DE M. DE MALESHERBES A M. D'ALEMBERT
Le i6 février in58.
J'ai reçu , monsieur , la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au sujet d'ime feuille, où le sieur Fréron parle de l'histoire des Cacouacs. Je ne sais si votre délicatesse est bien fondée à cet égyrd , et si le trait dont vous vous plaignez est aussi injurieux qu'il vous l'a paru. Le critique vous attribue , dites-vous , une phrase qui né se trouve dans aucun de vos ouvrages. C'est une fausseté dont il est aisé de le convaincre , sans que le gouvernement s'en mêle. D'ailleurs je ne trouve pas que cette phrase soit répréhensible, ni qu'elle puisse faire aucun tort à celui qu'on en croit Fauteur.
Vous ajoutez qu'on a voulu par-là vous impliquer nommément dans les accusations de Fauteur des Cacouacs. Il me semble que les accusations
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vagues de celte allégorie ne peuvent pas porter également sur tous ceux qui y sont désignés.
Au reste, je serais fort à plaindre si j'étais obligé de discuter toutes les inductions et les allusions qui peuvent déplaire aux auteurs critiqués. Ainsi , monsieur , ne nous arrêtons pas à cette note qui est au bas d'une Année littéraire , et qui n'est pas digne de votre ressentiment. Convenons que ce qui excite vos plaintes est l'histoire même desCacc>uflC5, l'extrait que Fréron en a fait, celui que le même journaliste a donné de votre traduction de Tacite dans uue autre feuille, lès Petites lettres sur de grands pliilosophes, et en général le grand nombre de critiques, satires ou libelles, comme il vous plaira de les nommer , dans lesquels l'Encyclopédie est attaquée, et surtout le reproche d'irréligion et d'autres imputations aussi graves , qui vous paraissent tomber tant sur vous que sur vos amis. C'est â cela que vous êtes sensible , et je n'en suis pas surpris. Je n'ai connu aucun homme de lettres ni aucun philosophe qui portât l'indifférence jusqu'à n'être pas vivement touché des critiques, même en matière de goût, et à plus forte raison de celles dont vous vous plaignez. Voici sur cela mon unique réponse.
Je suis affligé des chagrins que vous causent les critiques , tant de Fréron que des autres. Je voudrais que rien ne troublât la satisfaction que vous donnent vos succès , et que vous pussiez jouir en paix de votre réputation , la seide récompense di^^ne
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de VOS talens. Je vois, encore avec plus de regret, que des traits semés avec imprudence dans l'ouvrage dont vous avez été un des éditeurs, donnent lieu à des accusations dont les suites sont toujours fâcheuses. Mais je mets une grande différence entre ce qui me déplaît, ou même ce que je désapprouve comme particulier, et ce que je dois empêcher comme homme public.
Mes principes sont qu'en général la critique littéraire est permise , et que toute critique qui n'a pour objet que le livre critiqué , et dans laquelle l'auteur n'est jugé que d'après son ouvrage, est critique littéraire. ^
Ce n'est pas que , si un auteur abusait de cette permission jusqu'à diffamer ses adversaires en matière grave, ceux qui se croiraient lésés ne pussent se pourvoir devant les tribunaux réglés , comme il est arrivé plusieurs fois; mais la fonction de l'administrateur de la librairie, et celle du censeur, ne consistent point à prévenir de pareils abus ; sans quoi il serait à craindre que, sous prétexte d'empêcher la diffamation personnelle , on n'empêchât les critiques qu'on trouverait trop dures , et qu'on ne vînt par degrés à interdire toute espèce de critique , ou à y mettre de telles gênes qu'on les réduirait presqu'à rien.
L'accusation d'irréligion sort, me direz- vous, des bornes de la critique littéraire ; mais on vous répondra qu'il est impossible de défendre la cause de la religion sans démasquer ceux qui l'attaquent;
que cette accusation ne peut jamais être réputée personnelle , quand ce n'est ni sur les discours , ni sur les actions de l'auteur qu'on le taxe d'irréligion; mais seulement sur les ouvrages qu'il a donnés volontairement au public » et c'est surtout en cette matière qu'il serait à craindre que les ménagemens qu'un censeur voudrait avoir pour un auteur, n'empêchassent la vérité de se faire jour.
Ces principes vous paraîtront sûrement fort durs, et je connais trop la sensibilité des auteurs sur ce qui intéresse leur amour-propre, pour me flatter que ni vous , ni aucun homme de lettres maltraité dans les brochures , les adopte; mais après y avoir long-temps réfléchi, j'ai trouvé que ce sont les seuls que je puisse suivre avec justice, etsansœ'cxposer moi-même à tomber dans la partialité.
L'étendue de vos lumières et la justesse de votre esprit ne me permettent pas de douter que vous ne jugiez aussi sainement des objets de législation et d'administration . que de tous les autres, si vous vouliez vous en occuper.
Ainsi , vous aurez peut-être des objections puissantes à faire aux principes que je viens d'établir. Communiquez-les-moi, et je les recevrai avec reconnaissance , parce que je cherche la vérité de très-bonne foi.
S'il arrivait au contraire, ce dont je ne me flatte pas, que le fruit de vos réflexions fût de vous les faire approuver , malgré l'intérêt que vous avez à
les rejeter, je vous croirais aussi supérieur à la plupart de^ hommes par le courage et la justice , ijue vous l'êtes par les talens et le génie.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Lamoignon de Malesheebes.
Je suis obligé d'avouer que je n'eus pas beaucoup de succès dans ma négociation , d'Alembert prétendant toujours que, dans l'Encyclopédie, on ne passait pas les limites raisonnables d'une discussion philosophique, tandis que les accusations d'impiété, de sédition, intentées aux éditeurs par les journalistes, étaient d'odieuses personnalités que devait interdire un gouvernement , ami de la Vérité, et qui voulait favoriser le progrès des connaissances.
Cette discussion ne pouvait donc pas être facile à terminer. Je la suivais avec tout l'intérêt dont l'amitié et la reconnaissance me faisaient un devoir; mais j'en fus bientôt détourné par un voyage en Italie.
DE MORELLET, CHAP. lll.