‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraitsChapitre 15 sur 34 · UNE HEURE APRÈS · texte numérisé non relu

UNE HEURE APRÈS

<( Je ne le verrai plus ! Si le même coup ne m'était pas réservé, quelle est la terre qui pourrait porter le poids de ma douleur? Oh! sainte mort! don du ciel, comme la vie, c'est vous qui me rendrez du calme; mon souverain maître a disposé de moi; mais puisqu'il me réunit à mon époux, il ne m'a rien demandé qui surpassât mes forces, et je remets , sans crainte , mon âme entre ses mains. »

Les apologistes du suicide ont-ils jamais rien écrit que l'on puisse comparer à ces admirables pages, tracéesparune reine de dix-huitans. Quelle simplicité, quelle noblesse! C'est ainsi que l'on s'exprime , quand on prend sa morale dans l'Evangile , ses inspirations dans sa conscience , et ses espérances dans le ciel.

Barnevelt, tragédie de Le Mière, contient une dissertation sur le suicide ; ce beau vers est prononcé par deux interlocuteurs qui parlent de la mort.

Caton se la donna • — Socrate l'attendit.

En effet, toute la gloire de ce philosophe est d'avoir attendu la ciguë ; depuis deux mille ans, les peintres et les poètes ont célébré sa mort; et s'il se fût tué, on n'en parlerait que pour le blâmer. Socrate est un sage, Caton n'est qu'un fou sublime.

Les suicides sont devenus beaucoup plus fréquents, en France, depuis l'époque où nous avons été atteints de l'anglomanie (i) : il fallait alors, sous peine d'être de mauvais ton , copier nos voisins dans leurs modes, leurs courses, leurs

(i) En 1780.

paris, leurs vapeurs , leurs jockeis, etc., etc., et nous étions, à la fois, vainqueurs et tributaires de notre plus ancienne ennemie. Il est assez ordinaire que la rivalité détourne de limitation ; chez nous elle y invite.

En 1792 et 1793, la mort sous toutes les formes dépeuplait notre malheureuse patrie : des philosophes de i'époque, Péthion, Condorcet, Chamfort 9 n'attendirent pas l'exécution de l'arrêt fatal; leur poignard trompa l'échafaud

En 1802, plusieurs soldats de l'armée française s'étant donné la mort, le consul Bonaparte fit publier l'ordre du jour suivant : « Un soldat doit savoir vaincre la douleur et la mélancolie des passions : il y a autant de courage à souffrir avec constance les peines de l'âme qu'à rester ferme sous la mitraille d'une batterie ; s'abandonner au chagrin, sans y résister, se tuer pour s'y soustraire , c'est quitter le champ de bataille avant d'avoir vaincu. »

Montesquieu, dans les Lettres persanes , et Rousseau, dans la Nouvelle Héloïse > ont fait l'apologie du suicide. Voltaire en a pris également îa défense dans Alzire :

Eh ! quel crime est-ce donc devant ce dieu jaloux , De hâter un moment qu'il nous préparc à tous !

Quoi ! du calice amer d'un malheur si durable Faut-il boire à longs traits la lie insupportable ? Ce corps vil et mortel est- il donc si sacre' , Que l'esprit qui le meut ne le quitte à son gré ?

Une des femmes les plus distinguées de ce siècle , qui avait un talent d'un grand éclat, et peut-être plus d'esprit qu'elle n'en pouvait conduire , Mme de Staël a dit , dans son ouvrage sur l'influence des passions : « Il est difficile de ne pas s'intéresser à l'homme plus grand que nature , alors qu'il rejette ce qu'il tient d'elle , alors qu'il se sert de la vie pour détruire la vie ! » On n'entend pas trop cette phrase , et il ne faut pas s'en plaindre; quand les maximes sont dangereuses, c'est quelque chose au moins qu'elles ne soient pas claires.

Le même auteur s'exprime ainsi dans un autre endroit du même ouvrage : « Il n'y a que les hommes capables de la résolution de se tuer qui puissent, avec quelque ombre de sagesse, tenter cette grande route de bonheur. » (Pag. .58.)

On ne peut expliquer de pareils principes sous la plume de Mme de Staël qu'en se rappelant qu'elle était alors extrêmement jeune;

mère de famille , elle ne se fût jamais exprimée ainsi (i).

On doit attribuer un grand nombre de suicides à l'athéisme; la maxime que tout périt avec nous en a produit plus que les maladies , l'ennui et la douleur.

Ceux qui se portent à cette extrémité blessent essentiellement les lois divines, car Dieu a dit: « Tu ne tueras pas ; » et cependant, comme le remarque saint Augustin, celui qui se tue, tue un homme: Non occides , vel alterum, ergo nec te , neque enim> qui se occidit y aliud quant hominem occidit (2).

J'adopte complètement l'assertion de Delisle de Sales , qui nous dit , dans la Philosophie de la nature, que le suicide est, en général, un acte de frénésie. Je prévois l'objection qu'on va

(1) Mme de Staël a fait amende honorable dans une brochure qui a paru en i8i4 j voici comment elle s'explique: « J'ai loué l'acte du suicide , dans un ouvrage sur X influence « des passions , et je me suis toujours repentie , depuis , de « cette parole inconsidérée. J'étais alors dans tout l'orgueil « et la vivacité de la première jeunesse ; mais à quoi servirait-il « de vivre, si ce n'était dans l'espoir de s'améliorer ? »

(2) Saint Augustin , De cwitate Deiy cap. 20.

me faire ; on dira que des hommes doués du jugement le plus sûr et de la raison la plus froide se donnent la mort, et que cette action n'a rien qui indique chez eux le délire , ni même l'exaltation. Je sais qu'on peut citer plusieurs exemples de ce genre, et entre autres celui d'un académicien célèbre (i), dont la mort, aussi rapide qu'inprévue, a paru inexplicable. Comment concevoir, en effet, le suicide d'un homme dont le talent était la raison même, qui ne voyait dans les lettres, qu'il cultivait avec un grand succès, que des idées positives; d'un homme enfin qu'on pouvait appeler le mathématicien de la littérature? N'est-on pas confondu quand on songe surtout que cet homme éfêdt époux et père, qu'il adorait sa femme , et que ses enfants étaient l'objet de sa plus vive tendresse? Il devait tenir à la vie par tant de liens qu'il ne peut en être sorti brusquement que par un dérangement subit de ses idées. La soudaineté de sa résolution donne plus de force à mes arguments, et confirme mon système au lieu de le détruire. La machine humaine , quelque admirable qu'elle soit , est si fragile, qu'un ressort qui se brise

(i) M. Auger.

— ï46 — arrête tous les rouages , et détruit [l'équilibre*

Je ne suis pas de l'avis de J.J. Rousseau lorsqu'il prétend qu'il faut un grand courage pour se donner la mort; il y aurait de l'exagération à prétendre que c'est l'action d'un lâche, mais je pense que c'est un acte de faiblesse : le mal est plus fort que nous , il épuise nos facultés, et nous profitons de celles qui nous restent pour nous délivrer de lui en quittant la vie. Cela est si vrai, que tel homme se tue au mois de janvier, qui aurait aimé la vie au mois de mai ; il n'a pas pu attendre.

Il est pourtant un genre de suicide consacré par l'admiration des siècles; c'est celui qui fait préférer la mort au déshonneur , celui qui termine une alternative déplorable par un dévoûment héroïque: on ne se donne pas la mort, on la subit. D'Assas qui dit : A moi dy Auvergne l et tombe percé de coups; Désilles qui périt pour ne pas laisser violer les. lois de la discipline ; Bisson qui fait sauter son vaisseau , pour qu'il ne soit pas dit qu'un bâtiment français est resté dans les mains d'un pirate ; voilà de nobles fail d'armes, voilà des actions immortelles: ces trois braves sont les héros du suicide.

L'ennui , le remords et l'amour ont pu porter

quelquefois à cet acte de désespoir les hommes dont l'imagination est malade, sombre ou romanesque ; mais il est prouvé que le jeu détermine surtout dans une proportion effrayante les résolutions extrêmes, et sur mille suicides , cette passion en occasione neuf cents. Un pareil fait n'est-il pas plus puissant que les arguments de la meilleure logique , et la fin cruelle de tant de victimes n'a-t-elle pas écrit en lettres de sang la clôture des maisons de jeu? La décence publique, la tranquillité des familles, exigent depuis long-temps cette mesure; ce que l'on refusait aux exigences de la morale , on ne le refusera pas aux plaintes de l'humanité (i).

(i) Sans la révolution de juillet les maisons de jeu seraient fermées depuis six ans ; le dernier ministère de Charles X avait formulé le projet de loi ; la chambre des députés a décidé, dans la dernière session , que cette mesure salutaire recevrait son exécution en i838. Nous sommes dans un pays où Ton n'improvise que le mal -, le bien est toujours ajourné.

UMB8 SŒMS®SI8 !DBB ffîBIfr*

L'amour du jeu remonte à Torigine des sociétés. Les Perses , les Mèdes , étaient atteints de ee mal funeste ; et le plus grand peintre des historiens connus , Tacite nous dit qu'après avoir tout perdu, les Germains se jouaient eux-mêmes, ex novissimo jactu.

Cette passion doit la naissance à deux vices qu'elle entretient a son tour, l'avarice et l'oisiveté. L'avarice , espèce d'hydropisie morale qu'on pourrait appeler l'ambition de l'or, endurcit le cœur , rapetisse les idées , et ne permet à l'esprit qu'une seule préoccupation, celle d'arriver ou plutôt de prétendre à la fortune , car elle ne se croit jamais au but, et pour elle, le temple de la richesse ressemble à l'horizon qui

paraît s'éloigner à mesure qu'on approche. L'oisiveté, passion négative, ôte à l'homme toute son énergie, amollit les fibres, brise les ressorts , et^lui persuadant que le bonheur est le prix* du sommeil, l'excite a s'enrichir en s'amusant, et l'engage à demander à la fortune ce qu'il ne vBubw pas obtenir du travail.

