‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraitsChapitre 24 sur 34 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La France vivait heureuse sous les lois d'un monarque héritier de huit siècles d'amour; la Providence avait placé à côté de lui sur le trône la fille de Marie-Thérèse, à qui sa mère avait dit quand elle quitta l'Allemagne : « Adieu, chère enfant ; une grande distance va nous séparer. Faites tant de bien aux Français , qicils puissent croire que je leur ai envoyé un ange ; soyez toujours juste , humaine , pénétrée des devoirs de

— 3i8 — -votre rang , et je serai fiere des regrets auxquels je suis livrée (i). »

La reine s'était souvenue des leçons maternelles ; les Français , qui ne savent pas aimer faiblement, idolâtraient en elle la bonté, la grâce, et ce charme indéfinissable qui donnait à ses moindres paroles autant de prix qu'à des bienfaits. Le monarque , qui ne voulait voir dans le titre de roi que le privilège de se faire chérir, avait signalé son avènement au trône par les lois les plus douces et les plus populaires ; la suppression de la corvée, de la servitude et de la torture, avait révélé à la nation le secret de ses destinées; enfin la France , heureuse au dedans et respectée au dehors, était pour l'Europe entière un objet d'admiration et d'envie , lorsque naquit , le 24 janvier 1778, Charles-Ferdinand de France, duc de Berry ; second fils de S. A. R. Mgr le comte d'Artois, frère de Louis XVI, il était le huitième petit-fils de Henri IV , le dix-neuvième de saint Louis et le vingt-septième de Hugues Capet.

Dès qu'il eut atteint l'âge de cinq ans , son es-

(1) La Gazelle de Tienne a rapporte dans le temps ces mémorables paroles de l'impératrice Marie-Thérèse.

— 3i9 — pritsingulièrement précoce indiqua la nécessité de le mettre entre les mains des hommes. Le choix d'un gouverneur était d'une grande importance; les impressions du premier âge sont ineffaçables, et les caractères gravés sur l'écorce d'un jeune arbre grandissent et se développent avec lui. Son auguste père désirait trouver un guide sûr , qui fût tout à la fois ferme sans rudesse , instruit sans pédanterie et généreux sans ostentation ; il voulait que son cœur fûtbon, son esprit juste et sa raison éclairée : il se décida pour le duc de Sérent (i) , dont on ne peut trop citer, dans un siècle aussi corrompu que le nôtre , la droiture parfaite et la franchise antique ; il ressemble à ces hommes d'un tempérament robuste, qui n'ont rien à craindre des maladies contagieuses, et qui survivent aux épidémies.

(i 786) Le château de Beauregard, ainsi nommé à cause de la magnificence de sa vue, et situé près de Versailles, fut le lieu choisi pour la résidence

(1) M. le duc , alors marquis , de Serent était déjà gouverneur de Mgr le duc d'Aïigouleme. ( T/"oy% la noie A, à la fin de cil ouvrage. )

du jeune prince ; ii vint y rejoindre Mgr le duc d'Angoulême : on leur prodigua les soins les plus tendres ; ils furent entourés de maîtres recommandables par leurs principes et leurs talents; on les forma de bonne heure à l'exercice des vertus, que le grand Bossuet appelle l'alphabet des rois.

(1788) Lejeuneduc de Berry avait une extrême facilité ; ses dispositions pour le dessin tenaient du prodige , et l'anecdote suivante paraîtrait fabuleuse, si des témoins oculaires ne me l'avaient attestée. On l'avait conduit à Trianon pour lui faire voir les ambassadeurs de Typoo-Saïb ; il les regarda long-temps avec autant de surprise que d'attention, et, revenu à Beauregard , il s'écria, en entrant dans le salon : « Vile, vite, des couleurs y des pinceaux ! » et, en une heure de temps , il fit de tous ces Indiens, qu'il représenta dans leurs attitudes grotesques , des portraits frappants de ressemblance : le peintre avait alors dix ans et demi (B).

M. le comte d'Artois venait souvent voir ses deux fils , et leur donnait de l'argent pour leurs plaisirs. Ils ne se trompèrent point sur l'acception du mot ; ils avaient une petite bourse qu'ils appelaient le trésor des pauvres, et dans laquelle

ils puisaient pour les soulager. Rien ne manquait à leur bonheur quand ils pouvaient leur aller offrir eux-mêmes leurs épargnes et qu'ils rapportaient, avec leurs bénédictions , la certitude d'avoir essuyé des larmes. C'est ainsi que s'écoulèrent leurs premières années; c'est ainsi que leurs jeunes cœurs se formaient à la bienfaisance: délicieux apprentissage , pour lequel ils n'ont pas eu besoin de maître , pour lequel ils n'ont pas même reçu de leçons de leur père ; ses exemples leur suffisaient.

