats divers.

Souvent on voyait des corps légers de Cosaques manœuvrer dans les plaines que baigne le Dniéper. Les villes, les villages y les maisons de campagne, et quelquefois de rustiques cabanes, étaient tellement ornés et déguisés par des arcs de triomphe , par des guirlandes de fleurs, par d'élégantes décorations d'architecture , que leur aspect complétait l'illusion au point de les transformer à nos yeux en cités superbes , en palais soudainement construits , en jardins magiquement créés.

La neige avait disparu ; une riante verdure couvrait la terre ; les prés étaient émaillés de fleurs ; un soleil brillant animait , vivifiait, colorait tous les objets. L'air retentissant des sons de la musique harmonieuse de nos galères; les costumes divers des spectateurs qui bordaient le rivage variaient sans cesse ce , riche et mouvant tableau.

Enfin, plus tard, lorsque nous approchâmes de quelques grandes villes , nous vîmes rangés à leurs postes des escadrons de troupes d'élite , éclatantes par la beauté de leurs armes et par la richesse de leurs uniformes. Le constraste de leur magnifique tenue avec le dénûraent des régiments du maréchal Romanzoff , annonçait assez que nous quittions le gouvernement de ce vieux et illustre guerrier, et que nous allions entrer dans ceux que la fortune avait soumis au prince Potemkin.

Les éléments, la saison, la nature et l'art, tout semblait conspirer pour assurer le triomphe de ce favori puissant. 11 espérait , en entourant sa souveraine de tant de prestiges , au moment où elle parcourait les contrées récemment conquises

Sf

par ses armes , enflammer son ambiion et lui inspirer le désir de tenter audacieusement de nouvelles conquêtes. ^

Nos matinées seules étaient libres ; nous les employions agréablement en lectures , en conversations , en visites d'une galère à l'autre , en promenades sur les bords du fleuve.

A une heure nous nous rendions tous les jours sur la galère de l'impératrice et nousdînions avec elle. Sa table, suivant sa coutume, ne passait point dix couverts. Une fois par semaine seulement elle invitait toutes les personnes qui avaient l'honneur de l'accompagner. Alors son dîner était servi sur un très-grand bâtiment où soixante couverts pouvaient être facilement places.

Cinq jours après notre départ nous nous arrêtâmes devant la ville de Kanief , où le roi de Pologne avec sa cour nous attendait.

C'était là que devait avoir lieu l'entrevue de Stanislas et de Catherine, tous deux remarquables, vingt-cinq ans auparavant, par leur grâce , par leur beauté , tous deux autrefois unis par un amour réciproque , et tous deux , depuis tant de lustres , . non moins changés dans leurs formes que dans leurs senti-

J Utrillo.

Au moment où nous allions être témoins, le prince de Ligne et moi , de cette reconnaissance théâtrale , où la politique avait plus de part que l'amitié , nous ne pouvions nous empêcher de sourire en voyant la tristesse et la jalousie que le jeune favori éprouvait ou feignait d'éprouver à l'approche d'un tête-à-téte devenu si étranger à l'amour ; car il était évident que Stanislas , dont la couronne flottait incertaine sur sa tête , n'avait sollicité que par crainte et par intérêt , de son altière protectrice , la faveur d'une réunion passagère , et ce rendez- vous , plus diplomatique que sentimental, ne lui était accordé que par une froide bienséance.

Je ne vis jamais l'impératrice plus aimable que le premier jour de notre navigation. Le dîner fut très-gai ; nous étions tous

charmés de sortir de la triste ville de Kioff , où les glaces nous avaient bloqués pendant trois mois.

Le printemps rajeunissait nos idées; la beauté du temps, la magnificence de notre flotte , la majesté du fleuve , le mouvement , la joie de la multitude des spectateurs qui accouraient sur les bords, le mélange militaire ou asiatique que nous présentaient les costumes variés de trente nations différentes, enfin la certitude de voir chaque jour des objets curieux et nouveaux , réveillaient, aiguillonnaient notre imagination; elle semblait voyager encore plus rapidement que nous.

Sans nous appesantir sur rien, nous passions continuellement d'un sujet de conversation à l'autre. Nous comparions les temps anciens aux modernes , la France à l'Attique , l'Angleterre à Carthage , la Prusse à la Macédoine , l'empire de Catherine à celui de Cyrus. On racontait des anecdotes ancienneset nouvelles. L'impératrice nous en fit connaître plusieurs relatives à Pierre le Grand et à Élisabeth.

Comme nous la félicitions d'avoir en si peu de temps adouci des mœurs naguère encore si rudes et si âpres , elle répondit : « Il est vrai que les vieillards russes doivent trouver quelque « différence entre leur temps et le nôtre. Je ne puis penser sans « horreur au sort du peuple sous le règne de l'impératrice « Anne , ou plutôt sous celui de son ministre Biren ; cet « homme cruel, qui la dominait, fit tuer, mutiler ou exiler plus « de soixante-dix mille personnes. »

Nous parlâmes des tribus sauvages qui peuplaient encore les parties reculées de son empire. « Le temps, dit-elle, n'a « point encore marché pour ces tribus nomades ; depuis leur « origine elles ont toujours conservé la même simplicité de « mœurs. Vivant sous la tente , se nourrissant de la chair et « du lait de leurs troupeaux , soumises à des chefs qui sont « plutôt des pères de famille que des maîtres , on peut les croire « heureuses; car elles n'ont qu'un petit nombre de besoins et « de désirs, toujours aisés à satisfaire. Je ne sais pas si, en les

« civilisaient, comme je l'ai voulu je ne les aurais pas gâtées. « Les légers tributs de fourrures qu'elles me payent les contra - « rient peu , puisque la chasse est leur habitude et leur passion. »

Un seul grand changement s'est opéré pour ces antiques hordes de Huns , de Kirghis , de Ta r tares , connues jadis sous mille noms différents ; elles furent longtemps , par leur vie errante, par leurs invasions et par leurs ravages , l'effroi du monde; mais ce monde, aujourd'hui civilisé, peuplé, armé, éclairé, leur ayant ôté toute possibilité de conquête, ces hordes ont cessé d'être belliqueuses, à tel point qu'elles ne se battent même que très-rarement entre elles.

Nous parlâmes de leur religion, de leurs chamans ou sorciers, de leurs idoles. L'impératrice nous dit « qu'une de ces tribus « avait un culte assez difficile à connaître ; leurs prêtres ont « gardé de toute antiquité un recueil de prières , de maximes « ou de cantiques écrits dans une langue dont l'intelligence « est perdue depuis bien longtemps, et qu'ils récitent par tra- « dition sans les comprendre.

« Ce fait, ajouta-t-ellc, excita ma curiosité ; je consultai des « savants, qui, sur ce point comme snr beaucoup d'autres ne a savaient rien. J'ordonnai de continuer des recherches. Enfin « depuis peu on a cru reconnaître que ces prières étaient écrites dans la langue antique et sacrée des Indes , le sanskrit. »

Comme dans la suite de cet entretien cette princesse passait en revue assez rapidement les systèmes des législateurs de la Grèce, de l'Asie, de Rome et de l'Arabie, je lui dis qu'elle paraissait avoir perdu tout à fait le droit de dire du mal des sa» vants, selon son habitude.

« Oui, ajouta le prince de Ligne ; car, songez bien, Madame, « après ce que nous venons d'entendre, nous allons être obligés, « en conscience, de vous inscrire sur la liste de ces savants que « vous ménagez si peu.

« — Ah! je le sais, dit-elle, mon ensemble vous plaît; vous

« me louez en gros; mais je parie que, dans les détails, vous « trouvez en moi bien des sujets de critique. Je fais à tous « moments des fautes de langue et d'orthographe. M. de Ségur « conviendra que j'ai parfois la tête bien dure , puisqu'il n'a pu « parvenir à me faire composer seulement six vers , et en vca rite je crois, malgré ses éloges, que, si j'étais particulière eu « France , ses charmantes dames de Paris ne me trouveraient « pas assez aimable pour m'inviter à souper.

a — Songez, je vous prie, Madame, m'écriai-je alors, que je « représente ici près de vous la France, et que je ne dois pas « souffrir qu'on la calomnie ainsi. »

Comme l'impératrice était en train , continuant sur ce ton , elle nous dit : « Allons! que croyez-vous que j'aurais été dans « le monde si j'y fusse née homme et particulier? »

M. Fitz-Herbert répondit qu'elle aurait été un profond législateur; Cobentzel, un grand ministre ou un ambassadeur; moi , je l'assurai qu'elle serait devenue un général très-renommé.

« Ah! pour le coup , reprit-elle , vous vous trompez ; car je « connais ma tête, elle est ardente ; j'aurais tout risqué pour « chercher la gloire , et , n'étant que sous-lieutênant , dès la « première campagne je me serais fait casser la tête. »

Un autre jour, nous parlions de toutes les conjectures qu'on allait faire en Europe sur son voyage. A cet égard nous étions tous du même avis , et nous prétendions que partout on allait se figurer qu'elle et l'empereur voulaient conquérir la Turquie , la Perse, peut-être même l'Inde et le Japon; enfin qu'en ce moment le cabinet voyageur de Catherine occupait et inquiétait tous les auties.

« Ce cabinet de Pétersbourg , dit-elle , qui (lotte aujourd'hui « sur le Dniéper, paraît donc bien grand , puisqu'il donne aux « autres tant d'occupation ?

« — Oui, Madame, dit alors le prince de Ligne, et je n'en con- « nais cependant pas un plus petit , car il n'a que quelques pouces

« de dimension : il s'étend depuis une tempe à l'autre, et de- « puis Ja racine du nez jusqu'à celle des cheveux. »

Notre navigation devait durer pendant l'espace de quatre cent quarante-six verstes , qui séparent Kioff de Kaydak. A Kaydak les cataractes commencent, et de là il fallait reprendre nos voitures pour nous rendre à Kherson.

Le Borysthène ou Dniéper, dont les sources se trouvent près du village de Dniéproff , à cent cinquante verstes de Smolensk , se grossit rapidement. Son cours entier est de quinze cents verstes ou environ quatre cents lieues.

Avant d'arriver à son embouchure, entre Kinburn et Oczakoff , il forme un golfe dont la longueur est de quinze lieues et la largeur de quatre. Son lit , depuis Kaydak , est embarrassé par treize cataractes qui occupent un espace de soixante verstes. Plusieurs de ces roches sont couvertes d'eau ; d'autres s'élèvent à une assez grande hauteur au-dessus de sa surface.

Ce fleuve est rapide ; plusieurs bancs de sable y rendent quelquefois la navigation assez dangereuse. Il reçoit plusieurs rivières : du côté de la Pologne , l'Ingoultz , le Bug et le Liman ; du côté de la Russie , la Soja, la Dezua , la Soula , la Ptia , la Vorskla et la Samara.

Indépendamment des villages dont ses bords sont parsemés, on y rencontre Tripolié, ville bâtie par Wladimir pour défendre les frontières de ses États. Elle fut , comme toutes les autres , souvent en proie aux guerres civiles , et momentanément détruite dans le douzième siècle par les Tartares.

A peu de distance est un village nommé Staiki, sur un ruisseau qui marque la frontière de la Pologne , et depuis lequel toute la rive droite appartient aux Polonais.

Ensuite on voit la ville de Péréiaslaff , jadis habitée par les Rosars, et à droite la ville de Trektémiroff, qui fournit des meules aux contrées voisines russes et polonaises.

