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deux princes cabardiens , pour un morceau de mouton, des querelles aussi sérieuses que celles d'Agamcmnon et d'Achille, si poétiquement ennoblies par le génie d'Homère.
La boisson ordinaire des Cabardiens est une espèce de bière laite avec du millet ; les riches boivent un hydromel non fermenté.
Dans les fêtes , la jeunesse danse au son du tambourin et de quelques flûtes percées de trois trous et nommées balalekct.
Les hommes se montrent, à ces bals, revêtus de leurs armures, et les femmes parées de leurs plus belles robes ou surbifs. Avant d'ouvrir le bal , les jeunes Cabardiens se livrent à des exercices militaires. Les plus adroits peuvent choisir la danseuse qui leur plaît; les maladroits perdent ce privilège. Les jeunes filles apprennent à coudre , à broder, font elles-mêmes les habillements de leurs maris et soignent leurs armures.
Quoique mariée une Cabardienne conserve la coiffure destinée aux vierges , et ne reçoit de ses parents la permission de porter la coiffure des femmes que lorsqu'elle est devenue mère d'un garçon.
Les femmes , non moins belliqueuses que leurs maris , excitent, soutiennent, enflamment leur courage. Le général Apraxin les a vues, après une défaite , insulter ces guerriers vaincus, en leur reprochant d'avoir perdu tout à la fois leur vaillance et leur droit à l'affection de leur famille.
A la mort de son mari la femme doit se déchirer jusqu'au sang le visage et le sein. On juge de sa sensibilité par le plus ou le moins de gravité des blessures qu'elle se fait. Le guerrier devenu veuf doit se meurtrir la tête à coup de fouet. Ces coutumes commençaient à tomber en désuétude.
On retrouve les mêmes mœurs chez les Tschetchins, les Avares, les Karakalpakes, les Andes, les Alagius , les Grébentchoukoffes , les fngoutches , les Osses , les Sigores et plusieurs autres peuplades du Caucase.
Une seule tribu , celle des Koumoniqucs , tirant son origine
des Ogres ou Hongrois de Madjar, vit sous d'autres formes de gouvernement. Les ruines de Madjar existent encore dans le désert qu'on traverse en allant de Teherkask à Mosdock ; leur étendue indique assez que Madjar fut autrefois une ville considérable.
La guerre des Russes contre les Circassiens , d'abord commencée pour les punir de quelques brigandages , avait , jusqu'à l'époque de mon arrivée à Pétersbourg, paru peu importante. Plusieurs princes du Caucase s'étaient même établis en Russie et avaient servi dans les armées impériales.
Je vis à la cour de Catherine et je reçus chez moi des princes cabardiens, envoyés par leurs tribus pour implorer la clémence de l'impératrice. Ils me montrèrent leurs armures et me rendirent témoin de leurs exercices militaires.
Je les ai vus, au galop le plus rapide, abattre avec des flèches et à une grande distance un chapeau posé sur une perche. Je conserve encore des dessins où ils sont représentés avec leur cotte démaille et leur habit de guerre.
Tandis que , dans la capitale , ils parlaient de soumission , leur nation combattait les Russes, et cette guerre prenait de jour en jour un caractère plus grave par la réunion de tous les peuples du Caucase , qui grossissaient leurs forces , et par les secours que leur donnaient les Lesghis , ainsi que les Turcs, qui, sous les ordres du pacha d'Achalzik, envahissaient les États des rois d'Imérétie et de Géorgie.
Dans ce même temps , à l'extrémité de l'Asie , une rupture avait éclaté entre les Russes et les Chinois. Ceux-ci s'étaient emparés d'une île située au milieu du fleuve Amour et y construisaient un fort. L'empereur de la Chine avait écrit des lettres très-hautaines à Catherine II , et cette princesse se voyait obligée d'envoyer à grands frais au fond de la Sibérie des troupes et du canon.
J'étais peut-être alors le seul Européen qu'une semblable querelle pût occuper et contrarier. Le comte deWoronzoff,
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ministre du commerce, annonçait l'intention de faire un voyage aux frontières de la Chine, et son départ aurait paralysé nos négociations commerciales peut-être pour une année.
Depuis longtemps l'orgueil du souverain de la Chine avait blessé la fierté de l'impératrice, peu accoutumée aux humiliations. Au commencement de son règne , une nombreuse tribu deKalmouks, qui habitait les vastes plaines situées au nord-est de la mer Caspienne , se trouvant lasse des taxes que les gouverneurs russes lui imposaient, et ne pouvant supporter le joug des lois , que leur farouche liberté leur faisait regarder comme une tyrannie , résolut de s'en affranchir.
Tout à coup , le même jour, à la même heure, cent cinquante mille familles de Ralmouks plient leurs tentes, les placent sur des chariots, sellent leurs chevaux, emmènent leurs troupeaux, disparaissent , se dirigent vers l'orient , et , après deux ans de marche, arrivent sur les frontières de la Chine. Là ils écrivent au souverain de ce vaste empire et lui demandent un asile.
Cette visite inattendue de deux ou trois cent mille hôtes , loin d'alarmer l'empereur, lui causa une orgueilleuse satisfaction ; il accorda des terres à ces Ralmouks , et au milieu de leurs établissements il érigea une pyramide avec une inscription dans laquelle il se vantait d'être au-dessus de tous les monarques de l'univers.
« Ceux-ci, disait-il , prodiguent l'or et le sang, ils épuisent « leurs forces pour conquérir à grands frais et avec de longs « travaux quelques villes, quelques bourgades, tandis que nous, o puissants et respectés, par la sagesse de nos lois, par la pros- « périté de nos sujets , nous voyons des nations entières ac- « courir des extrémités du monde pour se soumettre à notre « domination. »
Bien que l'impératrice voulût quelquefois tourner en ridicule cette forfanterie asiatique, on voyait à l'amertume de ses railleries qu'elle eu conservait un vif et secret dépit.
Bientôt l'impératrice fut distraite de ses occupations admiuis-
tratives par de nouvelles apparences de guerre. M. de Choiseul la croyait inévitable. Le ministère britannique, dans le dessein de faire échouer nos négociations de commerce, encourageait les Turcs à protéger les mouvements hostiles des Tartares, des Lesghis et du pacha d'Achalzik. En amenant une rupture l'Angleterre espérait arrêter les progrès de notre influence à Pétersbourg ou bien anéantir celle que nous conservions à Con^tantinople.
Déjà tous ces mouvements renouvelaient dans l'esprit de Catherine II d'anciennes méfiances contre nous, et j'obtenais plus rarement des conférences. Cependant cette princesse me montrait toujours personnellement la même bonté; elle me permit de dîner avec elle dans un nouveau palais construit par le prince Potemkin.
On y voyait une galerie entourée de colonnes , et d'une telle étendue qu'une table de cinquante couverts, placée à l'extremite de cette galerie, était à peine aperçue de ceux qui entraient par l'autre extrémité.
Hors de cette galerie on trouvait un jardin d'hiver si grand qu'un temple placé au centre de ce jardin n'y paraissait pas disproportionné, bien que dans sa rotonde cinquante personnes pussent être assises sans se gêner .
Là ce prince nous fit entendre le concert le plus étrange : c'était une musique uniquement composée de cors, et dont chacun ne faisait jamais qu'une note ; ce qui n'empêchait pas ces singuliers musiciens déjouer avec précision et rapidité des morceaux d'harmonie de la plus difficile exécution.
Le vice-chancelier donna aussi un grand souper à l'impératrice. Je désirais qu'il y invitât M. le comte de Custines, qui venait d'arriver à Pétersbourg; mais, comme il n'avait pas encore été présenté, le comte Ostermann n'osait pas le prier. Te montrai à l'impératrice quelque regret de ce refus, et par ses ordres l'invitation fut faite.
Vers ce temps , après avoir célèbre avec magnificence à Pe-
tershoffles fêtes de la Saint-Pierre, Catherine, qui choisissait ordinairement ces jours solennels pour faire éclater sa générosité, donna aucomteBezborodko quatre mille paysans, au comte de Woronzoff une plaque de diamants et cinquante mille roubles. Elle nomma six sénateurs, et accorda à d'autres seigneurs plusieurs gouvernements et un grand nombre de décorations.
