‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraitsChapitre 25 sur 34 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

( 1 8 1 4) Mgr le duc d'Angouléme était à Bordeaux, et Monsieur en Lorraine ; impatient de revoir sa patrie , Mgr le due de Berry s'embarque, le io avril, sur VEurotas, décidé à descendre au premier endroit de la côte où il pourra débarquer. Le lendemain, se trouvant à la hauteur de Cherbourg, il entend une forte décharge d'artillerie : « Allons , dit le duc au capitaine anglais, entrons à Cherbourg. — Prenez garde , répond celui-ci ; Napoléon n'a pas encore abdiqué : c'est peut-être un piège qu'on veut nous tendre. — Un piège ! Les Français, un piège! C'est un appel , monsieur; c'est un appel. Encore une fois , entrons à Cherbourg. » Et voilà que ce bon prince fait diriger le navire vers le port célèbre dont, trente ans auparavant, le plus malheureux des rois avait jeté les fondements et ordonné les travaux. Déjà

le vaisseau qui porte un Bourbon est à la vue de Cherbourg ; il fait des signaux, les bâtiments lui répondent ; le drapeau blanc flotte de toutes parts ; la population s'élance sur le rivage ; le prince descend , ou plutôt il se précipite , affamé de voir des Français. Chère France ! avaitil dit à son départ; chère France! s'écrie-t-il a son retour. Il pleure de joie , il embrasse la foule avide qui se presse sur ses pas ; il ne craint point de se tromper , il ne peut embrasser que des amis : tout ce qui l'entoure est français. Vivent les Bourbons ! criait tout un peuple enchanté; vive la France! répondait le prince. Il traverse ainsi la Normandie , au milieu des chants d'allégresse et des arcs de triomphe; il s'arrête à Caen, pour y délivrer des prisonniers, a Rouen , pour visiter les manufactures , et il arrive à Paris d'émotions en émotions et de fête en fête. Trouvant son premier plaisir dans son premier devoir, il court embrasser un père, puis, apercevant les maréchaux, il se jette dans leurs bras : « Permettez, messieurs , que je vous fasse partager tous mes sentiments, » s'écrie le prince avec l'accent d'un noble enthousiasme , et il serre contre son cœur tous ces vieux guerriers , dont il adopte la gloire.

Si l'aspect de Paris produit une vive impression sur un étranger qui le voit pour la première fois , que l'on juge de ce qu'éprouvait un fils de France né avec une âme ardente et un vif amour de son pays. Le prince ne trouvait pas assez de temps pour satisfaire sa curiosité ; l'emploi de toutes ses heures était réglé. Visiter les établissements publics, les monuments du génie \ se faire nommer une fois , pour ne les oublier jamais , tous les hommes qui , par leur industrie ou leurs talents, honoraient la France ; protéger les arts et entretenir chez les artistes ce feu sacré dont Louis XIV avait rallumé le flambeau : telles furentses occupations favorites pendant les trois premiers mois de son séjour à Paris ; tel fut le noble emploi de sa vie (H).

Cependant , il voulait connaître la France ; il lui restait -à faire ce qu'il nommait avec tant de délicatesse un voyage de famille : il l'entreprit , et ce fut pour lui une suite non interrompue de plaisirs vrais et de douces jouissances. A Lille , il visite les fortifications, et se concilie pour jamais l'affection des habitants ; à Stenay, il se rappelle avoir demeuré , en 1792 , dans la maison qu'il habite , et veut y donner un bal à toute la ville ; à Metz , il passe des revues , com-

