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et de leur apathique indifférence, Catherine, ayant passé en revue un corps nombreux de troupes russes , partit escortée , comme à l'ordinaire, par un escadron de Tartares , rentra dans les montagnes, et se dirigea vers Soudak. Avant d'y arriver, nous traversâmes la bourgade grecque de Toplie et un village tartare nommé Elbouzi.
Soudak offre aux navigateurs un assez bon port. Cette ville, située à cinquante-cinq verstes de Karasou-Bazar, est assise sur un rocher élevé et isolé à peu de distance de la mer. Ce rocher est environné de trois côtés par des montagnes et par des précipices très-profonds, dont Faspect me parut aussi imposant que varié.
Les Grecs la nommaient Sidagios ; les Italiens, Soldai ; les Tartares, Soudak. Depuis 1204, elle jouit jusqu'à la fin du quatorzième siècle d'une entière indépendance; plus tard elle devint tributaire des Ongres et des Tartares. Les Génois s'en emparèrent; mais bientôt ils en furent chassés par les Turcs. On n'y voyait plus que quelques ruines de plusieurs tours et de trois forts qui attestaient , ainsi que sa vaste enceinte, son antique grandeur.
Les vignes de Soudak étaient préférées à toutes celles de la presqu'île ; elles occupent une vallée de près de trois lieues. Leurs ceps féconds, mêlés confusément à un nombre immense d'arbres fruitiers de toutes les espèces, y forment un vaste jardin naturel, qui frappe agréablement lesregards, surtout par le contraste de cette riante perspective avec celle des hautes montagnes, des cascades bruyantes et des sombres forêts qui l'environnent.
Nous continuâmes notre marche vers la partie orientale de la Tauride , et nous arrivâmes à Star-Krim, à vingt verstes de Soudak et à la même distance de Théodosie.
Star-Krim , connue dès le sixième siècle , devint , dans le treizième, une des principales cités de la Tauride. Son commerce très-étendu tomba en décadence à l'époque de l'invasion des
Tartares; cependant quelques-uns de leurs khans y établirent leur résidence.
Les Grecs la nommaient Rarca ouKarkoupol; les Tartares, Star-Krim , qui signifie vieille forteresse. L'impératrice lui donna le nom de Levkopol.
Nous parcourûmes sa vallée très-étendue et entourée de montagnes , dont les pentes , les sinuosités , fixent l'attention par la variété des objets qu'elles présentent. On y rencontre un mont élevé, d'où Ton peut voir à la fois la mer Noire, celle d'Azoiï, et le Si vache , ou mer putride.
Nous nous y arrêtâmes peu, et nous arrivâmes en quelques heures dans les murs ou plutôt sur les ruines de l'infortunée et célèbre Théodosie.
Elle portait ce nom harmonieux dans le temps de sa grandeur. Les Tartares , frappés de sa magnificence , l'appelèrent Kérim-Stambouly , c'est-à-dire Constantinople de Crimée. Depuis sa destruction on l'appelait CafFa. Catherine lui rendit son nom antique , mais sans espoir probable de ressusciter son ancienne splendeur.
Caffa pouvait espérer, par son riche commerce qui se relevait, de conserver encore quelque prospérité ; mais, d'une part , dans le dix-huitième siècle, l'établissement du port de Taganrok par. les Russes , qui ouvrait un nouveau débouché aux négociauts, et aux navigateurs, de l'autre, les dissensions sanglantes des princes tartares , enfin l'invasion de la Crimée par les Russes sous les ordres du prince Dolgorouki , consommèrent la ruine de la presqu'île et celle de Caffa.
Lorsque Catherine monta sur le trône , il n'existait plus que l'ombre de cette ville célèbre. Nous n'y trouvâmes pas deux mille habitants , errants au milieu de tous ces débris d'églises, de palais, d'édifices somptueux ; le silence de la destruction y régnait.
A la vue de ce sombre spectacle qui formait un si affligeant contraste avec celui des magiques créations dont les regards de
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l'impératrice avaient été jusque-là frappés , cette princesse vus put se défendre de verser quelques larmes ; il semblait que le destin eût voulu, au terme de son voyage triomphal , en tempérer l'orgueil par le triste aspect de ces témoins solennels des vicissitudes humaines , et de la destruction que doivent subir tour à tour les cités les plus florissantes, destruction à laquelle Réchapperont même pas les plus grands empires.
Pour nous distraire des impressions produites par ces débris et par cette solitude, nous parcourûmes la presqu'île de Rertch. C'est une plaine coupée par plusieurs ruisseaux et par quelques bouquets de bois. On y trouve des lacs salés. Le terrain s'élève en approchant de la mer d'Azoff et du détroit de Yénicalé.
Kertch était appelée par les Grecs Panticapée, et plus tard Bosphore. Elle est située au pied d'une montagne et sur le bord du détroit jadis Cimmérien , aujourd'hui détroit de Yénicalé. Sa rade est vaste et sûre.
Ce fut, dit-on, à Panticapée que mourut Mithridate. A quatre verstes de Kertch , on voit sur le sable quelques tertres assez, élevés. Les habitants de ce pays disent , d'après une tradition vulgaire , que l'un de ces tertres fut le tombeau de Mithridate. Cependant presque tous les historiens s'accordent pour affirmer que le fils de ce grand roi , l'infâme Pharnace , envoya le cadavre de son père à son vainqueur Pompée , qui était alors en Asie , et que ce Romain , digne de sa renommée , ayant répandu de nobles larmes sur les restes mortels d'un héros infortuné , leur fit rendre avec pompe à Sinope les honneurs funèbres. Rertch ne contient plus qu'une église, une forteresse et un petit nombre de maisons habitées par des pêcheurs grecs. Aucun débris de monuments, aucun reste de colonnes, ne rappelle le souvenir de son ancienne grandeur.
A cinq lieues plus loin , et à l'angle de la presqu'île, se trouvent la forteresse de Yénicalé et quelques cabanes dont les possesseurs ne s'occupent que de la pêche de l'esturgeon. La lou- .
gueur de toute cette presqu'île , de Caffa jusqu'à Yéuicalé , csl de cent vingt verstes , et sa plus grande largeur de cinquante.
L'impératrice avait d'abord formé le projet de suivre la côte en s'élevant vers le nord , afln de voir les villes d'Arabat , de Marioupol , de Taganrok , de Tcherskak , chef-lieu des Cosaques du Don, et enfin Azoff. Mais la saison avancée, l'insalubrité de la côte , et l'importance des affaires qui rappelaient Catherine dans sa capitale , la décidèrent à changer sa marche. Théodosie fut donc le terme do ce grand voyage.
Au moment de quitter ces déplorables ruines, il m'arriva une aventure assez singulière , et que cependant je n'aurais pas cru devoir raconter, si elle ne m'avait pas paru propre à donner une juste idée des mœurs d'un pays où la servitude existe , et en même temps de l'originalité qui caractérisait le prince Potemkin.
Nous allions nous mettre en route ; l'impératrice était déjà montée dans sa voiture, et, pour la rejoindre > je descendais précipitamment les marches extérieures de son palais. Soudain s'offre à mes yeux une jeune femme , vêtue à l'asiatique; sa taille, sa démarche, ses yeux, son front, sa bouche, tous ses traits enfin me présentaient , avec une inconcevable ressemblance, l'image parfaite de ma femme.
La surprise me rend immobile ; je doute si je veille ; je crois un moment que madame de Ségur est venue de France me . retrouver, et qu'on s'est plu à me le cacher et à me ménager cette rencontre inopinée : l'imagination va vite, et j'étais dans le pays des prestiges.
Cependant le prince Potemkin, me voyant immobile comme une statue , m'appelle inutilement , et accourt pour m'avertir que l'impératrice m'attend. La jeune femme s'éloignait; mon rêve trop court se dissipe ; en peu de mots je le raconte au prince .
« La ressemblance est-elle donc si parfaite? » me dit-il. « Complète et incroyable, » lui répliquai-je. « Eh bien!