A vingt verstes plus loin on aperçoit Kanieff, précédemment

ville , aujourd'hui bourg. Ce fut là où se rendit le roi de Pologne, pour nous recevoir.

Autrefois une tribu de Tartares nuinmés Baskas s'empara de cette ville ; plus tard Achmet-Baska , un de leurs chefs , les divisa en slobodes et les nomma Cosaques. Ils se rendirent maîtres de cette contrée.

Depuis , accrus en nombre par des troupes de déserteurs russes et polonais, ils y construisirent un fort, qu'ils nommèrent Tcherkasse. Bientôt des hommes sans aveu de toutes les nations les rejoignirent ; ils fondèrent une ville située dans une île du Borysthène , et qui devint assez fameuse sous le nom de Kortitz.

Ce fut alors qu'on les appela Zaporaviens , pour les distinguer d'autres tribus ou slobodes établies au-dessus des caractères. Ces brigands amphibies , occupés sans cesse à guerroyer et à piller, se voyant chassés peu à peu de leurs premiers établissements , se retirèrent et habitèrent différentes îles du Dnieper, ' d'où ils sortaient en foule pour faire des incursions en Pologne et en Russie.

Catherine II, ayant enfin détruit cette étrange république, établit sur son territoire des régiments de Cosaques réguliers, auxquels on assigna pour leur subsistance et leur entretien des terres et des villes.

Nous vîmes plusieurs de ces villes , qui n'ont plus aujourd'hui la même destination : l'une estDaubrowka , située au confluent de la Soula et du Duiéper; Krementchuk , plus remarquable, était un bourg appartenant au régiment de Mirgorod ; ensuite elle fut érigée en ville ; c'est actuellement le chef-lieu de district du gouvernement d'Ekaterinoslaff. Elle est assez grande , mais ne se distingue par aucun monument. Un pont flottant , de la longueur d'un quart de lieue , lui sert de communication avec la ville de Krioukoff, bâtie sur la rive opposée.

En descendant le fleuve on rencontre les petites villes de Kliberda et de Pérévolochno , autrefois ruinées par les Tar-

tares; enfin Ortik et Kaydak. C'est près de cette dernière ville que l'impératrice devait poser la première pierre de la ville d'Ekaterinoslaff.

Chacune des cataraetes a un nom particulier : la première, s'appelle Kaydak ; la plus dangereuse de toutes est la huitième , nommée Nioajétinsk : elle a sept cents toises de longueur, et, dans cet espace , six pieds et un quart de chute.

De Kaydak jusqu'à Kherson , on traversait une plaine alors presque déserte. Kherson est située à l'embouchure du Dnieper, à vingt-deux lieues de la mer.

Il était nécessaire de retracer ici en peu de mots cette partie de notre itinéraire, pour n'y plus revenir. A présent, retour* nous sur notre flotte , que nous avons laissée au moment où , toute pavoisée , elle se rangeait en ligne devant les murs de Kanieiï, dont les hauteurs et les plaines resplendissaient de l'éclat des armes d'une multitude d'escadrons polonais magnifiquement vêtus.

L'artillerie de la flotte et de la ville annonçait l'approche des deux monarques. Catherine envoya , sur une chaloupe élégante , plusieurs de ses grands officiers, qui vinrent saluer le roi de Pologne.

Ce prince , accompagné par eux , et croyant devoir, pour éviter toute étiquette embarrassante, garder un incognito peu compatible avec tant d'éclat, leur dit : « Messieurs, le roi « de Pologne m'a chargé de vous recommander le comte de « Poniatowski. »

Lorsqu'il fut monté sur la galère impériale , nous nous pressâmes en cercle autour de lui , curieux de voir les premières émotions et d entendre les premières paroles de ces augustes personnages , dans une circonstance si différente de celle où ils s'étaient vus autrefois , unis par l'amour, séparés par la jalousie , et poursuivis par la haine.

Mais notre attente fut presque totalement déçue ; car, après un salut réciproque , grave , majestueux et froid , Catherine t. n. 4

ayant présenté sa maiu à Stanislas, ils entrèrent dans un cabinet, et y restèrent enfermés une demi-heure.

Dès que ce tête-à-téte fut fini , leurs majestés vinrent nous rejoindre; et comme nous n'avions pas pu les entendre, nos regards curieux cherchaient à lire leurs pensées sur leurs traits ; mais quelques légers nuages répandus sur leurs fronts rendaient cette lecture assez difficile : c'était , du coté de Fimpératrice, un nuage d'embarras et de contrainte inaccoutumés; et , dans les yeux du roi , une certaine empreinte de tristesse, qu'un sourire affecté ne pouvait entièrement déguiser.

Ce prince vint obligeamment parler à tous ceux d'entre nous qu'il connaissait; l'impératrice lui présenta les autres. Je reçus de lui un accueil très-gracieux.

Tout avait été calculé pour ne point laisser de vide dans une journée que , de part et d'autre , on désirait peut-être également abréger. Bientôt on s'embarqua dans de belles chaloupes pour se rendre sur la galère du festin. Il était difficile d'en voir un plus somptueux , plus délicat et plus recherché.

L'impératrice avait à sa droite le roi , et à sa gauche l'ambassadeur Cobentzel; le prince Potemkin, M. Fitz-Herbert et moi , nous étions placés vis-à-vis de leurs majestés.

On parla peu , on mangea peu , on se regarda beaucoup ; on écouta une belle musique , et on but à la santé du roi, au bruit d'une grande salve d'artillerie.

En sortant de table , le roi prit de la main d'un page les gants et l'éventail de l'impératrice , et les lui présenta. Ce prince ensuite cherchait et ne pouvait trouver son chapeau ; l'impératrice , qui l'avait aperçu , se le fit apporter, et le lui donna. « Ah ! Madame lui dit Stanislas en le recevant , vous m'en « avez donné autrefois un bien plus beau. »

On revint à la galère impériale ; le cercle fut court , et n'offrit rien de remarquable. Le roi se rembarqua à huit heures, et retourna à Kanieff.

Dès que le soleil eut fait place à l'ombre « la montagne de

Kanieff étincela de feux; ses flancs étaient sillonnés d'un fossé serpentant, rempli de matières combustibles. Lorsqu'elles furent enflammées , elles présentèrent l'image de la lave d'un volcan , image d'autant plus parfaite que dans le même moment , au sommet de la montagne , une éruption de cent mille fusées embrasait les airs, et multiplait ses clartés en se réfléchissant dans les eaux du Borysthène.

Notre flotte était aussi magnifiquement illuminée , de sorte que cette fois, dans notre horizon, il n'y eut point de nuit.

Le roi nous avait tous invités : nous nous rendîmes chez lui. Il nous donna un bal superbe ; mais l'impératrice n'y voulut point aller. Stanislas l'avait inutilement conjurée de prolonger son séjour de vingt-quatre heures ; le temps des faveurs était passé pour lui. Catherine lui dit qu'elle craindrait par ce retard de faire attendre l'empereur, qui devait la rejoindre à Kherson.

Nous continuâmes donc notre route le lendemain, et ce fut ainsi que se termina cette entrevue, qui, malgré sa magnificence théâtrale, occupera mieux sa place dans l'histoire que dans le roman ; car ce ne fut certainement point par des sentiments trop tendres qu'elle fut embellie et animée.

Cependant si le voyage du roi de Pologne et son entrevue ne purent ranimer dans le cœur de l'impératrice une affection depuis longtemps éteinte, il n'en tira pas moins quelque avantage de sa conférence : les intrigues tramées contre lui par le parti de l'opposition furent déjouées. Le prince Potemkin essaya même de réconcilier avec ce prince le grand général Branitsky, son neveu ; celui-ci s'y prêta de si mauvaise grâee , et s'exprima avec une hauteur si déplacée , qu'ils se séparèrent plus brouillés que jamais.

Comme le roi , dans cette occasion , avait montré beaucoup de condescendance pour l'impératrice , cette princesse , touchée de ses procédés , résolut de le soutenir contre les attaques de ses ennemis. Elle lui donna la décoration de Tordre de Saint- Amlré , et , avec son autorisation , le roi revêtit de Tordre de

MÉMOIBES

l'Àigle-Blanc le général Engelhard , neveu du prince Potem* kin.

En partant de Kanicff , Stanislas- Auguste courut prompte* ment à la rencontre de l'empereur Joseph II , dans Pespoir de se concilier sa bienveillance , et de détourner los périls que lui faisaient redouter la puissance et l'ambition de ce formidable voisin , qui venait déjà de manifester quelque désir d'étendre les frontières de la Galicie.

L'empereur le reçut bien , et l'assura que , loin de projeter quelque nouveau démembrement de la Pologne, il s'opposerait à tous ceux que d'autres puissances voudraient effectuer. Vaine promesse ! aux yeux des souverains les plus sévères dans leur conduite privée, la politique se croit rarement obligée à se soumettre aux règles de la morale ; l'intérêt dicte et rompt leurs serments.

Stanislas, momentanément rassuré, s'aveuglait sur le vrai danger de sa position . La force seule garantit l'indépendance ; elle est déjà perdue dès qu'on se croit assez faible pour ne lui donner d'autres garanties qu'une protection étrangère ; c'est en se montrant prêt à combattre qu'on inspire le respect , et qu'au lieu de protecteurs on trouve des alliés. • Notre navigation continuait d'être heureuse. Elle fut seulement quelquefois ralentie par des vents contraires , et nous arrivâmes sans accident, le 10 mai, à Krementchuk.

La tristesse du séjour de Kioff, la rigueur de la saison, et surtout Thumeur du maréchal Romanzoff, avaient obscurci de quelques nuages la gaieté naturelle de Catherine. En débarquant à Krementchuk, un spectacle tout différent frappa ses regards : le printemps, ranimant la nature , donnait aux objets un air de fête , et le charme de la première verdure embellissait tout, jusqu'aux marais.

Une maison vaste , élégante , bâtie et distribuée conformément au goût de l'impératrice ; un jardin anglais où la magie du prince Potemkin avait fait transporter à grands frais des

arbres d'une grosseur singulière ; une vue charmante dont l'ombrage , les fleurs et les eaux variaient agréablement les perspectives ; douze mille hommes de troupes habillées et équipées à neuf; toute la noblesse du gouvernement rassemblée et richement vêtue ; la réunion des marchands accourus de toutes les contrées de l'empire -, enfin le plaisir d'être en mouvement , après trois mois d'immobilité, et celui de voir s'avancer vers son but cet extraordinaire voyage , qui fixait l'attention de l'Europe : tels furent les préludes des scènes nouvelles dont j'allais être témoin.

La satisfaction de Catherine, nourrie chaque jour par des objets nouveaux et piquants , se manifestait à tous les yeux. Le prince Potemkin, extraordinaire en tout et toujours, se moutrait aussi actif dans ses gouvernements qu'il paraissait indolent à Pétersbourg.

Tout ce que sa vive imagination , son pouvoir illimité et la connaissance profonde qu'il avait du caractère de sa souveraine, pouvaient lui fournir de moyens pour exaltersa tête, pour flatter

son amour-propre , était employé avec un art inconcevable.

11 savait , par une espèce de prodige , lutter contre tous les obstacles, vaincre la nature, abréger les distances, parer la misère, tromper l'œil sur l'uniformité des plaines sablonneuses, l'esprit sur l'ennui d'une longue marche, et donner un air de vie aux déserts les plus stériles.

