‹ Mémoires; suivis de sa correspondance, avec Le Comte R...;Chapitre 29 sur 46 · DES ŒUVRES DE M. MARMONTEL, A M-« MARMONTEL, SA FEMME · texte numérisé non relu

DES ŒUVRES DE M. MARMONTEL, A M-« MARMONTEL, SA FEMME

Ne vous alarmez pas , ma chère amie, de l'hommage que je vous rends : il n'aura point le faste de la publicité. La modestie est en vous un sentiment si naturel, si délicat, si pur, que rien qui ressemble à de l'ostentation ne peut vous plaire. Je suis d'ailleurs si accoutumé à vous regarder comme un autre moi-même , que je me sens obligé d'être aussi discret en parlant de vous , que réservé en parlant de moi. Enfin , nous savons être heureux dans le silence et l'obscurité , sans avoir besoin d'exciter l'envie ; et dans le cercle où nous vivons y vos qualités aimables disent à voire insu ce que j'aurais à révéler.

Ce témoignage de ma tendresse et de mou estime pour vous, ma chère amie, ne sera dono pas publié, mais seulement déposé dans vos mains et dans celles de nos amis, à la tête du recueil de mes œuvres , afin que mes enfans puissent m'entendre encore parler de vous, quand je ne serai plus, et apprendre de moi ce qu'ils vous doivent de reconnaissance , de vénération et d'amour.

Je veux qu'ils sachent que . dès leur naissance ^

2ôO < MEMOIRES

VOUS avez rempli envers eux, avec une piélé rare, les saints devoirs de la maternité ; qu'au milieu des dissipations qui environnaient votre jeunesse , vous avez fait tous vos plaisirs du soin de les nourrir et de les élever; que vos amusemens , vos fêtes , vos délices étaient leurs jeux et leurs caresses; que vous avez suivi avec des yeux de mère les premiers développemens de leur âme et de leur esprit; que pour vous le goût de l'étude ne fut que le désir d'être en état de les instruire, et de partager avec moi l'ouvrage intéressant de leur éducation.

Je veux qu'ils sachent que leur père vous a dû la sérénité répandue sur ses vieux ans ; qu'en daigiiant vous unir à moi sur le déclin de mon âge et à la fleur du vôtre, vous vous êtes fait une gloire de me rendre meilleur en me rendant heureux ; que , pour adoucir et calmer un caractère que j'avais de la peine à modérer moi-même , vous avez su donnera la raison tout le charme du sentiment , tout l'empire de l'amitié.

Je veux qu'ils sachent que, dans leur excellente mère, j'ai trouvé une excellente femme et un modèle si accompli de toutes les vertus que j'aime , qu'il m'eût été impossible de demander au Ciel de faire mieux pour mon bonheur. Une âme élevée et sensible , un esprit sage et naturel ; la sévérité des principes , l'indulgence de la bonté ; l'oubli de tous ses avantages , l'attention la plus délicate à faire valoir ceux des autres , cette fierté

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douce et timide qui ne demande qu'à n'être pas blessée, et n'a jamais rien d'offensant; cette candeur , cette simplicité dans les mœurs et dans le langage, qui éloigne toute défiance et qui concilie à la fois la bienveillance et le respect; nul sentiment d'orgueil , nul mouvement d'envie ; le désir d'être aimable pour être intéressante ;, et pour unique ambition , celle d'avoir des amis vertueux; un plaisir naïf à trouver les dons de plaire dans ses pareilles, et, à l'égard de celles qui abusaient de ces dons , un art charmant pour adoucir ce qu'elle aurait voulu inutilement excuser; enfin, le plus tendre respect pour le malheur, la libéralité la plus noble dans une humble fortune, et le cœur qu'on souhaiterait à toutes les reines du monde pour répandre autour d'elles la joie et la félicité : telle est la femme que le Ciel m'a donnée, telle est la mère qu'il a donnée à mes enfans.