« batushka (mon petit père), reprit-il en riant, cette jeune « Circassienne appartient à un homme qui m'en laissera dis- » poser; et, dès que vous serez à Pétersbourg* je tous en « ferai présent. » « Je vous remercie , dis-je à mon tour ; je « ne l'accepte point , et je crois qu'une telle preuve de sen- « timent paraîtrait fort étrange à madame de Ségur. »
Nous nous séparâmes, et je croyais, tout fini ; mais, quelque temps après , le prince me laissa voir que mon refus l'avait piqué ; il l'attribuait à une fausse délicatesse qui m'empêchait de recevoir un présent de lui. « Je vous prouverai votre erreur, « lui dis-je , en acceptant toute autre offre qu'il vous plaira de « me faire. »
Il me prit au mot, et , à son retour dans la capitale , après la prise d'Oczakoff , il me donna un jeune enfant kalmouk , nommé Nagun : c'était la plus originale petite figure chinoise qu'on pût voir. J'en pris soin quelque temps; je lui fis apprendre à lire ; mais au moment où je revins en France , la camtesse deCobentzol, qu'il divertissait beaucoup , me pressa si vivement de le lui céder que j'y consentis. J'ai encore chez moi le portrait de ce petit Tartare.
. Nous partîmes deCaffa pour retourner directement à Pétersbourg ; et , après avoir traversé de nouveau les steppes de la Grimée, l'isthme de Pérékcop, et le désert des Nogais, nous arrivâmes à Kisikerman , où Joseph II et Catherine se séparèrent, en se renouvelant mutuellement les assurances d'une amitié dont ce long voyage avait du resserrer les nœuds.
De là nous nous rendîmes à Krementchuk , où l'impératrice se reposa. L'empereur me dit au moment de son départ, qu'après avoir visité Rilbourn , parcouru la Galicie et revu sa capitale , il rassemblerait deux camps pour faire exécuter de grandes manœuvres , et qu'il m'invitait à l'y rejoindre , lorsque je quitterais Pétersbourg pour profiter du congé qui m'avait été accordé.
Pendant la dernière partie de notre voyage , et lorsque nous
renouvelâmes , au milieu des steppes , dos promenades accoutumées, ce prince, me mettant à portée de l'entretenir sur les affaires de Constantinople , me parla assez ouvertement de ses vues politiques et de celles de Catherine.
Je ne crois pas inutile de rappeler en peu de mots cette conversation . pour faire connaître l'idée qu'il s'était formée du caractère de l'impératrice , de ses établissements , de son ambition et de ses moyens.
« Vous voilà content, je l'espère, me disait-il un jour : « M. de Bulgakoft et M. de Herbert vont présenter à la « Porte des propositions convenues avec vous : ne croyez- « vous pas à présent la paix probable ?, »
« Monsieur le Comte, lui répondis-je (car il se fâchait sé- « rieusement lorsqu'il m'arrivait par distraction de l'appeler « sire, ou votre majesté), tout dépend do la manière dont « l'impératrice elle-même considère ces propositions, et du ton « avec lequel elles seront présentées; peut-être ne les regar- « de-t-elle que comme de bons matériaux préparés pour un « manifeste. Je crains que la vue de ses forces , rassemblées « sur mer et sur terre, n'ait dissipé dans son esprit la crainte « des obstacles que pourraient rencontrer ses vues d'agrandis- « sèment.
« Tout est prêt; et, dès qu'elle le voudra, sous prétexte « que les Turcs tardent à la satisfaire sur les griefs dont elle « se plaint , une partie de ses troupes peut attaquer Oczakoff
* et Akerman. Ces places sont incapables de résister long- « temps, et on les prendra facilement. En même temps une « autre partie de son armée , embarquée sur la flotte de Se- « vastopol , peut opérer une descente sur la côte située entre « Constantinople et Varna , iusulter ainsi la capitale de l'empire « ottoman, et peut-être même s'en emparer, si la terreur sai-
* sissait l'esprit superstitieux des musulmans.
« Les Turcs au contraire, ne possédant plus la Crimée, dc- « vraient , avant de pouvoir attaquer les Russes , traverser la
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« Bulgarie, la Bessarabie, la Moldavie, la Valachie, la Nou- « velle-Servie , où une armée disciplinée subsiste avec peine. « D'ailleurs cinquante mille Russes suffiraient pour les ar- « rcter soit au Bug, soit au Dniester. Je ne vois qu'un obs- « tacle politique qui puisse faire hésiter cette princesse , et « vous savez mieux que moi jusqu'à quel point elle peut re- « douter cet obstacle. »
« Je vous entends fort bien, répliqua l'empereur; maçon- « descendance à l'époque de la conquête de Crimée , vous fait « craindre que je ne seconde encore de nouvelles vues d'agran- « dissement. Vous vous trompez, et je désire sincèrement « conserver la paix. La possession de la Crimée par les Russes « n'avait nul inconvénient pour moi ; son seul résultat était « de rendre les Turcs plus pacifiques , en leur ôtant tout « moyen de commencer une guerre offensive.
« D'ailleurs j'y trouvais d'immenses avantages : d'abord « celui de mettre mes propres États à l'abri de toute attaque des a Turcs, par la crainte que leur donneraient les troupes et les « vaisseaux russes de la Crimée , prêts à les prendre à revers ; « de plus , la certitude de détacher la cour de Pétersbourg de « celle de Berlin , et d'ôter à celle-ci un allié puissant.
« Voilà réellement ce qui m'a déterminé à faire céder à Caa therine la Tauride par la Porte ; mais aujourd'hui tout est « bien différent : je ne souffrirai point que les Russes s'était blissent à Constantinople. Le voisinage des turbans sera « toujours moins dangereux pour Vienne que celui des cha- « peaux.
« Au reste ce dessein , formé par l'imagination exaltée de « l'impératrice , ne peut se réaliser, et ne lui fallût-il même « qu'un ukase pour se rendre maltresse de Constantinople , « et pour y faire couronner son petit- fils Constantin, elle ne « saurait s'y maintenir contre toutes les forces dos Ottomans « relégués dans l'Asie Mineure, et contre plusieurs grandes « puissances qui embrasseraient leur cause*, d'ailleurs il lui
« faudrait , dans ce cas , dégarnir de troupes tout son empire, « en abandonner la moitié et en changer la capitale. »
« Je crois en effet , repris-je , qu'on peut se tranquilliser sur « l'existence de Constanliqople , dont la conservation importe « autant à la cour de Vienne qu'à celle de France ; mais il est « difficile en même temps , d'après les préparatifs immenses « dont nous sommes témoins , de ne pas être alarmé sur un « autre projet beaucoup plus vraisemblable , celui d'étendre « les limites russes jusqu'au Dniester. Si ce dessein s'exécutait, « il entraînerait inévitablement une guerre très-nuisible à nos « intérêts.
« Ce que j'espère, ajoutai-je, c'est que la sagesse de Tempece reur et son amitié pour le roi l'engageront à continuer ses « négociations pacifiques , et à prendre tous les moyens né- « cessaires pour prévenir une rupture. Il me semble que le « roi a le droit d'y compter ; car, dans le temps de l'invasion « de la Crimée, il n'a engagé les Turcs à céder cette presqu'île « à la Russie, que dans le dessein de faire une chose utile à la « tranquilité et aux intérêts politiques de son beau-frère et de « son allié. »
« J'y fais ce que je puis, me dit l'empereur ; mais, vous le « voyez vous-même , cette femme est exaltée ; il faut que les « Turcs cèdent sur les points en contestation. Comment , s'ils a provoquent Catherine par un refus , empêcher qu'elle ne se « dédommage par la prise dequelquetf villes? Elle a des troupes « nombreuses, sobres, infatigables. On les mène où l'on veut
« Vous voyez le peu de cas qu'on fait ici de la vie et de la « peine des hommes : à huit cents lieues de la capitale , ils trace cent des routes, creusent des ports, bâtissent surdes marais, « construisent des palais , et plantent des jardins anglais au « milieu des déserts ; tout cela sans paye, sans lit, parfois sans « vivres, et toujours sans murmures.
« L'impératrice est le seul souverain de l'Europe qui soit « réellement riche : elle dépense beaucoup , partout , et ne doit
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« rien; son papier vaut ce qu'elle veut; si la fantaisie lui en « prenait , elle ferait de la monnaie avec du cuir. L'Angleterre a est écrasée sous une montagne de papiers. La France vient « de faire la confession publique du malheureux état de ses « finances ; et moi je puis à peine être au pair des dépenses « que viennent de me coûter mes colonies en Galicie et les « nouvelles forteresses que j'y ai fait construire. »
Je lui répliquai « que tous ces embarras trop réels étaient « des raisons de plus pour redoubler d'efforts, afin d'éviter de « se voir entraîné dans une guerre dispendieuse ».
Comme nous revînmes à différentes reprises sur le même sujet de conversation , je m'attachai à lui démontrer que la puissance colossale des Russes avait encore plus d'élévation que de bases solides.
