‹ Memoires souvenirs et anecdotes M. Le Comte de Segur. Correspondance et pensees du principe de Ligne 2 par m. le comte de SégurChapitre 4 sur 39 · UO MÉMOIRES · texte numérisé non relu

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du rassemblement de l'armée française ; mais cependant Givet ne voyait arriver aucun drapeau près de ses murs.

J'appris dans la suite, par mon père , une anecdote qui peut servir à expliquer cette inconcevable tergiversation, et à apprendre en même temps à ceux qui veulent écrire l'histoire des grandes scènes qui se passent sur le théâtre du monde , sans en avoir connu les acteurs , et sans les avoir vus dans l'intérieur des coulisses, quelles sont souvent les causes légères, et presque puériles , qui influent sur les affaires de la plus haute importance.

M. de Brienne, archevêque de Toulouse, dénué des grandes qualités qui constituent un bon évêque et un habile homme d'État , était doué de cet esprit fin , léger et facile , qui donne dans la société des succès certains.

Or malheureusement, à cette époque, c'était une société brillante et choisie , s'intitulant exclusivement la bonne compagnie, qui faisait les réputatious et distribuait les grandes places.

Trop légère pour distinguer le fond, de la superficie, et l'intrigue , de la politique , elle se laissait facilement tromper par de vaines apparences , et prenait presque toujours ce qu'on appelait l'amabilité pour le vrai mérite.

Monsieur l'archevêque de Toulouse, lié dans sa jeunesse avec M. Turgot et avec quelques partisans du système des économistes, avait montré aux états de Languedoc une élocution facile , une douce gravité , un esprit conciliant. A Paris , dans les salons, il parlait à merveille d'affaires aux personnes qui ne les entendaient pas , et qui croyaient les entendre. . Quelques femmes de beaucoup d'esprit, telles que mesdames de Tessé , de Beauvau , de Montesson , firent la réputation politique de ce prélat: Les amis de Necker opposèrent l'archevêque à M. de Galonné. Dans l'assemblée des notables , il se concilia l'appui du clergé en soutenant ses privilèges , et , en même temps , il s'attira momentanément, par sa résistance aux plans

du ministre , la confiance de quelques patriotes , même celle de M. de La Fayette, qu'il trompa.

D'un autre coté , malgré la répugnance connue du roi pour les premiers ministres , et surtout pour les prêtres qui s'occupaient d'affaires temporelles , il espérait arriver à son but par le crédit d'un ami subalterne , l'abbé de Vermont.

Précédemment , il avait persuadé au duc de Choiseul d'envoyer cet abbé à Vienne , en le chargeant d'enseigner les principes de la langue française à l'archiduchesse Marie-Antoinette. • Cette princesse , montée au trône, continuait à donner une partie de sa confiance à l'abbé. L'archevêque employa utilement . son crédit , et cet agent fidèle le vantait sans cesse dans ses eniretiens particuliers avec la reine.

Ce fut par ces moyens qu'ayant aplani tous les obstacles qui auraient pu arrêter son ambition , il fut porté au ministère, lorsque M. de Calonne , vaincu par les parlements et par les notables , vit briser sa baguette magique , et disparut.

Il ne s'agissait plus d'intriguer, mais de gouverner : M. de Brienne , au timon de l'État , ne sut employer que les petits moyens dont il s'était servi pour y parvenir. II ne pouvait rien vaincre , et voulait tout éluder. Toute grande mesure épouvantait sa faiblesse, et s'il ne pouvait éviter qu'on en prît une, il employait toute sa prétendue habileté à en retarder, à en paralyser l'exécution.C'était donc avec un vif regret qu'il voyait le roi déterminé à soutenir par les armes la Hollande, son alliée , eontre les Anglais et les Prussiens.

Les embarras que devait causer au ministre des finances uné nouvelle guerre lui semblaient insurmontables; et , sans songer au rôle humiliant qu'il allait faire jouer à notre cour, il ne s'occupa plus qu'à retarder, autant que possible, l'heure des dépenses et celle des hostilités.

Voici l'étrange et presque ridicule moyen qu'il tenta et qui lui réussit : le roi , par sympathie de vertu et de bonté , aimait personnellement M. de Malesherbes, ministre d'État, qu'il vc-

nait de rappeler au conseil . M. de Maleslherbes , comme la plupart des grands hommes, avait son faible , c'était celui de se plaire à raconter les nombreuses anecdotes dont sa riche mémoire était meublée; et il faut convenir que personne ne racontait mieux que lui. Il attachait dans ses récits par la philosophie de sa raison , par la bonhomie de son caractère et par la finesse doucement maligne de son esprit. Quand il avait une fois commencé, il s'arrêtait difficilement, et aucun de ses auditeurs n'était tenté de mettre le signet.

J'ai dit plus haut que mon père , impatient d'obtenir la décision et la signature qu'il demandait, soumettait , à chaque séance, cet objet à la délibération du conseil : alors l'archevêque, . interpellant avec adresse M. de Malesherbes sur quelque événement passé, analogue aux circonstances présentes, celui-ci commençait à raconter. Vainement les deux maréchaux voulaient mettre fin à cet épisode , le roi se plaisait à écouter. Le réeit se prolongeait , l'heure s'écoulait , il était tard lorsqu'on commençait à discuter, et l'affaire principale était renvoyée à un autre conseil.

On aura peine à croire que quatre séances , c'est-à-dire quinze jours , se perdirent ainsi. La discussion des mesures à prendre ne venait que d'être terminée, lorsqu'on apprit la prompte invasion du due de Brunswick , la terreur des Hollandais , la défection du prince de Salm, qui les commandait , la prise de leurs viHes et l'achèvement complet d'une révolution qui livrait cette république au stathouder et à l'Angleterre.

On ne peut que déplorer le sort des États compromis par de telles fautes. Le prélat qui nous avait valu cette humiliation fut élevé au raBg de principal ministre, et les deux maréchaux qui avaient voulu conserver notre gloire intacte donnèrent leur démission, ne pouvant se résoudre à servir sous les ordres de l'archevêque.

J'ai déjà dit, je crois, que la convocation des notables avait pro-

duit en France et dans l'Europe la plus décevante illusion. On croyait partout que la générosité d'un prince qui s'annonçait , dès son début , comme un émule de Henri IV , secondée par un ministère qui appelait autour de lui les lumières des hommes les plus éclairés de la France, verrait ses intentions bienfaisantés couronnées d'un plein succès.

L'événement ne justiGa pas cette attente ; on n'avait pas assez examiné les remarquables changements survenus dans nos esprits, dans nos opinions, dans nos mœurs. La France n'était plus la même : un règne efféminé ; des revers honteux ; une administration mobile , tantôt arbitraire et audacieuse , tantôt faible et craintive ; des vérités et des erreurs répandues par une nouvelle philosophie ; l'enthousiasme pour une liberté que nous avions longtemps enviée à l'Angleterre, et que nous venions d'affermir en Amérique; le mécontentement des peuples trop grevés d'impôts; la popularité acquise par les parlements lorsqu'ils résistaient au ministère ; leurs exils, leurs rappels, enfin un désir presque général d'innovations et de réformes, produi- . saient, au milieu d'une monarchie presque absolue, une sorte de fermentation républicaine.

Le 22 février 1787, le roi fit l'ouverture de l'assemblée des notables. Alors , au lieu de l'enthousiasme que cette sorte d'appel au vœu national devait exciter, on vit partout se manifester l'esprit de méfiance , de critique , d'opposition , de censure et même de raillerie.

La liberté fut portée jusqu'à la licence : les épigrammes , les pamphlets , les pasquinades , pleuvaient sur les ministres et sur les notables.

Aux éclaircissements multipliés fournis par M. de Calonue , on opposait les réponses les plus ironiques et les propositions les plus diverses. Les évéques demandaient l'assemblée du clergé. M. de La Fayette osa imiter l'exemple donné par M. de Malesherbes quelques années auparavant, et demanda la convocation des états généraux ; sa proposition ne causa qu'un grand

étonnemcnt : on était loin de penser que la réalisation de ce vœu hardi serait si prochaine.

M. de Calonne ne résista que deux mois aux attaques, et ceux qui lui succédaient étaient encore bien moins en état de leur résister que lui.L'assemblée se sépara le 8 mai, et son opposition constante laissait le gouvernement dans une situation bien plus critique que celle qui l'avait déterminé à la convoquer.

Ce fut à cette époque que le roi nomma principal ministre l'archevêque de Toulouse. Les maréchaux de Ségur et de Castriez donnèrent leur démission; mais le garde des sceaux, le baron de Breteuil , et M. de Montmortn conservèrent leurs portefeuilles. M. de Brienne fut nommé ministre de la guerre; Si. de la Luzerne , ministre de la marine.

L'exil du parlement de Bordeaux à Libourne donna un nouvel aliment au mécontentement public : toutes les cours souveraines se déclarèrent hautement en faveur des exilés ; d'une extrémité de la France à l'autre, la clameur devint universelle.

Le principal ministre dut sentir alors qu'il était bien plus facile de briller dans une opposition, que de se soutenir à la tête d'un gouvernement , au milieu de tant d'orages. Je crois même que , s'il eût été doué du génie dont il manquait , il se serait encore tiré difficilement d'une pareille crise.

En effet, tout semblait désorganisé : le roi, bon, mais faible, tourmenté par des conseils contradictoires , restait indécis entre eux ; il n'était animé que d'un unique sentiment , celui de l'amour du bien public; mais, pour l'opérer, chaque intérêt privé le lui présentait sous des faces différentes. Il ne possédait pas la force nécessaire pour persister dans une détermination, pour suivre un système, et pour soutenir un ministre.

La cour défendait à grands cris les abus. La noblesse , autrefois rivale du trône, n'avait plus d'autre désir que celui de conserver ses privilèges pécuniaires et honorifiques, de s'élever rapidement aux grades qui pouvaient faire espérer la gloire ,

et d'obtenir des pensions ou des sinécures nécessaires pour soutenir son rang et son luxe.

Le clergé , fondant le maintien de sa puissance sur son accord avec l'autorité, se serait montré prêt à la seconder, si cette autorité n'eût pas été forcée d'exiger de lui d'indispensables sacrifices d'argent. Enfin les parlements , dont l'assistance avait fortifié le trône pour détruire la puissance seigneuriale , prétendaient succéder aux états généraux et protéger les intérêts du peuple contre le pouvoir ministériel. Ainsi c'était pour maintenir leur indépendance , et pour devenir la seule digue opposée à l'autorité du monarque devenue absolue, qu'ils se montraient récalcitrants contre le surcroît des charges publiques.

Dans ce temps , le secrétaire de légation qui avait remplacé près de moi M. Charrette de La Colinière , étant obligé de s'éloigner, la reine obtint qu'on m'enverrait un jeune homme qu'elle honorait de sa protection . c'était M. Genêt, frère de madame Campan.

Je le trouvai spirituel, instruit, possédant plusieurs langues, et doué de quelques talents agréables; mais sa tête était fort vive. Depuis on le vit entraîné par le char de la révolution , et nommé par les girondins ministre de la république aux États- Unis ; là , sa bouillante activité échoua dans une tentative qu'il fît pour attaquer le "crédit de l'illustre "Washington , et pour rendre le gouvernement américain plus démocratique.

La guerre entre la Porte et la Russie avait enfin éclaté. Souwaroff avait battu les Turcs, qui venaient de débarquer en Crimée. Mais l'indolence du prince Potemkin contrariait excessivement l'impératrice; et, tandis qu'il n'entreprenait rien, il accusait les Autrichiens de ne rien faire. Son seul désir, son seul but était la prise d'Oczakoff; et, pour ne pas la manquer, il faisait d'aussi grands préparatifs contre cette faible ville, que s'il avait dû attaquer Luxembourg.

Cependant l'ingénieur Lafitte m'avait écrit qu'elle n'était pas en état de résister à une brusque attaque ; mais le temps perdu

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par le prince fut mis à profit par les Turcs , qui renforcèrent la garnison , accélérèrent les travaux et complétèrent l'état défensif de la place.

Si les musulmans eussent été moins ignorants en tactique et en discipline , ils auraient tiré de grands avantages des tergiversations de leur ennemi; mais je connaissais leur aveugle fanatisme , leur obstination à faire la guerre sans règles , et , dès le 14 mars 1788, j'annonçai au ministère français qu'Oczakoff , Belgrade , Choczim seraient pris , et que les armées impériales, marchant toujours de succès en succès, forceraient la Porte àk se soumettre aux conditions que leur dicteraient ces deux puissances.

La diplomatie se montrait alors plus active que les armées : la Porte même, sortant de son apathie ordinaire, avait trouvé le moyen , par l'entremise secrète des Prussiens , de déterminer le roi de Suède à armer ses vaisseaux , dans le dessein d'empêcher ceux de Catherine de s'éloigner et de porter une seconde fois le pavillon russe dans l'Archipel.

Frédéric-Guillaume était parvenu à se faire un parti dans la ville de Dantzick. Quelques corps de troupes prussiennes s'en approchaient , et les agents de ce prince , réveillant en Pologne l'amour de la liberté , présentaient aux esprits ardents de ce pays , trop opprimé, l'espoir de secouer le joug de la Russie.

Tous ces éclairs , précurseurs des orages , agitaient Catherine sans l'ébranler, et la nouvelle qu'elle reçut de la signature d'un traité d'alliance entre l'Angleterre, la Hollande et la Prusse, lui faisait désirer plus vivement- la conclusion d'une quadruple alliance dont la nécessité devenait plus évidente de jour eu jour.

Mais vainement elle nous demandait d'expliquer clairement nos intentions ; vainement elle s'efforçait de pénétrer les secrets de notre système politique. Malheureusement nous n'en avions pas, et il était impossible de deviner les plans d'un cabinet livré, par la faiblesse et par lacraiute, à l'irrésolution.

On m'ordonnait cependant toujours de continuer la négociation; un singulier incident vint momentanément en multiplier les difficultés. L'Espagne avait alors à Pétersbourg un ministre instruit , probe et spirituel : la rigueur excessive du climat porta malheureusement atteinte à sa santé ; il fut attaqué d'une maladie que les médecins nomment mélancolie hypocondriaque.

