UNE DESTITUTION POUR UN BON MOT
1812. — M. Coupigny qui a fait quelques romances agréables , qui avait de l'esprit et qui racontait à merveille , occupa long-temps au ministère des cultes une place de chef de division. Comme il était parfaitement avec le ministre, il ne se gênait nullement pour les heures de bureau, et n'arrivait jamais avant midi. M. Bigot de Préameneu ayant succédé à M. Portails , M. Coupigny continua à n'être pas exact; le nouveau ministre, qui tenait extrêmement à la ponctualité, le pria plusieurs fois de venir à dix heures. Le chef de division , loin de se rendre à cette invitation, trouva fort singuher que M. de Préameneu fut plus difticile que M. Portalis, et ne tint aucun compte de ses observations. Le ministre, choqué de cette résistance, imagina de donner une leçon au récalcitrant. Il entra un matin à onze heures et demie dans le cabinet de M. Coupigny, et résolut d'occuper son fauteuil jusqu'à son arrivée. Le retardataire ne
parut qu'à midi et demi ; du plus loin qu'il Taperçul, M. de Préameneu lui dit d'un ton goguenard : « Vous
» voyez, monsieur, vous voyez — Oui, monsei
» gneur, lui répondit M. Coupigny sans se troubler: » je vois... que vous n'êtes pas à votre place. » L( mot était joli , mais le chef de division le paya cher : deux jours après, il fut mis à la retraite.
Ce même Coupigny avait une passion effrénée pour la pêche; il en voulait beaucoup à celui qui avait défini la ligne , un instrument oii il y a une bète à chaque bout. Quelquefois il restait douze heures de suite armé de cet instrument, guettant inutilement sa proie. Un jour qu'il revenait de la rivière sans avoir été heureux : « Sais-tu pourquoi, lui dit le » poëte latin Lemaire ( qui était quelquefois assez » amusant quand il ne criait pas trop), sais-tu pour- » quoi tu n'as pas pris de poissons? — Parbleu! cela » n'est pas difficile à deviner, c'est qu'il n'y en avait » pas. - — Non, non , ce n'est pas cela ; c'est que tes » vers sont mauvais. »
Il fît la grimace et trouva la plaisanterie détestable.