‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 70 sur 154 · DEFINITIONS PAR UN SOURD-MUET · texte numérisé non relu

DEFINITIONS PAR UN SOURD-MUET

1822. — Un de mes amis m'a écrit de Lille que Massieu, sourd-muet , premier élève de l'abbé Sicard, étonnait tout le monde par la justesse de son esprit et la précision de ses ré[)onses. C'est lui qui , lorsqu'on lui a demandé ce que c'était que la reconnaissance , a écrit à l'instant sur l'ardoise :

C'est la mémoire du cœur.

Réponse admirable, définition à jamais consacrée, qu'on ne pourrait pas faire autrement ni mieux. Voici comment le même a répondu à différentes

questions qui lui ont clé adressées dernièrement dans une séance publique :

Demande, Lequel est préférable du jugement ou de Timagination?

Réponse, Selon moi , c'est l'imagination ; elle nous fait faire un tableau de belles pensées pour surprendre quelqu'un ; l'imagination rassemble des images et elle en fait un paysage intéiieur.

Le jugement est la vue intérieure de la convenance ou de la disconvenance des idées qu'on a comparées et pesées dans la balance de l'esprit.

Demande, Dépeignez un homme sensible et bienfaisant et un égoïste.

Réponse, L'homme sensible et bienfaisant est celui qui souffre du malheur de ses semblables comme il souffre du sien ; qui se réjouit du bien qui leur arrive comme du sien propre, et qui aime à partager avec eux ce qu'il a.

L'égoïste est tout le contraire : il n'aime que lui ; il ne désire que pour lui ; il se moque de ses semblables, et il est envieux de leur bonheur.

Demajide, Qu'était l'abbé Sicard?

Réponse, Un autre abbé de TEpée ; l'ami de l'humanitc , le plus vertueux des hommes , le second créateur des sourds-muets. Quant à moi, il m'avait retiré de l'état des aaimauik sans raison ) je lui dois tout ce que je suis.

Demande, Quels sont les dons préférables , ceux de l'esprit ou du cœur?

Réponse, Selon moi , ceux du cœur ; le cœur est comme la main qui touche et qui ne nous trompe pas 5 l'esprit est comme l'œil qui voit souvent mal 5 les hommes vertueux sont plus respectables et plus estimables que les savans.

PUISSANCE DE l'iMAGIxNATION.

1 823. — Madame N'*'** avait une fille de trois ans, jolie comme un ange, et qu'elle adorait ; elle la perd, et devient folle. Son mari , au désespoir, consulte les médecins les plus habiles ^ aucun ne peut guérir la malade. Une grossesse se déclare ; la folie continue ; madame N**^ accouche d'une fille; la raison ne revient pas ; on s'apei eut pourtant qu'elle était beaucoup plus calme depuis qu'elle pouvait s'occuper de tous les soins qu'exige la maternité. Cette petite venait d'atteindre l'âge de celle qu'elle avait perdue, lorsqu'un jour la pauvre mère , la regardant avec tendresse , lui trouva une telle ressemblance avec sa sœur , qu'elle s'écria , en la tenant étroitement embrassée : Clémence ! (c'était le nom de celle qu'elle pleurait). Persuadée que le ciel lui avait rendu sa fille, elle la couvrit de baisers et de larmes , et recouvra tout-à-fait la raison.

INGENUITE DU CRIME.

1 823. — Un président de la Cour royale ayant obî tenu des révélations très-importantes par un g^alérien, lui dit : « Est-ce que tu n'as pas peur, si tes camara- » des apprennent que tu les as trahis , qu'ils ne te fas- » sent un mauvais parti? — Je vous remercie bien de » votre intérêt, mon président; sûrement, s'ils pou- » vaient soupçonner que je suis un faux frère , je » passerais un mauvais quart-d'heure ; mais j'espère » qu'ils ne se douteront de rien. — Et pourquoi Tes- » pères-lu? — Je vas vous dire , mon président : j'ai » déjà été condamné trois fois aux galères, et il n'y a » rien qui donne plus de considération parmi nous. »

VIVE LE roi! vive LA REPUBLIQUE!

