‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes par m. le comte de SégurChapitre 8 sur 9 · ÉPITAPHE DE ZÉMIRE · texte numérisé non relu

ÉPITAPHE DE ZÉMIRE

Ici mourut Zémire, et les Grâces en deuil Doivent jeter des fleurs sur son cercueil. Comme Tom, son aïeul, comme Lady, sa mère, Constante dans ses goûts, à la course légère, Son seul défaut était un peu d'humeur; Mais re défaut venait d'un si bon cœur ! Quand on aime, on craint tant! Zémire aimait tant celle Que tout le monde aime comme elle!

Voulez-vous qu'on vive en repos, Ayant cent peuples pour rivaux?

Les dieux, témoins de sa tendresse, Devaient à sa fidélité Le don de l'immortalité, Pour qu'elle fût toujours auprès de sa maîtresse.

L'impératrice lit graver cette épitaphe sur une pierre qu'elle plaça dans les jardins de Czarskozelo.

Le 3 juin nous nous mîmes en voyage ; une vingtaine de voitures composaient le cortège de Catherine ; alternativement elle admettait dans la sienne le prince Potemkin et le comte de Cobentzel,ou]\I. Fitz-IIerbertct moi. Les personnes qui jouissaient constamment de cet honneur étaient mademoiselle Protasoff, sa compagne fidèle , tante de la comtesse Ilostopsin , dont on a pu apprécier,;) Paris, l'instruction, l'esprit et la vertu, et M. Ycrmoloff , aide de camp et favori de sa souveraine. Souvent on y appelait aussi le grand-écuyer.

L'impératrice, ayant été plusieurs fois trompée par la légèreté ou la rivalité de quelques grandes dames honorées de sa confiance , n'en admettait plus d'autres dans son intimité que mademoiselle Protasoff, chargée de la surveillance des demoiselles d'honneur. Elle appelait encore près d'elle , de temps en temps, une nièce du prince Potemkin, la comtesse Skawronski.

Catherine n'était escortée par aucune garde , rappelant ainsi ce vers de Voltaire , en parlant de Laïus :

Comme il était sans erainte , il marchait sans défense.

Nous partions le matin à huit heures ; vers les deux heures on s'arrêtait, pour dîner, dans une ville ou dans un bourg , où tout était préparé d'avance , pour que l'impératrice s'y trouv.lt aussi bien servie et presque aussi commodément logée qu'à Pétersbourg. Nous dînions toujours avec elle. Notre course se terminait à huit heures du soir, et l'impératrice employait la soirée, suivant sa coutume , aux amusements du jeu et de la conversation. Chaque matin , après une heure de travail et avant de partir, Catherine recevait les hommages des magistrats, des nobles et des marchands du lieu où elle se trouvait ; elle donnait à tous sa main à baiser et embrassait toutes les femmes , ce qui l'obligeait après à une sorte de seconde toilette ; car, à la fin de ses audiences , comme l'usage du fard était universel dans les provinces, chez toutes les femmes, même celles des bour-

geois et dos paysans , le visage de l'impératrice se trouvait couvert de rouge et de blanc.

Son premier soin , en arrivant dans chaque ville , était de descendre dans l'église et d'y remplir ses devoirs religieux, dont la négligence aurait éloigné d'elle l'affection d'un peuple non-seulement croyant , mais ardent et superstitieux à tel point qu'il adore saint Nicolas presque autant que Dieu lui-même. Ce n'était que dans les lieux où l'impératrice s'arrêtait qu'une garde établie annonçait la présence du souverain.

En quatre ou cinq jours nous arrivâmes, par une pente insensible , à Wischney-Wolotschok , point le plus élevé de ce vaste territoire qui s'étend de la mer du Nord au Pont-Euxin et que ne coupe aucune montagne transversale.

Là , sur ce point culminant, nous vîmes les fameuses écluses qui retiennent les eaux de plusieurs rivières réunies et les rejettent soit dans le canal de la Tuerza, soit dans celui de la Mista, pour naviguer vers la mer Caspienne par le Wolga, ou pour transporter à Pétersbourg les productions du sud ; navigation qui féconde et enrichit d'immenses contrées.

Les travaux entrepris pour établir ces écluses paraissent dignes de l'ingénieur le plus habile ; cependant ils ont été conçus et exécutés, sous le règue de Pierre Ier, par un simple paysan nommé Surtikoff , qui n'avait jamais voyagé ni rien appris; il savait à peine lire et écrire. L'esprit est eu grande partie un don de l'éducation , mais le génie est inné.

Les successeurs de Pierre le Grand avaient négligé de perfectionner ce grand et utile ouvrage ; l'impératrice s'en occupait activement. Elle fit revêtir en pierre ce qui était en bois, réunit au canal les eaux de plusieurs nouvelles sources, et conçut le projet de faire creuser deux autres canaux qui joindront un jour la mer Caspienne à la mer Noire, et celle-ci à la mer Baltique par le Borysthène, dont on établirait la communication avec la Dwina.

Sur notre route nous voyions partout d'antiques marais dos-

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scellés, des villages naissants, des villes fondées ou repeuplées ; aussi, partout, le peuple, jouissantde ees conquêtes sur la nature, les seules qui ne coûtent point de sang ni de larmes, s'empressait de donner à sa souveraine les éclatants témoignages d'une sincère affection.

Les paysans en foule , agenouillés d'abord comme serfs , malgré les ordres de leur souveraine, se relevaient promptemeut pour approcher de Catherine, qu'ils appelaient matushfca (leur mère), et causaient familièrement avec elle ; la crainte du maître disparaissait ; ils semblaient ne plus voir dans l'impératrice que leur protectrice et leur appui.

Après un court séjour, nous croyions partir pour longer les cataractes qui gênent le cours de la Mista jusqu'à Borowitz, où nous devions nous embarquer ; mais Catherine nous avait ménagé une surprise : sans avoir prévenu personne ni donné d'avance aucun ordre, nous changeâmes de route et nous fîmes une course jusqu'à Moscou. Le gouverneur n'en fut instruit que quelques heures avant notre arrivée.

L'aspect de cette grande ville, la vaste plaine au milieu de laquelle elle est située, son immense enceinte, ses milliers de clochers dorés, la variété des couleurs de ses dômes qui éblouissent les regards en réfléchissant, comme un prisme , les rayons du soleil, ce mélange descabanes du peuple, des riches maisons des marchands, des magnifiques palais d'une noblesse aussi nombreuse que fière, cette tourbillonnante population représentant à la fois des mœurs opposées , des siècles différents, des peuples sauvages et des peuples civilisés, des sociétés européennes, des bazars asiatiques, nous frappaient d'étonnement et d'admiration; cependant je ne pus, dans ce premier voyage, qu'entrevoir cette antique capitale ; nous n'y restâmes que trois jours.

