L'EMPIRE
LA CAPE ET l'ÉpÉE.
1804. — Le couronnement de l'empereur a eu lieu le 4 décembre. On a fait assez de descriptions de cette mémorable cérémonie, pour que je me dispense d'ajouter un récit à tant d'aulres. Je me bornerai à raconter une anecdote qui m'a paru extrêmement curieuse , et tellement bizarre , que je l'aurais regardée comme apocryphe, si elle ne m'eût été attestée par un homme qui connaissait tous les détails de l'intérieur de Napoléon. Il faut que l'on sache d'abord, pour l'intelligence de l'histoire, que peu de temps avant d'épouser Bonaparte , madame de Beauharnais consulta son notaire, M. Raguideau, sur ce projet de mariage. Celui-ci chercha à l'en dissuader, a Réilé- » chissez donc, lui dit-il ; je .vous en supplie, réflé- » chissez. D'abord , il est très-rare (du moins c'est » mon opinion) qu'une femme soit heureuse en épou- » santun militaire; ensuite, quel avantage pourrait
» vous offrir celte union? Voire fortune a été presque » entièrement détruite par la révolution , et certes ce » n'est pas le petit général qui vous enrichira, car il »n'a, comme on dit, que la cape et Tépée. » Bonaparte, qui se trouvait dans un cabinet voisin , ne perdit pas un mot de la conversation , mais il ne laissa pas voir qu'il eût rien entendu. Huit ans s'écoulèren • et, le jour de son couronnement, à peine fut-il entré dans l'église de Notre-Dame, qu'il donna ordre qu'on allât chercher, et qu'on lui amenât M. Raguideau. Celui-ci, n(î sachant ce que pouvait vouloir l'Empereur, arriva au moment où le pape venait de lui poser la couronne sui' la lèle. « Eh bien ! «monsieur, lui dit Napoléon avec le plus grand » sang-froid, n'ai-je que la cape et l'épée? » Le bon M. Raguideau , inlerdit par celte apostrophe, ébloui de tant de magnificence, essaya de répondre : mais il ne put trouver un mot, et se retira après avoir salué profondément celui qui venait de donner en dot à sa femme le premier trône du monde.