De là vient l'amour du jeu, qui de siècle en siècle s'est répandu dans toutes les classes de la société. L'adresse et la science avaient d'abord ôté ace goût frivole ses plus grands inconvénients. Le hasard ne décidait pas du sort des joueurs, et une perte modérée était le résultat d'un combat long, savant, opiniâtre, où le vaincu luimême n'était pas sans gloire. Cette marche sage et méthodique parut bientôt trop lente à la cupidité : on ne voulut plus tenter la fortune qu'à ces jeux où sa réponse ne se fait pas attendre, où le hasard seul fait la loi, et qui peuvent conduire à la richesse par le chemin le plus court ; je ne parle que de la richesse , car le joueur ne prévoit jamais sa ruine ; de toutes les chances qui peuvent se présenter , c'est la seule qu'il oublie.

Un écrivain de l'antiquité disait de la passion du jeu : Exçindltur animo facilius quàm tempe*

IJ l

ratur.a On parviendrait encore plus tôt à l'extirper qu'à la modérer. »

Tous les défauts peuvent se corriger dans le monde par les contrastes; de sages exemples amènent souvent des changements utiles; un prodigue rencontre des économes, un orgueilleux des gens modestes; mais un joueur en entrant dans le lieu fatal qui préoccupe son esprit, n'y voit plus que des frénétiques ; c'est une maison de fous, et de fous furieux: ce n'est pas là qu'on redevient sage.

A toutes les époques de la monarchie , on a essayé de s'opposer aux progrès de cette épouvantable passion. Louis XII, François 1er, Henri IV , déployèrent une sévérité qui n'eut aueun résultat. Louis XIII rendit, en 1629, une ordonnance très-sévère contre les jeux ; un des articles est ainsi conçu : «Défendons à nos sujets de recevoir en leurs maisons, assemblées pour le jeu. . . . Déclarons, dès à présent, tous ceux qui y contreviendraient et qui se prostitueraient en un aussi pernicieux exercice , infâmes , intestables et incapables de tenir jamais offices royaux. »

Un autre article est ainsi conçu : « Défendons à toutes personnes de prêter argent pour

faire jouer , à peine de confiscation de corps et de biens, comme séducteurs et corrupteurs delà jeunesse, et cause des maux innombrables que Ton voit chaque jour en provenir.»

Sous Louis XIV, un arrêt du parlement, du 28 novembre 1664, menaçait ceux qui tiendraient à l'avenir des académies de jeux de hasard, d'une amende considérable pour la première fois , et prononçait la peine du fouet et du carcan contre ceux qui récidiveraient.

En 1777, un nouvel arrêt du parlement , en date du 21 décembre, enjoignit au lieutenantgénéral de police de ne laisser introduire aucun jeux de hasard dans la ville de Paris.

En 1 781 , Louis XVI fit revivre par sa déclaration du ier mars toutes ces dispositions; enfin la loi du 22 juillet 1791 prononça contre celui qui donnerait à jouer la peine de l'amende et de la prison.

La France n'est pas le seul pays où le jeu exerce ses fureurs , et où le souverain cherche à lui opposer une digue. Les contrées les plus éloignées sont exposées à ses ravages, et vers 1750, l'empereur delà Chine publia l'édit qu'on va lire et qui me paraît un modèle de sagesse et de fermeté.

ÉDIT DE L'EMPEREUR DE LA CHINE CONTRE LA FUREUR DU JEU , OU NEUVIÈME PRÉCEPTE DE JONG-TCHENG, PRINCIPALEMENT ADRESSÉ AUX GENS DE GUERRE.

« Ne forcez pas votre empereur , qui n'est en effet que votre père , à n'être plus qu'un juge.

a Je vous ai souvent répété que nous n'étions heureux que parla vertu ; c'était assez vous faire entendre que nos vices détruisent nécessairement la bienfaisance, la concorde et le bonheur. De tous les vices, je n'en sache point de plus nuisible que la fureur du jeu.

« Moi, qui vois tout, qui entends tout, du fond de mon palais , et qui veille le plus souvent, quand le crime ourdit sa trame dans les ténèbres; moi, qui, vous le savez , déteste le mensonge plus que je ne crains la mort, j'affirme qu'il n'est point de manie plus féconde en calamités publiques et secrètes que la manie du jeu. Oui, j'affirme qu'il n'est point d'hommes plus âpres que les joueurs, plus enclins au mal; ils se feraient horreur, s'ils se connaissaient mieux; je les connais, écoutez donc.

« Pourquoi le joueur continue-t-il presque toujours? Hélas! c'est qu'il a commencé.

« Quiconque ne sait pas résister aux premières amorces, attise un feu que bientôt il ne pourra plus éteindre. On ne joue d'abord que par com plaisance ou par désœuvrement ; on ne donne d'abord au jeu que des moments , puis des heures, puis des jours, puis des nuits entières; et c'est ainsi que la passion , s'allumant par degrés, dévore le temps, plus cher que l'or, et fait oublier les devoirs les plus sacrés.

« L'habitude une fois enracinée , les joueurs ne respirent plus que pour satisfaire leur passion. Leur rage ne finit pas avec les aliments qui la nourrissent. Au lieu de se retirer du jeu , lorsqu'ils ont tout perdu, ils y sèchent d'impuissance; mais ils regardent jouer.

«L'un abandonne ses fonctions publiques, l'autre néglige l'art dont il tirait sa subsistance et celle de sa famille. Incapables de tout , ils ne rêvent qu'au jeu : pour y suffire , ils vendent leurs maisons , leurs terres ; ils se vendraient eux-mêmes , tant le désir et l'espérance les aveuglent !

o Les insensés! que veulent-ils? qu'espèrentils? Nous ruiner impunément? ils commencent

Dar eux ; c'est la le sort du plus grand nombre, ^leux qui prospèrent aujourd'hui , demain seront dans la misère. Cependant ils triomphent, ls ne doutent plus de rien , quand ils ont iépouillé quelqu'un; attendez, ils seront dépouillés à leur tour. Malgré le succès, on les fuit, on les déteste; les honnêtes gens les montrent de loin, comme l'opprobre du pays. Gardez-vous-en , disent-ils ; le besoin qui les tourmente suppose tous les vices ou les sug-

gère,

« Je défends le jeu : si quelqu'un brave mes ordres, il bravera la Providence; il contredira le vœu de la nature qui nous crie : Espérez , mais travaillez ; les plus actifs seront les mieux traités.

« Si j'étais mieux secondé , le soleil ne verrait pas un pauvre dans toute l'étendue de mon empire ; mais que peut la volonté d'un seul contre les volontés de tant de millions d'hommes , qui ne soupirent qu'après le superflu?

« Ce sont ces vœux insatiables qui font les joueurs , et qui les prosternent aux pieds de leurs idoles, comme si le hasard ou le destin leur devait des préférences.

« Dès le commencement de mon règne , j'an-

nonçai que je voulais bannir le luxe, la mollesse et les jeux de hasard.

« Officiers , soldats , et vous qui m'appartenez par les liens du sang , si vous m'aimez , si vous respectez votre prince, ne soyez pas des joueurs.

« L'honneur, le travail, l'économie, voilà des sources où vos pareils , au lieu de s'en rapporter au hasard, doivent puiser pour le présent et l'avenir. Vous avez votre paie , ménagez-la ; quelques-uns ont des terres , qu'ils les fassent valoir, et quand les moissons seront abondantes , qu'ils songent à la stérilité.

« Pour la dernière fois, il en est temps encore; que les joueurs se corrigent, mais sans délai.

« Vous m'avez entendu; je le dis à regret, il faut pourtant le déclarer , je punirai les infracteurs quels qu'ils soient ; je les punirai , vous dis-je , fussent-ils mes propres fils. »

Je ne crois pas que cet édit, si plein de force et de dignité , ait guéri beaucoup de Chinois , mais ce dont je suis sûr , c'est que les ordonnances rendues dans notre pays ont corrigé trèspeu de Français. Quelques personnes parviennent à secouer le joug de cette cruelle manie ; elles sont en si petit nombre que l'on pourrait

ïs citer; en général, rien n'use cette fatale assion , rien , pas même la ruine ; la mort seule eut y mettre un terme. Le joueur stupide ( et >ut joueur le devient) veut retrouver ce qu'il a erdu, et s'il a gagné , veut gagner encore. Auri icra famés.