Il est donc bien intéressant pour eux , ma chère amie, d'avoir devant les yeux ce portrait faiblement tracé , mais cependant assez fidèle poiu' faire passer dans leur âme et pour y ramener sans cesse les sentimens respectueux et tendres dont je suis pénétré pour vous. Ces sentimens seront l'héritage le plus précieux d'un bon père ; il emploiera le reste de sa vie à le faire fructifier dans l'âme de vos enfans; et ils achèveront de le recueillir sur ses lèvres à son dernier soupir.

]\ÎARM0MEL.

Je ne puis m'empêcher d'ajouter qu'en établissant ma nièce si heureusement , je fis cependant à M. Mannontel un véritable sacrifice. J'avais une société de femmes et d'hommes de lettres qui m'était précieuse, et que je cultivais depuis plus de douze ans. M""" Suard, M""= Saurin, M"" Pourat, M""* Broutin, Saurin, Suard , l'abbé Arnaud, d'Alembert , le chevalier de Chastcllux , Marmontel y La Harpe , Delille , se rassemblaient chez moi le dimanche (i), où je leur donnais à déjeûner avec quelque soin; on causait agréablement , on lisait de la prose ou des vers , on faisait de la musique ;^ et plusieurs artistes, Grétry, HuUmandell, Capperon. Traversa, Caillot, Duport, etc., se faisaient un plaisir de se réunir à nous. Mon appartement donnait au midi sur les Tuileries , et cette belle vue , le calme , la tranquillité au milieu d'une grandebibliothèque , prêtaient un nouveau charme à nos entretiens et à nos concerts.

Or, peu de temps auparavant s'était élevée la fa^ meuse querelle entre les piccinistes et les gluckistes. Marmontel, le chevalier de Chastellux, d'Alembert et moi, nous avions pris chaudement le parti de Piccini ; mais Marmontel y mettait un peu plus que de la chaleur ; il s'était , pour ainsi dire , asso-

(i) Sur ces reunions du premier dimanche de chaque mois, voyez les Essais de Mémoires., écrits par M""* Suard, en i8*iaj page 97/

Clé à Piccini, lui avait donné un poème, et son premier choix était tombé sur le Roland^ de Quinault; il voulait l'adapter à la musique nouvelle, y ajouter des airs dont l'ouvragemanque , en abréger le récitatif, et augmenter par-là le mouvement et l'intérêt dramatique : c'est ce qu'il a fait, à mon gré , le plus heureusement du monde. Piccini savait fort peu de français. A son arrivée, Marmontel et moi, nous l'avions, en quelque sorte, reçu <les mains du marquis de Caraccioli , ambassadeur de Naples , qui l'avait fait venir. Je lui rendais, ainsi que mon frère, les services dont il avait besoin dans un pays noiiveau , avec son ignorance de tous les détails de la vie. Marmontel prenait la peine d'aller chez lui le matin pour l'arracher de son lit, où il serait resté jusqu'à midi, fidèle au goût des Italiens pour ce qu'ils appellent il sacrosanto far niente. Là, il lui donnait et lui expliquait ses paroles , lui faisait essayer des chants , et observait les fautes de l'étranger contre la prosodie , tant dans le récitatif que dans les airs. Souvent il se faisait bien inculquer par le musicien le rhythme que celui-ci croyait convenable à exprimer tel et tel sentiment ; et, remportant dans sa tête ce modèle , qu'il avait aussi quelquefois tracé lui-même au musicien , il lui donnait le lendemain des paroles disposées à recevoir le chant , et qui l'appelaient, pour ainsi dire, toutes seules.

De temps en temps j'entrai pour quelque chose

dans le travail. INoiis prenions des opéra dePiccini; nous y cherchions des situations de Métastase analogues à celle du poëme français; et, moi chantant, nous faisions les paroles françaises sans altérer le rhythme; ou bien encore, nous nous contentions de parodier l'air italien. J'ai parodié ainsi le ^randduo d'Atys, pris d'un opéra italien dePiccini, et d'autres airs célèbres.

