MADAME , ELISABETH
1 794. — La mort d'une princesse, dont on ne prononce le nom qu'avec respect , est venue couronner celle série de foi faits qu'un génie infernal a inspirés aux révolutionnaires contre la race royale. La France la révère comme une sainte, mais la France ne sait pas qu'elle joignait à une ame angélique une énergie rare et une vigueur de volonté qu on ne trouve guère dans une femme.
Que madame Elisabeth ait donné jusqu'à l'époque de la révolution lexemple de toutes les vertus pri* vées, qu'elle se soit fait admirer comme chrétienne^
comme sujelle, comme sœur, comme amie, cela se conçoit ; son éducalion, sa conduile, son ame, expliquent toutes ses perfections ; mais que passant toutà-coup d'un calme profond à une agitation extrême, elle se soit mise sur-le-champ , et pour ainsi dire par inspiration, au niveau de ces grands événemens , qu'elle ail toujours annoncé ce qui arriverait , toujours signalé ce qu'il fallait craindre, toujours dit ce qu'on aurait dû faire , voilà ce qu'on a peine à imaginer, voilà ce qui confond la pensée , voilà pourtant ce qu'il faut croire quand on a les preuves sous les yeux.
Louis XVI ayant été au mois de février 1790 à l'Assemblée nationale, y prononça un discours dans le sens des idées nouvelles. Voici ce que disait madame Elisabelh de celte séance mémorable à son amie d'enfiince, à sa confidente, madame de Bombelles.
« Depuis que mon frère a fait celte démarche qui » le met, dii-on, à la tétetle la révolution, et qui, » selon moi, lui ôle le peu de couronne qail avcut » encore^ l'Assemblée n'a pas imaginé de faire quel- » que chose pour lui ; les folies se suivent et le bien » n'en résultera certes pas : si nous avions profilé du » moment , nous aurions fait beaucoup de bien , mais » il fallait avoir de la fermeté, il fallait affronter les » dangers; nous en serions sortis vainqueurs ; plus )> on retardera, plus il y aura de sang de répandu,
» voilà mon principe; si fêlais roi^ il serait mon » guide, »
Dans une autre lellre, elle parlait de ces velléités de courage suivies d'actes de faiblesse , et elle exprimait cette belle et noble pensée :
« Il en est du gouvernement comme de l'éducation ; » il ne faut direy^ veux que lorsqu'on est sûr d'avoir » raison; mais, lorsqu'on la dit, on ne doit jamais » revenir sur ce qu'on a prescrit. »
Conduite de malheur en malheur et de crime en crime dans la prison du Temple, la femme forte devint un ange de douceur et de résignation. Tous les jours elle adressait au ciel la prière suivante :
a Que m'arrivera-t-il aujourd'hui, ô mon Dieu? Je » l'ignore; tout ce que je sais, c'est qu'il ne m'arri- » vera rien que vous n'ayez prévu , réglé , voulu et » ordonné de toute éternité, cela me suffit; j'adore » vos desseins éternels et impénétrables ; je m'y sou- » mets de tout mon cœur pour Tamour de vous; je » veux tout , j'accepte tout , je vous fais un sacrifie e )) de tout et j'unis ce scicrifîce a celui de mon divin » sauveur; je vous demande en son nom, et par ses » mérites infinis, la patience dans mes peines et la » parfaiie soumission qui vous est due pour tout ce » que vous voulez et permetlez. »
Telle était cette princesse qui réunissait les qualités qui font les reines aux vertus qui font les sainles ; sa figure, admirablement belle, réfléchissait son arae:
elle est morle à l rente ans, calme comme Tinnocence et regardant le ciel d'où elle élait descendue pour y remonler trop tôt.
MORT DE ROBERSPiERRE. — SON CARACTERE.
1 794. — Roberspierre n'existe plus ; on a fait son épilaphe en style énergiquement laconique :
Passant, ne pleure point mon sort; Si je vivais, lu serais mort.
Toutes les circonstances de sa vie publique sont trop connues pour qu'il me semble nécessaire de les rappeler; j'aime mieux donner sur sa première jeunesse et sur le commencement de sa carrière quelques détails entièrement inconnus.
Roberspierre, né dans l'Artois de parens pauvres, a fait ses études à Paris, grâce aux bontés de monseigneur de Conzié, évèque d'Arras ; il était ce qu'on appelle excellent humaniste, et il remporta en seconde et en ihétorique plusieurs premiers prix à l'Université; il en élait tellement orgueilleux qu'un de ses camarades lui adressa le distique suivant :
P(.ur avoir eu des prix à l'Université, On nVst pas pour cela dans Tuoivers cité.
Revenu à Arras, il se fit bientôt remarquer par un Caractère faux, haineux et envieux. Il attaquait impitoyablement les réputations les mieux établies et
— 29 — , ne ménageait même pas monseigneur de Conzié son bienfaiteur. Il passait en revue les personnes les plus considérables de la ville , et leur trouvait a toutes des défauts et des vices. Un jour qu il se promenait avec le jeune de la T... (de qui je liens ces détails quon peut regarder comme authentiques) : « Il faut conve- » nir, lui dit-il , que notre ville est bien pauvre en » talens et surtout en hommes de génie. — Alors il demanda à son interlocuteur s'il savait ce que cetait que le génie; celui-ci le définit à sa manière. « Ce » n'est pas cela, lui répondit Roberspierre, ce n'est » pas cela ; la réunion d\in esprit fin et brillant^ et » d'un Jugement solide^ voilà le génie ;q,V^ dans toute » la province, personne n'en a... excepté moi.