Catherine nous fit voir son palais de Petroski, ses maisons de plaisance de Kolominski et de Tzarizina, les jardins publics de Moscou, le bel aqueduc qu'elle avait ordonné de cous-

truire. iSous repartîmes ensuite pour Borowitz , en traversant Twer, Tarjowestet Wïschney-Wolotschok.

L'impératrice, voulant laisser quelques traces généreuses de sa courte apparition, fit don à la ville de Moscou d'une rente de cinquante mille francs et d'une somme considérable destinée à remplacer, par un bel hôpital, ce redoutable bâtiment où se tenait, sous les règnes d'Anne et d'Élisabetb, la sanguinaire inquisition d'État.

La ville de Twer eut aussi part aux bienfaits de sa présence. Cette ville est très-jolie; les bonnets de perles, les longs voiles blancs, galonnés d'or, des femmes qui habitaient cette ville ou les fertiles campagnes qui l'entourent, leurs riches ceintures, leurs anneaux et leurs boucles dorées auraient pu faire croire, en voyant leur foule réunie, qu'on se trouvait présent a quelque ancienne fête de l'Asie.

Nous nous embarquâmes, à Borowitz, sur de jolies galères. L'impératrice en montait une magnifique ; celle qui était destinée à M. de Cobentzel, à M. Fitz-Herbert et à moi, contenait trois chambres élégamment meublées et portait des musiciens qui nous éveillaient et nous endormaient au son d'une douce harmonie.

Avant cet embarquement, et lorsque nos voitures longeaient encore la rivière, le prince Potemkiu et moi, sans en demander la permission à l'impératrice , nous hasardâmes par curiosité à traverser et à descendre quelques cataractes sur un petit bateau. On disait ce passage dangereux ; plusieurs bateaux y avaient été submergés. L'impératrice nous gronda un peu sévèrement de notre imprudence, et cependant cette étourderie plut a Catherine.

Entrés dans le lac llmen, que nous devions traverser pour arriver a >n\ogorod, nous jouîmes d'un spectacle nouveau pour nous. Cette espèce de mer calme et limpide était couverte d'une immense quantité de bateaux de toute grandeur, ornes de voiles coloriées et de guirlandes de (leurs.

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Les nombreuses troupes de mariniers, de paysans et de paysannes qui les montaient, cherchaient à l'cnvi à s'approcher

de notre (lotlille brillante, en taisant retentir les airs du son de leurs instruments, de leurs vives acclamations, et, lorsque le jour finissait, de leurs chants mélodieux, mais agrestes et un peu mélancoliques.

Ce fût pendant le cours de cette navigation que , profitant d'une circonstance imprévue , je hasardai une démarche qui devint décisive pour moi , et qui réalisa le léger espoir que jusque-là j'avais à peine conçu , celui de faire avec la Russie un avantageux traité de commerce , traité vingt fois inutilement projeté par nous depuis quarante ans.

Un jour, en sortant de la galère sur laquelle nous venions de dîner avec l'impératrice, et un peu surpris de l'humeur sombre et silencieuse que cette princessse, contre sa coutume , nous avait montrée pendant le repas, je suivis le prince Potemkin, qui paraissait non moins taciturne, et j'entrai avec lui dans la galère particulière qu'il occupait.

Après quelques minutes d'entretien mal suivi, durant lequel ses sourcils froncés , sou ton sec et bref marquaient assez son agitation intérieure , je lui dis : « Mon cher Prince , vous êtes « bien moins aimable qu'à votre ordinaire; vous rêvez; vous <• êtes distrait; je crois réellement que vous me boudez. Ne « puis-je savoir la cause de ce changement que j'ai remarqué « aussi dans le maintien froid de l'impératrice? N'y a-t-il pas « là-dessous quelques tracasseries de cour?

« — Il est vrai, me répondit-il, que l'impératrice a beaucoup « d'humeur aujourd'hui et que je la partage ; mais ce n'est « pas vous ni votre gouvernement qui nous la donnez ; •< c'est le ministère anglais , dont l'égoïsme et la conduite dé- « mentent toutes les protestations amicales et contrarient « toutes nos vues. Je l'ai dit, il y a longtemps, à Pimpéra- « trice; elle ne voulait pas me croire : M. Pitt , qui ne l'aime '< pas, s'attache personnellement à lui susciter des ennemis,

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« des obstacles, en Allemagne, en Pologne et en Turquie. « Le roi de Prusse , à qui tout fait ombrage, et qui ne nous « pardonne pas d'avoir quitté son incommode alliance pour « l'alliance beaucoup plus utile de Joseph II, s'inquiète, s'agite, « et forme avec d'autres électeurs une confédération assez « menaçante contre l'Autriche. Il prépare ainsi une nouvelle « guerre au centre de l'Europe, qu'il est de notre intérêt de « maintenir en paix.

« Agissant de concert avec l'empereur, notre allié , cette « agitation prussienne ne nous causait qu'une légère inquie- « tude ; mais nous apprenons dans ce moment , par une voie « très-sure, que le roi d'Angleterre, sur lequel l'impératrice et « l'empereur croyaient pouvoir compter, vient, sans aucun « motif excusable, de se montrer hostile contre nous, et que, « en sa qualité d'électeur de Hanovre, entrant dans le sys- « tème politique de Frédéric, il donne son accession à la o ligue électorale. Ce contre temps dérange toutes nos corn.- « binaisons.

« C'est un tour perfide que les Anglais nous jouent ; pour <■■ ma part j'en suis furieux , et je ne sais ce que je ne donne- « rais pas pour leur rendre la pareille, et pour nous venger « d'eux. »

Voyant que son irritation le portait à me montrer ainsi sans voile le fond de sa pensée, je saisis la balle au bond et je lui dis : « Si vous voulez vous venger, il en est un moyeu « prompt et facile autant que juste : ne leur laissez pas plus « longtemps en Russie des privilèges exclusifs qui réellement « blessent les autres nations et cuisent à vos propres intérêts.

« — Te vous entends, reprit-il aussitôt en se déridant et en « souriant. Tenez, je vais vous parler en véritable ami. Votre « cour désire depuis longtemps faire avec nous un traite i\>' « commerce; le moment est favorable; saisissez-le: vous « trouverez l'impératrice distraite de ses vieilles préventions « contre la France; son humeur se jette à présent sur l'An-

« gleterre. Ne perdez pas une occasion précieuse ; faites-lui une « proposition de rapprochement et de traité bien motivée, et « je vous jure sur ma parole que je vous seconderai de tout « mon pouvoir.