A la grande surprise de la cour, on vit le favori Yermoloff attaquer le prince Potemkin dans l'esprit de sa souveraine et miner visiblement son crédit. Le khan de Crimée, Sahim-Gheray, en perdant sa souveraineté , avait obtenu de l'impératrice la promesse d'une indemnité avec un traitement annuel et considérable ; je ne sais par quelle raison les payements de cette pension se trouvèrent retardés.
Le khan, soupçonnant le prince Potemkin de détourner pour quelque autre emploi les sommes qui lui étaient destinées, se plaignit vivement de cette négligence ou de cette infidélité, et, pour faire parvenir sûrement ses plaintes à Catherine II, il s'adressa au favori Yermoloff, qui saisit cette occasion favorable pour irriter sa souveraine contre le ministre puissant qu'il se flattait un peu trop légèrement de renverser.
Tous ceux qui étaient mécontents de la hauteur du prince Potemkin se rallièrent à M. Yermoloff , et bientôt, de tous côtés, Catherine fut assaillie de délations contre l'administration du prince, qu'ils accusaient même de déprédations.
L'impératrice en conçut et eu montra une humeur assez vive. Au lieu d'expliquer sa conduite et de se justifier, le prince, fier et audacieux, lui oppose des dénégations brusques, un maintien froid, la plupart du temps un silence presque dédaigneux. Enfin non- seulement il cesse toute assiduité près de sa souveraine, mais il s'en éloigne, quitte Czarskozelo et passe à Pétersbourg ses journées chez le grand-écuyer , ne paraissant occupé que de festins, de plaisirs et d'amour.
Le dépit de Catherine se manifestait à tous les yeux ; le crédit d'Yermoloff semblait croître rapidement. La cour, étonnée
d'un tel changement, se tournait, suivant L'usage, \<ts le soleil lavant.
Les parents et les amis du prince sont consternés et disent qu'il se perd par un orgueil déplacé. Sa disgrâce parait certaine ; chacun s'éloigue de lui ; la plupart des ministres étrangers imitent eux-mêmes cet exemple. M. Fitz-Herbert se conduisit plus noblement, quoique dans le fond il ne vît pas avec peine la chute d'un ministre qui se montrait alors plus favorable à nos intérêts qu'à ceux de l'Angleterre.
Pour moi, je crus devoir dans cette circonstance redoubler mon assiduité près du prince. Je le vis tous les jours, et je lui dis franchement qu'il courait imprudemment à sa perte en osant braver ainsi sa souveraine et blesser sa fierté.
« Eh quoi ! vous aussi, me dit-il, vous voulez que je plie hon- « teusement, après tant de services rendus, sous le caprice d'une « injustice offensante ? On dit que je me perds, je le sais ; mais « on se trompe. Rassurez-vous ; ce ne sera pas un enfant qui « me renversera, et je ne sais qui l'oserait.
« — Prenez-y garde, repris-je ; avant vous, et dans d'autres « contrées, plusieurs célèbres favoris ont prononcé ce mot si « fier : On n'oserait, et ils n'ont pas tardé à s'en repentir.
« Votre amitié me touche, reprit le prince ; mais je dédaigne « trop mes ennemis pour les craindre. Parlons plutôt de vos « affaires : Où en êtes-vous pour votre traité de commerce ?
« — Il marche bien lentement, lui répliquai-je, — et lesplé- << nipotentiaires de Sa Majesté me refusent avec opiniâtreté « toute diminution de droits sur nos vins.
« — C'est donc là, dit-il, le point principal d'achoppement ? « Eh bien ! prenez patience ; cet obstacle ne tardera pas à « être levé. »
Nous nous séparâmes, et je restai , je l'avoue, fort surpris de sa tranquille confiance, qui me paraissait un véritable aveuglement. En effet l'orage semblait grossir chaque jour : M. Yermoloff prit part ostensiblement aux affaires; il fut placé
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dans l'administration de la banque avec les comtes Schouwalot'f , Bezborodko, Woronzoff et Zavadoski.
Enfin on apprit le départ soudain du prince Potemkin pour Narra. Ses parents perdirent toute espérance ; ses ennemis chantaient victoire ; les politiques expérimentés spéculaient , les courtisans changeaient de livrées.
Ainsi privé démon plus ferme appui, et sachant que M. Yermoloff, me regardant comme l'intime ami du prince, était plus disposé à me nuire qu'à m'obliger, je craignais d'échouer dans une négociation qui n'éprouvait déjà que trop d'obstacles.
Cependant les ministres m'invitent à une conférence ; leur accueil me semble plus amical, et, à ma grande surprise, après une assez courte discussion et quelques objections de peu d'importance, ils m'accordent mie diminution de droits sur nos vins de luxe, en me laissant même l'espoir d'obtenir de plus fortes concessions.
Je ne pouvais concilier cette réalisation des promesses du prince avec sa disgrâce, dont personne ne doutait plus. Peu de jours après, tout m'est expliqué : un courrier de Czarskozelo m'apprend que le prince Potemkin est revenu triomphant, qu'il m'invite à dîner , qu'il est plus en crédit que jamais, et que M. Yermoloff vient d'obtenir une somme de cent trente mille roubles, quatre mille paysans, un congé de cinq ans et la permission de voyager.
Dans un empire absolu la faveur et la disgrâce se succèdent rapidement, et, sur ce théâtre mobile de la cour, la scène semble changer par un coup de baguette. Catherine II venait de choisir un nouvel aide de camp , M. Momonoff , jeune officier de la garde impériale , très-distingué par les agréments de sa figure et de son esprit.
Dès que j'arrivai chez le prince il m'embrassa en me disant : « Vousai-je trompé en rien, batushka? L'enfant m'a-t-il ren- « versé ? Me suis-je perdu par mon audace ? et vos plénipoten- « tiaires se sont-ils montres aussi récalcitrants que vous le
« croyiez? Au moins, pour cette fois, convenez, Monsieur le « Diplomate, qu'en politique mes prédictions sont encore plus « sures que les vôtres. »
Le nouvel aide de camp de Catherine, protégé par le prince Potemkin, montrait des sentiments conformes aux siens; il ne tarda pas à m'exprimer le désir de se lier avec moi. Ceux qui se trouvaient dans la même position que lui restaient toujours au palais et ne dînaient chez personna; mais l'impératrice lui permit d'accepter une invitation que je lui avais adressée , et, pour mieux me marquer sa bienveillance , au moment où nous étions sortis de table, nous vîmes cette princesse dans sa voiture passer lentement devant le balcon de mes appartements et nous saluer avec bonté.
Ce fut dans ce temps que le prince de Nassau m'écrivit de Varsovie et me demanda s'il ne serait pas possible d'obtenir pour lui la permission de faire porter le pavillon russe aux bâtiments sur lesquels il désirait faire transporter dans l'Archipel et en France, parla mer Noire, les productions de ses terres.
J'en parlai au prince Potemkin ; celui-ci m'assura que la chose était impossible. « Premièrement , dit-il, on n'accorde point le « pavillon russe aux étrangers ; pour l'obtenir il faut être na- « turalisé en Russie et y posséder quelques terres. De plus , « je vous dirai que l'impératrice a des préventions assez fondées « contre M. de Nassau, parce qu'il est allé dernièrement à « Constautinople et s'y est montré très-disposé à combattre « avec les Turcs contre nous. »
Malgré cette réponse, comme j'insistais assez vivement, ce prince, surpris de la chaleur de mes instances, me demanda par quel motif je me montrais si pressant dans mes démarches en faveur d'une personne qui n'avait avec moi aucun lien de famille. « M. de Nassau n'est pas même, ajouta-t-il, véritablement « votre compatriote ; par sa naissance il n'est point Français ; « il s'est marié en Pologne, qui devient aujourd'hui sa patrie « adoptive. »>
Alors, pour lui expliquer le commencement de notre liaison, je lui racontai notre querelle, notre singulier duel, et le serment de fraternité d'armes que nous nous étions réciproquement l'ait après ce combat.
Il ne me répondit rien ; mais, peu de jours après, il m'apprit que l'impératrice, voulant me donner une nouvelle preuve de sa bienveillance, m'autorisait à écrire au prince de Nassau qu'elle lui faisait présent d'une terre en Crimée et lui accordait le pavillon russe pour ses bâtiments.