« Voyez , lui disais-je , tout ici a plus d'éclat que de réalité : « tout s'y commence ; rien ne s'y achève. Le prince Potemkin « abandonne avec promptitude ce qu'il entreprend avec ardeur ; « aucun de ses projets n'est mûri ni suivi. Il vous a fait poser, « à Ekaterinoslaff , la première pierre dune capitale qu'on « n'habitera point, d'une église grande comme Saint-Pierre de « Rome , et où l'on ne dira peut-être jamais la messe. Il a « choisi , pour fonder cette nouvelle cité de Catherine , une « montagne d'où l'on a une très-belle vue , mais qui est tota- « lement privée d'eau .
« Kherson, mal placée, a coûté vingt mille hommes; elle « est entourée de marais pestilentiels. Les vaisseaux ne peu - « vent y entrer chargés.
« Depuis six ans les steppes sont plus déserts qu'ils ne l'é- « taient. La Crimée a perdu les deux tiers de sa population. « Caffa est ruinée et ne se relèvera pas. Sevastopol seule est « déjà un établissement imposant; mais il faudra encore beau- « coup de temps pour qu on y voie une véritable ville.
« On s'est efforcé de tout parer, de tout embellir, de tout « vivifier momentanément aux yeux de l'impératrice: mais,
« Catherine étant une fois partie , tous les prestiges disparaî- « tront avec elle de ces immenses contrées.
« Je connais le prince Potemkin : son coup de théâtre « a eu lieu , la toile est baissée ; il va s'occuper d'autres scènes, « soit en Pologue , soit en Turquie. L'administration, et tout « ce qui exige de la suite , est incompatible avec son caractère : « la guerre même , s'il la commençait , lui pèserait bientôt; et « s'il avait une fois gagné le grand cordon de Saint-Georges, « nous le verrions aussi prompt à rechercher la paix qu'il montre « d'ardeur pour la rompro. »
« Je conviens de tout cela , me disait l'empereur; on nous « a menés d'illusions en illusions. Ce qui est intérieur ici a « de grands défauts ; mais l'extérieur a autant de réalité que « d'éclat. Le soldat , le paysan eselave, sont des outils dont on « se sert pour abattre ce qu'on veut. La noblesse asservie a ne connaît d'autre loi que la volonté de sa souveraine, d'au- « tre but que sa faveur. Elle commande : les troupes se lèvent, « les vaisseaux sont lancés. II n'existe en Russie aucun in- « tervalle entre Tordre, quelque capricieux qu'il soit, et son « exécution. Si un Charles XII était à la téte de cette nation, « il porterait, avec six cent mille hommes, la terreur jus- « qu'aux cxtrémités<le l'Europe. »
II était facile de juger que l'empereur, avec de pareilles idées, n'opposerait pas une bien opiniâtre résistance aux volontés de Catherine», et qu'il se laisserait entraîner malgré lui à la guerre, si elle le plaçait dans l'alternative de la seconder, ou de perdre une alliée si puissante.
11 n'en est cependant pas moins vrai qu'à cette époque , ainsi que le disait l'emphatique Diderot , la Russie n'était encore qu'un colosse aux pieds d argile, mais on a laissé durcir cette argile, et elle s'est changée en bronze.
L'empereur, tout en se moquant des défauts du prince Potemkin , comprenait très-bien l'ascendant qu'il avait pris sur Catherine. « Mais ce que je ne conçois pas, me disait-il un jour,
« c'est qu'une femme si fièrc et si soigneuse de sa gloire « montre une si étrange faiblesse pour les caprices de son jeune * aide de camp Momonoff , qui n'est réellement qu'un enfant « gâté.
« Je ne saurais vous dire combien j'ai été choqué d'une incon- « venance que vous avez dû remarquer comme moi : plusieurs « fois , et à Rherson particulièrement, en présence d'un cercle « nombreux, c'est-à-dire en public, elle l'admettait toujours « à sa partie de whist avec les personnages les plus graves ; « de plus, elle souffrait patiemment que ce jeune homme , « indécemment distrait , prît le blanc d'Espagne avec lequel en « Russie on marque les points, qu'il s'en servît pour dessiner « sur le tapis des figures ou des paysages , et qu'enfin chacun, « immobile et baissant les yeux , attendit pour reprendre ses « cartes , que cet amusement puéril fût terminé . »
L'observation était juste : Catherine , d'un caractère beaucoup plus doux et facile que ne le croyaient ceux qui n'étaient pas dans son intimité, poussait peut-être à l'extrême son indulgente bonté pour les travers du prince Potemkin , pour les folies de son grand écuyer et pour les distractions de Momonoff. Mais cette réflexion un peu satirique perdait beaucoup de sa force dans la bouche de celui qui la faisait ; car lui-même , trop empressé de plaire à Catherine , il prodiguait au jeune favori de fréquentes preuves de considération, de bienveillance ; et même, tolérant les bizarres hauteurs de Pot#mkin , il souffrait quelquefois que cet orgueilleux ministre le fît attendre assez longtemps dans son salon , comme les autres courtisans de l'impératrice.
Que prouvent de telles inconséquences ? C'est que les princes sont des hommes, et que, si leur vanité l'oublie quelquefois, leurs faiblesses le rappellent trop souvent à leurs sujets et même à leurs plus obséquieux adulateurs.
L'impératrice, après avoir reçu les adieux de l'empereur à Kisikcrman, se remit en route, et arriva à Kremcntchuk Je
W juin. Cette princesse se montrait extrêmement satisfaite d'avoir ainsi achevé sans accident la partie la plus intéressante de ce grand voyage.
« On avait fait, me disait-elle, tout ce qu'il était possible « pour m'en détourner. De tous côtés on m'assurait que ma « marche serait hérissée d'obstacles et de désagréments ; on vou- « lait m'eflrayer des fatigues de la route , de l'aridité des dé- « sens, de l'insalubrité du climat. Ces gens-là méconnaissaient « bien mal ; ils ne savent pas que me contrarier, c'est m'exci- « ter, et que chaque difficulté qu'on m'oppose , est un élan « qu'on me donne. »
Nous ne nous arrêtâmes à Krementchuk que deux jours , et nous en repartîmes le 18 pour nous rendre à Pultawa, où nous attendaient cinquante mille Russes campés sur ce même terrain où la fortune, trahissant Charles XII et couronnant Pierre le Grand, avait changé les destinées du nord et de l'orient de l'Europe.
Ce fut à Krementchuk que Catherine lime prouva que, malgré mes derniers efforts pour mettre les Turcs en état de se défendre , elle m'avait franchement rendu toute sa bienveillance : au moment où j'étais occupé à parcourir les environs de la ville, on vint me dire que l'impératrice me demandait. Je me rendis à ses ordres , et je la trouvai seule dans son cabinet avec le prince de Ligne.
« Je vous ai vu de ma fenêtre , me dit-elle , vous promeuant « avec l'air d'un homme qui rêve tristement ou qui s'ennuie ; « j'ai pensé que je ne vous ferais aucune peine en cherchant « à vous distraire d'idées qui ne me semblaient pas trop gaies. »
« Oui, ajouta le prince de Ligne en riant, vous aviez la « marche lente et la grave tristesse du vice-chancelier de Sa « Majesté; mais ne vous abusez cependant pas sur l'obli- « géante attention dont vous venez de recevoir une preuve ; « car, dans cet instant même , moi qui suis sincère , je vous « avouerai que nous disions beaucoup de mal de vous. »
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« Il a raison, reprit l'impératrice; car je prétendais que, « quelque désir que je vous montrasse de vous retenir près de « moi, vous me quitteriez bientôt, pour ne plus revenir. Au « reste, le prince de Ligne s'amuse à vos dépens, car il « ne vous dit pas un mot de vérité : le fait est qu'il me faisait « le plus grand éloge de votre caractère et de vos talents, et « que je ne le démentais pas; j'ai même ajouté que, jugeant « des autres d'après moi-même, je croyais qu'on ne vous re- « verrait plus en Russie , parce qu'il était probable qu'avant « peu de temps le roi vous appellerait dans ses conseils. »
On peut bien croire que je me confondis en remercîments. * J'imiterai, Madame, ajoutai-je, l'exemple que je reçois, et « j'oserai dire aussi un peu de mal de Votre Majesté : elle a un « défaut évident qui tient de la supériorité ; c'est celui d'être trop « bonne , trop indulgente , trop partiale pour ceux qu'elle ho- « nore de sa bienveillance. Au reste, je puis assurer Votre Ma- « jesté , qu'un suffrage comme le sien me paraît le plus haut « prix auquel la plus noble ambition puisse désirer d'atteindre. »
Ce fut aussi à Krementchuk que le prince de Nassau se sépara de nous pour retourner en France. Je le chargeai de mes dépêches , en prévenant M. de Montmorin qu'il pourrait mieux que personne lui faire connaître en détail les moyens militaires de la Russie et les dispositions du prince Potemkin , avec lequel il avait vécu plusieurs mois dans la plus grande intimité , avant de nous rejoindre à Kioff.
