‹ Mémoires; suivis de sa correspondance, avec Le Comte R...;Chapitre 32 sur 46 · LETTRE DE CHAMFORT · texte numérisé non relu

LETTRE DE CHAMFORT

20 Juin 1^85.

« Mais vraiment, Monsieur, je ne sais pas pourquoi votre billet finit par la plaisante prière de dire du bien de votre discours. Est-ce que vous avez cru que je "ne le lirais pas? Amitié à part, je me serais, pardieu, bien passé la fantaisie d'en dire le bien que j'en pense. 11 y a de si bonnes choses, qu'on voudrait les ôter d'un discours académique, vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacés. J'ai bien peur que , dans le naufrage de l'armée de Xercès (allusion à un endroit de mon discours), la collection de nos harangues , en huit volumes , ne soit ce qui coule d'abord à fond ; il ne serait pas mal d'avoir quelques allèges ou barques suivant la flotte, pour sauver quelques débris.

» Quel parti vous avez tiré de ce pauvre abbé Millotl Je n'en ai jamais su tant tirer de son vi-? vant, et je vous aurais demandé votre secret. Au surplus, vivent les morts pour être quelque chose I

» Je sais que nombre de gens à Versailles ont trouvé mauvais que, dans la réponse du marquis de Chastellux , on citât les propres termes de la lettre où le marquis àe Lansdown vous rend un si honorable témoignage. Après avoir bien écouté ce

DE MORELLET, CHAP. XIV. âS'J

qu'on ma dit de noble et d'imposant sur ce beau texte, j'ai cru, je me trompe peut-être, mais j'ai cru que la vanité des places, ou de l'importance locale, s'affligeait de voir un simple homme de lettres , comme on dit, honoré d'une telle preuve d'estime par un grand ministre. En secret , dans une lettre bien cachetée, dans l'arrière-cabinet , cela peut se passer, à la bonne heure ; mais en pur blic , ah ! monsieur l'abbé , c'est une terrible affaire! 0 vanité 1 ô sottise de l'importance! je jure Dieu que je vous causerai tôt ou tard de grands chagrins ! 11 ne tenait qu'à moi d'en jurer sur le poëme de la Fronde ; mais cela serait trop sublime, et puis d'ailleurs on dirait que cela est pillé de Démosthènes.

» Je vous rends mille grâces de votre traduction de Smith, et du plaisir que l'ouvrage m'a fait : c'est un maître livre pour vous apprendre à savoir votre compte ; et si on me l'eût mis dans les mains à l'âge de quinze ans, je m'imagine que je serais dans le cas de prêter quelques centaines de guinées à l'auteur, et ce serait de tout mon cœur, assurément. Je ne vous le renvoie point encore , parce que je l'ai laissé à la campagne , et qu'il y a quelques chapitres bons à relire et à méditer.

» Adieu , monsieur l'abbé , je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur.

» P. S. J'ai remis à M. de Vaudreuil un exemplaire de votre discours, le seul que j'eusse alors;

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il l'a lu avant moi , et m'en a parlé de façon à pré- Tenir mon jugement, si j'étais sujet à me laisser prévenir. 11 m'a prié de vous faire tous ses remercîmens ; il n'est pas de ceux que la publicité de la lettre de niilord Lansdown scandalise. 11 trouve très-bon , très-simple qu'on ait des takns , du mérite, même de l'élévation, et qu'on soit honoré à ces titres, int-ce 'publiquement , quand même on ne serait par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni premier corn nis. ^1 devance de quelques années le moment où l'orviétan de ces messieurs sera tout-à-fait éventé. »

J'ajouterai ici une lettre d'un ton bien différent, celle que Thomas m'écrivit alors d'OuIlins, près de Lyon , où il est mort peu de temps après ( i ) dans les bras de l'archevêque Montazet, son ami. Si je transcris encore cette lettre, je le fais moins, en vérité , pour m'honorer d'un tel suffrage, tout honorable que je le trouve , que pour essayer de répandre quelque intérêt dans ces Mémoires, par les nombreuses pièces inédites dont je suis seul dépositaire.