On jugera facilement de la surprise et de la satisfation de M. de Nassau en recevant cette nouvelle si imprévue. D'après mou conseil, il écrivit au prince Potemkin, et le pria d'obtenir une autre faveur pour lui, celle d'être admis à présenter à l'impératrice l'bommage de sa respectueuse reconnaissance.
Cette princesse annonçait déjà publiquement son prochain voyage en Crimée ; je devais l'y accompagner, et ce fut à Kieff que le prince de Nassau vint nous rejoindre.
Le prince de Ligne, qui devait aussi faire partie de notre impériale caravane , était arrivé à Pétersbourg ; connu et fêté dans toutes les cours de l'Europe , il s'y faisait aimer par la douceur et la facilité de son caractère, par l'originalité de son esprit; par la vivacité de son imagination il aurait animé la société la plus froide.
Brillant à la guerre par une bravoure chevaleresque, remarquable par l'étendue de ses connaissances militaires, historiques et littéraires , il écoutait et flattait la vieillesse, surpassait la jeunesse en légèreté, prenait sa part dans toutes les folies de son temps, dans toutes les guerres, dans toutes les fêtes. A cinquante ans il conservait encore une beauté noble ; quant à son esprit, il s'était arrêté à vingt ans.
Affectueux avec ses égaux , populaire avec les classes inférieures, familier avec les princes et même avec les souverains, il mettait chacun à son aise, ne se gênait avec personne, faisait des vers pour toutes les femmes ; adoré dans sa famille, il vi-
vait avec ses enfants plutôt eu compagnon qu'en père, semblait n'avoir jamais de secret pour personne et jamais ne compromettait ceux, qu'on lui confiait. Sa frivolité eût déparé ridiculement la vieillesse de tout autre; mais cette frivolité était si variée, si aimable , si piquante et si exempte de toute malignité, qu'on aimait en lui jusqu'à ses défauts.
11 était en grande faveur auprès de l'impératrice, et , dès qu'il arriva, elle lui apprit qu'elle lui faisait don d'une terre en Crimée et située sur les bords de la mer Noire, au lieu même où l'on assurait que le temple desservi en Tauride par la princesse et prêtresse Ipbigénie avait existé.
Depuis plusieurs années j'étais intimement lié avec le prince de Ligne; aussi je jouis plus que personne du plaisir que me promettait un tel compagnon de voyage.
Plus ce voyage s'approchait, plus il me devenait nécessaire de hâter la conclusion des affaires dont j'étais chargé; car, une fois parti, tout aurait été suspendu, et, comme le baromètre politique est presque toujours au variable, un long délai, dans les circonstances où je me trouvais, pouvait facilement se convertir en véritable échec.
La marche triomphale de Catherine dans le midi, les troupes nombreuses rassemblées le long du Borysthène jusqu'aux bords du Pont-Euxin devaient probablement réveiller les inquiétudes de la Porte ottomane, exciter ses alarmes, et ranimer les éléments de discorde que nous nous efforcions alors d'apaiser.
A peine parvenu à terminer une longue, importante, difficile négociation , et à vaincre les obstacles que m'avaient suscités d'une part l'activité jalouse des négociants anglais, et de l'autre la disposition peu bienveillante des ministres russes, une nouvelle carrière s'offrait à moi.
Destiné par le sort à me trouver sans cesse dans les positions les plus variées, je devais, à la suite du char de triomphe de Catherine, traverser avec elle son vaste empire . visiter cette Tauride fameuse dans la fable, dans l'histoire . et que l'audace
d'une femme venait d'enlever au\ farouches enfants de Mahomet.
Je devais être témoin des hommages que lui prodigueraient sur la route une foule d'étrangers attirés , comme ils le sont toujours , par l'éclat d'une grande puissance et d'une haute fortune; un roi de Pologne jadis aimé et couronné, puis récemment dépouillé d'une partie de ses États par cette impérieuse souveraine ; enfin l'héritier des Césars, l'empereur d'Occident, qui, abaissant son diadème et déposant momentanément la pourpre , venait se mêler aux courtisans de la victorieuse impératrice pour resserrer avec elle les liens d'une alliance également redoutable à la liberté polonaise , à la sécurité prussienne et au repos de l'Europe.
A la fois courtisan et négociateur, il m'était prescrit de cultiver de plus en plus la faveur de Catherine et de surveiller en même temps avec activité les desseins et les actions de cette princesse ambitieuse, qui, couvrant alors de troupes nombreuses les rives du Borysthène et les bords de la mer Noire , semblait, de concert avec son allié Joseph II, menacer d'une prochaine et totale destruction l'empire ottoman.
Pour remplir cette curieuse et singulière mission je partais sans légation , sans bureaux , sans secrétaire. Là j'allais me voir au milieu d'une suite non interrompue de courses , de fêtes , d'audiences publiques , de cercles et de jeux , sans pouvoir jouir ni de quelque liberté pour observer, ni de quelques moments de solitude pour méditer et pour me rendre compte de ce qui aurait pu frapper mes regards et mon esprit.
Rien ne ressemble moins aux voyages ordinaires que ceux d'une cour : voyageant seul , on voit les hommes , les pays , les usages, les établissements, tels qu'ils sont; mais, en accompagnant un monarque, on voit tout apprêté, déguisé, fardé. Rien n'est naturel, tout est officiel ; on ne rencontre guère ainsi dans les paroles et dans les actions plus de vérité que l'on n'en trouve dans les manifestes dictés par la politique.
Vainement on annonce que toute étiquette sera bannie de ces majestueuses parties de plaisir ; la gêne existe toujours là où règne une si grande inégalité; on ne peut s'arrêter où Ton veut, s'occuper de ce qui attache, approfondir ce qu'on vous force d'effleurer.
Tout pour un voyageur libre est objet d'amusement , d'instruction et de curiosité; mais, lorsqu'on suit une cour, elle seule devient l'objet de la curiosité générale. C'est elle et non le pays qui est le vrai spectacle ; elle ne va pas voir les hommes et les peuples ; ce sont eux qui accourent en foule sur son passage, et le bruit perpétuel des acclamations volontaires ou commandées laisse peu de place au doux charme des entretiens et des réflexions.
Aussi, dans ce voyage de huit cents lieues, je ne m'attendais pas plus à voir dans leur état naturel les lieux et les hommes qu'un habitant de nos villes ne pourrait se flatter de connaître les mœurs de nos villages s'il ne les avait jamais observées qu'à l'Opéra.
Au reste presque toujours l'illusion est plus attrayante que la réalité, et certainement le tableau magique qu'on offrait à chaque pas à Catherine II , et que je vais essayer d'esquisser, sera, pour beaucoup d'esprits , plus curieux par sa nouveauté que les relations bien plus utiles, à d'autres égards, de quelques savants qui ont parcouru et observé philosophiquement cette vaste Russie, sortie si récemment des ténèbres et devenue tout à coup si puissante et si colossale dès son premier essor vers la civilisation.
Un mois avant notre départ pour la Crimée j'avais vu , à mon grand regret, le prince de Ligne s'éloigner de nous pour aller porter à l'empereur Joseph II l'itinéraire de l'impératrice. Il ne nous rejoignit qu'à Kieff , nous ramenant ses compagnes ordinaires, la gaieté franche et piquante , la grâce noble et naturelle , cette facilité d'humeur qui n'appartient qu'aux hommes spirituels et bienveillants, et cette variété féconde dans l'hua-
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giuation, qui ne permet jamais à la conversation de languir, et qui , dans une cour même , en dépit de l'étiquette, ne laisse pas la plus petite place à l'ennui.
Le 17 janvier 1787, M. Fitz-Herbert , le comte Cobentzel et moi , après avoir dîné à Pétersbourg chez le consul de l'empereur, nous partîmes pour Czarkozelo , où nous trouvâmes l'impératrice assez silencieuse et rêveuse, contre sa coutume.
Elle était contrariée de ne pouvoir emmener avec elle les grands-ducs Alexandre et Constantin ; de plus son aide de camp favori, le comte Momonolï, avait un peu de fièvre , et Catherine éprouvait ce qui arrive à toutes les personnes trop constamment favorisées par la fortune : les plus légères contrariétés sont pour elles des chagrins et même des surprises.
