‹ Mémoires; suivis de sa correspondance, avec Le Comte R...;Chapitre 28 sur 46 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Traduction (inédite) de la Richesse des nations. !\tarmontel. Épître de Marmontel à sa femme. Plcciui, Arnaud, Suard. Mort de madame Geoffrin.

J'ÉTAIS parvenu à placer dans les domaines mon fière qui, avec des intérêts dans des affaires de finance, avait onze à douze mille livres de rente. Ma gratification sur la caisse du commerce venait de prendre quelque consistance; et, y compris les deux mille francs pour récompense de mes mémoires sur la compagnie des Indes, j'avais six mille francs, et cent pistoles de pension sur l'abbaye de Tlioley que je tenais du roi de Pologne, payant en cela la dette des la Galaizière; enfin, je relirais de temps en temps quelque chose de mes petits travaux littéraires. Avec ces moyens , nous fîmes venir de Lyon une de nos sœurs, veuve d'un sieur Levrin de Montigny ; elle et sa fille vinrent vivre auprès de nous.

Mes femmes établies chez moi avec mon frère , j allai passer l'automne de 1 776 à Brienne en Champagne , chez M. de Brienne.

Là, je m'occupai très-assidûment à traduire l'excellent ouvrage de Smith, sur la Richesse des na-

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lions y qu'on peut regarder en ce genre comme un livre vraiment classique.

J'avais connu Smilh dans un voyage qu'il avait fait en France , vers 1 762 ; il parlait fort mal notre langue; mais sa Théorie des sentimens moraux, publiée en 1758, m'avait donné une grande idée de sa sagacité et de sa profondeur. Et véritablement je le regarde encore aujourd'hui comme un des hommes qui a fait les observations et les analyses les plus complètes dans toutes les questions qu'il a traitées. M. Turgot, qui aimait ainsi que moi la métaphysique , estimait beaucoup son talent. Nous le vîmes plusieurs fois ; il fut présenté chez Helvétius : nous parlâmes théorie commerciale , banque , crédit public , et de plusieurs points du grand ouvrage qu'il méditait. Il me fit présent d'un fort joli portefeuille anglais de poche, qui était à son usage , et dont je me suis servi vingt ans.

Lorsque son ouvrage parut , il m'en adressa un exemplaire par milord Shelburne ; je l'emportai avec moi à Brienne, et je me mis à le traduire. Mais un ex-bénédictin , appelé l'abbé Blavet , mauvais traducteur de la Théorie des sentimens moraux, s'était emparé du nouveau traité de Smith, et envoyait toutes les semaines , au journal du Commerce , ce qu'il en avait broché ; tout était bon pour le journal qui remplissait son volume, et le pauvre Smith était trahi plutôt que traduit, suivant le proverbe italien , tradoUore traditorej.

La version de Blavet , éparse dans les journaux , fi.it bientôt recueillie par un libraire, et devint un obstacle à la publication de la mienne. Je la proposai d'abord pour cent louis, et puis pour rien'; mais la concurrence la fit refuser. Long-temps après j'ai demandé à l'archevêque de Sens , pendant son ministère, cent louis pour risquer de l'imprimer à mes frais ; il me les a refusés comme les libraires. Je puis dire pourtant que c'eût été cent louis assez bien employés. Ma traduction est faite soigneusement ; et tout ce qui est un peu abstrait dans la théorie de Smith, inintelligible dans Blavet et dans une traduction plus moderne de Roucher, l'un et l'autre ignorant la matière, peut se lire dans la mienne avec plus d'utilité (i).

Tandis que j'étais en Champaagne , M. -Marmontel, mon ami depuis vingt ans, et qui avait fait connaissance avec me& deux provinciales , avait trouvé ma nièce très-aimable , comme elle élait , et capable de faire le bonheur d'un honnête homme. Elle était , en effet , d'une très - jolie figure , fort bien faite , d'un bon caractère , d'un esprit piquant, d'une âme vive et sensible.

