Mémoires, souvenirs et anecdotes par m. le comte de Ségur
Un homme d'un esprit vif et fin, M. le vicomte de Ségur, disait, en parlant de son frère aîné, M. le comte de Ségur : Je pourrais en être jaloux; f aime mieux en être fier. 11 avait pris le bon parti. Tous deux étaient fils du maréchal de Ségur, qui, couvert de blessures, mais actif, laborieux, dévoué, fut ministre de la guerre aux plus belles années du règne de Louis XVI. Le vicomje de Ségur, qui, déjà maréchal de camp, quitta le service à la Révolution, briguait, dans les lettres, des succès qu'il y aurait peut-être obtenus, si sa vie n'eût été livrée aux plaisirs. Quoiqu'il ait donné vingt-quatre ouvrages dramatiques, aux Français, à l'Odéou, à rOpéra-Comiqueetmèmeau grand Opéra, rien n'est resté de lui au théâtre : une chanson charmante , L Amour et le Temps, serait aujourd'hui son titre unique à la célébrité, si l'on n'avait de lui trois volumes in- 12 intitulés : Les Femmes. L'ouvrage abonde en observations aussi vraies qu'ingénieuses : on voit qu'il avait bien étudié son sujet. Il indique le rôle des femmes et particulièrement, chose étrange! celui des mères dans la société de son temps. On va voir sous quels rapports les mères y occupaientunc place importante, y exerçaient une magistrature aimable, aussi respectée que chérie ; et, puisque l'ensemble de cette collection a pour objet de reproduire les mœurs,
Il AVANT-PROPOS.
on nous saura gré d'en saisir, dans le fragment qui suit, un des traits les moins connus ; qu'on en juge :
« Autrefois, sous Louis XV et sous Louis \Y1, un jeune homme entrant dans le monde y faisait ee que l'on appelait un début. Il cultivait les arts d'agrément ; le père indiquait et suivait la direction de ce travail ; car c'en était un ; mais la mère , la mère seule pouvait porter son fils à ce dernier degré de politesse, de grâce et d'amabilité qui finissait son éducation. Outre sa tendresse naturelle, son amour-propre se trouvait tellement de la partie, que l'on peut juger du soin, de la recherche qu'elle mettait adonner à ses enfants , à leur entrée dans le monde , tout le charme qu'elle pouvait développer en eux ou leur communiquer. De là venaient cette politesse si rare, ce goût exquis, cette mesure dans les discours , dans les plaisanteries , cette grâce de maintien, en un mot , cet ensemble qui classait ce qu'on appelait la bonne compagnie, et qui distingua toujours la société française, même chez les étrangers. Un jeune homme avait-il manqué, dans sa jeunesse, aune attention pour une femme, à un égard pour un homme plus âgé que lui, à une déférence pour la vieillesse, que la mère du jeune étourdi en était instruite le soir même par ses amis; et le lendemain il était sûr d'une leçon et d'une réprimande.
« La société, répartieen mille. cercles différents, se tenait, sous tous ces rapports, sans se voir habituellement. La politesse, le goût, le bon ton étaient une espèce de dépôt que chacun gardait avec soin , comme s'il n'eût été confié qu'à lui. C'est à la politesse que les femmes, avec raison , mettaitnt le plus d'importance : elle est, en effet, la première expression du respect qu'on leur doit. La politesse est de plus si précieuse dans le commerce de la vie , que l'on a
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vu des gens se passer d'esprit en sachant mêler la politessi
à la noblesse, à l'élégance des manières (l). ■>
Nous n'exprimerons pas de trop justes regrets sur l'absence aujourd'hui de ce «gouvernement maternel : la singulière politesse et l'étrange bon ton qui régnent dans les salons du jour constateront mieux que nous cette absence. Bornons-nous a remarquer, sans jeter les yeux autour de nous, que ce seul morceau placerait M. le vicomte de Ségur parmi les écrivains féconds en observations utiles. Nous ne rappellerons point sa courageuse collaboration aux Actes des Apôtres après 89. Nous ne citerons pas davantage ce mot que s'attira, sous le Directoire, un acteur chéri du public et qui s'en montrait vain, même avec M. de Ségur : « Prenez donc garde, mon cher Elleviou, vous oubliez que la Révolution nous a rendus tous égaux. » C'était lu le tour imprévu de son esprit. Moins connu certainement est le mot qui suit. — Le vicomte ( son père étant encore ministre) logeaft à l'hôtel de la Guerre. Il déjeunait, quand un inconnu, un provincial insiste pour lui parler. Sur un mot du vicomte, il entre et s'asseoit : « En quoi, Monsieur, puis-je vous être utile? dit M. de Ségur. — Je vous prierais, Monsieur le Vicomte, de vouloir bien appuyer mes démarches auprès du ministre ; il ne refusera rien à son fils. — Vous avez servi sans doute, Monsieur ? — Non,
(!) L'oiivrage dont nous venons de faire connaître un fragment, et qui a eu plusieurs éditions, est intitulé : Les Femmes , leur condition et leur influence dans l'ordre social , chez les différents peuples anciens cl. modernes. — Incarcéré sous la Terreur, M. le vicomte de Ségur fit paraître en 1795: Ma Prison depuis le %\ Vendémiaire jusqu'au 10 Thermidor. Né à Paris en 175G, M. de Sentir mourut i Bagnères en juillet 1805
IV AVANT-l'HOl'OS.
