VI \ VA NT- PROPOS
peut-il ; et que calmerait ou maîtriserait la tempête? On envoie M. de Ségur ministre a Berlin, où ses efforts retardent une déclaration de guerre.. Il est nommé ambassadeur a Rome; hélas! qu'irait-il y faire? Les hostilités y étaient trop vivement commencées entre. le saint-sié^e et la nouvelle constitution française. Il se refuse à l'émigration : plus tard, par miracle, il échappe à la Terreur ! mais emplois et biens il a tout perdu, soit à Saint-Domingue, soit en France : ses talents, son courage soutiendront sa famille. Il donne, au Vaudeville, Molière à Lyon, le Mamelouck à Paris, les Français au Caire, en collaboration avec MM. Deschamps et Després. Le retour d'un Français qui était au Caire et se nommait Bonaparte fut favorable aux trois auteurs. M. Deschamps devient, plus tard, secrétaire des commandements de l'impératrice Joséphine , et M. Després aie même emploi auprès de S M. la reine Hortense. Le portrait le plus ressemblant que j'aie vu de cette princesse était chez M. Després, et lui avait été donné par elle.
Quant à M. de Ségur, le ciel , dès le gouvernement consulaire, étaitdevenu pour lui moins sombre. On le voit successivement législateur, conseiller d'Etat, académicien, grand maitre des cérémonies, sénateur en 1813, commissaire extraordinaire en 1814 ; et partout il est a la hauteur des emplois ou des missions qu'on lui confie. Ici reparait l'inconstance de sa destinée. La Restauration a lieu : les services rendus par ses ancêtres et par lui-même aux Bourbons ne peuvent être oubliés; Louis XVIII le nomme pair. Sur quoi compter pourtant? Napoléon revient de l'Ile d'Elbe. De nouveau M. de Ségur est grand maitre et sénateur. Le bail est court. Les Bourbons rentrent en
kVANT-PBOPOS. Vil
I r.iiice 'après Waterloo : M. de Ségur n'a plus ni charge ni pairie; ([n'importe! les grandeurs et la politique le rendent aux lettres : on ne l'a pas destitué de son esprit; son savoir, son courage, sa plume et son talent lui restent. Ce talent se plie avec une merveilleuse souplesse à tous les genres d'occupations, et dans tous obtient un immense succès. Dip'omatie, littérature, histoire, toutétaitdu domaine de cette remarquable intelligence. II est vrai qu'un ange de dévouement et de vertus, une petite-fille de Daguesseau, madame la comtesse de Ségur, secondait admirablement son mari dans ses travaux ; faisant pour lui des recherches, des lectures , etehaque jourécrivant sixou sept heures sous sa dictée. Il eut le malheur de la perdre! Ce fut le coup le plus sensible dont il ait jamais souffert. ML Brifaut, nouvellement académicien , reçut alors un bienveillant accueil chez M. de Ségur, à qui l'on avait, depuis quelques années, rendu la pairie, honteux enfin de la lui avoir ôtée.a Veuf et triste, dit M. Brifaut dans ses a Œu vies récemment publiées, M. de Ségur réunissait « chez lui une compagnie peu nombreuse, mais triée. On « ne s'entendait pas mieux que l'ancien grand maître des « cérémonies à tenir salon. Sa table n'était pas aussi bril- « lante que sa conversation ; si les événements politiques « n'avaient pas renversé la nappe, du moins ils l'avaient « dégarnie; mais qui pensait à cela, quand l'aimable et c gracieuse causerie de l'amphitryon nous attachait des o heures entières a cette table où les bons mots suppléaient « les lions vins , ou le matériel de la vie paraissait si in- « digne d'attention, les besoins de l'intelligence étant si « ingénieusement satisfaits? Nous n'avons pas longtemps ((conservé, par malheur, l'un des derniers modèles de
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« l'urbanité française. Il avait le tort de ne pas se soigner « assez. Je le lui reprochais un jour en lui disant : Mais « songez donc que vous ne vous appartenez pas ; vous ap- « partenez à la France entière. Il est mort laissant un vide « véritable dans le monde poli. Ses Mémoires sont d'un « ton exquis; ils n'ont qu'un tort, leur brièveté. »
Le reproche est fondé : tous les lecteurs, nous l'espérons, en tomberont d'accord. Ces Mémoires devaient avoir une suite : l'auteur l'annonçait ; la mort, hélas ! a fait tomber la plumede ses mains. Ses ouvrages du moins resteront ; et l'on peut recommander à la jeunesse ses livres d'histoire, aux diplomates sa Politique des Etats de l'Europe , aux bibliophiles les rares exemplaires signés du livre intitulé Recueil de famille .•enfin, aux gens de goût, ravis de trouver le charme du style joint à des révélations historiques on ne peut qu'indiquer les pages qui vont suivre. Et comment, écrites par un homme d'un coup d'oeil si pénétrant , d'un esprit si distingué , ces révélations ne seraient-elles pas du plus haut intérêt , quand on songe qu'il a vu Voltaire à son déclin et Mirabeau dans sa toute-puissance, Frédéric II et le prince de Nassau ( comme on dirait l'histoire et le roman), Poniatowski le roi de Pologne et Joseph II l'empereur d'Autriche , l'heureuse Catherine II, l'infortunée Marie-Antoinette, Potemkin et le prince de Kaunitz, le héros de la liberté Wasingthon, et Napoléon le Conquérant tout éblouissant de gloire !
Fs Barrière.
La jeunesse veut savoir ce que les vieillards ont vu et fait; ceux-ci aiment à le raconter : rien n'est plus naturel. Ainsi ou s'étonnerait à tort de voir publier aujourd'hui tant de Mémoires, peindre tant de personnages, rappeler tant d'anecdotes.
Jamais la curiosité ne dut être plus active qu'à l'époque où nous vivons : cette époque arrive après le siècle le plus fécond en orages. Pendant sa durée, institutions, politique , philosophie, opinions , lois , coutumes , fortunes , modes et mœurs , tout a changé.
L'existence de chaque État n'a été qu'une suite de révolutions ; la vie de chaque homme , semblable à un roman , a été pleine d'aventures; elle offre le coup d'œil d'une galerie variée, où se mêle une foule de portraits, de tableaux d'histoire, de tableaux de genre, parfois même de scènes comiques et de métamorphoses.
Échappé au naufrage et arrivé dans le port, on aime à se rappeler avec calme les tempêtes qui nous ont tant agités ; on veut rendre compte à soi même, à sa famille, et même au public, de la part que le sort nous a fait prendre à tant de passions, à tant d'événements, à tant de vicissitudes.
s.' retracer ainsi tout ce qu'on a éprouve , c'est reculer Fers
l<i jeunesse, c'est presque recommencer à vivre ; c'est un derjiier plaisir d'autant plus pur, que notre expérience peut instruire ceux qui n'en ont pas.
Le dernier rayon de l'esprit de l'homme qui finit sa carrière sert parfois d'utile fanal au jeune homme qui entre dans la sienne.
Plusieurs de mes amis m'ont souvent pressé d'écrire ce qu'ils m'avaient entendu raconter. Je cède à leurs conseils.
En lisant ces fragments de Mémoires ou plutôt ces Souvenirs et Anecdotes , on verra que mon but a été, non de faire un tableau historique, mais de tracer une esquisse morale du temps où j'ai vécu.
J'ai espéré satisfaire la curiosité du lecteur et non sa malignité. On n'y trouvera point d'aliments pour le scandale ou pour les passions. Je désire que cette lecture amuse et intéresse ceux qui aiment la vérité, et qui cherchent avec modération à remonter aux vraies causes, souvent légères, des grands événements dont ils ont été les témoins.
Ma position, ma naissance, mes liaisons d'amitié et de parenté avec toutes les personnes marquantes de la cour de Louis XV et de Louis XVI ; le ministère de mon père , mes voyages en Amérique, mes négociations en Russie et en Prusse , l'avantage d'avoir connu , sous des rapports d'affaires et de société, Catherine II, Frédéric le Grand , Potemkin, Joseph II, Gustave III , Washington, Kosciusko , la Fayette , Nassau, Mirabeau, Napoléon, ainsi que les chefs des partis aristocratiques et démocratiques, et les plus illustres écrivains de mon temps: tout ce que j'ai vu, fait, éprouvé et souffert pendant la révolution; ces alternatives bizarres de bonheur et de malheur, de crédit et de disgrâce, de jouissances et de proscriptions, d'opulence et de pauvreté : tous les états différents que le sort m'a forcé de rejnplir , m'ont persuadé que cette esquisse de ma vie pourrait être piquante et intéressante.
Puisque le hasard a voulu que je fusse successivement colonel ,
officier général, voyageur, navigateur, fils de ministre, ambassadeur, négociateur , courtisan , prisonnier, cultivateur, soldat . électeur, poëte, auteur dramatique, collaborateur de journaux, publiciste, historien, députe, conseiller d'État, sénateur, académicien et pair de France, j'ai dû voir les hommes et les objets sous presque toutes les faces , tantôt à travers le prisme du bonheur, tantôt à travers le crêpe de l'infortune, et tardivement à la clarté du flambeau d'une douce philosophie.
Je ne veux publier, pour le moment, que la partie de mes Mémoires ou Souvenirs et anecdotes relatives à mon voyage, en Amérique et à ma mission en Russie. Elle sera seulement précédée par quelques souvenirs de ma jeunesse, ainsi que p;«r le tableau des mœurs et des opinions de la cour et de Paris, telles que je les ai vues au moment où je suis entré dans le monde.
En écrivant l'histoire, il faut que l'auteur s'oublie si complètement qu'on puisse presque douter du temps où il a vécu, du rôle qu'il a joué, et du parti vers lequel il a incliné. Mais quand on fait des Mémoires, et qu'on retrace les souvenirs de sa vie, on est forcé de parler de soi, de sa famille : car cette famille est le premier élément où l'on vit et le premier horizon qu'on aperçoit. Cependant, comme c'est à mon avis l'écueil et l'inconvénient de ce genre d'écrits, puisque ce qui n'intéresse que nous pourrait fort bien ennuyer les autres, je serai à cet égard sobre autant que possible.
Issu d'une famille noble , ancienne et militaire, j'appartiens à une branche de cette maison établie depuis longtemps en Périgord. Comme ma famille professa et conserva un long attachement pour la religion protestante , elle eut beaucoup à souffrir dans les guerres civiles , et ne participa point aux grAces que la cour répandit sur les catholiques.
Henri IV avait honoré de son amitié un de mes aïeux , compagnon de sa jeunesse , et qui courut de grands risques le jour de la Saint-Barthélémy. Il le nomma son ambassadeur auprès de
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plusieurs princes d'Allemagne. Mais depuis la mort de ce monarque , toute faveur s'éloigna de nous ; et, comme ma famille se trouva divisée en beaucoup de branches , elles devinrent presque toutes assez pauvres.
Mon bisaïeul releva notre fortuno : s'étant distingué à la guerre, il devint officier général, eut une jambe emportée, et obtint le cordon rouge. Son fils , le comte de Ségur, mon grandpère, fut un militaire considéré : il commandait le corps d'armée destiné à soutenir l'électeur de Bavière Charles VII. Il fut pris à Lintz par les Autrichiens.
On l'accusa dans le temps , avec amertume et injustice , de s'être imprudemment exposé à cet échec. Le roi de Prusse , Frédéric le Grand , lui fait de piquants reproches à ce sujet dans ses Mémoires , parce que ce malheur avait augmenté les embarras personnels du monarque.
Mais mon grand-père , abandonné par les Bavarois , et forcé , par des ordres supérieurs , à rester dans un poste ouvert et intenable, pouvait-il vaincre avec dix mille hommes toutes les forces de l'Autriche ? La cour de France , plus impartiale et plus à portée d'être instruite , approuva sa conduite ; et le maréchal de Belle-Isle , dont le suffrage est d'un grand poids , lui donna les plus honorables éloges.
11 augmenta sa réputation pendant la défense opiniâtre de Prague , et se couvrit de gloire par la belle et fameuse retraite de Pfafenhoffen , qu'il fit avec dix mille hommes sans se laisser entamer, et combattant toujours pendant cinquante lieues contre l'armée de l'empereur. Il fut récompensé de cette belle action , que l'on compara dans le temps à la retraite des dix mille , par le commandement des Trois-Évêchés et par le cordon bleu.
Son mérite lui avait donné de la réputation , des grâces , des appointements ; mais il n'avait pour tout patrimoine que deux petites terres en Périgord. M. le duc d'Orléans, régent de France , lui avait promis la charge de premier écuyer du roi ;
DU COMTE DE SK(,l li. 5
mais ce prince mourut d'apoplexie au moment même où il
montait chez le jeune monarque pour lui taire signer son travail.
M nu père , le marquis de Ségur, compta moins sur la faveur des princes, et calcula mieux : déjà distingué a vingt-deux ans, colonel et décoré de deux honorables blessures , il plut a une jeune et belle créole de Saint-Domingue , mademoiselle de Vernon , et l'épousa. Elle avait une habitation de cent vingt mille livres de rentes ; ce qui procura à mon père la facilité de vivre, à la cour et a l'armée, convenablement au rang que lui donnaient sa naissance , les services de son père et les siens.
Le roi Louis XV lui donna le cordon bleu; il lui accorda aussi le gouvernement de la province de Foix , et la lieutenance générale de Brie et de Champagne, que le régent avait fait obtenir à son père.
J'aurais beaucoup à dire si , en obéissant à mon cœur, je voulais donner ici les détails de la vie glorieuse de celui de qui je tiens le jour. iMais la préface alors serait plus longue que l'ouvrage. Ce sont mes propres souvenirs que j'écris , et je me contente seulement de faire connaître de ma famille ce qui est indispensable pour entrer en matière. Ainsi , pour ce qui regarde mon père , je crois qu'il suffit de répéter ici ce que j'en ai dit dans une notice rapide publiée peu de jours après celui où j'ai eu le malheur de le perdre.
Philippe-Henri de Ségur se distingua très-jeune dans les guerres de Bohême et d'Italie ; il se fit remarquer par son courage pendant le siège de Prague. V dix-neuf ans on le fit colonel , et à la bataille de Rocoux il eut la poitrine percée de part en part d'un coup de fusil. A la bataille de Lawfeld , voulant ramener à la charge son régiment, qui avait été repoussé trois fois, il eut le bras fracassé; et, craignant que son absence ne ralentit l'ardeur de ses soldats, il continua de marcher, força les retranchements, et ne quitta son poste qu'après la victoire. Louis XV , témoin de cette action , dit a son père ces paroles
citées par \ oltaire ; Des hommes comme cotre Jils mériteraient d'être invulnérables.
Sou avancement fut proportionné à ses services ; il fut promptenient maréchal de camp et lieutenant général. Il sauva nu corps d'armée à Varbourg , et ramena près de Minden, au duc de Brissac, dix mille hommes d'infanterie qu'il croyait perdus, et qui avaient combattu contre trente mille ennemis pendant cinq heures sans être entamés.
A Clostercamp il reçut un coup de baïonnette dans le cou , trois coups de sabre sur la tète , et fut fait prisonnier, après avoir résisté longtemps aux grenadiers qui l'entouraient. Depuis la paix, il fut inspecteur général d'infanterie, et s'attira la confiance des ministres par son activité, et l'estime de l'armée par sa fermeté.
On lui donna le commandement de la Franche Comté. Ce poste était difficile : les parlements et l'autorité , la bourgeoisie et le militaire y avaient toujours été en querelle. Sa justice , son esprit sage, conciliant, et surtout sa franchise, y rétablirent l'harmonie et la tranquillité.
Louis XVI l'appela au ministère de la guerre en 17S0 , et le fit maréchal de France en 1783. Il fut sept ans ministre, rétablit la discipline dans l'armée et l'ordre dans les dépenses. C'est à lui que les soldats durent le bienfait de n'être plus entassés par trois dans un seul lit. Son ordonnance sur les hôpitaux , modèle parfait en ce genre , prouve à quel point il s'occupait de tout régénérer dans cette partie trop négligée de l'administration militaire. Ce fut lui qui conçut l'idée d'un corps d'état-major dans l'armée, institution à laquelle nous devons peut-être aujourd'hui une grande partie des talents et des succès qui depuis ont illustré la France.
Il quitta le ministère lorsque le cardinal de Loménie et l'intrigue s'emparèrent des conseils. Depuis il vécut modeste et retiré dans le sein de sa famille. Les orages de la révolution lui enlevèrent toute sa fortune, qui consistait en pensions, ainsi
que les grades et les décorations qu'il avait payes de son sans. La Convention poussa la rigueur et l'injustice , en le réduisant à la misère, jusqu'à faire vendre publiquement ses- meubles. Ce respectable guerrier vint chercher un asile dans mes bras . et , malgré ma pauvreté , le bonheur de le nourrir me parut une faveur de la fortune.
A soixante-dix ans , pauvre, infirme , dévoré par la goutte et privé d'un bras, on renferma à la Force. Je fus aussi arrêté, mais sans pouvoir partager sa prison ; car on ne permit ni à ses enfants ni à sou domestique d'y rester avec lui. Il fut aussi courageux dans le malheur qu'il l'avait été dans le danger. Son langage conserva la même sagesse , son maintien la même simplicité, son àme le même calme, qui l'avaient fait respecter au faîte des grandeurs.
11 échappa heureusement au glaive funeste qui moissonnait tout : la tyrannie l'épargna parce qu'il n'avait plus rien qui tentât son avidité. Les derniers jours de sa vie furent tranquilles ; le premier consul . informé de sa position , adoucit la fin de la carrière de ce vieux et respectable guerrier, qui , en le plaçant à l'École Militaire , lui avait ouvert le chemin de la gloire. La dernière année de sa vie fut très-douloureuse : jamais pourtant il ne se permit aucune plainte. Il mourut comme il avait vécu , maître de lui , et combattant froidement la douleur comme l'infortune.
Il fut puissant, et ne commit poiut d'injustice; il fut opprimé, et n'en aima pas moins sa patrie. Bon père, bon époux, bon général , brave soldat, juste et sage ministre, excellent citoyen , sa mémoire doit être révérée par l'armée et par tous les Français. II mourut a Paris le 8 octobre 1801 .
Le hasard a presque toujours plus d'influence sur notre sort que nos calculs et nos penchants. Je me rappelle que l'un des hommes les plus connus pour avoir cherché toute sa vie à fixer la fortune par de profondes et savantes combinaisons, le maréchal de Castrics . à l'époque ou . comme aide de camp, je le
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suivais en Bretagne , me dit que , pendant tout le cours de sa brillante carrière, les caprices du sort avaient souvent déjoué ses plus justes calculs; qu'il avait du la plupart de ses Êuceès et l'accomplissement des vœux de son ambition à des chances imprévues , à des événements qu'il lui aurait été impossible de deviner, et quelquefois même, ajoutait-il en riant, à des fautes.
L'expérience m'a prouvé la vérité de cette observation , qui m'a été confirmée par une foule de faits. Si l'on y réfléchissait bien , cette vérité devrait rendre les hommes plus indulgents )es uns pour les autres , plus modestes dans les succès et plus patients dans les revers; car, dans le labyrinthe du monde, le chemin qu'on suit, la pente qui nous entraîne, l'issue qu'on trouve, et le but où l'on arrive , dépendent d'une infinité de petites causes où notre prévoyance et notre volonté ne sont pour rien .
Né avec une imagination vive, au milieu d'une cour et d'un siècle où l'on s'occupait plus des plaisirs que des affaires, des lettres que de la politique, des intrigues de la soeiété que des intérêts des peuples; aimant avec passion la poésie, et cette philosophie nouvelle qui , soutenue par les armes brillantes des esprits les plus fins et des plus beaux génies, semblait devoir assurer le triomphe de la raison ; entraîné par le tourbillon d'un monde vain, léger, spirituel et galant , je me vis tout d'un coup force, par l'élévation de mon père au ministère de la guerre, à faire un tout autre emploi de mon temps , à m'occuper des affaires publiques , à sortir du vague des salons pour entrer dans le réel du cabinet , et à rectifier, par la connaissance des hommes , par l'évidence des faits , les erreurs trop fréquentes de l'esprit de système et des théories sans expérience.
Ma famille , depuis plusieurs siècles , avait toujours suivi la carrière des armes ; ainsi la gloire militaire était l'unique objet de mes vœux. Comme mon père , estimé dans l'armée , couvert d'honorables blessures, était ministre de la guerre et devint quelque temps après maréchal de France, la fortune , d'accord avec mes sentiments, semblait m'ouvrir, dans le métier
des armes, un chemin facile et une perspective brillante.