Le jeu dessèche l'âme : le joueur dont le coeur it le plus noble et le plus élevé devient indifrent à tout , au moment où il joue ; et tel qui irait donné dix louis pour sauver l'honneur ou

liberté d'un père de famille, ne donnerait pas n écu, si l'on venait implorer sa pitié, quand i partie est engagée (i). C'est cette passion du

(ï) Louis XIV , qui aimait beaucoup Dufresny et se plaisait le combler de bienfaits , sans pouvoir jamais l'enrichir , irce qu'il ne cessait de jouer et de perdre , lui défendit trèsipresse'ment de blasphémer en jouant , comme il en avait îabitude. Dufresny en fit la promesse au monarque irrité. Il tourne au jeu , et sur le point de se soulager à sa manière , pense au roi et se retient quelque temps. Enfin , n'y pouvant lus tenir , il quitte la partie , avec quelques louis qui lui istaient encore , marche au hasard en se pressant les lèvres , va s'asseoir auprès clu feu , où il aperçoit un pauvre diable is à sec par un sort impitoyable , se tordant les mains et 3ussant de profonds soupirs. « Qu'avez- vous ? » lui dit-il. - « J'ai , repondit l'autre , que cet exécrable jeu vient de

jeu, répandue si universellement qu'on pourrai l'appeler cosmopolite , c'est ce penchant irrésis tible d'une nature corrompue , qui a fait croir< à quelques hommes d'état qu'il valait mieu: tolérer certaines maisons , dont la surveillant est facile , que de risquer de voir se multiplie] les jeux clandestins. Je ne puis partager ni ce avis ni cette crainte. Les tripots ne se multiplie ront pas quand on établira des amendes énormes contre ceux qui les tiendront. On ser; nécessairement averti de l'existence de ces mai sons par les joueurs dupés qui viendront ren dre témoignage , et le gouvernement , dans soi active surveillance , aura pour associés tous le pères de famille, tous les chefs d'établissemenl intéressés à conserver leurs enfants et leurs ou vriers. La vigilance des magistrats ne pourn jamais être trompée , dans les villes de province. Aucune n'est assez considérable poui que les réunions illicites puissent y échappe]

m'enlever jusqu'à mon dernier e'cu , et que je ne puis pas traper mon argent. — Tant mieux ! s'e'cria Dufresny , mieux ! tenez , voilà quelques louis , retournez jouer , et , vous perdez , jurez pour moi , car le roi me Ta défendu. »

— i5g — aux regards de la justice. Paris seul pourrait i par son immense étendue, offrir quelques chances d'espoir au vice réfractaire : eh bien! c'est dans cette ville , c'est au Palais-Royal surtout 5 qu'on peut appeler la capitale de Paris, qu'il faudra déployer toute l'activité d'une surveillance infatigable. Si, dans quelques occasions très-rares, cette surveillance est déjouée , la justice aura rempli ses obligations : il résultera, d'ailleurs, un bien immense de la clôture des maisons publiques. Les assemblées secrètes ne seront composées que d'un très-petit nombre d'affidés, et au moins, les négociants, les notaires , les avoués , les receveurs de rentes , dominés par cet affreux penchant, ne trouveront plus de ces infâmes repaires , où ils peuvent consommer, en un instant, et tout à la fois, la ruine de leurs familles et celle de leurs clients.

Si j'insiste avec autant de force sur la clôture des maisons de jeu , on devine , par là même , ce que je pense de l'habitude, consacrée depuis trente ans , en France, de tirer un produit quelconque de la ferme des jeux. Ici , je l'avouerai , les expressions me manquent pour peindre l'horreur que m'inspire un pareil impôt 5 c'est l'immoralité érigée en principes, par mesure de

finances. Un honorable pair, en demandant la suppression de cette taxe infâme, priait la chambre de considérer, « que le revenu des jeux n'entrait que pour une faible somme dans les recettes de l'état, et que sa suppression n'aurait pas de conséquences bien graves pour nos ressources financières. »

Ce n'est pas par un pareil motif que j'invoquerai la destruction de cet épouvantable abus; je soutiens , au contraire , qu'il faudrait encore le détruire, lors même qu'il rendrai ta l'état un revenu de cent millions. Je suppose ( toute supposition est permise ) qu'un gouvernement ennemi de la France lui proposât un tribut annuel de cent millions , sous la condition qu'un seul Français , un seul, serait sacrifié à son ressentiment. Accepterions-nous une pareille clause? L'indignation publique a déjà répondu que cent millions ne dédommageraient pas de la perte d'un seul homme, et qu'ils ne pourraient pas être la rançon de sa vie. On voit où j'en veux venir. Puisque le gpuvernement ne sacrifierait pas un seul Français pour une pareille somme , pourrait-il en être tenté aux prix des innombrables victimes que fait tous les ans une passion funeste , au prix de l'honneur des familles et.con-

tre toutes les lois de la morale? et ce qu'il ne ferait pas pour cent millions , il le fait pour cinq! On ose à peine le dire, on ose à peine le croire. En touchant cet infâme salaire, le gouvernement fait plus que tolérer le crime; il le protège , il joue , il gagne au jeu , il est le banquier du vice.

Mais , dira-t-on, ces cinq millions laisseront un vide dans le trésor! ... Je répondrai aux agents du pouvoir et au pouvoir lui-même : Cherchez des ressources honorables pour combler cette lacune, mais songez qu'aux yeux de la mo raie on n'est pas libre de tirer parti des moyens dangereux ; ce qui nuit à tous ne peut pas être utile à l'état. Les gouvernements ne doivent pas ressembler aux chimistes , qui cherchent des remèdes dans les poisons ; d'ailleurs, de nouveaux tributs avoués par la morale (i) rendront au tré-

(i) Dans un excellent ouvrage intitulé : Influence de Vim~ pot sur la moralité , V activité et V industrie des peuples , M. de Montyon propose une taxe sur les domestiques ; voici ses propres expressions :

a Les domestiques qui peuvent être un objet d'impôt sont « ceux attache's au service personnel. Être servi par autrui

sor les sommes que pourrait lui enlever la suppression des maisons de jeu , tandis que si le

« préjuge la possession d'une fortune au-dessus du nécessaire , « et dès lors est un titre pour être impose'. La pluralité' des « domestiques est une preuve de la richesse , le grand nombre « en est l'abus. Que la vanité , le luxe , la mollesse , s'empaa rent de tous les travaux et de tous les soins d'une foule « d'hommes dans la fleur de l'âge , de la plus grande taille et « de la plus grande force , tandis qu'ils pourraient être em- « ployés à des fonctions utiles à la société , à féconder la terre, «< à vivifier l'action des arts , à défendre le pays , c'est un de « ces vols qui n'est pas prévu par les lois , que se permet la « probité, qu'autorisent le préjugé et l'usage, mais dont il doit « être fait justice par l'impôt.

« La taxe sur les domestiques doit être graduée en raison de « leur nombre , de leur âge et de l'emploi auquel ils sont des- « tinés ; leur nombre et leur âge sont relatifs au tort fait à l'état; « leur genre d'emploi indique le degré d'opulence du maître ; « d'après cette évaluation, le second domestique doit être « sujet à une taxe plus forte que le premier , et ainsi de suite. « La même progression étant suivie pour les autres domesti- « ques , ceux d'entre eux qui ne sont destinés qu'au luxe , « à la représentation , ou à favoriser le raffinement de la vanité, « doivent être frappés d'une plus forte taxe.

« Ce sage et juste plan de contribution , admis dans quelques u pays , devrait être employé en France. »

( Sur l'impôt , par M. de Montyon , p. i58. )

— i63 — mal dure , rien ne pourra rendre l'honneur aux familles , ni la vie aux victimes volontaires.

Le premier magistrat de la capitale disait à la chambre en 1827 : « Le jour où le conseil municipal croira possible de supprimer les jeux, il le demandera avec instance.»

Le moment qu'un magistrat homme de bien appelait de tous ses vœux est enfin arrivé ; et tel que ce vieux Romain qui répétait d'une voix infatigable , delenda est Carthago , je crierai avec l'énergie d'une indignation toujours croissante : Fermez ces repaires infâmes où nul honnête homme n'oserait entrer, s'il était obligé de dire son nom ; fermez ces écoles du vice (1) ; fermez ces pépinières du crime qui justifient tous les jours cette inscription, qu'il faudrait graver sur chacune de ces maisons de ruine :

Il est trois portes à cet antre , L'espoir , l'infamie et la mort •

(1) Pour que la clôture des maisons de jeu n'ait que des résultats utiles , il faut que les personnes attache'es à ces établissements , qui n'ont que leur emploi pour vivre , trouvent dans la protection du gouvernement d'autres places qui assurent leur existence.

C'est par la première qu'on entre , C'est par les deux autres qu'on sort (i).

(i) La loi est rendue -, espérons que les maisons de jeu seroni ferme'es en i838.

QDli IDïTlILSo

Le duel a pris naissance chez les peuples du nord. Les Scandinaves ayant fait au Ve siècle une irruption en Italie , y établirent cette coutume barbare. Charlemagne, qui soumit les Lombards en 775 , encouragea les duels à son retour en France. Le point d'honneur une fois établi, on rédigea une espèce de code , dans lequel on évalua les injures , et Ton fixa le degré de vengeance que l'on devait en tirer. Dans ce tarif de t honneur , les coups de canne et les soufflets étaient une injure au premier chef; l'offensé était tenu de répandre jusqu'à la dernière goutte du sang de l'adversaire; s'il fuyait, il était obligé de le suivre jusqu'aux extrémités du monde. S'il reparaissait après vingt ou trente ans d'absence , on était tenu de l'attaquer, comme au jour même de l'insulte.

Un démenti en face et des paroles outrageantes formaient une seconde classe d'injures qui exigeaient aussi le duel.

Le code portait encore que l'honneur offensé ne reconnaissait ni parents , ni amis , et qu'il ne brillait jamais davantage que lorsque, étouffant la nature et tous les sentiments qu'elle inspire , on traitait ses parents en ennemis.

Saint Louis fit paraître plusieurs édits contre les duels , et jamais il ne put les abolir dans les cours de ses barons,

Philippe-le-Bel rendit deux ordonnances contradictoires; parcelle de i3o3, il défendit les duels; par celle de i3o6 , il les permit pour homicides et trahisons.

Le système de la chevalerie, si brillant pour l'imagination, contribua beaucoup à perpétuer les duels ; les tournois et les joutes entretinrent les habitudes sanguinaires. On recommandait à tout jeune homme qu'on armait chevalier de ne pas souffrir d'injures , et on lui apprenait à les laver dans le sang.

Les guerres d'Italie introduisirent en France des usages encore plus barbares que les duels ; h l'exemple des peuples de ces contrées , on assassinait son ennemi dans la rue ; des relais placés

hors des murs dérobaient le meurtrier à toute punition. La loi prononça la peine de la roue contre les auteurs de ces assassinats.