Il était naturel qu'à tant de peines et de soins pris par M. Marmontel pour donner un opéra à Piccini, se joignît un vif intérêt à son succès. Mais les partisans de (iluck avaient des vues contraires, et ils décriaient d'avance le travail de l'Italien. L'abbé Arnaud, le grand introducteur, le grand prôneur de l'Allemand, s'avisa d'imprimer dans son Journal de Paris que Piccini faisait un Orlandino , et que Gluck ferait l'Orlando. L'épi^amme blessa profondément Marmontel, qui en était luimême atteint. Il trouva que c'était manquer aux égards qu'on devait à un étranger qui venait de si loin nous tlonner du plaisir, et à l'homme de lettres qui travaillait avec lui; que l'abbé Arnaud, et M. Suard , ami et complice de l'abbé, accoutumés à le voir presque tous les jours chez M"* Geoffrin et chez M""^ INecker, et le dernier encore, chez le baron d'Holbach , chez Helvétius , chez moi , n'auraient pas dû mettre ainsi de côté l'intérêt de Marmontel au succès de Piccini, qui devenait aussi le sien. Et il sentit tout cela beaucoup plus vivement

DE MORELLET, CHAP. Xïî, iiOD

que je ne le dis, et sans doute aussi un peu plus vivement qu'U n'eût fallu pour son repos.

11 venait d'apprendre l'épigramme dont il était blessé, un jour où nous nous rassemblions chez M°" Xecker. Nous anivons , et nous trouvons Suard. Marmontel n'en fait pas à deux fois, et s'adressant à ^l"' Necker : Que dit«s-voiis , madame , de la sotte et mauvaise plaisanterie qu'on a eu la lâch'^té de répandre contre Piccini ; contre un homme dont on décrie l'ouvrage sans le connaître, à qui on cherche à nuire lorsqu'il fait tout pour nous plaire ; contre un étranger, père de famille, qui a besoin de fion travail pour nourrir ses enfans? Il n'y a que

des marauds qui puissent M°" Necker, qui

connaissait les coupables , et moi-même, nous cherchâmes en vain à le calmer; il ne s'en échauffa que mieux , et répéta d'autant le mot de maraud , que personne ne témoigna prendre pour lui. M. Suard , seulement , voulut dire quelques paroles ; il attisa la flamme. Enfm, le dîner fit diversion; mais la guerre était dès-lors déclarée , et ce fut une guerre à outrance.

On conçoit que Marmontel ne se trouva plus à nos parties du matin , qui ne cessèrent pas pour cela , parce que je n'ai jamais cm que l'amitié imposât l'obligation de haïr ceux que vos amis n'aiment point , et que je me croirais plutôt obligé d'aimer tous ceux qn'ils aiment. Ce commerce demeura possible tant que je n'étais pas réuni avec Marmontel; mais, lorsqu'en 1776 il épousa ma

nièce, et que nous demeurâmes sous le même toit , je cessai de rassembler des gens dont il fuyait la société , et ce nombre n'était pas petit : car toutes les femmes que J'ai nommées avaient épousé la querelle de l'abbé Arnaud; et tout ce qu'elles purent faire fut de me pardonner de demeurer neutre.

Je répète, et on doit le sentir facilement, qu'en cédant sur ce point à l'aversion de Marmontel , je fis. un sacrifice qui me coûta beaucoup , quoique j'en sentisse la convenance et la nécessité.

C'est cette querelle qui lui inspira un petit poëme sur la musique, plein d'esprit et de talent, comme tout ce qu'il a fait. L'épigramme y est aussi mordante qu'ingénieuse , et il y traite fort mal Gluck , l'abbé Arnaud etSuard. L'abbé Arnaud , qu'il a fait plus noir qu'il n'était, ne valait pourtant pas grand'chose , et je l'abandonne. Mais il a été souverainement injuste envers M. Suard , si délicat en procédés, si doux de caractère; un des hommes en qui j'ai connu le plus d'esprit , de goût et de raison, et dont j'ai toujours apprécié les vertus, les talens et l'amitié.