Elle nous reçut bien , mais parla peu, et nous fit jouer avec elle au loto ; ce qui, je crois, lui était bien rarement arrivé. Sa Majesté s'aperçut promptement de l'ennui que me causait cet insipide jeu ; je m'endormais malgré moi. Elle m'en fit quelques plaisanteries, et , pour me tirer d'embarras , je lui dis ces vers que j'avais composés à Paris pour madame la maréchale de Luxembourg, femme célèbre par son esprit, et qui montrait une singulière passion pour ce triste amusement :
Le loto, quoique l'on eu dise, Sera fort longtemps en crédit ; C'est l'excuse de la bêtise , Et le repos des gens d'esprit.
Ce jeu vraiment philosophique Met tout le monde de niveau; L 'amour-propre , si despotique, Dépose son sceptre au loto.
Esprit , bon goût, grâce et saillie Seront nuls tant qu'on y jouera.
Luxembourg, quelle modestie !
Quoi ! vous jouez à ce jeu-là?
DU COMTE DE SEGL'R. 4l'7
Le cercle fut court; à huit heures on nous congédia. Nous nous réunîmes dans l'appartement de M. le comte de Cobentzel, et là nous ne filmes pas plus gais. Ce grand voyage, dont l'annonce et l'espoir avaient si vivement excité notre curiosité, semblait nous peser au moment où nous allions l'entreprendre; ou eût dit que c'était un pressentiment des longs orages et des terribles révolutions qui ne tardèrent pas à le suivre.
Cependant aucun de nous ne prévoyait que cette marche triomphale de la Cléopâtre du Nord serait à peu près l'époque d'un aussi grand bouleversement que l'avait été le voyage de la Cléopâtre d'Egypte , après lequel on vit la chute de la république romaine, la naissance de l'empire , une guerre civile qui ébranla le monde , et l'établissement d'une longue et sanglante tyrannie.
A ces deux époques si éloignées , les catastrophes furent pareilles, quoique les causes fussent très-diverses, et le sang inonda également la terre , pendant la première pour Tasser» vissement des peuples , et durant la seconde pour leur émancipation.
Au reste ce grand et terrible avenir était encore couvert pour nous d'un voile épais , et notre tristesse momentanée s'expliquait par des motifs très-naturels, très-vulgaires, et fort étrangers à ces hautes prévisions.
Fitz-Herbert , dont le caractère mélancolique et indépendant se trouvait gêné à la cour, quittait avec peine Pétersbourg , et s'éloignait à regret d'une dame russe qu'il aimait tendrement, ainsi que d'un ami intime, M. Ellis, l'un des plus aimables hommes de l'Angleterre.
Moi, j'étais fort préoccupe de quelques lettres qui m'étaient récemment arrivées de France; le bandeau des illusions jeté sur nos yeux par M. de Calonne commençait à tomber; tout annonçait en France une gran le crise, que ce ministre audacieux et léger accélérait par la témérité des mesures qu'il proposait pour l'éloigner.
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D'ailleurs, en commençant un voyage de quatre cents lieues pour aller en Crimée et de quatre cents autres lieues pour revenir à Pétersbourg , toute correspondance cessait presque pour moi , et je ne devais recevoir que rarement et à de longs intervalles des nouvelles de ma femme, de mes enfants, de mon père , de mon gouvernement et de tous les objets de. mes affections ; c'était enfin un redoublement d'absence.
Le comte de Cobentzel était le seul de nous trois qui conservât son inaltérable gaieté ; la cour semblait son élément, et tous ses assujettissements étaient autant d'attraits pour lui.
Au reste , nous étions jeunes ; dans le printemps de la vie les soucis ne laissent pas plus de traces dans le cœur que de rides sur le front, et notre mélancolie ne fut qu'un léger nuage, qui, à notre réveil , avait disparu comme les songes de la nuit.
Le 18 janvier 1787 nous nous mîmes en route. L'impératrice Ot monter dans sa voiture mademoiselle Protasoff et le comte Momonoff , qui ne la quittaient jamais , le comte Cobentzel, le grand-écuyer Narischkin et le grand-chambellan Scbouwaloff. Dans le second carrosse on plaça Fitz- Herbert et moi, avec les comtes Tchernicheff et d'Anhalt.
Le cortège était composé de quatorze voitures , de cent vingt-quatre traîneaux et de quarante supplémentaires. Cinq cent soixante chevaux nous attendaient à chaque poste.
Le froid s'élevait à 17 degrés; la route était superbe; le traînage rendait notre course rapide ; nos voitures , montées sur de hauts patins , semblaient voler.
S Pour nous garantir du froid nous étions tous enveloppés dans de vastes fourrures de peau d'ours que nous portions par-dessus des pelisses plus fines et plus précieuses ; nous avions sur ncs têtes des bonnets de martre. Avec ces précautions nous ne nous apercevions point du froid, lors même qu'il montait à 20 ou 25 degrés. Dans les maisons où l'on nous logeait les poêles nous donnaient plutôt lieu de craindre l'excès de la chaleur que celui du froid.
A cette époque des jours les plus courts de Tannée , le soleil commençait bien tard à nous éclairer, et au bout de. six ou sept heures il disparaissait et taisait place à la plus obscure nuit ; mais, pour dissiper ces ténèbres, le luxe oriental ne nous laissait pas manquer de clartés : à de très-courtes distances, et des deux côtés de la route , on avait élevé d'énormes bûchers de sapins , de cyprès , de bouleaux , de pins , qu'on livrait aux flammes ; de sorte que nous parcourions une route de feux plus brillants que les rayons du jour. C'était ainsi que la fière uutocratrice du Nord, au milieu des plus sombres nuits, voulait et commandait que la lumière se fit.
A soixante-douze verstes de Pétersbourg nous nous arrêtâmes pour dîner dans une petite ville neuve et jolie , nommée Rojestwenk. Là, Sa Majesté, revenue tout à fait à sa gaieté naturelle , daigua me parler avec un extrême obligeance de la satisfaction que lui donnait la conclusion du traité de commerce , signé , peu de jours avant , par ses ministres et par moi.
Cette relation deviendrait monotone si, voyageur trop scrupuleux , je parlais de toutes les villes et bourgs que nous traversions , et où nous nous arrêtions pendant le cours d'une si longue route ; je ne citerai que celles dont la grandeur, l'antiquité , la richesse et l'histoire peuvent être dignes de quelque attention.
La première partie de ce voyage, commencé au milieu d'un rigoureux hiver, ne doit pas faire craindre au lecteur l'abus des descriptions ; une seule suffira. Nous traversions de vastes plaines couvertes de neige, des forêts de sapins dont les branches, hérissées de glaçons, offraient quelquefois, au reflet des rayons du soleil, l'éclat du cristal el du diamant.
Dans cette saison toute la Russie différait peu de la froide Sibérie; chaque animal restait dans son étable, chaque habitant dans ses foyers, près de son poêle. De rapides traîneaux sillonnaient seuls en tous sens ces plaines solitaires et glacées
pour porter clans toutes les villes , de Test à l'ouest et du sud au nord, les productions diverses de l'agriculture et de l'industrie. Ces innombrables traîneaux , semblables à des flottes de barquos légères , traversaient avec une incroyable célérité ces plaines immenses , qui n'offraient alors que l'aspect d'une mer glacée.
On peut juger facilement du contraste étrange que présentait, au milieu de cette mer de neige , une route embrasée de mille feux, que parcourait majestueusement le cortège nombreux de l'illustre souveraine du Nord , avec tout le luxe de la cour la plus magnifique.
A peu de distance des bourgs et des villes cette route solitaire se peuplait d'une foule innombrable de citadins et de villageois dont la curiosité bravait la rigueur du froid , et qui saluaient leur souveraine par les plus vives acclamations.
L'ordre constant que l'impératrice avait établi dans sa vie habituelle , pour l'emploi de ses journées , variait le moins possible dans ses voyages : à six heures elle se levait et travaillait avec ses ministres; elle déjeunait ensuite et nous recevait. On partait à neuf heures , et on s'arrêtait à deux pour dîner. Nous remontions ensuite en voiture et nous nous arrêtions à sept heures.
Partout elle trouvait un palais ou une élégante maison préparée pour la recevoir. Nous dînions avec elle tous les jours. Après quelques moments employés à sa toilette , Sa Majesté venaitnous retrouver dans son salon, causait, jouait avec nous, et à neuf heures se retirait pour travailler jusqu'à onze.