mande des manœuvres brillantes , et témoigne un vif intérêt au plus loyal et au plus brave de nos guerriers (i). A Lunéville, on veut écarter la foule qui le serrait de trop près : « Non , ditil , laissez-les approcher, nous avons du plaisir à nous voir. » A Nancy , il accepte un banquet et porte la santé de Stanislas-le-Bienfaisant. Il parcourt ensuite cette Alsace , devenue française, il y a cent cinquante ans , par un Bourbon ; restée française, en 1 8 1 4 5 toujours par un Bourbon. Partout, on l'aime, on le bénit; partout, on pleure de joie de le voir, de regret de le quitter : l'atelier du peintre, le salon du riche, la boutique de l'artisan , la tente du guerrier , la cabane du pauvre , la ferme du laboureur , tout répète son nom , tout retentit de ses louanges ; on voudrait qu'il restât sans cesse aux lieux qu'il visite en courant , et l'on ne peut se consoler de le perdre que par l'espérance de le î^evoir.

(181 5) A peine était-il de retour à Paris, que Buonaparte s'échappe de l'île d'Elbe , et sejette sur les côtes de Provence. Au premier bruit de

(1) M. le maréchal duc de Reggio , qui commandait alors à Metz la garde royale.

son débarquement , on parla <le charger Mgr le duc de Berry du commandement des troupes réunies à Besançon. Ce projet si noble , si simple et si raisonnable , aurait pu nous éviter la dépense d'un milliard et trois années d'occupation ; il aurait pu sauver la France : il ne fut pas réalisé; une trahison habilement ourdie facilita la marche de l'usurpateur , et nécessita le départ du roi et des princes.

Peindrai-je le désespoir des royalistes , en voyant s'éloigner la première des familles françaises , cette famille qui , pour emprunter l'expression du grand Bossuet, avait ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur ajoute aux grandes vertus ? Rappellerai -je tant d'évolutions si brusques et si honteuses vers le pouvoir de fait? Dirai-je que des magistrats...? Non , je dois jeter ain voile sur de si lamentables erreurs ; tous les souvenirs qui pourraient réveiller les haines seraient déplacés dans l'éloge d'un Bourbon : je dirai seulement, pour bien faire connaître celui dont j'écris l'histoire, qu'à l'époque de ce second exil, le plus ardent, le plus brave , le plus impétueux des princes, fit céder son indignation a son amour pour les Français. En passant à Béthune, des insensés osèrent proférer

en sa présence le cri'de l'infidélité ; il les sauva de la fureur de ses troupes. A Waterloo , il se rendit sur le champ de bataille , et pansa luimême plusieurs soldats blessés : c'est ainsi qu'il combattait les Français; c'est ainsi que rentrait dans son pays le neveu d'un roi qui n'avait voulu prendre part à la guerre que pour se placer entre les alliés et la France (i ).

Des joursprospères succèdent à des jours d'effroi: la campagne la plus courte qu'on ait jamais faite, commence le i3 juin , et finit le 18 : aucun obstacle ne s'oppose à l'arrivée du roi ; il rentre dans sa capitale. Bientôt le duc de Berry va présider un collège électoral ; Lille, si fidèle au 20 mars , le possède dans ses murs ; il prononce le discours le plus touchant, et rapporte à son souverain tous les hommages et tous les vœux.

Ce monarque , occupé de l'avenir de la« France, et voulant fermer V abîme des révolutions, avait arrêté dans sa pensée le mariage d'un neveu qu'il appelait son fils ; un roi éprouvé, comme notre roi , par l'infortune et l'exil , un

(i) Proclamation du roi.

— 34i — autre Bourbon, consent a nous envoyer la petitefille de Marie-Thérèse. On se rappelle avec quel enthousiasme les pairs et les députés reçurent cette communication ; et tandis que le parlement d'Angleterre, s'appuyant sur les principes d'une économie injurieuse, et raisonnant quand il fallait sentir, réduisait de moitié le budget présenté par la couronne pour la maison de ses princes , nos chambres assemblées votaient, par acclamation , une augmentation du double dans les sommes que les ministres demandaient pour le mariage (I).

Une jeune princesse , l'orgueil de la Sicile et l'espoir de la France, traverse les mers, et n'entend, sur sa route de Marseille à Paris, que des chants joyeux, des cris d'allégresse et des hymnes de reconnaissance.