« — Je suivrais volontiers, répliquai-je, votre conseil ; mais il « existe , et depuis longtemps , une telle froideur entre nos « cabinets qu'on n'a pas cru devoir m'autoriser à faire offi- « ciellement une telle démarche, dont le succès plairait sans « doute, mais que, dans l'incertitude de ce succès, je me « garderai bien de hasarder. Je craindrais trop , par une « avance faite ainsi au nom du roi , de compromettre sa di- « gnité. »

Le prince se tut alors quelques instants; puis il me dit : « Votre crainte est mal fondée ; cependant , pour ménager vos « scrupules, suivez mon avis. Nous avons souvent parlé en- « semble de commerce ; supposez que j'aie peu de mémoire ; « écrivez-moi ce que vous m'avez souvent dit, comme votre « opinion personnelle ; rédigez seulement cet écrit en forme de « note confidentielle ; ne la signez même pas. Vous ne risquez « rien ; vous pouvez compter sur l'usage discret que j'en ferai, « et vous devez être sûr qu'elle ne sera connue des autres « ministres que lorsque vous aurez acquis la certitude d'une ré- « ponse telle que vous pourrez , sans aucun inconvénient , la « leur présenter officiellement, revêtue de toutes les formes « usitées Par là vous êtes certain que vous aurez connu la « réponse avant d'avoir fait la demande. Mais , je vous le ré- « pète , battez le fer pendant qu'il est chaud -, allez vite vous « mettre à l'ouvrage ; je voudrais déjà que cela fût fait. »

Je sortis sans lui répondre , et je regagnai promptement ma galère , pensant qu'il était urgent de profiter d'un épanehement d'amitié dont je ne devais probablement la vivacité qu'à la colère et qu'il fallait ne pas laisser refroidir.

J'entre dans ma chambre ; je cherche mon écritoire ; mais elle était enfermée dans une commode dont mon valet de

chambre, qui taisait alors une promenade en bateau, avait emporté la clef.

Impatienté de ce contre-temps, j'entrai dans la chambre de M. Fit/.-IIerbert, ou M. de Cobentzel jouait, je crois, au trictrac avec lui. Je leur dis que, ayaut l'intention de profiter du moment où notre flottille était à l'ancre pour écrire quelques lettres, je me trouvais, par l'absence de mon valet de chambre, sans plumes ni papier. Alors M. Fitz-Herbert m'offrit obligeamment son écritoire , que j'emportai chez moi.

Je ne sais pourquoi quelques personnes , à qui j'avais raconté les détails de mon voyage, ont, depuis, rendu publique cette anecdote assez insignifiante , attribuant à une sorte d'espièglerie ce qui n'était que l'effet d'un pur hasard.

J'aurais été véritablement contrarié si la publicité de cette anecdote avait pu déplaire un moment à M. Fitz-Herbert , dont j'ai toujours fait profession d'admirer l'esprit, les talents, et qui m'honorait d'une amitié que j'ai payée de retour et que je lui conserverai toute ma vie.

Le fait est que des esprits légers ont trouvé piquant de dire que j'avais signé mon traité de commerce avec la plume du ministre d'Angleterre , tandis qu'elle ne m'a servi qu'à écrire une* simple note.

En deux heures de temps je rédigeai la note suivante et la portai au prince Potemkin. Je crois devoir faire connaître ici cette pièce improvisée, puisque, par un heureux hasard, elle eut une si grande influence sur le succès de mes négociations.

MtTE CONFIDENTIELLE.

Si deux États ont jamais dû s'unir par un traité de commerce, ce sont la Russie et la France : leur position le prouve, leurs productions le demandent, leurs intérêts l'exigent. Elles se trouvent placées trop loin l'une de Cautre pour se nuire et pour qu'il puisse naître entre elles aucun sujet

de guerre ou d'inimitié. Leur population et leurs richesses hs rendraient les arbitres de C Europe si elles unissaient leurs vues 'politiques.

Tandis que les pays immenses qui les séparent leur ôtent la possibilité de s'inquiéter, la mer Méditerranée , la mer Noire , l'Océan et la Baltique, en les rapprochant pour le commerce, les invitent a ouvrir de nouveaux débouchés à leurs productions.

Cependant, par des obstacles trop longs à détailler, ce commerce a toujours été, languissant , et a pris jusqu'à présent une route détournée , au lieu de suivre la route naturelle qui était si clairement indiquée par la position et tracée par l'intérêt des deux empires.

Les Français ont été obligés de recevoir les marchandises des tinsses et de leur envoyer celles de la France par des intermédiaires plus favorisés , qui faisaient un double profit aux dépens des deux nations, et qui s'assuraient de plus en plus les avantages dont ils jouissaient en paraissant consommateurs nécessaires. Ils devaient même paraître consommateurs presque uniques, puisque la différence dans le payement des droits, ajoutée à quelques autres privilèges, écartait nécessairement toute concurrence.

L'impératrice actuelle, dont le règne est l'époque mémorable des progrès des lumières en tout genre et de la destruction de tous les préjugés nuisibles , parait vouloir rendre la vie au commerce en le livrant à la, concurrence , en supprimant les privilèges exclusifs, en reconnaissant que la base d'un commerce avantageux est la liberté et l'égalité.

Les principes du roi sont trop conformes à ceux de Sa Majesté Impériale pour ne pas croire que le moment est enfin arrivé où les obstacles qui s'opposaient à un traité de commerce doivent être levés. Il devient doublement nécessaire aux deux puissances depuis que l'impératrice a des ports sur la m.er Noire.

Nous sommes dans la position la plus favorable pour ouvrir des débouchés à ses provinces du sud, dont les productions avaient pris jusqu'à présent un cotas lent et forcé vers les ports de la Baltique.

Les ports que la France possède dans V Océan resteront liés par leur situation avec Riga , Archangel et Pétersbourg ; les ports qu'elle a dans la mer Méditerranée peuvent former avec celui de Kherson le commerce le plus florissant.

La Russie aura toujours la plus grande part à la consommation des vins de France , du sucre et du café de ses colonies.

La France , ayant à entretenir une marine nombreuse , aimera toujours mieux recevoir ses mâtures de la Russie que de les faire venir de l'Amérique septentrionale. Elle consommera toujours une grande partie de son chanvre, quoiqu'elle en produise elle-même. Les viandes salées quelle tirerait des provinces du sud lui conviendraient mieux que celles de ïlrlande.

