‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraitsChapitre 21 sur 34 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Jean - François de La Harpe naquit à Paris le 20 novembre 1789; il était fils d'un capitaine d'artillerie, issu d'une très-ancienne famille suisse. On lui a contesté son origine , mais elle n'est pas moins constatée par des faits positifs et qui démentent la calomnie; il est seulement bon d'observer que ces attaques remontent à son berceau : nous aurons plus d'une fois occasion de remarquer, dans le cours de cet éloge , qu'elle

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n'a pas cessé d'avoir les yeux ouverts sur lui et de distiller sur sa vie tous ses poisons.

La Harpe fut mis de fort bonne heure au collège d'Harcourt , se distingua dans toutes ses classes , et remporta tous les premiers prix de l'Université. A la fin de sa rhétorique, il fut victime d'un bruit injurieux : on l'accusa d'avoir insulté un de ses maîtres dans des couplets épigrammatiques. Certes, s'il eût été capable d'un trait pareil , il aurait donné une bien mauvaise idée de son cœur. L'ingratitude, cette vertu révolutionnaire, est le plus inexcusable des vices : ses ennemis le sentaient, et leur mensonge n'en était que plus odieux. Laharpe était loin de mériter un pareil reproche ; je ne citerai aucun fait pour le disculper : je trouve sa justification complète dans la préface de Timoléon.

• « On a dit et on répète partout que j'ai écrit contre le principal du collège où j'ai été élevé : cela est faux, de toute fausseté ; dans les couplets que j'avais faits et auxquels mes camarades en ajoutèrent d'autres , il n'est nullement question d'aucun homme envers qui j'eusse le moindre devoir à remplir. Le bienfaiteur de mon enfance , celui pour qui j'aurai une reconnaissance éternelle, celui qui m'a toujours conservé

son amitié , est M. l'abbé Asselin , autrefois proviseur d'Harcourt, et connu par son goût pour la littérature. J'en appelle au témoignage de ce respectable vieillard, témoignage qu'il me rendra sans doute avec plaisir. Il est donc évident que ce tort de jeunesse, qu'on affecte de rappeler et d'envenimer avec un acharnement indécent , consiste à avoir fait des épigrammes puériles contre des employés obscurs à qui je ne devais rien. Quelques personnes s'étonneront qu'on ait osé avancer un mensonge aussi odieux et qu'il était si facile^ de détruire : elles auront tort. Il faut s'étonner quand les hommes sont équitables , et non pas quand ils sont injustes (i). »

A peine sorti du collège, La Harpe se livra tout entier à l'étude des lettres. Il fit paraître en 1762 un recueil d'héroïdes et de poésies fugitives que j'ai sous les yeux , et qui toutes respi-

( 1 ) Il est évident pour tout bomme de bonne foi que l'accusation dirigée contre La Harpe était une calomnie ; elle ne lui en coûta pas moins la liberté. M. de Sartines , trompé ( tout homme en place ne l'est que trop souvent ) , punit de la prison cette espièglerie de jeunesse.

rent la grâce et l'élégance. L'année suivante , il composa FVarwick , qui parut en 1763 , et qui lit au poète ,• a peine âgé de vingt-trois ans, une très-grande réputation : cette tragédie eut un succès prodigieux, et l'auteur fut demandé. J'appuie sur cette circonstance pour faire sentir la différence des temps : c'était alors le premier de tous les honneurs ; on ne l'accordait qu'après la réussite d'une tragédie intéressante ou d'une bonne comédie. Aujourd'hui c'est une récompense prodiguée ; on deinande l'auteur, au Théâtre sans Prétention comme au Théâtre-Français , pour un mélodrame comme pour un bon ouvrage , trop heureux encore quand le spectateur ignorant ne le demande pas à une tragédie de Corneille , ou à une pièce de Molière (i).

JVarwick, applaudi d'abord au parterre, obtint le suffrage plus difficile des lecteurs dans le silence du cabinet , et trouva grâce devant ces

(i) Il y a vingt exemples, plus piquants les uns que les autres , de l'ignorance d'un certain public. A la première représentation de la reprise de V Amour médecin, plusieurs voix demandèrent l'auteur, que malheureusement on ne pouvait pas faire paraître.

deux tribunaux également redoutables, nous dit Fontenelle , l'un parce qu'il est tumultueux , et l'autre parce qu'il est tranquille.