L'impératrice ne s'étant point arrêtée à Constantiuograd , arriva à Pultawa, où son séjour ne devait pas être une des époques les moins brillantes et les moins intéressantes de son voyage.
Pultawa , petite ville , mal fortifiée , très-peu peuplée , n'offrant aux regards aucun édifice, aucun monument digne de ûxer l'attention, n'aurait été connue que des érudits; mais, en 1709, une éclatante victoire et un grand désastre, fixant sur elle l'attention de l'Europe, la rendirent immortelle.
La plaine qui l'entoure , transformée en ehamp de bataille , vit décider le sort de la Suède, de la Pologne et de la Russie. Là , un héros dévastateur tomba de son char de triomphe ; là , enfin, s'affermit le trône du législateur de la Moscovie. Si Pierre eût succombé , ce vaste empire serait rentré peut-être pour toujours dans les ténèbres de la barbarie ; il vainquit , et, bientôt après, la Russies'éleva au premier rang des plus grandes puissances du monde.
Dans cette journée célèbre, les deux héroïques souverains du Nord combattirent à la fois en généraux et en soldats. Pierre le Grand, selon sa coutume, pour apprendre à ses guerriers qu'il fallait obéir avant de commander, et gagner chaque grade à la pointe de l'épée , avait donné le commandement de son armée à Bauer. Ses ailes étaient commandées par Menzikoff et Schérémétoff ; le czar servait sous eux comme général major : s'enfonçant avec ardeur dans la mêlée , il vit son habit percé de plusieurs balles.
Charles, blessé au commencement de l'action, s'était fait porter sur un brancard qu'un boulet de canon brisa; quelques lances lui formèrent un nouveau brancard , sur lequel il continua longtemps à braver les feux et les glaives ennemis : de tels exemples inspirent le courage et la constance aux guerriers les plus timides.
Le roi de Suède avait investi Pultawa avec vingt-sept mille hommes. Pierre , qui s'Occupait à fortifier Taganrok , accourt pour le combattre à la tête de soixante mille soldats.
La rivière Worskla séparait les Russes des assiégeants , dont le camp était fortifié par des redoutes. L'empereur, par une manœuvre habile , feint de s'éloigner, passe la rivière , se retranche et fond à l'improviste sur les Suédois. Ceux-ci courent aux «armes , repoussent l'ennemi , et attaquent avec leur impétuosité ordinaire les retranchements russes.
Ce fut alors. que des deux côtés, par des prodiges de valeur, on rendit quelques heures la victoire incertaine. Enfin , le nom-
brc l'emporta ; Charles fat tourné ; sa cavalerie repousséc se' jeta sur son infanterie , et la mit en désordre.
Le héros de la Suède fut forcé de se retirer devant le rival qu'il avaitsi longtemps vaincu et dédaigné. La retraite se changea en déroute; le carnage fut affreux, le désastre complet. Charles , ayant perdu la plus grande partie de son armée, ses ministres, ses généraux , ses meilleurs officiers, son artillerie , ses bagages, fut réduit à fuir et à chercher un refuge eu Turquie.
Ce récit que je viens d'esquisser devint à Pultawa, pour nous, un tableau animé, mouvant, vivant, enfin, presqu'une réalité. Nous vîmes l'armée russe partagée en deux corps, dont* l'un occupait les retranchements russes , et l'autre les redoutes suédoises. Sous les yeux de l'impératrice , le prince Potemkin fit exécuter, avec beaucoup d'ensemble , de précision et de célérité , tous les mouvements qui pouvaient nous retracer cette fameuse bataille dont on lui présentait l'image.
Le déploiement des quatre colonnes de cavalerie, leur charge impétueuse, le feu vif et soutenu de l'infanterie, tandis que l'aile gauche simulait l'attaque d'un bois et tournait la droite des ennemis , ne laissèrent rien à désirer pour la fidélité du tableau.
La joie et la gloire brillaient dans les yeux de Catherine ; on aurait pu croire que le sang de Pierre le Grand coulait dans ses veines. Ce grand et magnifique spectaele couronnait dignement son voyage aussi romanesque qu'historique.
Le prince Potemkin lui fit hommage d'un magnifique collier de perles; elle lo combla de présents, et fut prodigue en grades et décorations pour les généraux et pour les officiers. L'administration civile eut aussi une grande part à sa munificence.
Rien n'arrêtant plus cette princesse , elle partit de Pultawa pour se rendre à Karkoff.
Dans les provinces de l'intérieur et du centre de l'empire , la fertilité du terrain , l'activité du commerce , et la douceur du gouvernement de Catherine , accroissaient annuellement leur
prospérité; aussi, là les hommages n'avaient pas besoin d'être commandés : on recevait l'impératrice comme une mère , et le peuple , protégé par elle contre les abus de pouvoir des seigneurs, faisait éclater un enthousiasme qui n'était inspiré que par la reconnaissance.
En continuant notre route jusqu'à Moscou , nous ne trouvâmes rien de bien remarquable que la ville de Toula ; on pouvait presque la compter parmi les créations de Catherine , tant elle l'avait embellie. Déjà une grande partie des maisons de bois avaient fait place à de beaux bâtiments en pierres. Indépendamment des autres établissements , on y devait à la générosité de l'impératrice une maison pour les enfants trouvés, et une retraite pour les invalides.
La position de Toula, bâtie en partie sur une hauteur, en partie dans une plaine que traverse l'Oupa , est riante et pittoresque. Retracer l'histoire de cette ville, ce serait presque répéter celle de toutes les autres cités de la Russie. On ne verrait dans ce récit que des tableaux de discordes , de guerres civiles et de tous les maux causés par une longue anarchie.
Ce fut près de Toula , dans le dix-septième siècle , que so livra une grande bataille entre le faux Démétrius , dont le vrai nom était Otrèpieff, et les Russes, commandés par Shouisky : l'imposteur y fut vaincu.
Cette ville était depuis longtemps connue par sa manufacture d'armes ; elle en fournit pour toute l'armée russe. On y fait aussi des ouvrages en acier, et cette branche d'industrie , encouragée par Catherine , était arrivée à un tel point de perfection , qu'elle pouvait prétendre à rivaliser avec les fabriques anglaises.
Sa Majesté fit présent à chacun de nous de quelques productions dans ce genre, très- habilement travaillées Le premier médecin de l'impératrice, M. Rogerson , reçut d'elle une trèsbrillante épée ; comme il s'empressait de me la montrer : « Doc- « teur, lui dis-je, je vous en félicite; vous avez là une nouvelle
« recette sûre et expéditive. » Mon compliment ne fut pas aussi cordialement reçu que j'aurais pu l'attendre d'un homme si célèbre par sa science, et par conséquent si fort au-dessus de l'atteinte de toute maligne plaisanterie.
Avant d'arriver à Moscou , nous traversâmes les villes peu remarquables de Serpoukoff et de Podol. Enfin , nous arrivâmes le 4 juillet à Kolumensky, élégante maison de plaisance impériale, située à deux lieues de Moscou.
L'impératrice s'y reposa trois jours, s'établit ensuite dans sa capitale au Kremlin , et , avant de partir pour Pétersbourg, se reposa encore à Pétrowsky, autre maison de plaisance à une
lieue de Moscou.
Pendant cette dernière partie de notre route , j'eus avec Catherine un court entretien , que je crois devoir rappeler, parce qu'en peu de traits il peint le caractère ardent de cette femme extraordinaire.
Je me trouvais dans sa voiture avec M. Fitz-Herbert : l'extrême chaleur rendait la conversation languissante ; Catherine s'était endormie , ou du moins semblait l'être. Fitz-Herbert causait avec moi. Après avoir traité différents objets, rentretien tomba sur la guerre d'Amérique , et sur la révolution qui avait enlevé à l'Angleterre treize florissantes provinces.
M. Fitz-Herbert prétendait que cette perte deviendrait plus avantageuse que nuisible à son pays. Un tel paradoxe m'étonnait ; mais il soutenait son opinion avec autant de persistance que d'esprit, s'efforçant de me prouver qu'avant peu de temps, l'Angleterre, délivrée de la dépense très-considérable que lui coûtait l'administration de ses colonies, retirerait de son commerce avec elles, sans aucuns frais , d'immenses avantages qui la dédommageraient suffisamment de la perte d'une domination illusoire.
