‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraitsChapitre 33 sur 34 · DE MON BONNET ROUGE , DE MA PHILOSOPHIE, DE MON JACOBINISME , ETC · texte numérisé non relu

DE MON BONNET ROUGE , DE MA PHILOSOPHIE, DE MON JACOBINISME , ETC

Des personnes auxquelles je dois de la déférence ont pensé que , malgré ma répugnance à parler de moi, je devais a l'intérêt de la vérité de la substituer tout simplement aux imputations mensongères, qui sont la dernière et unique ressource d'une secte aux abois. Mais, forcé de sacrifier mes répugnances a ces considérations, je déclare, par avance, que c'est la première et la dernière fois que je puis me résoudre à parler, avec quelque détail, de ce qui m'est personnel, et que désormais, quoi que puissent inventer les ca-

(i) L'ami le plus intime et l'exécuteur testamentaire de La Harpe , M. Boulard , ancien notaire , a bien voulu me communiquer ce morceau extrêmement curieux , écrit tout entier de la main de l'auteur , et qui est une réponse victorieuse aux attaques calomnieuses dirigées contre lui.

lomniateurs Je profession, ils ne me trouveront armé que pour ce qui peut intéresser la religion, la morale et la chose publique.

Un de leurs premiers romans a été de me faire figurer en bonnet rouge , à peu près comme un sans-culotte de la force de d'Armonville. Voici le fait. L'administration du Lycée , au renouvellement du cours de 1 794 5 influencée parles émissaires jacobins répandus partout sous le règne de la terreur, arrêta que tous les professeurs siégeraient en bonnet rouge. Mes collègues, dont la plupart n'étaient pas \A\jls jacobins que moi, pensèrent comme moi qu'il ne fallait pas mettre une importance très-gratuitement périlleuse à ce qui n'avait de valeur en soi que suivant la personne, l'usage et les accessoires. Je parus donc comme les autres, le jour de l'ouverture, avec le bonnet rouge; mais je ne sais comment il arriva qu'un moment après , sous prétexte de la chaleur qui m'incommodait, j'ôtai cette belle coiffure, en disant ces propres paroles :« Ce bonnet qu'on dit fait pour les têtes républicaines , ferait bouillir la mienne. » L'action et la phrase causèrent une assez grande surprise et quelques applaudissements, et le lendemain furent commentées dans les journaux de la manière qu'on peut l'imaginer

des journaux d'alors. Joignez à cela un autre fait tout aussi public, c'est que je suis du très-petit nombre d'hommes qui n'ont jamais changé, depuis l'année 89, en quoique ce soit, leur coiffure et leur habillement. Appréciez à présent les déclamations sur mon bonnet rouge\ observez cette précaution de ne pas dire un seul mot des circonstances,un seul mot de M. Sue, deParcieux, Lehoc et autres, qui le portèrent comme moi et ne rotèrent pas, et qui n'étaient pas plus sansculottes que moi. Songez qu'il n'a pas tenu aux philosophes délateurs qu'on ne crût que j'avais arboré le bonnet rouge , comme mon costume habituel, pour courir les sociétés populaires ; et jugez de quelle espèce sont mes adversaires.

Au reste, dans les séances suivantes, je continuai à l'avoir à côté de moi, et, quelques semaines après, l'administration, renonçant à nous sans- culot iser ( le sujet m'oblige à parler cet argot), supprima le bonnet rouge.