Ma nièce, de son côté, trouvait M. Marmontel fort à son gré. Tout cela s'étant expliqué sous les

(i) Depuis, une traduction bien supérieure a celles de Blavet et de Roucher a été puliliée par M. lé nwrquis Garnier. ami lîe l'abbé Morellct^ et l'abbé Morcllet u'a plus parlé de la sicuue.

yeux de ma sœur et de mon frère, on me mand.i où en étaient les choses. Je revins à J'aris; et les affaires d'intérêt ayant été bientôt réglées, comme notre fortune, un peu précaire, nous le permettait à mon frère et à moi , le mariage fut conclu et célébré (1777)- Mon frère donnait 20 mille francs, et J'assurais par le contrat, à nm sœur et à sa fille , tout mon. bien après moi. Nous nous réunissions tous cinq en un seul ménage , payant par tête un cinquième de la dépense commune. Et nous avons ainsi vécu sous le même toit sept années, jusqu'à ce que le nombre des enfans venant à s'accroître , mon logement des Feuillans , rue Saint- Honoré , devint insuffisant: Marmontel nous quitta, mais pour aller demeurer près de nous.

C'est ici le li«u de dire quelque chose de M. Marmontel ; j'entends de son caractère et de ses qualités sociales, car il est trop connu comme homme de lettres pour avoir besoin en cela de mes élorges ( 1 ). Je ne puis parler que du bon mari , du bon père, du bon parent, du bon ami, vertus qu'il a possédées à un très-haut degré.

Jamais il n'y eut de femme plus heureuse, plus constamment heureuse que la sienne; en quoi je ne dois pas dissimuler que le caractère et l'esprit de ma nièce sont entrés pour beaucoup : car il

( I ) Voyez l'Éloge de IMarmoiitcl . prononcé en 1 8o5 a l'Inslitul , tome I des Mélanges , page 57.

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n'était pas impossible qu'une femme de M. Marniontel fût malheureuse par quelques légers défauts du caractère de son mari, et surtout par sa très-grande irritabilité. Mais , outre qu'une ej^ tréme justice et une raison supérieure le ramenaient bien vite et bien sûrement , sa femme , ayant elle-même de l'esprit , du tact , et sachant céder et résister à propos, n'a jamais souffert véritablement de ces mouvemens passagers , qu'elle lui pardonnait d'autant plus aisément qu'ellemême en avait de pareils, que son mari supportait à son tour avec bonté. Mais de toutes les impatiences de l'un et de l'autre, on n'aurait pas fait une journée par an ; et dans cette journée on eût trou¥é cpi'ils s'aimaient encore beaucoup.

Jamais on n'a rempli plus religieusement que M. Marmontel et sa femme les devoirs de père et de mère. Ma nièce a eu cinq garçons , et en a nourri quatre : il lui en reste trois (i). Marmontel a eu chez lui un instituteur tiré de l'école de Sainte-Barbe, établissement admirable que l'assemblée législative a détruit de fond en comble comme tant d'autres , et qui ne sera Jamais remplacé. Aux soins de M. Charpentier, c'est le nom de cet excellent instituteur, Marmontel a joint les siens pendant plusieurs années, ne passant pas un

(i) Il ne lesle plus qu'un til> de MarmoiUel. Les deux aine* sont morts avant trente ans.

seul jour sans demander compte à ses enfans dé leur travail ; suivant leurs progrès , pour ainsi dire , d'heure en heure ; revoyant leurs compositions ; entretenant toujours parmi eux l'émulation et le zèle ; veillant surtout à la partie morale de leur éducation , et cultivant en eux toutes les vertus dont le jeune âge est susceptible, l'amour filial, le respect envers leurs parens , la soumission envers leurs maîtres , la véracité , la douceur, le sentiment de la justice et de l'humanité.

Je crois devoir à la mémoire de Marmontel de conserver ici un monument de famille, qui exprime d'une manière touchante et vraie , son estime et sa tendre affection pour sa femme, et qui est une preuve non équivoque du mérite de sa compagne. Si ces Mémoires deviennent publics , la modestie de ma nièce pourra en être blessée; mais elle me pardonnera de compter, parmi mes plus doux souvenirs , des sentimens dont elle était digne , et qui honorent son mari. Cette pièce est une préface à l'édition de ses œuvres, faite par Née de la Rochelle.

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