Le succès de cet ouvrage tiendrait du prodige , si Voltaire n'avait pas fait OEdipe à dixneuf ans. C'est au jugement des connaisseurs sa meilleure tragédie , comme FP^arwick est la meilleure tragédie de La Harpe. Ce fait peut, selon moi , passer pour un phénomène. Comment un premier ouvrage, qui ne devrait être qu'un essai, est-il souvent le plus parfait? C'est un problème qu'il est difficile d'expliquer. Soit que ces heureuses prémices d'une imagination vierge aient plus de vigueur, de sève et d'énergie que les enfants de l'art et du travail, soit que la nature, magnifique dans ses premiers présents, leur donne une empreinte plus marquée de liberté, d'aisance et de génie, toujours est -il prouvé , par des exemples assez fréquents , que l'aurore de certains poètes est souvent plus brillante que le jour même , et que dans la famille des arts , les enfants du génie ont leur droit d'aînesse.

Pour le véritable homme de lettres, un succès n'est qu'un engagement pris d'en mériter d'autres. La Harpe, encouragé par l'accueil flatteur

lise [rélémaque. Le second est un chef-d'œuvre , et les connaisseurs le regardent comme le meilleur ouvrage de La Harpe.

En effet, jamais Racine n'a été apprécié avec plus de goût, jugé avec plus d'équité , analysé avec plus de profondeur.

« Aucun poète , nous dit La Harpe, n'a connu aussi bien que Racine la mollesse du style qui dérobe au lecteur la fatigue du travail et les ressorts de la composition ; nul n'a mieux entendu la période poétique , la variété des césures, les ressources du rlrythme et l'enchaînement des idées. Le tissu de sa diction est tel qu'on n'y peut rien déplacer, rien ajouter, rien retrancher ; c'est un tout qui semble éternel : rien ne serait si difficile que de refaire un vers de Racine. »

L'auteur était loin de prévoir alors qu'un poète ou du moins qu'un auteur de nos jours trouverait facile de refaire non-seulement les vers de Racine , mais une de ses tragédies tout entière, à la vérité, la meilleure Phèdre^., (i) !..

(i) La Phèdre refaite porte le titre à'Hippolyte , et c'est la seule chose que M. Cubières Palmezeaux ait cru devoir conserver de Racine. Le nouvel auteur annonce à l'univers ,

Ce fut à peu près à cette époque (en 1770) que La Harpe fît Mêlante (1) ; cette pièce , qui \ par la nature du sujet, ne pouvait pas être représentée, eut à la lecture le succès le plus brillant : elle fut traduite en italien, en anglais, etc., etc., et augmenta le nombre de ses ennemis.

dans une préface en forme de dialogue , que des taches remarquables déparent le récit de Théramène , et voici ce qu'il propose comme remplacement :

A son horrible aspect les chevaux effrayés S'élancent brusquement hors les chemins frayés ,

Et n'obéissent plus à la main qui les guide.

Ils n'écoutent plus rien : calme autant qu'intrépide

Le prince vainement cherche à les retenir j

De son auguste voix perdant le souvenir ,

En avant s'il les pousse , ils courent en arrière , Et changent tour à tour de vœux et de carrière.

Cette citation suffira pour prouver que M. de Palmezeaux est original et que sa manière ne ressemble nullement à celle de Racine. Sa pièce a été représentée au théâtre du Marais et devait être jouée ensuite par les comédiens français , que l'auteur appelle les grands-prêtres de Fart dramatique.

(1) Voltaire écrivait à La Harpe : «L'Europe attend Mélanie. » Et cet éloge n'était pas ironique , comme ont semblé le croire quelques mauvais plaisants. Au reste , l'auteur, après sa conversion, a fait des changements considérables à cet ouvrage.

Trop au-dessus des attaques de l'envie poui s'abaisser à y répondre , La Harpe poursuivait à grands pas sa carrière poétique, lorsque M. de Choiseul, son protecteur, essaya de faire prendi une direction nouvelle à son talent, en lui confiant une place importante dans la diplomatie. Ce fait, dont je suis certain, déplaira sans doute à ceux qui avancent comme principe général que l'esprit des lettres est incompatible avec l'esprit des affaires. Plusieurs nominations récentes prouvent que de nos jours on ne veut pas suivre un pareil système , et dans le fait on aurait peine à croire qu'il y eût un gouvernement assez mal conseillé pour réaliser des vues aussi étroites — Un homme de lettres ne peut pas remplir une place dans l'état ! Et pourquoi donc alors le régent, qui connaissait assez bien les hommes , nomma-t-il Destouches ambassadeur à Londres? Pourquoi ce poète célèbre se distingua - t - il , dans ce poste éminent , par la finesse de ses vues , et la sagesse de ses négociations ? Pourquoi Prior, fameux poète anglais, prépara-t-il par les combinaisons les plus heureuses cette paix d'Utrecht si long-temps attendue? Concluons de ces deux exemples que l'esprit des lettres n'est un

obstacle en aucun genre , et que l'esprit > quand il est guidé par le bon sens, peut mener à tout. Les méchants princes sont les seuls qui n'aient pas protégé les lettres ; Henri IV faisait de fort jolies chansons et Néron des vers détestables.