Ce fut cependant cette position même qui , donuant maigre moi une autre direction à ma destinée, changea mon sort, contraria mes inclinations , m'éloigna de la carrière des armes , et me fit entrer dans celle de la diplomatie , qui n'était conforme ni à mes goûts ni à la franchise très-vive de mon caractère.
Le désir ardent de faire la guerre m'entraîna en Amérique , et ce fut précisément ce voyage militaire , dont je retracerai quelques détails , qui devint la cause du changement de mon sort. Quelques lettres que j'écrivis sur la révolution opérée dans les États-Unis et sur celles que la disposition des esprits dans l'Amérique du sud me fit prévoir et prédire furent lues à Versailles dans le conseil du roi par M. le comte de Vergennes , ministre des affaires étrangères. Dès ce moment il résolut de me prendre dans son département ; en effet , à mon retour d'Amérique, il engagea le roi à me nommer ministre plénipotentiaire en Russie.
Avant de raconter ce que j'ai vu et fait dans cet empire , si nouveau parmi les monarchies européennes, et devenu en peu de temps si formidable et si colossal , je crois devoir parler de ma course rapide en Amérique, puisqu'en peu de mois j'ai passé rapidement des zones les plus brûlantes aux contrées les plus froides du globe , et que j'ai vu successivement les deux foyers opposés du despotisme et de la liberté , géants rivaux qui se livrent aujourd'hui un combat à outrance dont la terre entière est le théâtre, et dont les peuples seront longtemps les victimes, quelle qu'en puisse être l'issue.
Né en 1753 , les premières années de mon enfance et de ma jeunesse se sont écoulées sous le règne de Louis XV : ce monarque, bon et faible, fut dans sa jeunesse l'objet d'un enthousiasme trop peu mérité ; les reproches rigoureux adressés à sa vieillesse ne furent pas moins exagérés. Héritier du pouvoir absolu de Louis XIV , il régna soixante ans sans qu'on pût Tac-
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cuser d'un seul note de cruauté , fait très^rare et par là très-remarquable dans les annales du pouvoir arbitraire.
Les victoires de Rocoux, de Lawfeld, de Fontenoy, signalèrent ses premières armes ; mais il ne faisait qu'assister à ces batailles, que décidaient, livraient et gagnaient ses généraux.
Tenant d'une main faible les rênes de l'État , il fallait qu'il fût toujours gouverné ou par ses ministres ou par ses maîtresses. Le duc d'Orléans, régent de Franee, le cardinal Dubois , INI . le duc de Bourbon , le cardinal de Fleury , régirent longtemps l'État sous son nom
On ne peut raisonnablement lui reproeber le désordre des liuances, causé par l'ambition de Louis XIV, et aggravé par les folies que l'Écossais Law lit faire au régent. L'enfance du roi doit le mettre également à l'abri du blâme que mérita l'excessive licence des mœurs dans le temps de la régence.
Cette licence pourrait même en quelque sorte expliquer ou excuser son penchant excessif pour les femmes et les galanteries honteuses qui ternirent sa vie : car on ne trouve point de prince qui n'ait participé plus ou moins aux erreurs, aux faiblesses et aux folies de son siècle.
D'ailleurs , les Français se sont toujours montrés trop peu sévères sur ce genre de torts; mais ils veulent au moins que ces taches disparaissent dans les rayons de quelque auréole de gloire : alors ils ne deviennent que trop indulgents , et se montrent presque panégyristes de ces mêmes fautes , commises par le chevaleresque François Ier, par le brave Henri, par le majestueux Louis XIV, tandis qu'ils les reprochent avec amertume au faible Louis XV.
Le ministère long et pacifique du cardinal de Fleury laissa jouir la France, dans l'intérieur, d'un repos nécessaire, cicatrisa quelques-unes de ses plaies, et valut au monarque l'amour du peuple.
La modération du gouvernement donna même quelque apparence de liberté à la sujétion. Les querelles théologiques
ni' COMTE DE SÉGUB. Il
avaient bien encore une sorte de vivacité : les jansénistes et les nioliiiistes partageaient toujours les esprits ; mais peu à peu ces querelles étaient atteintes par Tanne invincible du ridicule, (lue lançait contre elles une philosophie dont l'autorité s'efforçait vainement d'arrêter la marche et de retarder les progrès.
La Facilité des mœurs donnait mille moyens d'éluder la sévérité des lois ; les actes de rigueur des parlements contre les écrits philosophiques n'avaient d'autre effet que de les faire rechercher et lire plus avidement. L'opinion publique devenait une puissance d'opposition qui triomphait de tous les obstacles. La condamnation d'un livre était un titre de considération pour l'auteur; et , sous le pouvoir d'un roi absolu , la liberté , devenant une mode dans la capitale, y régnait plus que lui
L'ardeur belliqueuse des Français ne fut que faiblement distraite de cet esprit d'innovation par la guerre de Sept ans , guerre entreprise sans raison, conduite sans habileté, et terminée sans succès. Cependant les Français y maintinrent, par leur courage personnel , la gloire de nos armes ; plusieurs généraux , tels que les maréchaux d'Estrées , de Broglie , y acquirent une juste renommée. Le duc de Lévis en Amérique , et en Allemagne M. de Castries, M. de Rochambeau, et mon père , qui était déjà couvert de blessures , se distinguèrent et méritèrent ainsi d'avance , par de nobles actions , le bâton de maréchal , dont ils furent depuis honorés sous un autre règne.
Le génie de Frédéric le Grand et la supériorité des forces navales de l'Angleterre , secondés par les fautes du ministère français , triomphèrent enfin des efforts réunis de la Russie , de l'Autriche et de la France. Nous nous vîmes forcés à conclure, en 1763, une paix déplorable, par laquelle nous perdîmes de grandes et riches colonies. On nous imposa même l'humiliante condition de souffrir un commissaire anglais à Dunkerque , chargé de veiller à l'exécution d'une clause de ce traité qui nous défendait de relever les fortifications de cette ville.
La blessure que ces revers firent à l'amour-propre na-
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tiôrial l'ut vive ft profonde. Les illusions de l'espérance avaient valu au roi dans sa jeuucsse le titre de bien-aimét étant vaincu, il le perdit. Les peuples chaugent avec la fortune : on ne doit pas s'en étonner ; ils aiment , méprisent ou haïssent l'autorité, selon le bien ou le mal quelle leur fait, et souvent ils prodiguent sans mesure leur admiration aux succès et leur mépris aux revers.
La fin du règne de ce monarque fut terne, oisive. Son indolence, ses faiblesses laissèrent tous les ressorts de l'État se détendre. Le pouvoir restait arbitraire , et cependant l'autorité tombait ; l'opinion échappait , en raillant au despotisme : on ne possédait pas la liberté , mais la licence.
Le roi , préférant le repos à la dignité , et même les basses voluptés à l'amour, languissait enchaîné dans les bras d'une courtisane , lien d'autant plus scandaleux , que , loin de le cacher dans l'ombre, on le rendait public , et qu'une telle maitresse , présentée à la cour, la flétrissait.
Le génie brillant et audacieux de M. le duc de Choiseul échoua contre ce méprisable écueil. Il avait répondu par un noble dédain aux avances de la favorite : elle le fit exiler. Mais alors l'opinion publique le consola ; jetant pour la première fois un éclair d'existence et de liberté , elle déserta le palais du prince , et vint former une cour dans le château du ministre disgracié.
Toute défense fut vaine; et le roi, presque isolé dans le boudoir de sa maîtresse , vit avec surprise tous les grands seigneurs et toutes les dames , qui précédemment l'entouraient de leurs hommages , devenir tout à coup , par une étrange métamorphose , les courtisans de la disgrâce et du malheur.
Une colonne élevée à Chanteloup , et sur laquelle on inscrivit les noms des nombreux visiteurs de ce lieu d'exil , ser\ it de monument à cette nouvelle Fronde. Les impressions de la jeunesse sont vives , et jamais je n'oublierai celle que me fit le plaisir de voir le nom de mon père et le mien tracés sur
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cette colonne d'opposition, présage d'autres résistances qui prirent dans la suite une si grave importance.
M. le duc d'Aiguillon , ainsi que les ministres nommés au gré de la maîtresse du roi, étaient des hommes de talent; mais, obligés , pour conserver leur crédit , d'obéir aux caprices de madame du Barry, un tel appui les rapetissait et les ridiculisait , de sorte que , plus ils devenaient puissants , moins ils étaient considérés.
Le roi voulait le repos à tout prix ; les courtisans voulaient de l'argent à toute heure. Les grandes vues, les grands projets, les uobles pensées auraient inquiété , dérangé , attristé le vieux monarque et sa jeune maîtresse.
Ainsi bientôt il n'y eut plus de dignité dans le gouvernement , d'ordre dans les finances , de fermeté dans la politique. La France perdit son influence en Europe ; l'Angleterre domina tranquillement sur les mers et conquit sans obstacle les Indes. Les puissances du INord partagèrent la Pologne. L'équilibre établi par la paix de Westphalie fut rompu.
La monarchie française descendit du premier rang , et y laissa monter l'impératrice Catherine II , souveraine de cette Moscovie jusque-là presque ignorée sous les règnes de ses czars. Cet empire , récemment sorti des ténèbres de la barbarie par le génie de Pierre le Grand , après avoir été si longtemps rangé dans l'opinion au nombre des peuples incultes de l'Asie , devint en un demi-siècle , d'abord par notre indolence, et plus tard par notre témérité, une puissance colossale, une domination dont le poids menace l'indépendance de tous les peuples du monde.
La honte attachée à cette léthargie royale, à cette décadence politique , à cette dégradation monarchique, blessa et réveilla la fierté française. On se fit, d'un bout du royaume à l'autre, un point d'honneur de l'opposition; elle parut un devoir aux esprits élevés , une vertu aux hommes généreux , une arme utile aux philosophes pour recouvrer la liberté, enfin un moyeu
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de briller; et , pour ainsi dire , une mode que la jeunesse saisit avec ardeur.
Les parlements firent des remontrances, les prêtres des sermons , les philosophes des livres, les jeunes courtisans des épigrammes. Chacun , sentant le gouvernail tenu par des mains malhabiles, brava un gouvernement qui n'inspirait plus do confiance ni de respect ; et , les barrières du pouvoir, usées , froissées, n'opposant plus d'obstacle solide aux ambitions privées, celles-ci prirent chacune leur essor, et coururent, sans s'entendre , au même but avec des vues différentes.
Les vieux seigneurs , honteux d'être asservis par une maîtresse subalterne et par des ministres sans gloire , regrettaient les temps de la féodalité , et leur puissance abattue depuis Richelieu. Le clergé se rappelait avec amertume son influence sous le règne de madame de Mainteuon. Les grands corps de la magistrature opposaient au pouvoir arbitraire et à la dilapidation des finances une résistance qui les rendait populaires.
Tout semblait respirer l'esprit de la Ligue et de la Fronde, et, comme il faut à l'opinion générale, quand elle veut se soulever, un point de ralliement, une sorte d'étendard, les philosophes le donnèrent. Les mots liberté, propriété > égalité , furent prononcés. Ces paroles magiques retentirent au loin , et furent d'abord répétées avec enthousiasme par ceux-là même qui dans la suite leur attribuèrent toutes leurs infortunes.
Personne ne songeait à une révolution , quoiqu'elle se fît dans les opinions avec rapidité. Montesquieu avait rendu à la clarté du jour les titres des anciens droits des peuples, si longtemps enfouis dans les ténèbres. Les hommes mûrs étudiaient et enviaient les lois de l'Angleterre. Les jeunes gens n'aimaient plus que les chevaux , les jockeys , les bottes et les fracs anglais.
Tous les préjugés étaient à la fois attaqués par l'esprit fin et brillant de Voltaire , par la logique éloquente de Rousseau ,
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par l'arsenal encyclopédique de d'AIembert et de Diderot, parles véhémentes déclamations de Raynal; et, tandis que cet éclat de lumières changeait ainsi soudainement les mœurs, toutes les classes de l'ancien ordre social , perdant , sans s'en douter, leurs racines, conservaient encore leur fierté native , leur splendeur apparente , leurs vieilles distinctions et tous les signes de la puissance. Elles étaient semblables, en ce point, à ces tableaux brillants , formés de mille couleurs et tracés avec du sable sur les cristaux de nos festins , où l'on admire de magnifiques châteaux, de riants paysages et de riches moissons que le plus léger souffle suffit pour effacer et faire disparaître.
Le gouvernement, en butte à tant de traits qui l'attaquaient de toutes parts, sortit enfin tardivement de son sommeil ; et, violent comme l'est toujours la faiblesse irritée , il prit le parti téméraire d'exiler et de casser tous les parlements : c'était porter lui-même la hache aux bases les plus solides de l'ancien édifice social, et se priver, dans cette crise imminente, de ses plus fermes appuis.
La haine contre le pouvoir s'en accrut : l'esprit national parut suivre dans leur exil les parlements chassés. Ceux qui leur succédèrent n'obtinrent aucune considération. Le trône cessa d'être un objet de respect , ou du moins ce respect et l'espérance publique ne se portèrent plus que vers la partie du palais où vivaient modestement le jeune dauphin , depuis Louis XVI, et son épouse Marie- Antoinette d'Autriche.
Concentrant en eux seuls la dignité royale , les vertus publiques et privées, et l'amour du bien public, la pureté de leurs mœurs formait un contraste étonnant avec la licence qu'une courtisane audacieuse faisait régner dans le reste de la cour ; la contagion du vice n'osait s'approcher de cet asile de la pudeur.
Là , chacun croyait pressentir pour la patrie l'avenir le plus heureux. Hélas! nul ne pouvait prévoir que deux êtres qui semblaient formés par la Providence pour faire notre bonheur
et pour en jouir dussent être un jour victimes des caprices de la fortune et tomber sous les coups de la plus violente et de la plus sanglante anarchie !
Récemment présenté à la cour, traité avec faveur par le dauphin et la dauphiue, je faisais partie de la jeunesse brillante qui les entourait. Comment craindre , à l'aspect d'une aurore si riante , de si prochaines et de si violentes tempêtes !
Le vieil édifice social était totalement miné dans ses bases profondes , sans qu'à la superficie aucun symptôme frappant annonçât sa chute prochaine. Le changement des mœurs était inaperçu, parce qu'il avait été graduel : l'étiquette était la même à la cour ; on y voyait le même trône, les mêmes noms, les mêmes distinctions de rang, les mêmes formes.
La ville suivait l'exemple de la cour. L'antique usage laissait entre la noblesse et la bourgeoisie un immense intervalle, que les talents seuls les plus distingués franchissaient, moins en réalité qu'en apparence : il y avait plus de familiarité que d'égalité.
Les parlements , bravant le pouvoir, mais avec des formes respectueuses , étaient devenus presque républicains sans s'en douter, et ils sonnaient eux-mêmes l'heure des révolutions en eroyant ne suivre que les exemples de leurs prédécesseurs , lorsque ceux-ci résistaient au concordat de François Ier et au despotisme fiscal de Mazarin.
Les chefs des vieilles familles de la noblesse , se croyant aussi inébranlables que la monarchie , dormaient sans crainte s-ur un volcan. L'exercice de leurs charges , les promotions , les faveurs ou les froideurs royales , les nominations ou les renvois de ministres, étaient les seuls objets de leur attention, les motifs de leurs mouvements, les sujets de leurs entretiens. Indifférents aux vraies affaires de l'État comme aux leurs, ils laissaient gouverner les unes par les intendants de province , comme les autres par leurs propres intendants ; seulement ils regardaient d'un œil chagrin et méprisant les changements de costumes
qui s'introduisaient, l'abandon des livrées,, la vogue des fracs et des modes anglaises.
Le clergé , fier de son crédit et de ses richesses , était loin de croire son existence menacée ; mais il s'irritait contre la hardiesse des philosophes, et, quoiqu'une partie des membres de ce corps , se mêlant trop à la société , participât en quelque sorte aux mœurs nouvelles , ne se bornant pas à attaquer la licence, il s'efforçait inutilement de repousser des vérités que la disparition des ténèbres rendait palpables à tous les yeux , et il s'obstinait à faire respecter de vieilles et puériles superstitions, frappées à mort par le flambeau de la raison et par les armes légères du ridicule.
Au reste, comme chacun se ressent de l'atmosphère de son siècle , ce même clergé avait adouci ses austérités, qui rendirent la fin du règne de Louis XIV si triste ; il laissait tomber en désuétude les édits persécuteurs contre les protestants , cause de tant de honte et de dommage pour la France , et ses débats acharnés sur Jansénius et Molina.
Pour nous , jeune noblesse française, sans regret pour le passé, sans inquiétude pour l'avenir, nous marchions gaiement sur un tapis de fleurs qui nous cachait un abîme. Riants frondeurs des modes anciennes , de l'orgueil féodal de nos pères et de leurs graves étiquettes, tout ce qui était antique nous paraissait gênant et ridicule. La gravité des anciennes doctrines nous pesait. La philosophie riante de Voltaire nous entraînait en nous amusant. Sans approfondir celle des écrivains plus graves, nous l'admirions comme empreinte de courage et de résistance au pouvoir arbitraire.
L'usage nouveau des cabriolets, des fracs, la simplicité des coutumes anglaises , nous charmaient , en nous permettant de dérober à un éclat gênant tous les détails de notre vie privée. Consacrant toutnotre temps à la société, aux l'êtes, aux plaisirs, aux devoirs peu assujettissants de la cour et des garnisons, nous jouissions à la fois avec incurie et des avantages que nous
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avaient transmis les anciennes institutions, et de la liberté que
nous apportaient les nouvelles mœurs : ainsi ces deux régimes flattaient également, l'un notre vanité , l'autre nos penchants pour les plaisirs.
Retrouvant dans nos châteaux, avec nos paysans, nos gardes et nos baillis, quelques vestiges de notre ancien pouvoir féodal, jouissant à la cour et à la ville des distinctions de la naissance, élevés par notre nom seul aux grades supérieurs dans les camps, et libres désormais de nous mêler, sans faste et sans entraves, à tous nos concitoyens pour goûter les douceurs de l'égalité plébéienne, nous voyions s'écouler ces courtes années de notre printemps dans un cercle d'illusions et dans une sorte de bonheur qui, je crois, en aucun temps, n'avait été destiné qu'à nous. liberté, royauté, aristocratie, démocratie, préjugés, raison , nouveauté >, philosophie , tout se réunissait pour rendre nos jours heureux, et jamais réveil plus terrible ne fut précédé par un sommeil plus doux et par des songes plus séduisants.
Mon enfance s'était écoulée sous la fin du règne de Louis XV. Je ne fus présenté à sa cour que trois ans avant sa mort. Ce^ pendant le hasard m'avait donné l'occasion de le voir et de l'approcher beaucoup plus tôt. En 1767, le roi avait rassemblé à Compiègne un camp de dix mille hommes pour y faire exécuter de grandes manœuvres. Mou père commandait ces troupes, et, quoique je n'eusse alors que quatorze ans, il me permit de le suivre en qualité d'aide de camp.
Après les revues et les manœuvres , le roi fit à mon père l'honneur de venir souper chez lui. Suivant Pusnge, celui qui recevait à sa table le monarque, devait se placer derrière son fauteuil et le servir. Mon père se disposait à suivre cette étiquette ; mais Louis XV lui dit : « Vous m'avez assez longtemps « servi à la guerre pour vous reposer pendant la paix ; as- « seyez-vous près de moi, votre fils me servira. »
Comme on peut le croire, je pris l'assiette, la serviette, et je me plaçai derrière le roi avec la vivacité d'une joie enfantine, qui
au reste ne pouvait étonner personne : car depuis la chute des libertés du monde romain, dans toutes les monarchies moderneS) le service domestique du prince a été regardé comme un honneur ; on l'a décoré du titre de charge et de grande charge, et les princes de la famille royale passent eux-mêmes la chemise au roi.
Les titres d'écuyer, de grand écuyer , de maître d'hôtel , de grandmaîtrede la garde-robe, attestent encore la force et la durée de ces usages renouvelés des anciennes monarchies de l'Orient, usages qui ont résisté à la philosophie, tellement qu'on les voit encore en vigueur dans cette fière et libre Angleterre, où presque toujours on a lié les mains des princes qu'on servait à genoux.