(1789) A cette époque, M. de Sérent avait conçu un plan méthodique pour achever l'éducation des princes , ou plutôt pour leur en donner une seconde. Je ne connais pas le travail que cet habile gouverneur avait préparé ; mais j'imagine que c'est à peu près en ces termes qu'il doit l'avoir soumis à M. le comte d'Artois : « Monseigneur, les enfants de votre altesse royale sont parvenus à l'âge où leur intelligence admet des études plus vastes et des notions plus étendues ; descendants de François Ier, petits-fils de Louis XIV, ils trouveront dans ces deux beaux siècles les exemples de tous les talents, comme les modèles de toutes les vertus 5 mais il faut que la connaissance des lieux leur fasse ac-

quérir celle des hommes et des choses ; il faut qu'ils parcourent une grande partie du royaume; de brillants souvenirs deviendront pour eux des leçons utiles , et des fils de France doivent connaître leur pays. Ce voyage instructif sera pour eux un cours varié de tactique, de génie, de géographie et d'histoire. La Franche-Comté, toute remplie encore du nom de Louis XIV , leur redira les exploits de leur immortel bisaïeul ; ils apprendront que rien ne résiste à un grand homme qui veut créer un grand siècle. Toulon et Brest leur parleront de Duquesne et deDuguay-Trouin ; Toulouse, de Biquet; Strasbourg, de Créqui ; Valenciennes, de Vauban. Us sauront à Metz comment Condé sauva la France; ils visiteront avec respect Sedan, patrie de Turenne ; puis, s'arrétant avec intérêt dans une ville voisine , ils se formeront au métier de la guerre dans notre meilleure école d'artillerie , et je leur lirai l'histoire de Bayard sur les remparts de Mézières. »

Ce plan , tout à la fois si simple et si noble , avait été approuvé par M. le comte d'Artois, et M. le duc de Sérent se disposait à le réaliser, lorsque les troubles éclatèrent. Le plus sage et le meilleur des rois proposait (1789) d'utiles

réformes; mais les révolutionnaires voulaient un bouleversement, semblables à ces chimistes insensés, qui^ peu contents d'une honnête aisance, dépensent leur fortune pour faire de l'or, et ne trouvent plus au fond du creuset que les larmes et la misère. Au premier bruit des horribles excès commis à Paris, les princes pensèrent que ces crimes annonçaient une révolution , mais il leur fut impossible d'en calculer les suites : on ne peut pas sonder les torrents.

Le 1 3 juillet 1789, Monsieur fit appeler le duc de Sérent , et lui dit : u Vous partirez cette nuit avec mes deux fils. Venez ce soir chez le roi, il vous en donnera Tordre. » Le due se rendit chez le roi , qui lui dit : « Partez , il le faut ; faites pour le mieux, ce sont vos enfants. »> Le duc pleura, et monta en voiture avec les jeunes princes , sous prétexte d'un voyage d'agrément. Arrivés à Valenciennes, il leur dit : «Il est temps que vous sachiez la vérité; une révolution vient d'éclater en France , vous êtes forcés d'en sortir : il ne vous reste plus d'autre ressource qu'en vous-mêmes. » Ces paroles firent une vive impression sur les jeunes princes; leur figure sembla dire : « Nous acceptons notre destinée. »

C'est à Turin que furent conduits ces augustes exilés , et le roi de Sardaigne , leur aïeul , les reçut avec la tendresse la plus affectueuse.