Ce mal , de la nature la plus bizarre , troublait sa raison sur un point exclusivement ; elle restait complète sur tous les autres. Ses dépêches , qu'il me communiquait , étaient toujours remarquables par le bon sens qui les dictait , par l'élégance qui les ornait , et longtemps rien dans sa conversation ordinaire ne trahit son infirmité ; il était toujours le même dans les conférences et dans la société. Un très-petit nombre d'amis seulement s'étaient aperçus de la déviation de ses idées , qui le portaient .à croire que beaucoup de gens lui en voulaient, et qu'il était entouré d'ennemis.

Je fus un des premiers auxquels il conûa ses peines : leur objet, dans ce moment , était la prétendue inimitié du comte de Goërtz , ministre de Prusse. Il se figurait que ce ministre gagnait ses domestiques , et payait des ouvriers pour faire toutes les nuits, près de sa maison, un bruit terrible qui ne lui permettait pas de dormir.

Je m'affligeai de son étrange erreur ; je lui gardai le secret ; mais tous mes efforts pour le ramener à la raison furent infructueux. Quelques mois après, je devins moi-même le sujet de ses inquiétudes : dès que je parlais bas à quelqu'un, il croyait que je disais du mal de lui, et m'en faisait de vifs reproches. Enfin , comme l'impératrice avait voulu qu'on jouât devant elle, à l'Krmitage, une des vieilles comédies de notre théâtre, V Homme singulier, mon malheureux Espagnol se persuada que j'avais inséré dans cette pièce quelques vers destinés à le peindre et à le ridiculiser. Par compassion pour sa faiblesse , j'eus beau lui montrer le livre anciennement imprimé où se trouvait cette comédie , rien ne put le désabuser.

Bientôt le comte de Cobentzel et le duc de Serra Capriola , ministre de Naples , devinrent ses confidents , et , peu après , les objets de ses soupçons : il accusait l'un d'empêcher toutes les femmes et filles de Pétersbourg de répondre à ses désirs , et l'autre d'avoir défendu à tous les horlogers de lui vendre une montre qui pût marquer l'heure avec précision.

Nous gémissions de voir un si honnête homme tourmenté par des peines qu'aucun soin de l'amitié ne pouvait adoucir. Son état nous donna d'autres genres d'inquiétudes , lorsque nous reçûmes de nos cours l'ordre de lui communiquer les détails de la négociation secrète relative à la quadruple alliance.

Cependant, eomme je remarquais toujours que, dans ses entretiens politiques et dans ses lettres , sa raison se conservait tout entière , nous prîmes patience, espérant que son état n'aurait aucune influence fâcheuse sur les affaires dont nous étions chargés.

Malheureusement notre sécurité ne put pas durer : s'éloignantde nous de plus en plus, il se rapprocha tout à coup des Prussiens, des Anglais, des Portugais, qui traversaient nos négociations ; et nous apprîmes que , regardant son secrétaire de légation comme un de ses ennemis , il l'avait enfermé sous clef vingt-quatre heures, et lui avait retiré ses chiffres.

Dans ces circonstances embarrassantes , et voulant éviter le plus possible un éelat, nous convînmes, d'après le conseil du comte de Cobentzel , de consulter à cet égard le vice-chancelier. « 11 y a quelques jours , nous dit celui-ci , malgré ma « juste considération pour vous , j'aurais eu peiue à vous croire , « ayant toujours vu la personne dont il s'agit très-éelairée , « très-prudente et très-sensée. D'ailleurs , plusieurs membres « du corps diplomatique disaient assez, malignement que ce « ministre était devenu l'objet de certaines intrigues dans le « but de le déplacer ; on le disait même assez hautement à la « cour du grand-duc. Mais , avant-hier, cet homme infortuné « m'a demandé une conférence secrète; et, lorsqu'il fut tête

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« à téte avec moi , il se plaignit amèrement de la haine géné- « raie qui le poursuivait, des griefs qu'il prétendait avoir « contre vous , et de la manière injuste dont il était traité par « les ministres de l'impératrice , qui avaient donné , disait-il , « les ordres les plus sévères pour épier sa conduite et pour « empêcher ses domestiques de le servir. Enfin, ajouta-t-il « les larmes aux yeux , on ne me donne qu'une boisson infecte , « et il ne m y est pas possible , quelque soin que je prenne , « de boire de teau de la Néva. J'ai informé ma souveraine « de cet étrange accident , et elle pense qu'il est urgent de « prendre les mesures nécessaires pour que sa cour le rappelle. « Son médecin , que j'ai vu, assure que , dans un climat plus « doux , cette hypocondrie se dissipera. »

Cet avis étant conforme au nôtre, nous nous réunîmes tous trois. Nous appelâmes dans cette réunion secrète le secrétaire de la légation espagnole , le médecin du malade ; et, rédigeant une relation des faits, munis des certificats nécessaires pour en constater la vérité , nous adressâmes ce document à M. de Galvez , qui était alors ministre d'Espagne à Berlin.

Nous espérions que son rappel aurait ainsi lieu sans éclat ; mais je ne sais par quelle indiscrétion , celui même qui était l'objet de nos prudentes démarches et de nos soins délicats, fut informé de notre réunion et de son résultat.

Il nous demanda vivement des explications, que nous lui refusâmes ; il s'en plaignit à ses nouveaux amis, qui jetèrent feu et flamme contre ce qu'ils appelaient nos intrigues. Mais cet éclat ayant produit son effet naturel , celui d'empirer l'état du ma-r lade, il donna lui-même de si évidentes preuves de sa déplorable situation , que les calomnies tombèrent.

M. de Galvez, ayant reçu de sa cour l'ordre de venir résider à Pétersbourg, arriva. Le malade , envoyé dans un climat moins rigoureux , recouvra peu à peu sa raison, sa santé, et nous fûmes ainsi délivrés de la plus pénible et de la plus singulière des contrariétés.

ISO MEMOIRES

Sur ces entrefaites, le fameux Américain Paul Jones arriva en Russie , cherchant , comme il l'avait toujours fait , des aventures et des combats. Ce marin s'était rendu célèbre par sa rare intrépidité , ayant , à bord d'un faible bâtiment , porté l'effroi sur les côtes d'Angleterre , et pris de vive force une frégate et un vaisseau de guerre.

Il ne m'apportait pas de lettres de recommandation. Les États-Unis , non reconnus encore en Russie, n'y avaient point d'envoyé ; mais j'avais fait la guerre en Amérique : tout Américain me semblait un frère d'armes. Paul Jones était , comme moi , membre de l'association de Cincinnatus *, et , ne craignant point d'être désapprouvé, je le présentai à l'impératrice. Cette princesse l'accueillit avec faveur, me permit de le mener dîner chez elle, le nomma contre-amiral , et lui destina un commandement sur la mer Noire.

Cet événement répandit l'alarme dans la factorerie anglaise ; elle éclata en plaintes peu mesurées. Les officiers anglais qui servaient dans l'armée navale de Catherine se réunirent, délibérèrent , et déclarèrent qu'ils voulaient quitter le service. L'amiral Greig eut besoin de toute sa sagesse , de toute son influence, de toute son autorité pour les faire renoncer à cette résolution , tant ils étaient indignés de voir élever à un haut grade, un guerrier qu'ils traitaient de rebelle, de félon et de pirate.

Paul Jones, en dévouant son épée à Catherin^ lui déclara noblement qu'il n'entrerait à son service qu'après avoir obtenu l'assurance qu'en aucun cas il ne serait obligé de combattre contre les Français.

Mon crédit et ma faveur étaient alors parvenus au plus haut point. L'impératrice , fidèle à sa parole, venait de développer à l'empereur, avec précision , ses prétentions, ses vues , son système , les bases de l'alliance qu'elle voulait conclure avec nous. Le comte de Cobentzel , les ministres russes croyaient tout terminé , et j'étais peut-être le seul à Pétersbourg qui ne regardât pas la quadruple alliance comme signée, quand on apprit que le

le capitan-pacha se montrait avec une forte escadre dans le Liman. En même temps l'arrivée d'un courrier de Suède répandit une vive alarme dans le palais de l'impératrice et dans la capitale. On sut que Gustave armait des galères , rassemblait en Finlande trente mille hommes qu'il devait commander, et chargeait sou frère , le duc de Sudermanie , de se mettre à la tête de son armée navale.

« Le roi de Suède a déclaré en plein sénat ( écrivait le comte « de Razoumowski au ministre de Catherine ), que les arme- « ments et les démarches delà Russie lui imposaient la néces- « sité de se préparer à la guerre , afin de prévenir les coups « que l'impératrice voulait lui porter. Ayant envoyé, ajoutait « ce prince , un courrier au baron de Nolken pour lui ordonner « de demander au gouvernement russe des explications amia- « bles , je n'ai reçu que des réponses hautes , menaçantes , et

• presque équivalentes à Tordre de désarmer. Dans de telles « circonstances , l'honneur de la nation et sa sûreté exigent « qu'on déploie toutes les forces de la Suède pour éviter le

* péril qui la menace. »

Ces paroles , disait-on , avaient entraîné tous les suffrages , et même ceux des amis les plus constants de la paix. En écrivant ces nouvelles, le comte Razoumowski mandait que le roi de Suède s'était efforcé de faire croire qu'il agissait conformément aux vues de la cour de France.

Les ministres russes m'en parlèrent avec inquiétude , et , tout en me paraissant convaincus de notre loyauté , ils me faisaient entendre suffisamment, que personne ne pourrait croire Gustave assez imprudent pour faire un tel éclat sans être sûr de l'appui de quelques grandes puissances. Pour aigrir leurs soupçons, les ministres d'Angleterre e{ de Prusse affectaient de blâmer hautement la conduite du roi de Suède.

Dans cette position , et n'ayant point reçu d'ordres , j'étais obligé de répondre avec une extrême circonspection. J'assurai les ministres « que, dans tous les cas, l'impératrice devait

« compte* sur les bons offices du roi. J'ai cependant, ajou- « tai-je, quelque peine à croire à la guerre. Si Gustave avait formé « le dessein de la déclarer, il aurait probablement attendu « le départ de la flotte russe , afin de trouver la mer libre.

* Ses démonstrations belliqueuses n'ont peut-être d'autre « objet que celui de rendre , sans se compromettre , un service « à la Porte , en empêchant les vaisseaux de l'impératriee de

* porter leurs armes dans l'Archipel.

Au reste , une dépêche de M. de Simolin, ministre de Catherine à Paris, dissipa promptement les nuages formés contre nous il rendait compte à sa cour d'un entretien assez vif entre M. de Montmorin et M. de Staël , ambassadeur de Suède , et prouvait, par là, complètement combien le roi était loin d'approuver l'armement imprévu et le langage menaçant de Gustave III.

L'impératrice ne pouvait se persuader que le monarque d'un royaume faible en territoire , en troupes et en ressources , pût attaquer une puissance colossale comme la sienne. Cependant , d'après le conseil de ses ministres , elle ordonna la formation d'un camp de vingt-six mille hommes près de Frédériskham. Ces troupes devaient être commandées par le comte Pouskhin , et sous lui par Michelson , autrefois vainqueur du fameux brigand Pugatcheff.

Malheureusement, ces vingt-six mille hommes n'existaient que sur le papier ; à peine pouvait- on en rassembler six mille. Par une imprudente confiance , le nord de l'empire se trouvait totalement dégarni de troupes : le prince Potemkin avait tout attiré vers le midi; il mettait plus d'activité à grossir ses forces qu'à les faire agir.

Ses lenteurs permirent au eapitan- pacha de reparaître sur la mer Noire avec cent bâtiments de guerre, grands ou petits , de faire entrer le quart de sa flotte dans le Liman , et de renforcer la garnison «TOczakoff par un corps de six mille Turcs .

Le prince de Nassau, qui commandait les forces navales de

Catherine , ne doutant jamais de sa fortune , s'avança témérairement contre l'amiral musulman avec quatre-vingts bâtiments légers, dont les plus grands étaient les élégantes galères sur lesquelles l'impératrice avait navigué. Je ne comprends pas encore comment un ingénieur anglais , audacieux et habile , M. Bentham , était parvenu à rendre ces galères capables de porter des canons d'un assez gros calibre.

L'amiral Paul Jones , commandant un vaisseau et une frégate , était destiné à protéger la marche de Nassau; mais il le suivait difficilement à cause des bas-fonds sur lesquels le prince se hasardait.

L'action héroïque d'un officier russe fut le prélude des combats sanglants qui devaient la suivre : cet officier se nommait Saken ; il commandait une chaloupe canonnière. Voulant reconnaître les Turcs , il fut enveloppé par eux ; ainsi privé de tout espoir de salut ou de fuite , il écrivit un billet à Nassau pour lui dire d'être tranquille sur son sort, parce que ni lui ni son équipage ne tomberaient dans les mains des Barbares. Quelques instants après , il est abordé par trois bâtiments turcs , met le feu à ses poudres , saute , et entraîne dans sa destruction les trois bâtiments ennemis. Catherine , ne pouvant récompenser que sa veuve , lui donna une forte pension.

Nous attendions d'un jour à l'autre avec impatience les courriers du prince Potemkin. Le comte Bezborodko me disait assez plaisamment , qu'avec quatre têtes comme celles de Nassau , de Paul Jones, de Souwaroff et du ca pi tan -pacha, il serait difficile qu'on ne reçût pas bientôt de grandes nouvelles.

À la même époque , ayant obtenu de l'impératrice le grade de colonel pour un Français, officier d'artillerie, nommé M. Prévôt, je le fis partir pour aller rejoindre le prince de Nassau. Cet officier, récemment attaché au service de Hollande, avait été le seul qui eût opposé quelque résistance aux Prussiens.

Son esprit inventif ne contribua pas faiblement au succès de Nassau : il fabriqua pour lui des fusées remplies d'une sorte de

feu grégeois, liquide et inextinguible ; ces fusées étaient percées de plusieurs trous qu'on bouchait avec de la cire ; on y suspendait plusieurs fils de fer armés de crochets aigus. Ces mêmes fusées, lancées dans les agrès d'un vaisseau ennemi, s'y attachaient et versaient, sur tout le bâtiment, des torrents d'une flamme que rien ne pouvait éteindre.