Toutes les stations étaient mesurées de façon à éviter la plus légère lassitude ; il avait soin de ne faire arrêter la flotte qu'en face des bourgs ou villes situées dans des positions pittoresques * D'immenses troupeaux animaient les prairies ; des groupes de paysans vivifiaient les plages ; une foule innombrable de bateaux portant des jeunes garçons et des jeunes filles, qui chantaient des airs rustiques de leur pays , nous environnaient sans cesse ; rien n'était oublié.

11 faut convenir que, si ce premier ministre, médiocre général ; politique capricieux , se montrait Tort loin d'être un

grand homme d'État, il était au moins le plus grand et le plus habile des hommes de cour.

Cependant , en retranchant tout ce qu'il y avait d'artifiee dans ses créations ', on y reconnaissait aussi quelques réalités : lorsqu'il avait pris possession de son immense gouvernement, on n'y comptait que deux cent quatre mille habitants; et sous son administration la population, en très-peu d'années, s'était élevée à huit cent mille , nombre encore faible pour une province longue de deux cents lieues et large de cent.

Cet accroissement se composait de colons grecs , allemands, polonais , d'invalides , de soldats et de matelots congédiés. Un Français , établi depuis trois ans dans cette contrée , me dit qu'en la parcourant chaque année , il trouvait de nouveaux villages établis et florissants, dans les lieux qu'un an auparavant il avait laissés déserts.

Le prince nous fit jouir, à Krementchuk , du spectacle d'une grande manœuvre , où se déployèrent quarante-cinq escadrons et une nombreuse infanterie. J'ai vu peu de troupes plus belles et en plus brillante tenue. Leurs mouvements purent nous donner une idée de cette tactique russe si effrayante pour les Turcs, quoiqu'elle dût être sans doute insuffisante contre d'autres, troupes. Depuis, nous leur avons donné de savantes leçons, dont ils n'ont que trop bien profité.

Toutes leurs manœuvres , à l'époque où je les vis , consistaient à marcher sur quatre colonnes , en se couvrant d un rideau de tirailleurs , précédés d'un corps de Cosaques Supposant ensuite que l'ennemi s'avançait en forces, les quatre colonnes formaient quatre bataillons carrés , à centre vide , sur trois de hauteur. Les Cosaques se retiraient derrière elles, et se formaient sur un rang dans leurs intervalles , de sorte que la ligne de bataille offrait l'apparence de quatre bastions et de deux courtines; l'artillerie se plaçait aux angles des carrés.

Dans ce moment , comme il fallait supposer qu'on était entouré , parce que c'est le genre d'attaqué des Turcs , on exécu-

DU COMTE *>E SEGliR. 43

tait un feu très-vif , après lequel , supposant encore que l'ennemi avait été mis en désordre , les carrés marchaient en avant, les tirailleurs sortaient de leurs rangs , et les Cosaques, la lance à la main , et jetant de grands cris , volaient à la poursuite des vaincus, pour compléter leur défaite.

Après cette brillante revue militaire , l'impératrice , témoi • gnant sa satisfaction au prince, lui dit, avec une joie qui partait du cœur : a Depuis Pétersbourg jusqu'à Kioff, j'ai cru voir « le ressort de mon empire détendu et usé ; ici je le retrouve « dans toute son activité et dans toute sa vigueur. »

Cette princesse , ayant ensuite , conformément à ses habitudes, qu'elle ne variait jamais, donné audience au clergé, aux autorités , aux marchands, invita toute la noblesse à un cercle suivi d'un bal magnifique , et remonta sur sa galère.

Le fleuve devenait plus large , et cependant notre navigation devenait plus difficile : à chaque instant des vents trop faibles ou des vents contraires nous faisaient échouer sur des îles ou sur des bancs de sable ; quelquefois ils nous forçaient de rester à l'ancre vingt-quatre heures de suite.

Mais l'aspect de ces rives inconnues , le plaisir de traverser un pays naguère habité par des Cosaques zaporaviens , brigam's destructeurs , ennemis de tout travail agricole ou industrie! , pays aujourd'hui peuplé de citoyens soumis et laborieux , enfin la commodité et l'agrément de nos galères , ainsi que le channe des lectures et des entretiens , abrégeaient le temps pour nous, et transformaient presque en plaisirs, par leur variété, ces légers accidents d'un si long voyage.

L'impératrice même paraissait si contente d'elle et de nous, qu'elle aurait vu avec peine , disait-elle , s'approcher le terme de cette navigation , si elle n'avait pas craint de faire attendre longtemps l'empereur, qu'on savait arrivé à Kherson.

Le prince de Ligne , plus âgé que moi de vingt ans , m'étonnait sans cesse par la vivacité de son imagination et par la jeunesse de son esprit : dès le matin , frappant contre la faible cloi-

son qui séparait son lit du mien , il me réveillait pour me réciter des impromptus en vers et en chansons, qu'il venait de composer, et, peu de temps après, son chasseur m'apportait une lettre de quatre ou six pages , où la sagesse , la folie , la politique , la galanterie , les anecdotes militaires et les épigrammes philosophiques , étaient mêlées de la manière la plus originale.

Il exigeait une prompte réponse : aussi rien ne fut jamais plus suivi et plus exact que cette étrange correspondance quotidienne, entre un général autrichien et un ambassadeur français, couchés l'un à côté de l'autre sur la même galère , non loin de l'impératrice du Nord , et naviguant sur le Borysthène , à travers le pays des Cosaques , pour aller visiter celui des Tartares.

Mille amusements divers, les récits curieux et piquants que nous faisait Catherine , les réflexions spirituelles, bien qu'un peu mélancoliques , de M. Fitz-Uerbert, les folies du grand écuyer, et la gaieté intarissable de Cobentzel , qui nous faisait jouer avec lui des proverbes dans la chambre à coucher de l'impératrice ( genre de talent où il excellait ), variaient agréablement nos journées.

Néanmoins , les écueils et les retards se multipliant de plus en plus , l'inquiétude de l'impératrice allait peut-être se changer en humeur, lorsque nous apprîmes que l'empereur, le lendemain de son arrivée à Kherson , en était parti , et s'était rendu en toute diligence à Kaydak, dont nous n'étions éloignés que de six lieues.

Le dessein de ce monarque avait été de venir à la rencontre de la galère de l'impératrice ; mais , le prince Potemkin , qui s'était rendu d'avance à Kaydak , ayant prévenu à temps sa souveraine , elle se fit descendre à terre , nous laissa presque tous sur sa flotte, monta précipitamment en voiture, et courut au-devant de l'empereur, qu'elle rencontra près de la maison isolée d un Cosaque, où ils s'arrêtèrent peu d'heures, et d'où ils partirent ensuite ensemble pour Kaydak, où nons les rejoignîmes le lendemain matin, le 19 mai.

Gomme l'impératrice s'était pressée au point de ne prendre avec elle aucun de ses gens , rembarras pour faire dîner les deux grands souverains ne fut pas médiocre Le prince Potemkin, le grand général Branitski, ainsi que le prince de Nassau, que ce dernier avait mené dans sa voiture à Kaydak , leur firent, comme ils le purent, un repas qui fut très-gai, mais aussi détestable qu'on pouvait l'attendre de si nobles cuisiniers.

Nous restâmes à Kaydak toute la journée du 19 pour attendre, non pas notre flotte entière , car plusieurs de nos bâtiments étaient restés échoués , mais au moins ceux qui portaient les hommes et les effets les plus indispensables pour la continuation du voyage.

Le 20 , on alla camper sous des tentes à deux lieues de là, à l'endroit où l'impératrice voulait bâtir Ekaterinoslaff . On entendit la messe dans la tente impériale , et leurs majestés posèrent , èn présence de l'archevêque, la première pierre de l'église de cette nouvelle capitale, dont la position est extrêmement riante. Elle est placée sur une hauteur d'où l'on aperçoit les longues sinuosités du Borysthène, et les îles boisées qui embellissent cette partie de son cours.

Nous allâmes dîner ensuite dans la maison de campagne du gouverneur delà province ; elle était située sur le bord du fleuve, vis-à-vis de la plus fameuse des cataractes qui longtemps ont fait regarder ce passage comme absolument impraticable pour le commerce.

En effet , le Borysthène est barré en cet endroit dans toute sa largeur par des chaînes de rochers , dont les uns à fleur d'eau et les autres très-élevés forment plusieurs chutes et plusieurs cascades; leur bruit nous empêchait presque de nous entendre. L'eau s'y brise et y écume avec furie.

On ne croirait pas possible , au premier coup d'oeil , que l'esquif le plus léger et les rameurs les plus hardis pussent franchir un pareil obstacle. Cependant un canot et un assez gros bâtiment étaient mouillés à quelque distance, avec Tordre de fran-

chir cette barrière. Nous voulûmes, le prince Potenikin, M. de Nassau et moi , nous y embarquer ; mais l'impératrice nous le défendit formellement.

Les bâtiments , se dirigeant de notre côté , franchirent fort heureusement ce périlleux passage avec la rapidité d'une flèche, mais aussi avec des mouvements violents qui faisaient croire à chaque instant qu'ils allaient être brisés, ou remplis par les vagues et submergés ; le canot surtout disparaissait presqu'à tous moments.

On nous dit cependant que , lorsque les eaux étaient plus hautes, le passage s'exécutait avec plus de facilité, en y employant l'adresse de quelques anciens Zaporaviens accoutumés à cette dangereuse navigation ; et le prince Potemkin comptait tellement sur leur expérience et sur leurs promesses, qu'il avait formé le dessein de faire descendre jusqu'à Kherson toute la flotte de galères sur laquelle nous étions venus de Rioff à Kaydak .

En sortant d'Ekaterinoslaff , nous entrâmes dans ce qu'on appelle en Russie les steppes, vastes et solitaires prairies , totalement dépourvues d'arbres , et coupées seulement en longs intervalles par quelques coteaux tout nus, au pied desquels serpentaient de faibles ruisseaux. On parcourt souvent sept à huit lieues sans y rencontrer un homme , une maison , un arbuste.

L'Afrique a ses déserts de sable ; ceux de l'Orient sont moins arides, ce sont des déserts de verdure. Des troupeaux immenses de moutons , des haras nombreux de chevaux , animent seuls ces profondes solitudes où on les laisse errer toute l'année.

Au premier coup d'œil , cet immense et verdoyant horizdn , où rien n'arrête la vue, produit sur l'esprit la même impression que l'Océan : il semble donner plus de grandeur aux idées, plus de profondeur aux réflexions; mais, à mesure qu'on s'avance , cette uniformité inspire la tristesse , et bientôt on se fatigue péniblement en ne voyant, au-dessus et autour de soi , que le ciel et des prés qui n'ont point de bornes.

On n'y aperçoit d'autres variétés que de nombreuses éminences qui paraissent élevées par la main des hommes , et relativement auxquelles les opinions ont été longtemps partagées : les uns croyaient que c'étaient d'anciens tombeaux , et d'autres assuraient que ces tertres avaient été formés par les Scythes et par les Tartarcs , afin de découvrir de plus loin les ennemis qui pourraient vouloir les surprendre. La vérité de la première de ces deux opinions a été depuis définitivement prouvée.

Toute l'étendue de pays qui se prolonge en Europe depuis le Bug jusqu'à Azoff, et en Asie depuis le Caucase jusqu'aux frontières de la Chine, n'est qu'une immense mer de verdure.