Ces mêmes hommes ont fait grand bruit de ce que j'avais été aux Jacobins .C est là le cas, s'il en en fut jamais, de distinguer les temps. En 1790, mon ami M. de Villars ( depuis ministre de la république à Gênes, et dont il me semble que ni* la France ni Gênes n'ont eu à se plaindre ) me sollicita de venir aux Jacobins. Ils étaient alors

présidés par Mirabeau , et n'avaient encore montré généralement qu'un zèle ardent pour la révolution ; je les appelais alors les grenadiers de la liberté : ils sont devenus depuis ceux du crime. Mais un seul trait suffira pour caractériser l'esprit qui était, à cette époque, celui de :ette trop fameuse société. Je n'y parlai qu'une Fois, et ce fut en faveur de la liberté des spectacles. Je fis entrer dans mon discours un trèsgrand et très-juste éloge de Louis XVI : il fut couvert d'applaudissements, et l'impression en fut ordonnée, aux frais de la société, à trois mille exemplaires. Il faut avouer que de là jusqu'à l'année 92, il y a loin. Cependant je m'aperçus que déjà Danton, qu'on y avait reçu avec peine, et quelques factieux de sa cabale avaient répandu un levain qui fermentait. Je ne renouvelai point ma carte au bout du trimestre, et je vis bientôt une foule d'honnêtes gens abandonner ce club. On sait qu'en 92 il n'y restait pas dix membres de la première association.

La chose, par exemple, à laquelle je me serais le moins attendu, c'est qu'on m'eût reproché d'avoir attaqué la religion.

On se rappelle ce vers de Rhulières, dans ses disputes , sur ces gens qui

Soutiennent contre vous ce que vous avez dit.

— 3gi — C'est précisément ce qu'on fait contre moi depuis long-temps. Je me suis reproché publiquement mes articles du Mercure de 93 et 94 , où, pour la première fois , j'ai parlé contre la religion ; et l'on me prouve , avec un vacarme horrible , qu'en 93 et 94 5 j'ai parlé contre la religion. Les chrétiens m'ont pardonné ce crime, parce qu'à l'exemple de Jésus-Christ leur maître , ils pardonnent au repentir ; mais ce repentir , aux yeux de nos philosophes , est le seul crime impardonnable.

Observez que l'incrédulité n'en est un qu'aux yeux de Dieu seul , qui juge les consciences : il n'y a que le prosélytisme de l'irréligion, dont la justice humaine puisse connaître. En conséquence , je ne me suis jamais permis d'inculper aucun écrivain sur sa croyance particulière ; d'abord, parce que personne n'en a le droit; ensuite , parce que je l'avais encore moins qu'un autre , moi *qui avais eu le malheur d'être si long-temps incrédule. Quand j'ai parlé au Lycée, de Fontenelle , de Montesquieu, de Condillac , de Buffon , de d' Alembert , je n'ai point recherché s'ils avaient été chrétiens ou non , et quand j'ai attaqué l'abominable doctrine de Diderot, d'Helvétius , de Raynal,de Boulanger, etc., je

n'ai fait entrer la religion, pour rien dans les reproches que je leur faisais : j'avais assez contre eux de la raison et de l'humanité. Et je suis taxé d'intolérance et de fanatisme , par qui ? Par des hommes qui ne peuvent ni concevoir ni souffrir qu'un homme de lettres fasse profession d'être chrétien , et qui veulent à tout prix exterminer le christianisme , comme ennemi de leur philosophie !

Quoique je n'aie jamais été , grâces au ciel , coupable de cette rage destructive , puisque la révolution , qui eu a été l'ouvrage , était déjà faite et consommée , et comptait quatre années de crimes, quand sa contagion m'a entraîné dans ces articles de philosophie anti-chrétienne qui ont souillé ma plume et le journal où je travaillais, cependant je remercie le rédacteur de m'avoir fourni une occasion de hâter, à cet égard, la justice que je voulais faire de moi-même. Il cite (et pour cette fois seulement) ce passage à l'apostasie de quelques prêtres, en o,3. « Lorsque des prêtres viennent vous dire, sans y être forcés en aucune manière : « En conscience, mes amis, nous vous trompions »; il n'est pas possible de ne pas les croire. »

Sur quoi , voici comme je m'exprime dans la

réfutation de mes articles du Mercure , insérée dans une Apologie de la religion chrétienne, qui n'est pas encore achevée :