Le prince de Ligne , las de son inaction , avait été trouver le maréchal Romanzoff , dont l'avant-garde mit en fuite un gros corps de Turcs. Mon infatigable ami, après avoir été avec le maréchal reconnaître Choczim , revint à l'armée du prince Potemkin.

La politique européenne , dans ce moment , ne se composait que de petites intrigues , d'incertitudes et d'obscurités : M. do WoronzofT écrivait d'Angleterre que le cabinet de Londres excitait Gustave à la guerre ; M. de Montmorin me mandait qu'il n'en croyait rien; le ministre de Suède, M. de Nolken, me donnait toujours des marques d'une amitié personnelle , mais sa confiance n'était plus accordée qu'aux Anglais et aux Prussiens.

La lueur des armes ne tarda pas à dissiper les brouillards qui couvraient les yeux de tant de politiques. Gustave , arrivé en Finlande, s'avança sur la frontière russe, à la tête de trente mille hommes; en même temps son escadre croisait dans le golfe. s

Le gouvernement danois déclara formellement au roi de Suède , que, neutre dans le cas où ce prinee serait attaqué , il cesserait de l'être si c'était lui qui commençait les hostilités.

On ne pouvait plus se tromper sur les intentions du monarque suédois. L'impératrice , pour la première fois alarmée , ordonna aux premiers bataillons de chacun des régiments de sa garde de se tenir prêts à marcher.

Les contrariétés decette princesse furent contre-balancées par l'arrivée d'un courrier qui lui apportait la nouvelle d'une victoire que le prince de Nassau et Paul Jones venaient de rem-

porter sur les Turcs dans le Liman. On n'en donnait point les détails; on disait seulement que la flotte ottomane avait perdu trois vaisseaux.

Nous ne tardâmes pas à savoir sous quel prétexte Gustave III avait cherché à voiler son évidente agression : comme ce prince, depuis quelque temps , feignait d'être vivement alarmé des préparatifs belliqueux de Catherine, une inquiétude générale s'était répandue en Suède, et le comte Razoumowski , daus l'intention de la dissiper, venait de présenter officiellement au ministère suédois une note dont l'objet était de justifier les armements de sa souveraine.

Après y avoir expliqué leur but véritable , le dessein de combattre les Turcs dans l'Archipel , il rappelait et énumérait les fréquents témoignages d'amitié donnés depuis plusieurs années par l'impératrice au roi de Suède. Récemment la Russie avait nourri la Finlande, totalement dépourvue de grains. Enfin, forcée par la guerre à équiper une flotte , Catherine II en avait aussitôt informé Gustave III, ainsi que les autres princes de l'Europe, ses amis.

« Cependant , ajoutait le comte de Razoumowski, le roi, « d'après de fausses alarmes , ayant rassemblé par terre et par « mer des forces considérables , l'impératrice s'était vue obligée « de prendre sur ses côtes et sur ses frontières des mesures « semblables. Mais, en même temps, puisque le ministère « suédois paraît ajouter foi aux bruits, sans fondements, qui * lui supposent des vues hostiles , elle veut convaincre le roi , « le ministère, les personnes ayant part au gouvernement et « la nation suédoise, de la pureté de ses intentions amicales. « Elle espère leur prouver qu'elle n'a jamais formé l'idée d'at- « taquer la Suède , que ses armements ne sont que défensifs , « et que son seul désir est de maintenir la bonne harmonie qui « existait entre elle et le roi. »

Gustave, lié par sa constitution, qui ne lui permettait pas d'entreprendre, sans le consentement des États, une guerre of-

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fensive , voulait , en attaquant, paraître attaqué : aussi la note du ministre russe l'irrita au lieu de le calmer.

Par ses ordres , le grand maître des cérémonies vint déclarer au comte Razoumowski, « qu'en se servant de ces expressions : » les personnes ayant part au gouvernement et la nation « suédoise , il avait repris le langage des anciens envoyés de « Russie , langage qui n'était plus convenable depuis que le roi a gouvernait seul son royaume, et que la constitution avait été « changée. •

« En conséquence , disait la déclaration , ce prince , ne vou- « lant pas croire le comte Razoumowski autorisé par sa sou* « veraine à tenir une pareille conduite , ne le reconnaissait plus « comme accrédité, et défendait à ses ministres de conférer, « avec lui : seulement, par égard pour le caractère dont H « avait été revêtu, il lui accordait huit jours pour sortir du « royaume; ce terme arrivé, il trouverait des bâtiments des- « tinés à le porter en Russie. »

Razoumowski , après avoir obtenu avec peine la copie de cette déclaration , répondit « que , relativement à son départ « de Suède , il ne pouvait se conformer aux intentions du roi , « ne devant pas quitter son poste sans Tordre de sa souve- « raine. »

Le jour même où cette nouvelle arriva à Pétersbourg , je me trouvais à l'Ermitage. L'impératrice me parla avec vivacité de ce qu'elle appelait une équipée de Gustave, et me demanda ce que j'en pensais.

« Ce qui me parait le plus surprenant daus cette affaire , « Madame , lui répondis-je, c'est que ce soit le ministre d'une « souveraine absolue, qui montre de si louables égards pour « une nation Ubre , et que le roi de cette même nation s'en

• trouve offensé. » -

• J 'appris cependant que les ministres de cette princesse reprochaient au comte de Razoumowski de s'être trop pressé dans cette circonstance, puisqu'il n'était autorisé à présenter sa note

que dans les cas où le ministère suédois lui demanderait quelques explications.

Il pouvait avoir trop écouté son zèle , mais au fond le reproche était injuste ; car, témoin de tous les faux bruits semés pour inquiéter la Suède , il devait croire nécessaire de déclarer hautement, non-seulement au roi, mais encore à la nation ét même à l'Europe, les intentions pacifiques de sa souveraine.

La guerre devenait imminente ; l'impératrice seule persistait à n'y pas croire. Vainement ses ministres s'étaient réunis pour la conjurer de retarder le départ de sa flotte, afin de défendre les côtes ; déjà trois vaisseaux russes et trois frégates étaient partis.

Ils rencontrèrent l'armée navale suédoise , qui exigea d'eux le salut. L'amiral de Catherine le refusa, conformément au traité d'Abo, qui défendait de rendre les honneurs militaires hors des ports. Mais , l'amiral suédois ayant annoncé que le duc de Sudermanie était à son bord , l'amiral russe répondit , « qu'il saluerait volontiers le frère du roi : » ainsi le salut eut lieu.

L'impératrice, pour concilier ce qu'exigeaient sa prudence et sa dignité , s'était bornée à cesser de reconnaître le baron de Nolken comme accrédité , et à le traiter comme son ministre l'avait été en Suède.

Biçn que le comte Bezborodko m'eût dit qu'il regardait comme très-probable la conclusion d'un traité de subsides entre r Angleterre, la Prusse et la Suède, les ministres anglais et prussiens déclarèrent hautement que leurs cours désapprouvaient la conduite du roi de Suède. Pour moi , ne connaissant pas les intentions réelles de ma cour, quoique je les présumasse , je me bornai à tenir un langage conciliateur et modéré.

Enfin l'orage éclata ; et , au grand étonnement de l'Europe, Gustave III , qui avait montré , pendant le cours de son règne, et surtout depuis qu'il s'était ressaisi de l'autorité enlevée à son père , beaucoup d'esprit , de sagesse , de modération et de gé-

nérosité, envoya par un courrier, et fit remettre par un secrétaire , nommé Schlaff , au ministère russe , la note la plus menaçante , la moins mesurée , et des propositions si impérieuses, si inconvenantes, qu'elles parurent dépourvues de raison, surtout étant faites par le roi d'un État faible , qui les adressait à un empire si formidable.

La fin de cette pièce est trop curieuse pour n'être pas rapportée littéralement ; voici en quels termes elle était rédigée : « .... C'est sous ces circonstances que le roi s'est rendu en « Finlande, à la téte de son armée, et qu'il demande uno « réponse catégorique et définitive , qui décidera de la paix ou « de la guerre. Voici à quelles conditions le roi propose la à paix à l'impératrice : 1° Que le comte Razoumowski soit « puni d'une manière exemplaire pour toutes les intrigues a qu'il a fomentées infructueusement en Suède, et qui ont « troublé l'amitié, la confiance et la bonne harmonie qui « subsistaient entre les deux empires , afin que ses pareils « soient â jamais dégoûtés de se mêler des affaires intérieures « d'un empire indépendant.

« 2« Que, pour dédommager le roi des frais que les ar- « mements que Sa Majesté a été forcée de faire lui coûtent, « et qu'il n'est pas juste que ses peuples supportent , l'impé- « ratrice cède au roi et à la couronne de Suède , à perpétuité i « toute la partie de la Finlande et de la Carélie , avec le « gouvernement et la ville de Kexholm , tels qu'ils furent cédés « à la Russie par la paix de Nistadt et d'Abo , en rétablis- « sant la frontière à Systerbeck.

« 3° Que l'impératrice accepte la médiation du roi pour lui « procurer la paix avec la Porte ottomane, et qu'elle autorise « Sa Majesté à offrir à la Porte la cession entière de la Crimée, « et de rétablir les frontières d'après le traité de 1774, ou . si « Sa Majesté ne peut engager la Porte à la paix à ces condi- « tions , d'offrir à cette puissance le rétablissement de ses fron-

a tières, telles qu'elles étaient avant la guerre de 1768; et ,

« pour sûreté de ces offres , que l'impératrice désarme au « préalable sa flotte , rappelle ses vaisseaux déjà sortis dans « la Baltique, retire ses troupes des nouvelles frontières, et « permette au roi de rester armé jusqu'à la conclusion de la « paix entre la Russie et la Porte. '

« Le roi attend un oui ou un non , et ne peut accepter la « moindre modification sans compromettre la gloire et l'in- « térêt de ses peuples.

« C'est ce que le soussigné a l'honneur de déclarer, par ordre « du roi, à son excellence monsieur le vice-chancelier, et « qu'il supplie ce ministre de bieu vouloir mettre au plus tôt « sous les yeux de l'impératrice, pour qu'il puisse faire promp- « tement parvenir la réponse au roi son maître.

« A Saint-Pétersbourg, ce 1 er juillet 1787.

« Signé : G. de Schlaff,

« Secrétaire de légation, comme seul appartenant à la « mission du roi à la cour impériale de Russie. »

Il est plus facile de concevoir que d'exprimer la surprise ex* citée par la lecture d'une déclaration si étrange. Le Grand-Seigneur lui-même aurait à peine osé en signifier une pareille à un faible hospodar de Moldavie.

L'impératrice , après m'en avoir parlé avec une ironique indignation, me demanda comment je la trouvais rédigée. « Il « me semble , Madame , répondis-je , que le roi de Su&le , a bercé par un songe trompeur, a rêvé qu'il venait déjà de a gagner contre Votre Majesté trois grandes batailles. »

« Quand il aurait remporté trois grandes vietorres, Monsieur « le Comte , reprit Catherine avec feu , et quand même il serait « maître à présent de Pétersbourg et de Moscou , je lui mon- « trerais encore ce que peut, à la tête d'un peuple brave et « dévoué, une femme d'un grand caractère, debout sur les « débris d'un grand empire. »

1 80 aréMOiHBt

11 est certain que le roi de Suède , même en cas de succès , attaquant seul la Russie, aurait dû s'attendre à se voir bientôt accablé par la réunion des forces d'une si puissante monarchie; mais , d'un autre côté , les circonstances lui étaient favorables ; et comme , par l'effet d'une inconcevable négligence , il prenait les Russes au dépourvu : rien ne lui aurait été plus facile que de chasser momentanément l'impératrice de sa capitale, et de reprendre la Iivonie. . >

Cette province n'était défendue que par deux régiments : la prétendue armée russe de vingt-six mille hommes ne s'élevait pas encore à plus de six mille combattants; et avec beaucoup d'efforts , il n'existait nul espoir de la porter à douze mille hommes avant quinze jours. Il ne fallait aux Suédois qu'une heureuse témérité , une marche rapide ; mais Gustave, prompt dans ses menaces, fut lent dans son action.

Cependant , à chaque instant , nous croyions le voir arriver : an apprit qu'il avait présomptueusemeut invité les dames de Stockholm au bal qu'il promettait de leur donner à Pétershoff , et au Te Deum qu'il voulait faire célébrer dans la cathédrale de Pétersbourg à un jour déjà désigné par lui, et prochain.

Le trouble , l'agitation , régnaient dans cette capitale ; on ramassait, on équipait, on exerçait à la hâte la plupart des cochers, des domestiques, des ouvriers de la ville, jeunes ou vieux. J'ai encore une caricature de cette époque , où l'on représentait assez plaisamment ces grotesques et colossales recrues, formées à la marche et à l'exercice par des enfants tirés de l'école militaire impériale , qui montaient sur des chaises et sur des bancs pour redresser le cou , la téte , la poitrine de ces rustres gigantesques, à grandes barbes, et pour leur placer le fusil sur l'épaule.

Bientôt on sut que le roi de Suède était entré dans Nîslot, dont il canonnait le fort, et que son armée s'avançait sur In petite ville de Frédériksham, incapable de résister à une attaque sérieuse.

De tous côtés le bruit se répandit alors que l'épouvante était dans le palais; qu'on emballait tout, argent, bijoux, meubles, effets précieux, papiers du cabinet de l'impératrice ; qu'un grand nombre de chevaux étaient rassembles à toutes les postes, et qu'enûn Catherine, surprise et sans défense, allait partir la nuit et fuir jusqu'à Moscou.

L'embarras ne fut pas médiocre, dans cet instant critique, pour les ministres étrangers : chacun d'eux , tenant un courrier prêt à partir, craignait de mander à sa cour une fausse nouvelle, si l'événement démentait les apparences et tous les renseignements reçus ; d'un autre côté, il eût trouvé ridicule de ne poiut prévenir son gouvernement d'une telle catastrophe, et d'attendre , pour la lui annoncer, qu'elle fût arrivée.