La partie de ces steppes où nous nous trouvions , et sur laquelle la civilisation cherche à étendre ses conquêtes et ses travaux, ressemblait à une toile unie dont un peintre commence à faire un grand tableau, en y plaçant quelques hameaux , quelques bocages, quelques champs cultivés; mais cet ouvrage, avançant avec lenteur, lui laissera encore pendant plus d'un siècle toute l'apparence d'un désert.

La veille de notre arrivée à Kherson , nous passâmes , sur un pont, la petite rivière Kaminka, qui servait autrefois de limites entre les Tartares nogais et les Cosaques.

Ce désert de cent lieues que nous venions de traverser, rendit peut-être plus grande et plus agréable la surprise que nous causa la vue de Kherson. Je crois cependant qu'indépendamment de îa disposition où notre esprit se trouvait , nous n'aurions pu nous défendre d'un juste étonnement , en voyant tant de nouvelles et imposantes créations : une forteresse presque achevée; des casernes pour vingt-quatre mille hommes; une amirauté avec tous ses magasins ; un arsenal garni de six cents pièces de canon; deux vaisseaux de guerre et une frégate prêts à lancer; des édifices publics qui s'élevaient partout à la fois ; plusieurs églises d'une noble architecture ; enlin une ville déjà commerçante , qui contenait deux mille maisons , des boutiques remplies des marchandises venues de Grèce ,-de Constantinople et

de France, et environ deux cents vaisseaux de commerce que mouillaient ou arrivaient dans le port.

Si on y ajoute l'activité de dix-huit mille travailleurs, une grande pompe militaire, le concours de plusieurs ministres et consuls étrangers , ou de voyageurs , on comprendra facilement combien un tel spectacle, dans une contrée que la Russie n'a conquise qu'à la paix de Kainardgi, dont on ne s'était occupé activement que depuis six années , et qui n'était débarrassée que depuis trois ans du voisinage des Tartares , devait exalter l'amour— propre de l'impératrice , justifier la surprise de ceux qui la suivaient , et les éloges qu'ils donnaient au talent comme à l'activité du prince Potemkin.

Il est vrai que ce premier moment d'étonné ment fut bientôt mêlé de réflexions qui rendirent notre admiration plus modérée; en voyant Kherson de plus près et plus en détail , on nous fit remarquer que sa position était mal choisie : les vaisseaux ne peuvent remonter le Dniéper que déchargés ; ceux de guerre qu'on y construit sont obligés, pour descendre le fleuve , de se faire alléger par le secours de chameaux (1).

On n'avait point construit de quais, ni de magasins pour le commerce; les tribunaux, mal organisés, rendaient mal et lentement la justice; enfin l'infection des marais et des îles remplies de roseaux qui entouraient la ville , en faisaient un séjour malsain et souvent mortel pour ses habitants.

Je ne laissai point ignorer au prince Potemkin ces observations, que je tenais de plusieurs négociants. Il avait senti et reconnu tous ces inconvénients. Pour y remédier, son projet était de former, trente verstes plus bas , un port marchand , d'y bien régler la quarantaine, de construire des quais et des magasins, d'établir une justice consulaire, enfin de dessécher les marais les plus voisins.

(1) On appelle chameaux de grands bâtiments longs, carrés et à plates varangues, qui, assujettis deux a deux avec des câbles, servent à faire passer un vaisseau dans les endroits où il n'y a pas assez d'eau.

Déjà il avait demandé et obtenu l'argent nécessaire pour la plupart de ces opérations ; mais celle du dessèchement me semblait impossible : d'ailleurs on ne pouvait l'effectuer sans détruire et perdre les roseaux, seul chauffage et seule «ouverture de presque toutes les maisons dans un endroit où , à cent lieues à la ronde , on ne trouvait point de bois.

Les premiers moments de notre séjour à Kherson furent employés en courses dans la ville, en grandes audiences , en repas de cent vingt couverts , en concerts et en bals. L'impératrice nous mena dîner dans une maison de campagne à quatre lieues de Kherson. Le lendemain nous vîmes lancer, en sa présence, un vaisseau de quatre-vingts canons , un de soixante-six et une frégate. Le jour suivant il y eut bal paré à la cour, dans un palais construit pour elle avec plus d'élégance que de solidité.

L'impératrice avait formé le projet de se rendre à Kilboum, vis-à-vis d'Oczakoff ; mais cette reconnaissance militaire du territoire turc , et qui ressemblait un peu trop à une bravade , ne put avoir lieu. L'arrivée d'une escadre ottomane , composée de quatre vaisseaux et de dix frégates , et qui vint mouiller dans le Liman près d'Oczakoff, contraria le dessein de Catherine ; elle n'y renonça qu'avec une humeur très- visible. Ainsi, n'ayant plus rien qui pût nous retarder davantage, nous partîmes pour la Crimée , à la suite des deux augustes chefs de notre caravane.

Avant de quitter Kherson , il est à propos de parler des nouvelles que nous y reçûmes de la marche des affaires importantes qui se traitaient alors à Constantinople : l'arrivée imprévue de l'escadre turque à l'embouchure du Borysthène et celle de plusieurs militaires français à Oczakoff avaient produit dans l'esprit des ministres de Catherine et de toute sa cour un mécontentement qui allait jusqu'à l'indignation.

« Comment concevoir, disaieut-ils , qu'au moment où nous « venons de signer un traité d'amitié , et à l'instant même où « l'impératrice se fait accompagner du ministre de France , en

SO r MÉMOIRES

« le comblant de distinctions et de marques de conûance , on « voie des ingénieurs français occupés à diriger les travaux , les « canons , les vaisseaux et les préparatifs hostiles de ses en- « nemis?-»

Le prince Potemkm me parla plusieurs fois de ces prétendus griefs avec amertume et vivacité, me reprochant d'avoir, par de vaines alarmes , excité les Turcs à des mesures menaçantes qui pourraient provoquer la guerre.

Si j'avais voulu user de finesse, feindre d'ignorer ce que je savais, et blâmer ce que j'avais conseillé, je n'aurais point, par là, calmé l'humeur qu'on me montrait , et j'aurais seulement perdu cette considération qui ne peut se conserver que par une noble franchise.

Je répondis donc, non en courtisan, mais en ministre, « que « les Turcs avaient raison d'être inquiets; que la conduite de « M. Bulgakoff avec M. de Choiseul nous avait ôté toute possi- « bit îté de les rassurer. » J'ajoutai même « que nous avions dû « conseiller, approuver et seconder les dispositions défensives « de la Porte.

« Notremarche,disais-je,estfranche et constante; nous vous « avons toujours déclaré que plus le roi se montrait empressé à «< faire redresser les griefs dont la Russie pouvait avoir à se « plaindre, plus Sa Majesté, mue par de grands intérêts, était « décidée à veiller, autant qu'il dépendrait d'elle , à la conservait tion de l'empire ottoman.

« Malgré vos protestations pacifiques , continuais-je , que « j'aime à eroire sincères , peut-on s'étonner des précautions h que la prudence dicte à la Porte ? Mettez- vous à sa place : « si le grand seigneur venait à Oczakoff avec ses visirs, un puis- « sant allié, une flotte formidable et une armée de cent cin- « quante mille hommes, pourrait-on s'étonner et vous blâmer « en vous voyant montrer alors quelque alarme, vous tenir sur « vos gardes, et prendre le parti sage de fortifier Kherson et « de rassembler vos troupes ? »

SI

L'argument était irréfutable, le prince n'y répliqua point ; la franchise de mon langage eut un succès que n'aurait pu m'obtenir une maladroite dissimulation. La froideur que l'impératrice me montrait depuis quelques jours, disparut peu à peu.

Le résultat de la fermeté des Turcs fut heureux ; on cessa do mépriser leur faiblesse, et, pour le moment au moins, on négocia plus amicalement.

J'avais vu à Ranieff un roi, sans force et sans autorité, entouré de la magnificence et de l'éclat des plus grands monarques ; par un contraste remarquable, je voyais à Kherson un empereur puissant, simple dans ses formes, modeste dans ses manières, familier dans son accueil , ennemi de toute étiquette, permet* tant et provoquant la conversation sur tous les sujets, et ne voulant briller d'aucun autre éclat que de celui que lui donnaient une instruction étendue, un jugement solide , un esprit orné.

Lorsque Catherine II voulut à Kaydak me présenter à lui, il lui dit : « Madame, je ne suis ici que le comte de Falkenstein, « et c'est moi qui dois être présenté au ministre de France. »

Ce prince était arrivé en Russie dans une simple calèche, accompagné d'un officier général et de deux domestiques. Le strict incognito qu'il gardait, iui était aussi commode qu'utile pour mieux voir et pour mieux entendre ; aussi il voulait absolument qu'on le traitât comme un voyageur, et non comme un monarque. ; »

Tous les matins il venait au lever de l'impératrice, se mêlant avec nous, et attendant comme nous que cette princesse parût. Dans la journée, il parcourait tous les environs du lieu où nous étions arrêtés ; et, comme le hasard fit que mon entretien lui plut, il faisait souvent de longues promenades seul avec moi* en me donnant familièrement le bras.

Ce prince, dans ses conversations, me montra qu'il était peu disposé à seconder l'ambition de Catherine. . La politique du roi à cet égard lui semblait fort sage. « Constantiuople , disait-il ,

MBM01BES •

« serait un objet de jalousie et un sujet de discorde, qui rendra « toujours impossible l'accord des grandes puissances pour un « partage de la Turquie. »

Je le trouvai très-peu frappé du progrès des établissements russes : * J'y vois, disait-il, plus d éclat que de réalité. Le prince « Potemkin est actif, mais plus propre à commencer de grands « travaux qu'à les finir. Au reste, tout paraît facile quand on pro- « digue l'argent et la vie des hommes. Nous ne pourrions tenter « en Allemagne ni en France ce qu'on hasarde ici sans obstacle. « Le maître ordonne: des milices d'esclaves travaillent. On « les paye peu ou point ; on les nourrit mal ; ils n'osent laisser « échapper un murmure, et je sais que depuis trois ans, dans « ces nouveaux gouvernements, la fatigue et l'insalubrité des * marais ont fait périr cinquante mille hommes sans qu'on les « plaignît, et même sans qu'on en parlât. »

Un autre jour l'entretien étant tombé sur le prince Potemkin : « Je comprends , me dit-il , que, malgré ses bizarreries , cet « homme singulier ait pris et conservé un grand ascendant sur « l'impératrice : il a une volonté forte , une imagination vive ; a par là, il lui est non-seulement utile , mais nécessaire ; car « vous connaissez les Russes, et vous conviendrez qu'il serait « difficile de trouver parmi eux un autre homme capable de « contenir et de comprimer un peuple encore si âpre, si récem- « ment en contact avec la civilisation, et une cour trop long- « temps accoutumée aux conjurations. »

Un envoyé de Naples vint dans ce temps à Kherson, sous le prétexte de porter à l'impératrice les assurances amicales de sa cour; l'objet réel de la mission de M de Gallo était d'examiner les établissements de Kherson , afin de s'assurer des moyens qu'on pourrait prendre pour tirer parti du nouveau traité de commerce que le roi de Naples venait de conclure avec la Russie.

Nous partîmes de Kherson le 29 mai, pour nous rendre à Kisikerman, située sur la rive droite du Borysthène, à soixante-

quinze verstes au nord-est de Kherson. Cette petite ville appartenait autrefois aux Tartares nogais, et fait à présent partie de la nouvelle Russie. Les Grecs qui la fondèrent, l'appelèrent d'abord Olviopol ; lesezars lui donnèrent le nom de Béalaiavéja , depuis Bérislaff , et les Tartares celui de Kisikerman , ce qui \oulait dire dans leur langue ville des filles. Elle fut tour à tour la proie des Kozars, des Petschenèques et des Tartares.

