XVI ELOGE
épurant par ses leçons la lillcralure enrichie par ses œuvres; Suard, prononçant avec grâce les arrêts du goût; Boufilers, coupable de deux excès, s'il peut y en avoir dans l'esprit et dans la bonté; Choiseul-Gouffîer, qui, entouré du double cortège de la puissance et des arts , fit voir aux Grecs un nouveau Périclès , moins étranger qu'eux aux souvenirs d'Athènes.
A côté de ces illustres vétérans, paraissaient de plus jeunes athlètes. S'il estvraiquelesinslrumensdela pensée se fortifient dans les agitations du corps social , la gloire des lettres n'avait rien à craindre de ses nouveaux appuis. Une douce vanité persuade aux vieillards que le genre humain décline avec eux; mais M. Morellet fut bien exempt de celte faiblesse. On l'entendit au contraire, dans ses derniers jours, proférer ces paroles, qui furent, en quelque sorte , les adieux de sa voix mourante : « Je suis content des progrès de la raison. » C'est auprès de vous. Messieurs, qu'il apprenait à tout espérer de ce siècle que ses cheveux blancs ont vu commencer. Il se plaisait à compter dans vos rangs l'infatigable milice de l'esprit humain , poètes , orateurs, historiens, morahstes; ceux qui associent à l'étude grammaticale le's hautes spéculations de l'entendement; ceux qui appliquent aux sciences les formes les plus pures du langage , et les chantres de l'épopée , et les favoris des deux muses dramatiques. Son attachement vous avait surtout distingué. Monsieur*; il chérissait dans vous l'urbanité d'un homme aimable, les afï'ections d'un ami vrai , et le talent peu commun d'un poète toujours naturel avec élégance, toujours ingénieux avec noblesse.
* M. Carapenon, directeur de rAcadémie,
DE M. MORELIET. XVIF
En ramenant une vue générale sur le doyen dont vous regrettez la perte, nous pouvons dire de lui : cœur sincère et bienveillant, homme de conscience etde courage, écrivain correct et méthodique, tète saine et gouvernante, l'ardeur qu'il mit à faire le bien lorsqu'il s'agissait de réveiller l'indolence des routines, fut de la fermeté ii empêcher le mal quand vint le règne pétulant des innovations. Remuez la longue chaîne de tout ce qui a été, depuis soixante ans, conçu , entrepris et achevé , de vrai , de bon , d'utile, vous n'y rencontrerez pas un seul' anneau qui ne porte quelque vestige de la pensée , du secours ou du vœu de M. Morellet. Ses idées eu économie politique touchèrent quelquefois au génie ; des actions de sa vie allèrent jusqu'il l'héroïsme; les unes et les autres furent constamment empreintes de modération , car j'appelle ainsi l'union de la sagesse ot de la force. Il suffit do quelques caractères semblables , jetés par intervalles sur la terre , pour protester au nom de la Providence , contre les invasions de la sollise , ou les représailles de ta barbarie.
La philosophie aurait mal payé les services de M. Morellet , si elle l'eut exposé sans défense aux coups du sort. L'accident affreux qui, h l'âge de quatre-vingt-huit ans, fractura son corps , prouva combien il était supérieur aux souffrances. Ses membres captifs et douloureux ne purent altérer ni l'activité de ses travaux , ni l'indépendance de son âme , ni le noble intérêt dont le remplissaient ses deux idoles , la patrie et la vérité. Il s'était en quelque sorte préparé à cette victoire par ses triomphes sur la vieillesse , sur ce dernier don que la nature vend cher à ses favoris.
Ceux-là s'abusent étrangement, qui comptent appren- MORELLET, TOM. I. 2" édit. 6