Tout aussi incertain que les autres , je me rendis à l'Ermitage , espérant que mes yeux , mes oreilles , une indiscrétoa ou un heureux hasard, éclairciraicnt mes doutes : ce hasard me servit à point.

Dès que l'impératrice me vit, elle m'appela ; et, après m/avoir parlé de choses assez indifférentes , elle me dit : « La di- « plomatie doit faire à présent bien des conjectures ; débite-t-on « beaucoup de nodvelles dans la ville ? »

Prenant alors subitement mon parti , et cherchant à lire , dans ses regards, l'impression que produirait sur elle une attaque un peu brusque , je lui répondis : « On en répand une , « Madame , une très-grande , très-singulière , et qu'on donne <* cependant presque partout pour certaine c'est que Votre « Majesté doit partir cette nuit ou l'autre pour Moscou. »

« L'avez-vous cru , Monsieur le Comte ? » me dit cette princesse avec un calme imperturbable. « Madame, repris-je, les * sources d'où vient ce bruit lui donnent un grand air de vrai- « semblance ; votre caractère seul me porte à en douter. »

« Et vous faites bien, reprit Catherine; écoutez : ce qui a cause cette rumeur, c'est que j'ai ordonné de réunir promp- « tement sur la route de Moscou cinq cents chevaux à chaque

« poste , mais dans Tunique but de foire venir ici en diligence « les régiments que j'ai demandés. Je reste , soyez-en certain. « Je sais que vos confrères les ministres étrangers sont assez « en peine dans ce moment sur ce qu'ils doivent penser, taire « ou écrire. Je veux vous épargner cet embarras; vous pouvez « en pleine assurance mieux deviner que les autres ; mandez ' « donc à votre cour que je reste dans ma capitale , et que si « j'en sortais, ce ne serait que pour aller au-devant du roi de «Suède.»

Je crus à cette assurance , et particulièrement à la fierté avec laquelle elle m'avait été donnée. Néanmoins, j'ai su depuis, par des personnes admises dans sa plus grande intimité , que , pendant la durée de cette courte crise , la résolution de cette princesse ne s'était pas toujours maintenue inébranlable, et qu'il y avait eu des instants où la crainte de tomber dans les mains de son ennemi, remportant sur un héroïque orgueil, avait donné lieu aux emballages précipités et aux préparatifs de départ , dont le bruit s'était si rapidement répandu.

Quoi qu'il en soit, elle resta. M. de Nolken , ministre de Suède , reçut l'ordre dé partir; mais il répondit, comme Razoumowski , qu'il attendrait les ordres de son maître.

Le 22 juillet, les armées navales russe et suédoise se rencontrèrent et se livrèrent un combat sanglant : chacune des deux flottes perdit un vaisseau , et s'attribua la victoire. L'amiral Greig fut légèrement blessé , mais il continua à tenir la mer, tandis que le duc de Sudermanie rentra dans les ports de Suède. . Cette bataille de Hoghland parut cependant assez avantageuse aux armes russes pour être célébrée par un Te Oeum, auquel j'assistai.

Gustave III, par une hésitatiou dont nous ignorions les causes, perdit devant Frédériksham trois semaines précieuses. Le grand-duc Paul Pétrowitz partit pour l'armée de Finlande , qui campait à Wibourg; cette armée, ayant reçu des renforts , s'élevait déjà à douze mille hommes. Ce prince n'y fut témoin que

de légères escarmouches ; de part ét d'autre on menaçait beaucoup , on combattait peu.

La joie causée dans la capitale par le Te Deum fut un peu troublée par l'arrivée de trois gros vaisseaux de guerre russes , qui rentrèrent dans Cronstadt très-maltraités.

M. de Montmorin m'écrivit que le roi désapprouvait entièrement la conduite du roi de Suède. Le langage de ce prince, selon M. de Montmorin, aurait pu faire présager cette conduite ; car on savait qu'il avait dit publiquement ces paroles assez remarquables : « 11 faut une guerre pour caractériser un « règne. »

Quelques faux avis , quelques mauvais conseils avaient influé sur l'agression téméraire de Gustave. L'année précédente , par l'entremise des Prussiens et des Anglais, il avait conclu, au mois de septembre , un traité avec la Porte , qui lui promettait un subside de quatorze millions de piastres.

Depuis, on avait fait croire à ce prince que la disette dont la Russie souffrait et la guerre de Turquie mettaient l'impératrice dans l'impossibilité de se défendre contre lui. On ajoutait que la flotte russe, mal équipée , n'était montée que par des recrues ; enfin il avait dû croire d'autant plus facilement ces fausses nouvelles, qu'elles trouvaient alors partout créance, même dans notre cabinet.

A Versailles, malgré mes dépêches, on se persuadait que l'armée russe avait une force plus apparente que réelle. J'éclairai ma cour sur la fausseté de ces rapports. Il est vrai que, dans le Nord , les Russes se montraient peu nombreux ; mais ils y occupaient la tête de tous les défilés qui pouvaient faciliter leur entrée en Suède , et défendre aux Suédois celle du terri-

toire russe.

Au reste, si le roi de Suède, par ses menaces présomptueuses, par sa jactance assez déplacée, et par les Te Deum ou bals qu'il promettait avant la victoire , avait manqué à

toutes les convenances , il faut avouer que , de son côté , Ca-

therinc ne les observa guère mieux , et qu'elle manqua de même aux égards que se doivent mutuellement les souverains.

Elle fit composer et représenter sur son théâtre un opéra . burlesque , où la personne de Gustave III était grotesquement travestie. On l'y montrait sous la forme d'une sorte de capitan rodomont , d'un prince nabot. Ce chercheur d'aventures , guidé par les conseils d'une méchante fée , allait prendre , dans un vieux arsenal , l'armure d'un ancien et fameux géant, dont le easque, lorsqu'il en couvrait sa tête, descendait jusqu'à son ventre, tandis que les bottes du même colosse montaient jusqu'à, sa ceinture : ainsi on ne voyait plus qu'une tête, deux jambes et point de corps. Équipé de cette manière, il bornait ses exploits à l'attaque d'un misérable petit fort, dont le commandant, invalide, sortait avec une garnison de trois hommes, et mettait en fuite avec sa béquille le ridicule paladin.

Loin de m'amuscr, ce spectacle m'attrista , et l'impératrice, qui reçut à cette occasion beaucoup de gauches et fades compliments , put lire , je l'espère , dans mon silence et dans mon maintien, combien je souffrais en voyant une princesse si noble et si grande s'abaisser de cette sorte , et se rapetisser en écoutant trop un puéril ressentiment.

Ce fut dans l'espoir de trouver l'occasion de reconquérir la Livonie et la Finlande que, d'après des insinuations étrangères, Gustave conclut une alliance avec la Porte. Par ce traité on était convenu que , si Tune des deux puissances se trouvait attaquée par la Russie, l'autre regarderait l'offense comme personnelle , et qu'aucune des deux ne désarmerait sans avoir obtenu une satisfaction convenable.

Nous avons vu à quel point son espoir fut trompé, et l'on a peine à concevoir comment il avait pu ignorer les dispositions de la noblesse, et les intrigues qui travaillaient son armée. Comptant avec trop de confiance sur la négligence de son ennemi , il regardait son triomphe comme certain , et S'était emporté au point de prononcer ces faroles menaçantes devant le «

conseil d'Etat : « Si le sort favorise les armes de mon peuple , « je n'épargnerai , parmi tous les monuments de l'insolence « des Russes , que la Statue de Pierre le Grand , pour graver « et éterniser sur son piédestal le nom de Gustave. »

11 aurait pu, au moins momentanément, réaliser cette me* nace au milieu de Pétersbourg, qui se trouvait sans défense; mais quelques jours perdus, une bataille de mer indécise, et la rébellion de ses troupes, firent disparaître pour toujours ses idées chimériques de conquête et d'invasion. Depuis, on verra que Gustave , réduit à se défendre , trouva dans son courage 1q moyen de rétablir sa fortune , et de sortir d'un pas si périlleux avec quelque gloire. < .,

Tandis que ce nouvel ennemi menaçait l'impératrice d'une attaque si imprévue , les lenteurs de son armée du midi épuisaient la patience de cette princesse. Oczakoff n'était pas même encore sérieusement attaqué. * Je crois, m'écrivait le prince dç « Ligne , que nous avons commencé le siège de cette place ; ou « du moins on se l'imagine , parce qu'on vient de faire quatre ■ mauvaises redoutes à sept cents toises , et des retranchent ments à neuf cents des murs de la ville. L'ennemi n'a pas - daigné tirer sur nos ouvriers , quoiqu'on ait choisi, pour « travailler, les deux nuits les plus claires et la plus belle « lune.

« Potemkin , comme endormi, semblait ne songer ni à corn- « battre ni à se garder : peu de jours après, ses retranchements « furent surpris et attaqués par deux mille Turcs ; ceux-ci , « se précipitant sur une batterie défendue par le prince d'Anhalt « et par un seul bataillon, étaient au moment de l'enlever. Le « prince n'envoyait ni ordres ni secours.

« Il s'était permis quelques légères railleries sur l'activité per- « pétuelle de Nassau ; celui-ci s'en vengea noblement : ayant « débarqué ses troupes et sauvé le prince d'Anhalt , ainsi que « sa batterie , il porta lui-même au prince Potemkin le rapport « du général d'Anhalt qui déclarait lui devoir son salut. En

« même temps, H s'excusa avec ironie d'avoir osé combattre « sans attendre l'ordre du chef de l'armée. »

A cette même époque, les Autrichiens reçurent un assez grand échec : l'empereur Joseph ayant trop étendu ses lignes , elles furent percées par les Turcs, qui profitèrent de cet avan- * tage pour exercer de grands ravages dans le Bannat.

Ce fut dans ces circonstances que le prince de Ligne écrivit à ce monarque la lettre suivante : « J'espère , Sire, que le mois « de septembre réparera les malheurs du Bannat et les non- « succès de la Bosnie.

« Pouvait-on croire que cet empire musulman , délabré , eût « pu mettre l'empire russe dans un tel péril ? Le plan des Turcs « était fort beau ; car si le roi de Suède avait attaqué trois se- « maines plus tôt ou plus tard, et si le capitau-pacha avait « réussi , comme il lé devait , à écraser avec sa forêt de mâts « qui couvrait le Liman , les pâuvres bateaux de pêcheurs et « les galères de cuisine , qui formaient toute la flotte de notre « romanesque navigation du Borysthène , le roi serait arrivé à « Pétersbourg, et le pacha à Kherson. »

' Enfin la fortune ^ qui avait paru quelques instants abandonner Catherine , revint lui sourire : elle reçut la nouvelle d'une seconde et complète victoire remportée par le prince de Nassau dans le Liman. Comme les gros vaisseaux et les frégates russes, gênés par les bas-fonds, ne pouvaient joindre la flottille, Paul Jones s'y rendit de sa personne , et offrit à Nassau de le seconder de son seul courage , mais en s'efforçant cependant de contenir sa bouillante ardeur. « Nous courons à une perte certaine , lui « disait-il ; jamais avec quelques galères et quelques bateaux « plats, on ne s'est avisé d'attaquer une forte escadre et des « vaisseaux de soixante-quatorze et quatre-vingts canons ; « c'est une folle témérité , vous serez écrasé. »

« Vous vous trompez , répondit le prince ; Fâme manque à « ces colosses, et l'art à leur artillerie. Ils ne savent pas pointer* « ils tirent en l'air. Nous marcherons à eux sous une voûte de

• feu , gui nous fera peu de mal ; nous les incendierons et « nous les détruirons. »

Sa prédiction s'accomplit : il fit sauter six vaisseaux de guerre, en prit deux , et incendia presque toute la flotte turque : le capitan-pacha se sauva dans une chaloupe ; quatre mille Turcs furent faits prisonniers. Le général Souwaroff, par des batte» ries de terre bien dirigées, contribua efficacement à cette victoire.

Le comte Roger de Damas, commandant douze chaloupes canonnières, mérita dans cette action, par son intelligence et par sa bravoure , de justes éloges. Nassau le chargea de porter au prince Potemkin le pavillon amiral du capi tan-pacha. Apraxin fut envoyé en courrier à l'impératrice.

Potemkin était alors campé près d'une hauteur nommée No vo- Grégori ; transporté de joie à la nouvelle de la défaite des Turcs , et laissant éclater les idées superstitieuses que depuis son enfance il n'avait pas cessé de conserver, il saute au cou du prince de Ligne , et lui dit : « Vous voyez cette église de Novo-Gré- « gori ; je l'ai consacrée à mon patron , et le premier combat « de Nassau a eu lieu précisément le lendemain de la féte de ce « bon saint. Aujourd'hui nous sommes encore près de son « église; eh bien, voici la flotte musulmane incendiée, voilà « de nouveaux coups de mon patron : cela n'est-il pas clair? « Ah ! je suis vraiment l'enfant gâté de Dieu. »

Ce triomphe consolait un peu l'impératrice des alarmes que lui causait le roi de Suède. Elle fit chanter un Te Deum, et choisit pour cette célébration l'église de la Forteresse , située en face de la statue de Pierre îe Grand , hommage digne d'elle et de lui.

Cette princesse me dît que les quarante-deux gouvernements de son empire venaient de lui offrir chacun un bataillon , mais qu'elle les avait refusés, parce que les recrues qu'elle avait tirées de Moscou et de Pétersbourg lui suffiraient pour repousser les armes de Gustave.

ri.

Comme elle me demanda si j'avais quelques nouvelles de France , je lui dis qu'on y croyait qu'elle avait écrit au roi de Suède une lettre fort dure, qui avait excité les ressentiments de ce monarque. « Je suis fort aise, Monsieur leCorate, me ré*

* pondhvelle, que vous m'en ayez parlé. Je sais qu'on a ré-

* pandu cette fable en plusieurs endroits ; mais j'espère que « vous me croyez incapable de dire ce qui n'est pas vrai. Eh « bien , vous pouvez faire usage de mes propres paroles : le « fait est que depuis 1785 , je n'ai pas écrit une seule lettre au « roi .de Suède. »

Je sus aussi par elle que le capitan-pacha , ayant rejoint le reste de son armée navale, forte encore de trente-cinq voiles, dont quinze bâtiments de soixante-quatorze et de quatre-vingts canons, avait rencontré sur la mer Noire l'amiral Woynowitz , qui marchait contre lui avec dix-sept vaisseaux.