Les marais salants et les pétrifications qu'on trouve en abondance dans la plaine qui l'entoure donnent lieu de croire que jadis son territoire était couvert par les eaux.

sur la rive opposée, l'impératrice trouva une troupe de Tartares des familles les plus distinguées, qui étaient venus au-devant de cette princesse, pour lui rendre hommage et pour lui servir d'escorte; de là, pour arriver à Pérékop,nous traversâmes le grand désert des Nogais. On n'aperçoit dans cette immense prairie dénuée d'arbres, qu'un seul vestige du travail des hommes : c'est un antique pont de pierres blanches construit sur la petite rivière Kalentchak.

Les Tartares, comme les Arabes , étaient partagés en tribus, dont les unes habitaient les villes de la Crimée, et les autres, toujours errantes, parcouraient les steppes avec leurs nombreux troupeaux.

Lorsque leur pays fut conquis par l'impératrice, la plus grande partie de ces peuples nomades abandonnèrent leur patrie, et se réfugièrent dans le Kuban ; nous n'en vîmes donc qu'un petit nombre, dont les tentes, les chevaux, les troupeaux et quelques chameaux donnaient encore un peu de vie à cet uniforme paysage.

De plus, comme le prince Potemkin voulait sans cesse lutter contre les obstacles, varier les grands tableaux qu'il offrait aux regards de Catherine , et animer la solitude même, il eut soin, autour d'un camp formé de tentes très-élégantes et richement meublées, qu'il avait* fait préparer pour sa souveraine, défaire

paraître inopinément à ses yeux cinquante escadrons cie Cosaques du Don.

Leurs costumes asiatiques et pittoresques, la célérité de leurs manoeuvres, l'agilité de leurs chevaux, leurs courses, leurs cris, leurs lances, firent oublier momentanément les steppes, passer agréablement des heures qu'il eût été difficile autrement de ne pas trouver un peu longues et tristes.

Ce fut dans ce lieu que l'impératrice, de nouveau aigrie contre moi, et qui ne me parlait pas depuis quelques jours, recommença à me traiter avec sa bienveillance ordinaire : quelques obligeants courtisans l'avaient assurée que, trop pressé de m'éloigner d'elle , il me tardait de retourner en France , et de profiter d'un congé que M. de Montmorin venait de m'envoyer.

Aussi, en montant en voiture à Kisikerman, elle m'avait dit, sans attendre ma réponse : « Pourquoi vous gêner, Monsieur « le Comte? Si vous craignez l'ennui des déserts, qui vous em- « pèche de partir pour Paris , où tant de plaisirs vous appel - « lent? »

On comprend facilement que j'étais pressé d'obtenir quelques explications sur une interpellation si étrange et si peu attendue : aussi, dès qu'elle fut établie dans son camp, et que nous pûmes la voir, je m'approchai d'elle et lui demandai le sens d'une plaisanterie que je n'avais pas comprise.

« Ce n'est point une plaisanterie , me répondit-elle. Je vous « l'ai déjà dit plusieurs fois; j'étais sûre que vos belles dames « de Paris vous plaignaient de faire quinze cents lieues dans un « pays barbare, et au milieu d'un désert, avec une ennuyeuse « czarinc. Or, apprenant que vous aviez demandé un congé, « j'ai voulu, quelque contrariété que votre départ pût me « causer, vous mettre tout à fait à l'aise à cet égard. »

Je me récriai alors vivement sur l'étrange idée qu'elle avait de moi et de mes sentiments pour elle. « C'est en même temps, « lui dis-je, Madame, me juger aveugle, jngrat, sans discerae-

« ment et sans goût. J'ose même ajouter que j'y vois avec peine « un reste de prévention contre les Français, qui ne méritent « pas une opinion si peu fondée. Nulle part vous n'êtes plus « appréciée et admirée qu'en France, et sur ce point je repré- « sente bien fidèlement près de vous mon pays. Ce sera avec un « véritable chagrin qu'après le retour de Votre Majesté à Pé- « tersbourg, je m'éloignerai momentanément de sa cour. Il « faudrait, pour que mon départ eût lieu plus tôt, qu'elle « m'exilât. »

« Je n'en ai, dit-elle en riant, nulle envie. Je voudrais que « vous pussiez toujours rester près de moi , et vous le savez « bien. Si je vous en ai un peu voulu de la visite que m'ont « faite récemment vos Turcs barbus, vos spirituels disciples, « cette bouderie est tout à fait passée. »

Elle me parla ensuite des propositions qu'on ferait à la Porte. « Le roi verra par ma condescendance, dit-elle , que mes dis^ « positions pour la paix sont sincères, et que je ne suis point « aussi ambitieuse qu'on se plaît à le supposer. » De ce mo* ment elle reprit avec moi toute sa grâce et son enjouement.

Le soir, dès qu'elle eut congédié son cercle , l'empereur, voulant profiter de la beauté de la soirée, me prit par le bras, s'éloigna du camp, et se promena assez longtemps sur cette vaste prairie où l'œil ne voyait pas de bornes. / A l'aspect de plusieurs chameaux et de quelques pasteurs tartares errants dans la plaine : « Quel singulier voyage! me « dit ce prince ; et qui aurait pu s'attendre à me voir avec Ca- « therine II, et les ministres de France et d'Angleterre , errant « dans le désert des Tartares! C'est une page toute neuve « d'histoire. »

« II me semble plutôt , lui répondis-je, que c'est une page « des Mille et une Nuits, que je m'appelle Giafar, et que je « me promène avec le calife Haroun-al-Raschild déguisé selon

« sa coutume. »

Quelques moments après , l'empereur s'arrête subitement

et se frotte les yeux. « En vérité , me dit-il Je ne sais si je veille, « ou si votre mot des Mille et une Nuits me fait illusion; re- « gardez de ce côté. »

Je tournai la tête , et le même objet qui excitait sa surprise me causa le plus vif étonnement. En effet , à deux cents pas de nous, nous voyions une grande , haute et immense tente , qui marchait toute seule sur l'herbe et s'avançait de notre côté.

Malgré la hauteur des herbes , nous courûmes assez vite tous deux pour mieux distinguer ce phénomène singulier. Bientôt la tente s'arrêta , et nous vîmes une trentaine de Kalmouks qui en sortaient.

L'empereur me dit d'y entrer; et comme il avait fait apparemment, et en riant, quelques signes aux Kalmouks, ils me suivirent et baissèrent la couverture qui fermait l'entrée de la tente, de sorte que je me trouvai , pour ainsi dire, leur prisonnier.

Alors tout me fut expliqué; voici la structure de ces tentes : on fait avec des lattes une espèce de treillage , dont on compose une sorte de parc circulaire de quatre pieds de haut, couronné par un cercle en bois , qui fait une espèce de lambris à hauteur d'appui. Sur ce lambris on pose et on élève de grandes lattes hautes d'une trentaine de pieds ; à leur sommet un petit cercle en bois les empêche de se rejoindre ; toutes ces lattes sont fixées par des chevilles en cuir.

Sur le tout on jette une immense couverture faite de poil de chameau, et qui descend jusqu'à terre. On relève des pans de cette couverture du côté où l'on ne craint ni le vent ni le soleil. D'autres couvertures du même feutre servent, dans la tente, de lits et de divans. On laisse en haut une ouverture pour donner passage à la fumée. Trente hommes peuvent habiter commodément chacune de ces tentes , autour desquelles couchent leurs troupeaux.

Lorsqu'ils décampent, ils enlèvent la couverture, ôtent les chevilles , ploient toutes les lattes en faisceaux , et metlcnt le

tout sur un chariot. Mais lorsqu'ils ne veulent que changer de place pour chercher d'autres pâturages à peu de distance, alors, sans rien déranger à la tente , les Kalmouks qui sont dedans se tournent tous dans la même direction , soulèvent le treillage , et marchent ainsi en portant leur légère maison.

C'est précisément cette manœuvre qui avait été la cause de notre grande surprise, lorsque nous voyions cette tente se mouvoir, sans qu'elle parût tirée ni poussée par aucun homme ni par aucun animal.

Quand ils m'eurent ainsi fait faire avec eux une petite promenade de quelques toises , je recouvrai ma liberté et je retrouvai l'empereur, qui riait beaucoup de mon emprisonnement. Il entra lui-même dans la tente , et convint avec moi qu'un pareil logement , pour ceux qui en avaient l'habitude , devait être assez commode et très-propre à les mettre, à l'abri des rigueurs de toutes les saisons.

Le lendemain nous arrivâmes à Pérékop , isthme étroit qui sépare la mer Noire de la mer d'Azoff. Une muraille et un fossé s'étendent de l'une à l'autre mer. On y voit un fort carré et en pierres , et un bourg composé de quelques baraques. Pérékop est l'entrée , la porte et la clef de la presqu'île de Crimée, à laquelle l'impératrice conquérante venait de rendre l'antique nom de Tauride.

La presqu'île de Crimée est entourée à l'est par la mer d'Azoff, au sud et à l'ouest par la mer Noire , et bornée au nord par les plaines désertes de l'ancienne Scythie. Elle s'étend du 51 e au 53 e degré de longitude, et du 44 e au 46 e degré de latitude.

La partie plate de cette presqu'île , malgré la fertilité de son terrain , était , lorsque je la vis, presque aussi déserte que les steppes des Nogais. Le nord était coupé de lacs salés, riche branche de commerce. De nombreux troupeaux paissaient dans ces vastes pâturages ; le long de la route , de loin en loin , on apercevait quelques hameaux et quelques champs qui commençaient à être cultivés.

La partie montagneuse et méridionale,* où Ton entre après avoir passé la rivière nommée Salguire , offre un coup d'oeil tout différent : l'air y est sain; le ciel pur; la nature, féconde; la majesté de ces monts , dont quelques-uns s'élèvent à dix-huit cents pieds de hauteur, est imposante.

Les nombreuses vallées qui les séparent sont riches de fleurs, de fruits, de bois , de ruisseaux , de cascades et de culture. Des arbres touffus de toute espèce , de riants bocages , des lauriers , des vignes qui se marient aux troncs des arbustes, des maisons de plaisance entourées de jolis jardins, présentent aux voyageurs mille aspects variés et délicieux.

Au revers des montagnes , on éprouve la chaleur du climat de Naples et de Venise, tandis qu'au nord, dans la plaine, aucune hauteur n'arrêtant la course des vents depuis la mer Baltique jusqu'au Pont-Euxin, c'est-à-dire pendant l'espace de huit cents lieues, on y ressent la rigueur du froid des zones glacées. L'embouchure du Borysthène même est quelquefois prise par les glaces, de sorte que jusqu'aux montagnes on reste sous le climat de la Russie , pour passer en peu d'heures sous celui de l'Italie.

Toutes les côtes offrent aux navigateurs de bons ports , des rades sûres ; et , en considérant l'étendue de la Tauride , la variété de ses productions , et tous les moyens de défense que la nature lui a prodigués , on trouve très-simple que tant de peuples s'en soient disputé pendant tant de siècles la possession.

Les Grecs et les Goths, établis dans la Crimée, y restèrent tributaires des Tartarcs. Eux et les Vénitiens y faisaient un grand commerce; mais les Génois , favorisés par l'empereur Michel Paléologue, le leur enlevèrent, et, après plusieurs victoires sanglantes , se virent si puissants qu'ils s'affranchirent du tribut payé aux Tartares.