Les cuirs verts, les suifs, les cires , le salpêtre, que la nature a prodigués a l'Ukraine et à plusieurs contrées du midi, mille autres productions qu'offre un si vaste empire et qu'il serait trop long de détailler, viendraient augmenter ses riches exportations et lui assureraient une balance avantageuse, q ui ne le serait pas 7noins pour cela à la France, parce qu'elle ferait passer directement, et par conséquent avec avantage , à la Russie , les sommes considérables quelle paye aux autres nations pour les productions de cet empire.

L'échange de ces productions réciproques est si nécessaire a la France et à la Russie que leurs ports seront remplis des vaisseaux de leurs négociants respectifs dès qu'on lèvera les obstacles qui empêchent les capitalistes prudents d'embrasser un commerce dans lequel ils auraient à craindre des concurrents plus favorisés. La cessation même de ces t. i. 3i

39S mi: moires

préférences et l'établissement d'une concurrence générale ne suffiraient pas aux négociants , sans un traité entre les deux nations, pour donner F essor à leur commerce.

Que leur motif soit réel ou d'opinion, il est certain qu'un traité de commerce, en leur assurant la protection du gouvernement, peut seul exciter en eux cette confiance qui porte aux spéculations les plus étendues.

Tant que ces motifs d'encouragement manquent à nos négociants , ils dirigent leurs vues vers le commerce de nos colonies, celui des Indes , du Levant et des puissances avec lesquelles nous avons des traités. Ils tirent les productions de la Russie par des mains tierces, qui en augmentent le prix et en diminuent par là la consommation , au désavantage de son commerce et du nôtre.

Quelques marchands français ,\sans fortune et sans crédit, s'établissent à Pétersbourg , et, loin de resserrer les liaisons de commerce des deux puissances , les affaiblissent par leurs malheurs ou leur inconduite.

Mais, dès qu'un traité de commerce attrait établi la concurrence , l'égalité, et rassuré les esprits, on verrait des négociants solides s'établir ici, des compagnies respectables se former, et les profits respectifs du commerce s'accroître avec les consommations.

Cest dans le moment où l'on a pensé que ces vérités étaient senties à Pétersbourg comme à Versailles qu'il paraît opportun de faire à ce sujet des ouvertures plus formelles au ministère de l'impératrice, avec l'espoir fondé qu'un arrangement aussi désirable rencontrera peu d'obstacles, et que les deux cours, pour hâter son succès , se feront part de leurs dispositions sur un point si important. Ce que je puis d'avance affirmer, c'est que les principes du roi, dans tous ses traités de commerce, sont de n'accorder ni de demander aucun privilège exclusif.

Pour qu'un traité entre la Russie et la France soit durable,

il est nécessaire de lui donner pour base C égalité ; ainsi, en parlant de ce principe, les Russes seraient traités en France pour le présent et à V avenir comme la nation la plus favorisée; leurs causes seraient jugées aux mêmes tribunaux, chacune de leurs productions taxée aux mêmes droits, et ces droits acquittés arec la même monnaie que la nation qui jouit en France de la plus grande faveur.

Telles sont en général les intentions que Sa Majesté m'a permis de manisfester si des circonstances heureuses me donnaient l'occasion de les développer.

Comme la disposition du prince Potemkin n'était pas changée , après avoir lu cette note il la loua avec enthousiasme et ne voulut pas me la rendre. Je l'en priai vainement. « Je « l'emporte , dit-il en riant; je ne la montrerai qu'à une seule « personne , à l'impératrice , et je vous jure de vous la rendre « immédiatement après. »

En effet , le lendemain , dès qu'il me vit , il me la remit. « Je « suis chargé , dit-il , d'une réponse qui vous sera sûrement « agréable ; Sa Majesté vous la répétera bientôt elle-même. Elle « m'ordonne de vous dire qu'elle a lu avec plaisir votre note, « qu'elle trouve vos observations justes, que votre confiance « lui plaît et la touche , qu'elle est si disposée à former le « lien que vous souhaitez qu'en arrivant à Pétersbourg elle -< donnera à ses ministres de tels ordres que vous pourrez « agir officiellement et en toute sûreté , puisque déjà elle « vous garantit que votre proposition sera parfaitement ae- « cueillie. »

Le prince avait été sincère et exact en tout point; car, lorsque je me trouvai chez l'impératrice , cette princesse , me prenant à part, me dit : « Vous savez déjà ma réponse. Les témoi- « gnages récents d'amitié que j'ai reçus du roi votre maître me « portent à former volontiers un lien qui me rapproche de lui. « Votre confiance m'a touchée; je vous vois avec un grand

« plaisir près de moi , et je serai fort aise qu'une négociation « si importante pour les deux États soit suivie et terminée par « votre entremise. »

Il est facile de concevoir la vive satisfaction que j'éprouvai en voyant ma démarche , un peu hasardeuse , couronnée par un succès si complet.

Peu de jours après, étant entrés dans le canal de Ladoga , nous arrivâmes à Pétersbourg le 28 juin , ayant ainsi terminé en moins d'un mois le voyage le plus curieux et le plus agréable.

Je reçus des lettres de M. de Vergennes qui me prescrivait de profiter de la confiance que me témoignait le comte de Goërtz pour calmer l'inquiétude de son cabinet , et lui prouver que la ligue électorale et les mouvements du roi de Prusse pour la fortifier n'auraient d'autre effet que de resserrer les liens déjà existants entre la Russie et l'Autriche.

L'impératrice., qui me permettait alors souvent de lui faire ma cour à Czarskozelo , me parla vivement et avec chaleur des fausses nouvelles répandues en Europe sur son ambition , des épigrammes dont elle était l'objet , des contes ridicules que l'on faisait sur la pénurie de ses finances, et même sur le dépérissement de sa santé.

« Je n'accuse point votre cour, me dit-elle, de propager « toutes ces impostures : elles viennent du roi de Prusse, qui « me hait, mais je vous reproche d'en croire Une partie. Vous « autres Français , malgré mes protestations pacifiques , vous « me supposez toujours des projets d'envahissements , tan- « dis que j'ai renoncé de bonne foi , et pour de puissantes rai- « sons, à tout agrandissement. Je ne veux que la paix, et je « ne reprendrai les armes que si l'on m'y force. Le repos de « l'Europe n'est menacé que par la turbulence des Turcs et « des Prussiens ; cependant c'est moi dont on se méfie , et ce « sont eux que l'on protège. »

Je lui répondis avec plus de politesse (pie de conviction ; car,

bien que le prince Potemkin me tînt le même langage , de temps en temps il me laissait entrevoir que ses desseins ambitieux- étaient plutôt ajournés qu'abandonnés.

