DERNIERS MOMENS DU MARECHAL NET
1815. — Aussitôt que la Chambre des pairs eut
prononcé la sentence fatale, madame la maréchale demanda à voir son mari. En entrant chez lui, elle se jela dans ses bras , et pleura long-temps sans pouvoir parler. « Tes larmes me font mal , lui dit le maréchal ; » laisse-moi mes forces et mon courage. » Ranimée par ses prières , cette femme infortunée fut un moment plus tranquille ; et , comme si l'espoir venait de rentrer dans son ame, on la vit sourire. Celait un sourire de mort ; et au mot ^ adieu , prononcé par le prisonnier, elle tomba , sans crispations , sans attaques de nerfs , mais immobile et froide comme la statue de INiobé. Ses membres étaient raidis, ses yeux éteints , ses dents serrées ; elle n'était ni vivante , ni morte. On la transporta dans sa voiture; une de ses amies y monta pour rester près d'elle et la soigner. Le maréchal écrivit un mot au curé de Saint-Sulpice ; il lui mandait qu'il regrettait de le déranger à une heure indue, mais qu'il était pressé par le temps, et qu'il espérait bien qu'il ne lui refuserait pas ce dernier service. 11 était onze heures du soir quand le curé arriva ; il resta long-temps avec le condamné , et on remarqua qu'après cette conférence le prêlre pleurait beaucoup. En le reconduisant , le maréchal demanda six bouteilles de vin de Bordeaux et six de Madère. Le curé eut un léger mouvement de surprise. On les apporta. Il fit remplir trois verres , deux pour les huissiers de la Chambre et un pour lui; ils buient à sa santé (quel mot dans un pareil moment!), el le
— ii8 — maréchal, efneurant à peine le verre du bord des lè- Tres, leur répondit : « A voire souvenir !» Il fit porter les onze antres bouleilles dans la salle voisine aux personnes qui le gardaient. Celaient des fonctionnaires de toutes les classes de la société , qui , revêtus de l'uniforme de la garde royale , n'avaient pas quitté Taccusé depuis le commencement du procès. La nuit fut calme ; le maréchal se jeta tout habillé sur son lit, et ne dormit pas un seul instant. Au point du jour , on avertit le condamné qu'un fiacre venait d'arriver ; il descendit , et trouva le curé au bas de l'escalier. Il l causa une minute avec lui , et s'achemina vers la voiture ; c'est alors qu'il se passa une scène dont aucun journal n'a parlé, et qui n'en mérile pas moins l'épithète d'historique. La portière était ouverte ; le curé voulait faire les honneurs au maréchal , celui-ci lui répondit : «Je vous en prie, monsieur le curé (et il ajouta avec résignation); je serai Ih-haut avant vous. » Le cocher pencha la lèle un peu décote, et, après avoir reconnu le maréchal , tomba violemment en bas de son siège. On le crut mort (i). On lui prodigua les secours dont il avait besoin , sans pouvoir le faire revenir, et Ton conduisit les chevaux par la bride. Ar-
(i) On sut que c'était un ancien militaire qui avait servi 80us les ordres du niarcclial. Il languit pendant trois mois et mourut dans de cruelles angoifses ; sa veuve existe encore.
i ivé au lieu de l'exécution , le maréchal trouva cinquante fantassins formant deux haies ; il descendit de voiture , embrassa le curé, lui serra la main, marcha rapidement pendant une soixantaine de pas ; puis, se rclournant avec vivacité, présenta sa poitrine aux soldais rangés sur une seule ligne, et leur dit avec force : « Mes amis , ne me manquez pas. » Il tomba criblé de balles , et s'endormit dans rélernilé.