Dans toutes les villes on nous assignait quelques logements commodes chez de riches habitants; mais dans les bourgs je fus obligé de coucher chez des paysans où la chaleur de leurs maisons étroites et closes était si excessive qu'on ne pouvait y dormir. Une petite lucarne étroite éclaire faiblement une chambre basse , que remplit presque totalement un énorme poêle, entouré de bancs de bois placés près des cloisons. C'est
sur ce poêle que couchent le paysan , sa femme et ses enfants , privés d'air et n'ayant pour lumière qu'une branche de bois résineux enflammé
Le second jour de notre route j'étais placé avec J\J. Fltz- Herbert dans la voiture de l'impératrice. La conversation fut vive, paie, variée, et ne tarit pas. Sa Majesté nous raconta « que, ayant appris qu'on la blâmait généralement d'avoir permis « à un capitaine de vaisseau de se marier avec une négresse , « elle avait répondu : J'ous voyez, bien que c'est un effet de « vies vues ambitieuses contre tes Turcs , puisque fai fait « célébrer avec éclat le mariage de la marine russe avec la « mer Noire. »
Elle se plaisait beaucoup a nous parler souvent de la barbarie, de la mollesse , de l'ignorance des musulmans, et de la stupide existence de leurs sultans , dont l'horizon ne s'étendait pas plus loin que les murs de leur harem. « Ces despotes « imbéciles , disait-elle , exténués par les voluptés du sérail , « dominés par leurs ulémas et captifs de leurs janissaires , « ne savent ni penser, ni parler, ni administrer, ni combattre ; « leur enfance est éternelle. »
Elle prétendait que ses eunuques , qui veillaient constamment la nuit auprès du grand-seigneur , poussaient leur vigilante , servile et sotte attention jusqu'à le réveiller lorsqu'on croyait s'apercevoir qu'il faisait quelques mauvais rêves : attention moins dangereuse , mais tout aussi spirituelle que celle de l'ours pour son ami , si plaisamment racontée par La Fontaine.
L'entretien étant, quelques moments après, tombé sur l'étendue de l'empire, sur la variété des peuples qui l'habitaient, et sur les obstacles nombreux que Pierre le Grand et ses successeurs avaient dû rencontrer pour civiliser tant d'hommes de mœurs diverses , Catherine nous raconta avec détail un voyage qu'elle avait fait le long des rives du Wolga. « Il règne, disait-elle, une telle abondaucc dans ces cou-
« trées que les progrès de l'industrie y devaient être uéces-
« sairement très-lents ; car on n'y sent presque jamais l'ai-
« guillon du besoin , et cet aiguillon seul peut exciter le peuple
« au travail. Quand même, ajoutait-elle, les habitants voisins
« de ce grand fleuve négligeraient leurs champs fertiles et leurs
« troupeaux nombreux , la pêche seule les empêcherait de
« mourir de faim, et j'ai vu cent vingt personnes suffisam-
« ment nourries par une assez grande quantité de sterlets ,
« dont la totalité ne revenait pas à plus de trente-cinq sous. »
Tout cela pouvait être vrai , mais la cause réelle de cette
lenteur de la civilisation est l'esclavage du peuple. L'homme
serf, qu'aucune fierté ne soutient, qu'aucun amour-propre
n'excite, abaissé presque au rang des animaux, ne connaît que
des besoins physiques et bornés ; il n'élève pas ses désirs au
delà de ce qui est strictement nécessaire pour soutenir sa
triste existence et pour payer à son maître le tribut qui lui
est imposé.
Le pays que nous traversions, au commencement de ce voyage, offrait à notre attention peu d'aspects variés ; ce n'étaient que forêts et marais glacés. Le seul gouvernement de Pétersbourg contenait soixante-douze mille arpents de bois; mais la consommation, que le climat rend indispensable, s'était si considérablement élevée qu'on commençait à s'apercevoir de la diminution de ces bois, et l'impératrice avait défendu par un ukase qu'on en coupât annuellement plus de la trentième partie.
Hors les sujets politiques , tous ceux qui peuvent animer une conversation furent successivement traités et soutenus par l'impératrice avec beaucoup de naturel , de raison et de gaieté, de sorte que la journée parut très-courte, et que , sans l'avoir mesurée , nous arrivâmes à Porkhoff , ville remarquable , dont le prince Repnin, gouverneur de la province , nous fit les honneurs avec un faste assez vaniteux.
Ce prince , qui avait mérité quelque renom à la guerre , s'é-
tait fait haïr en Pologne par un orgueil également injurieux poulies Polonais et pour le roi. Un trait suffira pour peindre sa hauteur insultante. Un jour, à Varsovie, le roi Stanislas assistait à la représentation d'une pièce de théâtre ; le premier acte était joué lorsque l'ambassadeur russe arriva dans sa loge. Choqué de voir qu'on ne l'avait pas attendu , il fait baisser la toile et ordonne de recommencer la pièce.
Par de pareilles injures une haine profonde contre la Russie s'était enracinée dans les cœurs polonais. Un peuple fier peut se résigner à être vaincu , mais jamais à se voir humilié. On est conquis par la force , mais on n'est subjugué que par la douceur, la justice et la générosité.
Les Russes étaient tellement habitués à ces manières outrageantes et humiliantes en Pologne que M. de Stackelberg, qui était cependant plus affable et beaucoup moins orgueilleux que le prince Repnin , déployait encore à Varsovie des formes plus royales que diplomatiques. On m'a raconté que le baron de Thugut, voyageant en Pologne et voulant présenter ses hommages au roi Stanislas , vit , lorsqu'il entra dans la salle d'audience , un homme richement décoré , qu'entouraient les plus grands personnages de la cour ; il le prit pour le monarque , et s'avança en lui faisant les trois grandes révérences d'usage. Chacun, s'apercevant de son erreur, l'avertit qu'il se méprenait, et lui montra dans un coin de la salle le véritable roi, causant familièrement avec deux ou trois personnes. INI. de Thugut , un peu piqué des plaisanteries répétées qu'on lui faisait sur sa méprise, s'en vengea assez plaisamment. Etant admis le soir à jouer avec le monarque et avec l'ambassadeur, il affecta de se tromper et jeta deux fois sur la table un valet taudis qu'il fallait jeter un roi ; son partner le lui ayant reproché , il s'écria ; « Pardonnez-moi ; je ne sais ce qui m'arrive aujourd'hui : « voilà trois fois que je prends un valet pour un roi. »
Porkhoff est une ancienne ville , située sur la Schelonia, au commencement du quatorzième siècle elle fut rançonnée par i.i. 37
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les Lithuaniens. Dans le quinzième , les Novogorodiens l'avaient entourée de fortes murailles ; ils y construisirent pour sa .défense une forte citadelle. Les Suédois s'en emparèrent en 1606 et la rendirent peu de temps après aux Russes. Cette ville contenait près de six mille habitants et quatre cents marchands , qui envoyaient à Pétersbourg du lin et du blé par la Sehelonia et par l'Ilmen.
Comme je n'ai pas le dessein de faire ici un ennuyeux cours de géographie , je me hâterai d'arriver à Smolensk , n'ayant pas la présomption de croire qu'on veuille me suivre dans les villages et bourgs où nous nous arrêtions deux fois par jour, et qui devenaient , à leur grande surprise, le séjour momentané d'une cour pompeuse.
Leurs pauvres et rustiques habitants , rassemblés en foule malgré la rigueur du froid , restaient patiemment , avec leur barbe hérissée de glace , autour du petit palais bâti au milieu de leurs murs par une sorte de féerie , et dans lequel le cortège joyeux de l'impératrice, assis à une table somptueuse ou sur les coussins de vastes et commodes divans, ne s'apercevait ni de la dureté du climat ni de la pauvreté du pays , trouvant partout une douce chaleur, des vins exquis, des fruits rares et des mets recherchés , enfin échappant même à ce vieux enfant de l'uniformité , à l'ennui , par tous les plaisirs variés que sait donner à un cercle nombreux une femme aimable , quand même elle est reine et despote.