Un jour, entre autres, comme il me parlait avec irritation des pillages commis par les Tartares du Ruban et des cruautés exercées par le graud-visir, il me dit : « Convenez que « l'existence des musulmans est un véritable fléau pour l'hu- « inanité. Cependant, si trois ou quatre grandes puissances « voulaient se concerter, rien ne serait plus facile que de re- « jeter ces féroces Turcs en Asie , et de délivrer ainsi de cette « peste l'Egypte, l'Archipel, la Grèce et toute l'Europe.

« N'est-il pas vrai qu'une telle entreprise serait à la fois juste , « utile, religieuse, morale et héroïque? Et puis, ajouta-t-il « en souriant, si vous pouviez contribuer personnellement à « un si désirable accord, et que la France, pour son lot, « eût Candie ou l'Egypte , n'en seriez-vous pas honorable- « ment récompensé, s'il arrivait que vous fussiez nommé goua verneur de l'un ou l'autre de ces pays conquis? »

Je lui répliquai qne cet appât offert à ma vanité me touchait peu. La vérité est que cette insinuation peu adroite, qui me choqua, me rendit quelque fermeté pour mieux remplir, dans ce moment, un devoir qui était en contradiction avec mes sentiments et mon opiuion personnelle.

En effet je n'ai jamais compris et je ne conçois pas encore cet étrange et immoral système politique qui s'opiniàtre à soutenir des barbares, des brigands, des fanatiques, dépeuplant, dévastant, inondant de sang les vastes contrées qu'ils possèdent en Asie et en Europe.

Est-il croyable que tous les princes de la chrétienté prodiguent leurs secours, leurs présents, et , pour ainsi dire , leurs hommages à un gouvernement barbare, stupide, orgueilleux ; qui méprise nous, notre religion, nos lois, nos mœurs, nos rois , et qui journellement , nous appelant chiens de chrétiens, nous accable d'humiliations et d'outrages? Mais j'étais mi-

nistrc ; je devais obéir à mes instructions , et je m'y conformai ponctuellement.

Feignant de regarder les paroles du prince comme une boutade qu'il était impossible de concilier avec les assurances pacifiques qu'il me donnait si fréquemment , je lui dis : a Mon « cher Prince , je |ne vous répondrai pas sérieusement ; car « tout ceci n'est qu'un jeu de votre imagination. Vous êtes « trop sage et trop éclairé pour ne pas seutir que, ne pouvant « renverser un empire tel que l'empire ottoman sans le par- « tager, nous froisserions tous les intérêts commerciaux , nous « détruirions tout l'équilibre de l'Europe. La discorde rempla- « cerait une harmonie si lentement établie après des guéries « longues et cruelles qu'excitèrent et nourrirent si longtemps « le fanatisme des guerres religieuses , la domination intolé- « rable de Charles-Quint , ses invasions en Italie, la rivalité de « la France et de l'Angleterre , les conquêtes de Louis XIV , « et l'ambition permanente de la maison d'Autriche en Alle- « magne. Il est aussi impossible de s'entendre pour un tel « partage que de trouver la pierre philosophale.

« Constantinople seule est un point qui suffirait pour diviser « toutes ces puissances que vous voudriez faire agir de concert ; « et, croyez-moi , votre plus cher allié , l'empereur Joseph , « ne consentirait jamais à vous voir maître de la Turquie d'Eu- « rope. Je crois même qu'il a dit en propres termes , que, ne « pouvant oublier les périls que plusieurs fois les turbans « venus de Constantinople ont fait éprouver à tienne, il « craindrait encore plus d'avoir pour voisins des guerriers « en casques et en chapeaux. »

Le prince ne put s'empêcher de s'écrier : « Vous avez raison , « mais c'est notre faute à tous ; nous savons trop constamment « nous entendre pour faire le mal, et jamais pour faire le bien « de l'humanité. »

Sans donner tous ces détails à ma cour, j'instruisis M. de Vergennes de mes entretiens sur ce sujet avec le prince et les

autres ministres de Catherine. Il m'approuva complètement

d'avoir réussi à prouver aux Russes combien d'obstacles rencontrerait la destruction des Turcs, et en même temps d'être parvenu à dissiper les préventions de Catherine, qui ne nous croyait occupés qu'à fomenter chez elle des troubles intérieurs et à lui susciter des ennemis.

Les occcasions où l'impératrice me permettait de me rapprocher d'elle se multipliaient de jour eu jour ; je la vis à la campagne chez le grand-éebansonet chez !e grand-écuver ; là elle me proposa de la suivre dans une course qu'elle voulait faire pour visiter la manufacture d'armes de Sisterbeck.

Je me rappelle que , pendant cette promenade , elle me fit beaucoup de plaisanteries sur ce qu'on lui avait raconté des dépenses excessives de notre cour et du désordre qui régnait dans les comptes de la maison du roi.

Voulant un peu défendre cette cause , quoiqu'au vrai elle ne fût pas trop bonne à plaider, et préférant la riposte à la défense, je lui répondis « que tel était le sort des grands monarques, « qui s'occupaient plus des affaires de L'État que des leurs, et « n'étaient pas dans la nécessité d'imiter Charlemagne, qu'on « admirait parce qu'il comptait lui-même les produite de ses « fermes , les gerbes de ses champs , les foins de ses prés , enfin « jusqu'aux légumes de son potager et aux œufs de sa basse- « cour: mais, n'ayant pas d'autres revenus que ceux de ses « domaines , ce prince ne pouvait payer ses dépenses sur des « impôts qu'alors la France ne connaissait pas. Nos monarques, « il est vrai, sont tous trompés; mais vous-même, .Madame. « ajoutai-je, permettez-moi de vous le dire, vous êtes quelque- « fois , si je m'en rapporte à ce qu'on m'a dit , et même assez ■< fréquemment volée; ce qui ne m'étonne pas, car les détails « de cuisine, d'écurie et d'office, sont de trop petits objets pour « qucVotre Majesté puisse les apercevoir et les surveiller.

— Vous avez tort et raison tout à la fois, Monsieur le Comte « reprit-elle : je suis volée comme une autre , j'en conviens ; je

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« m'en suis quelquefois convaincue moi-même par mes propres « yeux, en voyant de ma fenêtre, au poiut du jour ouïe soir, « sortir furtivement de mon palais d'énormes paniers qui certes « n'étaient pas vides.