Comme il faut élre juste envers tout le monde, même envers Roberspierre, on doit convenir que l'amour de l'argent n'a jamais été le mobile de ses actions ; il était au contraire d'un désintéressement fort rare: pendant plusieurs années il donna des consultations gratuites, et ne voulut pas recevoir d'honoraires de ses cliens , même quand il leur avait fait gagner leur procès ; et cependant il n'avait aucun patrimoine, et se trouvait dans un tel dénuement, qu'il était obligé d'emprunter des habits.
Il plaida en 1784 une cause fort singulière , et qui fît beaucoup de bruit. L'usage des paratonnerres était connu en France depuis peu; un chanoine d'Arras en fit établir un sur sa maison ; les voisins s'en effraye-
— 3o — 1 ent : « Il détourne la foudre de chez lui, disaient-ils, » c'est à merveille; mais il Taltirera sur nos habita- » lions ; il nous est'impossible de le souffrir. — Delà, procès entre les pariies; Roberspierre plaida pour le propriétaire du paratonnerre, et, quoiqu'il eut pour anlagonisle le plus fameux avocat d'Arras , il gagna sa cause, et couvrit tellement de ridicule son confrère M. Lihorel, que celui-ci renonça pour toujours au barrjau.
Nommé en I7<S9 député aux Etats-Généraux, il vînt prendre congé de M. de la T.... « Je suis bien » aise, lui dit ce dcinier, que l'on vous ait choisi; » vous avez fait de bonnes études et vous pourrez en » tirer parti : c'est aussi un grand avantage pour vous » de bien connaîire Montesquieu. — Monsieur, lui » répondit Roberspierre, en finlerrompant d*dn air » grave et en poriant la main sur son fi'ont, sachez » que lorsqu'on a une lèle, ce n'est pas pour se ré- » [jler sur celle des autres. »
M. de laT... dit le même jour à plusieurs de ses amis : a Roberspierre est fou. »
C'est sous le règne de la Convention qu'il donna un libre cours à ses scntimens de haine et de fureur contre ceux de ses compatriotes dont il avait conservé un souvenir défavorable. Inflexible dans ses rancunes, il avait institué pour ministre de ses vengeances le plus féroce des proconsuls, Joseph Lebon, qui faisait peser son joug de fer sur le département du Pas-
— 3i — de-Calais ; malheur à tout homme qui avait osé une fois dans sa vie conlrediie Roberspierre I lise rappela quediï ans auparavant un avocat avait été assez téméraire pour plaider contre lui dans l'affaire du paratonnerre; aussitôt il fut enjoint à Joseph Lebon d'envoyer au tribunal révolutionnaire M. Liborel : on découvrit qu'il était à Saint-Omer ; il fut en deux jours arrêté, jugé et guillotiné. Ce qu'il y eut de plus monstrueux , s'il peut y avoir des degrés à une telle infamie , c'est qu'il y eut méprise. Ce fut un parent de l'avocat que l'on immola ; le Liborel, dont on exigeait le supplice, s était mis prudemment à l'abri : il fut depuis membre de la Cour de cassation , et vivait encore au moment de la Révolution de juillet. La hache du bouneau frappa un de ses parens !
Tel fut Roberspierre ; absolu dans ses volontés, jaloux de toutes les réputations, inexorable dans ses haines, il n'avait pour coni rebalancer ses vices et ses crimes qu'une seule qualité : un grand désintéressement; il n'aimait pas l'or, il n'aimait que le sang.
DESPRÉS et ANDRÉ CHÉNIER.
1794. — Six jours avant la mort de Roberspierre, le 3 thermidor, Després, homme d'un grand mérite, qui a fait des pièces charmantes , et qui avait autant de loyauté dans les sentiraens que de finesse dans l'esprit , était dans la maison de détention de Saint-
Lazare aveo beaucoup d'aulres viclinies; il faisait une partie de triclrac lorsqu'on l'avertit qu'on venait le chercher; c'était lui annoncer la mort ; il se leva avec beaucoup de calme et suivit le concierge : pendant qu'il faisait ses préparatifs de départ, l'huissier, après avoir examiné sa liste , remarqua que le condamné qu'il avait ordre d'emmener s'appelait Desprets, « Alors ce n'est pas moi , » dit tranquillement Després ; il remonta dans sa chambre , et , sans témoigner la moindre émotion , appelant le dé qu'il avait amené et dont il s'était souvenu, il dit froidement : « Six, quatre ! » et continua sa partie.
André Chénier habitait la même prison ; un de ses amis était parvenu à l'informer qu'en sautant du haut d'un mur qui se trouvait au bout d'une petite cour, et qui n'avait que douze pieds d'élévation, il serait dans la campagne , et pourrait se mettre à l'abri avant quon eût le temps d'apprendre son évasion. 11 se rendit à la place indiquée, mais il eut peur de se casser une jambe, et ne profita pas de l'expédient qui l'aurait infailliblement sauvé. On vint le chercher le 7 thermidor, et il périt le lendemain , un jour avant Roberspierre. Il marcha au supplice avec le plus grand courage ; il craignait de se blesser, et ne craignait pas la mort.