« En mon enfance, dit Montaigne, la noblesse fuyait la réputation de bon escrimeur comme injurieuse. Je voudrais, ajoute-t-il, que Ton m'expliquât ces lois d'honneur , qui vont si souvent troublant et choquant celles de la raison. »

Sous le règne de Henri II, de Charles IX, de Henri III, de Henri IV et de Louis XIII , les défenses les plus sévères furent renouvelées : on les éluda toujours. Les souverains donnèrent quelquefois eux-mêmes l'exemple des combats singuliers ; Charles IX , roi de Suède , défia Christian IV , roi de Danemark; et François Ier, Charles-Quint.

Un duel fameux eut lieu à Paris , sous la minorité de Louis XIV , entre le duc de Beaufort et le duc de Nemours ; ce dernier fut tué. On prenait alors des seconds ; celui du duc de Beaufort fut tué par celui du duc de Nemours , qui se battit avec rage pour venger sa mort.

Louis-le-Grand , celui de tous les souverains, peut-être , qui sut le mieux faire respecter ses volontés , parvint à peine à diminuer le nombre des duels , et ne réussit jamais à en supprimer

l'usage. On les déguisa seulement sous le nom de rencontres.

Un spadassin de profession défia le fameux Jean Bart; celui-ci fit disposer deux barils de poudre , et dit à son adversaire : « Je monte sur l'un, montez sur l'autre et mettez-y le feu, ou je vous en éviterai la peine. » Le duelliste changea d'avis.

Le grand Frédéric, indigné d'un usage qui décimait ses armées, et lui enlevait ses meilleurs officiers , résolut d'y mettre un terme. Deux colonels lui ayant demandé la permission de se battre en duel , il la leur accorda , et voulut seulement connaître l'heure et le lieu du rendez-vous. Les deux champions , arrivés sur le champ de bataille prouvèrent un bourreau monté sur une potence toute dressée ; ils demandèrent pour qui se faisaient ces apprêts, et on leur répondit que c'était pour celui des deux adversaires qui survivrait à l'autre.

Montesquieu flétrit le duel dans Y Esprit des lois, (i) « Cet usage, dit-il, vient de la barbarie de nos pères, de ces temps où la justice hu-

(i) Tome III , page i47 •

— 169 ~ maine , sans principe , sans guide , soumettait à Dieu la décision des contestations qu'elle était incapable de terminer, et croyait que cette décision devait dépendre de l'événement d'un combat dans lequel l'auteur de toute justice ferait triompher l'innocent; comme si le créateur devait produire un miracle , pour suppléer à l'action du juge. »

Louis XV multiplia les édits contre les duels; Louis XVI suivit son exemple , sans obtenir aucun résultat positif. Au lieu d'attribuer la prolongation de cet abus gothique à l'inexécution des ordonnances, il serait peut-être plus juste de dire qu'elles n'ont pas été exécutées parce qu'elles ne pouvaient pas l'être.

La première de nos assemblées crut aussi devoir sévir contre les duels; Grouvellelui fit parvenir une adresse dans laquelle on remarquait ce passage : « Un député appartient tout entier a ses commettants ; son absence infirme la majorité : il n'a pas le droit de se tuer, a plus forte raison de se faire tuer. Son duel est un crime de lèse-nation. »

Mirabeau se pénétra de ces principes qui lui parurent salutaires. Quelqu'un lui ayant un jour envoyé un défi , il tira gravement un carnet de

sa poche , et lui répondit : « Je vais vous inscrire, vous êtes le dixième. » Une autre personne lui ayant envoyé un cartel : « Je ne peux vraiment pas , lui dit-il , /ai refusé mieux. »

Le vicomte de Mirabeau , son frère, acceptait au contraire très-volontiers les propositions de ce genre. A la fin de 1790, il fut blessé dangereusement, et l'on craignit pour sa vie. Mirabeau fut le voir, et le malade, qui n'était pas accoutumé à ces sortes d'attentions, lui dit avec malice : « Je vous remercie , mon frère , de votre visite ; j'en suis d'autant plus touché que vous ne me mettrez jamais à même de vous la rendre, dans une occasion semblable. »

D'autres députés ne furent pas non plus arrêtés parla crainte de commettre un crime de lèsenation. Au mois d'août 1790, Barnave et Cazalèsse battirent; ce dernier fut grièvement blessé. Quelque temps après , M. le duc de Castries eut , avec M. Charles Lameth, une affaire où il fut à la fois vainqueur et vaincu: vainqueur, puisqu'il blessa son adversaire; vaincu, car l'hôtel de Castries fut pillé de fond en comble, en expiation de sa victoire.

Un usage bizarre, mais qui a produit les plus heureux effets , s'est établi en Angleterre , d'à-

bord sur les vaisseaux , dans les régiments , et ensuite dans les sociétés particulières. Quand un homme se montre grossier en paroles ou en actions , on l'envoie à Coventry^ c'est-à-dire qu'on le suppose absent , et alors il reste entièrement isolé : personne ne lui parle , personne ne lui répond, et tout le monde cause librement de lui , en sa présence ; si l'on conserve pour lui quelque considération , on témoigne ( de manière à ce qu'il puisse entendre) le désir de Je voir changer de caractère ; mais on ne prête aucune attention , nia ce qu'il dit, ni à ce qu'il fait. Dans les premiers moments, la personne envoyée à Coventry est querelleuse , et menace de se battre avec tout le monde ; mais on n'a pas l'air de s'en apercevoir, car la règle veut qu'elle soit réputée absente. On n'est nullement sensible a ses injures ; au contraire , plus elle se fâche, plus on rit. Cela dure jusqu'à ce qu'elle soit fatiguée de sa situation, ce qui arrive quelquefois au bout d'une semaine , et même avant la fin de la journée. Si elle désire alors sincèrement revenir de Coventry , et qu'elle consente à faire des réparations , les personnes de la société s'apprennent mutuellement son retour ; tout le monde s'en félicite , cl le passé n'est jamais rappelé.

Je me souviens d'avoir lu dans les journaux anglais une ordonnance du roi, que je trouvai fort sage : un des articles portait que toute place qui viendrait à vaquer dans un régiment, par suite d'un duel , ne serait pas remplie par un officier du même régiment. Cette mesure eut les plus heureux effets, et l'on a calculé que, depuis cette époque , le nombre des duels était beaucoup diminué.

Cette funeste manie , dont La Bruyère parle au chapitre de la mode , n'a plus , en France , autant de partisans ; mais je regarde comme impossible de l'anéantir par une loi.

Je suis bien loin de vouloir faire l'apologie du duel , j'avouerai même que , considéré en luimême et de sang-froid, il est absurde , en ce sens qu'il ne prouve rien. Un homme se bat, parce qu'on l'a traité de fripon; s'il tue son adversaire, il n'aura pas démontré qu'il est honnête homme ; si , au contraire , il est tué , on ne lui aura pas prouvé qu'il est un fripon. Le duel blesse la religion et la morale ; on peut dire, même , qu'il est en opposition avec toutes les chartes, puisqu'elles empruntent toute leur force de la loi, tandis qu'il ne connaît de loi que la force. Tout cela est vrai , tout cela est incontestable ; mais

- i73 ce qui ne Test pas moins, c'est qu'il est impossible de faire punir comme un crime le noble élan de susceptibilité chevaleresque , inhérent au caractère de notre nation.

Le reproche que je fais au projet adopté en 1828 parla chambre des pairs contre le duel, c'est quil infligeait des peines très-fortes à celui qui ne se battait que pour venger une offense grave. Ceux qui ont élaboré la loi n'ont pas réfléchi qu'en France un homme qui a été insulté est déshonoré par l'opinion, s'il ne se bat pas, et qu'il ne peut pas être condamné pour n'avoir pas voulu être déshonoré. On sera convaincu de cette vérité quand on aura lu l'anecdote suivante.

M. d'H. . . , ancien officier de cavalerie , insulte un jeune lieutenant qui appuyait fortement sur la cuisse d'un soldat de recrue , soupçonné d'avoir voulu faire croire à une infirmité factice. Le lieutenant ne répond rien d'abord , mais les injures deviennent trop graves pour qu'il puisse les supporter; il repousse durement l'agresseur , qui le provoque en duel pour le lendemain. On se rend sur le terrain : M. d'H . . . , voyant que le témoin du lieutenant n'est pas arrivé , ajoute aux premières insultes de nouveaux outrages , et chante , en passant près de lui : Je vous attends

à l'ombre de la nuit; je savais bien que nous ne nous battrions pas ; et il accompagne ces paroles de plusieurs expressions injurieuses. « Soyez tranquille, lui répond le lieutenant, nous nous battrons. . . . » Le témoin arrive ; on se bat : M. d'H. ... est tué. C'est un grand malheur , sans doute ; mais n'avait-il pas , pour ainsi dire, couru au-devant d'une si triste destinée ? Étaitil possible que ce jeune lieutenant endurât de pareils outrages , et se laissât traiter de lâche , sur le terrain, sans prouver qu'il ne l'était pas? J'affirme qu'il n'y a pas, en France , un seul officier capable d'un pareil effort sur lui-même, et cependant, d'après la loi de 1828, il aurait été traduit devant les tribunaux , et, malgré les circonstances atténuantes , les juges n'auraient pas eu la possibilité de l'acquitter. Je dis alors que la loi était trop sévère , qu'elle eût été sans cesse éludée , et que ses dispositions les plus terribles n'auraient pas empêché ceux qui se seraient €fS& offensés d'avoir recours au combat singulier. Il faut prendre nos mœurs telles qu'elles sont ; le préjugé du duel ( car je reconnais que c'en est un ) est très-affaibli , mais il n'est pas détruit, et un malheur récent en fournira la preuve.

