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son chemin ; il eût écouté ses conseils, et jamais il n'aurait méconnu une autorité qui, dans sa pensée , se serait confondue avec celle de Dieu même.
Une autre cause peut avoir contribué à relâcher les liens d'obéissance filiale, je veux parler de l'usage introduit depuis cinquante ans en France de tutoyer son père. Est-ce un avantage, est-ce un inconvénient? Je commence par déclarer que cet usage me paraît doux pour un père , que j'y ai cédé sans réflexion et par entraînement, et que si cette habitude est un tort, je m'en suis rendu coupable ; avouer ma faiblesse, c est prouver mon impartialité, et me récuser moi-même, c'est avoir acquis ce me semble le droit de discuter la question.
Les partisans de la méthode familière prétendent que leur formule plus tendre et plus expansive n'exclut pas le respect, et que parmi les enfants qui tutoient leurpère,un grand nombre ont plus de déférence pour ses moindres désirs, que ceux qui parlent avec plus de mesure et de circonspection; que les égards ne se prouvent pas par des mots, mais par des faits, et qu'un père étant pour ses enfants un frère, un guide, un ami, on doit le tutoyer comme on tutoie un ami et un frère.
Les ennemis de cet usage répondent qu'un père, quoiqu'il réunisse dans son cœur, pour ses enfants, la tendresse d'un ami et d'un frère, n'est pour eux ni un frère , ni un ami , que c'est un père ; qu'on ne doit aucun respect au frère que l'on tutoie , que souvent même on en manque envers lui, sans qu'il puisse s'en formaliser, tandis qu'un père serait blessé , à juste titre, si l'on agissait légèrement à son égard. Ils ajoutent (et je suis , je l'avoue , de cette opinion ) que le tutoiement étant une marque de familiarité, on doit se l'interdire vis-à-vis son père ; que le respect y gagnerait beaucoup sans que la tendresse y perdît rien.
Quoi qu'il en soit des causes qui ont amené la décadence du pouvoir paternel , sa ruine n'en est pas moins certaine. Deux exemples pris au hazard prouvent jusqu'à l'évidence cette affligeante vérité. Un jeune homme d'une famille distinguée, dupe de la séduction des sens, veut épouser une jeune personne, dont la beauté est le seul avantage, et que sa conduite scandaleuse a fait bannir de la société. Le père presse, prie, conjure son fils de ne pas former cet hymen honteux ; le fils persiste ; le père ne veut pas et ne peut pas vouloir lui accorder son consente-
ment. Une sommation judiciaire, que la loi, par ironie apparemment, nomme respectueuse , dérobe ce fils à l'atteinte paternelle ; son mariage est consommé , son déshonneur public ; le père se borne à rougir, et la loi consent pour lui.
L'autre exemple est plus terrible encore.
Un jeune homme , parvenu à sa majorité , et jouissant d'une fortune immense , épouse , sans dot, une de ses parentes qu'il croit aimer. Bientôt de faux amis s'emparent de son esprit, il cède à leurs conseils perfides ; la passion du jeu , qui peut, en un mois, en un jour, réduire un millionnaire à l'indigence, absorbe d'abord son revenu, et attaque ensuite le fonds de sa fortune ; ses terres, ses châteaux , sont vendus ; tout est dissipé ; il reste sans ressources avec ses trois enfants et sa femme. Entraîné , par une pente rapide , de l'erreur au vice, et du vice au crime, tous les moyens lui semblent bons pour retrouver ce que le sort lui a ravi ; il avait commencé par le délire, et il finit par l'infamie. Cependant son père existe ; son père aurait voulu l'arrêter sur le bord du précipice; il aurait voulu, après ses premières folies , pouvoir prononcer son interdiction, rétablir l'ordre dans ses affaires, et lui assurer une existence honnête et tranquille ; il
— 3i3 — n'a pas eu cette puissance, il a fallu qu'il restât le témoin forcé des désordres de son fils, et qu'il le vît arriver d'excès en excès au déshonneur et à la mort.