La discussion se prolongea , et l'impératrice n'ouvrit les yeux qu'au moment où il fallut descendre de voiture. Le lendemain, me retrouvant chez cette princesse avec le prince de
ligne, elle me dit : « Vous avez eu hier avec M. Fitz-Herbert
* la plus inconcevable conversation, ^t je ne conçois pas
* qu'ayant autant d'esprit, il ait pu soutenir une opinion si « singulière. »
« Comment , Madame , lui répondis-je, vous nous avez eu- « tendus , et cependant vous paraissiez si bien dormir ! — Je « n'avais garde , répiiqua-t-elle , d'ouvrir les yeux ; j'étais trop « curieuse d'entendre la suite de votre entretien. J'ignore si le « roi Georges III est du même avis que son ministre; mais, « pour moi , je sais bien que , si j'avais comme lui perdu , sans « pouvoir la reprendre , une des treize provinces qu'on lui a « enlevées, je me serais brûlé la cervelle d'un coup de pistolet. »
« lime paraît, Madame, repris-je, que Votre Majesté a fait
* un pacte secret avec la fortune. — Je l'ignore , s'écria le prince « de Ligne ; mais ce qui est certain , c'est qu'avec une telle fer- « meté de caractère , que le vulgaire appellerait mauvaise tête, a on enlève des provinces aux autres, et on garde les siennes. »
Je parlerai peu de Moscou : ce nom rappelle de trop sombres souvenirs. D'ailleurs on a fait cent fois la description de cette grande et belle capitale : il est peu de nos familles dans lesquelles il ne se trouve un guerrier couvert de gloire et de blessures, dont les récits ne leur aient fait connaître les palais , les jardins, les temples, les baraques, les masures, les champs, le Kremlin , le quartier chinois , les clochers dorés , qui présentaient à nos yeux , dans Moscou , l'image bizarre de plusieurs groupes de palais ou de châteaux environnés chacun de leurs villages.
Les flammes en ont dévoré la plus grande partie. Depuis elle estsortiede ses cendres, et ce sera dorénavant une nouvelle ville que nos voyageurs auront à visiter et à peindre.
11 est facile d'imaginer quelle fut la magnificence des iêtes qu'une noblesse nombreuse, fière et riche, s'empressa de donner à l'impératrice ; mais s'il était un peu fatigant d'y assister, il serait encore plus ennuyeux de les décrire.
Ces grandes fêtes se ressemblent toutes : de grands bals sans gaieté, de grands spectacles sans intérêt, des vers de circonstance sans esprit, d'éclatants feux d'artifice qui ne laissent après eux que de la fumée , beaucoup d'argent , de temps et de fatigues perdus : voilà ce qu'on en sait, ce qu'on en dit, ce qu'on en dira toujours ; ce qui n'empêchera jamais ni de les recommencer, ni d'y courir.
Au reste, ces solennités de Moscou furent , à cette époque , des fêtes très-réelles pour les marchands et pour le peuple ; car l'impératrice , dans le dessein de célébrer dignement la vingt-cinquième année de son règne , leur remit une partie des impôts qu'ils devaient lui payer.
Cette princesse me donna , ainsi qu'à toutes les personnes qui avaient eu l'honneur de l'accompagner, une médaille qu'elle venait de faire frapper. Pai conservé fort longtemps celle que je reçus : d'un côté on voit le profil de Catherine , et de l'autre la carte de son voyage en Crimée ; l'inscription russe rappelle que cette époque était celle de la vingt-cinquième année de son règue , et que le grand voyage auquel elle la consacrait , avait été entrepris pour l'utilité publique.
Malgré mon peu de penchant pour les fêtes , je ne passerai point sous silence celle qui fut donnée à l'impératrice par le comte Schérémétoff , dans une de ses terres située à une lieuè de Moscou.
Nous trouvâmes la route brillamment éclairée. L'immense parc du comte, dessiné avec art, était illuminé en transparents de toutes les couleurs. On joua sur un très-beau théâtre un grand opéra russe ; tous ceux qui comprenaient le poëme le trouvaient intéressant et bien écrit. Je ne pouvais juger que la musique et les ballets; l'une m'étonna par son harmonieuse mélodie ; les autres par l'élégante richesse des costumes, la grâce des danseuses et la légèreté des danseurs.
Ce qui me parut presque inconcevable, c'est que le poète et le musicien auteurs de l'opéra , l'architecte qui avait cons-
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trait la salle , le peintre qui l'avait décorée, les acteurs et actrices de la pièce , les figurants et figurantes des ballets , ainsi que les musiciens de l'orchestre, étaient tous des serfs du comte SchérémétofF.
Ce seigneur, -l'un des plus riches de la Russie, les avait fait élever et instruire avec le plus grand soin ; ils lui devaient leurs talents ; que ne pouvaient-ils aussi lui devoir leur liberté ! Donner des lumières à ceux qu'on retient dans la servitude , c'est les éclairer sur léur malheur.
Le souper fut au moins aussi somptueux que le spectacle ; jamais je ne vis plus de vases d'or et d'argent, plus de porcelaine, d'albâtre et de porphyre. Enfin, ce que l'on aura peine à croire , c'est que les immenses cristaux qui couvraient uuo table de cent couverts, étaient ornés et enrichis de pierres précieuses et fines, de toutes les couleurs, de tous les genres et du plus grand prix.
Ainsi les seigneurs russes, si récemment entrés dans la civilisation, imitaient déjà les patriciens de Home au faite d'une grandeur que suivit de trop près sa décadence , et l'on pouvait trouver alors à Moscou plus d'un Lucullus.
Catherine , à son tour, voulait donner au Kremlin des bals et des fêtes dont la pompe devait être proportionnée à sa puis* sance ; mais tout fut décommandé , parce qu'elle apprit soudainement que , les gouverneurs de plusieurs provinces ayant négligé l'exécution de ses ordres , et laissé dégarnir les greniers d'abondance qu'elle avait établis, une disette de grains, aussi réelle qu'imprévue , désolait ses peuples.
« 11 serait indécent, dit cette princesse , qu'on me vît au mi- « lieu des jeux et des fêtes , lorsque mes sujets gémissent d'un « fléau dont j'aurais dû les garantir. »
J'étais près d'elle lorsqu'on lui annonça un de ces gouverneurs coupables de négligence. « J'espère , dit le comte Bezbo- « rodko , que Votre Majesté lui adressera publiquement la « sévère réprimande qu'il mérite. — Non , répondit Catherine,
« ce serait trop l'humilier : j'attendrai qu'il soit seul avec « moi; car f aime à louer, à récompenser tout haut, et à « gronder tout bas. »
L'impératrice , s'ctant retirée et reposée quelques jours à Pétrowsky, repartit pour Petersbourg , et nous arrivâmes à Czarskozélo le 22 juillet, après avoir revu pour la seconde fois, avec elle, la jolie ville de Twer, Wischney-Wolotschok , Waldaï , et cette grande Novogorod , fameuse autrefois comme république , longtemps dominatrice du Nord , illustre par ses victoires et heureuse par son indépendance.
Ses ennemis la respectèrent ; mais la discorde l'ébranla. Elle appela dans ses dissensions intestines des princes étrangers, ils devinrent ses maîtres; Hurik se servit de ses forces pour faire des conquêtes et pour fonder un nouvel empire. Novogorod , quelquefois relevée , mais souvent vaincue , succomba ; lorsque nous la vîmes , il n'en restait plus que des ruines , une vaste enceinte, une belle cathédrale, cinquante-huit églises, un palais impérial , trois couvents , quinze cents maisons de bois, quarante en pierres, quelques vieux murs et de grands souvenirs.
Ce long et singulier voyage , qui venait de nous offrir successivement l'image d'une immense galerie ornée de tableaux les plus variés , les plus nouveaux , étant enfin terminé , je pris congé de l'impératrice , et je revins à Pétersbourg reprendre le cours d'une vie diplomatique, qui me parut, dans les premiers moments , un peu monotone et sérieuse : c'était en effet quitter l'action rapide et variée du roman , pour revenir à la marche lente et grave de l'histoire.