pas encore. — Kh bien ! de quoi donc s'agit-il ? — Je \oudrais avoir un régiment. — Oh ! rien de si facile, dit le vicomte de Ségur, en souriant: en voulez- vous deux '.' »
Epris des lettres comme son frère, mais avec beaucoup plus desavoir, avec plus d'étendue, de solidité, d'élévation dans l'esprit, M. le comte de Ségur a fort brillamment parcouru les plus différentes carrières. Ses ouvrages sont aussi variés que son sort éprouva d'alternatives. Nul heureusement ne supporta mieux la bonne et la mauvaise fortune, tel. appant à l'enivrement de l'une comme au découragement que produit l'autre. — INéen 1 763, il avait trentesix ans quand la Révolution éclata. Le malheur n'atteignit donc pas sa jeunesse; il en raconte les belles années, dans ses Mémoires , avec la puissance , le charme d'un talent qui donne à la plus rare élégance de style toute la facilité, toute la grâce du naturel. Ou va savoir de lui-même l'attrait qui lui fait rechercher la société des écrivains et des artistes célèbres; on va savoir la faveur qui l'accueille à Versailles, ses duels brillants et ses premiers essais poétiques, son avancement dans l'armée, son départ pour l'Amérique avec MM. de Broglie et de Lauzun, les hasards galants ou guerriers de son voyage, son retour en France , la carrière nouvelle qu'ouvre devant lui la diplomatie, et ses succès à Saint-Pétersboug auprès de l'impératrice Catherine II.
Il fut de ce célèbre et curieux voyage entrepris par la czarine et sa cour en Grimée. Huit cents lieues parcourues au milieu des réceptions et des fêtes, cinq cents chevaux commandés à chaque relais pour emporter les voyageurs sur des traîneaux à travers les neiges et la glace, des bûchers de sapins éclairant la route pendant la
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nuit , le Roristhène étonne de voir ses eaux solitaires eouvertes de flottilles pavoisées, des armées exécutant des simulacres de combats dans des déserts, des villes et des populations improvisées, des rencontres de princes et de souverains presque à chaque halte, tout prête à l'histoire, dans ce trajet, les surprises et le merveilleux des contes de fées.
Là paraissent tour à tour les principaux personnages de la Russie. Quels souvenirs M. de Ségur y rassemble ! que de portraits intéressants il trace ! Je suis surpris toutefois qu'il ne s'arrête pas plus particulièrement à Bezborodko, ministre de l'intérieur en Russie. Sorti des rangs les plus obscurs, comment avait-il mérité la confiance de la czarine? par sa connaissance parfaite de la langue russe, par sa capacité, surtout par sa présence d'esprit. Elle lui recommande un jour la rédaction d'un ukase important. Le lendemain, son travail avec l'impératrice étant terminé, il allait sortir : Et l'ukase ! lui dit-elle. Il rouvre son portefeuille, en tire un papier et lit une suite de visa, de considérants et de dispositions réglementaires. « C'est fort bien : Donnez que je signe, dit l'impératrice en avançant la main. » Que voit-elle ?un papierblanc! Il avait oublié l'ukase, et venait de l'improviser. — M. de Ségur, dans la première audience que lui accorda Catherine II, fut tiré d'un plus mauvais pas , précisément aussi par l'beureuse facilité de sa parole : on le verra dans ses Mémoires.
A notre grand regret ils se terminent à la fin de 89, avec son ambassade à Saint-Pétersbourg. La France était, à son retour, en proie aux agitations les plus menaçantes; la courue lui dissimule ni ses incertitudes ni ses craintes : elle met en lui toute confiance. Mais que