‹ Mémoires; suivis de sa correspondance, avec Le Comte R...;Chapitre 16 sur 46 · DE M. DE MALESHERBES (A MOI · texte numérisé non relu

DE M. DE MALESHERBES (A MOI

Je vous ai communiqué, monsieur, la lettre que j'ai reçue de M. d'Alembert ; et vous savez que j'ai vu avec beaucoup de peine qu'un homme comme lui s'attachât à une subtilité, pour se plaindre d'un auteur périodique qui l'a bien plu.s

réellement offensé dans d'autres endroits de ses feuilles. J'ai été encore plus fâché de voir que lo chagrin que lui causent les brochures l'ait aveuglé au point de ne pas sentir combien il est indiscret, et, j'ose le dire, déraisonnable, de demander froidement justice de Fréroii dans le moment où le septième tome de l'Encyclopédie , et surtout l'article Genève ^ ont excité les cris les plus puissans , et où on ne peut soutenir l'ouvrage et prendre le parti des auteurs qu'en s'exposant personnellement à des reproches très-graves.

Pour ce qui me regarde, vous savez que, pendant bien des années , je me suis occupé uniquement de littérature , et je n'ai vécu qu'avec des gens de lettres. Quand je me suis trouvé entraîné par des circonstances imprévues , et peut-être contre mon gré, dans une sphère différente, je n'ai rien tant désiré que de pouvoir rendre quelques services à ceux avec qui j'avais passé ma vie. J'ai cru en trouver l'occasion lorsque j'ai été chargé de la librairie, puisque je me trouvais à portée de leur procurer la liberté d'écrire , après laquelle je les avais toujours vus soupirer, et de les affranchir de beaucoup de gênes sous lesquelles ils paraissaient gémir, et dont ils se plaignaient continuellement. Je croyais aussi rendre un service à l'état, parce que cette liberté m'a toujours paru avoir beaucoup plus d'avantages que d'inconvé-

Mes principes sont toujours les mêmes , quant au bien de l'état. Pour les gens de lettres , l'expérience m'a appris que quiconque a à statuer sur les intérêts de leur amour-propre doit renoncer à leur amitié, s'il ne veut affecter une partialité qui le rende indigne de leur estime.

Dans ce moment-ci , ne pouvant pas avec justice déférer aux plaintes de M. d'Alembert , j'ai cru ne pouvoir lui donner de plus grande marque d'estime et de considération , que de lui exposer mes principes d'administration.

Quand j'ai reçu sa lettre, je travaillais à un mémoire que je dois donner à M. le chancelier , sur les livres qui doivent être permis ou défendus. Mon premier mouvement a été de communiquer ce mémoire à M. d'Alembert , pour toute réponse.

11 est presque achevé; mais je m'aperçois qu'en le conservant tel qu'il est pour le fond des choses, il faudra le refondre entièrement pour l'ordre, (.ela demandera encore quelque temps , et je n'ai pas voulu faire attendre ma réponse jusque-là. Ainsi j'ai pris le parti d'en faire une que je vous envoie, et que je vous prie de remettre vous-» même à M. d'Alembert.

Quand le mémoire sera fini , je le ferai passer sous vos yeux , et vous me ferez plaisir de le communiquer encore à M. d'Alembert , s'il vous paraît qu'il veuille se donner la peine de le lire.

Enfin , monsieur, je vais finir par une proposition qui vous paraîtra peut-être singulière, et que je consens que vous fassiez à M. d'Alembert , si vous le jugez à propos. Yous avez vu dans les fragmens de mon mémoire , que nous avons lu ensemble , que mon principe de liberté n'est pas restreint à la littérature, et que j'incline beaucoup à l'étendre jusqu'à la science du gouvernement , sans même en excepter la critique des opérations du ministère. Je ne suis pas le maître de donner cette liberté aussi entière que je le désirerais sur les autres administrations ; mais , pour la mienne , personne ne peut se plaindre que je l'abandonne. Ainsi, si M. d'Alembert, ou un autre, peut prouver qu'il est contre le bon ordre de laisser subsister des critiques dans lesquelles l'Encyclopédie est aussi maltraitée que dans les dernières brochures , si quelqu'autre auteur trouve qu'il est injuste de tolérer des feuilles périodiques , et s'il prétend que le magistrat doive juger lui-même de la justice des critiques littéraires avant de les permettre, en un mot, s'il y a quelqu'autre partie de mon administration qu'on trouve répréhensible , ceux qui s'en plaignent n'ont qu'à dire leurs raisons au public. Je les prie de ne me pas nommer , parce que cela n'est pas d'usage en France; mais ils peuvent me désigner aussi clairement qu'ils le voudront , et je leur promets toute permission. J'espère au moins qu'après m'étre exposé à leurs déclamations , pouvant les

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empêcher, je n'entendrai plus parler de plaintes particulières , dont je vous avouerai que je suis excédé.

J'ai l'honneur d'être , etc.

Lamoignon de Malesherbes.

LETTRE

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