Ma nièce, qui savait mes dispositions sur ce point difficile , et mon attachement pour l'adversaire de Marmontel , lui demanda , en se mariant , de ne point publier son ouvrage ( i ) ; il le lui pro-

(i) Le poëme de Polymnie^ dont on avait fait, en 1818 , une édition subreptice , fautive et incomplète , n'a clé réeliement pu-

DE MOREltET, CHAP. XII. 237

mit . et il a tenu parole , sorte de sacrifice qui avait aussi son prix , et dont je dois faire honneur à sa mémoire.

Cette année même je perdis M"' Geoffrin , dont je ne puis prononcer le nom sans attendrissement, et sans y joindre l'expression si naturelle et si vraie de ma reconnaissance.

J'entrai, par sa mort, en jouissance d'une rente viagère de 1273 liy., sur le duc d'Orléans, qu'elle avait placée sur sa tète et sur la mienne , en même temps qu'elle en établissait une semblable pour Thomas et pour d'Alembert, nous distinguant tous trois parmi les gens de lettres qui formaient sa société, tous trois, à différens degrés, et moi, sans doute, au troisième rang. Mais son amitié ne laissait voir aucun intervalle entre nous; et je ne puis oublier, en parlant de cette rente, la grâce qu'elle mit à son présent , et les circonstances qui donnèrent plus de prix encore à cette noble générosité.

M. d'Invaux avait quitté le contrôle général sans me récompenser des mémoires que j'avais écrits sur la compagnie des Indes, et dans lesquels j'avais soutenu, sur la liberté de commerce et les privilèges exclusifs , une doctrine que M"" Geof-

bliée qu'en 1820, plus de vingt ans après la mort de Marmontel. Les raisons qui avaient fait sopprimer cet ouvrage ne subsistaient plus.

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frin lie pouvait goûter, elle qui jouissait, avec un très-petit nombre d'actionnaires, du privilège de la manufacture des glaces , dont les profits étaient considérables et formaient presque toute sa fortune.

C'est dans ces circonstances que je la vois arriver un matin chez moi, s'asseoir au coin de mon feu, s'enveloppant de sa robe grise, et après quelques questions, qui me faisaient apercevoir en elle? de l'hésitation et de l'embarras , me dire enfin : « Je ne veux pas voir votre sort entre les mains de ces gens en place, qui n'ont encore rien fait pour vous de solide, et qui, d'un moment à l'autre, peuvent vous retirer ce qu'ils vous donnent. Ditesmoi votre nom de baptême, et passez demain chezDosne, notaire, rue du Roule; tous y signe-^ rez un contrat de rente viagère de 1200 et quelques livres que je place sur votre tête et sur la mienne. Avec cela , vous serez , au moins , sûr de vivre à l'abri du. besoin. » Je la remerciai , comme on peut croire, en lui disant cent fois moins que je ne sentais. Elle s'attendrit, et me quitta brusquement, comme elle faisait toujours quand on lui parlait de reconnaissance.

Il est curieux d'observer que ce danger qu'elle craignait pour moi, de me voir, un jour, réduit au plus étroit nécessaire, s'est depuis réalisé à la lettre, apiès que la fortune m'a eu favorisé jusqu'à me donner près de trente mille livres de rente en bénéfices et en pensions, opulence passagère,

emportée par nos troubles civils ; et qu'alors il ne m'est resté, en effet, que le présent de ma bienfaitrice, cette rente de douze cents livres, bientôt réduite au tiers, comme toutes les autres , par les belles opérations de finance qui ont déclaré pro^ irt'iété de la nation le capital qui, sur la fortune du duc d'Orléans, était hypotliéqué à ses créanciers , et , par conséquent , n'appartenait pas à la nation selon les plus simples règles de justice et de propriété.