-,75- M. de V. , officier de l'armée française en Morée , avait eu une altercation avec un de ses camarades , qui s'était permis publiquement envers lui des propos injurieux. M. de V., connu par son courage qui allait jusqu'à la témérité , crut pouvoir mépriser ces outrages , et n'en demanda pas satisfaction. Sa conduite fut blâmée par tous les officiers de son régiment , au point que personne ne voulut plus entretenir aucun commerce avec lui , et qu'il fut réduit au plus complet isolement. Son imagination s'exalta, et ne pouvant supporter la pensée du déshonneur , il prit d'une main un miroir , pour être plus sûr de son coup, de l'autre un pistolet, et se brûla la cervelle. On pourrait ajouter de nombreux exemples à celui que je viens de citer. Le flegme n'est ni dans nos habitudes , ni dans notre caractère , ni dans notre sang ; c'est en vain que l'on veut argumenter de la possibilité d'obtenir une réparation des magistrats ; il est plus d'une occasion où il serait impossible de recourir à ce moyen. Celui qui , ayant reçu un soufflet , en demanderait justice aux tribunaux, ne tarderait pas à en recevoir d'autres ; et tel homme de lettres qui , après avoir écrit avec chaleur et conviction contre le duel , serait in-

suite pour le fait même de son ouvrage , n'hésiterait pas à répondre les armes à la main : il oublierait ses principes pour céder à ses sentiments, tant le point d'honneur a de puissance !

Faut - il en conclure qu'on doit laisser un libre cours aux passions des hommes , et qu'ils ont le droit de s'égorger impunément? Certes, une pareille conclusion serait bien loin de ma pensée.

Je voudrais d'abord une loi forte, terrible, et d'une exécution rapide contre les provocateurs, véritables assassins qui , substituant la force au droit, s'élancent, poussés par un instinct brutal, contre les personnes les plus inoffensives, les insultent par plaisir, tendent des pièges à l'honneur, et reparaissent dans les théâtres et les promenades, après avoir tué un homme, aussi gaîment que s'ils avaient rendu un service , ou fait quelque bonne action. Les lois ne peuvent pas être trop sévères contre de tels misérables;, la peine des galères leur serait appliquée, que ce serait justice : on leur ferait encore grâce de la vie, dont les monstres n'ont pas fait grâce à leurs semblables. Je voudrais aussi qu'un châtiment quelconque fût infïïigé à celui qui, même en ayant le bon droit pour lui, aurait tué son adversaire. Il est juste que le législateur té-

moigne , par quelque disposition pénale, qu'il désapprouve le duel : la morale l'exige ; il faut , d'ailleurs, une loi précise , pour fixer la jurisprudence encore incertaine. La Cour royale dit qu'un combat singulier n'est pas un meurtre, et la Cour de cassation établit la doctrine contraire ; la loi de l'état peut seule mettre les tribunaux d'accord; mais il faut la faire avec maturité , avec réflexion, en ménageant, jusque dans ses écarts, la susceptibilité française. L'honneur est comme la grâce , on le sent, et on ne le définit pas : il y en a un pour chaque état, pour chaque position ; de jour en jour, la manie du duel s'affaiblit ; de jour en jour, la loi deviendra donc plus facile à faire ; car, on ne doit jamais oublier ce précepte politique d'un publiciste immortel (i) : « Il faut changer par les lois ce qui est établi par les lois ; et changer par les mœurs ce qui est établi par les mœurs. »

(i) Montesquieu.

ILS && ït<DIBMïlSSl£o

L'origine de la noblesse française se perd dans la nuit des temps.

Son époque la plus brillante était celle où l'on admettait les preux a Tordre de la chevalerie ; c'était la récompense de leurs travaux, et le prix de leur sang. Les rois eux-mêmes aspiraient à cet honneur ; François Ier fut reçu chevalier par Bayard.

On conférait alors la noblesse pour toutes les actions d'éclat; ceux qui blâmeraient cet antique usage feraient un crime aux rois de la reconnaissance.

Philippe-Auguste , le jour de la bataille de Bovines, dut la vie au plus brave de ses guerriers ; renversé de cheval, il allait périr, lorsque l'un des vingt-quatre chevaliers commis à la garde du prince, Dieu-Donné d'Estaing, le tira de ce péril imminent, et sauva aussi l'écu du roi : Phi-

lippe- Auguste , en récompense d'un si grand service, lui permit de porter les armes de France.

Louis XIV, auquel le destin fit expier, par les dernières années de son règne , ses longues prospérités , apprenantque Villarsya livrer une bataille d'où doit dépendre le sort de la France, lui écrit ce billet , où le roi se montre plus grand que son malheur : « Si vous êtes battu , « je ne désespérerai point encore ; je traverse- « rai Paris , à la tête de ma fidèle noblesse ; « cent mille hommes me suivront , et nous irons « droit à l'ennemi. »

On a souvent reproché a la noblesse française ses privilèges ; il suffit d'avoir lu l'histoire , pour savoir que les nobles , chez les anciens , réunissaient des avantages bien plus nombreux. Les chevaliers romains , qui formaient en quelque sorte dans l'état une seconde noblesse , non contents du gain qu'ils faisaient sur la perception des finances , obtenaient tous les jours des exemptions (immuni tat es). Il est vrai que cette avidité les exposa à de justes critiques ; c'est contre eux que Scaliger a fait ce jeu de mots latin ; Equités romani publicani potiits quam republicani ; « les chevaliers romains sont

plutôt des publicains que des républicains. »

Considérée comme véhicule moral, la noblesse est une institution très-sage et très-heureuse. N'est-ce pas la plus louable des ambitions que celle qui inspire à un noble le désir d'imiter ses ancêtres , de s'approprier , pour ainsi dire , leur gloire, et de pouvoir se dire : quodante nos fuit, nostrum est\ « ce qui fut avant nous est à nous. » Un écrivain distingué (i), que sa précision pourrait faire surnommer le Perse des moralistes , a renfermé une grande et belle pensée en deux mois : noblesse oblige.

L'usurpation de la noblesse est un abus fort commun de nos jours et qui remonte à une époque très-reculée; l'orgueil est de tous les temps : sous le ministère de Colbert, on fit plusieurs fois la recherche des faux nobles (i), pour relever l'éclat de la véritable noblesse; mais la manière « de procéder fut mauvaise , et le remède que l'on prit, pour ce genre d'examen , pensa être aussi funeste que le mal. Les traitants chargés de ce travail se laissèrent corrompre par les faux nobles qui purent les payer. Les véritables

(i) M. le duc deLévis.

(2) Encyclopédie méthodique.

nobles furent tourmentés de mille manières , au point qu'il fallut rechercher les traitants euxmêmes , et ceux-ci trouvèrent encore moyen d'échapper à la peine qu'ils méritaient.

Ne pouvant se faire un nom , bien des gens prennent aujourd'hui le parti de s'en donner un. Rien n'est plus divertissant que le travers de ces vieux roturiers qui, poursuivant un peu tard les distinctions honorifiques , veulent à tout prix figurer dans l'almanach nobiliaire. J'ai connu un de ces bourgeois gentilshommes , qu'on avait appelé toute sa vie Robert , comme ses modestes aïeux ; voilà qu'à soixante-quinze ans, il veut un titre pour lui, pour lui seul, car il n'a pas d'enfants. Il achète une petite propriété , et malgré la disposition formelle de la loi , il prend hardiment le nom de la commune où elle est située ; il change ses cartes de visites , et il exige que ceux qui, depuis soixante ans , avaient écrit à M. Bobert , écrivent à M. Robert de la Source.

O stultas hominum mentes ! Un autre s'adjuge

impudemment le de , sans s'inquiéter de l'effet bizarre que produira la particule, et signe de Legris. Celui-ci partage son nom en deux, et du mot Dupré fait du Pré. Celui-là usurpe une apostrophe , qui lui donne une apparence de

noblesse ; et au lieu de Diwal^ il signe d Uval(i ). On ne saurait citer toutes ces supercheries de la vanité , toutes ces ruses de Y amour-propre ? contre lesquelles la raison et le bon sens réclament. Des imposteurs plus hardis encore deviennent , tous les jours , par leur seule volonté , chevaliers , comtes , marquis ou barons , et se donnent ainsi tous les titres imaginables , sans avoir besoin de lettres patentes. De tels abus doivent fixer l'attention du gouvernement : dès qu'ils sont connus , ils sont frappés par le ridicule , qui est chez nous le suppléant des lois ; mais il faut qu'ils le soient parles lois elles-mêmes. On livre aux tribunaux ceux qui portent une décoration, sans en avoir le droit; les mêmes peines doivent être réservées aux fourbes qui volent des titres ou des noms par des vues coupables ou par un mouvement misérable de gloriole. On peut enjoindre à tous les maires des villes et villages de France d'envoyer à la chan-

( i ) Il est inutile de préyenir le lecteur que tous ces personnages sont imaginaires ; les faits seuls sont réels : j'offre des tableaux et non des portraits , mais on peut dire à bien des gens : Mutato nomine , de te fabula narratur* « Changez les noms -, ce sera votre histoire. »

cellerie les noms et qualités des nobles qui résident dans leur arrondissement ; ceux dont les titres ne seront pas en règle se verront condamnés à ne plus les porter , sous peine d'une forte amende ; et s'ils continuent , on exercera contre eux des poursuites. On peut accorder le temps nécessaire , de manière cependant que ce travail soit terminé dans l'espace d'une année.

Parmi les faux nobles dont cette mesure inquiétera la vanité, il s'en trouvera beaucoup qui prétendront que , pendant la révolution , leurs titres ont été brûlés : il existe un moyen facile de les confondre ; la génération de 1789 n'est pas éteinte , et rien n'est plus aisé que de prouver par des certificats de notoriété que , dans telle ville ou tel château , telle personne était connue sous tel titre.