Charles de France fit bientôt les délices de la cour par sa vivacité et la franchise de son caractère ; il avait souvent des saillies heureuses et un grand bonheur de réparties (1791). Ayant su que le roi de Sardaigne devait lui donner de belles étrennes, et le jour de l'an s'étant écoulé sans qu'il les reçût, il dit quelque temps après au roi : 0 Grand-papa , vous avez bien peu de mémoire. » Le roi, surpris de J'apostrophe , demanda sur quel point sa mémoire avait été en défaut. Le jeune Charles, qui sentit sur-le-champ son étourderie, répondit à la minute , avec autant de goût que d'esprit : « Cest que vous ne vous rappelez jamais aucune de mes sottises. » Un autre jour, son gouverneur ayant reçu de Paris la nouvelle que Mme de Sérent était accouchée d'une fille (1), on conseilla au jeune élève d'écrire à cette dame pour la complimenter. Il hésita d'abord , car il était

(1) La malheureuse princesse de Léon, qui a péri victime

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d'un horrible accident

— 3a5 — paresseux ; mais , comme on lui représenta qu'il y aurait de la désobligeance de sa part, il se leva très - vite , courut à son secrétaire , et écrivit avec la plus grande rapidité la lettre suivante : <( Madame , je vous félicite de la naissance de Mlle Georgine. Elle aura sans doute toutes les vertus de ses respectables parents ; mais , si la fée qui l'a douée de toutes ces qualités , ne lui épargne pas la paresse , n'en soyez point affligée, madame ; je sais par expérience qu'avec ce défaut-là on peut vous aimer beaucoup. »

Le duc de Berry était né avec une vivacité que rien ne pouvait réprimer ; il supportait impatiemment la contradiction. Une personne de son service lui ayant fait un jour une observation , il mit la main sur la garde de son épée : son gouverneur accourut , le désarma , lui ordonna les arrêts , et , le lendemain , M. le comte d'Artois l'ayant conduit à la campagne chez la princesse de Sardaigne , sa tante , le força de laisser son épée. C'était le châtiment le plus cruel que l'on pût lui infliger : la leçon fut terrible ; il n'osait regarder personne , il lui semblait que tout le inonde était dans le secret de sa faute. Heureux les enfants que l'on peut punir ainsi !

Ses inclinations étaient toutes militaires; on crut devoir développer ce penchant impérieux. Il allait tous les jours à l'école d'artillerie, et aucun soldat ne chargeait le canon avec plus de calme et de sang-froid que lui. Le roi de Sardaigne avait établi plusieurs camps auprès de Turin ; le jeune prince assistait souvent aux manœuvres ; jamais il n'était plus heureux que lorsqu'il pouvait échapper à la surveillance de son gouverneur et se réunir aux officiers-généraux pour apprendre le commandement : c'est ainsi qu'il préludait par des amusements à de plus nobles travaux. Des jeux sans danger, une guerre pacifique , amusaient son enfance impatiente , jusqu'au moment où une guerre véritable devait ouvrir aux fils de France la lice de l'honneur et le chemin de la gloire.

Louis XVÏ ne régnait plus : les maîtres de la France étaient des misérables sans foi comme sans pudeur, qui , après l'avoir précipité de son trône , voulaient répandre son sang pour le punir de n'en avoir jamais versé. C'est alors que nos princes et de braves gentilshommes entrèrent en France par la Lorraine et la Champagne 5 et l'on osait dire a cette époque , et l'on ose répéter aujourd'hui , dans les libelles révo-

-3,7lutionnaires , qu'ils portaient les armes contre leur pays !... Etrange abus des mots !... bizarre renversement de toutes les idées!... Ils venaient nous délivrer de la plus horrible oppression qui ait jamais pesé sur un peuple; ils venaient sauver le meilleur et le plus malheureux des rois; ils venaient détrôner l'usurpation, mais ils n'avaient d'épée que contre les tyrans de leur belle patrie ; pour les Français , toujours Français eux-mêmes , ils ne voulaient que leur tendre la main et les embrasser : c'étaient là leur mot d'ordre et leur consigne.

Charles de France ne pouvait manquer au rendez -vous de l'honneur : il était bien jeune sans doute , mais il n'en parlait pas moins avec la plus grande énergie du désir de venger son oncle et son roi; d'ailleurs il avait quinze ans, et un prince de quinze ans est un homme. Il était fort souffrant lorsqu'il commença la campagne et fut obligé de rester en voiture; mais au premier coup de canon il n'y tint pas , et malgré les représentations de M. de Sérent , entraîné par sa fougue naturelle , il sauta sur un cheval , suivit toutes les opérations , assista au siège de Thionville , et s'exposa plusieurs fois à des dangers qu'il bravait avec une té nié-

— 3^8 — rite fougueuse. Cette campagne fut courte et la plus étrange dont les annales militaires aient fait mention. Les armées de la coalition , qui se trouvaient à quarante lieues de Paris, et qui n'avaient plus a prendre aucune place forte pour y arriver, s'arrêtèrent au milieu de leurs succès ; on vit pour la première fois les vainqueurs battre en retraite par capitulation : il faut renoncer à expliquer cette inexplicable mesure. Jamais on n'a su, jamais on ne saura , probablement, la vérité. La guerre a sa politique; les cabinets ont leurs mystères ; mais, en les respectant , on peut dire que cette politique a valu le martyre à cinq Bourbons, a coûté la vie a deux millions de Français , et troublé pendant vingt ans le repos de l'Europe.