Un combat eut lieu ; il fut peu décisif. Les Turcs perdirent un bâtiment de vingt canons; une frégate russe fut assez maltraitée pour se voir forcée de rentrer dans Sevastopol. Le eapîtan-pacha se retira sur la côte de Varna. Woynowitz continua à tenir la mer.

Dans le nord, l'anural Greig cherchait vainement la flotte suédoise ; il ne rencontra que quatre vaisseaux ; trois lui échappèrent; un seul, de soixante-quatre canons, toucha sur un écueil , et fut brûlé par les Russes. On fit prisonniers cinq cents . hommes de son équipage.

Catherine avait envoyé à son amiral le cordon de Saint-André. Greig répondit : « Cette décoration ne se donne qu'à une nais- « sance illustre ou à de grandes actions ; je ne possède point « l'une Je n'ai point encore fait les autres. Je garde avec res- « pect mon cordon , mais je ne le porterai que lorsque je l'aurai « mérité. »

Sur terre, il ne se passait rien de remarquable. Armfeld , après quelques légers avantages sur les Russes, s'était retranché à Pittis ; il fit avec ordre et vigueur sa retraite quand le reste

de l'armée suédoise s'éloigna subitement de frYédcriksham.

A cette époque, où nous ignorions encore l'insurrection de l'armée finnoise, cette brusque retraite excitait autant de surprise à Pétersbourg , que la marche précipitée des Suédois y avait d'abord causé d'alarmes. On nous apprit vaguement que les troupes suédoises de Finlande , prêtes à repousser une invasion , se déclaraient contraires à une guerre inconstitutionnelle.

Pendant ce temps, M. de Montmorin m'écrivit que le roi de Suède venait de réclamer les subsides qui lui étaient promis par un ancien traité. On lui répondit qu'étant agresseur, sa réclamation n'était pas fondée , et que relativement aux subsides ordinaires de paix, le roi désirait que les circonstances lui permissent de les payer.

Cette réponse , communiquée au ministère russe , lui causa une vive satisfaction, et réveilla quelques espérances de voir enfin conclure la quadruple alliance. M.de Montmorin me pressait bien aussi de l'accélérer, mais en m'en ôtant les moyens , puisqu'il persistait à refuser de garantir l'intégrité de la Pologne.

M'étant rendu à l'Ermitage , j'appris par l'impératrice que le roi de Suède, quittant son camp, avait repris le chemin d'Abo au lieu de suivre , en retournant à Stockholm , la route qu'il avait prise pour aller en Finlande. « Ce prince , me dit- « elle avec un sourire ironique ,*êst un peu déconcerté : son * peuple n'ignore pas que la flotte victorieuse des Suédèis « reste toujours renfermée dans ses ports , tandis que linfor- « tunée flotte russe tient constamment la mer. »

Cette princesse ordonna à ses ministres de nous communiquer son manifeste contre la Suède ; il était rédigé avec force , no- Blessé et modération. Mais, en le faisant connaître au gouvernement danois, elle s'était exprimée en ces termes : « Le roi « de Suède a tiré imprudemment son épée en s'armant contre « moi; il faut qu'il en jette le fourreau. »

Gustave l'ayant su , dit : « Ce sont les mêmes mots dont

« Sixte-Quint s'était servi en parlant du duc de Guise le Bala- « fré : lorsqu'un sujet, dit-il , tire Pépie contre son maître, « il faut qu'il jette le fourreau; quant à moi , je ne crois pas « être un sujet de l'impératrice , et je ferai ce que je pourrai « pour le lui prouver. »

C'était un spectacle assez singulier que celui de voir ainsi deux souverains se faisant une guerre de paroles assez animée , tandis que , de leurs deux armées, Tune paraissait tout étonnée d'être prise au dépourvu , et l'autre se montrait plus disposée à négocier qu'à combattre.

Je venais d'apprendre, par un avis secret, que les troupes finnoises parlaient de se joindre aux Russes contre leur roi;ce que mon émissaire m'avait mandé fut, peu de jours après, confirmé par l'arrivée à Pétersbourg d'un transfuge suédois, le général Sprengporten. Il avait quitté par mécontentement le service do Gustave, et venait offrir son épée à Catherine. Cette conduite m'inspirait quelque défiance sur la vérité de ses récits. Cependant nous sûmes bientôt qu'ils n'étaient pas fort exagérés , et les causes réelles de la brusque disparition du roi de Suède me furent alors totalement expliquées.

Gustave , s'étant borné à faire une reconnaissance sur Frédériksham dans les derniers jours de juillet , avait paru perdre sans motif un temps précieux. Voulant toujours éviter de se déclarer agresseur, il avait esféré que ses menaces lui attireraient quelques hostilités de la part des Russes. Trompé dans cette attente , il fit marcher en avant Armfeld , qui combattit avec succès un corps détaché; mais, trop ardent dans cette attaque , il fut entouré , et se vit au moment d'être pris.

Alors Gustave lui écrivit le billet suivant , qui tout à la fois peint le genre de son esprit , et montre quels étaient ses projets : « Au lieu de vous louer, il faut que je vous gronde : c'est « à votre cordon bleu que vous devez toute cette aubade; on « vous aura pris sûrement'pour moi ou pour mon frère. Voyez « la belle manœuvre que c'eût été si on vous eût pris , et le

« triomphe de l'impératrice, d'avoir dans ses mains une de» « premières personnes de ma cour ! Nous allons marcher avec « l'armée à votre secours. Il faut respecter Frédériksham jus- « qu'à ce qu'on puisse l'attaquer formellement; car l'Angleterre « a déclaré au Danemark qu'elle s'attendait que cette puis- « sance garderait la neutralité. »

On ne conçoit pas trop pourquoi le roi croyait nécessaire de faire en forme le siège d'une bicoque telle que Frédériksham. Au reste, les mouvements de sa grosse artillerie étant trop lents, il s'était enfin décidé à s'emparer de la ville >ar surprise. En conséquence , voici quel avait été son plan : il devait attaquer sur trois points; Hastfelt pénétrait par la frontière du nord; a Armfeld se maintenait dans le poste important de Pittis 1 pour couvrir la marche du roi sur Frédériksham ; Siegroth , avec des galères et des troupes de débarquement , se portait sur la côte à peu de distance de Pétersbourg; et, lorsque celui-ci annoncerait par des coups de canon que sa descente était effectuée , Gustave devait attaquer Frédériksham.

D'abord ce plan parut s'exécuter sans obstacles. Le signal convenu apprit au roi le débarquement de Siegroth , qui en effet marchait avec célérité pour combattre Michelson ; mais tout à coup, au milieu de son mouvemeut , il reçoit l'ordre de se rembarquer ; ce qu'il ne put faire sans être poursuivi et fort maltraité par les Russes.

Or, voici ce qui avait donné lieu à ce subit et inconcevable contre ordre : dès que Gustave eut entendu le canon de Siegroth , il avait ordonné à ses troupes de s'élancer sur Frédé- * riksham, mais, au lieu de lui obéir, on murmure, on s'arrête ; les officiers sortent de leurs rangs , l'entourent, et lui représentent qu'il ne doit pas exposer sans nécessité la vie de ses sujets.

Le roi, irrité, exige l'obéissance ; alors tous, levant le masque , déclarent qu'ils ne prendront point de part à une entreprise aussi contraire à la constitution que l'est cette guerre oiTensive. « Nous sommes prêts , disent -ils, à défendre la patrie , à verser

« la dernière goutte de notre sang pour elle ; mais jamais nous « ne consentirons à attaquer un État voisin sans une cause « légitime : tout ce que nous ferons , sera de couvrir la frontière * pour la défendre contre une invasion ennemie. »

Gustave, pénétré de douleur et enflammé de colère , s'adresse aux soldats, leur rappelle le serment qu'ils lui ont prêté, s'efforce de réveiller leur fidélité , d'entraîner leur courage ; mais tous, posant les armes à terre , jurent qu'ils ne feront point en avant un pas de plus.

Ce fut ainsi , et sous les murs d'une forteresse ennemie , que Gustave vit éclater cette révolte , dont jusque-là il n'avait pas eu le moindre indice. Bientôt il découvrit que le but des principaux Conjurés était de parvenir, avec l'assistance de la Russie , à rétablir l'ancien gouvernement aristocratique , tel qu'il avait existé en 1720.

D'après ces faits, on comprend comment le roi, désespéré, se vit forcé de faire rembarquer Siegrotb , de renoncer à tout plan de conquête , et de retourner dans sa capitale , où il reçut la nouvelle de l'armement des Danois , et de l'approche de ce nouvel ennemi, qui menaçait plusieurs de ses provinces.

Au reste, lorsque, depuis, il eut trouvé le moyen de ramener son armée à Tordre et à la soumission , ceux des conjurés auxquels il accordait un généreux pardon n'en furent pas moins sévèrement punis; car, à leur retour dans Stockholm, le peuple les traita de lâches , et les insulta tellement qu'ils n'osaient plus paraître en uniforme dans les rues.

Ces événements dissipèrent l'inquiétude fondée que le commencement de cette guerre avait inspirée à l'impératrice, en menaçant d'un coup si imprévu sa capitale , sa fortune et sa gloire. Dans le même temps , elle apprit qu'Oczakoff était bombardé.

Le prince Potemkin , sortant de son apathie, commençait à se mettre en action; mais, actif comme paresseux à contretemps, il fit sans nécessité , et accompagné de tous ses géné-

raux, une reconnaissance jusqu'à demi-portée de fusil des murs de la place. Cette bravade coûta la vieà plusieurs Russes ; d'autres furent blessés : le prince de Ligne eut un cheval tué sous lui. L'impératrice blâma assez sévèrement le prince Potemkin de cette inutile algarade.

Souwaroff ne fut pas moins imprudent : les Turcs ayant fait une sortie, ce général , après les avoir repoussés , les poursuivit si ardemment, qu'arrivé près des portes de la ville, une décharge à mitraille lui tua deux cents hommes. Dans le Nord , l'amiral d'Essen s'empara de dix-sept vaiseaux marchands suédois.

On jugeait alors si mal en Russie la situation intérieure des affaires de la France et l'embarras où elle jetait notre gouvernement, que l'impératrice s'opiniâtrait à regarder comme trèsprochaine la conclusion de la quadruple alliance. Son humeur contrôles Anglais et les Prussiens la lui faisait vivement désirer. Elle avait, en couséquence, demandé que la négociation, au lieu d'être transférée à Paris , se continuât à Pétersbourg , et , sur la promesse d'un projet d'articles annoncé par M. de Montmorin , elle se persuadait que j'allais bientôt recevoir les pleins pouvoirs nécessaires pour terminer cette affaire importante.

Le comte Bezborodko me dit « qu'il espérait que , dans le « projet d'articles qu'on attendait , celui qui concernait la ga- « rantie du territoire polonais serait peut-être modifié, mais « non annulé. En effet, continua- 1- il, sans cette clause le traité « serait vraiment illusoire , puisque c'est seulement par la Po- « Iogne que le roi de Prusse peut attaquer les cours impériales. « Là Russie devant être neutre entre l'Angleterre et la France, « et celle-ci entre les Russes et les Turcs, que signifierait un « traité qui n'opposerait aucun frein aux vues ambitieuses du > « roi de Prusse? » '

Ce ministre, nous offrant chaque jour de nouvelles concessions, s'étonnait de notre lenteur. Il ne savait pas le mot de Pét nigme ; or, le voici : l'archevêque de Sens , principal ministre,

craignant par -dessus tout de s'engager et de se voir mêlé , par là, dans une guerre quelconque, n'osa avouer cette faiblesse; aussi, pour conserver une apparente dignité, il voulut avoir l'air de négocier, mais en se servant avec soin des plus frivoles prétextes pour ne rien conclure.

Toutes les lettres que je recevais de France m'expliquaient suffisamment ces vues que M. de Montmorin secondait à regret, car, sur ce point, sa correspondance particulière était fort différente de ses dépêches officielles. Forcé de remplir un devoir pénible , je soutenais de mon mieux l'étrange système de notre cabinet. « La neutralité maritime des Russes, disais-je, nous « enlève la seule garantie désirable pour nous, c'est-à-dire une « garantie contre les Anglais , nos ennemis personnels , et nous « faisons bien assez pour vous , en nous engageant à la guerre, « dans le cas où les Prussiens voudraient s'agrandir aux dépens « des possessions de l'empereur et de l'impératrice , sans nous « exposer encore aux chances d'une autre guerre, pour garantir « l'intégrité de la constitution et du territoire de la Pologne, « pays éloigné , et avec lequel , par la faute même des deux « cours impériales, nous n'avons plus conservé depuis long- « temps aucun rapport. »

Il est vrai qu'après m'être ainsi conformé à mes instructions, j'écrivis franchement à ma cour ce que je pensais : « Je n'ai « parlé ainsi, disas-je à M. de Montmorin, que par obéissance ; « mais les Russes ont raison , et nous leur refusons ce que ■ nous aurions dû leur demander. Au fond, que nous offrent- « ils? Les moyens, par une forte ligue , de réprimer nos rii vaux , de conserver notre influence à la Porte , et de la re- « couvrer en Hollande." Songez-y bien , je vous conjure : la « conséquence de nos refus sera probablement notre isolément « complet en Europe , un rapprochement de la Russie avec « l'Angleterre et la Prusse , dont un nouveau partage de la Po- « logne sera le gage. La paix se fera sans notre entremise ; l'An- « gleterre restera maîtresse de la Hollande ; enfin nous perdrons

« à Constantinople et en Suède toute considération et toute « influence. »

Les nouvelles devenaient de plus en plus satisfaisantes pour l'impératrice et alarmantes pour Gustave. Les chefs de Tannée finnoise, au lieu de combattre les Russes, envoyèrent des messages d'amitié, et même des rafraîchissements, aux commandants des troupes de Catherine ; ensuite, rejoignant la principale armée suédoise, ils entretinrent et aigrirent son mécontentement.

