‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 67 sur 154 · LE GENERAL CAMBRONNE · texte numérisé non relu

LE GENERAL CAMBRONNE

1815. — Le général Cambronne, qui était venu de l'île d'Elbe avec Napoléon , reconnut quelques années plus lard le gouvernement de Louis XVIII , et prêta serment de fidélité aux Bourbons comme chevalier de Saint- Louis. Sachant qu'un de mes amis était le sien , je lui demandai s'il croyait que l'on pût compter sur sa parole. Cette question était bien permise après tant de déceptions et de mécomptes. « Cambronne! me répondit M. Idlinger (c'était le » nom de mon ami); il n'existe pas sur la terre d'homme » aussi loyal et aussi fidèle à ses promesses. Je vais » vous raconter un trait qui vous donnera une idée de » sa mémoire en ce genre.

» .l'étais, en 1 793 (c'est mon ami qui parle), officier » dans un régiment en garnison à Nanles, et Cam- » bronne servait sous mes ordres. Il était fort sujet à » s'enivrer, et, de plus, d'un caractère très-violent. Un

» jour qu'il était resté trop long-temps à table, il avait 0 frappé un de ses supérieurs de manière à lui faire » g^rand mal , en lui annonçant qu'il recommencej» rait à la première occasion. Il fut traduit sur-le- » champ devant un conseil de guerre, et, comme les t) lois militaires sont précises, il fut condamné à mort. » Je regrettais vivement la perle de ce brave; car, dès » celte époque, j'avais deviné que sous une enveloppe » un peu rude il cachait des qualilcs précieuses. » Quand Tarrèt fut prononcé, je trouvai moyen de » faire suspendie lexéculion pendant quehpics jours, » et je profilai de ce délai pour intéresser en faveur » de Cambronne le représentant du peuple , alors en » mission. Mes recommandalions ne furent pas vai- » nés : le conventionnel me répondit que du uiomcnt » où il n'y avait pas dans loul cela de crime politique, « le condamné pourrait obtenir sa grâce, s'il piomettait » d'être plus sobre. Je fis alors venir Cambronne, et M je lui dis que, s'il s'amendait, je pourrais faire com- » muer sa peine. — Je ne le mérite pas, mon colonel, » me dit-il du ton le pins solennel ; ce que f ai liiit est » abominable ; on ma condamné à mort, il n'y a rien » de plus juste, et il faut que je meure. — Je le répète » que lu ne mourras pas , et que tu auras ta grâce, si » tu me jures de ne plus le griser. — Comment vou-i » lez-vous que je vous jure cela, si je continue à boire?! » J'aime bien mieux me brouiller loul-à-fail avec le » vin. — Te sens-tu capable d'une si grande résolu-

r- 121 rr x> lion? — Oui , puisque vous êtes capable d'un si » beau Irait! — La chose fut ainsi convenue ; il eut sa » grâce pleine et entière. L'année suivante, je quittai » le service , et je perdis de vue Cambronne et son » sermenl. Vingt-deux ans après, au mois d'avril » 1815, ayant lu dans les journaux que cet intrépide » général avait accompagné Napoléon depuis Cannes «jusqu'à Paris, je Tinvilai à dîner. Il accepta avec » empressement. Après le potage, je lui proposai un » verre de vin de Bordeaux qui avait vingt ans de » boulcille. — Ah ! mon commandant (il continuait à » me donner ce nom par amitié), ce n'est pas bien » ce que vous faites là. — Comment, ce n'est pas » bien! Si j'en avais de meilleur , je vous l'offrirais. » — Du vin à moi! Vous ne vous rappelez donc pas » ce que je vous ai promis? — Non , en vérité! Et » alors il me rappela rengagement qu'il avait pris à » Nantes en 1793. Depuis ce jour, ajouta-t-il, je n'ai » pas bu une goutte de vin ; c'était bien la moindre » chose que je pouvais faire pour un brave homme V qui m avait sauvé la vie. Si je n'avais pas tenu mon 0 serment , j'aurais cru avoir quelque chose à vous.

» Je vous laisse à juger, me dit mon ami , si celui » qui a eu assez d'empire sur lui-même pour tenir » une promesse de ce genre , sera fidèle à son ser- » ment de chevalier de Saint- Louii , le plus terrible » et le plus sacré de tous. »

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