Au reste , La Harpe ne profita pas des offres obligeantes de son protecteur ; il n'avait d'autre ambition que celle de la gloire , et ne voulait d'autre place que celle d'académicien : il se mit sur les rangs , et ne tarda pas à être nommé. Sa réception eut lieu le 20 juin 1776; son discours, remarquable par la pureté du style , la simplicité de la marche et l'élégance des idées, renferme un éloge ingénieux de Colardeau, son prédécesseur (1). Marmontel répondit au réci-

(i) On y remarque le passage suivant :

« Vos suffrages , messieurs , venaient chercher sur le lit de douleur le chantre aimable d'Héloïse. On vous remit sa lettre de remercîraents , et vous crûtes entendre le chant du cygne. Son âme sembla se ranimer un moment pour la gloire et la reconnaissance ; mais ce dernier rayon allait bientôt s'éteindre dans la tombe ? et son nom inscrit dans vos fastes était tout ce qui devait vous rester de lui. Il avait traduit quelques chants du Tasse. Y avait-il une fatalité attachée à ce nom ? et faut-il que pour la seconde fois le Tasse n'ait pu monter au Capitole ! »

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« Vous nous avez intéressés, monsieur, par le courage aveclequel nous vous avons vu lutter sans cesse contre le torrent de l'envie , et nous lui disons quelquefois : Tu as beau vouloir le submerger, tu ne fais qu'exercer et accroître ses forces : Merses profundo } pulchrior evenit.

« Dans les disputes littéraires où vous défendiez la cause commune du goût, nous vous avons souhaité quelquefois plus de modération, jamais plus de droiture ni de sincérité. L'étude des grands modèles , la connaissance approfondie de la saine littérature , vous donnaient de grands avantages ; vous avez laissé la ressource des personnalités à ces âmes basses et viles que l'envieuse malignité tient à ses gages , et, digne de sentir le prix des vrais talents , comme d'en partager la gloire , vous en avez été en même temps rémule et le panégyriste. Voilà, monsieur, ce qui vous distingue et vous ennoblit a nos yeux.»

Jaloux de justifier de plus en plus des éloges aussi flatteurs , La Harpe continua ses travaux et le fauteuil de l'Académie ne l'endormit pas comme il en avait endormi tant d'autres. Il fit paraître en 1779 les Muses rivales, faites à la

~ 291 — gloire de Voltaire; cette petite pièce eut un trèsgrand succès : on se rappelle encore quel plaisir fit l'actrice chargée du rôle d'Erato , et chacun la reconnaîtra, quand nous aurons dit que le rôle de Thalie lui aurait mieux convenu , car ce nom se joint si bien au sien qu'il a l'air d'un nom de famille (i).

La Harpe fit successivement paraître Tangu et Félime, badinage charmant qui prouve que le talent de l'auteur savait se plier à tout ; Y Abrégé de Vhisloire générale des voyages, qui ne peut passer que pour la compilation d'un homme de goût, mais qui a du moins l'avantage de servir la paresse en épargnant des lectures , etPhiloctèle , remarquable par la pureté du style et par le mérite de transporter sur la scène française une tragédie grecque dans son austère simplicité.

C'est a peu près vers cette époque que des protecteurs puissants des arts et des lettres créèrent cet établissement qui vous réunit aujourd'hui, messieurs; cet établissement , qui a

(1) Voilà peut-être la plus inutile de toutes mes notes ; il n'est pas un lecteur qui n'ait reconnu Mlle Contât.

pris depuis peu le nom d'Athénée , mais dont le premier nom fut Lycée, le seul peut-être qui ait résisté à tant d'orages, et qui nTait pas été détruit "par une révolution qui détruisait tout. Des professeurs habiles dans tous les genres furent chargés d'y faire des cours. Pour la chimie , M. de Fourcroy ; pour l'histoire , M. Marmontel, dont M. Garât était le suppléant ; pour la physique , MM. Monge et de Parcieux ; pour les mathématiques, M. de Condorcet; et La Harpe pour la littérature. On a discuté quelquefois l'inconvénient ou l'avantage de cet établissement. Si l'utilité n'en était pas bien reconnue, il suffirait, pour la constater, de rappeler à ceux qui m'écoutent que ce sont les cahiers de La Harpe, qui, réunis en corps d'ouvrage, ont formé ce Cours de littérature , monument immortel , érigé à la fois pour nos aïeux , pour nous et pour la postérité. C'est là , sans contredit, au milieu de tous ses titres, son titre le plui brillant , le plus solide , le moins contesté. Quelle variété! quelle profusion de richesses Il nous fait sentir le mérite des anciens , et nous fournit à la fois des préceptes et des exemples de goût.