Le roi de Suède, en la quittant pour retourner à Stockholm, l'avait laissée sous les ordres de son frère , le duc de Sudermanie. Celui-ci tenta quelques efforts pour rétablir la discipline, mais ce fut vainement. Les rebelles lui déclarèrent qu'il ferait mieux de se retirer, parce qu'on était décidé à se confédérer contre le roi pour le forcer à la paix. On prétendait même poser des bornes à son pouvoir, dont il avait abusé en trompant sa nation , en attaquant injustement la Russie , et en exposant la patrie à une ruine totale ; enfin tous demandaient qu'on proposât à l'impératrice une cessation d'hostilités, et qu'on implorât même son appui.

Le duc de Sudermanie, soit par adresse , soit par faiblesse, convint des torts de son frère, affecta un ardent patriotisme, et s'efforça de prouver à l'armée que la paix était son plus cher désir. Il se rendit ensuite au camp des Finnois, leur tint le même langage , et écrivit au grand-duc Paul pour lui proposer une trêve et une entrevue.

Le grand-duc, en s'éloignant, éluda cette entrevue; mais, d'après ses ordres , le comte Poushkin consentit à traiter. En conséquence , le colonel Montgommery fut chargé, par les Suédois, de se rendre à Frédériksham pour négocier. De son côté , l'impératrice envoya Sprengporten en Finlande avec des ordres secrets.

II est difficile de comprendre pourquoi cette princesse , si habile , si éclairée , laissa échapper l'occasion la plus favorable que pût lui offrir la fortune pour terminer en un instant la guerre, t. n. 13

et pour établir d'une manière durable, en Suède, son influence, on peut même dire sa domination.

L'armée de son ennemi voulait s'unir à elle ; les esprits étaient montés comme ils le sont toujours au commencement d'une révolte : ils éclataient en reproches contre le roi , et se permettaient les plus sanglantes railleries sur son casque théâtral , sur son panache vert , et sur le peintre de batailles qu'il avait appelé près de lui pour immortaliser ses triomphes, enfin sur la promesse qu'il avait faite de prendre Pétersbourg en une semaine, et d'y donner des bals aux dames suédoises.

Si Catherine eût profité de ce moment, le traité une fois signé , l'armée rebelle , compromise , n'avait plus de voies ouvertes pour le repentir. Gustave aurait été réduit à capituler, et à souffrir le rétablissement de l'ancienne oligarchie , que désirait un parti aussi puissant que nombreux; mais une telle révolution devait être l'effet et non la condition du traité.

Catherine, trop irritée pour voir juste, manqua son but en le montrant trop tôt. Elle offrit bien de consentir à un armistice et même à la paix , mais avec cette clause expresse, que l'armée forcerait le roi de rendre à la nation ses anciens privilèges.

Ainsi , au lieu de conclure , on négocia , on réfléchit ; le patriotisme murmura au fond des cœurs , et Gustave , profitant de ces retards et de ces incertitudes , trouva , peu de temps après , par des actes de vigueur, ainsi que par un heureux mélange de clémence et de sévérité , les moyens de rappeler ses troupes au véritable honneur, de regagner leur affection, et de réunir assez de forces pour se défendre glorieusement contre sa redoutable ennemie.

A défaut de paix et d'alliance, on pouvait au moins conclure une trêve; le duc de Sudermanie n'y attachait d'autre condition que le débloquement de la flotte suédoise, renfermée alors a Sweaburg. Mais l'impératrice , craignant que cette clause ne couvrît un piège , refusa d'y consentir ; de sorte que les hostï-

tités continuèrent • et ce qu'elle appela prudence fut regardé assez généralement comme une grande faute commise par sa fierté.

La prolongation de cette guerre convenait parfaitement aux vues des Anglo-Prussiens ; la paix était cependant dans leur langage, mais l'ambition dictait leurs plans. Ils offraient partout leur médiation , et soufflaient partout la discorde. Après l'avoir excitée en Hollande, à la Porte et en Suède, ils agitaient alors la Pologne, et le roi de Prusse ne négligeait aucuns moyens de s'assurer de la possession prochaine de Dantzick.

La quadruple alliance aurait pu seule contrarier leurs desseins : aussi, menaces, offres insidieuses, bruits semés avec art, tout était employé par eux, pour empêcher la conclusion de ce pacte qui les aurait déconcertés.

C'est ce que je m'efforçai vainement de faire comprendre à notre ministère , par une dépêche que j'envoyai à Versailles , le 19 septembre. « Si nous signons la quadruple alliance , écri- « vais-je, l'Angleterre et la Prusse reculeront devant quatre « grandes puissances. Leur crédit à la Porte tombera ; elles « perdront peut-être leur influence en Hollande , et elles n'o- « seront rien tenter en Pologne. Dans le cas contraire , elles « nous enlèveront nos amis , et dicteront la paix , en donnant « Dantzick aux Prussiens et des fers à la Pologne. Quant aux « Turcs , ils seront trop heureux d'obtenir à tout prix la cessa- * tion de la guerre. »>

Quelquefois on paraissait à Versailles reconnaître ces vérités , et je voyais de nouveau luire , pour notre considération politique, quelques rayons d'espoir, qui, peu de temps après, se trouvaient encore évanouis.

Un soir, en rentrant chez moi , on m'apprit qu'un courrier extraordinaire y était arrivé, mais que, ne m'y trouvant pas, il était ressorti sans me laisser ses dépêches. Le fait me paraissant étrange, je demandai s'il venait de Fronce, et ma surprise fut encore plus grande lorsqu'on me dit qu'il arrivait du

Kamtschatka. J'avais déjà reçu , à mon grand étonnement , depuis peu de jours, quelques lettres de change tirées sur moi par des négociants de Sibérie.

Le lendemain tout fut éclairci ; je vis entrer dans mon cabinet le jeune Lesseps , fils de l'ancien consul de France à Pétersbourg. Il s'était embarqué avec M. de La Peyrouse ; cet illustre et infortuné marin l'avait débarqué, fort heureusement pour lui , sur la côte du Kamtschatka , en le chargeant de dépêches pour la France.

Ce jeune voyageur venait de traverser toute F Asie : il lui avait fallu un an pour arriver à Pétersbourg ; la rigueur excessive du climat l'avait forcé de rester trois mois dans la presqu'île ; de plus , ne trouvant point de bâtiment pour traverser la mer d'Ochotsk, il employa trois autres mois à faire le tour du golfe.

Je sus par lui des détails très-curieux sur le Kamtschatka , sur la Sibérie, et sur les mœurs des habitants de ces vastes solitudes. Depuis , il a imprimé une relation de ce singulier voyage, relation écrite avec clarté et avec un naturel digne d'attirer une juste confiance.

M. de la Peyrouse me priait d'obtenir de l'impératrice quelques grâces marquantes pour M. de Kosloff , gouverneur du Kamtschatka. Les Français avaient reçu de lui le plus obligeant accueil : ce gouverneur ne souffrit même pas qu'il payât les bœufs donnés à l'équipage français. Au reste, dans tout l'empire, M. de Lesseps avait trouvé des secours, des escortes et de l'argent, que, conformément au vœu de M. de La Peyrouse, je m'empressai de rembourser.

Le jeune Lesseps, zélé, ardent, infatigable , ne voulut point se reposer à Pétersbourg ; pressé d'exécuter les ordres dont il était chargé , il me demanda de l'expédier en courrier à Versailles : j'y consentis, et je lui donnai mes dépêches. Il est peutêtre le seul Européen qui ait traversé directement, de l'est à l'ouest , toute l'Asie et toute l'Europe.

Je reçus à cette époque des ordres de ma cour : Gustave

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avait demandé ses bous offices. On me chargeait de les faire agréer par Pimpératrice , ce qui n'était pas sans difficulté ; car alors le roi de Suède , peu sincère à l'égard de Louis XVI, avait aussi sollicité la médiation de la Prusse , de l'Angleterre et de la Hollande , dont les ministres offrirent en effet à l'impératrice de se rendre médiateurs entre elle , les Suédois et les Turcs. Mais Catherine , persuadée que ces trois cabinets ne parlaient de paix que pour prolonger la guerre, n'accepta pas leur proposition.

L'impératrice éprouva encore de nouvelles contrariétés : le roi de Suède se montrait enhardi de nouveau par l'appui que lui faisait espérer l'Angleterre et la Prusse. Les armées suédoises et ûnnoises commençaient à manifester le désir de se faire pardonner leur révolte. La fermentation des esprits s'accroissait en Pologne : on y demandait à grands cris l'évacuation du territoire polonais par les Russes ; ce qui aurait laissé l'armée du maréchal Romanzoff sans retraite sûre , dans le cas où il aurait éprouvé un revers. Les armées de l'empereur venaient d'être malheureuses dans le Bannat.

Toutes ces circonstances faisant désirer à Catherine une paix prompte, honorable et modérée , elle accepta formellement, pour y parvenir, la médiation de l'Espagne et la nôtre : ainsi T au grand dépit de nos rivaux . et malgré l'inaction de notre cabinet , le hasard me servit si bien , que j'obtins sur ce point capital tous le succès que ma cour pouvait désirer.

Sur ces entrefaites, nous vîmes arriver à Pétcrsbourg M. Whitworth , nouveau ministre d'Augleterre , diplomate très-estimable, maisdontla présence était beaucoup moins inquiétante pour nous que ne l'eût été celle de M. Fitz-Herbert. On attendait aussi M. de Luchesini, envoyé du roi de Prusse, ministre adroit , actif, spirituel, ancien commensal du grand Frédéric, dont il racontait agréablement une foule d'anecdotes et de traits piquants.

L'impératrice, qiû n'aimait pas son caractère turbulent,

parut peu disposée à le recevoir : elle eut tort ; il n'aurait été nullement dangereux en Russie. Il resta en Pologne, fort aigri contre le gouvernement russe; et ses intrigues, trouvant les Polonais très-disposés à faire éclater une haine longtemps comprimée , enflammèrent leurs passions , et opérèrent une prompte révolution.

Ces infortunés Polonais , trop pressés de secouer le joug de la Russie, prirent feu à la première lueur d'un espoir de liberté , et commencèrent par où ils devaient finir. Ils auraient dû former une armée avant de faire parade de leur indépendance.

Dans ce moment, je crus voir éclater l'orage que nous cherchions à éviter : l'impératrice apprit tout à coup le succès des intrigues de M. de Luchesini. Les Polonais , animés par ce ministre , et comptant sur l'appui du roi de Prusse , venaient d'abolir le conseil permanent , de renverser la constitution polonaise, dont Catherine s'était déclarée garante ; en même temps, ils demandaient à grands cris l'évacuation de leur pays par les troupes russes.

L'impératrice, irritée, voulait d'abord employer la force pour soutenir la constitution imposée par elle : ce fut avec peine que M. de Cobentzel , M. de Nassau et moi , nous parvînmes à calmer ce premier mouvement. Nous lui représentâmes que le roi de Prusse profiterait d'une mesure aussi précipitée, pour satisfaire ses vues ambitieuses ; qu'il entrerait en Pologne; que toute la nation polonaise monterait à cheval, et que cette diversion favoriserait les armes de la Suède et de la Porte.

Catherine céda, prit le parti de la modération, et, dans le dessein de dissiper les fausses alarmes répandues en Pologne par les Prussiens, elle affecta uneassez grande indifférence sur les changements opérés dans la constitution polonaise ; seulement, elle persista à garder ses troupes dans l'Ukraine , pour ne point compromettre la sûreté de l'armée du maréchal Romanzoff.

Sur ces entrefaites, le. prince Potemkin revint à Pétersbourg :

la prise d'Oczakoff semblait avoir fait oublier à l'impératrice ses justes et nombreux motifs de mécontentement contre lui ; satisfaite de> son triomphe, elle lui pardonna sa paresse. Tous ceux qui avaient le plus murmuré contre sa négligence furent les plus empressés à lui rendre de serviles hommages.

On lui avait dit que je m étais rangé au nombre de ses détracteurs , et il s'en plaignit à moi dès qu'il me vit. « Le mot « de détracteur est trop fort, lui répondis-je ; cependant ce « qu'on vous a dit n'est pas dénué de tout fondement : j'ai eu « peine à comprendre par quelle confiance imprudente vous « aviez dégarni de troupes le nord de l'empire , que le roi de ■ Suède aurait trouvé ouvert, s'il eût été plus prompt et plus « hardi. Il me semblait aussi que vous aviez laissé bien du temps « aux Turcs pour mettre en état de défense Oczakoff , que « l'ingénieur Lafitte regardait comme incapable de résister à « une vive attaque , et à cet égard vos amis les princes de « Ligne et de Nassau partageaient mon opinion et mon im- « patience. »

« Je n'ai rien à dire , répliqua le prince , relativement à la « Suède , si ce n'est qu'un homme raisonnable ne pouvait pré- « voir une guerre sans cause et une témérité pareille à celle « de Gustave III ; mais quant à Oczakoff , vous vous êtes « trompé : rien ne nous annonçait une agression de la part « des Turcs ; c'étaient eux qui redoutaient la nôtre. 11 m'a fallu « distribuer mes troupes sur une ligne de cinq cents lieues , et « faire traverser des déserts à une multitude de voitures char- « gées de vivres et de munitions. Je crois qu'en peu de temps , « j'ai fait tout ce qu'on pouvait faire.