Cependant , trois Condé , dignes de leur nom , avaient réuni quelques légions fidèles , et faisaient flotter l'étendard des lis sur les bords du Rhin ; trois générations de héros avaient été blessées à Berstheim : le jeune duc , jaloux pour la première fois du bonheur des autres, s'indigne de son repos, et veut devenir soldat dans l'armée d'un général de son sang; il vient se ranger sous le drapeau d'un vieux Bourbon, il vient suivre ses traces , écouter ses avis, et lui demander <Je la gloire.

(1794) Deux ans de travaux pénibles, de marches forcées , de contrariétés sans nombre , reçoivent en un seul jour leur récompense ; (i 796) on annonce Louis XVIII (1); successeur d'un enfant roi , il arrive au milieu des cris qu'il a du plaisir à entendre , mais quil aurait mieux aimé répéter (2). Le jeune Charles, qui veut qu'un bonheur amène un bienfait, se jette aux pieds de son souverain ; il obtient la délivrance de tous les prisonniers , leur annonce lui-même cette heureuse nouvelle , et leur fait bénir à la fois le nom du maître et celui du libérateur (D).

Le vieux général voyait avec orgueil les progrès de son élève et le développement rapide de toutes ses facultés. Comment ce jeune prince , que la nature avait doué d'un tact exquis et d'une sensibilité profonde, n'aurait -il pas joint à ces dons si précieux une raison pré-

(1) Le roi arriva à Tannée de Conde' le i*r mai r S. M. , forcée de sortir des états de Venise , adressa au sénat une lettre , chef-d'œuvre de noblesse , de force et de dignité. On la trouvera à la fin de cet ouvrage (C).

(2) Ces paroles sont extraites du discours que le roi prononça le 6 mai , après le service de Charette.

coce et un esprit supérieur, lorsque , chaque jour, des malheurs nouveaux venaient ajouter à ses regrets et saisir son imagination (i) ! Au milieu de ces cruels souvenirs, une scène de l'ordre le plus élevé, un de ces spectacles sublimes qui s'emparent de l'âme tout entière, et ne sortent jamais de la mémoire, vint frapper ses regards, et laissa dans" son cœur la plus profonde impression. Le roi ordonna qu'on célébrât, à l'armée de Gondé , un service en l'honneur du général vendéen Charette. A sept heures du matin, les troupes se rassemblèrent; on se rendit dans une église gothique :1a, de belles armoiries ne servaient pas d'ornement à un superbe catafalque, mais de vieux drapeaux criblés de balles s'inclinaient sur une tombe modeste ; là, ne se trouvait point un clergé nombreux, mais deux prêtres agenouillés demandaient, pour un guerrier célèbre, la paix éternelle , comme une seconde immortalité ; on n'entendait point une musique harmonieuse , mais le temple retentissait des chants de la fidé-

(i) La mort de la reine, de Madame Elisabeth et du jeune Louis XVII.

— 33 1 — lité ; on n'y remarquait pas un brillant cortège , mais on voyait près de la tombe du héros le prince pour lequel il était mort , on y voyait trois Condé , deux fils de France et trois mille gentilshommes 5 on ne prononçait point d'oraison funèbre, mais le roi pleurait; un intervalle immense séparait le Rhin de la Loire , mais le dieu des combats , réunissant par les noeuds de l'infortune et de l'honneur deux armées fidèles , bénissait à la fois et les Français du Brisgaw et les paysans du Poitou, qui priaient et qui mouraient pour la même cause (E).