Le roi me parla plusieurs fois pendant ce repas, et je me rappelle, entre autres choses, qu'il me dit : « Vous serez heureux « à la guerre. » Je lui répondis « que tout ce que je désirais, « c'était de me voir bientôt à portée de vérifier la justesse de « sa prédiction. — Elle est certaine, me répliqua-t-il ; vous « êtes d'une famille où les chances de bonheur et de malheur « sont alternatives. Toujours, depuis plusieurs générations, l'un « de vos pères a été blessé, et son flls est sorti sain et sauf de « toutes les affaires; récemment encore votre bisaïeul a perdu « une jambe a la guerre ; votre grand-père a combattu toute sa « vie sans être atteint d'une balle ; votre père est criblé des « blessures qu'il a reçues : ainsi la bonne chance sera pour •< vous. »
A la fin du diner, il me demanda quelle heure il était : je lui répondis que je n'en savais rien, n'ayant pas de montre. « Ségur, dit-il à mon père, donnez sur-le-champ votre montre « à votre fils. » 11 eût peut-être été plus naturel de me donner la sienne; au reste , ce prince m'envoya le lendemain deux jolis chevaux de ses écuries, et certes c'était le présent le plus agr iable qu'à mon âge on put recevoir.
.!•' me souvrens toujours d'un mot échappé à un grenadier pendant ce repas . et qui me frappa. La table était servie sous
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une immense tente; elle était a peu près de cent couverts. Des grenadiers portaient les plats. L'odeur que répandaient ces soldats, dans un lieu étroit et échauffé, blessa la délicat des organes du prince. « Ceshraves gens, dit-il un peu trop haut, << sentent diablement le chausson. — C'est, répondit brusque- « ment un grenadier, parce que nous n'en avons pas. » l n profond silence suivit cette réponse.
Avant que le camp se séparât, uu déserteur, traduit devant le conseil de guerre , fut condamné à la mort : c'était la loi du temps. Ma mère courut se jeter aux pieds du roi , et obtint la grâce du coupable. Sedaiue me dit que ce fut à l'occasion de cet événement que, depuis , il lit l'opéra du Déserteur, dont Monsigny composa la musique.
Un souvenir d'un genre bien différent, uu souvenir fatal, est resté profondément gravé dans ma mémoire : à l'époque du mariage de Louis XVI avec Marie-Antoinette d'Autriche, mon gouverneur me conduisit avec mon frère sur les échafauds dressés dans la place Louis XV, pour voir le feu d'artifice tiré sur le bord de la rivière.
Après ce feu d'artifice, la foule immense qui remplissait la place et les Champs-Elysées, voulut se porter tout à la fois du côté du boulevard, où une brillante illumination était préparée. Par un étrange concours de fautes et de négligences , ceux qui travaillaient à l'achèvement des colonnades, avaient laisse ouvertes dans la rue Royale, de profondes tranchées.
D'innombrables files de voitures , arrivant des deux extrémités de la rue Saint-Honoré, obstruèrent la communication de la place au boulevart.
Aucun soin n'avait été pris pour s'opposer au désordre; les archers du guet étaient en trop petit nombre pour résister. Leprévôtdes marchands avait refusé, par lésinerie, mille écus demandés par le maréchal de Biron pour charger les gardes françaises de veiller à la sûreté publique. Un grand nombre de liions, habiles à' profiter de cette circonstance, formèrent des
attroupements et entravèrent la marche de tous ceux qui s'avançaient en foule dans la rue Royale.
Au milieu de cette confusion rapidement augmentée par la terreur, plusieurs personnes tombèrent dans les tranchées ouvertes, qu'elles ne pouvaient éviter ; d'autres victimes tombèrent sur elles : les flots de la foule s'accroissant sans cesse dans un passage qui n'avait pas d'issue, on fut bientôt pressé, foulé, renversé, étouifé.
Les premiers auteurs de ce tumulte, des scélérats gorgés de pillage, y périrent eux-mêmes, après avoir arraché aux hommes leurs bourses, leurs montres, aux femmes leurs bijoux, leurs diamants. Il resta six cents morts sur cette arène sanglante ; un nombre à peu près égal de blessés et de mourants dut la vie à des secours tardifs.
Je crois encore entendre les cris des femmes, des vieillards, des enfants, qui périssaient entassés l'un sur l'autre : horrible catastrophe qui coûta la vie à tant de victimes, et qu'un siècle plus superstitieux aurait regardée comme un présage certain de l'affreux malheur du jeune couple dont l'hymen avait été célébré sous de si sanglants auspices !
Il est certains rapports extraordinaires et fortuits qui semblent rendre excusables la faiblesse et la crédulité : comment se défendre de croire aux pressentiments, lorsqu'on songe que cette même place de Louis XV, où tout Paris, accourant en fête, s'était vu tout à coup plongé dans le deuil, fut, peu d'années après, l'horrible théâtre où tombèrent les têtes des deux augustes époux, et que ce crime atroce se commit au même lieu où les fêtes de leur hyménée avaient été troublées par cet effroyable massacre !
Ce désastre consterna Paris; mais en même temps il augmenta L'affection des habitants de cette capitale pour le dauphin et pour la dauphine, qui firent éclater dans cette circonstance la plus noble sensibilité et la plus active bienfaisance.
Bientôt un autre spectacle frappa mon jeune esprit , et lui
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doni\a matière 5 de bien graves réflexions, dans une mur et à un âge où les sensations ne distrayaient que trop de la
pensée.
Au mois d'avril 1774, Louis XV, allant à la chasse, rencontra un convoi, et s'approcha du cercueil. Comme il aimait à questionner, il demanda qui on enterrait. On lui dit que c'était une jeune fille morte de la petite vérole. Saisi d'une soudaine terreur, il rentra dans son palais, et fut, deux jours après, atteint de cette cruelle maladie dout le nom seul l'avait effrayé. Il était frappé à mort : son sang se décomposa ; la gangrène se déclara; il mourut. On couvrit son corps de chaux , et on l'emporta sans aucune cérémonie à Saint-Denis. Quarante jours après, on célébra ses obsèques et on le plaça avec pompe dans la tombe de ses aïeux.
Ébloui, dès mon enfance, par l'éclat du trône, par l'étendue de la puissance royale , témoin du zèle apparent, de l'ardeur affectée, de l'empressement continu des courtisans , et de ces hommages perpétuels qui ressemblaient à une sorte de culte, l'agonie et la mort du roi m'arrachaient des larmes. Quelle fut ma surprise, lorsqu'en accourant à Versailles je me promenai solitaire dans le palais, lorsque je vis régner partout, dans la ville, dans les jardins, une indifférence générale et même une espèce de joie ! Le soleil couchant était oublié ; toutes les ado* rations se tournaient vers le soleil levant. Avant d'être dans la tombe, le vieux monarque était déjà rangé au nombre de ses silencieux et immobiles prédécesseurs. Son règne était dès lors une histoire ancienne : ou ne s'occupait que de l'avenir; les vieux courtisans ne pensaient qu'à conserver leur crédit sous le nouveau règne, et les jeunes à les supplanter.
Le contre-poison des prestiges de la cour est un changement de règne : le cœur alors parait à nu ; toute illusion cesse ; le roi mort n'est plus qu'un homme , et souvent moins. Il n'y a point de coup de théâtre plus moral et plus propre à faire réfléchir.
Il est dans la destinée des peuples , comme dans celle des indi\ idus, de \ ivre dans un état presque perpétuel de souffrance ; aussi les peuples , comme les malades , aiment à changer de position : tout mouvemeut leur donne l'espoir de se, trouver mieux.
Cette fois tout semblait justifier une telle espérance : on voyait monter au trône un jeune prince qui s'était déjà fait connaître généralement par la bonté de son cœur, la justesse de son esprit et la simplicité de ses mœurs. 11 paraissait n'éprouver d'autre passion que celle de remplir ses devoirs et de rendre ses sujets heureux. Ennemi du faste, du luxe, de l'orgueil , de la flatterie, on eut dit que le ciel avait formé ce roi , non pour sa cour, mais pour son peuple.
La reine Marie-Antoinette, douée de tous les agréments de son sexe , réunissait à la dignité du maintien , qui inspire le respect, la grâce qui adoucit la majesté. Ses traits seuls portaient quelque empreinte de la fierté autrichienne. Toutes ses manières et ses paroles étaient aimables , engageantes et françaises. Peut-être trop ennuyée de l'étiquette dont madame la maréchale de Mouchy, sa dame d'honneur, s'efforçait de lui Caire subir le joug , elle se plut trop à se dégager de ces liens incommodes pour jouir des douceurs de la vie privée; elle avait besoin d'amies, besoin qu'éprouvent bien rarement les personnes placées si haut.
C'était une imprudence que d'écouter trop son cœur. Le peuple français , malgré la légèreté qu'on lui reproche , et peutêtre même à cause de cette légèreté, cesse bientôt de respecter l'autorité qui le gouverne dès qu'il la voit dépouillée d'une certaine gravité. Il lui faut une bonté sérieuse, qui le contienne et mette obstacle à la familiarité.
Un roi jeune, dont le défaut principal était de se méfier trop de lui-même , et de se montrer presque honteux de l'éducation négligée qu'il avait reçue; une reine spirituelle , mais un peu légère et inexpérimentée, pouvaient difficilement gou~
veriior une nation mobile, ardente, avide de gloire et de nouveauté , dont les finances étaient en désordre et les esprits en agitation, qui brillait de se venger des affronts d'une guerre malheureuse et de se relever de la boute d'un règne voluptueux. Une philosophie nouvelle la disposait à rompre tous les liens qu'un gouvernement arbitraire sans talents et une licence habituelle de mœurs lui faisaient regarder comme de gothiques chaînes.
Dans cette position critique , le jeune monarque comprit qu'il lui fallait un guide, un soutien, un premier ministre : il en choisit un , et ce choix ne fut pas heureux. La reine , vivement pressée par les instances des nombreux amis du duc de Choiseul , se montrait assez favorable à son rappel ; mais le roi conservait contre ce ministre de fortes préventions qu'il tenait de son père et des personnes qui avaient présidé à son éducation. Louis XVI prit d'abord la résolution de confier les rênes du gouvernement à M. deJVIachault, administrateur habile et magistrat sévère. La dépêche qui lui annonçait sa nomination était écrite ; on l'avait remise au courrier, lorsque tout à coup le roi la reprit : il avait changé de dessein. L'austérité de M. de Machault alarmait le clergé, qu'il aurait voulu contenir rigoureusement dans les limites de l'autorité spirituelle.
Mesdames, tantes du monarque, le déterminèrent à nommer unautre premier ministre : ce fut le comte de Maurepas,qui, à peine au sortir de l'enfance, avait été ministre dans les derniers jours de Louis XIV. Son caractère facile , son esprit aimable et léger, lui donnaient beaucoup d'amis. Son penehant pour la raillerie lui avait attiré une longue disgrâce , qu'il supporta avec une insouciance qu'on prenait pour de la sagesse. Son grand Age lui faisait attribuer une expérience rassurante, et la frivolité, sous les cheveux blancs de la vieillesse, se trouva ainsi, par un caprice du sort , chargée de diriger le vaisseau de l'État au milieu des écueils qui l'entouraient, et à l'approche de l'époque des tempêtes.
M. de Maurepas, vieillard octogénaire, nommé ministre à l'âge de vingt ans, tombé depuis en disgrâce pour une chanson faite contre madame de Pompadour, maîtresse de Louis XV, chanson qu'on lui imputait faussement, avait été vingt-cinq ans exilé.
Ce ministre avait vécu et brillé sous la régence. On reconnaissait en lui, malgré les traces du temps et l'ennui d'une longue disgrâce , l'insouciance et la légèreté de l'époque de ses anciens succès. L'âge augmentait son penchant à l'égoïsme, et le seul but deson ministère fut d'éviter toute secousse, de s'abstenir de toute grande mesure qui aurait pu compromettre son repos. Il ne voulait que conserver tranquillement sa place , et finir doucement sa vie. Prendre le temps et les hommes comme ils étaient, maintenir la paix au dehors et au dedans, telle fut toute sa politique ; elle ne nuisait , ne remédiait à rien , n'aggravait aucun dommage, ne réparait aucune ruine; c'était, pour les maux de l'État, plutôt un calmant qu'un remède.
Il laissa donc paisiblement les vieilles idoles conserver leur culte , les innovateurs propager leurs opinions ; toute carrière fut laissée libre aux passions nouvelles , pourvu qu'elles agissent sans bruit. Sous la conduite de ce singulier mentor, le roi et la cour s'endormirent avec confiance sur le bord d'un abîme que ce vieillard aimable et une société brillante semaient de fleurs.
Au moment où M. de Maurepas fut nommé, la querelle qui existait entre les anciens parlements renvoyés et ceux qui les avaient remplacés semblait le seul indice d'un orage prochain. M. de Maurepas se hâta d'éteindre ce feu qui ('alarmait. Il rappela les parlements disgraciés; leur exil avait été un acte de tyrannie; leur rappel n'aurait pas dû être un triomphe pour eux : il le fut. On leur rendit, sans conditions, leur puissance , et cette victoire de l'indépendance de la haute magistrature sur l'autorité enhardit l'esprit de résistance et d'innovation. Une rigueur injuste avait fait naître l'esprit de liberté en !e
comprimant; un acte de justiee l'ait avec faiblesse lui donna un nouvel essor.
Il n'entre point dans mon dessein de peindre ici la politique et l'administration de ces premières années du règne de Louis \ VI. Ma jeunesse ne me permettait pas d'y jouer un rôle, et par conséquent d'en bien connaître les mouvements. A mon âge je ne pouvais encore suivre et voir que la cour, les sociétés brillantes de Paris , leurs séduisantes superficies et le tourbillon de leurs plaisirs.
Tous ceux qui occupaient des places , des charges près du trône, étaient d'un autre temps, d'un autre siècle que nous. Noos respections extérieurement les vieux débris d'ua antique régime dont nous frondions, en riant, les mœurs, l'ignorance et les préjugés; ne songeant point à leur disputer le fardeau des affaires, nous ne pensions qu'à nous amuser; et, guidés par le plaisir, c'était au milieu des bals, des fêtes, des chasses, des jeux et des concerts, que nous nous avancions gaiement sans prévoir nos destinées.
Entravés dans cette marche légère par l'ancienne morgue de la vieille cour, par les ennuyeuses étiquettes du vieux régime, par la sévérité de l'ancien clergé , par l'éloignement de nos pères pour nos modes nouvelles , pour nos costumes favorables à l'égalité, nous nous sentions disposés à suivre avec enthousiasme les doctrines philosophiques que professaient des littérateurs spirituels et hardis. Voltaire entraînait nos esprits ; Rousseau touchait nos cœurs ; nous sentions un secret plaisir à les voir attaquer un vieil échafaudage qui nous semblait gothique et ridicule.
Ainsi , quoique ce fussent nos rangs , nos privilèges, les débris de notre ancienne puissance qu'on minait sous nos pas , cette petite guerre nous plaisait : nous n'en éprouvions pas les atteintes , nous n'en avions que le spectacle. Ce n'étaient que des combats de plume et de paroles , qui ne nous paraissaient pouvoir faire aucun dommage à la supériorité d'existence dont
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nous jouissions, et qu'une possession de plusieurs siècles nous faisait croire inébranlable.
Les formes de l'édifice restant intactes, nous ne voyions pas qu'on le minait en dedans ; nous riions des graves alarmes de la vieille cour et du clergé, qui tonnaient contre cet esprit d'innovation. Nous applaudissions les scènes républicaines de nos théâtres, les discours philosophiques de nos académies, les ouvrages hardis de nos littérateurs , et nous nous sentions encouragés dans ce penchant par la disposition des parlements à fronder l'autorité , et par les nobles écrits d'hommes tels que Turgot et Malesherbes , qui ne voulaient que de salutaires, d'indispensables réformes , mais dont nous confondions la sagesse réparatrice avec la témérité de ceux qui voulaient plutôt tout changer que tout corriger.
La liberté , quel que fût son langage , nous plaisait par son courage ; l'égalité , par sa commodité. On trouve du plaisir à descendre tant qu'on croit pouvoir remonter dès que l'on veut ; et , sans prévoyance , nous goûtions tout à la fois les avantages du patriciat et les douceurs d'une philosophie plébéienne.
Ce fut de cette sorte que s'établirent peu à peu , entre les mœurs de la vieille et de la jeune cour, la même rivalité et la même différence qui préludaient alors dans les opinions , par des escarmouches légères , à ces terribles combats qui ont depuis changé la face du monde.
Cependant, nourris, dès notre enfance, des maximes de l'ancienne chevalerie, notre imagination regrettait ces temps héroïques et presque fabuleux. Aussi le premier combat qui se livra entre les vieux et les jeunes courtisans fut une tentative de notre part faite dans le dessein de reprendre l'usage des habillements, des coutumes et des jeux de la cour de François Ier , de Henri II, de Henri III, de Henri IV.
Bientôt nous fîmes adopter ces idées par les frères du roi , Monsieur et "M le comte d'Artois, qui favorisèrent nos projets avec autant d'ardeur que d'activité. Nous eûmes d'abord un
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brillant succès : pou s*cn fallut qu'il ne fût complet et que la révolution des modes ne devint totale. Mais notre triomphe n'eut que la durée d'un carnaval; dès qu'il fut Uni, les vieux seigneurs reprirent leur empire, les usages de Louis XIV et de Louis XV leur puissance; et nous allâmes oublier dans nos garnisons, sous les règles de la discipline nouvelle, nos rê\es trop courts de chevaliers et de paladins.
Cette faveur passagère et cet essai d'innovations avaient commencé très-gaiement par des ballets et par des quadrilles. MM. de Noailles, dllavré, de Guémené, de Durfort, de Coigny, les deux Dillon , le comte, aujourd'hui duc de Grammont , le comte de Lamarck , mon frère et moi , la Fayette , une troupe choisie de jeunes dames, composaient ces quadrilles.
La nécessité de faire des répétitions, avant d'exécuter ces ballets, nous avait donné un libre et fréquent accès chez la reine, chez les princesses et dans l'intérieur des appartements des princes. La gaieté qui présidait à ces répétitions et à ces amusements les multiplia. La gravité des vieux courtisans qui possédaient les grandes charges ne permettait guère de les y admettre : leur présence et leurs formes cérémonieuses auraient attristé notre joie.
Les costumes divers que nous prenions nous paraissaient aussi gracieux , aussi nobles et pittoresques que l'habillement français moderne nous semblait ridicule. Nous recherchâmes celui de tous qui convenait le mieux à une cour chevaleresque , galante et belliqueuse. Les princes choisirent celui d'Henri IV , et, après l'avoir porté dans quelques quadrilles, qui furent fort applaudis , nous obtînmes une décision qui obligeait tous les hommes invités au bal de la reine à se revêtir de cet ancien costume
Il convenait admirablement à la jeunesse , mais il allait fort mal au\ hommes d'un âge mûr et d'une taille courte et épaisse. Ces manteaux de soie, ces panaches . ces rubans et leurs vives
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couleurs rendaient ridicules tous ceux que la nature avait privés de grâces, et 1 âge de fraîcheur.
Au milieu de nos jeux, de nos bals, de nos répétitions, la politique osa pénétrer en riant et en ne se montrant d'abord que sous les traits de la folie. Le rappel des parlements occupait alors les esprits. IVous parodiâmes les séances de ces graves assemblées. Un des princes joua le rôle de premier président ; d'autres, ceux d'avocat, de procureurs généraux, de conseillers; et ce qui aujourd'hui pourra peut-être sembler assez piquant , c'est que la Fayette , dans une de ces joyeuses audiences , remplit les fonctions de procureur général.
Le mécontentement que l'intimité accordée par les princes à quelques jeunes courtisans inspirait aux. grandes charges , aux représentants de la vieille cour, éclatait fréquemment; ils cherchaient avec une humeur active l'occasion d'éloigner ce jeune essaim de favoris. ÎSous sûmes bientôt qu'ils voulaient profiter de notre étourderie , et qu'ils avaient fait sentir à M. de Maurepas l'inconvénient de laisser les princes entourés de jeunes et légers courtisans qui s'étaient permis de parodier ainsi les parlements et la magistrature.
Pour détourner l'orage qui nous menaçait, il me vint l'idée de prévenir adroitement le coup qu'on voulait nous porter. Me trouvant au coucher du roi, je m'approchai d'un de mes amis, et , en lui parlant d'une de nos joyeuses séances , j'eus soin de rire avec une indiscrétion qui me fit remarquer par le roi.
Venant alors à moi, il me demanda le sujet de cette bruyante gaieté. Après m'être défendu quelques moments d'en avouer tout haut le motif, comme il me dit de le suivre, je m'approchai d'une fenêtre, et la je lui contai tout ce qui s'était passé dans une de nos séances parlementaires, en donnant a ce récit les formes, la variété et les couleurs qui pouvaient le rendit' amusant pour Sa .Majesté. Le roi m'écouta avec plaisir et rit beaucoup.