Je ne crois pas inutile de rapporter ici un fait en apparence assez peu curieux , mais qui doit cependant donner une assez juste idée de l'esprit de Catherine. Un jour, comme j'étais assis vis-à-vis d'elle dans sa voiture , elle me montra le désir d'entendre quelques morceaux de poésies légères que j'avais composées.
La douce familiarité qu'elle permettait aux personnes qui voyageaient avec elle, la présence de son jeune favori, le souvenir de ceux qui l'avaient précédé , sa philosophie , sa gaieté ,
ses correspondances avec le prince de Ligne , Voltaire et Diderot , ne pouvant me faire penser qu'elle dût être choquée de la liberté d'un conte galant , je lui en récitai un qui était à la vérité un peu libre et gai , maiscependantassez décent dans ses expressions pour s'être vu bien accueilli à Paris par le duc de Nivernais , par le prince de Beauvau , et par des dames dont la vertu égalait l'amabilité.
A ma grande surprise , je vis soudain la riante voyageuse reprendre la physionomie d'une majestueuse souveraine , m'interrompre par une question tout à fait hors de propos et changer ainsi le sujet de la conversation,
Quelques minutes après, pour lui faire sentir que j'avais compris la leçon , je la priai d'entendre une autre pièce de vers d'un genre très-différent , et à laquelle elle prêta la plus obligeante attention. Comme elle voulait qu'on respectât ses faiblesses, elle prenait soin de les couvrir d'un voile de décence et de dignité.
Cette anecdote me rappela ce que mon frère avait dit, avec tant de justesse et d'originalité, en parlant de l'indulgence des femmes tout à fait vertueuses et de la sévérité apparente de celles qui l'étaient muins. « Là, disait-il, où la vertu règne, « la bienséance est inutile. »
Nous nous amusions quelquefois dans nos soirées à jouer au secrétaire, à faire des énigmes, des charades, des bouts-rimés. Un jour M. Fitz-Herbert me proposa ceux-ci : amour, frotte, tambour, note. Je les remplis ainsi :
De vingt peuples nombreux Catherine est Vamour; Craignez de l'attaquer; malheur à qui s'y frotte! La renommée est son tambour; Et l'histoire son garde-nore.
Cette bagatelle eut beaucoup de succès et peut-être reçut plus d'éloges que n'en aurait recueillis une belle ode ; à la cour et en voyage on n'est pas difficile.
La gloire acquise et uue fortune constante devraient rendre insensible aux traits de Ternie et aux sarcasmes que lance perpétuellement la malignité des petits esprits contre les grandes renommées ; cependant l'impératrice était, sur ce point , semblable à Voltaire : les plus légers coups d'aiguillon blessaient sa vanité. Comme elle avait de l'esprit, elle affectait d'en rire; mais on voyait bien que ce rire était un peu forcé.
Elle savait qu'alors beaucoup de gens , surtout en France et à Paris, regardaient encore la Russie comme un pays asiatique, pauvre, plongé dans l'ignorance, les ténèbres et la barbarie ; que l'on y affectait de confondre la nouvelle et européenne Russie avec l'asiatique et rustique Moscovie.
L'ouvrage de l'abbé Chappe, qu'elle croyait composé par les ordres du duc de Choiseul, lui pesait encore sur le cœur, et son amour-propre était sans cesse tourmenté par la causticité de Frédéric II, qui se plaisait à parler avec une amère ironie des finances de Catherine, de sa politique, de la mauvaise tactique de ses troupes, de la servitude de ses peuples et du peu de solidité de sa puissance.
Aussi très-souvent cette princesse, faisant allusion àces traits satiriques, ne nous parlait de son vaste empire qu'en l'appelant son petit ménage. « Comment trouvez-vous , disait-elle , a mon petit ménage? N'est-il pas vrai qu'il se meuble et s'a- « grandit peu à peu? Je n'ai pas beaucoup d'argent, mais il « me semble qu'il n'est pas mal employé. »
D'autres fois , m'adressant la parole : « Je parie , Monsieur « le Comte, que dans ce moment-ci vos belles dames, vos élé- « gants et vos savants de Paris vous plaignent beaucoup de « voyager dans le pays des ours, chez des barbares, avec une « ennuyeuse czarine. Je respecte vos savants, mais j'aime « mieux les ignorants ; moi, je ne veux tout bonnement savoir « que ce qui est nécessaire pour la conduite de mon petit mé- « nage.
« — Votre Majesté se divertit à nos dépens, lui répliquai-je ;
DU COMTE DE SEGUll. 43'7
>< vous savez mieux que personne ce que pense de vous la France. « Voltaire est pour Votre Majesté un assez brillant et clair « interprète de notre opinion et de nos sentiments. Vous « pourriez plutôt être quelquefois mécontente de l'espèce de « crainte et de jalousie que donne aux plus grandes puissances « l'accroissement prodigieux de votre petit ménage. »
« Oui, me disait-elle parfois en riant, vous ne voulez pas « que je chasse de mon voisinage vos enfants les Turcs. Vous « avez là , en vérité , de jolis élèves ; ce sont des disciples qui « vous font honneur. Si vous aviez de pareils voisins, en Piémont « ou en Espagne, qui vous portassent annuellement la peste, la « famine, et s'ils vous tuaient ou vous enlevaient tous les ans « une vingtaine de mille hommes, trouveriez-vous bon que je « les prisse sous ma protection? Je crois que c'est bien alors « que vous me traiteriez de barbare. »
Mes réponses sur ce point étaient assez difficiles ; je m'en tirais de mon mieux par les lieux communs du maintien de la paix et de la conservation de l'équilibre de l'Europe.
Au reste, comme c'étaient des propos interrompus, des plaisanteries, et non des conférences politiques, mon embarras à cet égard durait peu, et quelques saillies gaies suffisaient pour me délivrer du pénible soin de couvrir de belles phrases une ineffaçable tache ; car, à mon avis, c'en était une imprimée sur les grandes couronnes que cette aveugle et fausse politique qui les rend amies et presque tributaires de ces féroces et stuptdes Maures, Tunisiens , Algériens, Arabes ou Turcs, tour à tour l'opprobre ou l'effroi du monde civilise.
Te nom de Smolensk est imprimé dans le souvenir des Français par de glorieuses victoires et par de grands malheurs. Tes flammes auxquelles ses propres habitants vaincus la livrèrent éclairèrent le triomphe du plus célèbre guerrier des temps modernes, et, à son retour, les ruines de cette cité en cendres furent le sinistre monument qui marqua l'époque de la destruction de ses armées et de la ruine de l'empire
438 MÉMOIKKS
fondé par cet homme extraordinaire , dont la vie héroïque et courte retrace dans un seul tableau , et en peu d'années, les triomphes des consuls de Rome, la gloire des législateurs de l'antiquité, les conquêtes d'Alexandre, de César, de Trajan , de Charlemagne, les désastres deCambyse, les revers de Charles XII et la triste fin de Prométhée.
Une noblesse nombreuse habite Smolensk et y remplit les principales charges de l'administration. La partie qui ne se trouve ni noble ni esclave est marchande. Sous le règne de Catherine, les limites de la servitude ont été peu à peu resserrées, et celles de la liberté se sont progressivement étendues.
La position de cette ville est très-pittoresque : la beauté du Dnieper, la rapidité de ses eaux, qui annoncent presque dès sa source la majesté qu'il déploie à Kioff, et qui s'accroît jusqu'à sa chute dans le Pont-Euxin, l'escarpement de son rivage, les bâtiments en amphithéâtre qui le décorent, les ravins inégaux que la nature a placés dans les flancs de cette montagne , les maisons , les jardins , les vergers dont ils sont ornés, offrent le point de vue le plus singulier au voyageur qui , franchissant les voûtes hardies de ses ponts, aperçoit au-dessous de lui, au fond d'un abîme, cette ville artistemeut dessinée.
La neige qui couvrait encore la terre ne nous permit de voir ce tableau piquant qu'à travers un voile ; cependant , malgré cette enveloppe uniforme et triste, il était impossible de ne pas être frappé du changement de sol dès qu'on quitte le gouvernement de Pétersbourg, et surtout depuis une chaîne de hauteurs qui s'élève après Porkhoff, et qui offre un point d'autant plus remarquable que c'est du sein de cette chaîne que prennent leur source la Dwina, le Wolga et le Borysthène, versant leurs eaux, l'une dans la mer du Nord, les deux autres dans la mer Caspienne et dans la mer Noire.