Je n'ai plus qu'un mot à dire sur la noblesse : dans tous les pays du monde , et surtout dans le nôtre , on a épuisé, contre elle , toutes les formules de la proscription et du mépris; la tyrannie a usé son glaive, l'éloquence ses foudres , l'égalité ses maximes , la rhétorique ses lieux communs ; mais il faut que , politiquement parlant, la noblesse soit indispensable dans Un gouvernement bien constitué, car si l'on a fait

la révolution tout exprès pour en détruire une , vingt-cinq ans plus tard , la loi de l'état en a reconnu deux (i).

(i) « La noblesse ancienne et la noblesse nouvelle sont « maintenues. » (Art. 71 de la Charte de 1814..)

La chambre de 1 83o a de'cide par une loi que l'usurpation des titres ne serait passible d'aucune punition ; c'était le plus sur moyen de tuer la noblesse.

ïdib iùa soasiiMaiitt$»

La mendicité est la lèpre des états civilisés; cette livrée de la misère attriste la vue quand elle ne l'épouvante pas, témoigne chez les esprits prévenus contre la prospérité d'un pays , et chez les esprits raisonnables , contre la bonne administration d'un royaume. Deux vérités, également incontestables, doivent être énoncées: tout homme est né pour veiller à sa conservation , et Ton peut dire que telle est la volonté du Créateur ; la seconde vérité, qui découle de la première , c'est que tout homme est tenu de chercher les moyens d'assurer sa subsistance. Fort et dispos ,, il doit se la procurer par son travail , ou par une honnête industrie ; enfant, vieillard, malade , infirme et dénué de ressources, il faut qu'il en trouve dans le zèle de la

charité , sans la provoquer ; c'est là le but de ce chapitre y c'est le chef-d'œuvre d'un bon gouvernement , c'est le problème à résoudre , pour l'extinction de la mendicité.

S'il est difficile , pour ne pas dire impossible , d'extirper ce fléau, c'est qu'il est le produit d'un vice universel , la paresse. Deux besoins contradictoires tourmentent l'homme ; celui de vivre et celui de ne rien faire : c'est pour les satisfaire tous deux que la mendicité sollicite des autres ce qu'elle obtiendrait facilement du travail. On a essayé , depuis long-temps , d'opposer à ces spéculations dégradantes des institutions utiles ; ces tentatives honorables ont toujours échoué.

Elisabeth , reine d'Angleterre , publia , dans la quarante-troisième année de son règne , u édit portant création des inspecteurs des pau vres, qui, sous l'autorisation expresse des juges de paix , devaient ,

i° Lever, comme taxe , sur chaque habitant, et jusqu'à concurrence de la valeur qu'ils jugeraient convenable , une provision de chanvre , fil , laine , lin et autres marchandises , pour fournir de l'occupation aux pauvres qui n'avaient ni commerce , ni profession , ni aucun moyen de gagner leur vie.

Ces inspecteurs devaient , u° mettre en apprentissage les enfants des indigents;

3° Imposer, en outre, la taxe nécessaire pour administrer des secours aux vieillards, aux boiteux, aux impotents , et autres malheureux incapables de travailler.

Ces dispositions étaient sages , on en abusa comme on abuse des meilleures choses ; mais il est resté au peuple anglais une volonté noble et réfléchie de soulager l'humanité. Les plus grands génies de l'Angleterre , Loke , le chancelier Bacon , Shakespeare , Fielding , lord Haie , Adam Smith , ont écrit sur ce sujet intéressant , et leurs ouvrages , consultés tous les jours , sont leurs plus beaux titres à l'immortalité. La France peut aussi présenter à Fadmiration des peuples un assez grand nombre d'écrivains généreux qui ont consacré leurs veilles à des travaux utiles ^ les théories les plus brillantes , et même les plus solides , ne nous manquent pas ;la pratique seule est en défaut.

On a rendu , depuis Louis XIII jusqu'à nos jours, un grand nombre d'ordonnances contre la mendicité ; je citerai , entre autres , celles de 1 614 ? 1 656, 1662, 1686, 1724 et i^5o; mais ces ordonnances , qui autorisaient les pauvres a

— i9° — se rendre dans les hôpitaux, les excitaient encore plus à rester oisifs, certains qu'ils étaient de trouver leur subsistance dans l'asile qu'on leur ouvrait; on manquait donc le but que l'on s'était proposé, et l'on accoutumait ces mendiants à l'idée qu'ils pourraient se soustraire a la charge que tout homme doit s'imposer, d'être utile a la société. En 1790, la première de nos assemblées s'occupa beaucoup de l'extinction de la mendicité , sans obtenir aucun résultat définitif (1).

En 1 80 1 , le préfet de l'Ourthe et celui du Bas- Rhin essayèrent de délivrer leurs administrés du spectacle hideux de la mendicité -, le préfet de la Dyle suivit leur exemple. En 1802, un homme, dont le nom est le synonyme de toutes les vertus, et qu'on était sûr de rencontrer toujours, quand il y avait des larmes à tarir et du bien à faire , le duc Mathieu de Montmorency, membre du bureau de bienfaisance de la fon-

(1) On avait formé un comité composé des évêques d'Oléron et de Rhodez , de MM. de Liancourt , Barrère de Vieusac, de Virieu , Prieur , Decretot et Guillotin , et de MM. les abbés Massieux , de Goulmrers , David et de Bonnefoy.

taine Grenelle , souscrivit , ainsi que plusieurs autres personnes généreuses (i), pour faire ouvrir, dans sa section , un atelier de travail , sur le modèle duquel les autres arrondissements furent invités à en établir dans leurs divisions respectives : cette institution précieuse ne fut malheureusement pas de longue durée ; la plus mortelle ennemie de la philantropie 5 la guerre, en exigent d'autres plans , mit a la mode d'autres principes; la gloire fit oublier le bonheur, et il y eut ajournement pour les idées utiles. Paris présenta , pendant plusieurs années , le spectacle le plus affligeant 5 les promenades et les théâtres étaient encombrés de pauvres ; bientôt cet état devint une spéculation : les faux mendiants faisaient du tort aux véritables,

Et clouaient le bienfait aux mains du bienfaiteur (2).

Si l'on ne peut voir sans attendrissement un malheureux que ses infirmités empêchent de

(1) MM. Cadet de Chambine , Bouriet , La Salle , Vauquelin , Le Blanc , Goret , Cinton , Chevalier, et Godard , juge de paix.

(2) PhUbite , de Fitofe d'Églantine.

gagner sa vie, et qui n'a d'autre ressource que la pitié du passant , cette pitié se change en indignation, quand on songe à ceux qui spéculent sur la Compassion publique, et qui cherchent à toucher le cœur en trompant les yeux. Ils n'ont pas de maux, ils n'ont que des vices; paresseux et avilis , ils se sont faits mendiants, pour ne pas être ouvriers ; ils restent tout le jour exposés en public et couverts de plaies factices ; mais, quand la nuit vient, suivez-les dans les cabarets, vous les verrez dissiper, en vin el en liqueurs fortes, l'argent qu'ils ont surpris à la bienfaisance publique. Là, ils redeviennent eux-mêmes, le boiteux n'a plus de béquilles , le bossu retrouve sa taille, l'aveugle ses yeux, le manchot met les coudes sur la table, le muet entonne des couplets bachiques; le masque est levé, ils boivent, s'enivrent et se battent. Cette hypocrisie audacieuse appelle la répression ; on doit assistance à l'infortune et châtiment à ces fainéants , qui demandent sans besoin , qui n'ont du malheur que la livrée , et qui font de la misère une comédie.

Parlerai- je de ces femmes , que Ton peut appeler le rebut de la nature, qui se servent de l'enfance , comme d'un instrument odieux ? Je

— ig3 —

me rappellerai toujours avec horreur avoir vu une de ces misérables, pleine de force et de santé, qui se tenait constamment dans la même rue ; elle avait dressé des enfants à demander l'aumône, et, tranquillement assise sous une porte , elle leur ordonnait de guetter les passants, à l'endroit le plus fréquenté. Un jour, ces pauvres enfants , occupés de quelques jeux de leur âge , ne m'aperçurent pas, au moment où je traversais la rue avec rapidité. Cette femme les appela rudement; mais ils eurent beau courir, ils ne purent me rejoindre. J'entendis alors des cris affreux, je revins sur mes pas, et je vis qu'on les accablait de coups, pour les punir de n'avoir pas tendu la main. Cette mégère n'était pas une femme , encore moins une mère ; c'était une mendiante qui se procurait des enfants de louage: celle qui les empruntait était un monstre ; mais quel nom faut-il donner à celle qui les prêtait ? Un préfet de la Gironde est parvenu, en 1826, à délivrer Bordeaux de la tourbe importune et abjecte des mendiants. Il a fait en cela une chose doublement utile pour la ville magnifique, dont il était le premier magistrat, et pour les malheureux qui sont passés d'une situation honteuse et précaire à une position douce et assu-

rée. Secondé par une association d'hommes vertueux et bienfaisants, M. d'Haussez a rencontré cependant de nombreux obstacles; tantôt il était contrarié, dans ses plans, par des personnes qui voulaient bien être charitables, mais sans qu'on leur traçât leur route , et qui avaient leurs pauvres; tantôt les mendiants eux-mêmes se plaignaient qu'on les empêchât de recueillir tous les tributs qu'ils avaient l'habitude de lever sur la bienfaisance publique[(i). Aucun obstacle ne re-