Le lendemain , je sus qu'au moment où M. le comte de Mau-
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repas avait voulu provoquer contre nous la sévérité royale, et s'efforçait de lui montrer les conséquences d'un travestissement qui livrait au ridicule d'une jeune cour la dignité du parlement, le roi lui répondit : « Cela suffit : on y songera pour « l'avenir; mais à présent il n'y a rien à faire : car je suis « presque moi-même au nombre des coupables. J'ai tout su ; « mais, loin de m'en fâcher, j'en ai ri. »
-Nous ne recommençâmes plus ; cependant nos quadrilles continuèrent, et, malgré le mécontentement de la vieille cour, notre laveur dura autant que le carnaval. Mais dès que l'heure des austérités eut succédé à celle des plaisirs, la grave étiquette nous interdit toute enlrée familière; les occupations sérieuses prirent la place des amusements. Le vieil habit de cour triompha de nos costumes chevaleresques ; et, recevant, pour notre profit , une utile leçon sur les vicissitudes de la fortune , nous nous vîmes retomber du faîte d'une faveur qui , malgré sa frivolité et sa brièveté , avait fait tant de jaloux , dans la foule des courtisans ; apprenant de bonne heure , par là , que la faveur a des ailes comme le plaisir.
L'hiver suivant, le sort m'offrit, par un caprice assez bizarre , une étrange occasion de retrouver les bontés de l'un de nos princes. C'était encore dans ce temps de plaisirs si favorable à la jeunesse : une imprudente vivacité me valut alors une faveur précieuse qui se montra constante plusieurs années, et qu'interrompirent seuls les grands événements qui firent bien d'autres changements dans le monde.
J'étais au bal de l'Opéra, à visage découvert, et je me promenais en donnant le bras à un masque aimable sous lequel se cachait une femme du rang le plus distingué. Tout à coup je vois un homme masqué et en domino s'approcher de nous , et m'enlever sans façon le bras de la dame que j'accompagnais. Étonné de cette liberté , je repris brusquement le bras de cette dame , en exprimant , sans ménagement , à l'inconnu le mécontentement et la surprise que m'inspirait son audace.
Il me répondit sur le même ton; et comme je voulais répliquer, il s'approcha de mou oreille, et me dit : « .Ne fai-
« sons point de bruit ici , je vous rendrai raison autre part. — « I.a partie n'est pas égale, lui répoudis-je, vous savez qui je « suis et vous m'êtes inconnu ; nommez-vous. — Cela n'est « pas nécessaire , reprit-il ; allez-vous demain au bal de la « reine? — Oui , lui répliquai-je. — Eh bien , dit-il , je vous y « trouverai. » A ces mots il s'éloigna.
Ce qui m'étonna le plus, c'était de voir que la dame témoin et sujet de cette querelle, loin d'en paraître alarmée, en riait et semblait , sans vouloir la nommer, connaître la personne qui m'avait si lestement enlevé son bras.
On peut facilement penser que le lendemain je me rendis un des premiers à Versailles, au bal de la reine. J'allai au-devant de chaque individu qui arrivait , croyant que c'était celui auquel j'avais eu affaire ; mais leur abord amical ou insignifiant faisait promptement évanouir cette idée. Enfin la salle du bal se remplit totalement sans que personne vînt me donner l'explication que j'attendais.
Bientôt les portes intérieures s'ouvrent; la cour paraît ; les membres de la famille royale prennent leurs places; ensuite, avant de commencer les contre-danses, les princes s'avancent de notre côté, et adressent successivement la parole à ceux qu'ils veulent bonorer de cette faveur.
L'un d'eux 's'approche de moi et me dit : « Monsieur de Ségur, « où logez-vous à Versailles ? » Je lui répondis que je demeurais à l'hôtel d'Orléans , et je pris la liberté de lui demander le motif de cette question. « C'est, me dit-il tout bas, pour vous « donner une petite explication relative à ce qui s'est passe « hier au bal de l'Opéra entre vous et un masque. Je suis prêt " a vous en faire raison , et vous laisse le choix des armes, de- « puis I épingle jusqu'au canon, a moins que vous n'aimiez « mieux recevoir le titre de mon frère d'armes, qui sera le * gage de mon amitié. » Je me confondis alors en excuses et en
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rcmerciments , aussi étonné que .satisfait de voir une telle aventurc terminée par un dénouaient si heureuv et si imprévu. Depuis, ce prince ne cessa point de me traiter avec une extrême bonté ; il me lit jouir souvent de son entretien , dans lequel on remarquait une instruction étendue et un esprit aimable. Il me permit de lire des vers qu'il avait composés, et daigna jeter les yeux sur quelques-uns des miens ; il me décora de l'ordre royal dont il était grand maître, après mon retour d'Amérique et au moment où j'allais partir pour la Russie.
A Pétérsbourg , je reçus plusieurs lettres de lui, dans lesquelles il me donnait toujours le titre qui m'avait inspiré tant de reconnaissance. Mais malheureusement, à la fin de ciuq années de ma mission , la France fut bouleversée; tout changea. A mon retour à Paris , je vis rarement ce prince auguste, que les malheurs du temps forcèrent bientôt de quitter précipitamment sa patrie.
Ma position , ma famille et mes opinions me décidèrent à demeurer dans les rangs de ceux qui espéraient sauver leur pays en y restant. Ainsi ces orages politiques qui ébranlèrent tous les trônes, qui créèrent, détruisirent tant d'illusions, et qui firent éclater tant de crimes , de gloire et de vertus, me séparèrent nécessairement du prince dont les bontés^m'avaient donné tant d'espoir. Je ne le revis qu'à la restauration , et il ne m'est resté de cet heureux lien que le souvenir et la reconnaissauce.
Si ce prince vivait encore , et s'il eût jeté ses regards sur- ces lignes , il aurait souri et m'aurait pardonné l'hommage respectueux que je lui rends, en osant rappeler un des traits de sa jeunesse qui honorent également les grâces de son esprit et l'aménité de son caractère.
Au reste , dans ces premières années , tout souriait à ma jeunesse. On dirait que la fortune est comme la nature et qu'elle réserve toutes ses fleurs pour le printemps. Mon avancement militaire était rapide : nommé sous- lieutenant en 17Gï>,
dans le régiment mestre de camp général de la cavalerie, sous les ordres de M. de Castries, ami intime de mon père, je fus deux ans après promu au grade de capitaine. En 1776, sur la demande de M. le duc d'Orléans, le roi me nomma colonel en second du régiment d'Orléans-dragons.
A peu près dans ce temps , le hasard m'avait admis dans la société intime de la comtesse Jules de Polignac. Rien ne semblait devoir être plus étranger à ma jeune ambition que cette douce liaison avec une famille illustre par sa naissance , mais alors éloignée de toutes les grandeurs.
Madame la comtesse Jules et son mari , ainsi que la comtesse Diane de Polignac, sa belle-sœur, vivaient modestement loin de la cour, où ils allaient rarement. Leur goût, leur caractère les portaient à préférer les douceurs de la vie privée aux orages de la vie publique.
Il était impossible de trouver une personne qui réunît plus d'agréments dans la figure , plus de douceur dans les regards , plus de charmes dans la voix, plus d'aimables qualités de cœur et d'esprit, que la comtesse Jules.
Les comtesses de Chalons et d'Andlaw, ses parentes; le comte de Yaudreuil , le duc de Coigny ; un homme distingué par l'originalité de son esprit, M. Delille; le baron de Besenval, dont la légèreté toute française faisait oublier qu'il était né Suisse, formaient des réunions charmantes où les heures passaient comme des minutes.
Leur agrément fut augmenté par l'admission d'un homme qui , d'un état subalterne , fut porté rapidement par le sort à une haute fortune. Il avait été longtemps connu sous le nom de Montfalcon ; simple lieutenant et aide major dans un régiment d'infanterie , sa belle figure et sa valeur bouillante le firent remarquer à l'affaire de Warbourg par mon père et par M. de Castries.
Dans cette affaire, où dix mille Français luttèrent avec opiniâtreté contre toute l'armée du duc de Brunswick, quelques-
uns de nos bataillons, après avoir pris, perdu et repris trois fois un poste important , se retiraient. Le jeune Montfalcon , l'épée nue , l'œil ardent , les cheveux en désordre, embelli par son courage , court , appelle , exhorte , rallie les soldats , se précipite avec eux dans la mêlée , triomphe et reste maître de la colline disputée.
Les deux généraux, témoins de sa vaillance, sollicitèrent pour lui des récompenses; mais , comme il était sans faveur, sans fortune et sans liaisons , il n'obtint que la croix de Saint-Louis et une place de major dans une petite ville : c'était plutôt lui donner sa retraite que le récompenser.
Toute carrière semblait désormais fermée pour lui , lorsque, par un hasard singulier, il trouva , dans la solitude , la fortune qu'il avait vainement cherchée dans les camps. Allant fréquemment habiter le petit château d'une vieille tante dont la vie monotone ne pouvait lui offrir aucun plaisir, il s'amusa à parcourir les nombreux et antiques parchemins déposés dans les archives de ce castel , et , à sa grande surprise , il y trouva des titres qui prouvaient évidemment sa descendance de l'ancienne maison d'Adhémar, que généralement alors on croyait éteinte.
Muni de ces pièces , il accourt à Paris, et fait part de sa découverte à mon père et à M. de Castries, ses protecteurs : Ils en rirent d'abord , et crurent son espérance chimérique. Cependant , d'après leurs conseils , il porta ces papiers chez Je généalogiste Chérin, juge érudit dans cette matière , et incorruptible ; d'ailleurs un pauvre major de place n'aurait pas certainement trouvé le moyen de le corrompre.
Chérin, après un long examen, déclara l'authenticité des titres ; et le nouveau comte d'Adhémar, reconnu , ayant obtenu , par l'intervention de mon père et de M. de Castries, la place de colonel Commandant du régiment de Chartres-infanterie , fut présenté à la cour.
Une veuve. qui possédait quarante mille livres de rentes, madame de Valbclle, dame du palais de la reine, éprise du
DU COMTE DE SÉGl/R. 3,'»
nouveau colonel et espérant effaces l'inégalité des âges par le doD de ses richesses, l'épousa. M. d'Adliémar joignait à la régularité des traits un esprit aimable et une voix charmante. Lie avec le comte de Vaudreuil, il fut présenté par lui à la comtesse Jules , et bientôt compté au nombre de ses amis.
Tous se réunissaient quelquefois chez madame la duchesse de Bourbon , où se donnaient de petits concerts dans lesquels brillaient les talents de la comtesse Jules, de la comtesse Amélie de Boufflers, de MM. d'Adhémar et de Vaudreuil, et du duc de Guiues, qui jouait supérieurement de la flûte.
Là , on était loin de penser aux affaires , et il aurait été difficile de prévoir que , peu de temps après , la famille des Polignac et leurs amis parviendraient au faîte de la faveur, et s'élèveraient au-dessus de tous ces courtisans nés dans le palais et vieillis dans les cours.
J'ai dit que la jeime reine avait un cœur fait pour aimer. Elle cherchait une amie qui fût attirée par sa grâce plutôt que par sa puissance „ et qui l'aimât pour elle. Frappée par la figure de la comtesse Jules, par la douce expression de ses yeux, par la sensibilité modeste et franche que décelait son attrayante physionomie, elle conçut pour elle une amitié qui dura jusqu'à sa mort. Ses instances vainquirent la modestie de madame de Polignac ; elle vint à la cour et s'y établit en favorite.
La reine nomma son mari premier écuyer. La comtesse Diane fut placée près de madame Elisabeth , comme dame d'honneur. M. de Vaudreuil reçut la charge de grand fauconnier ; M. d'Adhémar, nomme chevalier d'honneur de madame Elisabeth , obtint le poste de ministre du roi à Bruxelles, et, peu d'années après, l'ambassade d'Angleterre
On peut bien croire que ces faveurs nouvelles excitèrent d'a^ bord la surprise et bientôt l'envie; mais cette envie elle-même se voyait presque toujours désarmée par la douceur, par la modestie, par le désintéressement de la favorite. Jamais il n'eu fut de moins avide et de moins égoïste ; et véritablement.
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loin d'accaparer les grâces, les pensions, les emplois, elle aimait mieux les faire obtenir que les recevoir.
On en vit plus tard une preuve éclatante, à l'époque ou un grand scandale fit perdre une grande place à l'illustre famille do* Rohan; le prince de Guémené fit une banqueroute de vingt millions, et la princesse sa femme , qui était gouvernante des enfants de France, se trouva dans la nécessité de quitter cette charge importante.
La reine voulut alors confier l'éducation de ses enfants à son amie. Elle se vit obligée d'employer beaucoup d'efforts pour vaincre sa résistance et pour la contraindre à recevoir d'elle cette haute marque de faveur, et cette grande charge , l'une des premières du royaume.
Mes liaisons intimes avec madame la comtesse Jules , qui devint duchesse de Polignac, et avec ses amis, me firent prendre part à sa fortune. La reine , qui me voyait souvent dans cette société que sa présence embellissait fréquemment , et avec laquelle elle passait ordinairement ses soirées , s'accoutuma à me traiter avec une bonté particulière, et son influence contribua beaucoup , quelques années après , à la nomination de mon père au ministère de la guerre.
M. d'Adhémar, dont j'ai parlé plus haut, avait bien voulu, à la prière de mon père , se charger de me conduire a Strasbourg pour y suivre un cours de droit public. Sou régiment y était , et ce fut là que nous nous formâmes à l'étude de la diplomatie, qui jusqu'alors m'avait été aussi étrangère qu'à lui.
Revenu à Paris, je me trouvai dans le même tourbillon de fêtes, de sociétés, de bals, de plaisirs de tous genres. Toujours de mieux en mieux traité à la cour, mon père était tenté de faire quelques démarches pour m'obtenir une place dans les maisons royales ; mais je m'y opposai : ce genre de service me déplaisait. Les rêves de l'ambition ne me tourmentaient point encore ; je préférais ma liberté à un servage brillant , mais
gênant. Par devoir j'allais à Versailles, mais par penchant je restais à Paris.
Malgré mon âge , ce n'étaient pas les galanteries et les amusements d'une jeunesse frivole qui prenaient la plus grande part de mon temps : je cherchais avidement la société des personnes qui réunissaient chez elles les savants et les hommes de lettres les plus distingués ; j'allais souvent chez madame Geoffriu et madame du Defïant. D'ailleurs je trouvais dans quelques grandes maisons , telles que celles de madame la princesse de Beauvau , de madame la duchesse de Choiseul , de madame la maréchale de Luxembourg , de madame la duchesse de Grammont, de madame de Montesson, mariée secrètement alors à M. le duc d'Orléans , de madame la duchesse d'Anville , de madame la comtesse de Tessé , et chez ma mère , des entretiens tantôt profonds , tantôt légers , toujours à la fois instructifs et agréables, et dont on ne retrouve plus aujourd'hui le charme.
On y voyait un mélange indéfinissable de simplicité et d'élévation, de grâce et de raison, de critique et d'urbanité. On y apprenait , sans s'en douter, l'histoire et la politique des temps anciens et modernes, mille anecdotes sur la cour, depuis celle de Louis XIV jusqu'à la cour du roi régnant , et par là on parcourait une galerie aussi instructive, aussi variée eu événements et en portraits, que celle qui nous est offerte dans les inimitables Lettres de madame de Sévigné.
On recherchait avec empressement toutes les productions nouvelles des génies transcendants et des brillants esprits qui faisaient alors l'ornement de la France. Les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre, d'Helvétius, de Piousseau , de Duclos, de Voltaire, de Diderot, de Marmontel, donnaient un aliment perpétuel à ces conversations, où presque tous les jugements semblaient dictés à la fois par la raison et par le bon goût.
On y discutait avec douceur , on n'y disputait presque jamais , et , comme un tact lin y rendait savant dans l'art de
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plaire, on y évitait l'ennui en ne s'appesantissaul sur rien. Le précepte alors le mieux pratiqué était celui de Boileau , qui enseigne à passer sans cesse du grave au doux , du plaisant au sévère. Aussi très-souvent, dans une même, soirée, on parlait alternativement de f Esprit des Lois et des Contes de Voltaire, de la philosophie d'Ilelvétius et des opéras de Sedaioe ou de Marmontel , des tragédies de la Harpe et des contes licencieux de l'abbé de Voisenon , des découvertes dans les Indes par l'abbé Raynal et des chansons de Collé , de la politique de Mably et des vers charmants de Saint-Lambert ou de l'abbé Delille.
Les hommes de lettres les plus distingués étaient admis avec laveur dans les maisons de la haute noblesse. Ce mélange des hommes de cour et des hommes lettrés donnait aux uns plus de lumières, aux autres plus de goût. Jamais Paris ne fut plus semblable à la célèbre Athènes. ,
Ma vive passionpour les lettres me valut, quoique je fusse bien jeune , l'amitié de d'Alembert, de l'abbé Raynal , du comte de Guibert,deChampfort,deSuard, de l'abbé Aruault ,de Rulhière, du chevalier de Boufflers, du chevalier de Chastellux, de l'abbé Barthélémy, de l'abbé Delille, les bontés de M. de Malesherbei, les conseils du célèbre comte d'Arauda. La Harpe et Marmontel m'éclairèrent par leurs sages avis et protégèrent mes premiers essais.
Des succès d'abord légers , mais assez brillants, encouragèrent mon amour-propre et m'inspirèrent le constant désir d'en mériter déplus solides. En soumettant mes premiers ouvrages à d'aussi bous juges, j'apprenais par eux combien l'art d'écrire est difficile.
Les entretiens des hommes qui ont obtenu une célébrité méritée nous éclairent encore mieux que leurs livres ; ils nous l'ont connaître mille règles de tact et de goût, et une foule d'observations, de nuances, qu'il serait presque impossible d'expliquer par écrit.
Aucun livre n'aurait pu m'apprendre ce que me faisaient connaître , en peu de conversations, Marmontel et la Harpe sur les formes du style , sur les moyens secrets de l'éloquence, Boufflers sur l'art d'amener naturellement un trait piquant et heureux, M. de BeauvauetSuard sur la correction du style, le duc de Nivernais sur la finesse du tact, sur les nuances de la grâce, sur la délicatesse du goût, et l'abbé Dclillesur les moyens de saisir dans notre imagination cette baguette magique qui sait tout animer.
Je ne citerai à cette occasion qu'un seul exemple, déjà connu et toujours bon à répéter. On soutenait devant l'abbé Delille que la langue française, n'ayant pas, comme les langues latine et grecque, des brèves et des longues, n'était pas susceptible comme elles de peindre par son accent, et qu'en un mot elle manquait d'harmonie imitative.
L'abbé prétendait, au contraire, que notre heureux langage donnait au vrai talent toutes les ressources qu'il pouvait désirer, et que son harmonie imitative pouvait peindre non-seulement les différences, mais encore les nuances des objets; et, pour le prouver, il cita ses propres vers :
Peins-nous en vers légers l'amant léger de Flore; Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore. Entend-on de la mer les ondes bouillonner: Le vers, comme un torrent, en roulant doit tonner. Qu'Ajax soulève un roc et l'arrache avec peine: Chaque syllabe est lourde et chaque mot se traîne. Mais vois d'un pied léger Camille effleurer l'eau : Le vers vole et la suit , aussi prompt qu'un oiseau.
L'abbé Delille ajoutait au charme de ses vers celui de les lire avec une séduisante perfection.
L'art de bien lire est le plus rare en France ; on ne sait pas y varier ses intonations, leur donner de lajustesse,dela force et du nature!. Cet art, si connu des anciens, compose cependant
une grande partie du talent de l'orateur et du poète. Tout le monde sait que la plus belle scène mal déclamée ne produit aucun effet; et cependant on conserve dans l'habitude de la vie une prononciation monotone qui abrège tout, mange la moitié des mots, ne caractérise rien, donne à tout une physionomie uniforme, et prive ainsi la raison de sa force et l'esprit de sa grâce.
Frappé de ces vérités, je suivis les conseils de la Harpe, de Delille, de ma mère, dont lejugement était toujours éclairé par un goût aussi sûr que délicat , et je pris longtemps des leçons du célèbre acteur le Kaiu, pour apprendre à bien lire et à bien dire.