Sorti du cercle de la féerie , je ne devais plus voir à chaque instant , comme dans notre marche triomphale et romanesque, de nouveaux objets de surprise : des flottes créées soudainement , des escadrons de Cosaques et de Tartares accourant du fond de l'Asie, des routes illuminées, des montagnes en feu, des palais enchantés, des jardins créés en une nuit, des cavernes sauvages, des temples de Diane , des Jiarcms délicieux,
des tribus nomâdes , des chameaux et des dromadaires errants dans le désert, des hospodarsde Valachie , des princes du Caucase détrônés, des rois de Géorgie persécutés, offrant, tous, leurs hommages, et adressant leurs prières à la reine du Nord.
Il fallait en revenir aux ealculs secs de la politique , à ces débats de la diplomatie, où Ton ne pèse souvent qu'avec de bien petites et peu justes balances , les plus grands intérêts du monde , le sort des nations et le sang des peuples.
Mais si l'Orient ne présentait plus à mes regards que le cours assez commun des affaires ordinaires , de grandes négociations traversées par de petites intrigues , et des guerres méthodiques pareilles à celles qui, depuis deux siècles, agitaient le monde sans en changer la face , je devais en même temps recevoir de l'Occident des nouvelles annonçant trop visiblement l'époque de l'un de ces grands bouleversements politiques qui opèrent une révolution totale dans l'esprit , dans les lois, dans les mœurs , dans la force des sociétés humaines : sujet de réflexions, d'espérances et de craintes , bien autrement graves et profondes que les sentiments inspirés par ce réve court et brillant de la Tauride, par ce chapitre des Mille et une Nuity, dont l'illusion venait de disparaître.
Catherine, non moins désenchantée, s'occupait, dans les premiers moments de son séjour à Czarskozélo , des mesures nécessaires pour venir au secours de ses peuples épuisés par une affreuse disette. Les plus riches provinces de l'empire manquaient totalement de grains, et la plupart des seigneurs russes, loin de retirer aucun revenu de leurs terres, se voyaient obliges de nourrir à leurs frais leurs malheureux paysans.
Alors la position de la France était brillante et glorieuse; mais Louis XVI ne put jouir qu'un moment de cet éclat : le cabinet de Londres, prompt à saisir l'instant favorable , trouva le moyen , par une habile intrigue , d'irriter contre les Hollandais le nouveau roi de Prusse Frédéric-Guillaume , et de ledé-
terminer à venger sa sœur, la princesse d'Orange ,• qu'on avait fait insulter par la populace.
Frédéric se déclara pour le stathouder ; et après quelques hésitations , s'étant assuré que la France n'avait point encore rassemblé de forces pour l'arrêter, il envahit rapidement le territoire de la république, la soumit au pouvoir du stathouder, et la rendit ainsi à l'influence des Anglais.
A l'époque de notre retour de Crimée , les troubles excités dans la Hollande commençaient seulement à éclater; mais personne ne pouvait encore en prévoir l'étrange dénouement.
L'activité et la fermeté déployées par le ministère français pendant la guerre d'Amérique , sa récente et noble conduite pour arrêter l'ambition de Joseph II, ne permettaient pas de croire qu'un gouvernement pût, en si peu de temps, passer de l'extrême force à l'extrême faiblesse , et perdre ainsi en un instant la considération acquise par tant de brillants succès.
Aussi , le seul objet qui eût alors paru susceptible d'inspirer quelque inquiétude , était celui qui concernait la contestation élevée entre la Russie et la Porte ; et même sur ce point j'avais de justes motifs pour me tranquilliser : les embarras personnels de l'empereur dans le Brabant, la disette qui affligeait la Russie, les protestations paciCques des ministres de l'impératrice , enliu les dépêches rassurantes de M. le comte de Choiseul , postérieures à l'arrivée de M. de Bulgakoff à Constantinople , se réunissaient pour faire espérer la durée de la paix.
Cependant je savais que le grand visir, suivant les impulsions des ministres d'Angleterre et de Prusse, avait mal accueilli M. de Bulgakoff , et répondu avec hauteur à ses premières démarches. Mais M. de Choiseul se flattait que cet obstacle pourrait être vaincu , et qu'on obtiendrait 1 eloiguenient d'un vizir dont l'aveuglement pouvait entraîner l'empire ottoman à sa perte.
Dans ces circonstances, ne voyant aucune raison impérieuse qui exigeât la prolongation de mon séjour eu Russie je me
décidai à profiter du congé qui m'avait été accordé ; et l'arrivée à Pétersbourg de M. le chevalier de Sainte-Croix , que M. de Montmorin y envoyait pour remplir en mon absence les fonctions de chargé d'affaires, me confirma dans cette résolution.
En conséquence, je pris, le 5 septembre 1787, congé de l'impératrice , et je laissai à M. de Sainte-Croix un mémoire instructif pour le mettre au fait de l'état précédent et actuel des affaires du roi en Russie.
la fin de ce mémoire était une sorte de compte rendu, à Sa Majesté et à son conseil, de ce qui s'était passé pendant le temps de ma mission , des efforts employés pour rendre notre médiation nécessaire à l'impératrice, utile à la Porte, enfin un tableau rapide qui rassemblait, en peu de pages, les détails de nos différends et de nos liaisons politiques avec la Russie depuis l'avènement de Catherine au trône.
J'étais au moment de monter en voiture pour retourner en France, avec eette agitation de plaisir que fait éprouver un retour dans sa patrie et dans sa famille, après une longue absence, lorsque je reçus un message de l'impératrice : cette princesse m'invitait à dîner, quoique j'eusse déjà pris congé d'elle, et elle me priait de retarder mon départ de quelques jours.
Je me rendis à ses ordres : en sortant de table, je la suivis au théâtre de l'Ermitage ; et, lorsque le spectacle fut fini, cette princesse, me prenant à part, me dit : « Savez-vous, Monsieur « lé Comte, que je suis peut-être au moment de me voir en- « traînée, malgré moi, dans une guerre contre les Turcs? Us « ont menacé mon ministre de l'envoyer aux Sept-Tours, sui- « vant l'usage plein d'urbanité de ces barbares, lorsqu'ils veu- « lent déclarer la guerre. »
« J'ai su. Madame, lui répondis-je, qu'en effet quelques mi- « nistres étrangers avaient donné des conseils hostiles à la « Porte. Cependant, M. de Choiseul croit que cette efferves- « ccncc momentanée se dissipera bientôt par la fermeté, par « la sage modération de Votre Majesté, et par la justice 'jdes
« propositions conciliatrices qu'elle fait au Grand Seigneur, « propositions que soutiennent avec chaleur l'internonce de « l'empereur et l'ambassadeur du roi. »
« 11 est vrai, reprit Catherine , que M. de Choiseul montre « beaucoup de zèle dans cette affaire. On me mande qu'il est « sérieusement irrité contre les Turcs, qu'il les croit frappés « de folie , et qu'il ne néglige rien pour leur faire entendre « raison. »
Je saisis cette occasion pour rassurer l'impératrice sur la sincérité des sentiments du roi, qui emploierait toujours son crédit à la Porte pour y être utile aux vues conciliantes de Sa Majesté impériale, pour faire redresser les griefs dont elle aurait à se plaindre, et pour conserver la paix eutre les deux empires. .
« Dans ce moment, Madame, ajoutai-je, les têtes musul- « mânes sont vivement agitées par les dangereuses instigations a des ministres anglais et prussiens, qui se sont emparés de « Fcspritdu grand vizir; et tant que ce vizir restera en place, a le succès des négociations de MM. de Bulgakoff, de Choiseul a et de Herbert, sera douteux. »
« J'en conviens, dit l'impératrice ; mais, quand nous par- « viendrions à renverser le grand visir, cela ne suffirait pas. « Le reis-effendi est tout aussi animé et mal disposé que lui. « Ils ont fait tant de dépenses en armements, qu'ils redoutent « la furie du peuple, qui croira cet Argent perdu si la paix se « otolonge. Aussi, je ne serais pas étonnée d'apprendre, par , le premier courrier, qu'ils m'ont déclaré la guerre. Au reste, « îe ne >la veux point, mais je ne la crains pas. »
; On ne peut pas, il est vrai, Madame, lui répondis-je, pré-
* voir avec certitude les résolutions d'un gouvernement tel « que celui des Turcs. Cependant, la saison étant s, avancée « leur donnera peut-être le temps de changer d avis de minis- « très, et de sentir combien il serait insensé de doubler leurs
• dépenses pour en justifier 1 emploi.
« moi , les troupes et les flottes de Votre Majesté, ils seraient « moins pressés de la combattre. »
Il était certain que le ministère ottoman, trompé par des conseils dangereux, commettait une folie inexplicable, et s'exposait sans aucune nécessité à des malheurs , à des pertes qu'il aurait pu éviter.