C'est alors que commence une nouvelle destinée pour Mgr le duc de Berry ; c'est alors qu'une autre position développe chez lui d'autres vertus. Parlez, nobles dames qui entourez l'aimable Caroline; parlez, serviteurs fidèles que l'on voyait presque toujours auprès des deux époux : dites si l'amour peut avoir des soins plus tendres , le respect , des déférences plus marquées, l'amitié, des prévenances plus déli-

cales que le duc de Berry n'en avait pour son auguste compagne. Son âge alors était presque voisin de l'enfance ; le prince , pour lui plaire , redevenait enfant lui - même , se prêtait à ses jeux naïfs, et gagnait ainsi son cœur et son entière confiance. Que de fois leurs nobles âmes se sont rencontrées dans le projet d'une bonne action, et quel plaisir c'était pour eux de voir qu'ils avaient eu la même pensée ! Il est bien rare qu'une femme née sensible n'aime pas un époux dont elle est fière. Que Ton juge a quel point la jeune princesse devait adorer le sien, puisqu'elle avait sans cesse de nouveaux motifs de l'estimer davantage et de s'enorgueillir de sa conduite. Tantôt elle apprenait que cet excellent prince, se rendant a Compiègne , avait fait arrêter son équipage et s'était exposé à périr au milieu des llammes , pour porter du secours à une pauvre famille dont le feu consumait Fantique demeure ; tantôt elle le voyait descendre de calèche , y placer un soldat blessé, le faire conduire à l'hôpital, revenir gaîment avec elle à l'Elysée, en lui donnant le bras , et trouver le ciel plus pur, l'air plus doux et le chemin plus beau ; enfin, elle recevait une lettre de remercîmentpour un service que par hasard elle n'avait pas rendu, et

que le prince avait rendu en son nom : ces preuves mille fois répétées d'une délicatesse exquise et d'une bonté parfaite pénétraient d'admiration et d'amour la jeune princesse. Douée par la nature d'une sensibilité profonde, elle trouvait du charme a la répandre dans un cœur fait pour le sien. En parlant du bien qu'elle voulait faire , elle était toujours sûre d'être entendue , comprise, souvent même devinée ; en parlant de ses peines , elle était toujours sûre de les adoucir. Lorsque le ciel lui donna deux fois le titre de mère pour le lui retirer, en ne lui laissant que des regrets, avec quelle tendresse le prince partageait ses chagrins ! Comme, en la suppliant de s'armer de courage , il mêlait ses larmes aux siennes !.... Ses forces ne pouvaient suffire pour renfermer une si grande douleur, elle éclatait en sanglots, et le consolateur avait besoin d'être consolé.

Etranger aux affaires publiques , simple passager sur le vaisseau de l'état , Mgr le duc de Berry laissait le gouvernail au pilote ; tout son temps se partageait entre l'étude des langues, les soins de son intérieur et la culture des arts. Nos plus habiles graveurs, nos peintres les plus célèbres, ne prononçaient son nom qu'avec recon-

naissance ; il savait les juger en artiste et les récompenser en prince. Les orphelins, les pauvres, les vieillards, les émigrés, les militaires sans fortune , tous les genres de malheurs, en un mot, avaient part a ses libéralités ; sa bienfaisance s'échappait par une foule de canaux ; président de la Société philan tropique, il s'exprimait dans les séances publiques et dans les comités particuliers avec cette ineffable bonté dont le souvenir est toujours pour elle un bonheur. Si l'on demande comment, avec des revenus qui étaient loin d'être immenses, sa bienfaisance paraissait inépuisable , un seul mot l'expliquera : Mgr le duc de Berry possédait au suprême degré cette vertu que l'on nomme la richesse du pauvre, et qui est aussi l'opulence du riche, l'économie. 11 mettait dans ses dépenses un ordre admirable : frais journaliers, aumônes, plaisirs, objets d'art, fantaisies même, tout était prévu, réglé, calculé. Le peût-fils de Henri IV avait lu les Mémoires de Sully.