Presque toujours l'amour-propre le plus ambitieux ne se dirige que vers un seul but, celui que lui indiquent sa position, ses moyens, ses penchants et les mœurs de son siècle . Ainsi, chez les anciens , la tribune aux harangues, les palmes de l'éloquence, les lauriers cueillis à la guerre, d'autres lauriers offerts au talent par les muses , voilà ce qui poussait au mouvement toute la jeunesse : tels étaient les motifs de son ardeur et les prix ambitionnés par elle.
Plus tard , la plupart des esprits se détachèrent de la terre pour se diriger vers le ciel. La gloire des saints fut préférée à celle des héros ; on quitta les camps pour les monastères, la tribune pour la chaire, la pourpre pour le cilice. L'enthousiasme religieux succéda aux passions littéraires ou belliqueuses.
Bientôt l'ambition, prompte à entrer dans tous les chemins qui mènent à la considération, prit avec empressement le masque de la piété. La politique se couvrit d'un voile religieux , et chaque courtisan affecta une piété qui , par une feinte renonciation aux biens terrestres et aux plaisirs mondains, lui ouvrit toutes les sources delà fortune et du pouvoir.
Chez les peuples modernes, longtemps on vit subsister le mélange conslaut de la superstition, du fanatisme, triste héritage des Romains corrompus, avec l'ardeur belliqueuse des
anciens Francs et Germains, qui ne connaissaient de droit que la force, de plaisir que la guerre , et qui croyaient le ciel fermé aux lâches et ouvert aux braves.
Chez ces peuples nouveaux, et surtout parmi uous, la religion et la gloire se montrèrent indulgentes pour l'amour, de sorte que le caractère français, jusqu'au dix-septième siècle, resta à la fois dévot, galant et belliqueux.
C'étaient les mœurs féodales ou chevaleresques : tout jeune noble, eu sortant de l'enfance , n'était animé que du triple désir de servir son Dieu, de se battre pour son roi et de plaire à sa dame , et, si l'on en excepte la classe que la pauvreté condamne au travail et à l'ignorance, toute la nation était plus ou moins animée de ces sentiments chevaleresques.
Mais, au moment où j'entrais dans le monde, ces sentiments, dont on retrouvait encore des traces, avaient déjà subi de grandes altérations. Depuis la découverte de l'imprimerie et la reforme de Luther, on avait voulu tout examiner, tout analyser. L'esprit , sortant des ténèbres antiques, était ébloui de cette nouvelle lumière et cherchait par elle a distinguer la vérité de l'erreur, atout connaître et à tout perfectionner.
Honteux de l'ignorance de nos pères , non-seulement nous voulions nous approprier les trésors de la science des anciens , mais nous prétendions même les égaler, et bientôt les surpasser, dans la carrière des arts, de la législation , de la littérature et delà philosophie.
•Coite révolution, opérée graduellement par les découvertes du quinzième siècle, par les guerres de religion , par l'affranchissement de quelques républiques qui avaient brisé le joug du pouvoir arbitraire et qui s'étaient délivrées rie celui de Rome, enfin par la gloire des grands écrivains du siècle de Louis XIV, et ensuite par la philosophie épicurienne de la Régence; celte révolution, dis-je, avait exerce une influence si générale sur la jeunesse qui s'élevait en France, à l'époque ou Louis Ml commençai! son règne, que chacun de nous pouvait offrira l'aUen-
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lion d'un observateur éclairé le mélange le plus singulier des mœurs grecques , romaines, gauloises, françaises, chevaleresques et philosophiques.
Nourris dans les principes d'une monarchie militaire, élevés dans l'orgueil d'une noblesse privilégiée , dans les prestiges de la cour, dans les maximes de la piété, et, d'autre part, entraînes par la licence du siècle, par une galanterie dont on faisait trophée ; excités à la liberté parles écrits des philosophes, par les discours des parlements, au lieu d'avoir un but certain, des principes assurés, nous voulions à la fois jouir des faveurs de la cour, des plaisirs de la ville , de l'approbation du clergé, de l'affection populaire, des applaudissements des philosophes, de la renommée que donnent les succès littéraires, de la faveur des dames et de l'estime des hommes vertueux ; de sorte qu'un jeune courtisan français, animé de ce désir de réputation qui sépare du vulgaire les hommes distingués, pensait, parlait et agissait tour à tour comme un habitant d'Athènes, de Rome, de Lutèce, comme un paladin, un croisé, un courtisan, et comme un sectateur de Platon , de Socrate ou d'Épicure.
Cette divergence d'idées produisait nécessairement une confusion qui se répandit jusqu'au sein de la cour. Les tantes du roi y rappelaient les coutumes pieuses et sévères de la tin de Louis XIV ; M. deMaurepas, le mol épicuréisme de la Régence ; le comte du Muy, ministre de la guerre, le courage, la sévérité et la dévotion des anciens preux; M. de Miroménil, garde des sceaux, la dépendance ancienne et presque servile de quelques magistrats sous des règnes absolus ; M. Turgot, l'esprit de ces sages philanthropes, citoyens et non courtisans, qui voulaient, par de grandes réformes , soulager les peuples opprimés, et faire triompher l'intérêt général des intérêts privés , la justice de l'arbitraire et les principes des préjugés.
Les souvenirs de la Ligue se retraçaient encore sous la forme de partis parlementaires , dans les opinions de quelques Pairs, de plusieurs magistrats, et même d'uu prince du sang , le vieux
prince deConti. Le parti de la dévotion, et du despotisme y conservait aussi des défenseurs, tels que les Marsan, les d'Aiguillon. Celui du duc de Choiseul réunissait à la fois sous ses étendards tout ce qu'il y avait de plus brillant dans le système de l'ancienne monarchie et dans ceux des innovateurs.
Au milieu de cet ébranlement général et de ce choc d'opinions opposées, le bon roi Louis XVI et la jeune reine cherchaient la vérité , voulaient le bien , et rêvaient le bonheur ' public, sans prévoir leur fatale destinée.
Louis XVI était le plus homme de bien de son royaume; la force seule manquait à ses rares qualités , et, au milieu de tant de passions fermentantes, de tant de projets d'innovations et d'un besoin si général de changement, sa facile bonté l'entraîna trop rapidement vers les nombreux écueils sortis de cette mer agitée, et sur lesquels devait inévitablement se briser notre antique monarchie.
Chacun ne voulait que réparer ce vieil édifice, et tous , en y portant la main, le renversèrent. Trop de gens apportèrent des lumières et firent par là éclater un embrasement. Aussi la vie tourmentée de chacun de nous a été , depuis cinquante années , un rêve alternativement monarchique, républicain, belliqueux et philosophique.
Malgré l'amitié qui me liait à la société des nouveaux favoris de la cour, je continuais à préférer Paris à Versailles : l'amour des lettres et celui des plaisirs m'y retenaient invinciblement; l'été seul et mes devoirs m'en éloignaient. Mais , dans les garnisons, je consacrais habituellement à l'étude les heures de liberté que me laissait le service.
Là s'offraient un autre tableau et plus de vestiges de nos anciennes coutumes chevaleresques. Pat un effet (i''s mœurs du temps, par une suite des anciens préjuges qui se mêlaient aux fiées nouvelles, le sort m'obligea de tirer mon épée ; car l'usage des duels, survivant presque seul aux autres préjugés gothiques, avait constamment résiste, comme il résiste encore,
à la religion , à la raison,;» la philosophie et aux lois. Aussi, quoique nos rois jurassent a leur sacre de ne point pardonner au coupable , on ne se donnait guère la peine de se cacher d'un duel , et le mien , qui eut à Lille une grande publicité, loin de m'attirer quelque disgrâce . me donna plus de vogue et de succès à la cour ainsi qu'a la ville. Je remplis une de mes vues en le racontant ; car ou y verra un exemple du singulier mélange de vivacité, de courtoisie et de légèreté, qui caractérisait les mœurs françaises à cette époque.
L'armée alors ressemblait peu à celle d'aujourd'hui; on y voyait bien régner le même désir de se distinguer, le même zèle pour servir la patrie et le roi ; les officiers y montraient la même assiduité aux exercices et aux devoirs militaires ; mais la composition en était différente, et les liens de la subordination étaient beaucoup moins resserrés qu'ils ne le sont aujourd'hui.
Les régiments ne se complétaient que par enrôlement, de sorte que, au lieu de voir sous les drapeaux les fils de famille de toutes les classes , appelés par la conscription et par une loi générale , on n'y comptait que des jeunes gens dont la plupart ne se décidaient à s'enrôler qu'à la suite de quelques dérangements ou par oisiveté. Aucune perspective d'avancement ne leur était offerte, et rien n'était plus rare que de voir des soldats ou des sous-officiers devenir officiers. Le petit nombre de ceux que le hasard élevait ainsi n'y arrivait qu'après de longues années de service. Le nom qu'on leur donnait indiquait assez la rareté de ces chances favorables : on les appelait officiers de fortune. Les nobles seuls avaient le droit d'entrer au service comme sous-lieutenants.
Cet usage antique venait du régime féodal, et du préjugé, conservé jusqu'à cette époque, qui fermait aux gentilshommes français toute autre carrière que celle des armes , de la diplomatie et de la magistrature.
Il résultait de ce reste de nos vieilles coutumes une grande difficulté p >ur maintenir une subordination complète entre des
officiers , séparés, il est vrai, par la hiérarchie des grades, mais qui , en qualité de nobles , se regardaient tous comme égaux.
Chacun respectait son chef à la manœuvre , à la parade , dans les heures de service ; mais en tout autre temps et partout ailleurs on voyait peu de traces de subordiuation. Revenus à la ville ou à la cour, il arrivait nécessairement qu'on s'y retrouvait en ordre inverse, et qu'un colonel, gentilhomme de province , s'y voyait en infériorité à l'égard de ses jeunes capitaines ou sous-lieutenants , qui possédaient des charges ou étaient décorés de noms illustres, tels que les Montmorency , les Rohan, les Crillon , etc.
Le régiment où je servais en offrait une preuve frappante. Le colonel qui le commandait, sous les ordres de M. de Castries , était un pauvre gentilhomme gascon , nommé le chevalier Dabeins , vieilli dans les grades inférieurs ; il comptait sous ses étendards , indépendamment des officiers en pied de ce corps , di\-sept sous-lieutenants à la suite , tels que le prince de Lambesc, de la maison de Lorraine, grand-écuyer de France; le fils du duc de Fleury , premier gentilhomme de la chambre; les comtes de Matignon , de Roncheroles , de Balbi ; enfin la jeunesse la plus brillante de la cour.
M . Dabeins savait à merveille contenir notre turbulence et même parfois humilier notre vanité ; aussi, très-souvent, aux grandes manœuvres, devant un public assez nombreux, il se plaisait à nous traiter légèrement , en nous parlant ainsi : « Monsieur Fleury, monsieur Lambesc , monsieur Ségur, vous « manœuvrez comme des étourdis; je vous enverrai à l'ombre « mûrir vos cervelles. » Et en même temps , s'adressant a des officiers de fortune, autrefois cavaliers , il leur disait : « Mon- « sieur de Carré , monsieur de Créplot , monsieur de Roger, « vous avez fort bien exécuté mes ordres ; on voit que vous savez « commander comme obéir. » Communément ses louanges et ses reproches n'étaient pas trop justement distribués; mais le
résultat on était toujours assez bon , puisqu'il ri levait les humbles et abaissait les superbes.
On sent bien que , malgré la sévérité de quelques chefs, hors du service il devenait bien difficile de maintenir la subordination entre tant de jeunes nobles", habitués dès l'enfance à se regarder comme égaux entre eux et qui se croyaient faits pour commander aux autres. La bourgeoisie avait souvent à se plaindrede leur orgueil, dans les garnisons et dans les quartiers.
Cependant , depuis quelques années , l'esprit d'égalité , né des lumières, avait commencé à se répandre dans la nation ; aussi dans beaucoup de villes, telles que Toulouse, Lyon, Besançon, Strasbourg , la bravoure d'un grand nombre déjeunes étudiants avait forcé , par beaucoup de duels , les patriciens à reconnaître qu'on peut rétablir par Pépée le niveau, quand l'honneur le réclame et que la justice ne l'accorde pas.
En général , dans ce temps , c'était moins des grands seigneurs et des hommes de la cour qu'on avait à se plaindre que de la noblesse de province, pauvre et peu éclairée; et c'est ce qui ne doit pas surprendre, car celle-ci n'avait de jouissance que celle de ses titres , qu'elle opposait sans cesse à la supériorité réelle d'une classe de bourgeoisie dont la richesse et l'instruction la gênaient et l'humiliaient.
A son urbanité on reconnaissait presque toujours un homme de la cour, et c'était parmi les jeunes gentilshommes campagnards qu'on rencontrait le plus souvent la morgue et la susceptibilité. Ces esprits querelleurs étaient les plus difficiles à gouverner ; craints dans les sociétés bourgeoises , inoccupés dans leur chambre après l'heure des exercices , ils passaient tout leur temps au café , au billard et au spectacle.
Dans la ville de Lille on avait une bonne troupe d'acteurs; les jeunes lieutenants et sous-lieutenants de la garnison se rendaient de si bonne heure et si assidûment à la comédie que les capitaines et les officiers supérieurs ne trouvaient souvent plus de places aux premières loges en y arrivant.
DU COMTE DE SÉGl/R. 47
Le lieutenant de roi de la place de Lille, instruit de ce qui se passait, prit, contre sa coutume, une mesure peu réfléchie : il défendit aux lieutenants et sous-lieutenants de se placer dans les premières loges avant la fin du premier acte du spectacle.
Un pareil ordre étonna et mécontenta tout le monde. Les capitaines de la garnison convinrent tous, pour consoler leurs jeunes camarades , de partager leur sort et de ne point prendre les places qu'on défendait à ceux-ci d'occuper.
Étant depuis quelques jours à la campagne , j'ignorais totalement et l'ordre donné et l'effet qu'il avait produit. J'arrive à Lille à l'heure où le spectacle allait commencer; j'entre dans une première loge , un peu surpris de la trouver vide , ainsi que toutes celles du même rang. Ma surprise augmente en voyant des chapeaux sur toutes les chaises de ces loges. C'étaient ceux des lieutenants etsous-lieutenants, qui, pour éluder l'ordre, faisaient ainsi retenir leurs places.
Comme la loge où j'entrai était large , j'avançai une chaise entre deux de celles qui étaient sur le devant et je m'assis , toujours fort surpris du vide de cette première enceinte tandis que tout le reste de la salle était rempli.
Autre étonnement! dès que le premier acte est joué, toutes les portes des premières loges s'ouvrent, et une foule d'officiers y entrent.
L'un d'eux, M. de la Villeneuve, lieutenant de chasseurs dans le régiment Dauphin-infanterie , prend place à côté de moi et me dit : « Monsieur, vous avez fait tomher mon cha- « peau qui était sur cette chaise. » En effet , sans y prendre garde, je l'avais fait tomher en m'asseyant. Je lui fis une e-xcuse polie; mais il me répondit avec une humeur inconcevable rpi'une telle impertinence ne se réparait pas par une mauvaise excuse. Je lui répliquai qu'après le spectacle il aurait une explication sérieuse et peut-être moins satisfaisante pour lui.
Nous étant ainsi entendus, il garda le silence; mais, comme il était jeune et impatient , il ne put attendre la lin de la repré-
sentation. Après la première pièce, il se leva et me lit signe de le suivre. Au moment où je sortais , un jeune lieutenant de mon régiment, le comte d'Assas, qui se trouvait derrière moi et qui voulait ma place si je ne rentrais pas , me dit eu me repétant ces vers d'un opéra-comique qu'on jouait : « Ségur, tu t'en vas ,
« Pour ne revenir jamais, pour ne revenir jamais. »
;< Tu te trompes peut-être , » lui répondis-je.
Dès que j'eus rejoint , au bas de l'escalier, mon lieutenant tapageur, nous sortîmes ensemble de la salle , et , lorsque nous fûmes sur la place d'armes, comme réellement il avait le cœur aussi bon que l'esprit vif et léger, il médit après quelques moments de rêverie : « En vérité, nous sommes de grands fous ! « Nous allons nous couper la gorge pour une bagatelle qui « n'en vaut pas assurément la peine , pour un chapeau tombé ! « — Cette réflexion est juste, lui dis-je, mais un peu trop « tardive. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître; le vin est « tiré, il faut le boire. — Comme vous voudrez , répliqua-t-il ; « sortons donc de la ville. — Non , lui dis-je ; il est tard , et « celui de nous deux qui sera blessé ne doit pas rester seul « sans secours dans un champ. Allons nous battre sur un bastion. » Il me fit observer que c'était sévèrement défendu et sous des peines graves. « Bon! repris-je, qu'importe la défense? en « fait de folies , les plus courtes sont les meilleures ; ce sera « bientôt fait. Marchons. »
Arrivés dans l'intérieur d'un bastion , nous quittâmes nos habits et nous tirâmes nos épées. Comme mon adversaire était ardent et leste , il s'élança sur moi , par un seul bond , si promptement que je n'eus pas le temps de parer ; je me sentis le côté frappé. Heureusement par impétuosité il avait manqué mon corps, et c'était la garde de son glaive qui m'avait touché. « Ma foi ! dis -je eu moi-même , d'Assas a pensé prédire juste. »
Je chargeai à mou tour mon adversaire , et lui donnai , en
plongeant, un coup d'épée; la pointe pénétra dans son corps et s'arrêta sur un os. 11 voulait continuer, mais la douleur l'empêchait de se tenir ferme sur ses jambes , ce qui me donnait trop d'avantage. Je lui proposai de cesser le combat ; il y consentit et accepta mon bras pour marcher.
Nous rentrâmes dans la ville; à la lueur d'un réverbère je le vis inondé de sang , et je réfléchis tristement sur la cruauté de nos préjugés. Bientôt nous trouvâmes un fiacre ; je l'y fis monter avec assez de peine, et je voulus y prendre place à côté de lui ; mais il le refusa absolument.
Attribuant ce refus à un ressentiment prolongé , je lui en montrai ma surprise. « Vous me jugez mal, me dit-il; je suis « étourdi , un peu bizarre , passablement entêté même , mais « je suis bien loin de vous en vouloir ; au contraire , je veux « me punir plus que vous ne l'avez fait. Tout le tort est de « mon côté ; je vous ai prévoqué sans raison , et j'exige , quand « ce ne serait même que pour dix minutes, que vous alliez rc- « prendre à la comédie la maudite place qui a été le sujet de « notre dispute. Après cela vous viendrez me soigner si vous « le voulez ; j'en serai honoré et ravi ; autrement, j'y suis dé- « cidé , nous ne nous reverrons plus. » J'eus beau lui dire que je ne pouvais le laisser seul dans 1 état où il était , ignorant si sa blessure était mortelle ou non ; il ferma la portière et me donna son adresse.
Pour le satisfaire j'allai à la comédie ; je repris à d'Assas ma place, en lui racontant mon aventure et en lui rappelant la belle prédiction qu'il m'avait faite sans s'en douter et dont il parut tout attristé. Un quart d'heure après, j'allai chez mon lieutenant blessé , que je trouvai très-souffrant , mais sans danger. Au bout de trois semaines il fut guéri. Il avait fait le récit de cette affaire à tous ses camarades ; elle eut un singulier résultat : l'ordre fut retiré, les querelles pour les places cessèrent , et la bonne intelligence se rétablit entre les officiers des différents grades.
50 Ml MOIRES
Cinq ans après, passant a Nantes, lorsque j'allais m'cmbarquer pour l'Amérique, j'y retrouvai le régimeut Dauphin. Mon lieutenant de chasseurs, instruit de mon passage, m'invita à dîner avec tous les jeunes gens de la garnison. Pour eette fois il n'yeut de choc qu'entre les verres ; la gaieté fut cordiale et vive. Je n'ai rappelé cette anecdote que parce qu'elle me paraît propre;» peindre l'esprit de notre âge et les mœurs de notre temps.
Cette aventure termina mon séjour à Lille, car, trois semaines après, je reçus à la fois et la nouvelle de ma nomination à la place de colonel en second au régiment d'Orléans-dragons , et un ordre que m'envoyait mon père de le rejoindre en Frauehe-Comté , province dont il était commandant.
J'éprouvai une bien douce jouissance en voyant la vénération qu'inspirait mon père dans son commandement, et à quel point sa noble franchise , secondée par l'esprit et par la grâce de ma mère , avait su , en peu de temps , rétablir le calme dans un pays jusque-là toujours agité, concilier les intérêts opposés , et faire régner, au moins en apparence , la plus satisfaisante harmonie entre les corps militaires , la magistrature , l'administration et la bourgeoisie.