« Il est vrai que j'ignorais alors ce qui s'était passé dans le secret, entre Gobel et les prêtres constitutionnels , jusque-là demeurés hors de toute atteinte et de tout danger, et Robespierre, Anacharsis Klootz et les autres monstres qui avaient juré la destruction du christianisme. Mais , quand j'aurais su dès lors tout ce que j'ai appris depuis , je n'en serais pas moins sans excuse. Ce ne sont plus ici des sophismes plus ou moins captieux , c'est le dernier degré possible de l'absurdité. Tourner en argument contre la religion ce qui, suivant toutes les règles du raisonnement, en était la preuve et l'éloge, puisqu'elle avait pour elle une foule innombrable de confesseurs de la foi et de martyrs de leur conscience , et contre elle un petit troupeau de scélérats qui s'avouaient eux-mêmes de vils hypocrites, depuis tant d'années , c'était sans contredit une déraison révolutionnaire dans toute la force du terme , c'est-à-dire une déraison audessus de toute déraison. Ici j'étais au niveau des sophistes que j'ai le plus méprisés ; et si je n'ai rien eu de coinmuu en atrocité avec les ré*

volutionnaires , au moins -, je les ai égalés cette fois en démence : et pourquoi? C'est que la vanité philosophique me persuada un moment que le jour de son triomphe était arrivé, et que l'apostasie de ces prêtres était un aveu de leur défaite et un hommage qu'ils rendaient à la philosophie. Voilà jusqu'où cette espèce d'orgueil qui n'a point son semblable dans le monde a pu conduire un homme qui ne passait pas pour avoir l'esprit faux. Ce fut là le premier acte public de ma révolte insensée contre la loi de Dieu ; et qui m'eût dit alors que ce Dieu si insolemment, si follement outragé , bien loin de m'en punir, ne s'en vengerait qu'en faisant connaître à mon cœur cette loi sainte que je m'obstinais à méconnaître ? Qui m'eût dit qu'un an après je serais plus honteux de mon aveuglement que je n'en avais été fier? Et c'est là le Dieu qu'on ne veut •pas que j'adore ! Ah ! les bourreaux et les assassins peuvent venir quand ils voudront ; je dois à Dieu une vie qu'ils ne peuvent pas m'ôter : misericordias Dornini in œternurn cantabo. Ps »

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J'ai lu dans un journal honnête des détails sur l'éducation que la république donne aujourd'hui à trois cents jeunes gens qui sont ses boursiers au collège de Louis-le-Grand, nommé si ridiculement par les révolutionnaires le collège Egalité', comme si un établissement public ne devait pas porter le nom de son fondateur ; comme si ce nom n'était pas à jamais un héritage sacré et recueilli par la reconnaissance de ceux qui profitent du bienfait; comme si les déprédateurs qui ont envahi ce qu'eux seuls pouvaient ne pas respecter, la dot de l'indigence, étaient encore , quand il leur plaît de restituer une partie de ce

(i) C'est encore à l'obligeance de M. Boulard que je dois ce morceau vraiment curieux.

qu'ils ont volé, en droit d'imposer à ceux qui ont le malheur de dépendre deux, l'obligation de l'ingratitude ; comme s'il ne tenait qu'à cette race abjecte et abhorrée de donner et d'ôter aux hommes et aux choses leur nature et leur nom. Égalité , nom burlesque inventé par des monstres qui ne peuvent trouver leurs égaux que dans l'enfer. Égalité! non digne seulement de Philippe d'Orléans, mais qui se trouve encore, après tout le mal qu'il a fait, inscrit partout.