(i) Une anecdote assez piquante, qui se rattache à cette habitude vicieuse , mérite d'être rapportée. Le balayeur de la préfectùre , qui avait uae jambe de bois , et se disait militaire en retraite , représenta à M. d'Haussez que son infirmité' ne lui permettait pas de se livrer à tous les genres de travaux ; que la défense de demander l'aumône lui ferait un tort considérable , et le priverait des secours qu'il recevait d'un grand nombre de personnes charitables. Le préfet écouta ses observations avec intérêt , persista à lui enjoiûdre de ne rien demander , et lui promit 10 francs par. mois, comme dédommagement des pertes qu'il e'prouverait. Quelques jours après , un homme digue de la plus grande confiance vint avertir M. d'Haussez que le prétendu militaire en retraite portait une jambe de bois sans nécessite' , et qu'il trompait sa bienveillance. Le préfet hésita d'abord à croire ce récit ; mais , vaincu par des assurances réitérées , il mande l'invalide , et lui dit : « Avez-vous re'el-

— ig5 —

buta M. d'Haussez ; ni les ruses de l'égoïsme cupide qui voulait tromper sa bonne foi , ni les réclamations d'une bienfaisance routinière , ne l'arrêtèrentdans sa marche, et un succès complet a couronné dans Bordeaux ses efforts soutenus et ses travaux philantropiques. M. de Belleyme a voulu suivre cet exemple : en 1826, il a obtenu de nombreuses souscriptions , et la mendicité a été pendant quelque temps presque détruite à Paris. On ne peut toutefois s'empêcher de faire une réflexion : le dépôt établi parM. de Belleyme était une sorte de prison 5 et c'est une question très-grave que celle de savoir si la société a le droit de renfermer des malheureux, par la seule

lement besoin d'une jambe de bois ? » Surpris de la question , il se trouble un moment, puis se remet et répond affirmativement. « C'est ce que nous allons voir, ajoute le préfet; commencez par ôter votre jambe. — Mais , monsieur ï... — Je vous ordonne de Voter. » Le malheureux s'exécute. « Maintenant pliez la jambe et le genou. — Cela m'est impossible. — Voulezvous que l'on vous aide ? » Force fut bien au soi-disant invalide de plier et de replier sa jambe. « Retirez-vous , lui dit le préfet, vous êtes un imposteur , ne reparaissez jamais devant moi. » Bientôt on apprit que le pauvre homme était plus riche que la moitié de ceux qui lui faisaient l'aumône.

— I96 — raison qu'ils cherchent à implorer la pitié publique. Il me paraît démontré que l'on ne peut légalement séparer par force de leur famille des aveugles, des impotents, et je crois au contraire qu'il est parfaitement permis d'arrêter ceux qui sont en état de se livrer à une occupation quelconque , et qui préfèrent la mendicité au travail ; il faut donc ouvrir des ateliers et y faire entrer de force les mendiants valides qui ne travailleraient pas de bonne volonté. Quant aux autres, il faut leur interdire également la mendicité ; mais on peut, et même on doit leur porter des secours à domicile. C'est dans cette distribution bien entendue que la bienfaisance fait éclater ce qu'elle a de plus noble et de plus touchant. Prévoyante , active et modeste , elle connaît les malheureux, cherche leur asile, y pénètre avec des consolations, respecte, chez l'infortune , la honte , pire que la misère, et s'enfuit après l'avoir soulagée, en ne lui laissant plus d'autre besoin que la reconnaissance.

Le premier, le plus sûr moyen de détruire la mendicité , est de sévir contre le vagabondage. Un vagabondne peut être retenu par aucunfrein. Inconnu dans les pays qu'il parcourt , il se livre sans crainte à son vice favori , l'oisiveté , qui en-

— *97 — gendre tous les autres. S'il est, au contraire , retenu dans son pays , le respect humain , puissant véhicule, agira sur lui ; il n'osera pas exercer le plus vil des métiers , auprès de ceux qui ont connu ses parents , qui Font connu lui-même ; il ne demandera plus sa vie, il la gagnera. En Suisse , chaque paroisse a soin de ses pauvres ; il faut que la France suive cet exemple : le curé choisira trois personnes qui composeront avec lui le bureau de bienfaisance ; ce bureau sera chargé de répartir les malheureux, selon leur situation et leurs besoins , dans les hôpitaux et dans les ateliers ; il viendra au secours des plus nécessiteux, il tiendra un registre de comptabilité, et sollicitera pour eux la charité chrétienne : il va sans dire que ses fonctions seront gratuites ; elles seront si belles et si honorables que tout le monde sera heureux et fier de les remplir.

Ces trésoriers du malheur réfléchiront que l'on peut tomber dans l'indigence par différentes causes :

i° Par défaut de travail : — ils établiront des ateliers de charité où les pauvres trouveront toujours de l'ouvrage et une existence ; c'est un soin que l'on ne prend pas assez dans les villes manufacturières. Il est affreux de penser que

d'excellents ouvriers , que des pères de famille recommandantes, sont obligés , faute d'ouvrage , de demander l'aumône. Ces malheureux parcourent la ville en implorant la pitié publique 5 on les trouve partout; ils obstruent les places, les rues et les marchés; l'aîné de la famille porte quelquefois sur son dos un ou deux de ses frères, et ces mendiants, élevés dans l'habitude d'une paresse intéressée, donnent l'apparence de la misère aux cités les plus opulentes , fécondes en produits de toute espèce. Une bonté prévoyante suffirait pour écarter à jamais ces tristes tableaux. Des négociants, sollicités par un administrateur habile , fourniraient avec empressement des cotisations volontaires pour l'établissement des ateliers de charité, ressource infaillible que le travail oppose au malheur.

i° On tombe aussi dans l'indigence par vieillesse :- — le bureau de charité aura, pour les vieillards, des places dans les hôpitaux.

3° Par les ravages de la grêle : — il y a aujourd'hui des compagnies d'assurance.

4° Par les incendies: — la même ressource existe.

5° Par les épizooties : — le bureau de charité fera des avances pour réparer les pertes et

remplir les lacunes produites par la mortalité.

6° Par les inondations : — les fonds particuliers ajoutés aux offrandes de la charité et aux avances des ministères balanceront les ravages de ce terrible fléau; enfin, partout où il y aura malheur , il y aura bienfait ; partout où il y aura ruine , il y aura ressource : le génie du bien combattra celui du mal , et grâce à l'accord universel, la victoire ne restera pas au dernier.

Il sera de toute nécessité que la bienfaisance refuse ses tributs à la mendicité: ce serait l'encourager , quand on cherche à la détruire ; il faut aussi que tous les hommes généreux s'entendent sur les aumônes qu'ils veulent faire ; on risquerait, sans cette précaution, de donner trop et trop peu ; ce serait ressembler à ces laboureurs qui , possédant en commun une vaste plaine, sèmeraient, chacun de leur côté, sans s'indiquer la place où ils auraient jeté leur semence, de sorte que tous les grains seraient déposés dans le même endroit , au détriment des autres.

Pour arriver au but que désirent les gens de bien , la destruction de la mendicité , il faut organiser sur toute la surface de la France ces bureaux de charité dont j'ai parlé plus haut; il

faut combiner les ressources , y mettre le temps convenable , et ne pas s'occuper des clameurs de ces brouillons qui font mal le bien , et qui veulent qu'on agisse avant d'avoir pensé (i). Quant toutes ces grandes mesures auront été prises et habilement concertées ; quand chacun se sera fait inscrire pour un don volontaire, mais assuré; lorsque tous les chargés d'affaires des pauvres auront organisé entre eux une correspondance active, et qu'ils seront sûrs d'avoir établi un juste équilibre entre les secours et les besoins ; alors , on pourra proclamer que la mendicité est détruite ; de sévères ordonnances contre les délinquants prouveront par des faits que ce n'est pas là un vain mot; et la France, heureuse et florissante , ne renfermant plus que des hommes utiles, aura l'apparence de la richesse, comme elle en a la réalité (2).

(1) Cette précipitation me rappelle une excellente naïveté d'un paysan qui, voyant un ingénieur donner ordre qu'on plantât des piquets et que Ton creusât des fossés pour faire un chemin , s'écria : « Pourquoi donc qu'il perd son temps à faire des trous et à enfoncer des pieux ; son chemin serait bien plus tôt fini sans tout cela. »

(2) Ces considérations sur la mendicité ont paru offrir assez d'intérêt pour que la société de statistique ait bien voulu décerner à l'auteur une médaille, dans sa séance de septembre i836.

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Ce mot indique , eh France , la réunion de toutes les branches dont se compose un arbre généalogique. En Italie, son acception est encore plus étendue, et l'on entend aussi par là les personnes que l'on entretient à son service. Le lendemain du jour où l'on a dîné en ville , à Rome ou à Florence , on voit arriver un grand laquais qui réclame un pour-boire; et lorsqu'on lui demande à qui est destinée cette buona mano , il vous répond : Ter lafamilia (pour la domesticité).

Les grandes révolutions sociales qui ont agité la Francedepuis quarante ans ont tellementmorcelé les propriétés, divisé les intérêts, renversé les fortunes, changé les existences, que l'esprit de famille s'est altéré ; passé le second degré, on ne

reconnaît plus de parents, mais les ministres et les gens en place en ont toujours beaucoup. C'est surtout dans les réunions dites conseils de famille qu'on peut remarquer combien les parents vivent pour ainsi dire étrangers les uns aux autres. Ces assemblées ne sont presque jamais composées comme elles devraient l'être. Souvent il arrive que le conseil ne renferme pas trois membres de la famille ; et les décisions les plus importantes sur l'interdiction d'un prodigue ou sur le sort d'un mineur sont rendues par des amis vrais ou faux que l'on a convoqués pour faire nombre.