Cet exemple et plusieurs autres m'ont prouvé que , malgré la légèreté de notre nation , ou peut-être à cause de cette légèreté même , les qualités les plus nécessaires pour la gouverner facilement sont la gravité, la justice, la bonne foi et la fermeté. Il faut de plus y joindre une politesse qui , sans nuire à la dignité, ménage l'amour-propre de toutes les classes; car en France l'amour-propre, ou, si on le veut, la vanité, est de toutes les passions la plus irritable , et c'est ce qui fait que depuis trente ans on y a toujours plus vivement et plus constamment défendu l'égalité que la liberté. Aux yeux de quelques-uns même une servitude de plain-pied, et pesant également sur tout le monde, paraîtrait plus supportable qu'une liberté solide construite par étages et avec des différences de classes et de rangs.
DU COMTE DE SEGUR. Si
Cette niéme année je lis une course aux eaux de Spa , qui dans ce temps étaient très-fréquentées et très à la mode. Spa était le café de l'Europe; on s'y rendait eu foule de tous les pays , sous le prétexte d'y retrouver la santé, mais dans le but réel d'y chercher le plaisir. On y jouissait d'une liberté plus étendue que dans aucune contrée du monde. L'évëquede Liège, souverain de ce pays, était un trop petit prince pour imposer aux voyageurs ses lois et ses usages. Son exemple n'était compté pour rien, et une centaine d'invalides à sa solde ne pouvait être un frein bien respectable; aussi Français, Anglais, Hollandais, Allemands, Russes, Suédois, Italiens, Espagnols et Portugais , chacun y vivait selon les moeurs de son pays , et cette variété d'usages avait un charme singulier.
Ce fut là que j'appris , pour la première fois, les événements qui annonçaient en Amérique une prochaine et grande révolution. Le premier théâtre de cette lutte sanglante entre la Grande-Bretagne et ses colonies fut la ville de Boston. Le premier coup de canon tiré dans ce nouvel hémisphère pour défendre l'étendard de la liberté retentit dans toute l'Europe avec la rapidité de la foudre.
Je me souviens qu'on appelait alors les Américains insurgés et Bostoniens; leur courageuse audace électrisa tous les esprits, excita une admiration générale, surtout parmi la jeunesse, amie des nouveautés et avide de combats; et dans cette petite ville de Spa, où se trouvaient tant de voyageurs, ou députés accidentels et volontaires de toutes les monarchies de l'Europe, je fus singulièrement frappé de voir éclater unanimement un si vif et si général intérêt pour la révolte d'un peuple contre un roi.
L'insurrection américaine prit partout comme une mode. Le savant jeu anglais, le whist, se vit tout a coup remplacé dans tous les salons par un jeu non moins grave qu'on nomma fe boston. Ce mouvement, quoiqu'il semble bien léger, ('tait un notable présage des grandes convulsions auxquelles le
monde entier ne devait pas tarder a être livré, et j'étais bien loin d'être le seul dont le cœur alors palpitât au bruit du réveil naissant de la liberté, cherchant à secouer le joug du pouvoir arbitraire.
Ceux qui nous en blâmèrent depuis devraient se rappeler qu'alors ils partageaient notre enthousiasme et semblaient se retracer avec plaisir les vieux souvenirs de la Ligue et de la Fronde, temps bien différent, causes bien diverses, mais que leur esprit frondeur ne savait alors ni distinguer ni séparer.
Comment d'ailleurs les gouvernements monarchiques de l'Europe pouvaient-ils s'étonner de voir éclater l'amour de la liberté dans les esprits ardents d'une jeunesse que partout on élevait dans l'admiration des héros de la Grèce et de Rome, devant laquelle on avait constamment loué avec enthousiasme l'affranchissement de la Suisse et de la Hollande , et qui n'apprenait à lire et à penser qu'en étudiant sans cesse les ouvrages des républicains les plus célèbres dans l'antiquité?
Mais tel était l'aveuglement des princes et des grands : ils avaient favorisé les progrès des lumières et voulaient une obéissance passive qui ne peut exister qu'avec les ténèbres. Ils prétendaient jouir de tout le luxe des arts et de la civilisation sans permettre aux savants , aux artistes , à tous les plébéiens éclairés, de sortir d'une condition presque servile. Enfin ils pensaient , chose impossible , que les lumières de la raison pouvaient briller et s'étendre sans dissiper les nuages des préjugés nés dans les siècles de la barbarie.
Il n'existait pas une doctrine en éducation, un progrès eu philosophie , un succès en littérature , un applaudissement au théâtre , qui ne dut avertir les puissances qu'une grande époque était arrivée , qu'il fallait un autre art pour gouverner les hommes, et qu'on ne pouvait plus leur refuser la jouissance de leurs droits longtemps perdus , mais que des hommes tels que l'immortel Montesquieu leur avaient fait reconnaître et retrouver.
1)1 COMTE DE SEGOB. 53
Lorsque je fus de reîourà Paris, mes regards y furent frappés par la même agitation des esprits. Personne ne s'y montrait favorable à la cause des Anglais, et chacun y faisait publiquement des vœu* pour celle des Bostoniens.
Cependant , malgré cet amour de la liberté qui se manifestait en France, l'inégalité existait encore tout entière par le droit, par les lois, par les privilèges; mais de fait elle s'atténuait chaque jour : les institutions étaient monarchiques, et les mœurs républicaines. Les charges, les fonctions publiques continuaient à être le partage de certaines classes; mais , hors de l'exercice de ces fonctions , l'égalité commençait à régner dans les sociétés; les titres littéraires avaient même, en beaucoup d'occasions, la préférence sur les titres de noblesse, et ce n'était pas seulement aux hommes de génie qu'on rendait des hommages qui faisaient disparaître pour eux toute trace d'infériorité; car on voyait fréquemment, dans le monde, des hommes de lettres du second et du troisième ordre être accueillis et traités avec des égards que n'obtenaient pas les nobles de province.
La cour seule conservait son habituelle supériorité; mais, comme les courtisans en France sont encore plus les serviteurs de la mode que les serviteurs du prince, ils trouvaient de bon air de descendre de leur rang , et venaient faire leur cour à Marmontel , à d'Alembert, à Raynal, avec l'espoir de s'clevcr , par ce rapprochement , dans l'opinion publique.
C'était cet esprit d'égalité qui faisait alors le charme des soiicics de Paris et qui y attirait en foule les étrangers de tous les pays. Partout ailleurs, si ce n'est en Angleterre, on ne savait pas jouir de la vie privée: on ignorait les douceurs d'une société sans morgue, sans gêne, d'une conversation sans déguisement et sans entrave. Autre part, la séparation entre les castes (tant constante et inviolable, chacun ne vivait qu'avec ses pair-, et il n'existait aucun commerce d'échange
entre les esprits et les intérêts des diverses fractions de la population éclairée.
Chez nous, au contraire, ces communications fréquentes des
divers étages de la société, ces liaisons mutuelles, ces égards réciproques, ces échanges de pensées accroissaient la richesse de notre civilisation, et dans ces rapports nouveaux les nobles acquéraient les connaissances et les lumières de tout genre dont ils étaient auparavant privés, tandis que les hommes éclairés des classes inférieures y puisaient des leçons de ce goût fin, de ce tact délicat, de cette grâce élégante, fleur légère, mais charmante, qu'on ne trouve qu'au sein d'une cour polie.
11 faut avouer aussi que, depuis longtemps, cet esprit d'égalité, avant de s'étendre jusqu'au tiers-état, avait jeté de profondes racines dans la noblesse française. La hiérarchie féodale était oubliée. On avait entendu Henri IV dire « qu'il regardait « comme son plus beau titre d'honneur d'être le premier des « gentilshommes français. » Les Pairs avaient bien seuls droit de séance au parlement et les honneurs du Louvre ; les duchesses jouissaient de la prérogative d'être assises sur un tabouret chez la reine; mais, hors de ces circonstances trèsrares, les nobles se croyaient tous parfaitement égaux entre eux.
Au mariage de Marie-Antoinette, la noblesse, qui ne voulait pas reconnaître la supériorité des ducs, c'est-à-dire des hommes titrés, s'opposa même vivement aux droits que la reine, voulait établir en faveur de la maison de Lorraine, et menaçait de ne pas se trouver au bal paré si la princesse Charlotte de Lorraine ouvrait ce bal. Comme la résistance était opiniâtre, la négociation sur ce point frivole fut difficile. Enfin il fut décidé que la princesse jouirait de la faveur qu'on voulait lui accorder, mais sans conséquence pour l'avenir, et uniquement parce qu'elfe était parente de la reine.
La fierté des princes de la Germanie . de ce dernier tempk
DU COMTE DE SEG1 R. -r,ô
de l'étiquette, de ee dernier asile de l'ancien système féodal,
était obligée en venant en France de se soumettre à ce niveau social. Tous les princes allemands, souverains chez eux, n'étaient traités à Paris par les gentilshommes français que comme leurs égaux. Il n'existait aucune différence, par exemple, entre le prince Max de Deux-Ponts, aujourd'hui roi de Bavière, et les gentilshommes français qui servaient ou vivaient en société avec lui ; car ce prince était alors entré au service de France. Fes électeurs et quelques souverains, même du troisième ordre , comme le duc de Deux-Ponts, qui n'auraient pas voulu reconnaître cette égalité et qui voulaient cependant jouir des plaisirs que leur offrait le séjour de Paris, éludaient toute difficulté en voyageant incognito ; c'est pour cette raison que le duc de Deux-Ponts y prenait le nom de comte de Spanheim. Les électeurs formaient à la vérité des prétentions plus hautes -, ils croyaient devoir jouir partout des honneurs royaux ; ils ne voulaient point céder le pas, même aux prinGes du sang royal. Aussi les vit-on très-rarement en France, et leur séjour y devint l'objet de vives contestations à la cour.
Ce que je viens de dire des princes allemands me rappelle encore une aventure qui m'arriva à la suite d'une querelle que me lit sans sujet le prince de Nassau, à un dîner que nous donnait le prince de Deux-Ponts, logé modestement alors à l'hôtel du Parlement d'Angleterre, rue Coq-llérou.
Pour mieux expliquer les motifs de cette querelle, il faut remonter un peu plus haut.
Un ou deux ans environ avant l'époque dont je parle , je rencontrai le prince de Nassau un matin sur la terrasse des Feuillants, aux Tuileries; il marchait vite, et je voulus en vain l'arrêter. « Je suis tres-pressé, dit-il ; le prince F... de S... m'a choisi pour témoin d'un duel qui doit avoir lieu tout à l'heure aux Champs-Elysées entre lui et le chevalier de L.... Tous i deux avant été obligés de promettre au tribunal des raaré- « chaux de ne point s'envoyer d« cartel et voulant cependant
« se battre, il faut que leur duel ait l'air de l'effet du hasard « et d'une rencontre à la promenade. Si tu veux voir ce combat, « viens avec moi. »
J'y consentis, car j'étais assez curieux de voir sur le pré ce prince qui , par sa lenteur à se décider dans ces sortes d'affaires , avait trouvé le moyen de se donner une réputation assez douteuse du côté de la bravoure, quoiqu'il n'y eût peut-être pas d'homme de son temps qui se fût battu plus souvent que lui.
Nous sortîmes donc des Tuileries et nous entrâmes dans la grande allée des Champs-Elysées. Devant nous , à une assez grande distance, nous vîmes deux voitures s'arrêter et nos deux champions en descendre avec leurs épées. Ils marchèrent , et nous hâtâmes le pas pour les rejoindre ; mais la distance était assez grande , et il y avait ce jour-là des promeneurs. Avant d'approcher du lieu où ils s'arrêtèrent, une foule assez nombreuse nous en sépara.
Nous entendîmes alors un grand tumulte ; nous courûmes , et , en arrivant , nous vîmes le dénoûment très-singulier de ce combat : l'un des deux combattants tenait à la main le tronçon de son épée brisée , l'autre le frappait avec la sienne. Tous deux s'accusaient réciproquement d'avoir violé les usages et les règles du duel. L'un prétendait qu'étant tombé, parce que le pied lui avait glissé, et que son épée s'étaut rompue, son adversaire était venu pour le percer, quoiqu'il fût désarmé , ce qu'il aurait fait si son valet de chambre ne fût venu le secourir. L'autre soutenait que son ennemi , sans attendre qu'il fût en garde , l'avait légèrement blessé dans les reins , et qu'ensuite le valet de chambre de ce même ennemi était venu , contre toute convenance, se mêler au combat.
La foule qui les entourait était trop partagée d'opinions pour nous éclairer. De toutes parts on criait au meurtre! à l'assassinat! sans désigner le coupable. Cette foule s'accroissait à chaque instant, et les derniers arrivants, qui n'avaient rien vu , n'étaient pas ceux qui criaient le moins haut.
Les deux témoins de chaque combattant défendaient, avec une vivaeité un peu partiale, chacun la cause de son ami. Enfin les exhortations de quelques spectateurs plus sages persuadèrent aux deux adversaires et à leurs amis de terminer ce scandale. Tous deux étaient blessés. Les témoins les reconduisirent dans leurs voitures , et ils se séparèrent.
Cette aventure , comme on le croit bieu , fit un grand bruit ; on ne parlait d'autre chose dans Paris. Le soir, le vieux père du prince F... m'écrivit qu'ayant su que j'avais été à portée de voir ce qui s'était passé il me priait de lui écrire mou opinion à ce sujet , persuadé qu'elle serait favorable à l'honneur de son fils.
Le prince de Nassau me pressa vivement , mais en vain , d'acquiescer à cette demande. Je m'y refusai , alléguant pour excuse que c'était aux témoins choisis par les deux parties à déposer sur une si étrange affaire , et que , le hasard seul m'en ayant rendu spectateur, je ne voulais point , étant arrivé tard et au milieu de ce grand tumulte, émettre, sur ce que j'avais très-confusément vu et très- vaguement entendu , une opinion qui pourrait être désavantageuse à l'une ou à l'autre des parties. Cette réponse mécontenta Nassau, et depuis ce jour il avait existé une assez grande froideur entre nous.
Nous étions encore dans cette disposition réciproque lorsqu'un jour nous dînâmes ensemble, avec environ vingt autres convives, chez le priuce Max de Deux-Ponts. Le repas était fort avancé quand un des invités, M. de S... B..., jeune homme doué d'un très-bon cœur et d'un excellent esprit, mais qui avait alors toute l'ardeur et la légèreté de son âge, entra dans la salle à manger, et, après quelques excuses faites au maître de la maison sur son retard, alla se placer à côté du prince de Nassau.
Celui-ci le railla sur sa paresse ; M. de S... B... lui répondit, sur le même ton , que ce qui l'avait retardé était une querelle qu'il venait d'avoir avec un prince allemand, et qu'il avait été au moment de jeter ce prince par la fenêtre.
Nassau, naturellement très-colère, au lieu de rire «le eetle légèreté si singulière à la table d'un prince allemand et à côté d'un prince du même pays , s'en tâcha sérieusement, déclarant que, lorsqu'on tenait un pareil propos, il fallait au moins nommer le prince dont on voulait parler. M. de S... B... répliqua qu'il s'agissait d'une querelle survenue entre lui et le prince F... de S...
Comme je voyais le visage de Nassau s'enflammer, je crus pouvoir apaiser cette altercation naissante en m'y interposant. « Monsieur de S... B..., dis-je alors, vous avez tort; le « prince F... ne se serait pas laissé malmener aussi facilement « que vous le croyez. Je l'ai vu soutenir un combat très-vif , il « y a quelques mois , aux Champs-Elysées. »
Ces paroles , au lieu d'apaiser la colère de Nassau , comme je l'espérais , ne firent que la détourner sur moi. « Monsieur, « me dit-il assez haut , vous n'avez point voulu parler sur cette « affaire quand on vous en priait; ainsi, à présent, vous fe- « riez mieux de vous taire. >> Je lui répliquai que ce ne serait jamais lui qui pourrait m'imposer silence. Les personnes qui étaient entre nous s'empressèrent d'étouffer nos voix et d'interrompre cette conversation.
Après le dîner, je m'approchai sans affectation de Nassau et je lui dis : « Vous m'avez tenu un propos offensant, parce « que votre emportement vous a ôté toute réflexion. Vous avez « dix ans de plus que moi ; votre réputation est faite et trop
faite par vingt combats; la mienne ne fait que s'établir.
Vous sentez qu'il me faut une satisfaction, et il en est de deux « genres : vous pouvez tout finir, si vous le voulez, en disant < devant nos convives, qui sont tous vos amis, que vous vous
reprochez votre vivacité, n'ayant eu aucune intention de m'of-
fenser. Si je n'obtiens pas cette satisfaction , vous savez qu'il
m'en faudra une autre.
« — Je n'en ai pointa vous donner, » reprit-il brusquement. « Eh bien! lui répondis-jc , demain , à sept heures du matin,
« j'irai chez vous pour vous demander raison d'une si étrange « conduite. » Après ce peu de paroles échangées nous nous quittâmes.
Pour éviter d'être retenu par aucun obstacle imprévu, je me gardai bien de rentrer chez mes parents, et je leur écrivis que j'étais obligé de partir pour Saint-Germain. Le vicomte de Noailles avait été présent à cette scène ; je le ehoisis pour témoin et j'allai demander asile a un autre de mes amis , le duc de Castries, qui me fit coucher chez lui. Le vicomte de Noailles, qui devait me servir de témoin , vint me chercher le lendemain à six heures et demie , pour m'accompagner chez le prince de Nassau.
Lorsque nous y arrivâmes . tout le monde dormait dans sa maison. Maître et valets , tous étaient plongés dans le plus profond sommeil. Nous eûmes beaucoup de peine à réveiller le suisse, à nous faire ouvrir et à pénétrer dans la chambre du prince , que notre brusque entrée éveilla en sursaut.
Il avait perdu toute idée de ce qui s'était passé la veille; ce souvenir s'était effacé de son cerveau avec les fumées du vin de Champague qu'il avait bu. « Par quel hasard , Messieurs, nous « dit-il , me faites- vous une visite si matinale? — Vous devez « le savoir, lui répondis-je, puisque c'est vous qui l'avez voulu. « — Parbleu , reprit-il , je me donne au diable si j'en sais uu « mot. »
Je fus donc obligé de lui rappeler en peu de paroles le propos insolent qu'il m'avait tenu. « Tu as raison , dit-il , je me suis « conduit comme un fou ; le vin m'avait troublé la tête ; mais « il n'y faut plus penser, et , puisque tu m'as amené le vicomte « de Noailles , je te déclare devant lui que je suis ton serviteur, « ton ami, et qu'il n'a jamais été dans mon intention de te faire < la moindre offense.
« — C'est bien, dis-je a mon tour, mais c'est trop tard; j'au- « rais voulu pour toute chose au monde recevoir hier de toi « cette réparation; mais les vingt convives qui dînaient avec
(iO MÉMOIRES
« nous ne peuvent en être témoins, et elle ne me snllit plus.
« — Allons, ajouta-t-il, tu as encore raison. Eh bien! nous nous « battrons; mais au moins, je te prie, qu'il n'entre point de « ressentiment dans ce combat , et que ce ne soit simplement « qu'un sacrifice que nous faisons aux préjugés et au point « d'honneur. » Je lui serrai la main amicalement , et il se leva.
II me proposa de déjeuner; mais, comme je lui dis que je ne déjeunerais qu'après le combat, il me répliqua d'un air un peu piqué : « La réponse n'est pas mal présomptueuse. Nous ver- « rons qui des deux, après cette affaire, pourra déjeuner. »
Dès qu'il fut habillé, nous sortîmes. Je lui demandai où il voulait aller. « Ah! reprit-il, j'ai non loin d'ici un endroit très- « commode pour ce genre d'exercice. » Je repartis « qu'on « voyait bien qu'il était coutumier du fait. »
M'arrêtant alors , je lui fis remarquer que j'étais accompagné d'un témoin et qu'il n'en avait pas , ce qui était contre la règle. « Bon ! me dit-il , Noailles est notre ami et homme « d'honneur; je le choisis aussi pour témoin; il en vaut bien « deux. »
Nous continuâmes notre marche. Arrivés dans une petite ruelle entre deux murs de jardin , nous nous mîmes lestement en chemise et en garde. A peine nos fers étaient-ils croisés que , jetant les yeux sur un ruban, eouleur de rose, attaché à la garde de mon épée , il s'écria : « Voilà une nouvelle faveur « de quelque belle! Je crains bien qu'elle ne te porte bonheur. « — C'est ce que nous verrons bientôt , » repris-je. Alors nous nous attaquâmes vivement.