Cependant le ciel écouta les vœux de la France, et la naissance de Mademoiselle sembla promettre que le trône aurait bientôt un héritier. 11 ne fallait pas moins qu'un sir doux espoir pour maintenir la tranquillité; d'effrayants symplô-

mes menaçaient de la troubler : le plus sage et le plus prudent des rois avait averti ses sujets qu'z/ne inquiétude vague , mais réelle y agitait les esprits. Des libelles infâmes répandus dans les garnisons prêchaient aux troupes la désobéissance ; d'horribles anniversaires étaient célébrés dans des banquets nocturnes ; des gravures prohibées se colportaient effrontément; la religion dominante était traitée avec le dernier mépris dans des brochures incendiaires; des doctrines perverses étaient substituées à nos dogmes sacrés : on osait imprimer que les princes n'étaient pas plus que les autres hommes ; el pour prouver qu'ils étaient même beaucoup moins, on leur prêtait des ridicules ou des vices. Enfin , d'un côté le découragement de la vertu indignée, et de l'autre toute l'audace d'une licence impunie, tels étaient les signes trop certains qui annonçaient de grands événements.

Les éclairs ne suffirent pas.... le ciel lança la foudre — Le coup fut terrible.... il retentira long-temps encore dans la France désespérée. C'était l'époque destinée au plaisir. Déjà le prince avait réuni chez lui , dans deux fêtes brillantes , tout ce que l'armée avait de plus distingué , la noblesse de plus illustre, et les autres classes de

plus remarquable; les personnes qu'il avait honorées de ses invitations étaient sorties enchantées de la noble franchise de ses manières et de sa politesse affectueuse. Tous les jours consacrés à la folie avaient été marqués pour lui par quelque fête ou quelque plaisir. Le dimanche i3 février, le malheureux prince se plaint gaîment, au dîner du roi , de n'avoir rien à faire ; et après avoir réjoui S. M. par les détails d'un bal brillant auquel il avait assisté la veille, il se rend a l'Opéra avec sa jeune épouse. Jamais il n'avait été si gai. 11 entre dans la loge du duc d'Orléans ; le public jouit de le voir caresser avec une bonté presque enfantine les jeunes princes. Cependant onze heures sonnent. La princesse fatiguée se retire, Monseigneur la reconduit; et après lui avoir dit : « Adieu, Caroline, nous nous reverrons bientôt , » il se disposait à remonter , lorsqu'un monstre, qui l'épiait depuis trois heures comme un tigre qui rôde autour de sa proie, un monstre qui s'était rendu invisible pour tout le monde , se précipite et lui plonge un poignard dans le coeur !....

Le prince s'écrie, « Je suis assassiné »! et retire lui-même , avec le plus grand courage, de la blessure le fer meurtrier. La princesse s'élance,

l'embrasse avec force... tout son sang rejaillit sur elle. On transporte l'auguste victime dans une salle voisine; on lui prodigue les soins les plus tendres '7 il tâche de sourire aux efforts du zèle ; mais ce mot terrible lui échappe , « Tout est inutile , je suis frappé à mort » (K).

C'est ici que l'écrivain doit rassembler toutes les forces de son âme , pour tracer le tableau de cette nuit horrible , et pour peindre à grands traits un spectacle digne d'une éternelle pitié. Venez , misérables ennemis d'une noble famille ; venez : je veux, pour votre supplice, vous traîner dans cette enceinte dont un martyr a fait un temple, dont la douleur a fait un sanctuaire. Venez voir ce que la résignation offre de plus touchant , l'amour de plus tendre , l'amitié de plus pur. Contemplez sur son lit de mort un jeune prince , modèle de toutes les vertus ; voyez auprès de celitfunèbre une jeune princesse avec une couronne de roses et une robe de sang : ange de bonté , dont l'infortune fait une héroïne. Venez voir cette autre princesse réservée à toutes les douleurs , et qui s'est tellement fortifiée dans sa lutte avec l'adversité , qu'elle s'est mise audessus du malheur même ; et ce père qui pleure encore son (ils assassiné , près de ce père qui va