Caffa , Soudak et Baîaclava , étaieut les centres et les dépôts de leurs immenses richesses. Caffa ou Théodosie surtout fut fameuse dans l'Orient par sa population et son opulence ;

mais à la fin du quinzième siècle les Tartarcs , longtemps affaiblis par leurs divisions» se réunirent , et avec le secours des Turcs , anéantirent la puissance des Génois.

Les Turcs ne tardèrent pas à se rendre les maîtres de toute la Crimée ; et là , comme partout , leur domination couvrit la contrée de ruines , en exila le commerce , anéantit l'agriculture , et plongea ce malheureux pays dans des ténèbres plus épaisses que celles qui l'enveloppaient du temps des Scythes et des Taures.

En 1771, le prince Dofgorouki et les Russes, après avoir envahi la Crimée, donnèrent le titre de khan à Saheb-Guerray, qui fut ainsi souverain des Tartares. Celui-ci céda à l'impératrice les villes de Kertch et Kilbourn , et bientôt les Turcs rétablirent le dernier khan déposé.

Après plusieurs combats, le frère de Saheb , soutenu par les Russes , reconquit la presqu'île , qui cependant resta , depuis , livrée aux guerres civiles : les Russes les prolongèrent en s'y mêlant.

En 1779, la France obtint l'évacuation de la Crimée par l'armée russe , et le khan fut obligé de faire confirmer son élection par le grand seigneur.

Mais, les dissensions intérieures continuant toujours , le khan Sahim-Guerray, dont les ports étaient bloqués par les vaisseaux russes, se trouvant sans défense et menacé par l'armée que commandait le prince Potemkm , descendit du trône , et céda à Catherine II la Crimée , le Kuban et File de Taman. La Porte, abandonnée par l'empereur d'Autriche et par le roi de France, se vit forcée d'y consentir.

Cette importante révolution , qui , en renversant le dernier Souverain de la race de Gengiskhan , donnait à la Russie la possession de la mer Noire , et qui la faisait pour ainsi dire planer sur la capitale de l'empire ottoman , ne produisit alors qu'une légère impression en Europe.

Ainsi Catherine, victorieuse sans obstacle , put , au gré de ses

désirs , entrer triomphalement dans l'antique Tauride , et s'a», seoir sur le trône de ces princes tartares , dont les ancêtres avaient si souvent forcé les czars de Russie à venir présenter leurs serviles hommages aux chefs insolents de la horde dorée.

Le 30 juin , nous passâmes les fameuses lignes de Pérékop , qui , malgré la force de leur position et la profondeur de leurs fossés , n'ayant jamais pu arrêter la marche d'aucun ennemi , ne sont plus aujourd'hui qu'un simple objet de curiosité ; nous visitâmes ensuite la forteresse d'Or qui les défend.

Comme nous en sortions, nous vîmes un corps assez nombreux de cavalerie tartare, richement vêtue et armée, qui venait au-devant de l'impératrice , pour lui servir de garde d'honneur. Cette princesse , dont les idées étaient toutes grandes , élevées et hardies , avait voulu n'être escortée , pendant son séjour en Crimée , que par ces mêmes Tartares , si dédaigneux pour son sexe, si constamment ennemis des chrétiens, et si récemment subjugués par elle. Une preuve de confiance si peu attendue réussit , comme presque tout ce qui est audacieux.

« Convenez, mon cherSégur, me disait le prince de Ligne « en riant, que ce serait un étrange événement qui ferait « un beau bruit en Europe , si les douze cents Tartares qui « nous enveloppent, s'avisaient de nous entraîner à toute « bride vers un petit port voisin, d'y embarquer l'auguste « Catherine , ainsi que le puissant empereur des Romains , « Joseph 11, et de les conduire à Constantinople pour l'amuse- « ment et la satisfaction de sa hautesse Abdul-Hamet, le « souverain commandeur des croyants ; et ce tour d'adresse • n'aurait rien d'absolument immoral ; car ils pourraient bien , « sans aucun scrupule , escamoter deux souverains qui vien- « nent, au mépris du droit des gens et de tous les traités , « d'escamoter leur pays , de détrôner leur prince et d'enchaîner « leur indépendance.» Heureusement cette folie n'entra point dans la tête des loyaux enfants de Mahomet.

Nous continuâmes fort tranquillement notre marche sous

et

leur conduite, et nous nous arrêtâmes pour passer la nuit dans un lieu nommé Àïbar, où Ton avait établi un camp pour nous , et construit une maison assez élégante pour l'impératrice

Là, on avait logé M. Fitz-Herbert et moi dans une de ces tentes tartares dont j'ai fait précédemment la description. Les Russes voyaient avec surprise un ministre d'Angleterre et un ministre de France, malgré la rivalité de leur pays et l'opposition de leurs intérêts , unis par la plus franche amitié ; on n'aurait pas pu dire du mal de l'un sans que l'autre le défendit.

L'impératrice se divertissait d'une intimité si rare, et elle trouvait sans doute piquant de nous faire, en cette occasion, coucher dans la même tente , et écrire sur la même table des dépêches rédigées certainement dans deux sens bien opposés.

Le 31 , ayant traversé le Salguire et quittant enfin les plaines désertes , nous nous approchâmes de la chaîne des montagnes , et nous jouîmes délicieusement, dans leurs vallées, du plaisir de revoir des ombrages épais , des coteaux pittoresques , des champs cultivés, de jolies maisons, des paysans actifs, laborieux , enfin tout le mouvement de la vie, dont nous avions presque perdu la trace en traversant les steppes incultes et solitaires.

Le soir nous arrivâmes dans la ville de Bachtchi-Saraï , et toute la cour s'établit dans le palais des anciens khans (1).

Bachtchi-Saraï est située dans uu vallon très-étroit • ou plutôt dans une gorge sur la rivière Tschourouk. Fondée dans le seizième siècle par les Tartares , ses maisons , assez mesqui-

(I ) On va retrouver, dans les pages qui suivent des lieux illustrés tout récemment par nos armes. Balaclava, Bafchi- Serai , Kerlcb, Jénicale , Sébastopol surtout sont des noms associés, par nos Bulletins et désormais par l'histoire, aux plus brillants exploits. En parcourant alors la Crimée M. le comte de Ségur était loin de prévoir qu'un jour le drapeau de la France y flotterait victorieux dans les plus périlleux combats. Nous n'insisterons p^s sur les différences d'orthographe, elles tiennent à la différence des temps.

(Notediinouv.êdiL)

nement bâties f s'étendent en amphithéâtre sur la pente des montagnes très-hautes qui l'entourent, qui la pressent, et dont les immenses roehers semblent à tous moments près de l'écraser.

Il arrive quelquefois d'échouer à l'entrée du port , et c'est précisément ce que faillit éprouver l'impératrice, à l'instant où, apercevant les minarets de Bachtchi-Saraï , elle atteignait son but , et jouissait d'avance avec Gerté du plaisir de s'asseoir sur un trône musulman conquis par ses armes.

On arrive ou plutôt on descend dans Bachtchi-Saraï, par une pente extrêmement rapide et des deux cotés hérissée de roches. La voiture de Catherine était pesante ; les chevaux qui la conduisaient , ardents et indociles : ces animaux fougueux , pressés par un poids inaccoutumé , s'emportent , prennent le mors aux dents , et se précipiteut entre les rochers avec une telle impétuosité, que nous croyions à tout moment voir le carrosse verser et se briser en éclats.

Les efforts des Tartares pour les arrêter furent vains : l'effroi avait saisi tous les voyageurs ; Catherine seule ( me dit ensuite l'empereur) ne laissa pas voir sur ses traits le moindre signe de crainte. Enfin le sort voulut qu'après avoir passé, on ne sait comment , par-dessus quelques roches et sans accident , les chevaux à l'entrée d'une rue s'arrêtèrent d'eux-mêmes tout à coup , et si brusquement que plusieurs d'entre eux tombèrent. La voiture, dans cette dernière secousse, monta sur leurs corps 9 et aurait alors versé , sans les secours des cavaliers tartares, qui la soutinrent de toutes leurs forces.

Bachtchi-Saraï, fort dépeuplée depuis la conquête, contenait cependant encore neuf mille habitants, presque tous musulmans. La politique de Catherine ne gênait ni leur commerce ni leur culte ; elle les laissait suivre en tout leurs anciens usages, de sorte que nous pouvions nous croire véritablement transportés dans une ville de Turquie ou de Perse, avec cette seule différence que nous avions le loisir d'y tout examiner, sans

avoir à craii dre aucune des humiliations que les chrétiens sont forcés de srrbir dans tout l'Orient.

Ce qui m'étonna le plus dans ces premiers moments , ce furent le flegme , l'orgueil et l'indifférence apathique ou affectée des marchands turcs ettartares : vieux oujeunes, ces Turcs , ces Tartares, assis tranquillement devant la porte de leurs maisons , ou dans l'intérieur de leurs boutiques , loin de montrer aucune surprise, aucune curiosité, aucun mouvement expressif de joie ou de colère à la vue du cortège , si nouveau et si imposant pour eux , qui s'offrait avec tant de pompe à leurs regards , restaient immobiles , sans se lever, sans diriger leurs yeux de notre côté ; quelquefois même ils nous tournaient le dos.

Ces fanatiques, se croyant toujours une grande supériorité sur nous, qu'ils traitent d'infidèles et de chiens, conservent leur orgueil stupide , même lorsqu'ils sont vaincus ; et , loin de s'humilier, jamais ils n'attribuent la honte de leurs revers à leur ignorance : ils n'en accusent que la fatalité.

On nous dit que le palais du khan , devenu le nôtre , avait été construit , sur des dimensions plus petites , d'après le modèle du sérail de Constantinople. Ce palais est près de la rivière, sur le bord de laquelle les Tartares ont construit un quai ; on y arrive par un petit pont de pierres , et on entre dans une grande cour.

Vers la gauche se trouve la grande mosquée du khan; plus loin, les écuries ; à droite , le palais du sérail ; il n'a qu'un étage, et est composé de plusieurs corps de bâtiments séparés et d'inégale hauteur; un jardin divisé en quatre terrasses l'environne.

Près de la mosquée on aperçoit le cimetière où Ton enterrait les khans , les mirzas ou grands , et les prêtres. Ces lieux consacrés aux morts sont très- pittoresques , dans l'Orient , par la forme variée des tombeaux , et par la beauté des arbres qui les ombragent.

Leurs majestés impériales occupaient les appartements du

sultan. Fitz-Herbert, Cobentzel, le prince de Ligne et moi, nous étions logés dans les chambres des sultanes, qui donnaient sur de jolis jardins , entourés à la vérité de murailles très-éle-

vées.

Chaque appartement n'avait pour tout meuble qu'un large et commode divan qui eu faisait le tour. Le milieu de la pièce était entièrement occupé par un grand bassin carré , de marbre blanc , au centre duquel des tuyaux faisaient jaillir sans cesse des gerbes d'une eau fraîche et limpide.

Un jour faible éclairait l'appartement : les cristaux des fenêtres étaient chargés de peintures; lors même qu'on les ouvrait , le soleil trouvait à peine passage à travers les branches nombreuses de rosiers, de lauriers, de jasmins, de grenadiers et d'orangers, qui couvraient ces fenêtres de leurs feuillages et leur servaient, pour ainsi dire, de jalousies.