Le prince ne se battait pas comme un autre ; il ne suivait aucune des règles de l'escrime ; mais , comme il était singulièrement nerveux et agile, tantôt il s'élançait sur son ennemi avec la rapidité d'un cerf, et tantôt il sautait en arrière avec la même vélocité, de sorte qu'il était également difficile de parer ses coups rapides et de l'atteindre dans sa prompte retraite.
Ce jeu, qui m'étonnait fort, lui avait réussi dans presque
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toutes tes affaires que sa vivacité lui avait fréquemment attirées. Aussi , malgré mon attention et mon sang-froid , il perça plusieurs fois ma chemise , mais heureusement sans me loucher, et moi je m'étendais inutilement pour frapper à mon tour.
Cependant, au bout de quelques secondes, mon épée l'atteignit à la main et son sang coula. Je lui demandai alors s'il était content et s'il voulait s'arrêter. « Content ! dit-il un peu « vivement, je l'étais tout à l'heure, mais à présent je ne le « suis plus. Continuons. »
Le combat recommença ; son fer, dirigé trop impétueusement, manqua et dépassa plusieurs fois mon corps; enlin mon épée perça son bras et se brisa au moment où je voulais parer un coup qu'il me ripostait. « Allons , lui dis-je en ce « moment, il faut envoyer chercher une autre épée. »
« Vous êtes deux insensés , s'écria le vicomte de Noailles ; « pour un propos trop vif, mais qui n'était point une injure , « c'est , ma foi ! bien assez de deux blessures reçues et d'une « épée rompue. Je vous déclare que dorénavant celui qui ne « voudra pas cesser de combattre aura affaire à moi. »
Nous rîmes de cette saillie. « Parbleu, dit Nassau, il a « raison , et je le sens d'autant mieux que ma main commence « à ne pouvoir plus tenir mon épée. — Eh bien! repris-je, « veux-tu que nous nous embrassions et que tout soit fini? — « J'y consens, repartit-il, à condition de jurer sur notre « honneur que , quoi qu'il arrive , nous ne combattrons jamais « l'un contre l'autre , et que nous serons frères d'armes pour « la vie. » Nous nous embrassâmes; ainsi tout fut terminé.
Je ne serais pas entré dans les détails de cette affaire , qui ne concerne que moi seul, si elle n'eût été, par la suite, une des causes d'événements assez singuliers; car on verra, en poursuivant la lecture de ces Mémoires, que, Nassau étant en Pologne lorsque j'étais en Russie , fidèle à la fraternité jurée ,
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j'obtins pour lui de l'impératrice , qu'il n'avait jamais vue et qui était même prévenue contre lui, le don d'une terre eu Crimée et la permission de porter sous pavillon russe , dans la mer Noire , les productions de ses domaines eu Pologne. Par reconnaissance il offrit à l'impératrice de la servir contre les Turcs. Élevé par elle au commandement de ses flottes, il brûla dans le Borysthèue celle du capitan-pacha et battit dans le Nord les escadres du roi de Suède. Tant il est vrai que les plus grands événements sont souvent produits par les plus petites causes !
Ce prince, par l'originalité de son caractère , était un vrai phénomène au milieu d'un temps et d'un pays où l'effet d'une longue civilisation était de donner à tous les esprits une uniforme ressemblance , au moins pour le langage et pour la forme.
Dans nos brillantes sociétés surtout , par un mélange et par un frottement continuels, les empreintes natives de chaque caractère s'effaçaient; comme tout était de mode , tout était semblable. Les opinions , les paroles se pliaient sous le niveau de l'usage ; langage , conduite , tout était de convention , et , si l'intérieur différait, chacun au dehors prenait le même masque, le même ton et la même apparence.
Le prince de Nassau , au contraire, offrait à nos regards un mélange bizarre des qualités les plus opposées et ne ressemblait qu'à lui-même. Son esprit était peu cultivé ; il manquait d'imagination , parlait peu et semblait au premier abord d'une froideur extrême. Cependant nul n'était plus propre à réussir dans tout ce qu'il voulait, parce qu'il voulait très-fortement et avait une invariable suite dans ses démarches et dans ses projets.
Il avait toujours besoin d'argent, le prodiguait sans mesure et n'eu gardait jamais ; trois fois il se ruina , mais son bonheur et son courage relevèrent trois fois sa fortune.
Cet homme , d'un maintien si froid , s'irritait au moindre
mot ; sa douceur apparente se changeait avec rapidité en colère. Passionné pour les femmes, pour le jeu, pour le luxe, pour tous les plaisirs de la capitale, il les quittait sans regret au moindre bruit de trompettes et de guerre. Préférant Paris à tout autre séjour, il s'en éloignait sens cesse pour parcourir les quatre parties du monde , dont il fit le tour avec Bougainville.
Voluptueux avec recherche , il supportait sans peine les rigueurs de tous les climats , les fatigues de tous les genres , les privations de toute espèce. Partout où l'on s'amusait et où l'on se battait , on était sûr de le rencontrer. C'était le courtisan de toutes les cours , le guerrier de tous les camps , le chevalier de toutes les aventures.
On le vit successivement combattre les tigres dans un autre hémisphère , attaquer les Anglais à Gibraltar, s'élancer à la nage après l'incendie de sa batterie flottante , détruire une escadre turque près d'Oczakow, guerroyer contre les Suédois dans les mers glacées du Nord avec des fortunes diverses , et ensuite porter en Allemagne ses armes et son argent au secours des émigrés.
Enfin, pour compléter les contrastes, ce caractère si haut, si fier, si aventureux lorsqu'il était animé par la gloire ou par le simple point d'honneur, devenait trop flexible et trop souple à la cour, et le paladin, pour gagner la faveur des princes, retombait alors dans la foule des courtisans.
La Révolution l'empêcha d'achever le rôle auquel la nature l'avait destiné; il ne put y briller ni dans l'un ni dans l'autre parti. 11 s'y trouvait en effet dans une fausse position; car son amour pour les aventures et pour les dangers , ainsi que son ardeur impétueuse , auraient dû le classer au premier rang des Français, des républicains et des Impériaux , tandis que son nom , son rang, ses habitudes et ses préjugés le retenaient au milieu des coalisés, dont la lenteur méthodique était incompatible avec son humeur entreprenante.
Deux jours après notre combat, le prince de Nassau vint au bal de la reine avec une écharpe qui soutenait son bras. Notre aventure se répandit, et, comme ce temps bizarre était un constant mélange de galanterie, de chevalerie et de philosophie, cette petite affaire me fit honneur dans l'esprit des hommes qui se vantaient le plus de combattre les préjugés , et les dames me firent fête.
Nous passâmes l'hiver en jeux, en bals et en plaisirs. Tous les Français ressemblaient alors à ces jeunes Napolitains qui rient, chantent et s'endorment sans inquiétude sur la lave et au bord d'un volcan. Comment prévoir d'horribles malheurs au sein de la paix et de la prospérité ! Comment craindre ce débordement de passions et de crimes à une époque où tous les écrits , toutes les paroles , toutes les actions n'avaient pour but que l'extirpation des vices, la propagation des vertus, l'abolition de tout arbitraire , le soulagement des peuples, l'amélioration du commerce et de l'agriculture, enfin le perfectionnement des sociétés humaines !
Un roi jeune , vertueux , bienfaisant , qui n'avait d'autre pensée que celle du bonheur de ses sujets , et qui ne voulait d'autre autorité que celle de la justice , donnait par son exemple un nouvel essor à toutes ces idées généreuses et philanthropiques.
Il avait pris pour ministres les deux hommes que la voix publique désignait comme les plus instruits , les plus désintéressés , les plus vertueux. Toutes les idées de tolérance et de sage liberté étaient accueillies et encouragées par eux. Amis constants des principes, ennemis courageux des abus, ils réalisaient avec leur monarque les vœux de cet ancien sage qui disait que le bonheur n'existerait sur la terre qu'au moment où la vraie philosophie s'assiérait sur le trône.
Partout l'injuste persécution des protestants cessait; on supprimait la fiscalité des corporations; la corvée était détruite; les traces de toute servitude disparaissaient; les privilèges
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humiliants n'osaient plus se montrer et s'exercer; enfin ou vouait à l'oubli cette antique maxime féodale qui disait qu'aucun noble n'est tenu de payer taille ni de faire de viles corvées, (t que nul n'est corvéable s'il n'est vilain et taillable.
Avec de tels ministres, une réforme douce, graduelle et salutaire, nous aurait mis à l'abri d'une révolution ; mais une telle philosophie peut rarement se montrer avec impunité aux regards des classes puissantes, qui ne vivent que d'abus, n'existent que par des privilèges, et qui perdraient presque toutes leurs jouissances et leur éclat si le mérite seul menait au crédit et si la justice remplaçait l'arbitraire.
La cour, presque toujours plus puissante que la royauté , s'alarma des projets des deux ministres et les attaqua avec toutes les armes que l'intérêt et l'intrigue savent si bien fournir aux passions.
Le roi était bon , mais faible ; partageant les pensées et les sentiments de Turgot, il n'eut pas la force de le soutenir; il le renvoya et en gémit. Malesherbes voulut partager le sort d'un collègue si digne de lui et donna sa démission. Cependant , parmi les ministres qui les remplaçaient, on ne vit que des hommes de mérite , car on n'osait pas en proposer d'autres à un prince tel que Louis XVI.
Le choix de M. Necker comme directeur général des finances fut une grande et très-remarquable innovation ; elle portait l'empreinte de l'esprit du siècle, et c'était la première fois, depuis Henri IV, qu'on voyait un protestant siéger dans les conseils de nos rois.
L'envie la plus haineuse ne saurait , par aucun prétexte plausible, refuser à M. Necker le plus noble caractère, une âme élevée, un extrême amour du bien public, des intentions toujours pures , un esprit très-étendu et une brillante éloquence; mais il était, d'une autre par!, ainsi que le roi , plus fort en principes qu'en actions.
Tous deux, jugeant les hommes comme ils devraient être ,
f.G HÉUOIBES
et non comme ils sont, se persuadaient trop facilement qu'il suffisait de vouloir le bien pour le l'aire et de mériter l'amour des peuples pour l'obtenir. Ils ignoraient la logique des passions; ils ne savaient pas que , chez la plupart des hommes, rien n'est plus opposé à leur intérêt bien entendu que leur égoïsme.
Admis dans l'intimité de M. Neckeï et de sa femme, quoique bien jeune encore , je puis assurer que jamais on ne pouvait l'entendre sans être touché de ses sentiments et frappé de respect pour son caractère. On respirait dans cette maison un air de simplicité et de vertu tout à fait étranger au milieu d'une cour brillante et d'une capitale corrompue.
A cette époque, si différente du temps présent, un long usage excluait la jeunesse des affaires ; il fallait , pour oser se mêler de politique et de législation , cette maturité d'âge qui ne donne pas toujours la raison , mais qui au moins la suppose. Ainsi , dans ces souvenirs que je retrace , on ne doit point s'attendre à me voir comme acteur au milieu de tous ces divers événements qui se préparaient, se succédaient, et qui , eu nous donnant l'espoir de tant de bonheur, nous conduisirent à tant de calamités.
Dans la plus grande partie de ces scènes politiques qui ont fini par bouleverser l'Europe , j'étais placé , non sur le théâtre , mais au premier rang des spectateurs ; j'avais toute l'illusion de la scène. L'enthousiasme excité par les nouvelles idées de réformes , d'améliorations , de liberté , de tolérance et d'une égalité légale, me ravissait,
Le sort me mit cependant à portée plusieurs fois de voir de très-près les principaux personnages et l'intérieur même des coulisses; mais ce hasard, loin de dissiper mon illusion, y ajoutait; et il était en effet impossible de passer les soirées chez d'\lembert, d'aller à l'hôtel de la Rochefoucauld, chez les amis de Turgot , d'assister au déjeuner de l'abbé Raynal , d'être admis dans la société et dans la famille de M. de Malesherbcs ,
DU COMTE DK SÉGUB. 1)7
enfin d'approcher de la reine la plus aimable et du roi le plus vertueux, sans croire que nous entrions dans une sorte d'âgé d'or dont les siècles précédents ne nous donnaient aucune idée.
Cependant des faits mieux observes , et qui ne tardèrent pas à se multiplier, auraient du dessiller les yeux de spectateurs plus expérimentés, et une suite d'événements qui se succédèrent avec rapidité ne devaient manifester que trop clairement à nos yeux, d'un côté, l'imminence de la crise qui approchait, la Fougue des [iassions innovatrices qui se propageaient, l'effrayante jalousie qui animait l'ordre plébéien contre les ordres de la noblesse et du cierge , l'irritation de ceux-ci , et, de l'autre côté , la faiblesse des pilotes chargés de nous diriger entre tant d'écueils.
En effet , déjà par sa faiblesse le ministère de Louis XV avait laissé honteusement partager la Pologne par la Russie, la Prusse et l'Autriche : partage funeste! car il eut le double inconvénient : i° de rompre l'équilibre établi par le traité de Westphalie , d'augmenter considérablement la force de trois puissances déjà formidables , tandis que l'Angleterre , d'un autre côté , avait acquis la plus grande prépondérance par la conquête de l'Inde, ce qui rabaissait la France au second rang des monarchies, elle qui jusque-là avait occupé le premier; 2° de substituer le droit de convenance au droit des gens, puisque sans prétexte on avait démembré une puissance inoffensive , et par cette injustice ouvert la porte à la violation de tous les engagements , de tous les droits et de toutes les propriétés.
La même faiblesse semblait toujours paralyser nos conseils au dedans et au dehors. La Russie , active et constante dans son ambition, envahit bientôt la Crimée» Vainement l'Autriche s'efforça , pour la seconde fois, d'engager la France a opposer une digue a tant d'accroissements; vainement l'empereur Joseph, lorsqu'il vint a Paris, redoubla ses Instances et annonça le péril dont !,i gigantesque grandeur du colosse russe menaçait l'Europe L'amour du repos, le désordre des finances et la timiditi
(58 MEMOIBES
qui empêchait de les rétablir, on imposant le clergé, l'emportèrent sur toute autre considération.
Il en résulta que l'Autriche, ne se trouvant pas en état de lutter seule contre la Russie, changea de système et resserra ses liens avec le cabinet de Pétersbourg, ce qui nous fit perdre en grande partie notre prépondérance en Allemagne, et l'influence que nous étions habitués à exercer sur les puissances des deuxième et troisième ordres, qui jusqu'alors avaient compté sur notre protection.
Pendant ce temps, la liberté , assoupie dans le monde civilisé depuis tant de siècles , se réveillait dans un autre hémisphère et luttait glorieusement contre une antique domination , armée des forées les plus redoutables.
Inutilement l'Angleterre, fière de son pouvoir, de ses nombreuses flottes et de ses richesses , avait soldé et envoyé quarante mille hommes en Amérique pour étouffer cette liberté dans son berceau : une nation tout entière qui veut être libre est difficilement vaincue.
Le courage de ces nouveaux républicains leur attirait partout en Europe l'estime, les vœux des amis de la justice et de l'humanité. La jeunesse surtout, par un singulier contraste, élevée, au sein des monarchies , dans l'admiration des grands écrivains comme des héros de la Grèce et de Rome , portait jusqu'à l'enthousiasme l'intérêt que lui inspirait l'insurrection américaine.
Le gouvernement français, qui désirait l'affaiblissement de la puissance anglaise, était insensiblement entraîné par cette opinion libérale qui se déclarait avec tant de vivacité. Il donnait même secrètement ou laissait donner, par son commerce , des secours en armes , en munitions et en argent, aux Américains ; mais, par une suite de sa faiblesse, il n'osait se prononcer ouvertement , affectait au contraire en apparence une impartiale neutralité, et s'aveuglait au point de croire que ses démarches secrètes ne seraient pas devinées et qu'il pourrait ruiner sa rivale sans courir le danger de se mesurer avec elle. Lue telle illusion
devait peu durer, et le cabinet anglais était trop clairvoyant pour laisser ainsi recueillir au nôtre les avantages de la guerre sans en courir les chances.
Le voile dont on se couvrait devenait de jour en jour plus transparent. Bientôt on vit arriver à Paris les députés américains, Sileas Deanc et Arthur Lee ; peu de temps après, le célèbre Benjamin Franklin vint les rejoindre. Il serait difficile d'exprimer avec quel empressement, avec quelle faveur furent accueillis en France, au sein d'une vieille monarchie, ces envoyés d'un peuple en insurrection contre son monarque.
Rien n'était plus surprenant que le contraste du luxe de notre capitale, de l'élégance de nos modes, de la magnificence de Versailles, de toutes ces traces vivantes de la fierté monarchique de Louis XIV, de la hauteur polie, mais superbe, de uns grands, avec l'habillement presque rustique, le maintien simple , mais fier, le langage libre et sans détour, la chevelure sans apprêt et sans poudre, enfin avec cet air antique qui semblait transporter tout à coup dans nos murs, au milieu de la civilisation amollie et servile du dix-septième siècle, quelques sages contemporains de Platon ou des républicains du temps de Caton et de Fabius.
Ce spectacle inattendu nous ravissait d'autant plus qu'il était nouveau , et qu'il arrivait justement à l'époque où la littérature et la philosophie répandaient universellement parmi nous le désir des reformes , le penchant aux innovations et les germes d'un vif amour pour la liberté.
Le bruit des armes excitait encore davantage l'ardeur d'une jeunesse belliqueuse; la lente circonspection de nos ministres nous irritait; nous étions fatigués de la longueur d'une paix qui durait depuis plus de dix ans , et chacun brûlait du désir de réparer les affronts de la dernière guerre , de combattre les Anglais et de voler au secours des Américains.
Cette impatience, contenue par le gouvernement, s'en accroissait encore ; car on fortifie presque toujours ce que l'on
comprime. Bientôt, appuyés par l'autorité d'un long usage et par le souvenir de nos ancêtres, qu'on avait vu souvent, tandis que nos rois restaient en paix , chercher partout la guerre et les aventures, et faire briller leurs épées tantôt dans les camps espagnols , italiens , pour combattre les Sarrasins , tantôt dans les armées autrichiennes, pour repousser les invasions des Ottomans , nous cherchâmes les moyens de traverser individuellement l'Océan pour nous ranger sous les drapeaux de la liberté américaine.
Les commissaires du Congrès n'étaient point encore reconnus officiellement comme agents diplomatiques ; ils n'avaient point obtenu d'audience du monarque ; c'était par des intermédiaires que le ministère négociait avec eux ; mais dans leurs maisons on voyait chaque jour accourir avec empressement les hommes les plus distingués de la capitale et de la cour, ainsi que tous les philosophes, les savants et les littérateurs les plus célèbres. Ceux-ci attribuaient h leurs propres écrits et à leur influence les progrès et les succès des doctrines libérales dans uu autre monde , et leur désir secret était de se voir un jour législateurs en Europe , comme leurs émules l'étaient en Amérique.
Conduits par un autre motif, les jeunes officiers français, qui ne respiraient que la guerre , s'empressaient de venir chez les commissaires américains et de les questionner sur la situation de leurs affaires , sur les forces du Congrès , sur leurs moyens de défense , et sur les nouvelles diverses qu'on recevait incessamment de ce grand théâtre, où l'on voyait la liberté combattre si vaillamment contre la tyrannie britannique.
Ce qui ajoutait encore à notre estime , à notre confiance, à notre admiration, c'était la bonne foi et la simplicité avec lesquelles ces envoyés, dédaignant tout artifice diplomatique, nous racontaient les revers fréquents et successifs que leurs milices encore inexpérimentées venaient d'éprouver; car, dans ces premiers temps, le nombre et la tactique des Anglais leur donnaient des triomphes momentanés sur la vaillance des
cultivateurs américains, novices dans le métier des armes.
Sileas Deane et Arthur Lee ne nous dissimulèrent point que le secours de quelques officiers instruits leur serait aussi agréable qu'utile ; ils nous dirent même qu'ils étaient autorisés à promettre , à ceux de nous qui voudraient embrasser leur cause , des grades proportionnés à leurs services.
Les troupes américaines comptaient déjà dans leurs rangs plusieurs volontaires européens , que l'amour de la gloire et de l'indépendance y avait conduits. On y distinguait surtout deux Polonais dont l'histoire conservera les noms , le brave Pulawski et l'illustre Kosciusko, qui , depuis , brisa momentanément les fers de sa patrie et ne succomba qu'après avoir ébranlé , par de nombreux combats et d'éclatants triomphes , la puissance du colosse qui l'attaquait; enfin le major Fleury, qui honora notre patrie par son heureuse audace et par ses talents.