A Oullins, près de Lyon, 1 3 juillet 1785.

«Je vous remercie , mon cher et nouveau confrère, du discours que vous avez eu la bonté de me

(i) Le 17 septembre 1785.

DE MOREIXET, CflAP. XIV. 28g

faire tenir par l'archevêque de Lyon. Je l'ai lu avec beaucoup de plaisir; et après l'avoir lu, j'ai dit avec Ovide;

Materiam superabat opus.

Vous avez fait valoir avec beaucoup d'art un fonds

assez ingrat. L'esprit et la raison ont dicté vos jugemens. C'est une riche broderie que vous avez jetée sur un canevas simple et modeste , et qui a mis en relief une étoffe unie. Le mérite est tout entier pour l'artiste, qui a su lui donner du prix par son travail. Vous voyez que Je suis à Lyon , et que j'emprunte mes expressions du pays. J'aime beaucoup vos réflexions sur les Mémoires de Noailles; elles ont autant de finesse.que de vérité. En effet, le véritable intérêt des Mémoires est d'être, pour ainsi dire, un ouvrage dramatique, et de mettre en scène cel-û même qui a été acteur. L'historien attache par des résultats et des tableaux, l'auteur des Mémoires par des détails ; et les détails de caractère sont encore plus piquans que ceux d'action. L'abbé Millot a fait disparaître cet intérêt qui tenait à l'homme, et il n'avait pas de quoi y suppléer par un intérêt qui tînt à lui-même et à sa manière de voir et de sentir. Son âme, sans mouvement , était loin de pouvoir se transporter dans un mouvement étranger. Tout ce que vous dites sur son caractère personnel , et sa manière d'être en société, est plein d'esprit; vous avez tiré parti

MORELLET, TOM. I. 2* édit. ig

de son silence même. C'est peindre , pour ainsi dire , dans l'ombre , et faire sortir des traits qui étaient sans couleur. Vous avez créé une physionomie à celui dont le défaut était de n'en pas avoir. Votre création, cependant, paraît tenir à un être réel, et même à celui que nous avons connu. On le voit, quand vous le racontez, mieux peut-être que lorsqu'on le voyait lui-môme. C'est comme certains objets de la nature, qui, pour se dessiner à l'œil , ont besoin d'être mis à distance. Ainsi , grâce à vous, il aura après sa mort une sorte de caractère qui s'effaçait de son vivant. M. le marquis de Chastellux, dans son discours ingénieux et fin, vous a rendu toute la justice qui vous était due. Il a mis sous les yeux du public le bilan de vos richesses. J'aurais désiré moi-même pouvoir me joindre à ceux de nos confrères dont vous avez obtenu les suffrages. Je les remercie d'avoir donné un bon esprit et un philosophe de plus à l'Académie , etc.

■ Mille tendres complimens, je vous prie, à M. et à M""' Marmontel. J'ai reçu d'elle dernièrement une lettre infiniment aimable, et l'archevêque m'a remis le discours «iw l'autorité de l'usage dans la langue; il m'a paru excellent pour les idées et le style. J'aurai le plaisir d'écrire bientôt au bon ménage, où l'on fait de si jolis enfans et de si bons ouvrages. »

Enfin, puisqu'en écrivant ses Mémoires il est permis de recueillir tout ce qui peut faire valoir le personnage, je conserverai une lettre très-flatteuse

de M"* Necker , qui donnera un nouvel exemple du genre de son esprit , et intéressera du moins mes lecteurs par ce côté , si elle leur déplaît par l'exagération que j'y vois.