Je me souviens qu'étant couché sur mon divan, accablé par l'extrême chaleur, et jouissant cependant avec délice du murmure de l'eau , de la fraîcheur de l'ombrage et du parfum des fleurs, je m'abandonnais à la mollesse orientale , rêvant et végétant en vrai pacha; tout à coup je vis devant moi un petit vieillard à longue robe , à barbe blanche , et portant sur sa tête chauve une calotte rouge. .

Son aspect, son humble attitude, son salut asiatique , rendirent mon illusion complète , et je pus me croire quelques instants un véritable prince musulman , dont quelque aga ou bostangi venait prendre les ordres sacrés.

Comme cet esclave parlait un peu la langue franque , c'est-àdire un mauvais italien, je sus par lui qu'il avait été autrefois jardinier du khan Sahim-Guerray. Je le pris pour mon guide ; il me fit parcourir toutes les parties intérieures de ce palais oriental , dont les nombreux détours et l'irrégularité rendraient la description très-difficile.

Les mahométans soumis ne pouvaient rien nous refuser : ainsi nous entrâmes dans la mosquée pendant les prières. Nous

y vîmes un de ces spectacles qai attristent la raison humaine : trente ou quarante derviches fanatiques , qu'on appelait en arabe des tourneurs y pirouettaient sur eux-mêmes avec la rapidité d'une toupie , et en criant de toutes leurs forces a lia h- hou , allah-hou, allah-hou, avec une telle violence , qu'à la tin ils tombaient la poitrine sur la terre , exténués et presque sans resDi ration.

On a eu raison de dire que , si Dieu a fait l'homme à son image, l'homme le lui a bien rendu , puisque , presque partout , les hommes ont cru la Divinité ou les dieux assez bizarres,

cules , tant de mortifications extravagantes , et, ce qui est plus horrible encore, tant de sacrifices de victimes humaines, pussent être pour eux d'agréables offrandes.

A un quart de lieue de la ville, on aperçoit sur une montagne un bourg exclusivement peuplé de juifs karaïtes* qui sont comptés au nombre dessus anciens habitants de cette presqu'île. Ces karaïtes étaient les seuls juifs qui , s'en tenant à la loi de Moïse, ne croyaient pas auTalmud.

A cinq verstes plus loin on aperçoit une autre montagne isolée et très-haute ; ejle à la forme d'un cône, et se nomme Tiape-Kairmen. Le roc vif dont elle est formée contient trois rangs de cavernes. Les environs de Bachtchi-Saraï sont parsemés de jolies maisons de campagne, qui appartenaient autrefois aux princes tartares et à leurs femmes.

L'impératrice ne s'arrêta que cinq jours à Bachtchi-Saraï : la satisfaction de cette princesse brillait sur tous ses traits; elle jouissait , avec l'orgueil d'une souveraine , d'une femme et d'une chrétienne , de se voir assise sur le trône des Tartares , jadis conquérants de la Russie, et qui, peu d'années avant leur défaite , venaient encore ravager ses provinces , troubler son commerce , dévaster ses nouvelles conquêtes et en rendre la possession incertaine.

Nous jouissions presque comme elle d'un spectacle si nou-

veau , qui nous avait permis de voir sans obstacles , et avec détail , l'intérieur de ces fameux harems dont nul chrétien ailleurs ne peut seulement connaître la distribution.

Dans les premiers moments qui suivirent la conquête, Témigration des Tartares fut considérable ; mais la douce tolérance du gouvernement de Catherine désarma bientôt la haine de ces musulmans si fiers , et excita leur confiance. Non-seulement cinquante mille d'entre eux s'étaient décidés à rester dans leur patrie ; mais on eu voyait même plusieurs, déjà partis , solliciter la permission de revenir, permission qu'on leur accordait difficilement, parée que l'expérience du passé faisait croire qu'ils ne deviendraient jamais de bons cultivateurs.

En sortant de Bachtchi-Saraï, nous parcourûmes d'agréables vallées, et nous traversâmes la Gabarta , dont les rives sont si pittoresques qu'on peut comparer toutes les campagnes qu'elle arrose , aux jardins les plus délicieux. Nous arrivâmes pour dîner à Inkerman , précédemment nommée Théodora par les Grecs et Actiar par les Tartares : là , de hautes montagnes , s'étendant en demi-cercle , forment un golfe large et profond sur les bords duquel étaient jadis bâties l'antique Kherson et la ville d'Eupatorie. Ce port et cette rade célèbre de la Chersonèse Taurique , plus tard appelée Héracléotique , avaienueçu de l'impératrice le nom de Scvastopol.

La vue de ces côtes de la Tauride , consacrées à Hercule , à Diane , réveillait en nous les souvenirs fabuleux de la Grèce 7 ainsi que la mémoire plus historique des rois du Bosphore et des exploits de Mithridate.

Pendant le repas de leurs majestés impériales , aux accords d'une musique harmonieuse, on ouvrit tout à coup les fenêtres d'un grand balcon. Alors le plus magnifique spectacle frappa nos regards : à travers une ligne de Tartares à cheval qui se séparèrent , nous aperçûmes derrière eux une haie profonde de douze verstes et large de quatre. Au milieu de cette rade terminée par l'aspect d'une vaste mer, une flotte formidable oon-

struite , irmée , équipée en deux années, était rangée en bataille en face de l'appartement où nous dînions avec l'impératrice.

Cotte armée salua sa souveraine du feu de tous ses canons , dont le bruit éclatant semblait annoncer au Pont-Euxin qu'il avait une dominatrice , et que ses armes pouvaient en trente heures faire briller son pavillion et planter ses drapeaux sur les murs de Constantinople.

Nous nous embarquâmes au fond du golfe. Catherine passa en revue les vaisseaux de son armée navale , admirant de larges et de profondes anses que la nature semblait avoir creusées dans les deux flancs de cette rade , pour en faire le plus beau port du monde connu.

Après avoir ainsi parcouru l'espace de deux lieues, nous débarquâmes au pied d'une montagne sur laquelle s'élevait en amphithéâtre la nouvelle Sevastopol, fondée par Catherine Déjà plusieurs magasins , une amirauté, des retranchements, quatre cents bâtiments qui s'élevaient , une foule d'ouvriers , une forte garnison , deux hôpitaux , plusieurs ports pour le carénage, pour le commerce et pour la quarantaine, donnaient à cette naissante création l'apparence d'une ville imposante.

Il nous semblait inconcevable qu'à huit cents lieues de la capitale , dans une contrée si nouvellement conquise, le prince Potemkin eût trouvé la possibilité de former en deux ans un pareil établissement , bâtir une ville , construire une flotte , élever des forts, et réuuir un si grand nombre d'habitants : c'était réellement un prodige d'activité.

Les trois vaisseaux lancés en notre présence à Rhcrson , et «d'autres à Taganrok , devaient incessamment arriver. Mais , en les attendant, nous voyions une escadre de vingt-cinq bâtiments de guerre, qui garnissaient la rade, complètement armés et équipés , et prêts , dès que Catherine le voudrait , à déployer leurs voiles au premier signal.

L'entrée du golfe est sûre, commode, à l'abri de tous les vents , et assez étroite pour que les feux des batteries placées sur les deux rivages, puissent non-seulement se croiser, mais encore portera mitraille d'une côte à l'autre.

Il était naturel de croire que la vue de tant de forces sur terre et sur mer exalterait l'imagination de l'impératrice et enflammerait son ambition. Les hommages adulateurs des grands de sa cour, l'orgueil de se voir si près de Byzance , les inspirations et les discours belliqueux du ministre favori et des princes de Ligne et de Nassau , pouvaient éloigner Catherine des dispositions pacifiques qu'elle avait manifestées.

Cependant elle parut y persister. Les instructions données à l'issue des conférences de Kherson ne furent point changées , et M. de Bulgakoff s'embarqua pour Constantinople , avec ordre de présenter à la Porte les propositions conciliantes qui avaient été convenues.

L'impératrice voulait savoir ce que je pensais de ses nouveaux établissements maritimes. Je lui dis * « Votre Majesté a « effacé le triste souvenir de la paix du Pruth. Elle a changé « les brigands zaporaviens en sujets utiles , et soumis les Tar- « tares, anciens oppresseurs de la Russie. Enfin , Madame , par « la création de Sevastopol , vous avez achevé dans le midi ce « que Pierre le Grand avait commencé dans le nord. Il ne vous « reste plus d'autre gloire à conquérir que celle de vaincre la « nature, en peuplant et en vivifiant toutes ces nouvelles con- « quêtes, et ces vastes steppes que nous venons de traverser. »

Eu effet , rien ne pouvait plus empêcher Catherine de jouir paisiblement d'une telle gloire, à moins qu'au lieu de s'occuper de ces travaux utiles, elle ne voulût tenter d'autres conquêtes , et par là peut-être compromettre sa fortune; car souvent des. revers inattendus dérangent les combinaisons les plus habiles, et ternissent en un instant les règnes les plus glorieux.

Les revers de Louis XIV dans sa vieillesse , les désastres de Charles XII , la position critique de Pierre le Grand sur le

Pruth , la destruction des armées de Napoléon , sont de grandes leçons que le sort des armes, dans tous les siècles, donne au génie , mais que le génie , toujours trop confiant dans sa force et dans sa fortune, n'accepte malheureusement presque jamais pour lui-même. ' ...

C'étaient sans doute de pareilles réflexions qui rendaient Catherine incertaine , et qui luttaient dans son esprit contre les suggestions de son ambition , de ses ministres et de ses courtisans.

Théodora, bâtie sur une montagne escarpée , fut , dit-on , fondée par Doras , l'un des capitaines de Mithridate. Cette ville devint l'apanage du dernier empereur des Grecs, Constantin Paléologue. A la fin du quinzième siècle , les Turcs la prirent et la donnèrent aux Tartares.

Sur la côte au nord , entre la rade de Sevastopol et l'isthme de Pérékop , existait l'ancienne Eupatorie r nommée Kosloff par les Tartares.

Les roches des montagnes, dont l'imposante enceinte forme le vaste golfe de Sevastopol , et que les Grecs nommaient le Cténus, sontcriWéesde cavernes qui attirent justement la curiosité des voyageurs.

Ces immenses catacombes furent jadis les retraites des Taures, de ces pirates qui en sortaient comme des oiseaux de proie pour exercer sur la mer Noire leurs brigandages. Plus tard ces eavernes devinrent le refuge des Grecs proscrits et des chrétiens persécutés.

On y voit encore des chapelles, des débris d'autel ; les regards y sont frappés par un escalier de cinquante toises , taillé intérieurement dans le roc.

A une lieue environ au sud-ouest de Sevastopol , nous aperçûmes les ruines de l'antique Kherson, vaste débris d'édifices autrefois magnifiques. Cette ville, bâtie six cents ans avant Jésus- Christ , et l'une des principales cités des rois du Bosphore , fut sans doute, depuis , sous le règne du fameux et infortuné Mi-

thridate, témoin de ses triomphes sanglants et des cruautés qui ternirent sa gloire.

Constantin le Grand l'affranchit de tout tribut en 322. Son indépendance accrut a tel point sa richesse, qu'elle dominait sur toutes les villes méridionales de la presqu'île.

Plus loin, à l'extrémité d'un promontoire qui s'élève à pic sur les flots d'une mer féconde en tempêtes, l'imagination cherche à retrouver l'antique temple consacré à Diane de Tauride.