Les trois premiers Français , distingués par leur rang à la cour, qui offrirent le secours de leurs épées aux Américains, furent le marquis de Lafayette, le vicomte de Noailles et moi. Nous étions depuis longtemps unis par amitié , nous l'étions encore par une grande conformité de sentiments , et nous le fûmes bientôt par les nœuds du sang.
Lafayette et le vicomte de Noailles avaient épousé deux filles du duc de Noailles , nommé alors duc d'Ayen -, leur mère , la duchesse d'Ayen, était fille du premier lit de M. d'Aguesseau , conseiller d'État et fils du chancelier d'Aguesseau. Il avait eu , d'un second lit , vingt ans après, plusieurs enfants, dont l'un était M. d'Aguesseau , aujourd'hui pair de France, une fille mariée à M. de Saron , premier président du parlement de Paris, et enfin une autre fille que j'épousai au printemps de l'année 17 77, de sorte que , par cette alliance , je devins l'oncle de mes deux amis.
Nous nous promîmes tous trois le secret sur nos arrange-ments avec les commissaires américains, afin de nous donner le
temps de sonder les dispositions de notre cour et de rassembler les moyens nécessaires à l'exécution de nos projets. La conformité de nos sentiments, de nos opinions , de nos désirs, n'existait malheureusement pas alors dans nos fortunes : le vicomte de Noaillcs et moi nous dépendions de nos parents , et nous ne jouissions que de la pension qu'ils nous donnaient. Lafayette, au contraire, quoique plus jeune et moins avaucé en grade que nous , se trouvait , par un singulier hasard , à l'âge de dix-neuf ans , maître de son bien , de sa personne , et possesseur indépendant de cent mille livres de rentes.
Notre ardeur était trop vive pour être longtemps discrète; nous confiâmes notre dessein à quelques jeunes gens que nous espérions engager dans notre entreprise. La cour en eut connaissance, et le ministère, qui craignait que le départ pour l'Amérique de volontaires d'un rang distingué , qu'on ne croirait pas possible sans son autorisation, ne découvrît aux yeux des Anglais les vues qu'il voulait encore leur cacher, nous enjoiguit formellement de renoncer à notre dessein.
Nos parents, qui l'avaient ignoré jusque-là, prirent l'alarme et nous reprochèrent vivement notre aventureuse légèreté. Ce qui me frappa surtout, ce fut la surprise qu'en témoigna la famille de Lafayette; elle me parut d'autant plus plaisante qu'elle m'apprit à quel point ses grands parents avaient jusqu'alors mal jugé et mal connu son caractère.
Lafayette eut de tout temps . et surtout quand il était jeune , un maintien froid , grave , et qui annonçait même très-faussement une apparence d'embarras et de timidité. Ce froid extérieur et son peu d'empressement à parler faisaient un contraste singulier avec la pétulance , la légèreté et la loquacité brillante des personnes de son âge ; mais cette enveloppe , si froide aux regards, cachait l'esprit le plus actif, le caractère le plus ferme et l'âme la plus brûlante.
J'avais été mieux que personne à portée de l'apprécier ; car, l'hiver précédent , amoureux d'uue dame aimable autant que
belle, il m'avait cru mal a propos son rival, et, maigre notre amitié , dans un accès de jalousie, il avait passé presque toute une nuit chez moi pour me persuader de disputer eontre lui , l'épée à la main, le cœur d'une beauté sur laquelle je n'avais pas la moindre prétention.
Quelques jours après notre querelle et notre réconciliation , je ne pus m'empècher de rire en écoutant le maréchal de ISoailles et d'autres personnes de sa famille me prier d'user de mon influence sur lui pour échauffer sa froideur, pour le réveiller de sou indolence, et pour communiquer uu peu de feu à sou caractère. Jugez donc quel dut être leur étonnement lorsqu'ils apprirent tout a coup que ce jeune sage de dix-neuf ans , si froid , si insouciant , emporté par la passion de la gloire et des périls , voulait franchir l'Océan pour combattre en laveur de la liberté américaine!
Au reste , la défense que nous avions reçue de tenter cette grande aventure produisit naturellement sur nous des effets tout différents : elle consterna le vicomte de Noailles et moi , parce qu'elle nous ôtait absolument toute liberté et tout moyen d'agir, et elle irrita Lafayette , qui résolut de l'enfreindre , assuré de ne manquer d'aucun des moyens nécessaires à la réussite de son dessein.
Cependant il dissimula et parut d'abord obéir comme nous à l'ordre que nous avions reçu; mais, deux mois après, uu matin, à sept heures, il entre brusquement dans ma chambre, en ferme hermétiquement la porte, et, s'asseyant près de mon lit, médit : « Je pars pour l'Amérique. Tout le monde l'ignore, « mais je t'aime trop pour avoir voulu partir sans te confier « mon secret. — Et quel moyen, lui répondis-je, as-tu pris « pour assurer tou embarquement? »
J'appris alors de lui qu'ayant, sous un prétexte plausible,
fait un voyage hors de France , il avait acheté un vaisseau , qui
devait l'attendre dans un port d'Espagne; il l'avait armé, s'était
procuré un bon équipage , et avait rempli ce navire nou-seule-
74 m i:\ioires
ment d'armes et de munitions , mais encore d'un assez grand nombre d'officiers qui avaient consenti à partager son sort. Parmi ces officiers se trouvaient M. de Ternan, militaire brave et instruit, et AI. de VaJfort, recommandable par sa longue expérience , par sa sévère probité , par ses profondes études. Depuis , mon père lui confia la surveillance de l'École militaire , de sorte qu'il devint le principal instituteur de Napoléon Bonaparte. Ces deux officiers avaient été indiqués à Lafayette par M. le comte de Broglie, auquel il avait confié son projet (1).
Je n'eus pas besoin d'exprimer longuement à mon ami le chagrin que j'avais de ne pouvoir l'accompagner : il le sentait aussi vivement que moi ; mais nous conservions l'espoir que la guerre éclaterait bientôt entre l'Angleterre et la France et qu'alors rien ne s'opposerait à notre réunion.
Lafayette , après avoir fait la même confidence au vicomte de Noailles, s'éloigna promptement de Paris. Son départ jeta dans l'affliction sa famille, qui le voyait avec une peine extrême non-seulement courir tant de dangers de tout genre, mais encore sacrifier à la cause d'un pays si lointain une grande partie de sa fortune. Sa femme seule, quoique la plus affligée, l'aimait trop pour ne pas partager ses sentiments et approuver sa généreuse résolution.
La cour, promptement informée de sa désobéissance, envoya pour l'arrêter des ordres qui furent exécutés. Ainsi mon malheureux ami , après tant de sacrifices , se vit privé de sa liberté, au moment où il partait pour défendre celle d'un autre hémisphère.
Heureusement, peu de jours après, ayant trompé la vigilance de ses surveillants , il s'échappa, franchit les Pyrénées, et retrouva sur la côte espagnole son vaisseau ainsi que ses compagnons d'armes , qui déjà désespéraient de le revoir. 11 mit à la
(l)MM.Dupoi;lail,fleGoiivion, Gimat, ciePontgibaut faisaient partie du nombre des officiers qui suivirent M. «le Lafayette.
voile, arriva sans accident en Amérique, et reçut l'accueil que méritait sa noble et généreuse audace.
Se montrant ensuite aussi modeste qu'ardent et aussi prudent qu'intrépide, il s'attira de la part des Américains l'estime et la confiance générales , à un tel degré que son âge parut oublié, que ses qualités seules furent comptées, et que , peu d'années après, Washington, qui l'avait deviné, lui confia le commandement d'un corps d'armée et le soin de faire, à la tète de ce corps , une campagne défensive , genre de guerre qui demande le plus d'expérience, de sagesse et d'habileté.
Cependant, avant de le favoriser ainsi, la fortune l'avait sévèrement éprouvé ; car, à son début , elle ne lui avait l'ait connaître que ses rigueurs. La première bataille à laquelle il se distingua fut une bataille perdue , celle de Brandy-Wine. Il y reçut une blessure grave : une balle traversa sa jambe, ce qui ne l'empêcha pas de continuer quelque temps ses efforts héroïques pour rallier les Américains.
Bientôt il vit Philadelphie au pouvoir des Anglais ; mais il était doué de ces qualités qui seules rendent la célébrité durable , la fermeté dans les revers, la constance dans les résolutions et la confiance dans l'avenir. Comme Washington , sou maître, il pouvait être vaincu , mais non découragé.
Je le retrouvai tout entier dans les lettres qu'il m'écrivit après ce commencement malencontreux d'une carrière si brillante. Cependant , sous les drapeaux delà liberté, dans les camps républicains , et presque sous les yeux des sages du Congrès , il montra une seule fois, par un trait de bravoure purement chevaleresque , qu'il ne s'était pas totalement désaccoutumé des habitudes et des mœurs de nos jeunes paladins français.
Le comte de Carliste avait publié en Amérique une proclamation qui contenait des expressions injurieuses pour la France ; Lafayette, en cbampion de l'honneur français, envoya un cartel au comte et le défia au combat Lord Carlisle répoudit avec sagesse, en refusant ce défi , « que les querelles des nations
« entraîneraient à leur suite trop de désordres si elles evei- « taie&t des haines individuelles. »
Lorsque Paris retentit du bruit des premiers combats , où
Lafayette et ses compagnons d'armes avaient fait briller le uoju français, l'approbation fut générale; les personnes mêmes qui avaient le plus blâmé sa téméraire entreprise l'applaudirent; la cour s'en montrait presque enorgueillie, et toute la jeunesse l'enviait. Ainsi l'opinion publique, se déclarant de plus en plus pour la guerre, la rendait inévitable, et entraînait nécessairement un gouvernement trop faible pour résistera une telle impulsion.
Aussi le vieux comte de Maurepas, premier ministre, dit plusieurs fois à mon père que c'était l'ardeur impétueuse des jeunes courtisans et des guerriers français qui avait étourdi la sagesse du conseil , et forcé , pour ainsi dire , le gouvernement à la guerre.
Quoi qu'il en soit, pendant longtemps encore la lente circonspection des ministres déçut notre attente , et ils continuèrent , selon leur coutume , à tenir à Londres un langage pacifique , tandis qu'ils négociaient secrètement avec les commissaires américains.
Ces longueurs et cette indécision me désolaient, ainsi que ceux qui partageaient mes sentiments. Heureusement, à vingttrois ans et dans Paris, le tourbillon du monde, les devoirs militaires et des occupations aussi variées que nombreuses offrent une foule de moyens pour supporter les contrariétés.
Au printemps de la vie tout ebagrin est léger, parce qu'on voit tout au travers du prisme de l'espérance , qui répand sur l'avenir les plus riantes couleurs.
Je quittai pendant l'hiver la capitale, pour jouir du plaisir, nouveau pour moi , de connaître et de commander le régiment de dragons dont j'étais le colonel en second.
I>a vue de nos armes et les exercices militaires me présentaient une image de la guerre, et m'aidaient à en attendre la
DU COMTE DE SEGUB. il
realité. Un autre soiu plus pressant occupa bientôt toutes mes peusées. Le 30 avril 1777 j'épousai mademoiselle d' A guésseau, et mes idées de gloire se calmèrent facilement avec l'aide d'impressions plus douces et non moins vives.
Mon mariage, quelque charme qu'il eût pour moi , ne pouvait me faire oublier mes devoirs militaires , et je me rendis dès la fin de mai à Douai , où le régiment d'Orléans était alors en garnison.
Depuis quelques années , l'esprit d'innovation , de réforme et d'amélioration, s'étendait sur l'armée , sur sou administration et sur sa tactique , comme sur tout autre objet.
Ce n'est point ici le lieu de tracer une histoire des révolutions successives du système militaire dans l'Europe moderne. Je dirai seulement, en peu de mots, que longtemps les Francs, nos aïeux , empruntant des Gaulois vaincus la tactique romaine, durent à cette science, qui régularisait leurs mouvements et dirigeait leur courage, leur premier, leur capital succès à Tolbiac, et, depuis, leurs victoires nombreuses contre les Allemands , les Sarrasins et les Saxons , qui tour à tour s'efforcèrent d'envahir la France.
L'histoire de Charlemagne nous apprend même que, s'il n'eût point conservé quelques traces de cet ancien système militaire, l'opiniâtre et féroce vaillance des Saxons aurait lassé son génie. 11 conquit presque toute l'Europe parce qu'il était à cette époque, non le plus brave, mais le plus habile des guerriers.
Cependant la richesse des princes, des ducs, des comtes, des leudes, avait déjà apporté uu notable changement dans la manière de faire la guerre ; la plupart dédaignant de combattre à pied, la cavalerie l'emportait dans l'opinion sur l'infanterie. Ainsi la guerre changea , et les armées perdirent peu à peu leur principale force, celle de l'infanterie.
Sous les successeurs de Charles , ce mépris pour l'infanterie s'accrut journellement ; on oublia toute règle de tactique j
quelques paysans et bourgeois mal armés composaient seuls cette misérable infanterie , qui ne comptait presque plus pour rien dans les batailles. Les seigneurs , leurs vassaux et arrierevassairx, les chevalière, leurs écuyers, leurs hommes d'armes composaient une cavalerie nombreuse , fière et magnifique ; elle faisait la guerre sans plan et combattait sans ordre. Le courage personnel était tout , et l'habileté rien.
On pouvait décrire un grand combat par le simple récit de dix mille duels simultanés. On faisait des invasions, des excursions , plutôt que des campagnes. Le service obligé n'était que de quarante jours ; aucune grande conquête n'était possible , et , tant que ce chaos féodal dura , chaque nation , en proie à des guerres privées , fut peu redoutable pour les autres.
Le fanatisme seul créa , grossit et versa dans l'Orient un immense torrent de guerriers qui , de toutes les contrées de l'Europe, se répandit avec fureur sur l'Asie. Plusieurs millions d'hommes y périrent , et un petit nombre d'illustres aventuriers y conquirent seuls quelques principautés, que, peu de temps après, les Sarrasins leur enlevèrent.
Constantinople , perdue par la faiblesse d'un lâche despote et prise d'assaut par nos chevaliers , ne resta que cinquante ans sous l'empire des Latins, que d'irrégulières milices féodales ne purent défendre.
Enfin nos" rois , las de tant de désordres et devenus puissants en domaines que désolaient les courses des brigands , les révoltes des villes , les discordes des grands et les invasions anglaises, provoquées par des vassaux infidèles, levèrent et soldèrent des compagnies d'hommes d'armes.
Bientôt la découverte de la poudre changea forcément la tactique et le destin des peuples. Une infanterie redoutable reparut dans nos armées. Les révoltes devinrent presque impossibles. Les villes fortifiées auraient seules pu résister avec succès à l'autorité, mais la plupart appartenaient au souverain ; les grands perdirent peu à peu celles qu'ils tenaient encore.
Tous les pouvoirs se centralisèrent et se réunirent dans la main du monarque.
Les exploits des lansquenets , et surtout ceux des Suisses , démontrèrent avec évidence les innombrables avantages d'une bonne infanterie, si longtemps dédaignée. Enfin il parut un grand homme dans le Nord, Gustave- Adolphe : il fit une révolution dans la tactique. Ce génie profond et ardent sut, avec quinze mille hommes, par l'habileté de ses manœuvres, par la savante ordonnance de ses bataillons, conquérir en peu de temps presque toute la belliqueuse Germanie. L'infanterie suédoise acquit alors la même célébrité que , dans les temps antiques , mérita la phalange macédonienne.
Après la mort de Gustave, tous les princes de l'Europe s'approprièrent sa législation militaire. Les grands hommes qui illustrèrent le règne glorieux de Louis XIV perfectionnèrent cette tactique. Vauban porta au plus haut degré la science dos sièges et de la défense des places. Condé, Turenne, Luxembourg et Villars excitèrent autant d'admiration par la sagesse de leurs plans de campagne et par l'habileté de leurs manœuvres que par leur audace et leur rapidité.
En vain cependant Folard, Feuquières, Vauban, Montécuculli , Puységur traçaient savamment les règles que mettaient si brillamment en pratique tant de grands capitaines; vainement, de toutes parts , les arts et les sciences contribuaient par leurs découvertes au progrès méthodique de cette science de guerre ci de destruction : nos armées étaient encore bien loin de ressembler à celles qui étonnent aujourd'hui l'Europe.
Il restait trop de traces des mœurs et du désordre de l'ancien temps. Les armées étaient peu nombreuses ; pourtant les trésors des rois suffisaient à peine pour les payer; dans les grandes crises on était encore oblige d'avoir recours au ban et à l'arriere-ban , dernière image de la féodalité.
Pendant la jeunesse de Louis XV l'habillement des troupes n'était pas uniforme; plus tard même nous vîmes des mnré-
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chaux, tels que M. le naaréchal de Contactes < en habit de ville et portant une grande perruque. L'obligation stricte de l'uniforme fut établie depuis; néanmoins nous avons encore vu les officiers des gardes-françaises monter la garde , à Versailles , en habit noir, avec le hausse-col sur la poitrine.
11 était difficile que la discipline fût rigoureuse et l'instruction profonde ; les emplois d'ofliciers appartenaient de droit aux gentilshommes de province, très-liers, assez insurbordonnés, et communément dépourvus d'instruction.
Les emplois supérieurs étaient réservés, à bien peu d'exceptions près, pour les fils des grands seigneurs et des nobles de cour, qu'on appelait hommes de qualité. Loin d'exiger d'eux , pour les obtenir, quelques études et quelque expérience , on les faisait colonels lorsqu'ils étaient encore enfants.
Mon père, alors l'un des moins favorisés, fut à dix-neuf ans colonel du régiment de Soissonnais , et fut blessé , eu le commandant, à la bataille de Rocoux. Le duc de Fronsac , fils du maréchal de Richelieu, fut nommé à sept ans colonel du régiment de Septimauie. Son major n'avait que cinq années de plus que lui.
Cependant il faut dire que, pour l'ordinaire, les places de lieutenant-colonel et de major étaient données à des capitaines qui s'étaient distingués par leur intelligence. A proprement parler il n'existait point d'administration générale dans les corps ; chaque capitaine était chargé de celle de sa compagnie, qu'il recrutait, équipait et gouvernait suivant son intelligence.
Les revers de la guerre de Sept-Ans nous ouvrirent tardivement les yeux , et le gouvernement sentit la nécessité d'adopter les règles d'une administration et d'une tactique par lesquelles le grand Frédéric avait su triompher des trois plus grandes puissances de l'Europe.
Les ordonnances de M. le duc de Choiseul firent disparaître la plupart des anciens abus. Nos manœuvres devinrent régu-
lières; une instruction plus étendue fut exigée des officiers; on nous soumit à la plus sévère discipline et à la plus stricte subordiuation. Une sage administration remédia au désordre : elle établit, pour l'équipement, le recrutement, l'armement, les remontes , une utile économie , et dans l'habillement une parfaite uniformité. Tel était le nouvel ordre de cboses , au moment où j'entrai au service.
La faveur accordée aux colonels dont les régiments étaient les mieux instruits et les mieux disciplinés, et l'avancement obtenu par les officiers qui se distinguaient dans les écoles de théorie et dans les exercices , excitaient dans toute la France une émulation générale, et chacun se disputait à l'envi ce nouveau genre de palme.
Tous les colonels cherchaient à se surpasser mutuellement par la belle tenue de leurs troupes ainsi que par la régularité et la promptitude de belles manœuvres, dont la plupart étaient peut-être au fond plus propres à briller dans des revues de parade qu'à conduire à la victoire sur les champs de bataille.
L'amour-propre exagère tout. Plusieurs chefs de corps , que nous appelions les faiseurs , tourmentaient les soldats par des détails minutieux et les officiers par une sévérité plus dure que juste. En tout on n'avait pris de l'école de Frédéric que ses leçons ies plus faciles à saisir et les moins essentielles. On en avait bien appris les petits secrets qui instruisent et fout mouvoir une troupe peu nombreuse , mais on n'avait pas aperçu les grands principes qui donnent un grand ensemble et une sûre direction aux mouvements d'une armée.
M. le comte du Muy, vénérable par ses vertus, par sa juste rigidité , s'était borné à maintenir sévèrement l'ordre qu'il trouvait établi. Son successeur, le comte de Saint-Germain, ennemi des abus du luxe et des caprices de la faveur, attaqua la cour, supprima les corps privilégiés, lourds pour le Trésor, rarement utiles a la guerre, mais chers à la noblesse, parce qu'ils lui étaient avantageux.