‹ Mémoires; suivis de sa correspondance, avec Le Comte R...;Chapitre 13 sur 46 · XVIII ELOGE · texte numérisé non relu

XVIII ELOGE

flre dans les livres à supporter la vieillesse. Ri^sultat nécessaire de ce qui l'a précédée , elle arrive telle que nous nous la sommes faite. Il est des vies pleines et généreuses auxquelles s'ajoutent les années , non comme un poids du temps , mais comme un degré d'honneur. Ainsi la carrière de M. Morellet fut embellie vers son terme, par ce je ne sais quoi de libre et de satisfait, qui annonce l'accomplissement d'une bonne et utile destinée. On observa en effet plus de souplesse et de couleur dans le style de ses derniers écrits; son goût pour la musique sembla se rajeunir; comme Socrate vieillissant, il composa des vers.

Plus d'une fois , je me suis figuré que je lisais les détails de sa vie intérieure dans un fragment de Plularquc , tant il me semblait exister de rapports naturels et d'anlique analogie entre la manière du peintre et la physionomie du modèle. Je pénètre dans l'asile studieux habile jvar notre sage , et je contemple avec curiosité les artifices ingénieux qu'il inventa pour l'économie du temps et du mouvement. 11 m'offre lui-même , sous le mâle extérieur d'un disciple de Xénocrate , un mélange piquant de candeur et de pénétration , de grands souvenirs et de simplicité. Il vient de tracer d'une main furlive quelques [»a-t ges de son Commentaire sur Rabelais, et je vois s'attacher à ses lèvres ce rire du vieillard, attribut d'un esprit ferme qui a jugé les choses delà terre. Ici l'environnent et l'écoutent de nombreux amis , dont par de solides vertus il mérita la fidélité , une famille attentive qui reconnaît ses bienfaits , des voyageurs distingués qu'attire sa réputation , des femmes d'un noble caractère , dignes des plus purs atlachemens. Les voilà retrouvés ces entretiens tics sages , ces banquets où l'instruction s'épanche en vives

saillies ! Voilà ces chastes gaités qui ne vieillissent point , parce qu'elles sortent de l'âme ! Le philosophe salue l'anniversaire de sa naissance par des chants d'une raison ai-, niable et d'une grâce anacréontique; tout s'enivre de sa joie ; et ces fêtes du savoir et de l'amitié se renouvellent autour du vieillard jusqu'au moment où , vaincu par la nature , il laisse la lyre échapper de ses mains, et son âme immortelle s'envoler avec ses chants.

Il n'est pas besoin de fiction pour penser que M. Morellel fut heureux. Il le fut à la manière des âmes élevées, par le bien qu'il fit et par le bien qu'il voulut faire. S'il souffrit des maux de la France , il vécut assez pour en voir le dédommagement qu'il avait désiré. Il a joui avec ivresse du retour de nos princes légitimes, et tout porte à croire que ce sentiment , dont la vivacité tint désormais la plus grande place dans les intérêts de sa TÎe, en a aussi prolongé la durée.

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