DE LA HARPE
Messieurs ,
Je dois l'avouer, un trouble involontaire s'empare de moi en ce moment ; je crains que l'on ne trouve téméraire ce qui d'abord m'avait semblé honorable. Si j'avais songé aux difficultés de l'entreprise, peut-être je l'aurais abandonnée; non que je sois embarrassé pour louer l'homme célèbre dont je veux honorer la mémoire, mais l'abondance même des idées, le mérite du sujet, le lieu de la réunion, sont autant d'obstacles à mon succès. C'est l'éloge de La Harpe que vous allez entendre, et La Harpe excellait dans les éloges ; je vais parler de lui à cette tribune, et c'est
à cette tribune qu'il s'est occupé pendant vingt ans de votre instruction et de vos plaisirs'; je suis forcé d'analyser ses ouvrages , et vous connaissez tous son talent pour l'analyse : ainsi chacun de ses avantages rappelle un de mes défauts , et la perfection du modèle ne sert qu'à faire ressortir l'inexpérience du peintre. Sans doute cette considération puissante m'aurait détourné du projet que j'avais conçu , si une autre plus puissante encore ne m'y avait affermi. J'ai vu La Harpe mourir victime des préventions et de la calomnie. J'ai cru que la justice de l'histoire le dédommagerait de l'injustice des hommes : vaine espérance ! Le possesseur de ses richesses littéraires n'a fait qu'esquisser son éloge (i). Voilà ce qui m'a décidé à lui rendre un hommage public : j'ai plutôt considéré son mérite que mes forces en essayant de prouver aux amis du goût et de la saine littérature toute l'étendue de la perte qu'ils ont faite. J'ai une
(i) A l'époque où cet ouvrage fut compose , M. de Lacretelle aîné n'avait point encore prononcé son éloge académique. Au reste , ce discours n'aurait rien changé à mes reflexions , car il renferme plus de critiques que de louanges et on peut presque l'appeler un éloge contre La Harpe.
— ^79 ~ crainte, c'est de rester trop au-dessous de mon sujet ; mais aussi j'ai un espoir, c'est que dans un siècle où la flatterie fait des progrès si rapides, on voudra bien du moins pardonnera la louante.
J'ai divisé cet éloge en deux parties : la première embrasse les cinquante premières années de sa vie, depuis 1739 jusqu'en 1789, époque de la révolution, et la seconde depuis 1789 jusqu'en 1802, époque de sa mort. Cette division m'a été indiquée par la différence de sa vie littéraire et politique , et par la nécessité de les séparer.