pleurer le sien ; et ce frère , dont le sang se glace dans ses veines lorsqu'il voit couler celui de son frère , de son premier ami ; et ce roi , ce vieillard vénérable , qui vient imprimer à cette scène de désolation le caractère sacré de la majesté royale uni à la tendresse paternelle. Voilà ce que vous verrez ; vous abjurerez votre haine pour tout ce qui est légitime ; vous ne pourrez plus qu'admirer et pleurer , et vous direz : « C'en est fait , je crois à la vertu; je crois a cette sainte famille , qui ne veut que le bonheur de la France , et qui sait toujours mourir et pardonner. »

Cependant le prince , qui avait d'abord perdu connaissance , était revenu à lui : il aurait dû mourir à l'instant même, c'était le vœu du crime ;

mais le ciel ne le permet pas: il lui accorde

une nuit .... il saura la remplir : les vertus qui ornaient ce noble coeur qu'un monstre a frappé, vont en sortir toutes ensemble pour embellir son trépas héroïque ; et son âme , comme un miroir pur , réfléchira pendant six heures sa vie entière. Chrétien , il demande un prêtre , dépose dans son sein l'aveu de ses fautes , prend le crucifix , et , martyr lui-même , il embrasse un Dieu martyr ; époux, il est heureux de mourir dans les bras de sa femme > de sa chère Caroline ; tendre

père , il appelle sa fille et ses autres enfants ; fils respectueux, il appuie ses lèvres glacées sur les mains d'un père ; frère plein de tendresse > il regarde avec amour son frère et l'orpheline du Temple ; il leur ouvre son âme , leur confie tous ses secrets , et n'essaie de leur cacher que ses souffrances.

Un autre soin encore l'agite et l'oppresse; neveu de Louis XVI , il a besoin de pardonner ; il veut sauver celui qui le tue : « Grâce , grâce pour l'homme, .... ! Le roi! le roi ! » s'écriait-il avec un accent qui brisait toutes les âmes. ... : Puis , s'adressant à Monsieur : « Mon père , si je meurs avant que mon oncle arrive , pouvez-vous me promettre la grâce de l'homme ? » Et il comptait les minutes qui lui restaient à vivre , et il se faisait tâter le pouls, pour constater son existence, possédé qu'il était du besoin de laisser vivre son meurtrier. Parlez , ennemis du trône ; dites si la clémence s'est jamais offerte à vos yeux sous un aspect aussi attendrissant et sous des traits aussi sublimes.

Le malheureux prince , ignorant qu'on avait I prévenu S. M. le plus tard possible , se penchait pour écouter si elle arrivait. Enfin , on

annonce le roi ; il se soulève avec effort, et répète du ton de voix le plus animé: « Grâce, « grâce , pour l'homme qui ! — Occupons - nous de vous , mon fils , répondit le roi. — Tout est fini pour moi , reprit-il. » Il serra avec respect les mains de son père et de son roi, et s'écria : « 0 ma patrie ! ô malheureuse France! » Ces mots furent les derniers qu'il prononça ; à six heures, il cessa de vivre. S. M. , avec un courage qu'un roi seul peut avoir, rendit à son fils les derniers devoirs, lui ferma les yeux; son âme s'envola vers les demeures célestes , et Dieu lui permit de s'asseoir entre les deux saints Louis (L).