De tels abus sont intolérables j ils réclament, ils commandent toute l'attention du législateur : en augmentant la puissance paternelle, pierre angulaire de l'édifice social , il rétablira l'union et l'harmonie dans les familles ; par instinct, par goût, par tendresse , un père remplira toujours ses devoirs; la loi, mais une loi forte et protectrice , doit reconnaître et proclamer ses droits.
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C'est à Chilon , s'il faut en croire Montaigne , et à Sophocle, selon F abbé Barthélémy, que F on doit cette maxime atroce : « Aimez vos amis comme si vous deviez les haïr un jour. » Il vaut bien mieux, nous dit le savant auteur d' Anacharsis , substituer à ce cruel adage ce précepte consolant : « Haïssez vos ennemis comme si vous deviez les aimer un jour. »
11 y a des hommes qui n'ont jamais d'amis , parce qu'ils en ont trop, et d'autres qui meurent sans en avoir eu , parce qu'ils hésitent trop à choisir,
Montaigne a immortalisé l'amitié qui l'unissait à La iioëtie. fi parle de ce sentiment délicieux avec la grâce qu'il avait dans l'esprit et la
chaleur qu'il avait dans l'âme. Il compare les différentes affections que nous tenons de la nature , à cet attachement profond , connu sous le nom d'amitié , qui échauffe à la fois deux cœurs par sa flamme électrique. Toutes ces nuances de tendresse et de sensibilité sont saisies avec un tact exquis par ce grand moraliste qui a illustré six règnes (i), et dont les tableaux, après deux siècles et demi, n'ont rien perdu de leur "fraîcheur et de leur coloris.
Avec quelle finesse il apprécie les sentiments divers qui se partagent notre âme ! « Des en fants aux pères , dit-il, c'est plutôt respect; l'amitié se nourrit de communication qui ne peult se trouver entre eulx, pour la trop grande disparité, et offenseroit à l'adventure les debvoirs de la nature ; car, ny toutes les secrètes pensées des pères ne se peuvent communiquer aux enfants, pour n'y engendrer une messéante privauté ; ni les advertissements et corrections , qui est un des premiers offices d'amitié , ne se pourroient exercer des enfants aux pères. C'est à la vérité un beau nom et plein de dilection que
(i) Montaigne a vécu sous François Ier, Henri II , François II , Charles IX , Henri III et Henri IV.
le nom de frère ; mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de l'un soit la pauvreté de l'aultre , cela destrempe merveilleusement et relasche cette soudure fraternelle.
« L'amour est plus cuisant , plus actif et plus aspre ; mais c'est un feu téméraire et volage , ondoyant et divers, feu de fiebvre, subject a accès et remises , et qui ne nous tient qu'à un coing. En l'amitié, c'est une chaleur universelle, égale et tempérée, une chaleur constante et rassise , toute doulceur et polissure , qui n'a rien d'aspre et de poignant. »
Jusque-là tout est bien , tout est beau , plein de justesse et de vérité ; mais lorsque , égaré par son enthousiasme, Montaigne prétend « que le secret qu'on a promis de ne dire à aucunautre, on peut le dire à son ami , à celui qui n'est pas autre , mais soi , » il avance la plus fausse , la plus dangereuse des propositions ; c'est comme s'il voulait prouver que l'on est libre de violer un dépôt pour plaire à son ami. Au reste, cette étrange assertion se trouve démentie dans le passage suivant, emprunté à Cicéron, et le prince des orateurs avait réfuté par anticipation le prince des philosophes.
« Établir en principe que nous devons ac-
ft corder à nos amis tout ce qu'ils veulent , et « obtenir d'eux tout ce que nous voulons , ce « serait sans doute la parfaite sagesse , si cela ne « blessait en rien la vertu (i). >> Et plus loin, il dit : « Nous établirons pour la première loi de « l'amitié , de ne demander et de n'accorder à « son ami rien qui soit blâmable (2). »
Cicéron sentait vivement les devoirs et les plaisirs de l'amitié ; la peinture qu'il en offre est pleine de charmes.