Mais il faut aussi convenir de bonne foi que les Anglais et les Prussiens n'auraient jamais trouvé las moyens d'entraîner l'ignorance et l'orgueil des musulmans dans un tel égarement, si le prince Potemkin n'eût point effrayé d'abord, et ensuite irrité la Porte par le langage menaçant qu'il avait précédemment dicté à M. de Bulgakoff , et par le développement fastueux et inutile des forces militaires réunies pour embellir le cortège triomphal de Catherine.
Au reste, on devait commencer à voir clairement que l'Angleterre , informée de la crise où se trouvaient nos affaires intérieures, croyait cet instant favorable pour nous abaisser et pour reprendre sa prépondérance en Europe. En conséquence, elle cherchait à nous susciter partout des embarras et des ennemis. Elle était sûre de triompher, si la pénurie de nos finances nous rendait timides, ou d'accroître notre détresse en nous entraînant dans une guerre générale.
A cet effet, étant parvenu à lier à son système* le nouveau roi de Prusse , elle nous mettait dans l'alternative de nous brouiller avec la Porte , si nous ne la soutenions pas , ou de rompre nos nouveaux liens avec la Russie, si nous continuions à protéger les Turcs.
En même temps elle nous plaçait dans la nécessité de combattre les Prussiens qu'elle défendrait, ou d'abandonner la Hollande à leur domination ; enfin elle nous attirait même le ressentiment- de l'empereur, si nous cessions de faire cause commune avec lui au moment où les cabinets de Londres et do Berlin étaient gravement soupçonnés de fomenter les troubles du Brabant
Notre situation devenait critique : c'était le moment où notre cour aurait dû prendre un grand parti : une conduite vigoureuse et décidée aurait alors probablement déconcerté nos ennemis, rassuré la Hollande, contenu la Prusse, ramené la Porte à la raison , et porté ainsi au dehors cette active fermentation des esprits, qui agitait alors la France, et qui demandait impérieusement occupation extérieure ou explosion au dedans.
Une quadruple alliance était facile à conclure entre nous , l'Espagne et les deux cours impériales; leur intérêt les y disposait. Le roi, ainsi que mon père et M. de Castries, eu conçurent la pensée ; mais ces deux ministres ne purent garder leur crédit.
L'influence nouvelle de l'archevêque de Toulouse dans le conseil, en bannit les grandes vues, et réduisit la politique à l'intrigue; les volontés ne furent plus que des velléités. On oublia que la bonne foi et la fermeté constituent seules l'habileté d'un gouvernement.
Au dedans comme au dehors, on résista mollement, on céda de mauvaise grâce et sans dignité ; des plans aussitôt rompus que formés n'eurent aucune suite ; dès lors les passions sentirent qu'elles n'avaient plus de frein. Les pilotes gouvernant saus art et sans prévoyance, le vaisseau de l'État fut livré aux caprices des vents et des flots.
En Europe, nos rivaux cessèrent de nous craindre; nos amis, de compter sur nous et même de nous compter. En France , les anciens préjugés, les nouveaux principes, les classes, les ordres, les corps, los intérêts, les opinions , s'entre-choquèrent. Nous tombâmes sur les écueils qui nous brisèrent.
Quant à la Russie, sa rupture avec la Porte était inévitable.
Les Turcs, sourds aux conseils de notre ambassadeur, n'omirent rien de tout ce qui pouvait mettre évidemment tous les torts de leur côté. Leur manifeste fut extravagant : au lieu de prendre pour prétexte de justes motifs d'inquiétude, ils n'en al-
léguèrent d'autres qu'une prétendue demande faite par la Russie pour obtenir la cession de la Crimée et celle de la Bessarabie : or, la première était consommée depuis plusieurs années p?r un traité, et il n'avait jamais été question de la seconde.
Enfin le divan, pour rendre son agression plus incontestable, après avoir jeté en prison le ministre de Russie, fit attaquer, par la flotte turque dans le Liman la frégate russe le Scorey ou la Rapide.
Cette frégate, secondée par un brick, repoussa vivement l'attaque des Turcs, traversa leur flotte, dégréa plusieurs bâtiments et entra sans perte à Sevastopol.
D'un côté, les grands rassemblements de troupes formés depuis huit mois par les Russes , et de l'autre, la violence du fanatisme turc, devaient faire présager de promptes opérations et des événements rapides.
Il en fut tout autrement : les Turcs perdirent un temps considérable à rassembler leurs forces asiatiques dispersées* et le prinee Potemkin, toujours bizarre, se montra aussi indolent pour combattre, qu'il avait été prompt à menacer.
Quarante mille hommes furent envoyés contre les Tartares du Kuban et contre les peuples du Caucase. Trente mille autres veillèrent à la défense de la Crimée; quarante mille se cantonnèrent depuis Kherson jusqu'au Bug.
Le prince qui les commandait établit son quartier général à Élisabeth ; il y attendit la réserve qu'on devait lui envoyer.
Romanzoff réunit, près de Kioff, soixante-dix mille hommes. Enfin, à ma grande surprise, j'entendis l'impératrice annoncer qu'elle serait obligée de se tenir tout l'hiver sur la défensive, étant informée que trois cent quatre-vingt mille Turcs devaient s'avancer vers la Bessarabie.
Le quartier du grand vizir était déjà à Andrinople. La Porte avait chargé Mansour d'appeler aux armes et de réunir sous ses drapeaux toutes les nations tartares.
Dans ces circonstances, le maréchal Romanzoff et le prince
Potemkin, oubliant, comme ils le devaient, leurs dissentiments, se réconcilièrent*Le prince fit les avances; il écrivit au maréchal que,8c regardant comme son été ve, il lui demandait des conseils ou plutôt des ordres.
L'impératrice fit paraître son manifeste ; il était rédigé avec une noble dignité et une sage modération : l'ineptie des Turcs avait fendu cet ouvrage facile.
Catherine désirait avec impatience apprendre quelques nouvelles qui Téclairassent sur les intentions.de la France. Enfin, le 2 octobre, un courrier de Versailles m'arriva ; il avait cru me trouver à Vienne, et m r y portait Tordre de revenir sur-lechamp à Pétersbourg. On peut juger si je me félicitai de n'être point parti, et d'avoir ainsi pressenti la pensée de mon gouvernement.
Cet empressement du ministère français produisit sur le cabinet russe une plus vive sensation que je ne l'aurais vouhi. On crut ce qu'on désirait ; on espéra que nous nous déclarerions contre les Turcs, qui venaient de mépriser nos conseils, et de suivre aveuglément ceux de l'Angleterre. Malheureusement, il n'en était rien : notre ministère persistait dans ses irrésolutions, et continuait à me prescrire une réserve qui lui paraissait prudence, et qui au fond n'était que faiblesse.
Pressé de questions, je déclarai que le courrier étant parti au moment où le roi apprenait la détention de M . de Bulgakoff , M. de Montmorin n'avait eu le temps de me donner d'autre ordre que celui de faire connaître aux ministres de Catherine la vive impression produite sur l'esprit du roi par cet étrange événement, et de les assurer qu'il avait envoyé à M. de Choiseul les ordres les plus pressants pour obtenir l'élargissement de M. de Bulgakoff.
Une communication si froide étonna l'impératrice ; cependant elle espérait encore que les intrigues de l'Angleterre en Turquie, en Hollande et en Russie môme , concertées avec la Prusse , pour nous enlever toute influence , lasseraient notre patience,
et nous détermineraient à opposer de puissantes alliances à la ligue déjà menaçante qui commençait à se former contre nous.
Au reste , comme on ne peut parler longtemps aux gens qui paraissent décidés à garder le silence , les ministres russes cessèrent de me provoquer à sortir d'une réserve qui m'était prescrite : ainsi , pendant quelque temps , je ne m'occupai que du soin d'entretenir, par mes assiduités, la faveur dont l'impératrice daignait m'honorer.
Cette princesse m'admettait plus que jamais dans sa société intime ; elle m'invitait souvent à dîner, et presque tous les jours me permettait d'assister avec elle à un spectacle qui avait lieu dans son palais de l'Ermitage.
La vue de cet Ermitage répondait assez mal à son nom ; car, en y arrivant, on était frappé de la grandeur des pièces et des galeries qui le composaient , de la magnificence de son ameublement, du grand nombre de tableaux des plus grands maîtres, qui l'ornaient, et d'un agréable jardin d'hiver, où la verdure , les fleurs et le chant des oiseaux semblaient transporter le printemps de l'Italie au milieu des glaces du pôle.