La princesse, que l'on avait éloignée au moment suprême , rentre tout-à-coup , répond , avec une énergie qu'elle puise dans sa tendresse, à ceux qui veulent la retenir : « Laissez-moi , je le veux, je l'ordonne » ; s'élance sur le malheureux prince , ets'apercevant que ses mains sont déjà glacées par la mort, se livre au plus violent désespoir: « Charles ! s'écrie-t-elle, bon Charles , reviens à la vie. Je le savais bien qu'une si belle âme retournerait aux cieux... Mais moi , pourquoi suis-je condamnée à vivre encore, moi qui ne suis plus sur la terre que pour pleurer ? »

Oui , pleurez, malheureuse princesse ; pleurez, vous avez perdu le plus tendre et le meilleur des époux ; pleurez votre ami , votre guide , votre confident. Eh ! pourrions-nous chercher à vous consoler , nous qui pleurons aussi sur un si grand malheur, sur nos espérances déçues, sur la monarchie frappée dans son avenir? La France tout entière pleure comme vous, elle unit ses douleurs aux vôtres , elle demande vengeance à un monarque homme par le cœur et roi par devoir. Oui, nous pleurons tous un si bon prince ; et si, comme l'assure un magistrat célèbre , quelques-uns ont témoigné une joie féroce , ce ne sont pas des Français , ce sont des compatriotes de Louvel.

On a dit que l'infortuné duc de Berry avait quelques traits de ressemblance avec le bon •Henri : c'est dire trop peu ; cette ressemblance est extraordinaire , incroyable ; il est aisé de s'en convaincre. Je suppose que, dans cinquante ans, un auteur, sans indiquer le nom du modèle, fasse imprimer le portrait que je vais tracer :

(( La France posséda un prince qui passa son enfance au milieu des troubles civils ; il reçut une éducation guerrière ; il ne vit dans les Français infidèles que des enfants égarés ; son coeur

inaccessible à la vengeance fut toujours ouvert aux plaintes de l'infortune ; vif jusqu'à la brusquerie , il réparait les torts de sa vivacité avec tant de charme et de grâce , qu'on aurait presque été facile qu'il ne les eût pas ; plein de noblesse et de franchise , il ne pouvait concevoir ni la trahison, ni la bassesse : s'il fut entraîné quelquefois par F ardeur de ses passions , il en conserva deux qui doivent lui faire pardonner les autres , l'amour de son pays, et l'amour de la gloire. Ce bon prince périt assassiné : la France ne s'en consolera jamais ; elle lui a consacré des monuments , et sa mémoire lui sera toujours chère. » ,

Je le demande, ne pourrait-on pas mettre également en bas de ce portrait ou le nom de Henri IV ou le nom de Berry ?

Voilà , Français , voilà le prince qui devait régner sur nos neveux ; voilà de quel trésor un seul homme a déshérité notre patrie ! Pourquoi le sort, jaloux de notre avenir , nous livre-t-il à une douleur sans espérance !...

Sans espérance !... qu'ai-je dit ? le ciel n'a-t-il pas permis qu'un héros mourant nous révélât un secret bien doux pour nos cœurs ? une veuve auguste ne porte-t elle pas dans son sein le gage de

nos félicités futures ? Ah ! qu'il naisse , et qu'il vive , ce noble enfant, que la patrie caresse d'avance ! il n'aura point , hélas ! le bonheur de voir son père , mais sa mère lui dira combien il nous aimait, combien nous l'aimions; il sera élevé sous les yeux de deux princesses qui regardent leur rang comme une obligation de plus , leur richesse comme un dépôt , leurs chagrins comme des épreuves ; il charmera la vieillesse d'un aïeul et d'un roi , qui reporteront sur ce rejeton miraculeux tout leur orgueil, leur joie et leur amour ; il multipliera cette auguste race7 qui se venge des assassins en leur pardonnant , et des méchants en les rendant heureux; il croîtra pour nous rendre les vertus de son père ; et tous les Français réunis abjureront leurs haines entre le cercueil du duc de Berry et le berceau du duc de Bordeaux. ,

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