« Les autres choses que l'on désire ne proie curent, chacune , qu'un seul avantage ; les « honneurs , la louange ; les plaisirs , la joie ; « la santé , l'absence des douleurs et le libre « exercice des facultés physiques. L'amitié, au a contraire, en produit de toute espèce; de « quelque côté que vous tourniez vos regards , « partout elle se présente à vous ; nulle part
(1) Quod si rectum statuerimus , vel concédera amicis quidquîd velint , vel impetrare ab us quidquid velimus , perfecta quidem sapientia sumus si nihil habeat res vitii. ( Ciceiio , De amicitiâ , ad Pomponiwn Atticum. )
(?) Hccc igitur lex in amicitiâ sanciatur, ut neque rogemus res turpcs , ncc faciamus rogati.
— 2i9 — « elle n'est étrangère , jamais hors de saison 3 « jamais importune (i). »
Caton disait qu'on avait souvent plus d'obligation à ses ennemis qu'à ses amis , parce que nous apprenons souvent la vérité par les premiers et jamais par les autres. La réponse est facile : c'est qu'alors ils ne sont pas nos amis ; pour être digne de ce beau nom , si mal porté par tant de gens indifférents ou tièdes , il faut savoir avertir son ami des défauts qui pourraient lui nuire , et porter la sonde de la franchise dans les replis de son coeur, afin de l'aider à se corriger ; heureux quand on trouve une âme assez noble , assez élevée , pour vous savoir gré de cette franchise , et vous remercier de vos conseils en sachant en profiter. Il est peut-être plus facile encore de trouver un ami qui brave l' amour-propre de son ami , et s'expose à lui dé-
(i) Cœterœ res quœ expectantur , opportunœ sunt singulœ rébus jere singulis : dwitiœ ut utare ; opes ut colare; honores ut lauderc ; voluptates ut gaudeas ; valetudo ut doîore careas et muneribus fungare corporis : amicitia res plurimas continet ; quoquo te verteris , prûcsto est * nullo loco excluditur, nunquam intempes tiva , numquam molesta est,
( Gicero , De amicitia, ad Pomponium Alticum.)
plaire , pour lui signaler ses défauts , que d'en rencontrer un assez délicat pour ne pas finir par haïr cet ami , dont la tendresse a pu aller jusqu'à l'éclairer sur lui-même , et peut-être détruire la bonne opinion qu'il s'était formée de son coeur et de son esprit.
Peut-on avoir plusieurs amis , les aimer tous de même, et être aimé de tous également? Montaigne va répondre dans son vieux langage toujours nouveau : « C'est un grand miracle de « se doubler: et n'en connoissent pas la hautce teur, ceuîx qui parlent de se tripler. Qui a présuppose que de deux , j'en aime autant l'un « que Faultre et qu'ils s'entrayment et m'ay- « ment autant que je les ayme , il multiplie en « confrérie la chose la plus une et unie , et de « quoy une seule est encore la plus rare à trou- « ver au monde. »
Il y a des hommes qui ne vous serviraient pas de témoins pour une affaire d'honneur, qui ne vous ouvriraient pas leur bourse dans l'adversité , que l'on ne verrait pas au chevet de votre lit , si vous étiez malade , et qui croient se connaître en amitié. Ils commencent et finissent leurs lettres par les mots , mon cher ami, comme ceux qui disent, votre Ires-humble et
tj^ès -obéissant serviteur , à des personnes qu'ils ne recevraient pas chez eux; ou,ye suis avec la considération la plus distinguée , a des gens qui ne leur inspirent que du mépris. C'est une des mille et une preuves de l'abus des mots , et ce ne serait pas trop d'un volume pour tous les exemples qu'on pourrait en citer.