Néanmoins, comme on y arrive de tous côtés par une longue pente presque insensible, ces hauteurs ne paraissent à l'œil que
des collines, quoique ce soit peut-être un des points les plus élevés de l'Europe.
Nous avions parcouru près de deux cents lieues en six jours ; l'impératrice était fatiguée ; cependant il était difficile de voyager, dans une saison plus rigoureuse, avec plusde commodité, de promptitude, de magnificence et de plaisirs. Le froid avait disparu sous la multitude des précautions ; la distance avait été absorbée par la légèreté des traîneaux, et la longueur des nuits effacée par la clarté des immenses bûchers allumés de trente eu trente toises.
Mais, comme il fallait partout tenir une cour, être en représentation, examiner les établissements, douuer des audiences, recevoir des plaintes, remédier à des abus, donner des leçons utiles et des récompenses encourageantes, il restait peu de moments pour se délasser.
En voiture même l'impératrice, qui ne se reposait de régner que pour travailler à plaire, faisait une dépense continuelle de grâce, d'esprit et de gaieté, genre d'occupation très-aimable, mais qui ne peut se soutenir si longtemps sans quelque fatigue.
Catherine résolut donc de s'arrêter trois jours à Smolensk, ce qui retarda notre arrivée à Kioff, où une foule de voyageurs de toutes les parties de l'Europe l'attendaient.
Sa Majesté, après avoir rempli ses devoirs religieux à la cathédrale, se renferma dans son palais ; mais le lendemain elle reçut la noblesse, les autorités, la corporation des marchands, le clergé, et donna le soir un grand bal, où trois cents dames richement parées nous prouvèrent les progrès qu'avait faits déjà, dans les provinces de l'empire, limitation du luxe, des modes et des grâces qu'on admire dans les plus brillantes cours de l'Europe. La superficie en tout offrait l'image de la civilisation ; mais sons cette écorce légère l'observateur attentif retrouvait encore facilement la vieille Moscovie.
L'archevêque de Mobiloff vint faire sa cour à l'impératrice. Je fus surpris de sa tournure plus martiale qu'ecclésiastique.
440 MBMOIUES
« Ne vous en étonnez pas, me dit Catherine ; il a été long- « temps capitaine de dragons ; en cette qualité je vous conseille « de vous confesser à lui. »
Le bon prélat nous prouva qu'il se ressouvenait encore de son ancien métier ; car il nous accompagna à cheval jusqu'à Kioff, en faisant au galop ses trente-cinq lieues par jour, sans se plaindre ni de la fatigue ni de la glace.
Je vis avec plaisir la lin de ces trois journées, qu'il plaisait à l'impératrice d'appeler jours de repos, et qui, étant sans relâche employées aux audiences et à la représentation, me semblaient bien plus fatigantes que les jours de voyage.
Ne valait-il pas bien mieux, en effet, se voir traîné rapidement sur la glace, dans une douce et large voiture , étant bien assis, vêtu commodément, et avec une société aimable, instruite et gaie, que de rester debout et en grand habit pendant toute une matiuée et une partie de l'après-midi , au milieu de vastes salons, à recevoir des corporations, à écouter de longues et flagorneuses adresses, et de plus à entendre dans une église grecque la monotone mélodie du plain-chant?
Remarquez que dans ces églises l'usage des messes basses et courtes n'existe pas, et qu'il est défendu de s'asseoir, ce qui au reste serait impossible, parce qu'on n'y trouve ni bancs ni chaises. Il faut avouer que les Latins prennent un peu plus leurs aises que les Grecs pour suivre la voie du salut. Les offices du rit grec sont bien plus longs que les nôtres; enfin nous n'avons qu'un carême, et ils en observent quatre chaque année.
Nous nous remîmes en route, et, après dix jours de marche, nous arrivâmes, le 9 février 1787, à Kioff, antique capitale des premiers czars de Russie. Cette ville est située sur le Borysthène, à près de quatre cents lieues de Pétersbourg. C'était le terme de la première partie de notre voyage, et nous devions y séjourner jusqu'au moment où la fonte des glaces laisserait libre la navigation du fleuve , ce qui probablement ne pouvait pas arriver avant la lin d'avril.
Do Smolensk àKioff, malgré l'uniformité des aspects qu'uur neige épaisse offrait à nos regards, il était facile de s'apercevoir que les villages étaient plus nombreux et plus peuplés , à mesure que nous descendions vers le midi. Avant d'arriver à Kioff nous traversâmes di\ villes : Mscislaff, Tscherikoff, Novomest, Starodoub, ^ovogorod-Severski, Soznitsa, Betzna, Tschernigoff, Péjin, Kozélits.
Nous vîmes à Mscislaff deux couvents catholiques et une grande école de jésuites. Cet ordre, exilé de tous les royaumes de l'Europe , avait conservé un asile en Russie; on ne croyait point que les intrigues de ces moines pussent y être dangereuses, puisqu'ils ne pouvaient sortir des deux ou trois villes qu'on leur avait assignées pour leurs résidences.
D'ailleurs comment aurait- on pensé que leur influence politique ou religieuse pût s'étendre dans un pays où le souverain, la cour, la noblesse et le peuple étaient si fortement attachés à une Église séparée depuis tant de siècles de l'Église romaine ?
Mais, après la mort de Catherine, on n'imita point sa prudence prévoyante ; les jésuites, à force de souplesse et d'intrigues, obtinrent l'autorisation de filtrer dans l'intérieur de l'empire ; il s'en établit même à Pétersbourg et à Moscou ; et, comme rien ne peut arrêter l'ambition de cette milice turbulente , si funeste à tous les gouvernements qui l'ont protégée, elle a trouvé le moyen, par ses sourdes menées et par son mystérieux prosélytisme, de semer la désunion dans plusieurs familles et de donner au gouvernement des inquiétudes fondées. Enfin la patience de l'empereur Alexandre s'est lassée, et ce monarque, peu d'années avant sa mort, a chassé de ses Etats cette pernicieuse et incorrigible congrégation.
Partout l'impératrice, loin de se borner à des phrases banales, questionnait avec soin les autorités, les évêques, les propriétaires, les marchands , sur leur situation, leurs moyens, leurs vœux et leurs besoins. C'était ainsi qu'elle se faisait aimer et
qu'elle laissait à la vérité quelque issue pour arriver près d'elle , pour lui découvrir les énormes abus que tant de gens étaient intéressés à lui cacher.
« On en apprend plus, me disait-elle un jour, en parlant à « des ignorants de leurs propres affaires qu'en s'adressant aux « savants , qui n'ont que des théories , et qui seraient honteux « de ne pas vous répondre avec de ridicules assertions sur des « choses dont ils n'ont aucune connaissance positive. Que je « les plains, ces pauvres savants! ils n'osent jamais prononcer « ces quatre mots • Je ne sais pas, qui sont si commodes pour « nous autres ignorants , et qui nous empêchent parfois de « prendre de dangereuses décisions ; car dans le doute il vaut « mieux ne rien faire que de mal faire. »
A ce propos elle me raconta un trait fort singulier de M. Mercier de La Rivière, écrivain d'un talent distingué. M. de La Rivière, ancien intendant à la Martinique, avait publié à Paris un ouvrage qu'on estime encore aujourd'hui ; il était intitulé : de l'Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques. Ce livre obtint un brillant succès par sa conformité aux principes des économistes , qui étaient alors fort eu vogue. . Comme Catherine II désirait connaître leur système , elle avait fait inviter ce publiciste à faire un voyage en Russie , en l'assurant qu'il y recevrait une juste indemnité pour sa complaisance. C'était à l'époque où Catherine devait faire son entrée solennelle à Moscou ; elle lui lit dire de l'attendre dans cette capitale.
« M. de La Rivière, me dit l'impératrice, se mit en route « avec promptitude, et, dès qu'il fut arrivé, son premier soin « fut de louer trois maisons contiguës , dont il changea pré- « cipitamment toutes les distributions, convertissant les salons « en salles d'audiences et les chambres en bureaux.