« C'est à mon tour, lui dis-je alors en riant , à vous accuser : « je sais d'assez bonne source que vous êtes devenu bien froid « sur notre quadruple alliance , à laquelle vous paraissiez at- « tacher un si grand prix. On assure même, qu'oubliant toutes « les intrigues de l'Angleterre et de la Prusse contre vous , « vous êtes disposé à vous rapprocher d'elles, et à plaider leur

« cause auprès de l'impératrice; en un mot, que vous êtes prêt - à tendre la main à vos ennemis et à tourner le dos à vos « amis. »

« Pourquoi pas ? reprit-il sur le même ton. Un diplomate « Comme vous devrait-il s'en étonner ! Lorsque j'ai vu ériger le « royaumede France en archevêché, un prélat renvoyer du con- « seil deux maréchaux de France , et laisser tranquillement les « Anglais et les Prussiens vous enlever la Hollande sans coup fé- <» rir, j'avoue que jeme suis permis une plaisanterie : j'ai dit que « j'aurais bien conseillé à ma souveraine de s'allier avec Louis « le Gros , Louis le Jeune , saint Louis , l'habile Louis XI , « le sage Louis XII , Louis le Grand , même avec Louis le « Bien- Aimé, mais non pas avec Louis le Stiffragant. » .

« 11 est vrai , lui répondis-je en riant, que les rois de France « ont parfois nommé ministres des évêques et des cardinaux ; « mais je ne crois pas qu'ils aient jamais élevé au ministère « un général qui ait souvent montré l'envie de se faire moine. »

Cet entretien épigrammatique , dont je ne jugeai pas nécessaire de rendre compte à ma cour, finit gaiement et amicalement , comme il avait commencé.

Mais ce qui est certain , c'est que ce prince , ne comptant plus sur notre force , avait réellement changé de système : aussi depuis ce moment , restant avec moi dans les mêmes rapports d'amitié personnelle , il ne me montra plus de confiance politique , et se rapprocha au contraire assez ouvertement des ministres d'Angleterre et de Prusse.

Un jour, ayant beaucoup de monde chez lui , son humeur contre la France le porta à me faire une assez mauvaise plaisanterie , mais qui ne tourna pas trop à son avantage.

Autrefois on trouvait en Europe , dans toutes les cours et chez tous les grands, des fous dont beaucoup d'ambitieux pouvaient envier le bonheur et la fortune; ils avaient le privilège rare de dire des vérités impunément : c'est peutêtre le danger de ce droit qui en a fait tomber la mode.

Or, on voyait encore en Russie quelques seigneurs qui avaient conservé l'usage d'entretenir près d'eux cette sorte de bouffons favoris. Le prince Potemkin en avait un nommé Mosse : il était original, assez instruit , et, au milieu de ses facéties , il lui échappait souvent des traits aussi caustiques que hardis.

Le prince jouait aux échecs avec moi, en présence de plusieurs officiers et d'un assez grand nombre de personnes de la cour; voulant, pour se divertir, m'embarrasser, il appela son fou , et lui dit : « Je voudrais savoir ce que tu penses des « nouvelles que nous recevons de Paris : on y va convoquer « les états généraux du royaume; parle et dis-nous ce qu'il en « résultera. »

Mosse alors, sans se faire prier, se mit à parler, à pérorer, à déclamer pendant un quart d'heure avec une extrême volubilité , développant à loisir son indigeste et comique érudition, confondant les faits , les règnes , les dates , les Albigeois , les protestants, les jansénistes ; mais citant des anecdotes vraies, et faisant de tout son discours 4 un tableau grotesque et satirique qui présentait en ridicule notre cour, notre clergé, nos parlements, notre noblesse et notre caractère national : la conclusion de toutes ces épigrammes était la prédiction d'un bouleversement général et d'une folie universelle , qui gagneraient l'Europe , à moins qu'on ne mtt à la tête des affaires des sages comme lui , à la place des fous qui les gouvernaient.

Pendant cette belle sortie contre la France, les assistants me regardaient malignement , et le prince riait sous cape de l'embarras où il me jetait, en me faisant entendre tant de sottises contre mon pays , et en me compromettant avec un fou.

Cependant je ne perdis pas la tête, et je voulus prendre ma revanche. Je n'ignorais pas à quel point on était alors forcé, à Pétersbourg, d'être silencieux et circonspect sur la politique et sur les opérations du gouvernement, qui ne souffrait pas qu'on en parlât.

Au lieu de me fâcher contre le harangueur, je lui dis : « Mon

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<« cher Mosse, vous êtes «m savant homme; mais, depuis « vingt ans vous n'avez pas vu la France , et votre mémoire , « bien que prodigieuse , vous trompe; car vous venez de faire « un rude mélange d'erreurs et de vérités ; mais , pourtant , « votre beau discours me fait croire que vous seriez bien « autrement éloquent et intéressant, si vous vouliez nous « parler de la Russie, que vous connaissez bien mieux, « et de la guerre qu'elle soutient à présent contre la Tur- « quie. »

Aces mots, le prince Potemkin fronça le sourcil, et fltau fou un geste menaçant; mais l'intrépide Mosse, qui était en train, et que les éloges encourageaient, prit la parole avec feu, et ménagea encore moins la Russie que la France. Il s'étendit avec complaisance sur les inconvénients de l'esclavage du peuple, du despotisme de la cour, sur l'incomplet de l'armée, le vide du trésor, le discrédit de la banque. « Que penser enfin, dit- il, « d'un gouvernement qui voit ses affaires en si piteux état , et « qui va dépenser tant d'argent et tant d'hommes , pour ac- « quérir quelques déserts et gagner la peste? Pourquoi veut-on « se ruiner, se saigner à ce point, et armer peut-être toute « l'Europe? Vous ne le devinez pas; je vais vous le dire : « c'est pour amuser un grand prince ici présent, qui s'ennuie, « et pour lui donner le plaisir d'ajouter le grand cordon de « Saint-Georges aux trente ou quarante cordons dont il est « déjà bariolé , et qui ne lui suffisent pas. »

A ce trait , je me mets à rire aux éclats , les assistants s'étouffent pour ne pas m'iraiter, et le prince Potemkin , furieux , renverse la table , et jette les échecs à la tête de Mosse qui s'enfuit. Alors je représentai au prince que nous serions tous deux moins sages que Mosse , si nous nous fâchions de sa folie, et la soirée se termina fort gaiement.

« Sa Majesté a pensé qu'une alliance contractée avec la Russie « nous brouillerait probablement avec la Porte, à moins « qu'elle ne fût tenue très-secrète, et, dans ce cas, elle

« ne produirait pas l'effet désiré , celui d'imposer à la ligue anci glo-prussienne.

« Ce qui est essentiel, c'est d'agir activement comme « médiateur, et d'accélérer la paix ; car, cette paix étant con- « clue, la quadruple alliance ne serait plus nécessaire. Il « répugne toujours au roi de garantir l'intégrité de la Pologne, « d'un pays où , depuis plusieurs années, Sa Majesté n'exerçc « aucune influence : ce serait s'exposer, sans nécessité, aux « chances d'une guerre lointaine.

« D'ailleurs , on va rassembler les états généraux , dans le « dessein de faire disparaître la différence qui existe entre nos « revenus et nos dépenses : ce ne sera qu'après avoir atteint « ce but que le roi aura acquis la certitude de remplir ses an- « ciens engagements. Jusque-là il ne peut se résoudre à en « contracter de nouveaux.

« Quoiqu'il doive compter sur l'amour de ses sujets et sur « l'immensité des ressources nationales , il ne trouverait pas « sage d'effrayer les esprits par la perspective d'une guerre « imminente. La France, une fois rassurée, reprendra sa « force , sa puissance , et deviendra une alliée vraiment utile : « voilà les motifs d'un retard nécessaire. Sa Majesté est persua- « dée que l'impératrice appréciera leur solidité et rendra jus- « tice à la franchise de sa conduite.

« Au reste, le roi persiste à vouloir arrêter les bases d'une « union projetée, sauf à ne la revêtir des formes qui doivent « la consacrer, qu'à l'époque à laquelle les inconvénients qu'on « vient de développer n'existeront plus. Cette époque serait « celle de la paix entre les deux cours impériales et la Porte, « et celle de la solution complète des affaires intérieures de la - France, à l'issue des états généraux. »

Telles étaient en substance ces instructions si longtemps attendues, et qu'on m'autorisait à communiquer au ministère russe. M. de Montmorin y joignait un projet de traité, rédigé par lui, et, dans une lettre écrite de sa main, il me mandait

« que le conseil avait été unanime sur l'utilité de l'alliance, mais « que la délicatesse du roi ne lui permettait pas de signer un « pareil traité avec la Russie, tant qu'elle serait en guerre avec « les Turcs. »

Je me conformai avec exactitude aux ordres inattendus que je recevais, et je cherchai de mon mieux à calmer l'humeur que ce changement de dispositions donna au ministère russe. Je ne dissimulai point à M. de Montmorin combien ma mission devenait délicate et pénible. « Comment, lui disais-je, soutenir « notre crédit, quand nous avouons notre impuissance actuelle ?

Dans les premiers jours du mois de mai , un courrier de Vienne apporta à l'impératrice des dépêches qui lui causèrent une vive inquiétude : on lui mandait que l'empereur Joseph venait de recevoir ses sacrements. Cette princesse fut tellement affectée, qu'elle en tomba malade. Un second courrier la rassura en lui apprenant que la vie de ce monarque était, pour le moment, hors de danger.

A cette époque, Catherine II éprouvait des contrariétés de tous genres : la flotte du roi de Suède, favorisée par un coup de vent, était débloquée. Le roi de Suède, délivré des Danois, triomphant de l'opposition dans la diète, se retrouvait à la tête d'une armée soumise et animée du désir d'expier sa rébellion par des victoires. M. de Choiseul, dont la position devenait de plus en plus délicate, m'écrivait que les Anglais et les Prussiens étaient au moment de conclure avec la Porte un traité d'alliance, par lequel ces trois puissances s'engageaient à soutenir la révolution qui s'opérait alors en Pologne, pour la soustraire au joug de la Russie. En même temps la ligue angloprussienne invitait Catherine à rompre tout lien avec l'empereur etf a France, et à lui confier la médiation de la paix. A. cette condition, elle promettait d'assurer à la Russie la cession d'Oczakoff, et de forcer Gustave de poser les armes.

L'impératrice était trop fière pour se prêter à un rapprochement exigé plutôt que demandé, et qui la forcerait à manque*

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de foi envers son ancien allié. Mais il me paraissait très-probable que, n'étant soutenue ni par l'Espagne ni par nous, elle finirait, ainsi que l'empereur , par se réconcilier avec la ligue aux dépens de la Pologne ; car, eu politique , presque toujours les querelles des forts se terminent au détriment des faibles.

Je vis à cette époque le pacha d'Oczakoff, qu'on avait amené à Pétersbourg : c'était un Turc fort distingué ; car il montrait, dans sa conduite et dans ses paroles, un peu de raison et d'esprit. Je lui demandai s'il ne craindrait pas, après la conclusion de la paix, de retourner dans son pays. « Votre gouvernement, « luidis-je, est bien rigoureux : on assure qu'il punit le malci heur comme le crime, et que vous-même vous ne seriez « pas à l'abri de sa sévérité, quoique votre courage et votre « vigoureuse défense vous aient mérité l'estime de vos en- « nemis. »

« Nos usages ne vous sont pas bien connus, me répondit-il ; « c'est une reddition volontaire, et non pas une reddition forcée, « qui, chez nous, rend coupable un commandant de place. J'ai « été pris d'assaut : on n'a aucun reproche à me faire. Mais, « quand même j'aurais défendu dix ans la ville qui m'était con- « fiée, si je l'avais rendue par capitulation, ma tête tomberait. *>

« Eh quoi ! repris-je, dans ce cas vous iriez de vous-même « subir cet injuste châtiment? »

« Il le faudrait bien, répliqua le pacha : on ne peut éviter « son sort, et chacun doit se résigner aux ordres d'Allah. Vou- « loir s'y soustraire serait à la fois une folie et un crime. » Certes on ne peut pousser plus loin le fatalisme !

L'impératrice fit dans ce temps un voyage à Czarskozélo, et me permit de l'y suivre. D'heureuses nouvelles qu'elle reçut lui rendirent sa gaieté : l'empereur était en convalescence ; Kamenski veuait de battre un corps assez considérable de Turcs, et Michelson avait mis en déroute une division suédoise ; Romanzof, partageant son armée en trois corps, dirigeait l'un

sur Yassy, l'autre en Valachie, le troisième vers Bender.

Nous apprîmes bientôt que Kamenski, poursuivant ses avantages, avait attaqué près de Galatz le pacha Ibrahim, l'avait fait prisonnier et s'était emparé de son camp.

Ce que je prévoyais depuis longtemps arriva : le prince Potemkin et quelques ministres voulaient engager l'impératrice à se rapprocher de l'Angleterre ; et, pour y parvenir, ils disaient à cette princesse que M. de Choiseul avait donné aux Turcs un plan de campagne assez habilement tracé. Ils ajoutaient que cet ambassadeur, accusant faussement d'intrigues les Anglais et les Prussiens, excitait lui-même les musulmans à continuer la guerre.

Catherine, adoptant trop légèrement cette fable, en parla avec amertume au princede Nassau. « La courde France, luidit- « elle, n'agit pas de bonne foi avec moi, ou ses ordres sont bien « mal exécutés par ses ministres. On m'assure même (et j'ai

* eu quelque peine à me le persuader ) que M. de Ségur ne a communique âmes ministresque des extraits iniidèles desdé- « pêches qu'il reçoit de M. de Choiseul. Le roi de France vient « de payer des subsides à Gustave III ; il refuse, sous de vains « prétextes, de conclure la quadruple alliance. Toute cette con-

• duite politique , loin d'être franche, me paraît presque hos- «tile.

« Je ne veux point faire d'éclat, parce que je crains peu le « mal que la France voudrait me faire. Cependant je n'aime pas « qu'on me croie dupe de fausses protestations. Je désire donc « que vous, qui devez à présent, je l'espère, être devenu Russe, « vous écriviez confidentiellement à M. de Montmorin, afin de

• lui faire entendre que ses refus de conclure le traité d'alliance

* et la conduite de son ambassadeur à la Porte ne me per- « mettent plus d'avoir aucune confiance eu lui. »

Nassau vint, sans tarder , me rendre compte de cet entretien, et je reconnus facilement, dans toutes ces fausses nouvelles, une intrigue du prince Potemkin', qui espérait, par ce moyen,

éloigner l'impératrice de nous. 11 y réussit d'abord. Catherine, revenue à Pétersbourg, cessa de me parler avec sa bienveillance ordinaire ; elle ne m'invita plus aux soirées particulières de l'Ermitage, et, lorsque j'y venais avec toute la cour et le corps diplomatique, loin de m'appeler près d'elle, elle affectait de me montrer une froideur extrême, et adressait souvent des paroles obligeantes aux ministres d'Angleterre et de Prusse.