M"' Geoffrin fut frappée du coup qui l'a conduite au tombeau après sept à huit mois de souffrance et de langueur, à la suite de l'imprudence qu'elle fit de vouloir suivre un jubilé, publié vers cette époque. Elle se laissa pénétrer de froid dans l'église de Notre-Dame; et, revenue chez elle et restée seule dans sa chambre , elle tomba évanouie sur son parquet : on ne sut pas combien de temps elle était restée ainsi presque inanimée ; mais, en la réchauffant, on la trouva atteinte d'une paralysie partielle; un érésypèle se déclara ensuite, et sa maladie prit un caractère très -grave. Tel fut l'effet d'une imprudence, funeste à elle-même, douloureuse pour tous ses amis; et il semble que la pauvre et excellente femme ait confirmé, par. son propre exemple, l'adage qu'elle avait souvent à la bouche, qu'on ne mourait jamais que de àétise.

Pendant les premiers temps qui avaient suivi ce triste accident, ses amis lui rendirent les soins

qu'elle méritait d'eux; mais bientôt M""" de la Ferté Imbault, sa fille, jugea convenable, dans l'état où elle voyait sa mère , d'écarter d'elle ce qu'elle appelait les philosophes , qui pouvaient la détourner et la détourneraient sans doute , disait-elle , des sentimens pieux convenables à sa situation et à son danger.

D'après cette belle vue , elle ferma la porte de M"" Geoffrin à ses principaux amis, à d'Alembert, à Thomas et à moi ; de sorte que nous avons eu la douleur de ne pas adoucir les peines de la bonne femme par les soins et les distractions qu'elle eût pu trouver dans la société des amis fidèles qui , depuis si long-temps, lui avaient consacré une partie de leur vie , et qu'elle aimait toujours à revoir.

D'Alembert écrivit, à, cette occasion, à M"® de la Ferté Imbault , une lettre extrêmement piquante , quoique mesurée , et dont je suis fâché de ne lui avoir pas demandé une copie ; car, il me semble qu'elle n'a pas été publiée. Il ne serait pas sans intérêt de voir une telle question traitée par un tel écrivain.

Le souvenir des bienfaits de celle que nous avions perdue, et plus encore celui des charmes que j'avais goûtés dans sa société , me portèrent à lui rendre un hommage public dans un petit écrit intitulé: Portrait de madame Geofpi^n; tandis qu'en même temps d'Alembert et Thomas, sans s'être concertés entre eux ni avec moi , mais près-

ses par le même sentiment , remplissaient le même devoir. Notre reconnaissance, fondée sur les mêmes raisons, éclata , en même temps, sous des formes différentes. On peut trouver quelque plaisii' à comparer ces trois ouvrages (i ).

(0 Réimprimes ensemble en 1812, in-S", chez NicoUe.

CÎfiiWtRE XIII.

Château de Briehne. Coïrptêtâ. Suite des travaffx suf te caranrerce. Mort de Turgot.

Je passai encore une partie de l'été et de l'automne 1778, au château de Brienne.

Quand j'aurai présenté un tableau de cette famille des Loménie, et de leur établissement en Champagne dans la terre de ce nom , qui était devenue la leur par laps de temps , depuis les Loménie , secrétaires d'état sous Henri III et Henri IV; si l'on compare à ces images de fortune et de grandeur la déplorable destinée de cette famille, immolée tout entière par les fureurs civiles, on pourra trouver dans ce rapprochement un de ces contrastes quenos malheurs ont rendus très-communs, mais qui n'en sont que plus faits pour affliger et pour instruire.