Iphigénie , Oreste, Pylade , semblaient reparaître à nos yeux , et embellir pour nous l'histoire de ces temps barbares par les riantes couleurs de la fable.

Les Grecs appelaient encore ce lieu Parthénion, et disaient que là avait été un temple consacré à la déesse vierge. Aujourd'hui il existe un monastère dédié à saint Georges , près duquel est un sentier taillé dans le roc, qui, depuis le sommet de la montagne , conduit à la porte d'un ermitage construit sur la pointe d'une jetée. Cette jetée s'avance directement de quinze toises en se détachant de la côte et au-dessus de la mer.

On y a construit plusieurs cellules et une église taillée dans le roc , qui n'est éclairée que par l'ouverture de la porte et par deux fenêtres étroites.

C'était dans les environs de ce lieu si riche en souvenirs et en illusions, que l'impératrice avait donné une terre au prince de Ligne ; elle ne pouvait rien choisir de plus conforme au goût de ce prince aimable et brillant, dont l'héroïsme tenait plus à l'héroïsme de la fable et du roman qu'à celui de l'histoire.

Nassau et moi nous fîmes une course en prolongeant la côte vers le midi. Nous vîmes le port des Symboles. Là , comme près de tous les ports de la Chersonèse Héracléotique , on trouve un immense nombre de cavernes contenant des ehambres , des chapelles, des cellules, des sépulcres, des cercueils, avec des inscriptions grecques.

L'aspect de ces rochers, de ces montagnes escarpées, de

ces grottes profondes et de ces horribles précipices, attriste l'esprit; c'étaient des lieux de plaisance vraiment dignes des Taures et de leur bon roi Thoas.

Trop préoccupés sans doute de ces sombres idées, Balaclava, autrefois Symbolon, ne put nous en distraire, dette ville était assez commerçante, et presque encore toute peuplée de Grecs , d'Arméniens et de juifs , conservant en pleine liberté, sous la domination des Russes comme sous celle des Tartares, leurs cultes , leurs usages et leurs mœurs.

Ainsi que dans toutes les anciennes villes grecques ou asiatiques les rues sont étroites, les maisons basses , et les pavés composés de pierres de diverses couleurs.

Les habitants actifs et industrieux de cette ville s'efforcent , pour embellir ce triste séjour, de construire , sur la pente des noires et hautes montagnes qui les environnent , une grande quantité de petits jardins en terrasses.

Ayant rejoint la cour , nous partîmes de Sevastopolc pour retourner à Bachtchi-Saraï, en traversant l'Aima, et cette route ne nous offrit d'autre objet remarquable qu'une haute montagne nommée Biaktla-Kauba , qui, depuis son sommet jusqu'à sa base, est toute criblée de cavernes : quand la tyrannie régnait sur la terre , ce n'était que dans les profondeurs de son sein que les hommes pouvaient trouver refuge et sécurité.

A Bachtchié-Saraï le prince de Ligne vint, en riant, me dire : « Savez-vous de quoi s'occupent à présent nos deux grands « souverains voyageurs, le puissant empereur des Romains et « l'illustre autocratrice de toutes les RussicsPJc viens desur- « prendre quelques mots de la conversation de ces deux grands «< despotes. Eh bien! mon cher, qui l'aurait cru? ils s'entre- « tenaient amicalement d'un très-beau projet, celui du réta- « blissement des républiques grecques. »

« Vous ne m'étonnez pas autant que vous le croyez, lui répon- « dis-je : on voudrait eu vafn éloigner de soi l'air de son siècle,

« chacun forcément le respire et en est imprégné. L'air du notre « est celui de la philosophie et de la liberté ; il s'étend partout « doucement, entre dans les palais comme dans les cabanes. « On ne peut le comprimer ; et, si la force le tentait, comme « f Angleterre vient de ressayer en Amérique, elle ne ferait que « le transformer en vent' furieux. » Le prince de Ligne se moqua de cette rêverie philosophique. Nous ne nous doutions pas alors que c'était une prophétie.

De retour dans le sérail du khan, il était assez naturel que la vue et que l'air de ces cabinets voluptueux réveillassent quelques idées de galanterie : la curiosité du prince de Ligne , qui restait plus jeune à cinquante ans que je ne l'étais à trente , m'entraîna dans une étourderie qui heureusement n'eut pas les suites auxquelles nous aurions pu nous attendre , mais qui nous attira une juste et sévère leçon.

On ne peut faire d'injure plus grave aux musulmans que celle de s'approcher de leurs femmes; à cet égard tout plaisir, même celui des yeux est interdit à tout autre homme qu a leurs époux.

Cette contrainte irritait les désirs curieux du prince. « A « quoi sert, me disait-il, de parcourir un vaste jardin dont il a ne nous est pas permis d'examiner les fleurs? Il faut au « moins, avant de quitter la Tauride, que j entrevoie une femme « tartare sans voile, et j'y suis très-décidé. Voulez -vous m'ac- « compagner dans cette entreprise? »

Je ne résistai point à cette tentation , et nous parcourûmes plusieurs vallons avec un espoir qui fut longtemps trompé. Enfin, non loin d'une maison isolée, nous aperçûmes, sur la lisière d'un peut bois, trois femmes assises et qui baignaient leurs pieds dans un limpide ruisseau.

Nous nous glissâmes derrière les arbres, en évitant de faire le bruit le plus léger, et nous arrivâmes heureusement eu face d'elles et masqués par un buisson.

Comme les voiles de ces femmes étaient à terre près d'elles

nous pûmes les regarder tout à notre aise. Mais, hélas ! quel désappointement! aucune n'était ni jolie, ni jeune, ni même passable. « Ma foi, s'écria inconsidérément mon compagnon, « Mahomet n'a pas tant de tort en voulant qu'elles se ca- « client. »

Soit qu'on l'eût entendu, soit que le froissement des feuilles nous eût trahis, nos trois musulmanes se levèrent brusquement et s'enfuirent en jetant de grands cris. .

Nous les suivions pour les apaiser, lorsque nous vîmes accourir de la montagne quelques Tartares qui criaient plus fort qu'elles, nous menaçaient de leurs poignards et nous lançaient des pierres.

Gomme nous n'étions point venus pour guerroyer, nous n'eûmes garde de les attendre ; une rapide course et l'épaisseur des bois nous mirent bientôt à l'abri de leur poursuite.

Jusque-là le mal n'était pas grand, suivant la morale relâchée qui dit que tout péché caché est à moitié pardonné ; mais mon imprudent ami ne s'en tint pas là.

Le lendemain, au dîner de l'impératrice nous trouvâmes cette princesse mélancolique et silencieuse , l'empereur absorbé dans ses réflexions, le prince Potemkin sombre et distrait ; la conversation était nulle, ou languissait. .

Or ne voilà- t-il pas que , pour dérider Sa Majesté et pour égayer ses convives, le prince de Ligne, qui ne pouvait supporter l'apparence de l'ennui, s'avise de raconter nos prouesses et nos aventures de la veille ? J'avais beau le pincer, il continua intrépidement sa narration.

On commençait à rire selon son attente, lorsque Catherine, nous regardant d'un œil fixe et sévère, nous dit : « Messieurs, « cette plaisanterie est d'un très-mauvais genre et d'un très- « mauvais exemple 'Vous êtes au milieu d'un peuple conquis « par mes armes; je veux qu'on respecte ses lois, son culte, « ses mœurs et ses préjugés. Si l'on m'avait raconté cette « aventure sans m'en nommer les héros, loin de porter mes

« soupçons sur vous, j'en aurais plutôt cru coupables quel- « ques-uns de mes pages, et je les aurais sévèrement punis. »

Nous n'avions rien à répliquer. Le prince de Ligne resta muet comme moi , et de plus un peu confus de son indiscrète loquacité. Notre résignation satisfit l'impératrice , qui reprit son aimable gaieté ; même, quelques jours après , ayant accordé une audience à une princesse musulmane , nièce de Sahim-Gucrray, elle nous permit de nous cacher de manière à tout voir sans être vus.

La princesse était plus belle que nos trois femmes tartares ; cependant ses sourcils peints, et le fard luisant qui la couvrait, en faisaient, malgré ses beaux yeux, une vraie figure de porcelaine.

Notre repos fut court : nous quittâmes les roches escarpées de Bachtehi-Saraï, le palais du khan et son sérail, et nous arrivâmes sur les bords du Salguire, dans la ville d'Achmetchet, nommée Syraphéropol par Catherine. C'est aujourd'hui la capitale de la presqu'île ; elle est située au milieu d'une plaine unie, entourée à quelque distance de collines dont les vallées sont peuplées de bocages frais, de jardins riants, de peupliers majestueux à forme pyramidale.

Les riches Tartares, habitants de ces vallées, choisissent les plus beaux arbres dont les branches s'étendent cireulairement, et, au centre de cette corbeille de feuillage, ils construisent de jolis kiosques ; les couleurs Vives et variées de ces légers pavillons élevés en l'air, offrent aux voyageurs un coup d'oeil inattendu et attrayant.

Achmetchet était la résidence des sultans Kalgas, premiers of liciers des khans de Crimée, et chefs de leurs troupes. Dans cette ville , ainsi que dans toutes celles où nous séjournâmes pendant la durée de notre voyage, orf avait préparé pour l'impératrice une maison commode, élégante et spacieuse.

Nous ne nous arrêtâmes qu'un jour à Symphéropol, et de là nous nous rendîmes à Karasou-Bazar, quo les Grecs nommaient

Mavron-Kastron. Cette ville , située dans une large vallée, sur le bord du Karasou, était une des plus grandes de la Tauridc. On ne pouvait y admirer que la beauté de sa posision : elle ne contenait aucun édifice remarquable, aucune ruine autique. Ses maisons étaient comme toutes les maisons tartares bâties irrégulièrement, très-basses et rangées sans aucune symétrie : avant la conquête, elle appartenait ainsi que Symphéropol au sultan Kalga.

Les montagnes de Crimée , qui commencent à s'élever aux rives du Salguire, ne forment point de groupes réguliers jusqu'à Karasou-Bazar. C'est seulement à partir de cette ville qu'elles composent une chaîne qui s'étend d'un côté jusqu'à Bachtchi-Saraï, et de l'autre jusqu'à Star-Rrim.

Si la nature ne présentait point dans ce lieu à leurs majestés impériales d'objets propres à intéresser leur curiosité, l'activité infatigable du prince Potemkin y suppléa. Indépendamment delà belle et large route qu'il avait fait tracer et aplanir par ses soldats, il les avait employés à créer, sur la rivière de Karasou, un vaste jardin anglais, au centre duquel s'élevait le palais le plus élégant. Ce n'était plus Armide qui voulait séduire Renaud; c'était au contraire le Renaud russe qui créait galamment des prodiges pour son Armide.

Lorsque Catherine descendit le soir de son palais pour jouir de la fraîcheur de l'ombre, de la limpidité des eaux et du parfum des fleurs, elle vit tout à coup, au moment où le soleil disparaissait au fond des sombres vallées, toutes les collines , dans un horizon de cinq lieues de diamètre , illuminées par trois cordons de feu de diverses couleurs, et, au milieu de ce brillant horizon, une montagne conique dont le centre étincelant formait en traits lumineux le chiffre de l'impératrice ; du sommet de ce mont partit un magnifique feu d'artifice, couronné par un bouquet de trois cent mille fusées.

Le lendemain de cette fête, dont la pompe parut tirer momentanément les musulmans de leur froideur orgueilleuse

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