« Je me rappelle aussi qu'il y a quelques années , ayant été « faire un petit voyage sur les bords du Wolga , je demandai « aux habitants qui bordaient ses rives s'ils étaient contents de « leur sort. La plupart étaient pêcheurs. Nous serions, me « répondirent-ils, très-satisfaits du fruit de nos travaux, et « surtout de la pêche du sterlet (1), si l'on ne nous obligeait « pas à perdre une partie de notre gain, en envoyant an- « nuellement à vos écuries une assez grande provision de « ces sterlets, qui se vendent très-cher. C'est un lourd « tribut qui nous coûte à peu près deux mille roubles par an. « — fous jaites fort bien de ni en avertir, leur dis-je en « riant; je ne savais pas que mes chevaux mangeassent du « sterlet. Ce ridicule abus fut supprimé. Mais, ce que je « prétends vous prouver, c'est la différence qui existe entre ce c désordre apparent, qui vous frappe ici, et le désordre réel et « bien plus dangereux qui règne chez vous.

« Le roi de France ne sait jamais au juste ce qu'il dépense; « rien n'est réglé ni fixé d'avance ; voici au contraire ce que je « fais : je fixe une somme annuelle, et toujours la même, pour « la dépense de ma table , de mon ameublement , pour celle « de mes spectacles, de mes écuries, enfin de toute ma mai- « sou. J'ordonne que les différentes tables de mon palais soient « servies de telle quantité de vins , de tel nombre de plats. Il « en est de même dans toutes les autres branches de cette ad- « ministration.

« Tant qu'on me fournit exactement, en quantité et en qua- « lité, ce que j'ai ordonné, et que personne ne se plaint de né- « gligence à cet égard, je suis contente; il m'est fort égal que

(i) Sorte d'esturgeon très-recherché en Russie; à Pélersbourg il coûtait depuis dix louis jusqu'à vingt-cinq.

« sur la somme Gxée on me vole avec plus ou moius de ruse ou « d'économie ; ce qui m'importe, c'est que jamais cette somme « ne soit dépassée ; ainsi je suis toujours certaine de ce que je « dépense C'est un avantage dont peu de princes et même de « riches particuliers puissent se vanter. »

Un autre jour, comme elle me demandait ce qui m'avait le plus frappé depuis que j'étais à sa cour, je profitai de la familière bonté dont elle m'honorait et je hasardai de lui dire : « Ce qui « me surprend le plus, Madame, c'est l'imperturbable repos « dont Votre Majesté jouit depuis tant d'années, sur un trône ■< qu'on avait toujours vu entouré d'orages. Il est difficile de « concevoir par quel secret, par quel moyen, arrivée jeune , « étraugère et femme , dans un empire si fécond en complots « et en révolutions, vous régnez si paisiblement sans rencontrer « jamais de mutins à réprimer, d'ennemis intérieurs à com- « battre et d'obstacles à surmonter.

« — Ce moyen, me répondit-elle, est bien simple: je me suis « fait des principes , un plan de gouvernement et de conduite a dont je ne m'écarte jamais ; ma volonté une fois émise ne a varie pas. Ici tout est constant ; chaque jour ressemble à « ceux qui l'ont précédé. Comme on sait sur quoi compter, « personne ne s'inquiète. Dès que j'ai donné une place à quel- « qu'un , il est sûr, à moins de commettre un crime, de la « conserver. Par là j'ôte tout aliment aux tracasseries, aux >• délations, aux querelles, aux rivalités; aussi vous ne voyez « point d'intrigues chez moi. Comme le but des intrigants ne « pourrait-être que de faire chasser des hommes revêtus d'em- « plois pour se mettre eux-mêmes à leur place , sous mon " gouvernement ces tracasseries seraient sans objet.

« — Je conviens, Madame, lui répliquai-je, qu'un système si « sage doit être suivi des plus heureux résultats ; cependant « permettez-moi une simple observation. Il est impossible , « quelque génie qu'on ait , de ne pas se tromper quelquefois « dans ses choix. Que ferait Votre Majesté si par hasard elle

« s'apercevait , je le suppose , qu'elle a nommé un ministre qui « se trouve inhabile en administration et incapable de répondre « à sa confiance?

« — Eh bien ! Monsieur, reprit cette princesse, je le garderais ; « ce serait ma faute, et non la sienne , puisque c'est moi qui « l'aurais choisi ; seulement je travaillerais avec un de ses agents « secondaires ; mais , pour lui , il garderait son titre et sa « place.

« Tenez , en voici un exemple. J'avais nommé un ministre « qui ne manquait pas d'esprit , mais qui était dépourvu de la « science et du caractère nécessaires pour bien régir une grande « administration ; enfin on aurait trouvé difficilement , dans « quelque cour que ce fût , un ministre moins habile. Qu'est-il « arrivé ? Il a conservé sa place. 11 est vrai que je ne lui ai « laissé que les plus minutieux détails de son département; « j'avais confié tout ce qui était important à l'un de ses subor- « donnés.

« Je me souviens qu'une nuit , recevant un courrier qui m'an- « nonçait la fameuse victoire de Tchesmé et l'incendie de la « flotte turque , je pensai qu'il ne serait pas convenable que le « ministre en question n'apprît que par le public ce grand « événement. A quatre heures du matin je l'envoie cherce cher ; il arrive. Or vous saurez que le pauvre homme, étant « alors uniquement occupé et tourmenté par une petite que- « relie intérieure de bureaux dans laquelle il s'était laissé « aller à un injuste emportement , s'imaginait que je l'avais « mandé pour le gronder.

« Aussi , en ouvrant ma porte et avant de me laisser dire un « mot , il s'écrie : Madame , je vous conjure de me croire : a il n'y a point ici de ma faute, et je ne suis pour rien « dans cette affaire. — Je ne le sais que trop, Monsieur, « lui répondis-je en riant Et je lui appris alors la nouvelle de « l'éclatant succès qui couronnait le plan hardi que j'avais « conçu avec le prince Orloff , pour faire partir de Cronstadt

« mon armée navale , qui , après avoir fait le tour de l'Europe « et traversé la Méditerranée , était parvenue à détruire , au « fond de l'Archipel , la flotte musulmane.

« Cet exemple , Madame , lui dis-je en riant , ne pourrait « servir qu'à un bien petit nombre de princes ; car il en est « bien peu qui sachent assez gouverner eux-mêmes pour faire « de grandes choses avec de médiocres ou de mauvais minis- « très. »

Des nuages assez sombres s'élevaient à l'orient ainsi qu'au sud de l'empire ; ils grossissaient peu à peu et répandaient en Europe , comme en Asie , la crainte d'une guerre prochaine. Le pacha d'Achalzik attaquait les Géorgiens; un nouveau prophète nommé Mansoura appelait aux armes les tribus du Caucase; les Tartaresdu Ivubanse joignaient aux Lesghis et aux Turcs pour envahir les États du roi d'Imérétie ; eoûn la garnison musulmane d'Oczakoff se livrait à des brigandages sur le territoire de l'empire.