Dans une famille bien née, professant les mêmes principes et qui a reçu la même éducation, lorsque le vent de la fortune pousse un des membres à un poste élevé , à une dignité éminente , c'est lui qui doit redoubler envers les autres de soins et d'amabilité ; ses parents , s'ils se respectent , ne changeront pas de manière d'être à son égard, mais il fera, lui, preuve de tact et d'esprit , en leur témoignant plus de complaisance, d'égards et d'obligeance, qu'avant son élévation. L'égalité , brillante chimère des empires, des royaumes et des républiques, ne peut exister réellement que dans les familles.

L'homme que la destinée semble avoir pris sous sa protection, s'honore lui-même en faisant oubliera ceux des siens qui sont moins heureux que lui le rang qu'il occupe dans l'état. Son amitié doit rapprocher la distance : dès qu'il veut la faire sentir par sa froideur, ou par un changement quelconque dans ses manières, il fait preuve de petitesse , et tous ses parents doivent rompre avec lui. S'il oublie par orgueil les affections les plus chères ; s'il semble rougir dans sa nouvelle fortune de ses anciens amis ; si , par le seul fait de son élévation , il cesse de traiter familièrement ses frères ou ses proches parents qu'il devrait chérir encore plus , par l'idée seule qu'il peut leur être utile : c'est un homme jugé , sa vanité le rapetisse , et la fierté des autres les relève. Ceux-ci restent des hommes comme il faut , celui-là reste un parvenu. Cette situation singulière me rappelle un mot plein d'une énergie pittoresque. Deux beaux- frère s qui n'avaient qu'une fortune médiocre demeuraient ensemble et se comblaient des preuves multipliées d'une amitié réciproque. Tout-à-coup, l'un des deux, enrichi par des spéculations heureuses, devient sec et tranchant, et ne témoigne plus à l'autre le même attachement. Celui-ci, qui n'avait

changé ni de position ni de caractère, ne croyait pas devoir renoncer à ses habitudes, pour plaire au favori de la fortune. Un jour, ce dernier s'étant oublié, à la suite d'une discussion assez vive, jusqu'à employer une expression injurieuse : « Allez , lui dit l'autre en se levant avec le plus grand sang-froid , allez cuver votre or. » Il sortit, et ils ne se revirent jamais.

Rien n'est plus touchant, rien n'est plus beau que le spectacle d'un de ces vieillards à la figure vénérable , faisant les honneurs d'un repas à trente convives qui tous sont ses enfants et petitsenfants. Chef de cette grande colonie, on l'écoute avec respect , on cherche à lire dans ses yeux ce qu'il désire , à deviner sa pensée pour y obéir. A-t-ilune indisposition légère? La tendresse en exagère l'importance. A-t-ilune maladie grave? trois générations se disputent le douloureux plaisir de le garder , de le veiller ; toute sa famille est atteinte du coup qui le frappe , et le jour de son rétablissement est une fête pour tous les cœurs accoutumés à le chérir. Un de ses enfants éprouve-t-il un revers dans sa fortune? il le répare aux dépens de la sienne; victime volontaire , il se prive de l'aisance qu'il avait acquise par ses longs travaux ; sa noble vieillesse se rési-

gne à tous les sacrifices, et il parait plus heureux qu'avant de les avoir subis (i).

Lorsqu'une loi cruelle et commune à tous vient enfin terminer cette vie intime qui s'est écoulée pour lui si douce et si pure, ce patriarche adoré meurt comme il a vécu , entouré de ses enfants; et de tous les biens qu'il leur laisse, sa bénédiction est le seul auquel ils pensent.

Un des plus grands poètes que la France ait eus depuis le siècle de Louis XIV, Delille a fait un admirable tableau de ce moment suprême :

Mais c'est la mort surtout dont les touchants tableaux Placent l'homme au-dessus de tous les animaux ; Là , dans tout l'intérêt de sa dernière scène , Paraît la dignité de la nature humaine.

(i) Ce caractère du père de famille n'est point imaginaire j je connais le modèle , et je pourrais le nommer : un des plus honorables négociants de la capitale, parvenu à l'âge de soixantedix ans , et sur le point de quitter les affaires, après avoir réalisé par un travail opiniâtre une fortune de près d'un million , apprend que des opérations malheureuses ont compromis l'existence de sa fille et de son gendre; il se décide alors à continuer le commerce, vend ses chevaux, se met à découvert de cinq cents mille francs , et semble considérer comme l'accomplissement d'un devoir doux à remplir ce qu'un homme ordinaire aurait regardé comme un sacrifice impossible à faire.

Dans leur stupide oubli , les animaux mourants

Jettent vers le passé des yeux indifférents ;

Savent-ils s'ils ont eu des enfants , des ancêtres ,

S'ils laissent des regrets , s'ils sont chers à leurs maîtres ?

Gloire, amour , amitié , tout est fini pour eux :

L'homme seul , plus instruit , est aussi plus heureux.

Pour lui , loin d'une vie en orages féconde ,

Quand ce monde finit , commence un autre monde ,

Et du tombeau qui s'ouvre à sa fragilité

Part le premier rayon de l'immortalité.

Son âme se ranime , et , dans sa conscience ,

Auprès de la vertu retrouve l'espérance.

De loin il entrevoit le séjour du repos ,

De ses parents en pleurs il entend les sanglots ;

Il voit après sa mort leur troupe désolée

D'un long rang de douleurs border son mausolée :

Au sortir d'une vie où de maux et de biens

La fortune inégale a tissu ses liens ,

Il reprend fil à fil cette trame si chère

Dont la mort va couper la chaîne passagère.

Le souvenir lui peint ses travaux , ses succès ,

La gloire qu'il obtint, les heureux qu'il a faits.

Ainsi , sur les confins de la nuit sépulcrale ,

L'affreuse mort , au fond de la coupe fatale ,

Laisse encore pour lui quelques gouttes de miel ;

Il touche encor la terre , en montant vers le ciel.

Sur sa couche de mort il vit pour sa famille ,

Sent tomber sur son cœur les larmes de sa fille ,

Prend son plus jeune enfant , qui , sans prévoir son sort ,

Essaie encor la vie , et joue avec la mort -?

>— 207 — Recommande à l'aîné ses domaines champêtres , Ses travaux imparfaits , l'honneur de ses ancêtres j Laisse à tous , en mourant , le faible à secourir , L'iunocent à défendre , et le pauvre à nourrir ; De ses vieux serviteurs récompense le zèle , Jouit des pleurs touchants de l'amitié fidèle , Reçoit son dernier vœu , lui fait son dernier don , De ses ennemis même emporte le pardon , Et dans l'embrassement d'une e'pouse chérie Délie et ne rompt pas les doux nœuds de la vie ( i ).

Un mystère admirable de la nature, c'est cette faculté qu'elle nous accorde d'aimer tout ce qu'elle veut que nous chérissions. Les derniers venus nous sont aussi chers que les premiers nés. Nous ressentons pour tous les mêmes sentiments , nous partageons au même degré leurs souffrances ou leurs joies ; on croirait que nous avons une double existence , la leur et la nôtre : nous les aimons en nous , nous nous aimons en eux. Mme de Staël disait ingénieusement que l'amour était de l'égoïsme à deux ; on peut dire que l'amour de la famille est de l'égoïsme indéfini.

J'ai dit qu'il existait aujourd'hui dans les fa-

(i) Poème des Trois règnes , chant VIII,

milles une division affligeante pour l'ami des mœurs. Le fait n'est que trop réel, et si j'en cherche la cause , je la trouve dans l'affaiblissement progressif de la puissance paternelle. Un père a été considéré, dans tous les temps et chez tous les peuples, comme exerçant sur ses enfants un ascendant irrésistible. De nos jours cette force morale est presque anéantie. Comment les chefs de famille ont-ils perdu ce pouvoir tutélaire? Ne serait-ce pas en négligeant d'en faire usage, et en cessant d'imprimer autour d'eux ce respect si utile qui se concilie avec la tendresse, et qui maintient l'autorité! C'est ce que je vais examiner en peu de mots.

Les enfants sont envoyés , selon moi , beaucoup trop jeunes au collège. Ils quittent souvent la maison paternelle à sept ou huit ans , quand leur raison n'est pas encore formée , et ils n'y reviennent qu'à seize ou dix-sept ans, lorsqu'ils ont fini leurs études. Ils n'ont vu leur père que par intervalles , ils n'ont pas eu le temps de recevoir ses conseils, de s'accoutumer à l'idée qu'il est sur la terre leur providence et leur appui. Ils retournent près de lui à l'âge le plus dangereux de la vie , lorsque l'activité des sens , l'ardeur de l'imagination , l'attrait du plaisir , le

désir de tout connaître , disposent de leur existence, et les entraînent au delà des bornes. Vainement un père affectueux et tendre leur représente avec douceur qu'ils se trompent de route, ils ne veulent pas en prendre une autre , ils ne voient en lui qu'un ennuyeux mentor, un froid pédant, un censeur incommode, et la voix des passions couvre celle de la vertu. Ce père ne peut accuser que lui-même. Si , avant de faire jouir son fils du bienfait de l'éducation publique, qui seule peut en faire un homme, il se fut occupé de son enfance ; s'il eût été son instituteur primaire ; s'il eût déposé dans son âme les premiers germes de la morale , et qu'il ne l'eût mis au collège qu'à douze ans , le jeune élève aurait conservé le souvenir des leçons d'un père, elles auraient pénétré dans son cœur avec le respect que l'on a toujours pour son premier maître, et s'y seraient consolidées et développées comme ces caractères que l'on grave sur l'écorce des arbres et qui restent ineffaçables : cette longue et douce habitude d'obéissance aurait, presque à son insu , façonné son âme à ce joug sacré ; lors de son entrée dans le monde, à l'aspect d'un pays nouveau pour lui , il aurait suivi son père pour ne pas être obligé de demander

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