1824. — J'ai rencontré, l'autre jour, dans une grande réunion, M. Goliier, ancien membre du Directoire; il peut avoir environ quatre-vingts ans (i); il est très-bien conservé; il a des cheveux blancs fort longs qui flottent sur ses épaules. Il était secrétaire du ministère de la justice le 21 janvier 1793; Garât était ministre, et fut chargé de se rendre au Temj)le pour assister à la lecture que l'on fit au roi martyr de l'hor-

(i) Je crois qu'il existe encore.

rible jugement. M. Gohiernous a dit que Garât était au désespoir , et qu il répétait sans cesse : « Quelle » mission! quelle mission!... » En sortant du Temple, il ne pouvait assez parler du courage calme, de la résignation et de riiéroïsme de Tillustre victime. M. Gohier nous a raconté aussi une anecdote fort curieuse dont il a été le principal acteur. 11 avait fait à Rennes , en 1774 , une pièce intitulée le Couronnement dhin Roi, pour l'avènement de Louis XVI ; il avait personnifié la vertu sous la figure de Marie-Antoinette : un jeune homme de la ville, présumant que cette pièce serait aussi mauvaise qu'une autre, intitulée ^ttlorcy quon avait donnée quelques jours auparavant, aborda M. Gohier, et lui dit : « Venez donc avec moi » au spectacle : il y aura sûrement du bruit ; j'ap- » porte deux sifflets. — Quoi ! deux sifflets ! lui ré- » pond M. Gohier, c'est trop pour vous; donnez-m'en » un, et, si l'ouvrage est mauvais, nous sifflerons en- » semble. » La pièce eut un succès qui augmenta de scène en scène. Le public voulut connaître l'auteur : un des acteurs, qu'il avait mis dans sa confidence,* en lui demandant le secret, lui dit : « Je vous ai donné » ma parole de ne pas vous nommer , je la tiendrai ; » mais je ne vous ai pas promis de ne pas vous pré- » senter au public; vous entendez ses cris , il faut le » satisfaire. » On leva la toile, et le même Gohier, républicain dix-huit ans après , et membre du Directoire, fut amené sur le théâtre de Rennes, comme

— i3o — auteur du Couronnement d'an Roi, pièce dans laquelle on mettait en relief tous les avantages de la royauté.

MORT DE LOUIS XVni.

1824. — Quelques personnes semblent révoquer en doute que ce prince ait fait une fin religieuse; rien n'est cependant plus certain : il s est confessé, et a reçu ses sacremens deux jours avant de mourir. Ce que Ton ignore généralement, et ce que je tiens de M. le duc d'Aumont , témoin oculaire, c'est qu'a peine Louis XVIII était-il exposé sur un lit de parade, que M. le duc Decazes est accouru avec toutes les marques du plus violent désespoir ; il s'est approché du corps inanimé du roi, lui a baisé les mains, qu'il a couvertes de larmes, et est resté quelque temps agenouillé près du lit. Sa douleur était vive et profonde.

Nos poëtes se sont distingut^s ; l'ode de Victor Hugo, les Funérailles de Louis XFIII ^ esl la plus admirable qui soit sortie de sa plume, à une époque où il avait ce qu^Horace appelle os magna sonans.

J'ai retenu une stance de Désaugiers qui n'est pas connue , et qui me parait exprimer avec un grand bonheur les regrets causés par la mort du roi, et les espérances qui se rattachent au règne de son successeur.

Jour redoutable. .... ciel d'azur.

Voiles épais clarté nouvelle.

Foudre et trépas. ... « horizon pur.

Tronc désert. . , i . . tige immortelle.

Cris funèbres concert pieux.

Source de pleurs. . . . sainte espérance.

Tristes cyprès lys radieux.

Louis finit Charles commence.

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