J'ai déjà dit quelque chose du caractère de l'abbé de Brienne. Fils d'un père et d'une mère qui n'avaient pas 1 5,000 livres de rente de patrimoine , sans avoir de place à la cour, il n'était encore qu'un petit abbé de vingt et un ans , étudiant la théologie en Sorbonne ; il n'avait qu'un mince prieuré en Languedoc, qui lui rendait i5oo livres et quel-

qiies barils de cuisses d'oie , et déjà il avait conçu dans sa tète des projets de fortuuc , ou plutôt une assurance parfaite d'un brillant avenir. Son frère aîné fut tué au combat d'Exilés , à la tête de son régiment. L'abbé, qui n'était pas alors engagé dans les ordres , eût pu lui succéder dans la carrière des armes ; il céda cet avantage à son frère cadet , et poursuivit ses études , sur que , dans l'état ecclésiastique, il remplirait toutes les espérances de son ambition. Il fallait que sa confiance fût grande; car il était encore en Sorbonne, qu'il traçait le plan du château de Brienne, qui a coûté deux millions , et des routes magnifiques qui devaient y conduire.

Son roman commença bientôt à se réaliser par le mariage de son frère avec la fille du riche financier Clément , qui avait laissé trois millions de bien. Dès ce moment , on arrondit la petite terre de Brienne par l'achat de beaucoup de terres et de bois dans les environs. Elle fut portée à la valeur de près de 1 00,000 livres de rente par les acquisitions faites des deniers de la jeune femme, et on jeta les fondemens du nouveau château : déjà on avait tracé les routes et commencé les plantations. J'y étais allé, vers 1753, avec l'abbé de Brienne, alors simple grand-vicaire de l'archevêque de Rouen à Pontoise, et l'abbé de Vermont ,. devenu ensuite instituteur de Marie -Antoinette, archiduchesse d'Autriche . et depuis reine dç France. Mous logions dans l'ancien château, dont il ne restait debout

qu'un vieux pavillon ouvert à tous les vents ; et je me souviens encore que, dans la première nuit, im de mes souliers fut presque mangé parles rats.

Sur ces ruines , et lorsqu'on eut coupé tout le sommet d'une montagne pour faire une esplanade à quarante ou cinquante pieds plus bas, s'éleva un édifice immense de vingt-cinq ou vingt-sept croi-sées de face; corps de logis, pavillons y attenans, deux autres pavillons isolés et immenses , communiquant avec le corps par des souterrains , d'autres souterrains encore au-dessous des premiers avec leurs issues sur les flancs de la montagne, pour les office^, cuisines, bûchers et caves; un chemin du bourg au château en pente douce, élevé sur des arches et traversant un vallon profond ; basses-cours, écuries, potagers, etc., salle de spectacle, équipage de chasse, etc. ; enfin, toutes les magnificences d'un grand établissement : tel était Brienne, habité par le comte de Brienne et son frère.

Beaucoup de gens de Paris et de la cour, et toute la Champagne , abordaient à ce château ; on y chassait , on y jouait la comédie, Un cabinet d'histoire naturelle , une bibliothèque riche et nombreuse, un cabinet de physique et im physicien démonstrateur de quelque mérite (Depai'cieux) venant de Paris , et passant là six semaines ou deux mois pour faire des cours aux dames; tout ce qui peut intéresser j occuper, distraire, se trouvait lai réuni. ,

DE MOKELtET, CHAP. XIII. 260

La magnificence se déployait surtout aux fêtes du comte et de la comtesse : il se trouvait alors au château quarante maîtres, sans compter la foule des campagnes voisines ; et des concerts , des musiciens venus de Paris , des danses , des tables dressées dans les jardins, des vers et des chansons par l'abbé Vanmall, grand-vicaire de l'archevêque, et par moi; la comédie, accompagnée de petits ballets , où dansaient la jeune et jolie madame d'Houdetot, et madame de Damas , et d'autres jeunes personnes, donnaient à Brienne l'éclat et la magnificence de la maison d'un prince.

Je rappelle les chansons , non pour la place vraiment modeste qu'elles méritaient dans ces fêtes , mais parce que j'en ai retrouvé une qui donnera peut-être quelque idée du mouvement de cette grande maison et de l'état qu'y tenaient les maîtres. C'est ce qui m'excusera de conserver ici des ouvrages de société , dont la circonstance fait tout le prix.

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