Je crois donner une preuve de mon respect

pour le public et pour celui dont j honore la mémoire , en m'arrêtant un moment sur cet intéressant ouvrage; l'épigraphe seule m'y autorise :

Indocti discant et ciment meminisse periti.

« Que les ignorants apprennent et que les gens instruits jouissent de leurs souvenirs. »

Les deux premiers volumes sont consacrés iux poètes grecs et latins. Pindare , Anacréon et Horace sont déclarés les princes des poètes lyriques^

L'éloquence succède à la poésie; La Harpe, après avoir donné quelques détails sur Quintillien , consacre le troisième volume à Cicéron et à Démosthènes : leur parallèle est remarquable.

« Démosthènes va toujours droit à l'ennemi , heurtant et frappant ; Cicéron , au contraire , fait un siège en forme , s'empare de toutes les issues , se sert d'un discours comme d'une armée, et enveloppe ses ennemis de toutes parts, jusqu'à ce qu'enfin il les écrase. »Voilà ce qu'on appelle tracer 4en peintre et juger en maître.

Des Grecs et des Romains , La Harpe passe aux poètes français. Un des chapitres les plus remarquables est celui où il analyse les ouvra-

ges de La Fontaine. Il s'y arrête avec une complaisance qui trahit sa prédilection pour cet auteur. Il faut l'entendre nous parler du bonhomme.

« Dans tous les genres de poésie et d'éloquence, la supériorité plus ou moins disputée a partagé l'admiration. S'agit -il d'épopée? Homère , Virgile , le Tasse, se présentent a la pensée; et nul n'ayant réuni au même degré toutes les parties de l'art, chacun d'eux balance le mérite des autres, au moins sous plusieurs rapports, lien est de même de la tragédie , de l'ode et de la satire. Athènes, Rome, Paris nous offrent des talents rivaux. Les anciens et les modernes se disputent la palme de l'éloquence , et 30us opposons aux Cicéron et aux Démosthènes nos Bossuet et nos Massillon. La comédie même, où Molière a une prééminence qui n'est pas contestée , permet encore que le nom de Regnard soit entendu après le sien. Il n'existe qu'un genre de poésie dans lequel un seul homme a si particulièrement excellé que ce genre lui est resté en propre , et ne rappelle plus d'autre nom que le sien, tant il a éclipsé' tous les autres. Nommer la fable, c'est nommer La Fontaine. Ce genre et l'auteur ne font plus qu'un. Esope ,

Phèdre, Pilpay, Avienus avaient fait des fables. 11 vient, et les prend toutes, et ces fables ne sont plus celles d'Esope, de Phèdre, de Pilpay, tV Avienus, ce sont les fables de La Fontaine. »

La Harpe ne dit qu'un mot de Vergier, et ne fait que nommer Ducerceau , Saint -Gilles, Perrault et Desmare ts , trop médiocres pour avoir un rang. Il parle ensuite de la poésie pastorale ; Racan , Segrais , Mme Deshoulières et Fonlenelle y figurent tour à tour, et il termine ce chapitre par un éloge de Chaulieu et par celui de la chanson , genre vraiment national , et dont les Français ont fait depuis plusieurs siècles l'écho du plaisir et de la gloire.

C'est ici que finit le sixième volume; et ce qu'on aura peine a comprendre , c'est que des recherches aussi vastes , des travaux aussi étendus, aient pu être terminés dans l'espace de trois ans, depuis 1786 jusqu'en 1789. C'est également ici que se terminera la première partie de son éloge. Je vous l'ai montré jusqu'à présent, messieurs , précoce dans ses talents , prosateur irréprochable , poète brillant, porté de triomphe en triomphe , et comme accablé sous le poids des couronnes; arrachant, à la fleur de

l'âge, la plus flatteuse des récompenses littéraires , récompense que beaucoup d'auteurs s'estiment heureux d'obtenir à la fin de leur carrière. Enfin, je vous l'ai montré jetant les bases d'un monument national que nous pouvons opposer avec orgueil aux étrangers. Tels sont ses titres ; titres sacrés , titres incontestables que la suite de cet éloge ne fera que mieux assurer encore. Heureux si , se bornant aux devoirs , aux plaisirs du véritable homme .de lettres , dont il était si digne de porter le nom, il ne se fut point mêlé des affaires publiques. Au milieu des dissensions civiles , le poète doit cacher sa vie. S'il avait cette utile précaution, une fois, du moins, il aurait un rapport avec le sage.

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