« Nous l'avons lu et relu , M. Necker et moi , Monsieur, votre beau et excellent discours; vous y avez observé cette juste mesure , cette précision dans le coup-d'œil et dans les idées , qui rendraient intéressans et nouveaux les objets les plus communs ; votre discours convient à tous les genres d'esprits; je ne connais personne qui ne s'honorât de l'avoir fait , et personne aussi qui ne trouvât du plaisir à le lire. Sans mettre l'abbé IMillot au-dessus de sa valeur , vous la lui avez si bien donnée , que vous lui faites gagner beaucoup dans l'opinion; votre raison est toujours celle d'un homme d'esprit, et votre esprit celui d'un homme raisonnable; vous prouvez bien que c'est dans la vérité seule que l'on peut puiser des idées et des éloges durables , et vous dégoûterez de toutes les louanges vagues et exagérées , qui montrent moins le mérite de l'objet que le peu de sagacité de celui qui le loue. Ce que vous dites sur la vie privée de l'abbé Millot est neuf, piquant et ingénieux. Sans avoir mis dans votre ouvrage une chaleur qui eût été déplacée, vous entraînez vos lecteurs par l'ordre, la variété et l'agrément des idées ; et quand on vous a lu , on se trouve plus instruit et on se sent un plus grand goût d'instruction. Voilà, à la lettre, et sans y rien ajouter, l'impression que nous avons reçue,

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M. Necker et moi, d'un commun accord, et dont nous nous sommes rendu compte mutuellement, .le n'ai reçu vôtre discours que huit jours après l'impression , mes paquets ne me parvenant qu'une fois par semaine. INous avons appris de toutes paris le succès prodigieux de M. Marmontel; je lui ai proposé de venir passer quelques jours à Marolles, aux vacances de l'Académie, et de vous engager à l'accompagner; i'enverraismoncarrosseà Paris poiîr vou^, chercher. Je désire que cet arrangement puisse vous convenir. Nous nous réunissons , Monsieur , pour vous offrir l'assurance, etc.

Aéff ■

«Marolles, 28 juin 1785.»

En finissant ce que j'avais à dire de ma réception à l'Académie, je crois devoir rappeler ce qu'en a écrit M. de La Harpe au grand-duc de Russie, et qu'il imprime maintenant, en 1801 , avec sa Correspondance (1) : Le public a vu, dit-il, de trèsmauvais œiiia préférence donnée à Vabbé Morellet par l'Académie, sur Sedaine , et peu de choix ont été plus généralement désapprouvés.

Cette décision est bien tranchante , comme toutes celles de l'inexorable critique. Il est difficile de juger avec quelque certitude qu'un choix est généralement désapprouvé : car chaque homme de

i\\ ToJîie lYj page 532 de la seconde édition.

letlres ne voit guère que sa société, et ne peut constater l'opinion générale. Mais La Harpe, dans ce jugement, ne se sert pas non plus du t«rm€ propre; et si, comme il le fait entendre lui-même, c'est à cause de la préférence tionnée sur Sedaine qu'on a vu ma nomination de mauvais œil, c'est rendre très-infidèlement celte opinion que de dire: Peu de choicc ont été plus généraievient désapprouvés.

Qu'on me permette aussi une observation.

La Harpe , autrefois mon ami, imprimant en 1 80 1 ce qu'il écrivait en 1785, semble ratifier aujourd'hui le jugement qu'il prête au public de ce temps , et supposer qu'il n'a pas été adouci ni révoqué depuis. Un critique plus juste, ou au moins plus indulgent, qui eût cru à cette sévérité du public de 1 785 , en la rappelant en 1 801 , aurait remarqué que , plus tard , l'écrivain qui , en 1 794 , a défendu les enfans des condamnés, victimes des tribunaux révolutionnaires , réclamé pour eux et contribué à leur faire rendre leur patrimoine, celui qui a combattu avec quelque courage et quelque énergie pour la cause des pères et mères d'émigrés, et contre d'injustes jugemens, et contre la loi des otages , avait acquis quelque droit à l'estime publique.

Je trouve, au reste, dans la même lettre de M. de La Harpe, de quoi me consoler de la sévérité du ])ublic de 1786 ; car il prononce lui-même que jesuis un homme d'esprit et un littérateur trèsr-

distingué ; et ces titres doivent suffire dans une compagnie littéraire, qui ne peut pas être composée tout entière d'hommes de génie. Je souscris de bon cœur à ce jugement ; car je ne prétends pas au génie , et je laisse même ceux qui se croient dignes, d'y prétendre, M. de La Harpe tout le premier , jouir en paix de leur opinion.

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