Le prince Potemkin , retombant dans ses méfiances accoutumées , nous reprochait de fomenter secrètement ces orages. Bientôt , éclatant eu menaces, il ordonua aux ofûcicrs de rejoindre leurs corps , renforça les troupes de la ligne du Caucase, et déclara publiquement qu'il voulait, sous peu de mois , se mettre à la tête d'une armée et faire une invasion dans le Ruban.

Tels étaient les présages sinistres qui , vers la fin de l'année 1785, annonçaient une rupture prochaine et presque" inévitable avec la Porte ottomane.

Dans ces circonstances je trouvai le moyen de me faire donner un Mémoire très-détaillé et très-curieux sur les différentes tribus qui habitaient le Caucase , sur la force , les mœurs , les lois de ces diverses et nombreuses peuplades , parlant presque toutes des langues différentes , et parmi lesquelles se trouvaient encore les coutumes ainsi que les noms de plusieurs peuples antiques , tels que les Osses , les Avares , autrefois puis-

sants, et dont les roches du Caucase conservent encore quelques débris échappés aux invasions successives de ces flots de Huns et de Tartares qui dévastèrent les plaines de la Scythie avant de porter la terreur en Europe et d'étendre leurs ravages jusqu'au sein du double empire des Césars.

Si ce Mémoire très- important sur une contrée presque totalement inconnue dans l'Occident n'eût pas été trop long, j'aurais cru devoir l'insérer en entier dans ce livre ; mais il ralentirait trop ma marche. Il suffira peut-être à mes lecteurs d'en extraire quelques pages pour présenter à leur curiosité une esquisse des mœurs assez singulières des Cabardiens , tribu circassienne.

Ce Mémoire me parut d'autant plus important qu'il était secret et rédigé par le général Paul Potemkin, avec des notes, en marge, du général Apraxiu.

Le Caucase , antique théâtre du supplice de Prométhée , est formé par une chaîne de montagnes qui sépare l'Europe de l'Asie. Ses bornes sont : à l'orient , la mer Caspienne ; à l'ouest , la mer Noire ; au nord , deux rivières , le Terek et le Kuban; au midi, le fleuve Kur, qui borde sa haute chaîne dans toute sa longueur.

Les défilés qui traversent ces montagnes étaient autrefois* fortiliés. On voit encore quelques ruines de ces murailles et de leurs portes, qu'on appelait jadis portes Caspiennes. Un fort moderne , bâti par les Russes , a reçu le nom de Grégoriopolis , pour rappeler celui du prince Potemkin.

Les nations qui habitent le Caucase sont presque généralement soumises aux puissances musulmanes et russes; mais cette soumission existait pins de nom que de fait ; la plupart étaient souvent en rébellion et recouvraient fréquemment leur liberté par les armes.

Les Tartares du Kuban et les Lesghis défendaient presque constamment leur indépendance. Les Abgas se montraient plus fidèles aux Turcs par haine pour les Russes. Les Tschet-

ciiins combattaient aussi fréquemment les Moscovites; mais, de toutes ces peuplades, connues généralement sous le nom de Circassiens ou Tcherkès, les tribus des deux Cabarda sont peut-être les plus remarquables par l'étendue de leur population , par leurs mœurs , par la forme de leur gouvernement et par leur intrépidité , eniiu par la fertilité de leurs pâturages et de leurs champs.

Leurs troupeaux sont nombreux ; ils fournissent des grains aux tribus des Osses et des Avares. Leur pays produit une race excellente de chevaux qu'on vend à Pétersbourg depuis trois cents jusqu'à mille roubles, malgré la petitesse de leur taille, qui est compensée par une singulière agilité et par une incroyable vigueur. Ils sont si souples que j'ai vu à Pétersbourg des princes cabardiens les faire tourner sur eux-mêmes dans un cercle dont le diamètre n'avait pas la moitié de la longueur de leur corps.

La principale force des Cabardiens consiste en cavalerie. Ces guerriers portent des cottes de maille artistement faites , dont quelques-unes leur couvrent la tête et descendent jusqu'aux genoux. Ils se servent quelquefois d'armes à feu, mais plus souvent de l'arc, dont ils tirent avec une adresse merveilleuse.

Le général Apraxin racontait que , dans un combat qui fut très-rude, les Cabardiens firent plus de mal à ses troupes par leurs flèches que par leurs fusils. Ces flèches, lancées d'assez loin , s'enfonçaient dans le corps des hommes et des ehevaux jusqu'à la plume. A leur première décharge , sur quatre cents cavaliers russes ils en tuèrent ou démontèrent soixante-dix.

En général tous les Circassiens ne se montraient soumis à l'impératrice que pour en recevoir des présents. Leur reconnaissance durait peu \ on était avec eux dans un état de guerre presque perpétuel. Cependant Catherine II , décidée à subjuguer toutes ces tribus et à consolider son autorité sur elles pour garantir la Géorgie contre leurs attaques , ainsi que contre celles des Lesghis, venait, lorsque j'arrivai en Russie, de former un

nouveau gouvernement sous le nom de gouvernement du Caucase, dont la capitale a été nommée Ecatherinengrad.

Ce gouvernement doit, dit-on, s'étendre depuis le Don jusqu'aux frontières de l'Arménie et du Kuban jusqu'à l'Oural. Deux royaumes et un grand nombre de peuples seront soumis à sa juridiction.

Les Cabardiens forment trois tribus circassiennes de la même race , issue , disait-on , d'un prince nommé Kess, qui, venu jadis d'Arabie , avait soumis toutes les nations du Caucase.

La djnastiede ce prince devint nombreuse ; toutes les brandies qui la composaient restèrent longtemps sous la domination du cbef de leur famille ; mais, vers la fin du siècle dernier, le chef qui régnait alors devint odieux aux auties princes ; ils se révoltèrent contre lui et le tuèrent , ainsi que ses eufants.

Ces princes , se multipliant avec une incroyable fécondité , se trouvèrent bientôt si pauvres qu'ils n'eurent plus de ressources que le brigandage ; ce brigandage devint promptement une coutume générale , et l'on pourrait presque dire un droit reconnu.

Dès qu'un prince devient père d'un enfant mâle , il le confie à un ousder ou noble circassieu , qui entretient cet enfant à ses frais , le forme aux exercices militaires et aux vols hardis qui doivent un jour fonder sa fortune et sa renommée.