La bibliothèque la mieux choisie annonçait assez que l'ermite de ce lieu avait plus de penchant pour les lumières de la philosophie que pour les pratiques monacales.
On y voyait aussi une sorte de cours d'histoire presque animée; c'était la collection la plus complète des médailles de tous les pays et de tous les siècles.
Enfin, à l'extrémité de ce palais, on entrait dans une salle de spectacle élégamment construite , et copiée en petit d'après le modèle antique du théâtre de Vicence ; elle était demi-circulaire , n'avait point de loges, et n'offrait aux regards qu'un amphithéâtre de gradins.
Une fois seulement tous les quinze jours, pendant l'hiver, l'impératrice invitait au spectacle le corps diplomatique et toutes les personnes présentées à la cour. Le reste du temps, le nombre des spectateurs se réduisait à une douzaine de pcr-
MÉMOIffES
sonnes : c'étaient ordinairement le grand-duc et la grandeduchesse, l'aide de camp Momonoff , le grand écuyer, le grand chambellan, le comte Strogonoff, le vice-chancelier, le comte Bezborodko , le prince Potemkin , la comtesse Skawronski sa nièce, mademoiselle Protasoff, l'ambassadeur Cobentzel , le prince de Ligne et moi.
M. Fitz-Herbert était parti : politiquement parlant , je ne pouvais que m'en féliciter ; car dans la position actuelle des affaires , j'aurais trouvé en lui un adversaire redoutable par son esprit, par son adresse, et par l'affection qu'il avait inspirée à l'impératrice; mais cependant son absence m'était pénible, car je lui avais voué une tendre et sincère amitié.
Le grand-duc et la grande-duchesse profitaient rarement de la permission qu'ils avaient de venir à l'Ermitage ; plus rarement encore on y voyait la princesse d'Arshkoff : son caractère tranchant et impérieux convenait mal à celui de Catherine.
Cette femme hautaine avait l'air d'une méprise de la nature; elle tenait plus de notre sexe que du sien. Exagérant la part qu'elle avait prise à l'avènement de l'impératrice au trône , elle s'attribuait exclusivement le triste honneur de cette révolution, qu'elle racontait à toute l'Europe dans ses voyages.
Aussi dans les premiers jours du règne de sa souveraine, montrant une ambition sans mesure, elle avait demandé le commandement d'un régiment des gardes, et peut-être même espéré un ministère. Mais Catherine II , qui n'était pas d'humeur à lui laisser gouverner l'empire , accueillit ironiquement, me dit le prince Potemkin , ses importunes sollicitations , et la ramenant ensuite à des prétentions plus conformes à son genre d'esprit , la nomma directrice de l'académie qu'elle venait de fonder.
On s'était occupé , par les ordres de l'impératrice , à faire venir de France une bonne troupe de comédie. Celle que j'y vis nous offrait une réunion de talents fort distingués ; on y remarquait le célèbre acteur Aufrêne, quelques fameux compo-
siteurs et virtuoses : Paesiello d'abord, plus tard Cimarosa , Sarti , le chanteur Marchesi et madame Todi , faisaient les délices , non de l'impératrice , dont l'oreille était insensible à l'harmonie, mais du prince Potemkin et de plusieurs amateurs éclairés.
Catherine II voulut faire un cours assez complet de notre théâtre : tous les soirs on représentait devant elle quelque pièce de Molière ou de Regnard. Mais il serait difficile d'exprimer quel fut, dans les premiers jours, l'embarras de nos pauvres acteurs, obligés déjouer sur uu grand théâtre , voyant en face d'eux une salle magnifique, bien éclairée , mais presque déserte, et dont dix ou douze spectateurs peuplaient seuls la solitude. La , les applaudissements, même unanimes, ne faisaient pas un bruit fort encourageant, et c'était bien certainement le cas de peser les suffrages au lieu de les compter.
L'impératrice m'avait demandé de lui lire une tragédie de Coriolan que j'avais composée sur le vaisseau qui me ramenait d'Amérique. Son indulgence jugea cet ouvrage avec une prévention si favorable, qu'elle voulut absolument le faire représenter.
J'eus beau m'en défendre , elle l'exigea ; j'obtins seulement que cette représentation n'aurait lieu qu'en présence du petit cercle de l'impératrice.
On me le promit , et mon Coriolan fut en effet joué deux ou trois fois devant un public de douze spectateurs , parmi lesquels je n'avais à craindre aucune cabale. Aussi le bravo fut universel, et l'auteur demandé.
Mais on sait que les promesses des cours sont légères, et le sage doit y peu compter : au reste , en me trompant , on me garda le plus inviolable secret ; et quoique ce fût le secret de la comédie, rien n'en transpira pour le moment.
Un certain jeudi , je suis invité au grand spectacle de l'Ermitage avec le corps diplomatique et toute la cour. J'arrive; l'impératrice m'appelle ; elle me fait asseoir à ses pieds sur le
gradin qui était au-dessous du sien. La toile se lève ; les acteurs paraissent; et , à mon grand énormément , je vois que c'est ma tragédie qu'on joue.
Jamais , de ma vie , je n'éprouvai d'embarras pareil : les acteurs jouaient à merveille , et le public, pour imiter l'impératrice, applaudissait vivement.
Ma contenance était assez gauche; je me tenais en silence, immobile et les yeux baissés comme une statue. Mais tout à coup l'impératrice, qui était derrière et au-dessus de moi , prend ma main droite dans la sienne , ma main gauche dans l'autre , et me force ensuite à m'applaudir moi-même.
Après cette obligeante plaisanterie, il fallut bien prendre courage et soutenir de mon mieux , à la fin de la pièce , les nombreux compliments dont la courtoisie ne permettait guère à personne de se dispenser.
Le jour suivant, l'impératrice, se moquant de ma peur, voulut , après , s'étendre en éloges sur ma tragédie ; alors je pris le seul parti qui me semblait convenable , c'était celui de faire moi-même la critique de mon drame et d'en rappeler les nombreux défauts
« Je vais vous donner une preuve , me dit Sa Majesté avec « cette grâce qui savait si bien attacher ceux à qui elle daignait « vouloir plaire, je vais vous donner une preuve que vous avez « mérité mon suffrage , sinon par la beauté des vers , dont je « suis un mauvais juge , mais au moins par la noblesse des sen- « timents et des pensées. Cette preuve , la voici : vous savez « que j'ai l'oreille peu poétique; cependant voilà un passage de « votre tragédie que j'ai retenu. » Et elle me dit les vers suivants :
Une honteuse paix n'est qu'un affront sanglant Que le peuple vaincu supporte en frémissant : Elle aigrit son courroux; jamais il ne l'endure Que le temps qu'il lui faut pour guérir sa blessure ;
Il l'accepte par crainte, il la rompt sans remords , Et les dieux qu'il parjure approuvent ses efforts. Alors, des deux côtés, une fureur cruelle Rend la guerre sanglante et la haine immortelle , Porte l'épuisement, l'effroi , l'oppression , L'esclavage, l'opprobre et la destruction.
Voilà les tristes fruits de toute paix honteuse , Loi toujours sans effet, trêve toujours trompeuse.
On voit que ces pensées politiques , qui pouvaient être du goût de l'impératrice , l'avaient , autant que sa bienveillance , un peu aveuglée sur le mérite médiocre du poète diplomate.
Cette princesse me demandait de temps en temps , avec un sourire un peu ironique, si j'avais reçu des nouvelles de France; enfin , un jour, elle m'apprit la nouvelle de l'entrée des troupes prussiennes en Hollande , et parut craindre vivement que nos troupes ne pussent pas arriver à temps pour prévenir les suites de cette invasion.
Sa crainte n'était que trop fondée : après de longues délibérations dans le conseil du roi , la fermeté des ministres de la guerre et de la marine avait paruYemportcr sur la circonspection timide de l'archevêque de Toulouse, nommé récemment chef du conseil des finances ; et Louis XVI , naturellement eourageux , quoique pacifique , s'était décidé à promettre l'appui de ses forces aux Hollandais.
En conséquence, il avait ordonné à mon père de prendre les mesures nécessaires pour le rassemblement d'une armée qui devait se réunir à Givet , et de lui présenter l'état des fonds qu'exigeait une prompte entrée en campagne.
Ce travail fut bientôt fait ; mais inutilement mon père en présentait le tableau à chaque séance du conseil ; et , malgré, tousses efforts, secondés par ceux de M. le maréchal de Distries , on différait chaque jour l'importante décision qui seule devait tout mettre en mouvement.
On ne parlait alors en France et dans les pays voisine que t. vu 10