Nos rivaux triomphaient, et tous ceux qui , pour régler leur conduite, épiaient constamment les vicissitudes de la faveur, s'éloignaient peu à peu de moi , me regardant comme un ministre disgracié.

J'étais choqué du succès de ces artificieuses menées, etcomme elles pouvaient anéantir promptement l'influence que j'étais parvenu, avec tant de difficulté, à rendre en Russie à la France* je désirais vivement trouver quelques moyens pour déjouer ces manœuvres à la fois ministérielles et anglo-prussiennes.

Sur ces entrefaites , je reçus une très- longue dépêche de, M. de Choiseul. Je n'en aurais jamais pu écrire une plus parfaite pour la circonstance. Cet ambassadeur me rendait un compte détaillé de toute la conduite des ministres anglais et prussiens à Constantinople, des artifices employés par eux, pour éloigner les Turcs de toute idée de trêve ou de paix. Non-seulement la substance de leurs notes et de leurs mémoires présentés à la Porte s'y trouvait relatée, mais encore il y avait transcrit les propres et hostiles expressions dont ces ministres s'étaient servis.

S'il m'eût été possible de les faire connaître à l'impératrice, elle se serait certainement fort irritée, en voyant à quel point on avait voulu la tromper; mais la dépêche de M. de Choiseul était chiffrée, et j'ai déjà dit qu'on avait prévenu cette princesse contre ma sincérité , en lui faisant croire que je donnais à son ministre une analyse fort peu fidèle des lettres de notre ambassadeur.

11 était cependant urgent pour moi de ne pas laisser échapper

une occasion si favorable, qui peut-être ne se retrouverait pas de longtemps. Or, dans cette circonstance, je me déterminai à prendre un parti décisif : il était si nouveau et si hardi , que je ne jugeai pas convenable d'en rendre compte à ma cour. Je n'en instruisis même M. de Montmorin qu'à mon retour en France.

Si ce moyen téméraire n'avait pas réussi , il aurait peut-être paru coupable; car, par là, je pouvais compromettre la sûreté du chiffre de l'État; et, en faisant connaître aujourd'hui une résolution si hasardeuse , je regarde comme un devoir d'avertir les jeunes Français qui doivent entrer dans la diplomatie, de ne point imiter mon exemple. En effet, pour risquer une démarche semblable à celle que je me permis alors , il fallait connaître aussi parfaitement , aussi intimement que moi , l'esprit, l'âme et le caractère du souverain qui m'inspirait une telle confiance : le succès seul pouvait m'absoudre, et il mt complet.

Je priai le prince de Nassau de venir chez moi. « Voua « voyez, lui dis-je, dans quelle crise se trouve ici notre crédit, « et quels moyens on a pris pour le renverser. Vous savez « aussi que l'impératrice, que l'on trompe, unit à l'âme la « plus noble, le caractère le plus élevé ; rien de grand, de gé- « néreux, de délicat, ne lui est étranger.

« Apprenez donc le moyen auquel je me décide pour l'é- « clairer sur les intrigues qui l'assiègent, et pour les déjouer : « voici la dépêche de M. deChoiseul que je viens de déchiffrer ; « les mots sont en interligne sous les chiffres. La lecture de « cette lettre dissipera tout doute sur notre loyauté et sur les « artifices de nos ennemis ; je vais la plier telle qu'elle est, et « écrire sur l'enveloppe : Ce n'est point à Vimpératrice, c'est « à Catherine que j'adresse cette dépêche.

« Prenez-la, mon cher prince; demandez à l'impératrice un « entretien particulier, et remettez-lui de nia part cette lettre. « Si cette princesse vous quitte et sort un moment de son ca«

« binet, je l'ai mal connue. Un secrétaire peut copier quelques « lignes, la clef du chiffre est compromise, et je deviens cou- « pable. Mais, si je ne me suis pas trompé, elle ne sortira pas, « et vous rendra sur-le-champ ma dépêche . Partez vite et re- « venez proroptement. »

Nassau m'approuva , courut au palais , et obtint l'audience qu'il demandait. Dès qu'il fut tête à tête avec l'impératrice, et qu'il eut prononcé mon nom, cette princesse dit avec humeur : « Que peut me vouloir M. de Ségur ? » Alors, sans répondre, il lui présente ma lettre.

Catherine la prend, marque une vive surprise en lisant l'adresse, ouvre précipitamment l'enveloppe el commence à lire la dépêche. Dans ce moment le prince de Nassau se retire peu à peu, et feint de vouloir sortir. Aussitôt l'impératrice court à lui, le prend par la main et lui dit : « Ah ! prince , ne sortez pas ; je ne veux pas que vous me quittiez un seul instant. »

Elle reprend ensuite sa lecture, et, après l'avoir rapidement achevée, repliant la dépêche et la rendant à M. de Nassau, elle lui dit avec le regard et le ton de voix le plus émus : « Courez, « prince, courez chez M. de Ségur, et assurez-le que jamais « de ma vie je n'oublierai ce noble procédé , cette touchante « marque de son estime et de sa confiance : j'en suis digne ; il o m'a bien devinée. »

Je n'attendais pas sans agitation le retour de mon messager, et l'on peut facilement concevoir quelle fut ma satisfaction , lorsqu'il m'informa de l'heureux et prompt résultat de sa mission.

Le lendemain la cour était invitée à l'Ermitage : dès que j'y parus , l'impératrice m'appela , me fit asseoir près d'elle , écouta peu les acteurs, et, pendant la durée du spectacle, s'entretint continuellement et tout bas avec moi.

La surprise se peignit sur les traits des ministres ; ceux de nos rivaux qui triomphaient la veille , déguisaient mal leur désappoioteraent. La scène venait de changer : dès cet instant

l'impératrice redoubla pour moi de faveur et de bienveillance; elle n'écouta plus qu'avec dédain les insinuations qu'on essaya de répéter contre la bonne foi de notre gouvernement. Malgré les troubles auxquels la France était livrée, elle conserva en Russie, tant que j'y restai , sa dignité , son influence , et Catherine II me garda si bien le secret sur la marque de confiance que je lui avais donnée , que le prince Potemkin ni aucun de ses ministres ne purent découvrir par quel moyen je m'étais remis si promptement en crédit auprès d'elle.

Comme le caractère ardent du sultan Sélim et l'ambition de Gustave III , ainsi que les conseils hostiles des Anglais et des Prussiens, éloignaient toute probabilité d'une paix prochaine, de part et d'autre on accélérait les armements. Le prince de Nassau pressait celui de sa flottille à Cronstadt. On lui avait

donné l'ordre d'en partir sous trois semaines , avec trente galères , dix chebecs , trois bâtiments portant des canons de gros calibre , un grand nombre de chaloupes canonnières et quatorze mille hommes de débarquement. Cette flottille avait une apparence formidable ; mais elle manquait de pilotes , de marins exercés , et les troupes n'étaient composées que de recrues.

Tandis que Poushkin détachait trop tard un corps pour s'emparer de la province de Savolax, Gustave pénétra avec dix mille hommes sur le territoire russe. Poushkin, se retirant devant lui, attendit, pour le combattre, que la flottille du prince de Nassau, déjà mouillée près de Wibourg, fût arrivée à la hauteur de Frédériksham.

Un chagrin intérieur, éprouvé dans ce moment par Catherine , vint aggraver ses inquiétudes politiques ou plutôt l'eu distraire : cette femme extraordinaire offrait, dans son caractère, un étonnant mélange de la force de notre sexe et des faiblesses du sien ; l'âge avait vieiHi ses traits , mais son cœur ainsi que son amour-propre conservaient leur jeunesse : l'un et l'autre furent alors vivement blessés.

Elle découvrit que son aide de camp , sou favori , le comte

Momonoff, comblé par elle de bienfaits, d'avancement, de richesses, après Fa voir plusieurs fois trompée, gémissait sous le joug d'une faveur qui enchaînait tristement sa liberté.

L'impératrice , espérant encore réveiller sa sensibilité , lui écrivit qu'elle voyait avec peine que tous ses soins ne pouvaient réussir à le rendre heureux et à dissiper sa mélancolie. « Comme « je veux, lui disait-elle, avant tout, votre bonheur, j'ai formé * le dessein de vous unir avec la plus riche héritière de cet « empire; répondez-moi, ce projet satisferait- il vos vœux? »

Momonoff refusa le mariage proposé ; mais il avoua en même temps à Catherine que toutes ses bontés , en lui inspirant la plus profonde reconnaissance, ne pouvaient suffire à son bonheur ; que son âme , malgré tous ses efforts , était maîtrisée depuis longtemps par une insurmontable passion pour une de ses demoiselles d'honneur, la princesse Schérébatoff. Honteux de son ingratitude , mais ne pouvant changer ses sentiments , il implorait respectueusement la clémence de sa souveraine.

A cette nouvelle inattendue , Catherine , irritée , s'éloigne de sa cour, se renferme dans son appartement, et contremande les spectacles qui devaient avoir lieu à Czarskozélo ; mais, sortant ensuite promptement d'une colère et d'un abattement peu dignes d'elle, elle mande en sa présence la princesse et son infidèle amant , les fait fiancer devant elle , dote richement sa demoiselle d'honneur, donne au coupable comte une terre de deux mille paysans , assiste à la cérémonie de leur mariage , et, conformément à l'usage, place elle-même une parure de diamants sur la tête de la mariée; après cet effort remporté sur son orgueil , elle leur ordonne de s'éloigner de sa cour.

Lorsqu'on peint Catherine , ses faiblesses sont les ombres - de ce grand tableau ; mais elles laissent au moins briller la générosité de son caractère. Peu de femmes revêtues d'un pouvoir absolu montreraient autant de modération en voyant leurs sentiments trahis et leur amour-propre blessé. Cet empire qu'elle savait prendre sur son courroux est d'autant plus

louable, qu'elle était naturellement , comme elle me l'a dit plusieurs fois, très- vive et même violente.

C'est cette modération soutenue qui la caractérisait , et que je ne pouvais m'erapécher d'admirer, surtout lorsque je voyais encore , non loin d'elle , à Pétersbourg , vivante , libre , tranquille et riche de ses dons, cette célèbre Woronzoff, maîtresse de Pierre III , et qui avait obtenu de ce prince la promesse de l'épouser, de répudier Catherine et de la reléguer en Sibérie.

L'impératrice , ayant ainsi remporté sur elle-même une pénible victoire , avait repris sa vie accoutumée , avant que les nouveaux époux eussent quitté Czarskozélo. Un seul changement pouvait se remarquer dans le palais : les courtisans russes ou étrangers, qui jusque-là se montraient tous les soirs en foule chez le comte de Momonoff , avaient totalement abandonné ce favori disgracié.

Comme j'avais reçu de lui des preuves d'amitié , je crus devoir, dans cette occasion, lui montrer que je m'en souvenais : j'allai le voir, et , pour la première fois depuis notre liaison , je me trouvai seul avec lui.

L'impératrice le sut , et , devant tout son cercle , approuvant hautement ma démarche, elle s'expliqua en termes fort dédaigneux sur la lâcheté de ceux qui s'éloignaient avec tant de précipitation d'un homme naguère courtisé et encensé par eux.

Ne doit-on pas juger avec quelque indulgence les erreurs de cette femme, nommée Cather ine le Grand par le prince de Ligne, lorsqu'elle montrait à la fois dans sa conduite tant de fierté , de douceur et de magnanimité ?

L'isolement du comte Momonoff, au milieu d'une cour qui l'avait si longtemps entouré d'hommages, ne peut surprendre dans un pays soumis à un gouvernement absolu. Le despotisme abaisse tous ceux qu'il domine ; il rétrécit les esprits et courbe les caractères. >

Je puis en citer un exemple encore plus frappant, et qui

DU COMTE DB SÉGUR. I« r >

contribua beaucoup , parles tristes réflexions qu'il me ût faire, à graver plus que jamais dans mon âme l'amour d'une noble liberté , malgré tous les orages que ses ennemis et même ses amis font naître trop fréquemment autour d'elle.

Paul Jones, compagnon de victoire du prince de Nassau , était revenu à Pétersbourg ; ses ennemis , ne pouvant supporter le triomphe d'un homme qu'ils traitaient de vagabond , de rebelle et de ^corsaire , résolurent de le perdre. Cette noirceur, qu'on doit imputer à quelques lâches envieux , fut , je crois, très-injustement attribuée aux officiers anglais de la marine russe et aux négociants leurs compatriotes. Ceux-ci , à la vérité, ne déguisaient point leur animosité contre Paul Jones ; mais il serait injuste de faire tomber sur eux tous une basse intrigue qui ne fut peut-être que l'ouvrage de deux ou trois personnes

restées inconnues.

Le contre-amiral américain se voyait favorablement accueilli à la cour, souvent invité à dîner par l'impératrice , et reçu avec distinction dans les meilleures sociétés de la ville : tout à coup Catherine lui fait signifier l'ordre de ne plus se présenter devant elle.

On lui apprend qu'il est accusé d'un crime infâme , celui d'avoir outragé une jeune fille de quatorze ans , d'avoir exercé sur elle d'indignes violences, et qu'il doit être probablement, après des informations préalables , jugé par le tribunal de l'amirauté, où siégeaient plusieurs officiers anglais fort prévenus contre lui.

A peine cet ordre est-il connu , chacun abandonne ce malheureux Américain ; personne ne lui parle , on évite de le saluer ; toutes les portes lui sont fermées. Ceux qui l'accueillaient la veille avec empressement , le fuient comme s'il était pestiféré; bien plus , aucun avocat ne veut se charger de sa cause, aucun homme public ne consent à l'écouter; enfin son domestique même ne veut plus rester à son service ; et Paul Jones , dont on 6'empressait récemment de vanter les exploits et de rechercher

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