A son tour le belliqueux élève, quand il devient homme, donne à son gouverneur, pour prix de ses soins , la plus grande partie du butin qu'il peut faire, ne s'en réservant pour lui-même que la dixième part.

Autrefois la volonté du chef de la nation tenait lieu de loi : c'était un gouvernement militaire et absolu ; depuis , ce gouvernement présenta l'aspect d'une sorte de république divisée d'abord en deux classes , celle des princes et «elle des nobles ; enfin, pour apaiser les mécontentements du peuple, on admit, dans le grand conseil national des vieillards choisis par ce peuple dans son ordre!

Les décisions de cette assemblée font loi ; mais ces lois sont peu durables. L'engagement le plus sacré pour les Cabardiens est le serment sur l'Alcoran , et rarement ils tiennent ces serments plus d'une année.

Ces Circassiens , jadis idolâtres, depuis chrétiens, et récemment devenus mahométans , respectent peu ces différents cultes et en observent encore moins la morale. Dernièrement les princes , les nobles et les députés du peuple étaient unanimement convenus d'interdire aux Arméniens l'entrée dans la Cabarda ; peu de mois après ils les y appelèrent.

Cependant leur assemblée offre un coup d'ceil grave et imposant ; chaque ordre s'y place séparément , et chaque individu selon son rang.

Toute proposition doit émaner des princes ; quand ils sont d'accord, les nobles l'examinent , et presque toujours ils adoptent l'avis de ces princes , parce qu'ils dépendent d'eux immédiatement. On communique ensuite la proposition aux anciens du peuple ; mais , quoique ceux-ci soient nommés sujets par les autres , ils usent librement du droit d'accepter ou de refuser, et leur consentement est indispensable pour donner force de loi aux décisions des deux premiers ordres.

Les princes fout exécuter les lois par l'entremise des nobles. Dans les anciens temps , ces nobles , compagnons du premier conquérant , dédaignaient le soin de cultiver la terre et abandonnaient ce travail aux peuples conquis et aux esclaves. Ainsi les vaincus devinrent bientôt les seuls propriétaires.

Mais il eu résulta que les princes et les nobles , ne vivant que de brigandage , prirent à discrétion chez les cultivateurs tout ce qui leur était nécessaire , de sorte que , ne s'étaut réservé , en droit , aucune propriété , dans le fait ils pillent tout ce qu'il leur convient de s'approprier.

Chaque prince se dit le patron , le protecteur d'un certain nombre d'habitants qui dépendent de lui et qu'il nomme ses sujets. Ceux-ci, regardant leur prince comme un êtresacré, n'o-

seraient lui refuser ni leurs biens ni leur» services. Le prince a le pouvoir d'ôter à son sujet ses esclaves et de les vendre ; il peut même lui enlever sa fdle ou sa femme ; mais il n'a aucun droit sur sa vie.

Cependant les vieillards des anciennes familles du peuple sont tellement respectés que , dans les assemblées de la nation, leur avis a souvent plus de poids que ceux des princes.

Depuis quelque temps le peuple , trop opprimé , commençait à se soulever et à implorer l'appui de l'impératrice, dont la protection leur a rendu le courage et l'espoir de se venger. Les causes de ces excès et de cette animosité étaient assez récentes, et peut-être amenées par de trop fréquentes communications avec les Turcs et les Russes.

Jusque-là des mœurs simples, et dans lesquelles on retrouvait quelques traces des antiques coutumes lacédémonicunes , remplaçaient chez ces peuples les avantages d'une législation régulière ; ils ne commettaient de brigandages qu'au dehors , n'étant pas resserrés comme ils le sont aujourd'hui dans leurs propres limites par de puissants voisins.

Les princes et les nobles pouvaient bien demander à leurs sujets ce qu'ils trouvaient chez eux à leur convenance ; mais aussi chaque sujet , sans crainte de refus , pouvait s'asseoir, quand il le voulait, à la table du prince son patron , et obtenir de lui en présent tout ce qui paraissait lui être utile ou même agréable : c'étaient le plus souvent des armes et des chevaux , seuls objets de leur ambition ; car ces peuples fout peu de cas de l'or et de l'argent.

Les princes et les nobles n'ont pas plus de luxe à leur table que les hommes du peuple ; s'ils n'ont point de repas publics comme les Spartiates, du moins tous les membres de la même famille vivent en commun et à la même marmite. Aussi l'usage était établi de faire les dénombrements de la nation par marmites , et non par maisons et par familles.

Dès qu'un enfant vient de naître, on l'expose sans précaution

à l'air ; à trois ans on lui présente des armes mêlées avec quelques autres bagatelles qui plaisent à l'enfance ; s'il préfère les armes , sa famille s'en réjouit. A sept ans il apprend à monter à cheval , à tirer de l'arc , à se servir des armes à feu. Bientôt éloigné de la maison paternelle , où l'on craint que l'indulgence de sa mère ne l'amollisse, il n'y revient que lorsqu'il est homme fait et déjà connu par quelques exploits.

Les jeunes gens des deux sexes peuvent se voir librement les jours de fêtes et de danse. Lorsqu'un jeune homme se marie, il paye une espèce de dot nommée Aa///«, en donnant à son beaupère ou des cuirasses , ou des cottes de maille , ou des fusils. Le nouvel époux ne peut voir sa femme que sous le voile du mystère ; il lui ferait tort et se perdrait lui-môme dans l'opinion de sa tribu s'il se laissait surprendre avec elle.

Chez ce peuple tout vol est permis, comme à Sparte, pourvu qu'on n'en découvre aucune trace. Un jeune Circassien aimerait mieux mourir que de se laisser convaincre de son larcin.

Ces peuples guerriers, loin d'admirer la magnificence des villes, les regardent comme des prisons. « Je ne changerais pas, disait « un prince cahardien, ma petite cabane pour le plus riche pa- « lais. Dans ce palais les murs sont ornés, mais les cœurs sont « cachés Ces gros murs emprisonnent les idées et les senti- « ments. Pour moi , je respire un air libre , et je peux à mon « gré transporter ma cabane sur toute l'étendue de ce pays où « ma nation est puissante. »

Quoique mahométans, ces peuples conservent encore , par habitude , une vénération singulière pour un lieu nommé Tatarloitff, où l'on voit encore les ruines d'une antique église chrétienne ; ces ruines sont un asile sacré , et, malgré leur légèreté ordinaire, ils ne violent presque jamais le serment juré parle nom de Tatarlonff.

La nourriturede ces montagnards consiste habituellement en quelques morceaux de mouton bouilli et du gruau cuit à l'eau. 1 r général PaulPotemlun prétend qu'il s'élève quelquefois entre

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