En quelque lieu que l'on suive Mgr le duc de Berry, on le voit toujours ce qu'il doit être, toujours l'homme de sa position. Conduit -il son régiment au fond de la Russie , il veut que l'ordre le plus parfait préside à cette longue et pénible marche ; et s'il ordonne une stricte discipline , c'est pour faire admirer les troupes qu'il commande , persuadé que le malheur n'est réellement plaint que lorsqu'il est respecté. Un cavalier noble paraît-il choqué de la sévérité qu'il déploie , et se permet-il quelques expressions déplacées , le prince et le colonel disparaissent , mais le gentilhomme reste ; et pendant que les troupes sont en marche , il entre dans

— 33s — un bois qui se trouvait sur la route , et engage le mécontent à le suivre. — « Monsieur, lui dit-il, je sais que vous vous êtes permis plusieurs propos. — Mon prince.... — Je le sais ; ainsi vous m'en ferez raison : défendez-vous. — Que ditesvous , monseigneur ? répond ce brave officier en découvrant sa poitrine ; tout mon sang est à vous et à votre famille : frappez, disposez de moi. — Hé bien ! soyons donc amis, » s'écria le duc en se jetant dans ses bras ; et pour que personne né pût imaginer qu'il eût usé de rigueur envers cet officier, il revint en lui parlant avec une bonté familière (i).

C'est cet heureux mélange de vivacité chevaleresque et de bienveillance presque fraternelle qui lui avait gagné tous les cœurs de ses compagnons d'armes. Trouvait-il l'occasion de faire du bien , comme il prévoyait un double embarras pour celui qui en serait l'objet et pour luimême , il ne se confiait jamais à personne , et se

(i) Cette anecdote est certaine; c'est avec M. le comte de L*** que M. le duc de Berry a eu cette explication. Depuis cette époque sa bienveillance pour ce brave gentilhomme ne s'est pas démentie un moment.

cachait pour obliger avec autant de précaution que ceux qui veulent nuire. A travers tant de fatigues et de soins pénibles , il ne lui échappait jamais une plainte ; si parfois il éprouvait une sorte de malaise moral , il se souvenait aussitôt de ce mot si profond de son gouverneur: «Vous n'avez plus d'autre ressource qu'en vous-même » ; et soudain il sentait renaître son courage (F).

Il est surtout un jour, l'un des plus cruels de sa vie , où ce prince eut besoin de rassembler toutes les forces de son âme pour se mettre audessus de son infortune ; c'est celui où son vieux général lui annonça le licenciement de ses fidèles gentilshommes : chacun n'éprouvait que sa propre douleur ; le duc éprouvait la douleur de tous. C'est alors qu'il fut à même déjuger de tout l'attachement qu'il leur avait inspiré ; ils l'entouraient, le pressaient, le serraient dans leurs bras. « Eh quoi ! mon prince, vous nous quittez ! s'écriaient-ils; nous allons nous séparer ! nous allons perdre notre bon Charles ! » Et le bon Chaules tout en larmes, trop ému pour répondre, trop franc pour leur donner de l'espérance , s'arrache à leurs embrassements , court vendre ses chevaux , ses équipages , et, après avoir réa-

lise une somme importante qu'il charge un homme sûr de distribuer, s'échappe sans indiquera jour de son départ , pour éviter de tristes adieux (G).

C'est en Angleterre qu'il va chercher un asile. Là j du moins , il retrouvera son père et son roi ; il retrouvera son frère et son meilleur ami; il retrouvera la fille de Louis XVI, qui, dès sa plus tendre jeunesse , n'a vu autour d'elle que des sceptres brisés et des grandeurs déchues ; il retrouvera enfin le guide de son enfance, l'homme éclairé dont la prudence avertit sa vivacité ; quelquefois aussi il s'élancera d'un rivage à l'autre ; il croira voir cette belle France , unique objet de tous ses vœux; il vivra de songes et d'espérances, en attendant que le destin, qu'il ne peut maîtriser, lui rende une patrie qu'il idolâtre , et lui fasse des amis de tous ceux qui pourront le connaître.

Il arrive ce moment heureux acheté par tant d'infortune. La France, plutôt écrasée que vaincue , ne demande qu'à panser ses blessures ; elle a besoin d'ordre , de repos , de sûreté ; elle a besoin des Bourbons : ils vont accourir , et nous allons voir ce jeune prince , grandi par sa situation nouvelle , donner un essor plus brillant

à ses nobles vertus , exécuter sur un plan plus vaste ses idées utiles et ses projets bienfaisants , et mériter enfin qu'on çlise de lui : Non, l'on n'aurait jamais cru qu'il pût tenir tant de bonté dans le cœur d'un seul homme.

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