‹ Mémoires; suivis de sa correspondance, avec Le Comte R...;Chapitre 33 sur 46 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Francklin. Couplets en son honneur. Lettres inëdites de Fi-ancklia , avec figures.

Je publiai , en 1 786 , la traduction des Observations on Virginia de M. Jefferson , ministre des États-Unis en France, qui avait, en cette qualité, succédé à Benjamin Francklin , et qui a été depuis ministre d'état dans son pays et président du cougrès.

C'est un livre utile pour la connaissance de ce pays, livre intéressant, varié, enrichi d'observations philosophiques pleines de justesse et de raison. Ce travail assez considérable devint, comme presque tous mes ouvrages , la proie des libraires : un volume in-8°, de plus de 4oo pag^s, fut entièrement perdu pour moi.

Il se fit, vers ce temps, un grand vide dans notre société d'Auteuil , par le départ de Francklin, qui retournait en Amérique; il demeurait à Passy, et la communication entre Passy et Auteuil était facile. iNous allions dîner chez lui une fois par semaine , M"* Helvétius , Cabanis et l'abbé de la Roche , ses deux hôtes , et moi , qui les accompagnais souvent. Il venait aussi très - fréquemment dîner à Auteuil , et nos réunions étaient fort gaies.

Qg6 MÉxMOlRES

C'est potïf un de ces dîners, à je ne sais plus quel anniversaire de sa fête ou de la liberté américaine, que je fis la chanson suivante ;

Air : Camarades , tampons.

Que l'histoire sur l'airain Grave le nom de Fianckliu .

Pour moi , je veux a sa gloire Faire une chanson a boire j

Le verre en main , Chantons notre Benjamin,

En politique il est grand ^ A table joyeux et franc j Tout en fondant un empire Vous le voyez boire et rirej ' ♦ Grave et badin ,

Tel est notre Benjamin.

. '.o Comme un aigle audacieux , Il a volé jusqu'aux cieux, Et dérobé le tonnerre Dont ils effrayaient la terre ,

Heureux larcin De l'habile Benjamin.

L'AraéricaÎB indompté

Recouvre sa liberté ;

Et ce généreux ouvrage

Autre exploit de notre sage, .

Est mis à fin Par Louis et Benjamin.

Ou ne combattit jamais

Pour de plus grands intérêts ; ÊÊ^i

Ils veillent rindépendance Pour boire des vins de France ,

C'est là le fin Du projet de Benjainiu.

Le congrès a déclare <^)u'ils boiraient notre clarë, Et c'est pour notre Champagne Qu'ils se sont mis en campagne,

De longue main , Prépares par Benjamin.

L'Anglais sans humanité ,

Voulait les réduire au the j 11 leur vendait du vin trouble Qu'il leur faisait payer double,

Au grand chagrin De leur frère Benjamin.

Si vous voyez nos héros Braver l'Anglais et les flots .

C'est pour faire à l'Amérique Boire du vin catholique ,

Vin clair et fin Comme l'aime Benjamin.

Ce n'est point mon sentiment Qu'on fasse un débarquement :

Que faire de l'Angleterre?

On n'y boit que de la bière,

Fâcheux destin , Au dire de Benjamin.

Ces Anglais sont granus esprits .

Profonds dans tous leurs écrits .

Us savent ce que l'air pèsej Mais si leur cave est mauvaise ,

Ils sont en vain Savans comme Benjamin.

On les voit assez souvent Se tuer de leur vivant j Qu'y feront les moralistes, Si les pauvres gens sont tristes

Faute de vin , Comme le croit Benjamin ?

Puissions-nous dompter sur mer Ce peuple jaloux et fier !

Mais après notre victoire, Nous leur apprendrons a boii'e

A verre plein La santé de Benjamin.

Francklin aimait beaucoup les chansons écossaises; il se rappelait, disait - il , les impressions^ fortes et douces qu'elles lui avaient fait éprouver. *" Il nous contait qu'en voyageant en Amérique , il s'était trouvé, au-delà des monts Allcghanis, dans l'habitation d'un Écossais, vivant loin de la société, après la perte de sa fortune, avec sa femme qui avait été belle et leur fille de 1 5 à 16 ans ; et que, dans une belle soirée , assis au-devant de leur porte, la femme avait chanté l'air écossais, Such merry as W6 hâve heen, d'une manière si douce et si touchante, qu'il avait fondu en larmes, et que le souvenir de cette impression était encore tout vivant en lui après plus de trente années.

DE MORELIET, CHAP. XV. Hg^

C'était plus qu'il n'en fallait pour me faire tentet de traduire ou d'imiter en français la chanson qui lui avait causé tant de plaisir. Elle se trouve , ainsi que cinq autres du même genre , et la romance de Marie Stuart , dans un recueil de musique copié de ma main.

J'ai fait en cela un tour de force; car la difficulté est grande de calquer des paroles françaises sur ces airs originaux , sans les dénaturer. 11 y a une de ces chansons qui n'a pu être faite qu'en vers mascidins , où se trouvent de suite trois ou quatre vers de deux syllabes , la chute de toutes les phrases musicales étant appuyée et masculine. Il m'accompagnait quelquefois ces airs sur \ harmonica , instrument, comme on sait, de son invention.

Son commerce était exquis : une bonhomie parfaite , une simplicité de manières , une droiture d'esprit qui se faisait sentir dans les moindres choses ; une indulgence extrême , et par- dessus tout, une sérénité douce qui devenait facilement de la gaîté ; telle était la société de ce grand homme, qui a mis sa patrie au nombre des états indépendans, et fait une des importantes découvertes du siècle.

Il ne parlait un peu de suite qu'en faisant des contes , talent dans lequel il excellait , et qu'il aimait beaucoup dans les autres. Ses contes avaient toujours un but philosophique. Plusieurs avaient la forme d'apologues que lui-même avait imaginés,

et il appliquait avec une justesse infinie ceux qu'il n'avait pas faits.

Dans mes Ana manuscrits, rédigés selon la méthode de Locke, en deux volumes in-8% j'ai conservé plusieurs de ces contes et un grand nombre de traits qui regardent Francklin. J'en ai envoyé quelques-uns au Moniteur dans les premiers mois de 1790.

Mais je ne puis donner une plus juste idée de l'esprit aimable de cet homme , si distingué d'ailleurs par son génie et par la force de sa raison, qu'en rapportant une lettre que madame Helvétius reçut de lui un malin , après avoir passé la journée de la veille à dire avec lui beaucoup de folies. Cette lettre se trouve peut-être ailleurs, mais on ne sera pas fâché de la relire.

LETTRE

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