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DE M. DE CAILLY

PRONONCÉ* LE l5 OCTOBRE l8<)0 A LA SOCIETE DES BELLES-LETTRES , SEANTE AU LOUVRE.

Messieurs ,

Nous avons à regretter un de nos plus aimables confrères , et comme secrétaire de votre société j'ai le droit pénible et doux de rendre hommage à sa mémoire. Pour assez d'autres , la louange, même modérée , n'est qu'une flatterie; les détails de leur vie sont des traits de satire contre eux-mêmes. Pour celui dont je vais parler, le bien qu'on peut en dire n'égalera jamais le bien qu'il a fait.

Adrien-Guillaume de Cailly naquit en 1727. Lafortune de ses parents, sans être considérable, les mettait à même de lui donner une éducation soignée ; ils ne négligèrent rien pour développer

ses dispositions , et les plus brillants progrès couronnèrent bientôt toutes leurs espérances. Le collège de Beauvais fut le théâtre de ses premiers succès. En comptant les obstacles on les multiplie , c'est le sort des petits esprits ; en bravant les difficultés , on les surmonte , c'est le calcul des grands talents ; ce fut celui du jeune Cailly. Il remporta successivement , dans toutes ses classes, les prix d'éloquence et de versification ; et ses triomphes , loin de lui valoir l'inimitié de ses camarades, lui conciliaient leur estime; car il joignait au talent qui mène aux succès, la modestie qui les fait pardonner.

A peine sorti du collège , il réfléchit un moment sur le genre d'état qu'il allait embrasser ; son esprit, ses connaissances variées , son caractère au dessus de son âge , pouvaient lui donner des prétentions très-élevées ; mais il avait retenu ce mot d'un philosophe : « Les hautes places sont comme les rochers escarpés, les aigles ou les reptiles seuls y parviennent » : il ne se croyait pas aigle , et la nature ne l'avait pas fait reptile. Bornant donc ses vœux et son ambition, il voulut courir la carrière militaire , et partit pour la Flandre , comme volontaire , dans le corps d'artillerie ; c'est là qu'il donna les premières preuves de son talent poétique : il chantait

les exploits de l'armée française, et les soldats ne le laissaient pas reposer. Après la bataille de Fontenoy , où il combattit avec valeur, il revint à Paris avec le comte d'Eu , grand-maître de l'artillerie, qui, voulant se l'attacher particulièrement, le désigna comme trésorier-général de ses domaines. Le jeune Cailly n'avait aucune notion dans cette partie ; on pouvait à cette époque être bon militaire et mauvais calculateur, et la guerre n'avait pas, comme aujourd'hui , un rapport direct avec les finances. Pour répondre à la confiance de son protecteur, Cailly surmonta son dégoût naturel, et entra chez un notaire. Il y acquit bientôt les connaissances nécessaires à son nouvel état, qu'il exerça jusqu'à la mort du comte d'Eu , et pendant tout ce temps, il ne se permit qu'un très-petit nombre de distractions poétiques.

On ne doit pas s'attendre à trouver dans la vie de Cailly cette foule d'événements qui distingue celle de beaucoup d'hommes célèbres 5 sa vie n'a point ressemblé à ces torrents fougueux toujours troublés dans leur cours, toujours inégaux dans leur marche ; c'était un ruisseau dont rien ne troublait la surface , et dont l'œil sondait aisément la profondeur.

Ce ne fut qu'en 1776, époque de la mort de son protecteur , qu'il se livra davantage à l'étude des lettres ; et ici nous emprunterons ses propres paroles :

« Devenu libre , j'achète un coin de terre à Belleville , auprès de mon ami Favart , j'y passe les étés ; j'admire les beautés de la nature , si bien décrites par les poètes (au coin du feu), et bientôt je m'ennuie. L'oisiveté est la mère de tous les vices ; elle va l'être de mes productions. »

Dans ce peu de lignes l'auteur s'est peint luimême. Ses ouvrages ont un caractère particulier de mollesse et d'abandon ; la folie et la gaîté en faisaient tous les frais , l'esprit s'y trouvait tout naturellement, il n'y était jamais amené.

Ses titres littéraires sont : Ahar et Mincia , opéra joué à la comédie italienne ; t Education d'un prince , reçu au même théâtre à l'époque de la révolution ; le Temple de Gnide , grand opéra en trois actes ; et une foule de chansons, dont quelques-unes sont des modèles. L'auteur nous apprend qu'il lui est arrivé plusieurs fois de les entendre attribuera Beaumarchais et à Boufflers. Il dit plaisamment :

Souvent je vis sous de grands noms Courir mes modestes chansons :

Et j'eus la gloire non petite Que plus d'un fameux chansonnier Daigna se les approprier , Me laissant le léger me'rite De les composer le premier.

Il ne les eût pas réclamées , si ses amis, soigneux de sa gloire , ne lui avaient rendu ses titres , en lui représentant que la renommée , comme tous les patrimoines , se dissipe par de folles dépenses.

Tous ceux qui ont été liés avec Cailly savent qu'il joignait aux dons de l'esprit toutes les qualités de l'âme. Doux , humain , sensible sans calcul et par besoin, il ne vit dans la littérature que ce qu'elle est réellement, une ressource contre les chagrins de la vie , une arme contre les sots , la branche la plus aimable des connaissances humaines, en un mot, une enchanteresse ! Étranger à toutes les brigues modernes , Cailly ne connut jamais le poison de la jalousie , que j'appellerai ici l'hommage rendu par la médiocrité au talent. Il loua de bonne foi les productions de ses rivaux , et pour finir d'un seul mot son portrait moral, il eut un mérite réel, et n'eut pas un ennemi.

Depuis la fondation de cette société , Cailly

en a toujours été membre , et toujours il a été distingué. Il a composé pour elle beaucoup de pièces fugitives, et entre autres le Jugement de Paris, conte charmant qu'on a entendu tant de fois , qu'on ne peut jamais trop entendre. Cédant aux instances de ses amis, il venait de publier un petit volume de ses œuvres choisies , lorsqu'une attaque d'apoplexie causa de vives inquiétudes pour sa vie. Quelques symptômes parurent favorables ; c'était l'éclair qui n'est jamais plus brillant que dans une nuit profonde : la maladie empira , les ressources de l'art devinrent inutiles , l'espoir fit place aux regrets. Cailly mourut le 19 septembre dernier, et fit pleurer à la fois sa famille , ses amis et les muses.

Après ce fatal événement , son fils, que notre société compte parmi ses membres , eut l'heureuse idée d'unir les cendres de son père à celles de Favart son ancien ami : il fut conduit à Belleville , et les deux mausolées de ces hommes célèbres sont dans le même jardin.

Poètes charmants , les favoris des arts iront souvent dans cette enceinte consulter vos ombres chéries*; les jeunes poètes y viendront chercher des inspirations ; ce sanctuaire deviendra pour eux l'Elysée des vertus , des grâces et des

talents, et l'admiration respectueuse gravera ces vers sur vos tombeaux :

Des Muses et des Arts deux brillants favoris, Réunis en ces lieux , ont confondu leur gloire ;

Par leurs talents ils vivront dans l'histoire;

Par leurs vertus , aux cœurs de leurs amis.

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