C'est dans ce collège de Louis-le-Grand, où les élèves sont aujourd'hui instruits à maudire le nom et à insulter la mémoire d'un roi leur bienfaiteur, c'est là que trois cents jeunes gens sont élevés comme ne le seraient pas des sauvages, car on accoutume les enfants des sauvages à se prosterner vers le soleil levant pour adorer celui qui fait luire sur nous son soleil : « Tout « exercice de religion , dit le journaliste , y est ce sévèrement proscrit; le nom de Dieu n'y est <v pas même prononcé, et ces malheureux en- « fants se couchent et se lèvent comme des ani- « maux. S'il en est quelqu'un qui veuille prier « Dieu, il est obligé de s'en cacher. » Et le journaliste ajoute que c'est pour échapper aux railleries de ses camarades déjà imbus de la philoso-

phie révolutionnaire y c'est pour ne pas perdre sa bourse , et n'être pas chassé par le gouvernement comme royaliste ; et selon certaines gens> tout chrétien n'est-il pas un royaliste? Ces respectables vétérans de la milice française, les invalides, n'ont-ils pas inutilement réclamé l'ouverture de leur église ? ne leur a-ton pas dépêché de jeunes missionnaires de l'athéisme qui se sont opposés à leur demande , et leur ont fait refuser l'accès des autels , où ils avaient coutume de se traîner touts les jours depuis tant d'années , pour offrir à leur Dieu les restes d'une vie consacré à leur patrie et à l'honneur. Malheureux , vous n'avez pas même le droit de vous agenouiller sur un marbre religieux pour remercier le Dieu qui a protégé vos jours dans les combats ! Tel est le régime de la liberté française ; les églises sont h la nation, c'est-à-dire au gouvernement qui les vend , qui les loue, qui les pille, qui les souille, et la nation, dont les dix-neuf vingtièmes sont chrétiens ou catholiques, n'a pas la jouissance de ces églises que Ton dit être à elle, il faut qu'elle paie la location de ce qui lui appartient. C'est là un des secrets de la philosophie révolutionnaire , tout ce qu'on prend aux citoyens est à la nation , et

qu'est-ce que la nation? une poignée de brigands assis aujourd'hui surdes dépouilles, etqui, plongés dans la crapule et l'ivresse, ne parviendront jamais à cuver le sang qu'ils ont bu dans leurs orgies.

Que peut devenir, grand Dieu, une foule de jeunes gens élevés ainsi dans l'oubli de toute morale et de tout principe , et à qui l'on n'impose d'autre devoir que de crier : Vive la république I Que peut-il sortir de la, si ce n'est une pépinière de monstres, et n'est-ce pas l'intention des instituteurs révolutionnaires ? ne jouissent-ils pas d'avance de cette idée qui est la consolation des démons : Du moins nos élèves ne vaudront pas mieux que nous !

Comment se trouve-t-il, s'écrie le journaliste, des hommes qui ont pu se charger d'une pareille éducation?

Comment? le voici : ou ils sont eux-mêmes sans aucune religion, ils sont philosophes , et dès lors ils ne demandent pas mieux que de former ces disciples de leur philosophie; ou ils sont du nombre de ces anciens maîtres à qui l'on a tout ôté , qui sont restés sans pain, et qui , pour en avoir, ont accepté des places dans les nouvelles écoles. Les dominateurs ont dit au génie , au

talent, aux hommes instruits : ((Vous mourrez de faim ou vous serez des nôtres. »

Le journaliste nous apprend encore que quelques-uns des préposés gémissent de V affreuse nécessité oîi ils se trouvent (je le crois), qu'ils ont même tenté de faire quelques représentations , mais qiCon leur a répondu qu'en vertu des droits de t homme , les étudiants doivent se choisir librement un Dieu et une religion.

Or, imaginez quel Dieu et quelle religion choisiront jamais des hommes dont les premières idées auront été dépravées au point de regarder un Dieu et une religion comme une chose arbitraire ! Il y aurait trop à dire là-dessus ; c'est un chapitre à renvoyer à l'histoire générale des crimes de l'esprit révolutionnaire.

Laharpe.

Août 1797.

Note essentielle. Les lettres autographes du comte de Lacépède, du vicomte de Se'gur, d'Hoffman et de Mme de Parny, sont dans le second volume ; celle de La Harpe est dans le troisième.

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