La véritable amitié peut se reconnaître à des signes certains ; c'est un abandon volontaire de soi-même , c'est une préférence que l'on donne aux intérêts de son ami sur les siens , tandis qu'il n'a d'autre pensée que celle de nous être utile ; cT est une abnégation personnelle au profit d'un autre soi-même; c'est la réunion de deux volontés confondues en une ; c'est une âme en deux corps. Des exemples en ce genre valent mieux que des définitions , et deux anecdotes peu connues peindront, avec plus de vérité que je ne pourrais le faire, le désintéressement, la noblesse et le dévoûment de la véritable amitié.
Sous le règne de Louis XIV , Dreux et Chamillart étaient conseillers au parlement, de la même chambre, et amis intimes. Dreux était fort riche, et Chamillart fort pauvre. Leurs femmes accouchèrent en même temps d'un fils et d'une fille. Dreux, par amitié, demanda à Chamillart de
s'engager , le lendemain de leur naissance , à les marier un jour ensemble. Chamillart représenta à son ami , par délicatesse , qu'avant cette épo que , il trouverait des partis bien plus avanta geuxque sa fille. Dreux , homme franc [ et qui aimait tendrement Chamillart, insista tellement qu'ils se donnèrent réciproquement parole. La chance tourna rapidement ; Dreux resta conseiller au parlement , et Chamillart fut comblé des bienfaits de Louis XIV. Il devint intendant de Rouen , intendant des finances , puis enfin contrôleur-général. Aussitôt après sa nomination , il alla trouver Dreux et lui dit que leurs enfans étaient en âge de se marier, et qu'il fallait remplir l'engagement qu'ils avaient pris. Dreux, touché jusqu'aux larmes de cette proposition , fit tout ce qu'un homme d'honneur peut faire pour rendre à son ami une parole qu'en sa qualité de premier ministre il ne pouvait plus tenir, sans être blâmé par sa famille. Chamillart le somma de tenir sa promesse ; ce combat de générosité dura plusieurs jours. A la fin , Chamillart , bien résolu de partager sa fortune avec son ami, triompha de sa résistance , et le mariage se fit. Il obtint pour son gendre la charge de grandmaître des cérémonies et le titre de marquis.
Un pareil trait honore à jamais la mémoire de Chamillart : s'il ne le réhabilite pas comme grand ministre , il lui assure notre estime et même notre vénération ; souvent, quand on monte si haut , la tête tourne et le coeur se gâte. Honneur a l'homme qui a voulu que le ministre tînt la parole de l'ami ; c'était se montrer digne de son rang , et justifier son élévation.
L'autre trait n'est pas moins honorable pour celui qui en est le héros.
En 1760, Dewailly, ami intime de Moreau , qui fut depuis architecte delà ville, avait remporté le grand prix, ce qui lui donnait le droit d'aller passer trois ans à Rome. Son ami vint le voir ; il était triste , il n'avait eu qu'un second prix. « Je n'irai point a Rome », lui dit-il en soupirant ; Dewailly , sans lui répondre , vole chez M. de Marigny, surintendant des bâtiments ; il entre, et sans dé tours, sans souplesse : « Il faut, lui dit-il y que Moreau aille à Rome. — L'usage s'y oppose. — H y a moyen de tout arranger ; j'ai le droit d'y rester trois ans ; ces trois ans m'appartiennent , je lui cède dix-huit mois 5 vous aurez un artiste de plus , et mon ami sera content. » Emu par les accents d'une amitié si vive, M. de Marigny céda; les deux amis parti-
rent, s'instruisirent et revinrent ensemble. Chamillart ! Dewailly ! vos noms seront inscrits à jamais dans les fastes de l'amitié. Si quelque âme tendre et généreuse avait créé des récompenses pour ceux qui auraient éprouvé le plus vivement ce sentiment plein de charmes , et qui en auraient le mieux rempli tous les devoirs , vous auriez pu l'obtenir; mais on n7a fondé de prix que pour la vertu ; on n'en a pas institué pour le bonheur.