« Le philosophe s'était mis dans la tête que je l'avais appelé « pour m'aider à gouverner l'empire et pour nous tirer des « ténèbres de la barbarie par l'expansion de ses lumières. 11
« avait écrit en gros caractères sur les portes de ses nombreux « appartements : département de l'intérieur, département « du commerce , département delà justice , département des « finances, bureaux des impositions , etc., et en même temps « il adressait à plusieurs habitants russes ou étrangers , qu'on « lui indiquait comme doués de quelque instruction, Pinvita- « tion de lui apporter leurs titres pour obtenir les emplois dont « il les croirait capables.
« Tout ceci faisait un grand bruit dans Moscou , et, comme « on savait que c'était d'après mes ordres qu'il avait été mandé, « il ne manqua pas de trouver bon nombre de gens crédules , « qui d'avance lui faisaient leur cour.
« Sur ces entrefaites j'arrivai, et cette comédie finit. Je tirai « ce législateur de ses rêves; je m'entretins deux ou trois fois « avec lui de son ouvrage , sur lequel j'avoue qu'il me parla « fort bien; car ce n'était pas l'esprit qui lui manquait : la va- « nité seule avait momentanément troublé son cerveau. Je le « dédommageai convenablement de ses dépenses. Nous nous « séparâmes contents; il oublia ses songes de premier mi- « nistre , et retourna dans son pays en auteur satisfait , mais « en philosophe un peu honteux du faux pas que son orgueil « lui avait fait faire. »
Ce fut en faisant allusion à cette anecdote que l'impératrice écrivit à Voltaire : « M. de La Rivière est venu ici pour nous « législater. 11 nous supposait marcher à quatre pattes , et très- « poliment il s'était donné la peine de venir de la Martinique « pour nous dresser sur nos pieds de derrière. »
C'était le célèbre Diderot qui avait inspiré à cette princesse le désir de connaître M. de La Rivière. Diderot lui-même vint à Pétersbourg ; il plut beaucoup à Catherine par la vivacité de son esprit , par l'originalité de son génie et de son style , par sa véhémente et rapide éloquence.
Ce philosophe , qui ne méritait peut-être guère ce beau nom ,
puisqu'il «'«toit intolérant dans son incrédulité et presque ridiculement fanatique du néant, aurait dû pourtant moins qu'un autre , avec son âme de feu , croire que cette âme n'est que matière.
Au reste , son nom semble avoir survécu à la plus grande partie de ses écrits ; on les vante plus qu'on ne les lit. Il parlait bien mieux qu'il n'écrivait ; le travail refroidissait son inspiration. Dans ses livres il est fort au-dessous de nos grands écrivains ; mais dans sa conversation il était doué d' une chaleur qui entraînait; la force des expressions qu'il trouvait sans les chercher ne laissait pas le temps d'apprécier la justesse ou la fausseté de sa pensée ; on la croyait grande parce qu'elle était éclatante et revêtue d'images ; c'était le génie du paradoxe et le prophète du matérialisme.
« Je m'entretins longtemps et souvent avec lui , me disait « Catherine , mais avec plus de curiosité que de profit. Si je « l'avais cru , tout aurait été bouleversé dans mon empire ; lé- « gislation, administration, politique, finances, j'aurais tout « renversé pour y substituer d'impraticables théories.
« Cependant , comme je l'écoutais plus que je ne parlais , un « témoin qui serait survenu nous aurait pris tous deux , lui « pour un sévère pédagogue, et moi pour son humble écolière. « Probablement il le crut lui-même ; car, au bout de quelque « temps , voyant qu'il ne s'opérait dans mon gouvernement « aucune des grandes innovations qu'il m'avait conseillées, « il m'en montra sa surprise avec une sorte de fierté mécon- « tente.
« Alors , lui parlant franchement , je lui dis : Monsieur Di- « derot, f ai entendu avec le plus grand plaisir tout ce que « votre brillant esprit vous a inspiré, mais avec tous vos « grands principes, que je comprends très-bien, on ferait de « beaux livres et de mauvaise besogne. Fous oubliez dans « tous vos plans de réforme la différence de nos deux posi-
« tions ; vous, vous ne travaillez que sur le papier , qui souffre « fout; il est tout uni, souple, et n'oppose d'obstacles nia « votre imagination ni à votre plume , tandis que moi, « pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine, « qui est bien autrement irritable et chatouilleuse.
« Je suis persuadée que dès lors il me prit en pitié, me regar- « dant comme un esprit étroit et vulgaire. Dès ce moment il « ne me parla plus que de littérature, et la politique disparut « de nos entretiens. »
Malgré ce peu de succès, l'auteur du Père de famille, de la fie de Sénèque, et l'un des fondateurs d'un grand monument , Y Encyclopédie, eut plus à se louer de la Russie que de la France ; car dans son pays il fut jeté en prison , tandis que l'impératrice acheta cinquante mille francs sa bibliothèque, qu'elle lui laissa , et fit pour lui l'acquisition d'une maison à Paris.
Tous les souverains de ce temps voyaient nos parlements accuser et condamner les ouvrages hardis des philosophes, et cependant ils courtisaient ces mêmes philosophes, qu'ils regardaient comme les dispensateurs de la renommée. Catherine et Frédéric surtout étaient insatiables de célébrité , et , comme les dieux de l'Olympe , ils aimaient à s'enivrer d'encens ; c'était pour en obtenir qu'ils le prodiguaient eux-mêmes à Voltaire, à Rousseau , à Raynal , à d'Alembert et à Diderot.
On a beau faire , on vit dans l'atmosphère de son siècle ; on est entraîné par son tourbillon , et ceux mêmes qui se sont tant affligés de sa marche ont été les premiers à l'accélérer.
Toute la noblesse suivait leur exemple , et ce n'est qu'après avoir ainsi consolidé les fondations de l'édifice d'un nouvel ordre social qu'ils ont conçu le projet chimérique de le renverser, oubliant que l'esprit humain, comme le temps, marche toujours en avant et ne recule jamais.
On peut arranger le présent, embellir l'avenir-, tout dans la nature peut se modifier hors le passé, qui ne doit jamais re-
naître; c'est pour nous le véritable néant, une ombre qui n'a d'existence que dans nos souvenirs.
La crainte très-raisonnable que montrait Catherine II pour tout ce qui pouvait l'entraîner dans la route périlleuse des innovations me rappelle la colère qu'elle m'exprima contre un pauvre médecin de son empire, M. Samoïloff, qui venait de s'aviser, me dit-elle , de traiter la peste comme la petite vérole et de l'inoculer dans l'espoir de l'affaiblir graduellement. Il en avait fait l'essai sur lui-même et se l'était donnée plusieurs fois ; il demandait la permission de généraliser cette dangereuse expérience. Le bon docteur, au lieu de pension et de brevet d'invention, reçut la semonce que méritait sa charitable folie.
Ce fut le maréchaf Romanzoff , gouverneur de la province, qui reçut à ses limites l'impératrice. Ce vieux et célèbre guerrier portait sur ses traits l'empreinte de son caractère ; on y voyait ce mélange de modestie et de fierté qui annonce toujours le vrai mérite ; mais il y perçait aussi une teinte d'amertume et de mécontentement excités en lui par les préférences et par l'immense crédit accordés au prince Potemkin.
La rivalité de commandement divisait ces deux généraux ; c'était une lutte constante entre la gloire et la faveur, et , comme il n'arrive que trop souvent , la faveur triomphait toujours.
Le maréchal n'obtenait rien pour son gouvernement : ses travaux languissaient; ses troupes n'avaient que de vieux habits ; ses officiers sollicitaient en vain de l'avancement. Toutes Jes grâces, tous les encouragements pleuvaient sur les armées que commandait , sur les provinces que gouvernait le favori premier ministre.
L'impératrice trompée attribuait à l'indolence du maréchal le triste état où elle trouvait ses troupes , ses ouvrages et son administration , taudis qu'elle louait avec enthousiasme la situation
florissante des gouvernements du prince et la rapidité magique de ses créations.
D'ailleurs Catherine était reine et femme : l'ancien favori la louait, la remerciait perpétuellement ; le vieux gagneur de batailles se plaignait toujours ; aussi elle attendait le retour de l'un avec impatience et n'écoutait l'autre qu'avec humeur.
FIN DC TBEMIER VOLDME.
La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Échéance
The Library
University of Ottawa
Date due
SFP 1 5 19J8